DISCOURS POUR LES ÉCOLES CHRÉTIENNES
prononcé à Cognac le 16 Juin 1889
Mesdames, Messieurs,
Vous devez être étonnés de vous trouver avec moi dans cette église d'un nouveau genre (1) ; mais il ne faut pas que votre étonnement tourne au scandale.
L'Eglise est partout où des nobles cœurs, où des chrétiens sont assemblés pour entendre une parole qui les encourage à bien faire, à travailler au règne de Dieu par la charité. — Qui sait ?mon Dieu ! Dans le temps charmant où nous vivons, cette grande tente représente
(l) Tous les comités catholiques de l'œuvre des écoles ayant été convoqués pour ce discours et l'église de Cognac se trouvant trop petite, le R. P. a parlé dans un vaste cirque construit pour la circonstance par les soins de M. l'abbé Mesnard, zélateur de l'œuvre des écoles, et de M. Marchand, négociant en bois de construction.
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peut-être nos églises de l'avenir. Mais, quoi qu'il arrive, nous devons des actions de grâces au prêtre intelligent et zélé, qui a organisé cette belle réunion, à l'homme de cœur qui nous a construit cet abri : — Merci à M. l'abbé Mesnard, merci à M. Marchand.
L'Evangile nous dit que dans la foule empressée qui entourait Notre Seigneur, pour entendre sa parole, des mères s'efforçaient d'approcher de lui, et lui présentaient leurs enfants, afin qu'il leur imposât les mains en priant pour eux. A ceux qui voulaient les écarter le divin Maître disait : — Laissez venir à moi les petits enfants : Sinite parvulos venire ad me » (1). Douce parole que l'Eglise, héritière des droits, des pouvoirs et de l'amour du Christ, son Maître et son Epoux, ne cesse de répéter au monde, depuis dix-neuf siècles bientôt, et que l'on entend sortir aujourd'hui plus tendre et plus pressante, de son cœur alarmé. Car, l'enfance qu'elle aime et qu'elle veut donner à Dieu, des pouvoirs impies ont résolu de l'écarter et de la soustraire à l'influence bénie de ses enseignements.
Je ne discuterai ni les droits qu'ils in-
(1) Matth. x, 14.
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voquent ni les lois qu'ils ont édictées pour atteindre leur but. J'aurais peur de me laisser entraîner à des récriminations inutiles et peutêtre dangereuses pour ma parole apostolique. Après tout, puisqu'on nous laisse la liberté d'avoir des écoles où l'Eglise peut encore appeler et instruire l'enfance, profitons-en sans renoncer aux justes revendications que nous aurons à faire entendre, ni aux droits que nous aurons à faire valoir quand l'heure sera devenue propice.
Je me propose aujourd'hui d'engager les parents chrétiens à confier leurs enfants à l'Eglise qui les appelle dans ses écoles, et d'encourager les prêtres éminents et les catholiques vaillants qui ont fondé ces écoles par leur initiative dévouée, et qui les soutiennent par leurs généreux sacrifices.
Qu'est-ce que l'Eglise a fait pour l'instruction et l'éducation de l'enfance ? Comment entend-elle cette instruction et cette éducation ? Telles sont, Messieurs, les deux questions que je veux traiter, afin de vous bien faire comprendre que l'Eglise a le droit de dire comme le Maître divin : Siniie parvalos venire ad me.
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Monsieur le Curé, (1)
Vous avez eu la bonté d'encourager et de venir présider cette réunion. Vous êtes trop intelligent pour n'en pas comprendre la haute importance, et votre cœur généreux n'a pas voulu se priver d'une si belle occasion d'affirmer hautement son zèle pour l'éducation chrétienne du peuple, et de prouver que dans cette grande œuvre, vous vouliez marcher le premier. Votre présence est pour moi le plus précieux des encouragements, et, sous votre regard bienveillant, je me sens plus hardi. Les anciens barons envoyaient des hérauts d'armes pour publier le ban de guerre et recruter des troupes ; cher et honoré Baron, je suis votre héraut. Je vais dire de votre part à tous les soldats de la charité : Courage ! En avant !
On a dit, Messieurs, que l'éducation était une œuvre de respect. Or, si je ne me trompe, c'est l'Église qui nous a appris à respecter l'enfance.
(1) M. Baron, archiprêtre de Cognac.
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Aurore pleine de promesses, fleur qui s'entrouve et dont on attend avec émotion l'épanouissement, vase sacré où fermentent de mystérieuses espérances, l'enfance est charmante et semble s'imposer tout naturellement à nos respects. Les païens n'ont-ils pas dit : « On doit à l'enfance les plus grands égards : Maxima debetur paero reverentia » (1). C'est vrai, Messieurs ; mais quand les païens ont dit cela, l'Eglise avait parlé, ses maximes commençaient à pénétrer le monde ancien, et les poètes comme les philosophes trouvaient bon de se les approprier. Ne jugez pas les sentiments et les mœurs de la nature d'après les sentiments et les mœurs de vos âmes chrétiennes. Abandonnée à elle-même, la nature déchue est bientôt aveuglée par la perversité de ses instincts et voit difficilement le côté grand et noble de la vie humaine. Son regard s'arrête à la superficie de notre être, et, dans un pauvre petit enfant dont l'âme et les facultés sont encore un mystère, elle ne considère que la matière et ne tient compte que de ses promesses.
Nous en avons la preuve dans les agisse-
(1) Juvénal, sat. XIV.
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menis et les doctrines de l'antiquité païenne. Quel mépris de l'enfant et quelle cruauté à son égard ! L'intérêt de la famille et de la République décidait de son sort ; car il n'était aux yeux de ses parents et des sages qu'un instrument de chair et d'os dont la valeur se mesurait aux services qu'on en attendait. Sa constitution maladive ou chétive, son corps mal conformé menaçaient-ils de devenir une charge pour sa famille ou pour l'Etat, rien de mieux que de s'en débarrasser. — Lorsqu'on disait au père : « Un enfant vous est né ». — Montrez-le moi, répondait-il ; et, s'il le trouvait à son gré, il le prenait entre ses bras. Cela voulait dire : « Qu'il vive ! » Si, au contraire, il le laissait à terre, cela voulait dire : « Emportez-le, tuez-le, je n'en ai que faire ». Coutumes atroces, qui déshonorent encore les peuples chez qui le paganisme n'a pas été déraciné.
Ne croyez pas, Messieurs, qu'il n'y ait là qu'un de ces égarements passagers de la nature, contre lesquels protestent au nom du droit et du devoir, renseignement des sages et les prescriptions de la loi. C'est la loi qui commande de tuer sans délai ni miséricorde les rejetons mal conformés « Puerum, paier.
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cito necato » (1). Ce sont les sages qui conseillent l'avortement et l'infanticide comme des mesures de bien public. — C'est un Platon qui descend des hauteurs de sa brillante et pure métaphysique pour traiter l'espèce humaine comme un troupeau de brutes, et, pour ordonnner qu'on ne nourrisse que les enfants nés d'un couple robuste et bien fait, seul moyen, dit-il de former un excellent troupeau (2). C'est un Aristote qui établit en principe qu'on ne doit conserver dans un état aucun enfant débile et mal constitué, et qui, après avoir supputé le nombre des naissances, cherche le moyen de débarrasser la société de son excédent (3). Ce sont les historiens qui racontent sans indignation et sans vergogne la manière dont on s'y prend, dans les familles, pour limiter le nombre des enfants. — C'est un Tacite qui s'étonne que les Juifs ne fassent pas comme tout le monde (4).
Non, dans le monde ancien l'enfance n'était pas respectée. Il a fallu qu'un Dieu, pour la sauver des barbaries païennes, vînt lui donner
(1) Loi des douze tables {in Cic. de legibus m, 1).
(2) Platon, De Republica, dial. v, p. 236 (Firmin-Didot).
(3) Aristote. Politique, liv. vil, ch. 14. ancien 16 (Firmin- Didot).
(4j Liv. v, histor. n° 5.
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une solennelle consécration. L/Evangile nous le montre plein de douceur et de tendresse pour les chers petits qu'on lui présente. Il les attire à lui, les embrasse et les caresse ; il les compare aux anges du Ciel, et les propose comme modèles de la simplicité, de la candeur, de la pureté par où doivent commencer ceux qui tendent à la perfection (1) ; il les couvre de sa protection ; il leur fait un rempart de ses anathèmes. — « Laissez venir à moi les petits enfants, dit-il, le royaume des cieux leur appartient (2). — Ne méprisez pas leur innocence, car leurs anges voient sans cesse la face de mon Père (3). — Malheur à qui scandalise un de ces petits ! Il vaudrait mieux qu'on lui attachât une pierre au cou et qu'on le jetât au fond de la mer » (4).
Messieurs, l'Eglise, héritière de la miséri-
(l)Nisi efficiamini sicut parvuli.non intrabitis in regnum cœlorum (Matth. cap. xvm, 3). — Quicumque humiliaverit se sicut parvulus iste, hic est major in regno cœlorum (ibid).
(2) Talium est enim regnum cœlorum (Marc, cap. x, 14).
(3) Videte ne contemnatis unum ex his pusillis, quia angeli eorum in cœlis semper vident faciem Patris mei (Matth., cap. xvm, 10).
(4) Qui scandalizaverit unum de pusillis istis qui in me credunt, expedit ei ut suspendatur mola asinaria in collo ejus, et demergatur in profundum maris (Matth., cap. xviii, 6).
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cordieuse tendresse du Sauveur, ne se contenta pas de répéter ses paroles. Elle avait en mains un sacrement universel qui devait entièrement bouleverser les idées et les coutumes de l'ancien monde. En donnant ce sacrement aux enfants, elle en fît des vases de la vie divine, des fils de Dieu, des temples de l'Esprit-Saint, des citoyens de l'éternité, des êtres vénérables. On s'aperçut bientôt du respect dont les fidèles entouraient leurs nouveaux-nés. Les calculs intéressés d'un matérialisme brutal cédaient aux intuitions de la foi. Qu'importent le corps et ses infirmités, puisque l'âme est si grande et si belle ! Qu'importe la place que l'enfant occupera dans le monde, puisqu'il doit hériter de la gloire éternelle ! Ses souffrances précoces ne sont pas une honte, ses disgrâces et ses infirmités une cause de proscription, puisque le Christ a été infirme et souffrant. La foi et la charité s'empressent autour de son berceau, et si elles ne peuvent prolonger sa vie, elles se consolent par la ferme confiance que la famille chrétienne a donné un ange à l'armée céleste et possède un protecteur auprès de Dieu. Parents chrétiens, j'en appelle à vos cœurs. Lorsque vous contemplez la charmante créature que
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la grâce a transfigurée, n'est-il pas vrai que les mystères de sa vie intime se reflètent en son limpide regard, et que c'est votre foi respectueuse, bien plus que l'instinct de la nature qui vous fait l'appeler : Mon ange ! — Oui, la grâce du baptême commande invinciblement l'amoureux respect de l'enfance, et, dans les milieux chrétiens, Penfant de ceux-là même qui ne veulent pas de ce sacrement bénéficie de ses divines influences.
