DE M. L*ABBÉ BOURGEOIS
ne fut jamais troublée par aucun signe de cette chagrine impatience que manifestent les travailleurs, lorsqu'on vient les surprendre pendant leurs heures de recueillement. Quand on entrait dans le sanctuaire de ses études, il fermait doucement le livre qu'il lisait, écartait d'un geste tranquille la page qu'il écrivait, comme pour dire : je suis à vous.
Il était, en effet, à ses enfants, à ses professeurs, aux parents, aux étrangers, à tous ceux qui, de près ou de loin, relevaient de son administration.
Ses enfants, il les aimait avec la tendresse d'un père plutôt porté à l'indulgence qu'à la sévérité. Il n'était point de ceux qui, uniquement attentifs à la loi et au devoir, oublient la faiblesse du jeune âge et attendent de natures légères et inexpérimentées ce qu'on peut à peine obtenir de gens raisonnables. Peut-être faut-il qu'il y ait des hommes de cette trempe dans le gouvernement d'une grande maison d'éducation ; mais le doux père ne croyait pas que ce fût son rôle, et lorsqu'il lui semblait qu'on noircissait trop le caractère et la conduite de ses chers enfants, il disait avec une n 28
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tranquille et fine bonhomie : « Hélas ! ces pauvres petits sont sans doute bien imparfaits, mais rappelons-nous donc ce que nous avons été. » Quelle bonne parole, Messieurs ! Le souvenir de nos jeunes années, comparé à ce que nous sommes aujourd'hui, est plein d'enseignements et de sages conseils. C'est dans ce livre intime que l'abbé Bourgeois allait prendre des leçons pour l'éducation de l'enfance.
Cependant, sa paternelle indulgence n'était point fille de l'insouciance et de la faiblesse. Le soin scrupuleux avec lequel il examinait les notes de chaque jour lui permettait de suivre, pas à pas, la marche du travail, les évolutions des caractères et les progrès de la piété. Il savait appliquer, à propos, les justes corrections, les tendres reproches et les chaleureux encouragements; châtier les indociles, stimuler les paresseux et enlever les natures généreuses.
Il aimait mieux faire appel à la franchise que compter sur la délation; habituer les jeunes gens à sentir et à comprendre leur responsabilité, plutôt qu'à s'abandonner molle-
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ment à une direction qui les met dans l'impuissance de se conduire eux-mêmes, quand l'heure est venue pour eux de marcher seuls dans la vie.
Il demandait à tous une piété virile, capable de résister plus tard aux séductions de la vie mondaine et aux assauts de l'incrédulité. Bref, il formait en chacun de ses enfants le citoyen et le chrétien, et voulait qu'ils emportassent, gravée en lettres ineffaçables, dans leurs caractères et leurs habitudes, cette belle devise de son école : Religioni et Pair ise.
Une autre province du monde des âmes fut confiée à ses soins ; c'est son cher couvent de la Nativité. Là, son ministère sacerdotal dut prendre l'essor vers les régions privilégiées de la perfection. L'âme des vierges que le Christ a épousées est un jardin mystérieux où la grâce prodigue ses trésors, un drame émouvant dont les scènes variées ne se laissent voir qu'à l'œil discret d'un père chargé par Dieu d'en diriger les mouvements. Tantôt c'est la nature luttant avec une énergie désespérée contre le désir qui l'emporte violemment
vers le but sublime de la vie religieuse, la perfection; tantôt c'est une vertu triomphante qui s'établit après de longs efforts; tantôt l'épreuve, avec ses abandons, ses amertumes, ses croix; tantôt la consolation, la suavité, le repos en Dieu; tantôt les doux cantiques de la sainte oraison ; tantôt l'épanouissement de la charité active en quelque œuvre de dévouement.
Le pieux directeur s'intéressait à tous ces mystères plus qu'aux merveilles de la nature., Dieu lui semblait plus puissant et plus grand dans les opérations de la grâce que dans l'œuvre, pourtant si. admirable, delà création. Il se laissait ravir par les beautés cachées que son ministère lui permettait de contempler ; il les cherchait partout jusque dans l'âme des tout petits enfants. S'il en rencontrait une que le péché n'eût pas souillée, une de ces fleurs naïves qui s'entr'ouvrent au soleil de la grâce, tout humides de la rosée du ciel, tout embaumées des parfums de l'innocence, il s'y plongeait, il y respirait avec ivresse, il y jouissait, disait-il, de son plus grand bonheur. Il y a quelques années, après une maladie qui mit
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ses jours en péril, on obtint de lui qu'il suspendrait ses travaux et se reposerait sur d'autres des soins de l'administration ; mais, d'une voix suppliante, il disait à l'ami qui l'assistait : (c Vous me laisserez mes chères petites âmes, n'est-ce pas ? Si je ne les avais plus, tout me manquerait ; il me faudrait mourir. »
Hélas ! Dieu devait bientôt tout lui prendre : son travail, son gouvernement, ses chères petites âmes. L'heure était venue d'arrêter le glorieux et fécond pèlerinage de ce juste et de lui montrer, non plus les avenues, mais les éternelles splendeurs du royaume de Dieu. Ne pleurons pas sur lui, Messieurs, pleurons sur ceux dont sa mort prématurée a brisé le coeur.
Père, maître^ ami, vous êtes arrivé au terme des voies droites, et le monde divin, je l'espère, s'ouvre à vos yeux ravis. Que la sagesse humaine vous paraît petite maintenant, en présence de la sagesse infinie qui se révèle sans ombre à votre belle intelligence ! Que l'histoire est lumineuse à votre âme qui la contemple aujourd'hui dans les décrets divins!
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L'univers n'a plus de secrets pour vous ; vous le connaissez mieux en celui qui l'a fait que dans les merveilles où vous cherchiez la main du Tout-Puissant. Vous voyez près de Dieu la place des âmes que vous avez aimées, et vous jouissez, dans la perfection consommée, d'un bonheur qui ne vous sera plus enlevé. Aimeznous toujours et demandez à Dieu qu'il nous appelle au partage de votre gloire, car nous voulons suivre les traces de votre passage sur cette terre, où nous rencontrons, à chaque pas, le souvenir de vos travaux et de vos vertus. Nous voulons être, comme vous, les justes du Seigneur, toujours conduits sur les voies droites, dans les avenues du royaume de Dieu, en attendant l'entrée bienheureuse du séjour où nous vous serons unis par un éternel embrassement.