CLOTURE DE L'ASSEMBLEE GENERALE
DE l'oeuvre de SAINT-MICHEL
prononcé dans la chapelle des Dames de la Retraite à Paris, le 30 mai 1882.
Bonum facientes... non deflciamus.
Mes Frères,
Je n'ai point l'intention de faire un long discours, je viens seulement vous adresser quelques paroles d'encouragement, qui seront le commentaire du texte de saint Paul que vous venez d'entendre : « Nous qui faisons le bien, faisons-le sans défaillance. »
Faire le bien, c'est la mission et le devoir du chrétien, car le chrétien doit représenter dans
ses mœurs Celui de qui il a reçu toutes sortes de biens. Aussi, peut-on dire que ça été, depuis l'origine du christianisme, le signe caractéristique des enfants de Jésus-Christ, de répandre autour d'eux le bien, de faire le bien. Saint Paul le constatait, et l'on peut suivre à travers tous les siècles l'histoire de la charité chrétienne.
Parmi les biens faits et à faire, vous avez choisi, mes Frères, une part glorieuse, je pourrais presque dire la plus glorieuse, parce qu'elle est comme l'appendice de l'œuvre maitresse à laquelle le christianisme doit son origine, l'œuvre de l'apostolat, et qu'elle travaille d'une manière plus directe et plus prochaine que toutes les autres œuvres au salut des âmes.
Dieu, qui a créé le monde par sa parole, a voulu qu'il fût sauvé par sa parole. Cette parole s'est incarnée : Verbum caro fa^ctura est. Elle s'est fait entendre aux hommes ; mais combien rapide fut son passage ! Pendant trois années seulement, et dans un tout petit coin du monde, Jésus-Christ a parlé. Cela ne pouvait suffire au grand dessein qu'il avait conçu
de sauver le monde par la diffusion de la vérité. Aussi a-t-il rassemblé autour de lui ses apôtres avant de quitter la terre, et leur montrant, d'un geste souverain, le monde qu'ils devaient évangéliser : ce Allez, dit-il, enseignez toutes les nations : Euntes, docete oni nés gentes.,. » Après que l'Esprit-Saint leur eut ouvert la bouche, les apôtres parlèrent : Repleti sunt Spiritu Sancto et cœperunt loqui. Ils parlèrent non seulement dans la Judée, mais jusqu'aux extrémités du monde. On a pu leur appliquer ce que le Psalmiste dit du langage des cieux : In oninevi tevra,m exivit sonus eorum^ et in fines orhis terrée verba eorum.
Le christianisme, dans ses premières années, a vécu de la parole parlée des apôtres ; mais, peu à peu, cette parole s'est fixée et est devenue le livre adorable qui complète la Bible, et que nous appelons le Nouveau Testament, Ce livre nous suffirait complètement, si nous avions tous la même puissance de réflexion et la même éducation intellectuelle ; mais, pour se mettre à la portée de nos faiblesses et de nos ignorances, il a besoin d'être commenté par
la parole parlée et par la parole écrite. Ce commentaire a été fait par les saints Pères dont nous possédons les œuvres. — A ces œuvres maîtresses, combien d'autres se sont ajoutées dans le cours des siècles, œuvres plus humbles, dont le but est de mettre la vérité à la portée des plus petites intelligences! Ces œuvres se sont multipliées, grâce à cette admirable invention qui a supprimé les labeurs de l'écriture àla main, et qui, dans quelques jours, fait l'ouvrage d'un siècle.