L'Eglise, en sanctifiant les enfants dès leur naissance, a donc appris au monde à les respecter. Elle a pratiqué elle-même le respect de l'enfance dans une foule d'œuvres bienfaisantes dont je n'ai pas à m'occuper présentement. Entre toutes ces œuvres, c'est l'œuvre de respect par excellence, l'œuvre de l'éducation qu'elle a toujours considérée et qu'elle considère encore comme la plus importante. Saint Jean Chrysostome s'est fait l'interprète de ses sentiments et de ses sollicitudes à cet égard. « La culture de l'enfance, dit-il, est le plus grand des arts en même temps que le plus sacré des ministères. Ni le peintre ni le statuaire ne peuvent égaler par leurs admirables ouvrages celui qui sait façonner par ses leçons l'âme des enfants : Omni certe pictore,
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omni cerie siatuario, cœterisque hujusmodi omnibus excellentiorem hune duco, qui juvenum animas fîngere non ignorât (1).
Donc, après qu'elle eut appliqué l'universel pouvoir d'enseigner, qu'elle tient de son divin Maître, à ces générations de grands enfants auxquelles il fallait apprendre les mystères du royaume de Dieu, l'Eglise comprit qu'elle devait commencer par le plus jeune âge l'éducation de l'humanité nouvelle qu'engendrait chaque jour la grâce du baptême. — Quels furent ses premiers essais ? — L'histoire ne nous dit rien de précis à ce sujet. Il est probable qu'elle abandonna aux parents chrétiens, dont la ferveur était entretenue par le feu de la persécution, le soin d'instruire et d'élever l'enfance, pendant que l'Apôtre saint Jean formait à une plus haute école des disciples célèbres, que saint Polycarpe, à Smyrne , saint Pantène , à Alexandrie, u extrayaient des fleurs recueillies dans les célestes prairies des Apôtres et des Prophètes un enseignement sublime, immortel trésor de science et de vertu » (2).
Mais, quand, à l'avènement d'une ère meil-
(1) In cap. xvni. Matth. homil, 60.
(2) Clément d'Alexandrie.
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leure pour la foi chrétienne, l'Eglise vit s'attiédir dans le cœur des parents le zèle de l'éducation, elle fit entendre aux familles l'appel de sa maternelle sollicitude : « Sinite parvulos venire ad me. Envoyez-moi les enfants ». Les Papes ouvrirent leurs palais pour y fonder des écoles; après les Papes les évêques; après les évêques les moines. Quatre conciles se suivent de près : Vaison (1), Tours (2), Tolède (3), Constantinople (4), pour recommander aux prêtres des paroisses l'éducation de l'enfance et signaler l'ignorance comme le fléau le plus dangereux pour les âmes, comme le plus grand obstacle au progrès de la civilisation chrétienne.
Charlemagne, frappé de la supériorité que l'instruction donne à la jeunesse romaine sur les fils des Francs, demande aux évêques et aux abbés « des instituteurs qui joignent à la volonté et au pouvoir d'apprendre le sincère désir d'instruire les jeunes générations » (5) ; et, répondant à l'appel de ce magnanime pro-
(5) Cf. Vie de Charlemagne par le Moine <f Angoulême. — Chronique de Saint-Denis, 2 V. Col. dom Bouquet. Histoire littéraire de la France. 2, îv.
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tecteur de l'instruction populaire, Théodule d'Orléans ordonne à ses prêtres « d'établir dans les villages et dans les bourgs des écoles où les parents pourront amener leurs petits enfants, sans qu'on puisse exiger d'eux aucune rétribution » (1).
Douloureusement refoulée par les invasions barbares, l'impulsion que l'Eglise a donnée à l'éducation se ravive au moyen âge. Alors se fondent les universités, écoles supérieures où la jeunesse intelligente de tous les pays vient chercher toute espèce de savoir. Les rois les patronnent, les Papes les bénissent, les évêques y envoient leurs clercs, les moines leurs professeurs et leurs étudiants ; mais elles ne font pas oublier les petites écoles, où les enfants, élevés dans l'amour et la crainte de Dieu, apprennent avec les principes de la foi, la lecture, l'écriture et le calcul. Les érudits en ont écrit l'histoire et nous ont appris quels étaient les fonctions et les droits des écolàtres, leurs intendants et leurs inspecteurs, les conditions de capacité requises pour les maîtres, les statuts de leurs corporations et même de quelle manière
(1) Labbé vu (1149).
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est née l'école buissonnière (1). L'un d'eux affirme que « pendant les années, même les plus agitées du quatorzième siècle, la plupart des villages avaient des maîtres pour instruire l'enfance » (2).
La peste noire, la guerre de Cent ans et surtout les luttes religieuses du seizième siècle ont dévasté chez nous le champ de l'éducacation populaire, pendant que florissaient ailleurs les écoles pies ; mais l'Eglise n'a pas cessé de donner un seul instant au monde chrétien des gages de sa maternelle sollicitude. Par un décret solennel du concile de Trente, elle a décidé « qu'auprès de chaque église il devrait y avoir un ou plusieurs maîtres chargés d'enseigner gratuitement les pauvres écoliers » (3). Ce décret fait loi, et, à peine est-il porté, qu'on voit se manifester partout une généreuse tendance à élargir l'instruction du peuple. « De nobles âmes s'indignent de voir que l'on fait de l'enseignement une profession lucrative, comme si ce n'était qu'un chétif métier du commun, in-
(1) Cf. Robillard de Beaurepaire, Recherches sur /7ns- Iruction publique.
(2) Histoire de Duguesclin et de son époque (Siméon Luge)
(3) Session V, De reformatione. c. 1.
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venté pour avoir du pain » (1). Elles s'apitoient sur le sort d'une foule d'enfants que la pauvreté tient éloignés des foyers de lumière et condamne à l'ignorance et à la corruption des mœurs. Elles croient entendre la voix plaintive du Christ leur dire par la bouche de l'Église : « Faites venir à moi les enfants : Sinite parvulos venire ad me ». Et, finalement, elles conçoivent le dessein des écoles chrétiennes gratuites destinées à tous les enfants pauvres.
Les voilà à l'œuvre ! Le P. Barré, des Minimes, à Rouen ; le chanoine Rolland, à Reims ; M. de Lantages, dans les sauvages paroisses du Puy ; le vénérable Bourdoise, à Paris. Mais tous ils sont bientôt surpassés par un homme providentiel, dont l'Eglise vient de proclamer la sainteté, et qu'elle propose à notre vénération comme le type accompli du maître chrétien. Vous avez deviné le bienheureux Jean-Baptiste de la Salle, Messieurs : c'est lui. Il a reçu sa mission de Dieu, en dépit des attraits de son âme contemplative ; il a fait son œuvre des écoles dans la souffrance et dans les larmes, et l'a marquée du signe auguste auquel on reconnaît les (1) Vie de M'. Bourdoise.
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œuvres divines : le signe de la croix ; il a eu le bonheur de voir avant de mourir les premiers bataillons de l'armée pacifique qu'il avait créée et organisée pour combattre l'ignorance et la corruption des classes pauvres par l'instruction chrétienne et gratuite des enfants.
Les maîtres nouveaux qu'il a donnés au monde ne sont plus disjoints comme ceux d'autrefois par des compétitions d'intérêts et de méthode ; un lien religieux, une règle commune les tient unis partout où ils vont. Les considérations de lucre ne peuvent les corrompre, parce qu'ils veulent être pauvres ; les affections et les soucis de la famille ne peuvent ni les amollir, ni les distraire de leurs fonctions, parce que la chasteté les a rendus maîtres d'eux-mêmes ; le caprice et l'amour du changement ne peuvent les dégoûter de leur état, parce qu'ils se sont soumis au joug salutaire de l'obéissance. Dès qu'ils sont approuvés par l'Eglise, ils se multiplient et multiplient les écoles au point qu'on peut espérer dans la dernière moitié du dix-huitième siècle l'universelle diffusion de l'instruction et de l'éducation populaire rêvée par leur saint fondateur.
Une révolution vantarde et ennemie du bien
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public les a dispersés ; mais quand elle eut été muselée par la main hardie d'un césar victorieux, on fut heureux de les retrouver, de leur demander leur concours et de faire pour une nouvelle université, jalouse de ses privilèges, des emprunts à leur formation et à leur méthode pédagogique. Avec la forte discipline et les engagements sacrés qui leur donnent une forme permanente, ils sont devenus le type et le noyau d'une foule de congrégations auxiliaires qui se sont inspirées de leur dessein, de leur règle et de leurs traditions ; de telle sorte que l'esprit et la grâce du bienheureux de la Salle se retrouvent en toute l'immense armée des instituteurs chrétiens et des institutrices chrétiennes qui travaillent présentement à l'établissement du règne de Dieu dans l'âme des enfants du peuple, et défendent en même temps la société contre les ravages de l'ignorance et de la corruption des mœurs.
Je ne vous demanderai pas pardon, Messieurs, d'avoir insisté sur cet aperçu historique, car c'est la meilleure réponse qu'on puisse donner, disons mieux, le plus légitime et le plus utile châtiment qu'on puisse infliger aux déclamateurs révolutionnaires qui ac-
MSCOURS — 5.
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cusent l'Église d'avoir entretenu systématiquement l'ignorance du peuple pour le tenir courbé sous le joug de la superstition. Je comprends la haine impie qui conspire contre l'enseignement chrétien et s'acharne à le démolir. Si elle agissait franchement, je n'éprouverais au spectacle de ses efforts insensés qu'un douloureux étonnement, mais je n'ai plus que du mépris pour elle, quand je la vois s'appliquer à tromper l'opinion publique par une honteuse tartuferie.
Qu'elle nous dise qu'elle veut faire autrement que l'Eglise, à la bonne heure ; nous ne le savons que trop bien. Mais prétendre que la révolution a inventé l'instruction et l'éducation populaires et reprocher à l'Eglise de n'avoir rien fait, c'est un mensonge contre lequel proteste toute l'histoire de la pédagogie chrétienne, récemment couronnée par la glorification d'un des plus vaillants, des plus généreux et des plus triomphants instituteurs du peuple.
Ecoutez ce que disent les érudits qui n'ont pas peur de compulser les vieux documents :
« Durant les longs siècles du moyen âge, nous dit l'un d'entre eux, les évêques n'avaient cessé de considérer comme la plus importante
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de leurs attributions, après la défense de la foi, le soin de l'instruction publique. Au xvne siècle, ils s'y appliquèrent avec une générosité plus grande que jamais... Leur ardeur n'avait pas besoin d'être stimulée. Les conciles provinciaux, les statuts diocésains, les recueils de mandements et d'ordonnances attestent leur sollicitude pour l'instruction de la jeunesse. Leurs libéralités sont sans nombre. On voit les Belzunce, les Verthamon, les Druillat, les Fitz-James, les Bourdeilles, les Jean de Caulet, les de Balore, les de la Marche, donnant à la fois des 60, des 100, des 400 mille livres, pour fonder des collèges et assurer la gratuité des écoîes. Grâce à leur munificence, les collèges se comptaient par milliers.
Et il y a des historiens et des philosophes contemporains qui affirment magistralement que jusqu'en 1789 : « La France était profondément, déplorablement ignorante ». Ils s'étonnent béatement de ne rencontrer dans les comptes-rendus ministériels, de 1774 à 1787 aucune allocation pour l'instruction publique. Ils ignorent, les innocents, que l'Etat n'avait rien à allouer pour une œuvre qui ne lui coûtait rien ; que l'initiative locale et privée dirigée, stimulée, entraînée par l'Église, avait libéra-
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lement pourvu à l'enseignement primaire comme à l'enseignement secondaire : si bien qu'un ancien membre de la Constituante (l'abbé de Montesquieu), ancien agent général du clergé, a pu reprocher à la Révolution « d'avoir pris aux collèges près de trente millions de revenus », ce qui ferait aujourd'hui une bonne centaine.
Ces renseignements sont d'un prêtre (1). Voudra-t-on les suspecter comme entachés de cléricalisme ? Eh bien ! écoutez un homme qu'on n'accusera certes pas d'être clérical.
« A la veille de la Révolution, écrit M. Taine, les petites écoles étaient innombrables : dans la Normandie, la Picardie, l'Artois, la Flandre française, dans la Lorraine et l'Alsace, dans l'Ile-de-France, la Bourgogne et la Franche- Comté, dans le Doubs, le Dauphiné et le Lyonnais, dans le Comtat, les Cévennes et le Béarn, on en comptait presque autant que de paroisses, en tout probablement 20 ou 25.000 pour les 37.000 paroisses de France.
...« Et ces écoles ne coûtaient rien au Trésor, presque rien aux contribuables, très
(1) Cf. Univers 8 nov. 1892, Causerie littéraire sur l'ouvrage de l'abbé A. Sicard, L'ancien clergé de France, les Évêques avant la Révolution.
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peu aux parents. En beaucoup d'endroits, des congrégations, entretenues par leurs propres biens, fournissaient les maîtres ou maîtresses : Frères de la Doctrine chrétienne, de Saint-Antoine, Ursulines, Visitandines, Sœurs de la Charité, de Saint-Charles, de la Providence, de la Sagesse, de Notre-Dame de la Croix, Vatelottes, Miramiones, Manettes (et Béates) des tiers-ordres et d'autres encore. Ailleurs, le curé était tenu, par le statut de sa cure, d'enseigner lui-même ou de faire enseigner par son vicaire...
...« De la même façon et mieux encore, l'initiative locale et privée avait pourvu à l'enseignement secondaire. Plus de 108 établissements le donnaient au complet, et plus de 454 le donnaient en partie...
« Une famille même rurale n'était jamais loin d'un collège ; car il y avait des collèges dans presque toutes les petites villes ; sept ou huit par département, quinze dans l'Ain, dix-sept dans l'Aisne... Ces institutions qui naissaient spontanément sur place, fonctionnaient à merveille, s'adaptant aux circonstances, se proportionnant aux besoins, utilisant les ressources et donnant le maximum de rendement avec le minimum de frais.
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« Tout ce grand établissement a péri corps et biens dans la Révolution, comme un navire qui sombre...
« Une manufacture, plusieurs fois construite et approvisionnée par vingt générations de bienfaiteurs, donnait, gratis ou bien audessous du cours, le premier pain de l'intelligence à plus de 1.200.000 enfants.
« Elle s'est écroulée sous les coups des prétendus régénérateurs du monde. Il eût fallu un grand siècle, peut-être deux, pour la reconstruire, si l'on eût eu sous la main les épaves des vieux établissements, marqués pour la plupart au chiffre de l'Eglise et dont on feint aujourd'hui d'ignorer l'existence et les bienfaits » (1).
Voilà la vérité vraie, Messieurs, aucun mensonge ne pourra l'effacer de l'histoire.
Aucun mensonge des ennemis de l'enseignement chrétien ne pourra étouffer cet aveu d'un homme dont ils se glorifient de suivre les doctrines : « L'Eglise catholique, dit le chef de l'école positiviste, a été le promoteur le plus efficace du développement populaire de l'intelligence humaine » (2).
(1) Taine. Origines de la France contemporaine. Le régime moderne. Tome I.
(2) Auguste Comte. Cours de philosophie positive.
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On dit : « Les services rendus créent des titres. Ne nous étonnons point d'entendre l'Eglise réclamer sa part d'action dans Péducation populaire. Mais nous estimons que cette action n'est plus en rapport avec la grande évolution du progrès qui saisit fatalement les jeunes générations, et qu'il importe de soustraire ces jeunes générations à l'influence d'idées et de méthodes autrefois respectables, aujourd'hui surannées ».
Ainsi parlent, Messieurs, certains novateurs doucereux, auxquels répugnent le mensonge impudent, et qui savent couvrir de formes polies le radicalisme de leurs desseins. — Contre les prétentions de ces honnêtes messieurs, j'affirme que l'Eglise a le droit de réclamer sa part d'action dans l'éducation populaire, non seulement parce qu'elle l'a créée, mais parce qu'elle l'entend mieux que qui que ce soit.
Gomme je vous l'ai dit d'abord, elle a appris au monde le respect de l'enfance en la sanctifiant. La conséquence logique et pratique de cette sanctification est l'éducation chrétienne.
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L'enfant chrétien est grand de la grandeur du Dieu qui l'engendre à une vie nouvelle. Le tout petit être que l'Eglise baptise est un fils de Dieu. Nous ne pouvons pas l'appeler comme le Verbe divin un fils de nature ; c'est seulement un fils de bienveillance et d'adoption, il devient un membre vivant et un cohéritier du Christ, un temple de l'Esprit divin. Intimement uni à toute la Trinité sainte, il est grand plus qu'on ne saurait le dire ; la parole humaine est impuissante à le glorifier autant qu'il le mérite.
Or, cette grandeur de l'enfant chrétien est le fondement de ses droits. Le premier, je vous l'ai dit, c'est le droit au respect ; le second, dérivé du premier, c'est le droit à l'éducation chrétienne. Le baptême est le point de départ et la règle de cette éducation. « La vie chrétienne, dit saint Thomas, se développe plus aisément, et s'affermit davantage quand elle commence de bonne heure » (1). Les habitudes saintes que l'enfant reçoit de la grâce du baptême ne peuvent pas rester à l'état de puissances vides et nues ; elles suivent l'évolution de ses facultés naturelles. Dès que
(l) A pueritia nutriti, in his quœ sunt christianse vitse, firmius in ea persévérant (Summ. iheol. ni. P., q. 68, a. 9).
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l'intelligence s'éveille, la foi demande l'aliment des vérités dont elle doit se nourrir. Dès que le désir réfléchi du bonheur commence à tourmenter l'âme, avide de plénitude et d'éternité, l'espérance veut être fixée sur la félicité qu'elle doit attendre pour le terme de cette vie passagère. Dès que le cœur s'ouvre pour recevoir et épancher l'amour, la charité cherche le souverain bien auquel elle doit s'attacher. Sublime rendez-vous des opérations d'un Dieu trois fois saint, l'enfant chrétien a promptement besoin de se mettre en rapport avec lui par ses actes. Son âme va tout droit au-devant de la Trinité par ses habitudes et ses grandeurs infuses ; il faut qu'il la rencontre au dehors aussitôt qu'il est capable de la reconnaître. Le Père céleste qui l'adopte, il doit bénir son nom dès que ses lèvres innocentes s'ouvrent pour parler. Le Christ dont il est membre, il doit rencontrer partout son image adorée et y lire les mystères du salut qui l'ont transfiguré. L'Esprit-Saint dont il est le temple, il doit de bonne heure invoquer sa lumière et sa force, afin de mettre à profit la consécration intime qu'il en a reçue. Aimer et servir le Dieu de son baptême, c'est son premier devoir ; le connaître, c'est son droit le
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plus sacré ; conserver et perfectionner sa vie chrétienne commencée par le baptême, c'est son devoir ; être préparé aux sacrements qui conservent et perfectionnent, c'est son droit. Toute éducation qui contrarie ces devoirs et ces droits ou n'en tient pas compte, est une éducation fausse, outrageante, criminelle, meurtrière ; une éducation qui renouvelle, dans un ordre supérieur, l'abominable barbarie des mœurs païennes.
Entendez bien cela, parents chrétiens.
Vous êtes l'autorité prochaine et immédiate à qui Dieu a confié la garde et la culture des chers petits qu'il a adoptés et incorporés à la famille de son Christ. Non contents de leur avoir donné la vie de la nature, vous avez demandé pour eux la vie de la grâce, complétant ainsi votre paternité par la puissance génératrice du baptême. Ce sacrement vous impose, avec le devoir de les élever chrétiennement, l'obligation de veiller à ce que leurs droits soient respectés dans tout le cours de leur éducation. Un jour, maîtres d'eux-mêmes et aveuglés par leurs passions, ils renonceront peut-être à ces droits et vous n'aurez plus qu'à gémir et à pleurer sur leur apostasie ; mais, autant qu'il est en vous, il
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faut travailler à prévenir cette catastrophe. Prenez donc la grandeur surnaturelle de vos enfants comme point de départ et comme règle de leur éducation. Faites-leur connaître de bonne heure le Dieu à qui ils sont redevables de cette grandeur, afin que, de bonne heure, ils puissent l'aimer et le servir. Préparez-les vous-mêmes aux fonctions et au développement de la vie chrétienne.
Si les sollicitudes d'une vie laborieuse et au jour le jour ne vous permettent pas de suffire à la complète éducation de ces petits chrétiens, eh bien, donnez-les à l'Eglise qui les appelle aux écoles où doit s'achever la formation de leur esprit et de leur cœur. A ceux qui prétendent les instruire sans jamais leur parler ni de l'honneur que Dieu leur a fait, ni des obligations qu'ils ont contractées par leur naissance spirituelle, répondez : Non possumus : Nous ne pouvons pas vous les donner. — Si Ton invoque pour vous séduire et vous contraindre l'obligation du savoir, la nécessité du progrès, le devoir du citoyen, répondez : le savoir est une belle chose, mais nous estimons qu'il devient pernicieux et funeste, s'il n'est réglé et vivifié par la science des choses divines. — Le progrès est une loi de notre
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nature ; mais nous estimons que le plus nécessaire de tous les progrès est celui de la vie religieuse, qui arrête sur les pentes du matérialisme l'âme trop violemment saisie par le mouvement scientifique. Autant et plus que qui que ce soit, nous voulons que nos enfants soient d'honnêtes et utiles citoyens ; mais nous estimons qu'ils le seront d'autant mieux qu'on aura commencé par en faire de bons chrétiens. — Or c'est l'école chrétienne qui fait les bons chrétiens.
Du reste, Messieurs, en principe et en fait, l'école chrétienne telle que l'Eglise l'entend et l'a créée est, à tous les points de vue, supérieure aux autres écoles.
En principe, l'autorité qui enseigne doit y être plus respectée et avoir plus d'action, parce qu'elle représente non pas l'autorité équivoque et mobile d'une administration qui exagère ses droits, mais l'autorité souveraine de Dieu, incarnée dans la famille et communiquée à ses auxiliaires ; en principe les connaissances humaines qu'on y acquiert sont plus saines, parce qu'elles sont pénétrées de la sève des vérités religieuses qui les préserve de l'influence corruptrice de l'orgueil et des passions ; en principe, la formation des
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jeunes âmes y est plus complète, parce qu'on y tient compte des éléments naturels et surnaturels qui peuvent concourir au perfectionnement de l'homme.