Je ne me perdrai pas en de longues considérations sur l'utilité et la puissance du livre. Je ne vous dirai point comment il est inférieur à à la parole, parce qu'il n'a à son service ni le prestige du geste, ni les éclairs du regard, ni les entraînements du cœur, ni les sympathies de la voix, ni les tressaillements de la vie qui font passer une âme dans les âmes, un cœur dans les cœurs et réalisent, parfois, cette communion fraternelle qui fait vibrer sous un même souffle des milliers de vies rendant un même son, et redire les mêmes échos de la vérité dite par un seul et répétée par tous. — Ressources d'émotion, de communication, de
Spontanéité, de soudaineté, de magnétisme, d'électricité qui assurent à l'éloquence un empire immédiat et un triomphe instantané, le livre n'a point tout cela. Je ne vous dirai pas non plus comment le livre, inférieur par certains côtés à la parole, l'emporte cependant sur elle parce qu'il est la parole universelle, perpétuelle, la parole fixée que l'on peut réfléchir et méditer cent fois pour s'en mieux pénétrer. Tout cela a été admirablement expliqué par le vénérable fondateur de votre Œuvre, dans un de ses plus beaux discours^ Je vous y renvoie, car je craindrais de le gâter en l'analysant, et je demande pardon à son auteur d'offenser ainsi sa modestie par le témoignage public de ma respectueuse affection et de ma sincère admiration.
En décrivant la puissance du livre, il nous a dit comment le livre éclaire, console, fortifie, provoque d'héroïques résolutions; comment il a converti Augustin ; comment il a adouci les souffrances des rois et des reines
1. Le R. P. Félix, de la Compagnie de Jésus : Discours sur le Livre.
tombés des splendeurs du trône dans l'ombre d'un cachot, comment il a fait d'Ignace le père généreux d'une des plus puissantes familles religieuses dont s'honore l'Église.
Mais vous ne l'ignorez pas, mes Frères, si le livre est puissant pour le bien, il ne l'est pas moins pour le mal. Le diable, qui entend ses affaires, a su s'emparer de la parole fixée, et il la manie avec une infatigable audace et une perfide habileté pour pervertir les âmes. — Tourmenté par la toute-puissante parole du Sauveur, il se jetait jadis dans le corps des pourceaux. Aujourd'hui il a changé de fantaisie, sans changer tout à fait de domicile ; il a envahi les mauvais écrivains. Vous avez leurs ouvrages sous vos yeux, mes Frères. 11 n'est pas besoin de fouiller profondément notre société contemporaine, pour y constater les ravages d'une presse impie et abjecte. Non seulement elle s'applique à démolir les dogmes, les mystères et l-^s pratiques de notre sainte religion, mais les vérités fondamentales, sans lesquelles un homme n'est plus un homme et tombe ravalé au rang des brutes sans raison, sans espérance et sans avenir, ne
sont pas à l'abri de ses coups sacrilèges. Aux questions formidables qui tourmentent notre nature touchant son origine, ses devoirs, ses destinées, elle répond par les négations monstrueuses de Dieu, de l'âme, de la vie future, enveloppées dans de prétendues explications scientifiques auxquelles se laisse prendre la bêtise humaine. Elle déprave l'histoire comme la métaphysique, et elle s'efforce d'écraser sous le poids du mensonge les faits les plus certains, comme les plus pures renommées. Ajoutez à cela les excitations séditieuses, les peintures ignobles, les invitations libertines à la corruption et à la débauche.
Hélas ! ce n'est pas seulement aux raffinés que s'adresse la mauvaise presse, mais à l'âme naïve et sans défense du peuple. L'impiété et la pornographie, colportées par la propagande à bon marché, le poursuivent jusqu'au fond des ateliers, et même jusqu'au fond des campagnes, où il avait toujours vécu sous la tutelle sacrée de la religion, et en face des éloquents spectacles de la nature. Non contente de travailler à poursuivre des adultes, elle ne respecte môme plus les âmes d'enfants.
Est-il donc étonnant, mes Frères, qu'une âme religieuse se soit émue d'un si grand scandale et d'un si grand désastre intellectuel et moral, et qu'elle ait entrepris d'opposer à la puissance de la presse, la puissance même de la presse, à l'action pernicieuse et subversive des mauvais livres, l'action salutaire et édifîcatrice des bons livres ? C'est de cette pensée qu'est née l'Œuvre de Saint-Michel. Son fondateur lui a donné pour patron le céleste vainqueur du démon, parce qu'il s'agit de combattre dans la société les influences diaboliques servies par la mauvaise presse.