Je vous disais tout à l'heure avec saint Jean Ghrysostome, que l'éducateur est le plus grand des artistes. Le peintre et le sculpteur ne manient qu'une vile matière et ne lui donnent qu'un semblant de vie ; l'éducateur manie des âmes et excite leurs forces vivantes à la reproduction d'un idéal dont la perfection immatérielle l'emporte sur toutes les beautés physiques. Mais, entendez-le bien, Messieurs, dans ce genre de travail, l'éducateur chrétien est l'artiste par excellence. Il ne prend pas son idéal dans la nature, il va le chercher dans Celui qui a revêtu la perfection divine de notre forme humaine et nous a dit : « Je vous ai donné l'exemple ; faites comme moi. — Soyez parfaits comme votre Père céleste est parfait ». Il ne se contente pas de préparer dans une vie d'enfant, l'homme instruit, l'homme sensé, l'homme sage, l'homme fort, l'homme d'honneur ; il prépare l'homme de foi, dont la généreuse et sublime ambition vise la plus haute perfection qui se puisse concevoir en ce monde, parce qu'elle est une
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copie de la perfection divine. Et les instruments dont l'éducateur chrétien se sert pour produire ce chef-d'œuvre, ce n'est pas seulement la parole de la science et de la sagesse humaines, mais la parole de Dieu, la prière et la grâce. — Assurément, Messieurs, l'éducateur chrétien n'obtient pas toujours, de toutes les natures sur lesquelles il opère, la perfection qu'il désire, mais voir cette perfection, tendre à cette perfection, travailler à cette perfection, est une marque de supériorité incontestable qui nous permet de dire, qu'en principe, l'école chrétienne prime toutes les autres écoles.
Les faits ne manquent pas à l'appui du principe. Cherchez, je vous prie, dans la vie individuelle, domestique et sociale ceux qui savent le mieux respecter leur dignité d'homme et faire marcher de front le savoir, le travail, l'honneur et la vertu ; ceux qui se montrent le plus fidèles aux devoirs de respect, d'amour et de dévouement dont dépendent l'honorabilité, la paix et la prospérité des familles ; ceux qu'on peut appeler d'honnêtes et utiles citoyens : scrupuleux observateurs des lois, ennemis des agitations malsaines qui bouleversent les sociétés, ne mar-
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chandant point leur assistance à la misère humaine ni leurs services à la chose publique, et prêts à porter, aux heures critiques où le pays est en danger, les plus lourdes charges du sacrifice ; cherchez ces hommes, vous dis-je, et quand vous les aurez rencontrés, remontez à la source de tout ce qu'ils font de bien, vous y trouverez la famille chrétienne, l'école chrétienne.
On a prétendu, Messieurs, que la supériorité morale de l'école chrétienne ne s'acquiert et ne peut s'acquérir qu'au détriment de la supériorité intellectuelle. C'est une erreur, si ce n'est pas un mensonge voulu et réfléchi. Là où le travail de ceux qui enseignent et sont enseignés est plus éclairé et plus consciencieux, il ne se peut pas que l'esprit humain reste en souffrance. Du reste, pour l'instruction comme pour l'éducation des écoles chrétiennes, les faits parlent haut. Un bon nombre de ceux qui font aujourd'hui la guerre aux écoles chrétiennes leur doivent leur instruction primaire, et j'ai tout lieu de croire qu'ils ne se prennent pas pour des imbéciles. J'ai reçu plus d'une fois les aveux d'inspecteurs consciencieux qui m'ont affirmé que la moyenne intellectuelle de nos écoles l'empor-
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tait de vingt-cinq ou trente pour cent sur la moyenne des autres écoles. Les examens, les concours, les expositions qui déterminent le niveau de l'instruction populaire, nous ont presque toujours donné, aux premiers rangs, une belle majorité proportionnelle dont l'Eglise a le droit d'être fîère. Et, tout dernièrement encore, une feuille publique, peu suspecte de cléricalisme, se lamentait du succès de notre enseignement, et reprochait à l'Université de ne savoir pas préparer la jeunesse aux examens qui lui ouvrent la porte des hautes carrières.
Je pourrais, Messieurs, confirmer par un contraste saisissant ce que vous venez d'entendre. Il suffirait de mettre en regard de l'école chrétienne, l'école où tout est sacrifié au savoir et où le savoir se réduit à des connaissances profanes. Dans cette école le maître cesse d'être un éducateur et un artiste pour devenir un mercenaire uniquement préoccupé d'améliorer sa situation, et chargé de remplir, à la journée, de petits tombereaux intellectuels : de la lecture ! de l'écriture ! du calcul ! de l'histoire ! de la géographie ! de la physique ! et même de la chimie élémentaire, tant qu'on voudra !... mais de la vertu, n'en
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parlons pas. Dans cette école, l'athéisme pratique, servant de base à renseignement, prépare à l'avenir des générations de décadence, sur lesquelles il faudra chanter, comme le poète romain sur le triste peuple qu'il voyait s'effondrer : « 0 âmes rampantes, rivées à la terre comme les bêtes et vides de biens célestes : 0 curvœ in terras animse et cœlestium inanes » (1).
Mais à quoi bon insister sur ce contraste ? — Il ne s'agit pas de régler vos préférences, ni de déterminer votre choix ; il est fait : vous avez voulu des écoles libres pour avoir des écoles chrétiennes.
Dieu sait à quel prix elles ont été fondées et ce qu'il en. coûte pour soutenir leur existence. Peut-être que l'impiété espère décourager les généreux efforts de la foi et les sacrifices de la charité en prolongeant l'inique situation qui nous oblige à payer d'une main ses folies et à pourvoir de l'autre à l'éducation de l'enfance chrétienne. Mais j'ai la confiance qu'elle ne tardera pas à être déçue dans ce criminel espoir. Les états violents ne durent pas, dit le proverbe : Violenium non durât. De deux adversaires aux prises, l'un ou l'autre
(1) Perse, sat. il.
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finit par se lasser. Ce ne sera pas vous, Mesdames du comité des écoles libres de l'arrondissement, ni vous non plus, Messieurs et Mesdames, qui, par vos souscriptions et vos dons volontaires, êtes les soutiens de cette grande et belle œuvre. Pour l'honneur du nom chrétien et pour le salut du pays, vous tiendrez bon, n'est-ce pas? Tant que durera la crise, vous saurez agir et vous imposer des sacrifices, jusqu'aux jours plus tranquilles et plus heureux où, l'impiété ayant prouvé son impuissance, on n'entendra plus dans le vaste champ de l'éducation populaire que la voix de l'Eglise appelant ses enfants : « Sinite parvulos venir 'e ad me ».
L'ÉCOLE ET LA FAMILLE
L'ÉCOLE ET LA FAMILLE
Distribution des prix de V Externat de Saint-Joseph au Havre
27 Juillet 1900.
Mesdames, Messieurs,
Ma première parole doit être une parole de remercîment pour l'aimable invitation qui me procure l'honneur et la joie de présider aujourd'hui cette fête de famille. Je dis bien, fête de famille, car vous le savez et le comprenez aussi bien que moi, l'Ecole et la Famille ne sont pas étrangères l'une à l'autre. La famille est la première école de l'enfant ; l'école est le prolongement providentiel de l'autorité, des espérances, des sollicitudes, des soins et des religieuses traditions de la famille.
J'ai eu l'occasion de traiter, devant des auditoires havrais, l'importante question des droits de la famille sur le choix des écoles
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auxquelles elle trouve bon de confier l'éducation de l'enfance et de la jeunesse ; d'autre part, le distingué et éminent Supérieur de cette maison, M. l'abbé Julien, nous a dit magistralement ce qu'il pensait et ce qu'il fallait penser de la liberté d'enseignement, ainsi que des lois libérales et bienfaisantes qu'on a édictées et qu'on prépare pour en finir avec cette liberté.
Je ne reviendrai pas sur ce sujet, mais, confiant en ce qui reste de droiture et de bon sens dans l'âme de nos législateurs, je considère vos droits et votre liberté comme choses inviolables, et vous prie d'étudier avec moi la question toute pratique de l'harmonieuse entente qui doit s'établir entre l'école et la famille.
L'une n'étant que le prolongement de l'autre, elles ne peuvent obtenir un plein succès, dans l'œuvre de l'éducation, que par une parfaite unité de vues et une parfaite unité d'action. Sur ces deux points, permettez-moi, puisque je suis en présence de familles chrétiennes, dans une école chrétienne, et puisque Dieu m'a créé et mis au monde pour être apôtre, permettez-moi, dis-je, de vous faire entendre une parole franchement chrétienne
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et apostolique, qui vaudra mieux pour vous qu'un discours purement académique.
Vous n'êtes pas, je l'espère, de ces parents que la tendresse aveugle à tel point qu'ils ne songent qu'à jouir des grâces et des charmes de l'enfant, sans s'inquiéter de son avenir : « Après l'avoir accepté comme une gracieuse idole, dit un éducateur célèbre, Mgr Dupanloup ; après s'en être amusé pendant les premières années, où le fardeau de la paternité est moins lourd, où les jouissances sont plus vives ; quand le fardeau s'alourdit, quand les caprices de l'idole sont un peu moins faciles à satisfaire, quand la prétendue perfection, (qu'on avait adorée en elle), apparaît ce qu'elle est, absolument insupportable, on s'en débarrasse (1) et « l'on se hâte de remettre aux instituteurs publics le soin de son éducation mal commencée » (2). Comme si l'école, au lieu d'être, ainsi que je vous le disais tout à l'heure, le prolongement providentiel de la famille et la poursuivante consciencieuse de
(1) L'enfant, chap. vu.
(2) De Champagny, De l'Éducation de la Famille.
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son œuvre, n'était qu'une maison de haute industrie, où l'on répare les poupées vivantes dont se sont amusés et qu'ont endommagées des parents maladroits.
Ce n'est point ainsi, grâce à Dieu, que vous entendez l'œuvre de l'éducation. Parents sages et chrétiens, vous y voyez l'objet de vos premiers soins, commandés et dirigés par un idéal qu'il ne vous faut jamais perdre de vue, idéal sur lequel l'école chrétienne se mettra pleinement d'accord avec vous.
Et quel est donc cet idéal ? Est-ce l'homme intelligent et instruit, capable de réussir, quand l'heure sera venue, dans la carrière qu'il lui plaira de choisir : l'homme entreprenant, opiniâtre et adroit, qui saura faire son chemin dans le fourré des compétitions dont sont encombrées les avenues de la fortune et du succès ; l'homme poli, bien élevé, de bonnes manières, qu'on accueille partout avec plaisir et auquel on laisse volontiers prendre une place honorable dans la société; enfin, ce qu'on appelle le parfait homme du monde ?
C'est déjà quelque chose, Messieurs, mais c'est peu de chose. Les qualités de surface, par lesquelles se distingue le parfait homme du monde, cachent souvent des vices honteux
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dont on parle tout bas. En y regardant de près, il ne serait pas difficile de découvrir, sous les dehors dont la légèreté mondaine se contente, d'affreux égoïstes, de malhonnêtes gens et de trop heureux coquins.