Je n'ai point à vous entretenir longuement du but et des statuts de votre Œuvre : vous les connaissez mieux que moi. Je me permettrai seulement d'insister sur un point, afin de nr inscrire, au nom de vos directeurs, contre une prétention de certains esprits exigeants, qui, se plaçant surtout au point de vue de ce qu'on appelle aujourd'hui les classes dirigeantes, jugent trop exclusivement, à ce point de vue, la valeur des publications de l'Œuvre. A les en croire, ces publications ne sont pas d'assez haute volée, et ne donnent pas aux
esprits cultivés toutes les satisfactions désirables. Il faudrait en relever le niveau, et répudier les ouvrages dont la trop grande simplicité n'offre aucun attrait à ceux qui ont le goût du grand et du beau.
Oh! les délicates personnes! Je ne les blâme pas, mais je leur ferai remarquer ceci : Répudier les ouvrages simples, c'est oublier qu'une oeuvre de bons livres, pour combattre l'immense et universelle influence de la presse démoralisatrice, doit surtout être une œuvre populaire. Que l'on contente certains esprits plus exigeants, en leur servant des mets intellectuels plus raffinés, rien de mieux; mais, c'est l'âme du peuple qu'il faut atteindre ; et cela ne se peut qu'en mettant toutes choses à la portée de sa simplicité et de son ignorance. Donc, faire de la philosophie populaire, de la théologie populaire, de l'histoire populaire, de la science populaire, de la littérature populaire ; avoir soin que tout soit pénétré d'une doctrine irréprochable et d'une morale saine, et enveloppé d'une forme attrayante ; préserver le peuple des mauvaises lectures, en multipliant les bons livres faits pour lui et en les
mettant à sa portée par le bon marché, et, s'il le faut, par la gratuité; combattre l'action, réparer les ravages de la presse impie et corruptrice, en apprenant au peuple, par des ouvrages simples et traitant de toutes les matières capables de l'intéresser, à respecter Dieu, à connaître ses œuvres et ses bienfaits, à croire les vérités qu'il a révélées, à pratiquer les vertus qu'il demande de nous, à estimer son âme, à s'attacher à ses devoirs, à tendre plus haut que cette terre où tant de misères l'assiègent, à travailler à son salut; encourager tous ceux qui se sentent le goût d'écrire pour le peuple et les soustraire, par cet encouragement, à la tentation de chercher le succès dans le scandale, et de sacrifier à la spéculation l'honneur de leur conscience et la dignité des lettres ; bref, faire de votre Œuvre ce qu'elle doit être, un auxiliaire de l'apostolat chrétien : voilà, mes Frères, le bien que vous avez à faire, et, je le dis à votre louange, le bien que vous avez déjà fait, depuis que l'Œuvre de Saint-Michel existe.
Permettez-moi de vous dire encore quelques mots sur la seconde partie du texte que j'ai cité en commençant : « Non defîcisimus : Faire le bien sans défaillance. »
Vous connaissez ce proverbe : Tout nouveau, tout beau; on peut l'appliquer à toutes les œuvres de zèle et de charité. Quand on les entreprend, l'imagination trop empressée se promet de prompts et d'éclatants succès, et rêve de merveilleuses transformations. C'est une féerie de bienfaisance. Malheureusement, la réalité ne répond pas à ces magnifiques ambitions, et nous apprend à compter avec les obstacles. Mise en présence de ces obstacles, l'imagination déçue se plaint, murmure, et pousse notre âme sur les pentes du découragement. On trouve que le bien désiré ne se fait pas assez vite, que les résultats sont médiocres, si on les compare à l'activité dépensée et aux sacrifices accomplis; on ferme l'oreille
aux sages encouragements de la raison, qui sait apprécier les difficultés de toute entreprise destinée à triompher d'un grand mal ; on est aveugle, on est sourd, on est injuste, et l'on finit par prononcer sur une œuvre, commencée avec enthousiasme, cette funèbre sentence : Mieux vaut mourir que végéter.