Plus haut ! s'il vous plaît. — Est-ce l'honnête homme que vous visez dans l'œuvre de l'éducation? — L'homme qui ajoute aux lumières de l'intelligence, à l'esprit d'initiative, à la distinction des manières, ces généreuses et saintes habitudes qu'on appelle des vertus ; le prudent, le fort, le modeste, le sage, qui imprime à ses pensées, à ses désirs, à ses paroles, à ses actions, le même mouvement de droiture et de loyauté, qui sait se préserver de l'excès comme de la mollesse, s'attacher d'autant plus au devoir qu'il voit grandir sa responsabilité et se montrer irréprochable aux yeux du monde, dans sa vie publique comme dans sa vie privée ? Cet honnête homme, dont le P. Lacordaire disait : « Je suis chrétien, et pourtant, je m'attendris à ce nom d'honnête homme. Je me représente l'image vénérable d'un homme qui n'a jamais pesé sur la terre, dont le cœur n'a jamais conçu l'injustice, et dont la main ne Ta point exécutée ; qui non seulement a respecté les biens,
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la vie, l'honneur de ses semblables, mais aussi leur perfection morale, qui fut observateur de sa parole, fidèle dans ses amitiés, sincère et ferme dans ses convictions, à l'épreuve du temps qui change et qui veut tout entraîner dans ses changements ; également éloigné de l'obstination dans l'erreur, et de cette insolence particulière à l'apostasie, qui accuse la bassesse de la trahison ou la honteuse mobilité de l'inconstance Voilà l'honnête
homme ! Ce n'est pas encore le héros,
mais c'est déjà une noble chose, et peut-être, hélas ! une chose rare, du moins dans sa plénitude » (1).
Le P. Lacordairea raison, Messieurs. Oui l'honnête homme, le parfait honnête homme, est une chose rare, j'oserais presque dire une chose introuvable, si l'on confine l'honnêteté dans notre nature dévoyée et amoindrie, sans la soumettre à l'influence d'une cause supérieure qui, seule, peut la rectifier et l'élever au-dessus d'elle-même.
C'est de ce côté-là qu'il faut chercher votre idéal.
Ce que vous devez avoir en vue dans l'œuvre de l'éducation, c'est l'homme que Dieu a voulu (1) Conférences de Toulouse.
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faire, en marquant de son empreinte l'enfant chrétien. Vous ne l'ignorez pas , pères et mères, en demandant à Dieu la consécration de votre union, vous vous êtes engagés à lui donner autant de fidèles que vous aurez d'enfants. C'est pour cela que vous lui avez offert ces chers petits êtres, afin qu'il en prît possession dès leur entrée dans la vie. Il les a adoptés, il les a marqués d'un caractère sacré ; il leur a infusé une vie nouvelle que vous ne pouviez pas leur donner, quelque chose de sa propre vie : — la grâce qui unit l'âme humaine à Dieu, et la rend comme participante de sa nature ; la grâce que vous devez respecter et dont vous devez favoriser, avec une religieuse et constante sollicitude, l'évolution et le complet développement.
Entendez-le bien, parents chrétiens, le baptême de vos enfants doit être pour vous le point de départ et la règle de leur éducation ; vous devez vouloir qu'ils deviennent de parfaits chrétiens. Ne craignez rien, aucun des avantages humains que vous pouvez désirer pour eux ne leur manquera. Tout ce qu'il y a de bon dans leur nature sera grandi et perfectionné par des dons surnaturels que leur assurera la religieuse culture de leur âme. Les
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connaissances humaines qu'ils acquerront seront illuminées et disciplinées par les vérités supérieures de la foi. Leurs aspirations, leurs désirs, leurs ambitions seront maintenues dans la droite voie, par la bienheureuse et glorieuse fin que leur propose l'espérance chrétienne. Leurs affections seront purifiées, ennoblies, sanctifiées par la charité.
Et leur honnêteté, dont vous faites si grand cas I — Leur honnêteté, réchauffée, stimulée, assistée, par les secours divins de la religion, contre tous les ennemis du devoir et de la vertu, leur honnêteté fleurira plus promptement, plus sûrement, plus à l'aise et plus largement, que dans les terres froides et maigres de la nature.
Leur prudence sera dirigée par des conseils divins qui la dégageront de tout calcul intéressé, la préserveront des erreurs subtiles où s'égarent les sages du siècle, et la transformeront en cette haute et sereine sagesse où Ton reconnaît la vive empreinte de la sagesse éternelle. Leur force, pénétrée de la toute-puissance divine, deviendra féconde en entreprises magnanimes et en résistances héroïques. Leur justice, non contente de respecter les droits que protègent les lois éternelles, créera, par
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de généreuses résolutions, une sorte de droit exceptionnel qui l'enchaînera à des devoirs plus nombreux, plus rigoureux, plus nobles, plus sublimes envers Dieu et les hommes. Leur tempérance s'épanouira en une foule de vertus austères et charmantes, dont le nom même est presque ignoré partout où il n'y a que des honnêtes gens, la mortification, la chasteté, l'humilité, la modestie, la douceur, l'aménité, et combien d'autres encore ! — Bref, le parfait chrétien s'acheminera vers le but suprême que le divin Maître a assigné à toutes les vies dont il a pris possession, — la sainteté.
Ne me reprochez pas, je vous prie, de proposer à vos légitimes ambitions une fin trop élevée. C'est à la perfection qu'il faut tendre, pour assurer à vos enfants un noble avenir, digne de leur vocation chrétienne. Interrogez les directeurs et les maîtres de cette école, ils vous diront que telles sont leurs vues ; que leur ardent désir et leur ferme volonté est de former des générations chrétiennes, protégées par les principes mêmes de leur éducation, contre les abus qu'on peut faire de l'instruction, les enivrements du savoir, et les séductions du monde ; des hommes de foi qui sau-
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ront se tenir en garde contre l'orgueilleuse prétention de tout comprendre et de tout expliquer ; faire l'accord de leurs connaissances acquises et des lumières qu'ils ont reçues de Dieu ; résister à la poussée des opinions dangereuses et des erreurs funestes à la religion, à la vertu, à l'ordre et au bien public ; — des sages qui ne croiront point que le bel esprit dispense du devoir ; qu'on peut se contenter de la réputation d'homme intelligent, instruit, habile et heureux en affaires, sans se soucier de mettre ordre à sa moralité ; mais qui s'appliqueront à faire marcher de front dans leur vie le savoir et la vertu, le succès et l'intégrité de la conscience ; — des vaillants, qui, pleins de mépris pour les lâchetés du respect humain, laisseront flotter à découvert le drapeau de leurs convictions religieuses, et feront parler haut, sans souci du qu'en dira-t-on, les actes d'une vie publiquement chrétienne ; — des généreux qui, pendant que la foule se précipite là où l'appellent l'intérêt et la jouissance, prendront résolument, en tout temps et en toute occasion, le sublime fardeau du dévouement et du sacrifice.
Enfin, des citoyens, d'autant plus honorables, d'autant plus utiles à la société et à
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leur pays, qu'ils seront plus honnêtes gens, d'autant plus honnêtes gens qu'ils seront plus parfaits chrétiens.
Et quand on les verra, ces hommes, on dira : « Voilà les nobles enfants des familles chrétiennes du Havre ! Voilà les nobles élèves de Saint-Joseph ! » Glorieux témoignage ! La famille et l'école ne peuvent le mériter, que si leur parfaite unité de vues se complète par une parfaite unité d'action. Je vais m'expliquer à ce sujet.
Si bien intentionnée que soit la famille chrétienne, il ne lui est pas toujours possible de mener à terme l'éducation de l'enfant. Outre qu'elle n'a ni le temps, ni peut-être la capacité d'instruire, autant qu'il faut, un esprit qui s'éveille, elle sent le besoin d'une autorité plus indépendante et plus forte que la sienne, pour assouplir, discipliner, rectifier de jeunes caractères trop portés, par nature, à abuser des tendresses paternelles et maternelles. Voilà pourquoi elle s'adresse à l'Ecole. — Or, si l'Ecole, en épousant les visées de la famille chrétienne, supplée à l'insuffisance
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de son action, par un régime d'éducation plus ordonné, plus suivi, plus ferme, et partant, plus efficace, il est bien entendu que la famille, au lieu de troubler, d'entraver, de contrecarrer l'action de l'Ecole, doit la confirmer, et même la renforcer, par une action conjointe et harmonieuse.
Il y aurait ici tout un volume à faire. Je me contenterai d'appeler brièvement votre attention sur quatre choses à la perfection desquelles doit concourir l'action conjointe et harmonieuse de l'Ecole et de la famille chrétienne : la religion, les mœurs, la discipline, le travail.
Et d'abord, la religion. — Dans une famille chrétienne, les genoux d'une mère sont le premier banc d'école, où se prépare l'enseignement des vérités divines qui doivent, de bonne heure, s'emparer des jeunes âmes. Là, l'enfant apprend, au milieu des sourires et des caresses, l'adorable nom de Dieu, et commence à entrevoir les grands mystères de la foi. Dans la bouche d'une mère chrétienne, la parole de Dieu, simple et naïve comme celui qui la reçoit, douce et tendre comme le cœur qui la donne, imprègne de religion l'âme candide que la famille confie, d'habitude, à l'Ecole, pour
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la préparer à s'unir plus intimement à Dieu.
L'Ecole reçoit avec respect ce précieux dépôt. Directeurs et maîtres s'appliquent à développer les germes sacrés que l'enfant a reçus de son baptême et des premiers enseignements de la famille. Toute la doctrine chrétienne, sous une forme humble et touchante, passe, de leur bouche, dans les âmes enfantines, et les conduit jusqu'au jour à jamais béni, où, pour la première fois, elles vont recevoir le grand don de Dieu, la chair du Verbe incarné, et avec elle, ses lumières, ses grâces, l'abondance de sa vie.
A partir de ce jour heureux, l'enseignement religieux grandit peu à peu, les connaissances humaines elles-mêmes, en se classant dans l'esprit de l'enfant, se pénètrent des vérités supérieures qui doivent toujours tenir la première place dans l'intelligence du chrétien. L'adolescent comprend mieux, de jour en jour, l'importance de la foi, la grandeur du devoir, les beautés de la vertu ; et les pratiques religieuses, soigneusement entretenues, renouvelant la grâce dans son âme, ou en activant les mystérieuses poussées, il deviendra certainement le croyant, le sage, le vaillant, le généreux que nous avons salué tout à l'heure, s'il
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rencontre, dans la famille, la confirmation des religieuses leçons qu'il a reçues de l'Ecole chrétienne.
Mais, la rencontrera-t-il toujours, cette confirmation ? — Dieu me garde de supposer qu'il puisse recevoir au foyer domestique des leçons d'impiété et de blasphème ! Mais, au sortir de l'Ecole, où on lui a donné une haute idée de la religion et la fidèle habitude des pratiques de la vie chrétienne, ne risque- t-il pas de tomber dans un milieu où l'on a plus de souci des intérêts temporels de la famille, que de ses intérêts spirituels ; où l'on fait bon marché des choses religieuses, pourvu qu'on ne tombe pas au-dessous de l'étiage d'une vulgaire honnêteté ? — N'y a-t-il pas des pères qui, sans être à proprement parler irréligieux, se permettent, dans leurs conversations, des sorties hétérodoxes où s'étale leur oubli, et même leur ignorance des vérités de la foi chrétienne, des doutes, des railleries, des critiques des choses saintes, qui minent sourdement la foi respectueuse d'une jeune âme ? Et près de ces pères, des mères trop timides qui n'osent pas protester contre de pareilles imprudences, je devrais peut-être dire : de pareils scandales ?