Je ne pense pas que vous en soyez-là, mes Frères, Dieu me garde de vous adresser aucun reproche, puisque je suis ici pour vous encourager ; mais, permettez-moi de vous demander, discrètement et amicalement, s'il n'y a pas parmi vous quelques âmes inquiètes, qui trouvent que l'œuvre à laquelle elles se sont intéressées ne marche pas au gré de leurs désirs? Voilà seize ans qu'elle existe, elle aurait dû faire, pendant ces seize ans, d'immenses progrès, à ce qu'il semble, couvrir toute la France de ses comités auxiliaires, créer une propagande active, universelle, comme celle de la mauvaise presse! Au lieu de cela, elle n'exerce encore qu'une action restreinte, malgré le zèle déployé par ses fondateurs et les sommes considérables qui ont été dépensées. Je n'invente point ces observations, je les
ai entendues, et elles se terminaient par cette question peu courageuse : Faut-il continuer ?
Il y a, mes Frères, dans ces observations chagrines, de l'impatience, du dépit, de la lassitude, trois causes de défaillance contre lesquelles vous devez vous tenir en garde.
Aux impatients, je dirai : Vous connaissez mal les lois de progrès du bien. Le bien, comme les grandes forces vitales de la nature, procède lentement et avec mesure ; tandis que le mal, comme les grandes forces de destruction, agit instantanément. Contrarié par les passions humaines, le bien ne peut donc pas triompher aussi facilement que le mal, qui trouve dans nos mauvais instincts une trop facile complicité. — Vous ne verrez jamais les bonnes et grandes oeuvres atteindre du jour au lendemain leur plus haut degré de perfection. Il faut savoir attendre avec patience l'heure propice de leur développement, hâter cette heure par la prière, sans jamais reprocher à Dieu les retards de sa Providence.
A ceux qui se dépitent, je dirai : On n'entren 4
(tEUVRE DE SAINT-MICHEL.
prend point une œuvre de charité pour trouver des satisfactions d'amour-propre. Une prompte et brillante réussite flatterait la vanité, mais la vertu y aurait-elle son compte? Et puis, n'est-ce pas une immense consolation pour une âme chrétienne, de penser qu'elle a pu contribuer au salut de quelques âmes ? N'y en eiit-il qu'une centaine préservées du mal, arrachées à Terreur et à la corruption par l'Œuvre de Saint-Michel, ce serait un magnifique résultat, quand bien même on aurait dépensé pour cela des millions, car une âme vaut mieux que tous les trésors de la terre.
A ceux qui se lassent, je dirai : Regardez donc Celui qui a passé en faisant le bien. Il s'est lassé, dit l'Église dans ses chants, à la recherche des âmes ; et, bien loin de se plaindre, il a consommé l'œuvre de notre salut par le suprême sacrifice de sa vie. Imitez -le, soyez constants dans l'œuvre de lumière et de vérité que vous avez entreprise, quoi qu'il vous en coûte.
Enfin, et c'est par là que je termine, à tous je dirai : il ne faut jamais abandonner une position conquise, on court le risque de ne pas
pouvoir la reprendre. Votre position est conquise; garclez-la avec courage; tenez pour certain qu'elle peut devenir le point de départ des plus admirables conquêtes. La funeste licence donnée à la mauvaise presse ne durera pas toujours, il faut bien l'espérer. Lorsque des lois salutaires arrêteront le débordement des publications impies et immorales qui pervertissent la société, vous serez en mesure, si vous avez conservé votre situation, de donner à votre Œuvre l'immense extension que vous désirez pour elle aujourd'hui. Débarrassée des obstacles qui ralentissent présentement sa marche, vous la verrez réaliser vos plus beaux rêves d'apostolat; et la bénédiction de Dieu qui la conserve, dans les circonstances critiques que nous traversons, récompensera vos efforts et vos sacrifices par les plus magnifiques résultats.