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Que si l'enfant n'est pas scandalisé par des paroles, ne le sera-t-il pas par des actions ; par une sorte de disparité du culte, entre les chefs de la famille ? — La mère est restée fidèle à ses pratiques chrétiennes ; le père, hélas ! les a peut-être abandonnées depuis longtemps. Il sent le vide qui s'est fait dans sa vie et voudrait bien que ses fils demeurassent fidèles à la direction religieuse de l'école qu'il a choisie pour eux. Mais ses funestes abstentions ne seront-elles pas remarquées ? Et n'est-il pas à craindre qu'elles préparent silencieusement ses fils, non pas à l'apostasie de leurs principes religieux, mais au relâchement, et peut-être, au renoncement des pieuses habitudes que leur ont données des maîtres chrétiens ?
Premier défaut d'unité et d'harmonie dans l'action concurrente de la famille et de l'école. Nous allons en trouver d'autres.
Les moralistes païens ont dit de l'enfant : « Res est sacra puer : l'enfant est une chose sacrée. — On lui doit le plus profond respect. 0 Père, si tu prépares quelque chose de honteux, songe aux tendres années de ton fils. — Tu crains que l'ami qui te visite ne voie les souillures de ton atrium et de ton portique,
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et tu ne penserais pas que ton fils ne doit avoir sous les yeux, qu'une maison sainte et sans tache » (1) ! — Admirables maximes de la sagesse humaine ! Mais la sagesse divine parle plus éloquemment au cœur des parents chrétiens. Pour eux,lenfant est plus que l'héritier de leur sang, de leurs vertus et de leurs biens : « c'est l'héritier du ciel où rien de souillé ne doit entrer; c'est le frère des anges qui voient la face de Dieu ; c'est un être tellement sacré qu'on ne peut faire le mal devant lui sans encourir la plus terrible des malédictions (2) ». Gomment n'auraient-ils pas le plus grand souci de son innocence et de sa moralité ?
C'est pour lui conserver ces biens précieux qu'ils le confient de bonne heure à des maîtres dont la vie irréprochable et appliquée à la pratique des plus hautes vertus chrétiennes, lui servira de modèle ; dont les paroles discrètes ne toucheront son âme candide qu'avec d'infinies précautions ; dont l'active et infatigable surveillance le protégera, autant qu'il est possible, contre toute influence malfaisante du dehors.
Mais, entendez-le bien, parents chrétiens,
(1) Juvénal, satir. xiv.
(2) Matth., cap. x, 24. — cap. xvm, 10, 6.
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vous n'avez accompli en cela que la moitié de votre devoir. Ce que fait l'école chrétienne pour conserver l'innocence et protéger la moralité de vos enfants, vous devez le faire vousmêmes, avec plus de sollicitude et plus d'amour.
Les austères leçons qu'ils reçoivent de l'école, les précautions délicates et l'attentive vigilance dont on entoure leur vie innocente, deviendraient à peu près inutiles, si vous fermiez les yeux, et négligiez de faire parler votre vie. « Elève bien ton fils, dit la sagesse divine, et prends garde que ta vie ne soit la cause de sa mort ». Je ne vous accuserai pas, certes, de travailler à la dépravation de vos enfants par des exemples d'immoralité ; mais la négligence et le laisser-aller ne peuvent-ils pas ouvrir la porte de leur âme aux envahissements du mal ?
Gens de service, compagnons de jeu, amis de la maison, feuilles volantes, livres, dessins, et combien d'autres choses dont les parents chrétiens doivent se défier, et sur lesquels il leur faut avoir toujours les yeux ouverts. Comme la Mère universelle des âmes, l'Eglise, dont ils sont les représentants au foyer domestique, il est bon qu'ils aient leur inquisition et
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leur index, pour ne laisser passer aucun mauvais exemple, aucun mauvais conseil, aucune malsaine excitation. En veillant autour d'eux, qu'ils se surveillent eux-mêmes. On est malheureusement tenté de se mettre à l'aise dans l'intimité, et l'on oublie facilement que l'enfant, qui se glisse partout, est, à son détriment bien plus qu'à son avantage, un observateur attentif et sagace ; que ce qu'on croit avoir échappé à sa légèreté, est recueilli par son instinctive curiosité ; que ses petites passions sont en éveil, quand on croit qu'elles sommeillent. Conversations légères, faciles racontars des plaisirs, des spectacles, des scandales mondains, rien n'est perdu. On s'imagine que l'enfant n'entend pas, ne fait pas attention, ne comprend pas. Profonde erreur! Il se fait, dans son âme, une fermentation sourde de toutes les imprudences delà famille, fermentation qui n'attend que l'âge pour faire explosion. Et alors, les parents s'étonnent, s'affligent, se lamentent de la précoce perversité des jeunes natures auxquelles ils croyaient n'avoir transmis qu'un sang pur et des instincts honnêtes; ils leur reprochent d'être infidèles à la bonne et chrétienne éducation qu'ils leur ont fait donner, et ils ne voient
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pas, les pauvres aveugles, que leur négligence et leur laisser-aller ont, presque constamment, contrarié l'œuvre de cette éducation.
La contrariété est peut-être plus accentuée du côté de la discipline. Au lieu d'accoutumer l'enfant à plier, de bonne heure, sa volonté sous le joug de l'obéissance, les parents, trop faibles, cèdent, pour la plupart du temps, à ses caprices, soit pour se débarrasser de ses importunités, soit pour gagner son cœur, et se faire payer de leur complaisance par des tendresses expansives, et des caresses trop vives, qui cachent, presque toujours, des désirs égoïstes. S'ils résistent, c'est mollement, et en appuyant leur résistance par des menaces sans effet. Et, au lieu de châtier l'enfant de ses fautes, ils lui accordent tant de pardons, qu'il croit pouvoir compter sur une perpétuelle impunité. Ainsi, croissent et grandissent dans les familles, de jolis petits tyrans qui deviennent si insupportables, qu'on sent le besoin, à un moment donné, de les confier à des maîtres capables de discipliner leur volonté et de former leur caractère.
C'est bien, l'École les accepte. Elle est munie, pour son œuvre disciplinaire, de règles
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sages et pénétrées de l'esprit chrétien qui ordonnent la vie scolaire, saisissent les bonnes qualités de l'enfant pour les faire valoir, et ses défauts pour les corriger. Tout ira bien, si la famille sait mettre sa propre discipline d'accord avec la discipline de l'Ecole.
Malheureusement, l'accord est souvent loin d'être parfait. La famille ne respecte pas autant qu'il le faudrait, les règlements de l'Ecole. Il y a tels retards et telles absences qu'elle excuse avec trop d'empressement, et dont elle accepte trop facilement la responsabilité. Elle imagine une foule de prétextes à des dispenses et à des exceptions, prétextes qu'elle prend, cela va sans dire, pour de bonnes raisons. Mais surtout (et c'est ce qu'il y a de plus grave), elle regimbe quelquefois plus que l'enfant, contre la correction.
C'est le devoir d'un maître consciencieux d'étudier le caractère d'un enfant, de lui faire remarquer ses défauts, et de les signaler à ses parents, afin qu'ils travaillent, d'accord avec l'Ecole, à leur correction. Mais cette révélation n'est pas toujours de leur goût. Il leur semble qu'il y a méprise ou exagération dans le jugement des éducateurs. Pauvre petit ! On ne le connaît pas ; c'est révoltant ! — Bien
l'école et la famille 105
plus révoltant encore, lorsqu'on le châtie. Je me rappelle avoir eu pour voisin, un homme tellement plein d'admiration pour sa progéniture, qu'il la jugeait inviolable. Un jour^ que l'enfant avait été justement et sévèrement corrigé par son maître, il s'en plaignit avec larmes à son papa. Celui-ci, prenant un air auguste, et enflant sa grosse voix: « Eh quois
dit-il, tu ne lui as pas envoyé des coups de
pied dans les jambes ?» Oh ! le charmant homme ! Quel respect de l'autorité il savait inspirer à son enfant ! Aussi, ne fus-je pas étonné, après quelque dix ans, d'apprendre que cet intelligent éducateur avait reçu une maîtresse volée de son fils, pour lui avoir reproché ses désordres.
Je ne crois personne ici capable d'une pareille sottise. Mais, n'est-il pas vrai que, lorsqu'un enfant est puni, les parents sont souvent tentés de croire qu'il y a maldonne dans la punition, et que, parfois, ils expriment leur mécontentement par des murmures et des appréciations aigres, dont le caractère de l'enfant reçoit une impression fâcheuse qui le dispose à l'indiscipline? J'ai connu un enfant, pas méchant, mais léger et espiègle, dont la mère n'entendait pas qu'on se plaignît des
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châtiments de l'école : « Ah ! monsieur, disaitelle, vous avez été puni ; c'est bien ; je vous en fais mon compliment ». Et ce compliment était toujours assaisonné d'un supplément de correction. Ce supplément, je vous le recommande. Il n'a pas été inutile, car l'enfant n'a pas trop mal tourné. C'est aujourd'hui le vieux moine qui vous parle.
Et maintenant, que vous dirai-je du travail? J'ai le bonheur de parler à des familles qui en comprennent la nécessité, la noblesse et le prix. Non, vous n'êtes pas de ces parents insensés qui, jouissant des faveurs de la fortune, estiment que leurs enfants n'ont pas besoin de se donner tant de peine, parce qu'un jour ils auront largement de quoi vivre. Tristes éducateurs, dont la mollesse prépare à la société ces générations insolentes et pleines de morgue, qui croient que Dieu les a faites exprès pour paraître et pour jouir ; ces hommes de plaisir, ces consommateurs scandaleux, ces paresseux émérites, dont la vie stérile, impatiente, irrite et fait rugir le peuple trop fier de sa vie laborieuse et fatiguée ; ces hommes sans profession et sans but, qui laissent prendre leur place et ravir leur vraie gloire par des hommes de rien,
l'école et la famille 107
dont le succès a couronné le courage et la constance.
Je dis bien, vous comprenez la nécessité, la noblesse et le prix du travail, et vous êtes beureux de confier vos enfants à des maîtres intelligents et dévoués, qui les excitent, les stimulent, les encouragent, et s'appliquent à leur assurer tous les bienfaits de l'émulation.
Mais, ne vous contentez pas, je vous prie, d'être les muets spectateurs et les tranquilles bénéficiaires de leurs efforts. Intéressez-vous vous-mêmes au travail de vos enfants, surveillez les tâches qu'ils ont à accomplir en dehors de l'école ; examinez leurs notes ; rendez-vous compte de leurs défaillances et de leurs progrès ; doublez les réprimandes, les corrections, les récompenses qu'ils reçoivent de leurs maîtres ; n'exigez pas" pour eux des témoignages de satisfaction et des prix qu'ils n'ont pas mérités, et surtout gardez-vous bien de favoriser leur paresse par une trop facile complaisance pour les petits accidents de santé qu'ils savent si bien feindre. Leurs éducateurs sont des pères aussi bien que des maîtres. Vous les trouverez touj ours disposés aux sages ménagements si, au lieu d'obéir à l'aveugle
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spontanéité de votre tendresse, vous savez vous entendre avec eux.
Bref, Mesdames, Messieurs (et c'est par là que je me hâte de finir), sur le travail, comme sur la discipline, les mœurs et la religion, répondez à l'action de l'Ecole par une action conjointe et harmonieuse. L'éducation de l'enfant est une œuvre dans laquelle l'unité de vues entre la famille et l'École n'aboutirait à rien si elle n'était complétée par l'unité d'action. C'est cette double unité de vues et d'action qui nous donnera les générations laborieuses, disciplinées, morales et solidement chrétiennes que la France attend pour assurer le bien public, sauver la chose publique : la République.
Donc, familles chrétiennes, école chrétienne, donnez-vous la main, travaillez ensemble, et puisqu'il s'agit d'une œuvre de régénération et de salut, dites, comme notre Jeanne d'Arc : « Vive labeur, en nom Dieu, en avant ! »
(Saint-Michel du Havre) 6 Novembre 1895
Designavit Dominus et alios septuaginta duos, et misit illos anie façiem suam, in omnem civitatem et locum quo erat ipse veniurus. (Luc, cap. x, 1).
Mes Frères
Nous lisons dans le saint Évangile, que Notre Seigneur, au cours de sa vie publique, choisit douze Apôtres qu'il attacha à sa personne, et auxquels il communiqua les secrets divins dont il était l'éternel dépositaire et qu'il appelait la doctrine de son Père. Ces douze élus furent les premiers éléments du corps enseignant qui devait, à travers les âges, instruire les nations, propager la vérité chrétienne et conserver le dépôt de la foi.
A ce vénérable collège le Sauveur adjoignit
soixante-douze disciples destinés à préparer sa venue dans toutes les villes et tous les lieux qu'il voulait honorer de sa présence, de sa parole et de ses prodiges.
Rien n'a été changé à cette organisation primitive de renseignement divin depuis la disparition du Maître céleste dont la parole est l'objet et la règle de notre foi.
Dans tous les siècles chrétiens nous rencontrons des apôtres et près d'eux, autour d'eux, des auxiliaires de leur ministère doctrinal. Les douze et les soixante-douze sont devenus une armée de conquérants qui préparent en tous lieux la venue du Christ, lumière et roi des âmes. Dans les lointaines régions où nos missionnaires prêchent la bonne nouvelle, des légions de catéchistes les assistent. Dans nos pays depuis longtemps évangélisés, le sacerdoce devrait, ce semble, n'avoir plus besoin d'auxiliaires, mais le malheur des temps et 3a malice des ennemis de Dieu les a rendus, plus que partout et plus que jamais, nécessaires.
Dieu les a désignés et j'aime à les voir aujourd'hui devant moi. C'est vous, Mesdames, qui avez été choisies par la Providence, et qui, d'un cœur dévoué, avez accepté la charge de
catéchiser les enfants du peuple. C'est vous qui m'avez prié de recommander votre œuvre. Je le fais volontiers, car si le déclin de mes forces m'oblige à réserver les derniers efforts de ma parole aux œuvres importantes, je n'en connais pas de plus importante que votre œuvre des catéchismes, puisqu'elle fait aux pauvres la plus grande des charités.
Qu'est-ce que le catéchisme ? Par qui et comment doit-il être enseigné ? Mon discours va répondre à ces deux questions.
Le catéchisme est la somme théologique du peuple, c'est-à-dire, le résumé des plus importantes, des plus nécessaires, des plus hautes vérités, mises à la portée des plus humbles intelligences. Lait des petits enfants, pain substantiel des pauvres gens, il suffît à former le tempérament religieux de l'immense majorité des chrétiens qui n'ont besoin que d'une foi simple et robuste pour se soutenir dans le voyage d'une vie modeste et obscure, éprouvée par les mille tentations et misères dont tout homme est assailli en ce monde.
Vous avez sans doute entendu parler de ce chef-d'œuvre qu'on appelle la Somme théologique de saint Thomas d'Aquin. Livre incomparable dont les philosophes, les théologiens, les universités ont pris la doctrine pour règle de leurs études et de leur enseignement ; livre que les maîtres de l'esprit humain ont commenté comme on commente les Livres saints, et que le plus célèbre des conciles, au cours de ses délibérations, a ouvert sur un même trône à côté de la Bible ; livre dont les souverains pontifes ont caractérisé la doctrine en ces termes : elle est sûre, véridique, éminente entre toutes, miraculeuse, divine ; livre d'un maître angélique par ses lumières et sa pureté, dont l'illustre Léon XIII disait naguère : « Il a rempli la terre de la splendeur de sa doctrine... La raison portée sur ses ailes ne peut guère monter plus haut, et la foi peut à peine espérer de la raison des secours plus nombreux et plus puissants que ceux qu'elle tient de Thomas d'Aquin ». Eh bien, mes frères, ce livre, ce chef-d'œuvre, où les esprits avides de science sacrée vont chercher les plus hautes spéculations, n'est après tout que le développement du petit livre de quelques sous que l'Eglise met
entre les mains des enfants, le catéchisme.
J'ai bien dit : Le catéchisme est la somme théologique du peuple. Les vérités qu'il doit croire, les devoirs qu'il doit pratiquer y sont exposés dans des formules claires et précises dont l'esprit le plus simple peut saisir le sens, lors même que les profondeurs du mystère échappent à sa pénétration. Toutes les questions fondamentales qui intéressent de plus près notre vie présente et notre éternel avenir y reçoivent une réponse ferme et pratique qu'on chercherait en vain dans les élucubrations des philosophes et des rêveurs qui ont prétendu résoudre, par les seules forces de la raison, les grands problèmes de la vie humaine.
Ce ne sont point des spéculations transcendantes et des démonstrations laborieuses qu'il faut au peuple et à l'enfant du peuple, mais une affirmation dont la haute autorité puisse obtenir de lui créance d'esprit et soumission de volonté. Or, le catéchisme est cette affirmation. C'est l'Eglise qui nous le donne, c'est-àdire, la plus unie, la plus invariable, la plus dévouée, la plus désintéressée et la plus sainte de toutes les sociétés enseignantes. Et l'Eglise n'est que l'écho d'une parole qui n'est
pas de ce monde. Cette parole s'est fait entendre à l'origine des siècles et au milieu des temps, et a été transmise, de génération en génération, comme par un téléphone sacré. C'est la parole même de Dieu, son Verbe, par qui tout a été fait et dont FEvangéliste saint Jean a dit : « Il est la vraie lumière qui illumine tout homme venant en ce monde : Lux vera quœ illuminât omnem hominem venientem in hune mundum » (1). Lumière du dedans, il crée les profonds instincts de la nature qui demandent la vérité dans la créance, la vérité dans le désir ; lumière du dehors, il vient audevant de l'âme humaine par l'affirmation dogmatique et pratique, et répond, sans hésitation et sans obscurité, à ses premiers et plus impérieux desiderata. Avant toute étude et au sortir de ses langes, l'humanité peut donner son assentiment d'esprit et de volonté à cette lumière divine. Elle pourrait craindre de se tromper ou d'être trompée, si elle n'entendait que la voix de la raison sur les problèmes primordiaux dont elle veut avoir la solution certaine et la possession tranquille, mais elle ne peut que répondre A men à l'affirmation divine qui lui dit : « Tu demandes d'où
(1) Joann., cap. I, 9.
tu viens ? — Tu viens de Dieu ; — ce que tu es ? — Tu ressembles à Dieu ; — ce que tu dois faire ? — Tu dois servir Dieu ; — où tu vas ? — Tu vas à Dieu.
Oui, dit l'enfant instruit par le catéchisme, c'est Dieu qui m'a créé et mis au monde. Il est de toute éternité, infiniment grand, infiniment parfait ; il a tout fait de rien par sa parole toute-puissante ; il est partout, il voit tout, il entend tout, il me conserve comme il m'a créé et prend soin de moi comme un père. Eh ! quelle merveille ! Il vit en lui-même comme je vis en moi : il pense, il aime. Pour être parfaite sa pensée est vivante, pour être parfait son amour est vivant. Il est Père, Fils et Esprit- Saint, trois personnes en un seul Dieu, trinité et unité.
C'est à sa ressemblance que ce Dieu m'a créé. Mon âme simple, intelligente, libre, immortelle est l'image de sa substance et de sa vie. Et dans mon âme il a fait descendre sa grâce ; et par sa grâce il est devenu la vie de mon âme, comme mon âme est la vie de mon corps. Je devrais la recevoir en naissant, cette grâce, mais nos premiers parents par leur désobéissance ont perdu le droit de nous la transmettre ; l'homme n'est plus en venant au
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monde qu'un être déchu. — 0 bonté de mon Dieu ! Le malheur de notre origine souillée n'est pas sans remède. Le Père nous a donné son Fils. Le Fils s'est fait homme comme nous et s'est appelé Jésus-Christ. Au prix de ses souffrances et de sa mort, il a apaisé la colère de Dieu, il a effacé nos péchés, il a recouvré la grâce que nous avions perdue, et pour achever notre rédemption, il nous a donné son Esprit Saint. La grâce, l'Esprit Saint, je puis les recevoir dans les sacrements, tous pleins de la vertu du sang de Jésus-Christ, et redevenir, sous leur divine action, l'être surnaturel, l'enfant de prédilection, la parfaite image de Dieu qu'était l'homme au moment de sa création.
Ce que je dois faire pour me montrer digne d'un si grand bienfait, mon Sauveur Jésus- Christ me l'a dit, car en venant au monde, il y a apporté sa doctrine et sa loi. Je crois toutes les vérités qu'il me propose de croire par la bouche de sa sainte Eglise, investie de son autorité et de sa puissance. Je veux obéir à tous ses commandements et devenir, comme lui, mon divin Maître, mon divin Modèle, le parfait adorateur et serviteur de Dieu, le parfait ami des hommes : être doux, humble,
chaste, compatissant, dévoué ; accomplir toute justice, pratiquer toute vertu, et éviter, au prix des plus généreux efforts et des plus grands sacrifices, toute faute, toute souillure capable de compromettre mon éternel avenir.
Car, j'ai devant moi un éternel avenir. La mort n'est pas une fin, mais un accident qui délivre mon âme de la prison de la chair et me met en présence du souverain Juge de ma vie terrestre. Malheur à moi s'il me surprend sans que je l'aie attendu. Une éternité d'effroyables supplices sera le châtiment de mon infidélité. Mais, si je meurs dans sa sainte grâce, quel bonheur pour moi de le voir éternellement, de l'aimer éternellement, de le posséder éternellement, de jouir éternellement des délices de son paradis, si grandes, si merveilleuses qu'aucune bouche humaine ne peut les raconter.