C'est ce que je vous souhaite de tout mon cœur.
L'AUTEL
L'AUTEL
Discours prononcé dans l'église Saint-Etienne' de Fécamp, à l'occasion de la consécration du Maître- Autel, le 26 septembre 1882.
Inspice, et fac secundum exemplar quod tibi monstratum est.
Regarde, et fais selon l'exemplaire qui t'a été montré.
(Exode, cap. xxv, 40.)
Éminentissime Seigneur^, Mes Frères,
Pourquoi l'Église a-t-elle institué les solennelles et touchantes cérémonies des consécrations ? Quel est son but en nous conviant autour d'une table de pierre ou de marbre, qu'elle purifie, qu'elle illumine, qu'elle bénit, qu'elle sanctifie ? Veut-elle simplement nous
1. Son Eminence le cardinal de Bonnechose^ archevêque de Rouen.
5G l'autel.
donner une religieuse distraction, et contenter notre curiosité par le spectacle gratuit de ses pompes sacrées ? Non, certes. L'Église a des vues plus élevées, et ses moindres actions tendent toujours à quelque grand et noble résultat. La consécration à laquelle nous avons assisté est une prédication en acte qui a pour but de raviver notre foi ; notre foi en la Trinité sainte, au nom de laquelle tout est béni et sanctifié; notre foi en Jésus-Christ, Pontife suprême, autel vivant, victime immolée pour le salut du genre humain ; notre foi en l'efficacité de sa médiation et l'excellence de son sacrifice ; notre foi à la présence réelle de son humanité glorifiée dans ce que nous appelons le sacrement de l'autel ; notre foi à l'existence et aux ministères du monde angélique, convié par de pieuses adjurations à venir rendre hommage à nos sacrés mystères ; notre foi aux mérites et à l'intercession des saints, dont les reliques, déposées dans la pierre de l'autel, sont comme le berceau où doit naître sacramentellement notre divin Sauveur, la croix vénérable sur laquelle il doit être mystiquement immolé.
l'autel. 57
Quels nobles enseignements ! Cependant je ne m'y arrêterai pas. Un côté plus pratique de notre grande fête m'attire davantage. L'autel, prédication adressée à notre foi, est aussi un exemplaire plein de sublimes leçons pour notre vie chrétienne. Etudions ensemble cet exemplaire pour nousy conformer : « Inspice^ et fac secumdum exemplar quod tihi monstratuin est. »
Considérons, premièrement, notre ressemblance avec l'autel consacré ; secondement, le respect que nous devons avoir de notre consécration.
Je ne commencerai pas le développement de ^ ces deux pensées, mes Frères, sans accomplir un devoir qui s'impose à notre piété filiale.
Eminentissime Seigneur, vous avez bien voulu rehausser l'éclat de la fête qui nous réjouit et nous édifie, par la dignité de votre pourpre et la sereine majesté de vos années ; vous l'avez rendue plus touchante par l'aimable bonté de votre cœur. Recevez nos respectueuses et affectueuses actions de grâces, et daignez bénir ma parole, afin que j'achève dans les âmes le bien que vous y avez commencé.
58 l'autel.
Saint Augustin instruisant ses fidèles d'Hippone leur disait : (c Mes Frères bien-aimés, cliaque fois que nous célébrons la fête d'un autel ou d'une église, si nous apportons à cette fête une religieuse et diligente attention, nous verrons que ce qui se fait dans les temples construits de main d'homme se complète en notre édification spirituelle ^ » L'Église, en effet, ne sanctifie les autels et les temples que pour les rendre dignes de la majesté du Dieu qu'on y vénère et des mystères qu'on y célèbre. Mais, bien plus intimement que les autels et les temples, notre être tout entier est en rapport avec la majesté de Dieu et les saints mystères par lesquels on l'honore. Chaque
J . Quotiescumque, Fratres carissimi, altaris vel templi festivitatem colimus, si fideliter ac diligenter attendimus.... quidquid in templis manufactis agitur totum in nobis ijpiritali œdificatione completur. {Serm. 253, de Temp.)
l'autel. 59
fois, donc, qu'un chrétien est témoin d'une consécration, il peut et doit se dire : Le temple, c'est moi ; l'autel, c'est moi.
Oui, chrétien, l'autel, c'est toi; toi, d'abord, car ta consécration a précédé celle des tombeaux et des tables destinés à recevoir les oblations et les sacrifices de la loi nouvelle. J'ai eu tort d'appeler l'autel un exemplaire ; c'est plutôt un mémorial : mémorial des sacrements augustes par lesquels l'Église nous purifie, nous sanctifie, nous unit à Dieu, et consacre à son culte notre âme, notre corps, notre vie. Comparez : vous retrouverez dans la consécration de l'autel, avec leur signification profonde et leurs religieuses harmonies, tous les signes sacrés de la consécration progressive du chrétien.
L'autel est une matière que l'Église va chercher dans les entrailles du monde profane. Cette matière a contracté la souillure que s'est infligée le roi de la création par sa révolte insensée contre la volonté de Dieu. Elle a été pénétrée, comme lui, des influences maudites de l'esprit du mal, qui envahit toute créature au moment où l'homme abdiqua sa royale
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domination. Il faut la purifier. C'est pour cela que le Pontife bénit l'eau mêlée de cendres, de sel et de vin : eau de pénitence, de sagesse et d'amour. Avec cette eau, il trace sur le marbre le signe de la croix : signe du sang répandu pour la rédemption de toute créature, fleuve immense dont les flots ont la vertu « de purifier la terre, les mers, le ciel, le monde entier : Terra, pontus^ astra, mundus, quo lavantur flumine. » x\près avoir tracé le signe de la croix, le Pontife demande à Dieu (( d'abreuver de l'abondance de sa propre sainteté la matière impure que les hommes destinent au sacrifice céleste, et que leur travail a polie sans la purifier : Ut lapidis hujus expolitam materiam, supernis sacriflciis irnhuendavriy ipsG tuse ditari sanctiflcationis uhertate prsecipias\ » Ce n'est pas assez : pendant que le chœur chante le cantique des pénitents et demande au Christ, humilié comme l'hyssope, d'asperger le lieu de son sacrifice et de le laver de toute souillure, l'eau sainte ruisselle.
L Pontifical, Oraison, première partie de la Consécration.
l'autel. 61
jusqu'à sept fois, sur toutes les parois de l'autel, comme pour faire pénétrer dans le moindre de ses atomes la vertu de son baptême \
Le voilà pur ; il faut le sanctifier encore. Cette pierre inerte et purement passive peut recevoir les bénédictions de Dieu ; mais elle ne peut lui rendre, en retour, aucune vertu. Il lui en faut cependant, afin que s'unissent au sacrifice du Dieu qui s'immole les sacrifices de l'humanité. Eh bien, ces sacrifices seront représentés par les reliques de ceux qui ont combattu le bon combat, et répandu leur sang pour Jésus-Christ. L'autel qui les reçoit ne fait plus qu'un avec eux, et devient en quelque sorte leur corps très saint. Il s'orne de leurs vertus et de leurs mérites, afin de les offrir à l'adorable Victime qui va bientôt renouveler le sacrifice du Calvaire. Cette union est scellée et consacrée par des onctions de paix, au nom du Père et du Fils et de l'Esprit-Saint, et alors, l'autel est si pur, si vénérable, si sacré, qu'on l'encense et qu'on l'illumine ^