Voilà, mes frères, la somme théologique du peuple, le catéchisme : Livre de science divine, plus sublime, plus nécessaire que les milliers de volumes dans lesquels l'esprit humain a consigné ses élucubrations. Je comprends, et vous devez comprendre avec moi cette parole du docte et judicieux Bellarmin : « Il y a une plus grande science dans la tête
d'un enfant qui connaît le catéchisme, même le plus abrégé, que dans la tête des philosophes de la gentilité et des anciens maîtres en Israël ». — Je dis plus : Un enfant qui sait son catéchisme est plus sérieusement et plus utilement savant que ceux qui ne cherchent la vérité que dans le cercle étroit où s'exercent les spéculations de la raison et les investigations de l'expérience. Philosophes et savants, parcourez les hautes et vastes régions de la métaphysique, connaissez toutes les lois de la pensée et du langage humain, enregistrez et raisonnez tous les faits de l'histoire, lancezvous dans l'espace à la poursuite des mondes, étudiez leurs gigantesques mouvements et l'harmonie de leurs révolutions, fouillez les entrailles du globe, sondez les mystères de sa formation, décomposez, analysez les corps, comptez et décrivez leurs divers éléments, établissez les règles de la mécanique céleste et terrestre, suivez d'un œil attentif le procès de la vie dans tous les êtres animés et ditesnous-en les lois, préparez par vos investigations et vos calculs les admirables inventions qui doivent, dit-on, nous rendre l'existence plus facile et plus douce ; à quoi bon tout cela : Quid prodest ? — Oui, à quoi bon si
vous ignorez et voulez ignorer, de parti pris, les sublimes réponses que peut donner un enfant du catéchisme à ces questions fondamentales : — D'où suis-je venu ? — Qui suis-je ?
— Que dois-je faire ? — Où vais-je ?
Il comprenait cela l'homme illustre dont la science a pris tout dernièrement le deuil. Pasteur avait su marier à son génie les lumières de la foi, et il n'avait pas honte de dire avec la simplicité d'un enfant : — Je viens de Dieu, — je suis l'image de Dieu, —
— je dois servir Dieu, — je vais à Dieu. — Que servirait à l'homme d'être le maître du monde, s'il vient à perdre son âme : Quid prodest homini, si universum mundum lucretar, animse suse vero destrimentum patialur? (1)
Je n'ai pas besoin, mes frères, dem'étendre longuement sur les conséquences pratiques de renseignement divin que reçoit l'enfant du catéchisme ; elles s'imposent à votre bon sens. Reconnaître Dieu pour père et pour maître, respecter en soi son image et la participation de sa vie par la grâce, faire de sa volonté sainte la règle de ses actions, mettre audessus de tous les biens l'éternel bonheur
(1) Matth., cap. xvi, 26.
qu'il nous a promis , vouloir sauver son âme à tout prix, n'est-ce pas s'obliger à une perfection plus haute que l'honnêteté vulgaire dont le monde se contente ? Travailler autant qu'on le peut à cette perfection, n'estce pas préparer à la société, dans chaque individu, des éléments de piété, de dévouement, de justice, d'ordre et de paix qui l'honorent plus que tous les progrès matériels dont notre sottise s'enorgueillit et se vante ? Ne serait-il pas bien avisé le législateur qui donnerait pour base à l'instruction populaire l'enseignement du catéchisme ?
Eh bien, mes frères, cela s'est fait chez nous, après la douloureuse expérience d'une révolution qui, par la suppression de tout enseignement religieux dans les écoles, répandit dans l'âme des premières générations du dix-neuvième siècle la peste de l'incroyance et de l'immoralité. Mais notre légèreté oublie vite les leçons de l'expérience. Nous avons laissé faire les ennemis de Dieu, et aujourd'hui la haine de Satan s'est réveillée dans le cœur des sectaires, ministres de ses basses œuvres, plus âpre et plus enragée que jamais. N'osant pas encore chasser Dieu du monde par des violences qui révolteraient l'opinion pu-
OEUVRE DES CATECHISMES 123
blique, ils lui ferment traîtreusement l'entrée des âmes d'enfant, en bannissant des écoles où sont élevées les générations de l'avenir, l'histoire de sa Providence et de ses bienfaits, sa doctrine, son culte, son image, son nom, tout ce qui pourrait le rappeler à la pensée. Le criminel silence qui pèse depuis trop longtemps sur l'éducation laïque de l'enfance a déjà porté ses fruits. Sans lumière et sans soutien religieux, la conscience s'égare, la vie morale s'effondre dans les jeunes âmes, et l'instruction sans Dieu s'épanouit, sous nos yeux, en un accroissement effroyable de criminalité. Chaque jour, nous voyons grossir la liste des précoces désespérés et des précoces scélérats. Mieux que les plus éloquents discours, la statistique criminelle proteste contre les misérables qui ont décrété qu'on ne catéchiserait plus l'enfance.
Mais, je vous l'ai dit, mes frères : Le catéchisme, c'est la parole de Dieu, et « la parole de Dieu ne peut rester enchaînée : Verbum Dei non est alligatam ». — En dépit des lois impies qui le proscrivent, le catéchisme sera enseigné. — Par qui ? — Comment ? — C'est ce que je vais vous dire.
Le premier catéchiste de l'enfance, c'est la mère chrétienne. Il n'est pas de plus touchant spectacle, et de plus agréable à Dieu, que celui d'une pieuse mère invitant son enfant à lire dans ses yeux, son sourire, ses gestes, ses paroles caressantes, les premières idées qui élèvent sa petite âme vers Dieu, tout doucement et par des degrés mystérieux où l'instinct religieux essaie sa puissance. Il serait à souhaiter que les genoux de toute mère chrétienne fussent le premier banc d'école où se prépare l'enseignement des vérités divines qui doivent, de bonne heure, s'emparer des âmes enfantines. Il serait à souhaiter que, dans toutes les familles, l'enfant, dès qu'il peut comprendre, entendît une voix qui lui parlât de Dieu, de sa majesté, de sa puissance, de sa Providence, de son infinie bonté, de l'incompréhensible amour qui l'a porté à nous donner son Fils et à nous communiquer son Esprit ; de la vie du Sauveur, du sang répandu pour la rédemption du monde, de tous les mystères de la foi, de la grandeur du
devoir, des beautés de la vertu, de la grâce qui nous unit à Dieu et perfectionne en nous son image, de la gloire et du bonheur éternel qu'il nous promet après les fatigues et les luttes de notre vie terrestre. Il serait à souhaiter que, dans toutes les familles, la parole du père et de la mère, rayon salutaire, ondée bienfaisante, tombât sur l'âme de l'enfant, et qu'on y vît fleurir, dès les plus tendres années, l'amour de Dieu, le respect de son adorable présence, l'abandon à sa sainte volonté, la soumission à ceux qui le représentent, enfin toutes les nobles idées, tous les généreux sentiments qui rendent les droits plus sacrés et les devoirs plus faciles.
Mais vous ne l'ignorez pas, mes frères, dans une foule de familles, surtout dans les familles pauvres, où il faut demander à un travail sans merci le pain de chaque jour, les parents, quelque bien intentionnés qu'ils soient, n'ont ni assez d'instruction, ni assez de présence d'esprit, ni assez de courage, ni assez de loisirs pour catéchiser leurs enfants. Ils comptent sur l'école, où ils espèrent trouver des représentants consciencieux de leurs droits et de leur sollicitude.
Très bien, si l'école est chrétienne. El,
Dieu merci, nous avons encore des maisons hospitalières où l'enfance peut trouver un refuge contre les périls d'une neutralité traîtresse qui méconnaît les droits du baptême et les légitimes exigences de la famille. Votre charité les a créées, mes frères, je vous en remercie. Que ne sont-elles assez nombreuses pour répondre aux besoins de toute la population enfantine de votre grande cité ! Malheureusement, il y a près des écoles chrétiennes d'autres écoles dont je ne veux dire aucun mal, car je sais que la plupart des maîtres et des maîtresses y subissent à contre-cœur la rigueur des lois qui suppriment toute instruction religieuse de l'enfance. Que la honte de ces lois retombe sur ceux qui les ont faites, et qu'ils portent devant Dieu l'effroyable responsabilité du malheur des enfants sans religion. Pauvres petits ! je crois entendre la voix de leur baptême qui demande l'aliment des vérités divines sans lesquelles ils ne peuvent mettre à profit la grâce de leur régénération. « Ces enfants réclament le vrai pain de l'âme et personne pour le leur donner ! Parvuli peiierunt panent et nemo eral qui franger el eis » (1).
(1) Jerem., Thren.
Je me trompe, mes frères ; le pain de l'âme est entre les mains de ceux à qui le Christ a dit : « Ce que je vous ai donné, donnez-le : Allez et enseignez : Euntes docete ». Les prêtres, pasteurs des âmes, savent se faire tout à tous, et dans la grande famille dont ils sont les pères spirituels, l'enfance n'est pas le moindre objet de leur sollicitude. Qu'il me soit permis de remercier publiquement vos curés et leurs dévoués collaborateurs de leur zèle à catéchiser l'enfance. Mais ils ne me démentiront pas, j'en suis certain, si je dis que le travail écrasant du ministère paroissial, dans une population comme la vôtre, ne leur permet pas de se consacrer autant qu'il le faudrait et qu'ils le voudraient à l'instruction religieuse d'une foule d'enfants, qui leur arrivent, la plupart du temps, sans aucune espèce de préparation. Il faudrait qu'aucune de leurs paroles ne fût perdue ; mais comment, dans ce tourbillon d'esprits légers dont l'attention est si facilement distraite ? Ils voudraient pouvoir prendre à part les âmes lentes et grossières auxquelles il faut répéter cent fois la même chose pour qu'elles puissent comprendre ; mais où trouver le temps de ces charitables privautés qui, cependant, sont si
nécessaires ? Ah ! que j'en ai rencontré, dans mes courses apostoliques, de ces pauvres prêtres gémissants et presque découragés devant les tristes épaves des écoles sans Dieu!
Mes frères, ne vous découragez pas. Le Sauveur a eu pitié des petites âmes en détresse et vous a envoyé des auxiliaires pour les instruire. Je vous le disais en commençant : C'est à vous, Mesdames, que s'appliquent aujourd'hui ces paroles de l'Evangile : « Designavil Dominas et alios..., et misit eos..., in omnem locum quo eral ipse venturus : Le Seigneur choisit, avec ses Apôtres, d'autres disciples qu'il envoya devant lui partout où il devait venir ».
Méditez bien ces paroles ; en vous rappelant l'origine divine de votre mission, elles vous indiquent le but auquel vous devez tendre. Jésus-Christ, dans le sacrement de Baptême, affirme par une inscription ineffaçable ses droits sur l'âme de l'enfant. Cette âme est son bien, sa propriété ; il veut en faire sa demeure, y venir en personne, y affermir par sa présence réelle et substantielle, son royal domaine, et la combler clans un embrassement intime de la surabondance de sa vie. « C'est pour cela que je viens, dit-il : Ego veni ut vi-
tam habeanl et abandaniias habeant ». Quel admirable et touchant mystère que celui de l'entrée triomphale du Fils de Dieu dans une âme d'enfant par la première communion ! Qui pourra dire les torrents de grâces et de bénédictions dont cette jeune âme est inondée dans cette visite de l'Auteur de toute grâce et de toute bénédiction !
C'est ce mystère, Mesdames, que vous devez préparer en catéchisant les enfants ; c'est pour cela que le Seigneur vous a choisies et envoyées vers ces chères âmes où il veut venir. La grandeur du but vous dit assez que vous devez vous instruire vous-mêmes pour enseigner, que vous devez aimer ceux à qui Jésus-Christ veut donner la plus grande marque de son amour et ne vous rebuter devant aucune des difficultés de votre tâche miséricordieuse. Science, dévouement, infatigable patience : voilà la somme de vos devoirs et la devise de votre œuvre.
Donc, lisez, étudiez, consultez, pour vous bien pénétrer des vérités saintes que vous devez apprendre aux enfants, pour vous rendre habiles à les expliquer clairement et sous la forme la plus capable de fixer l'attention de ces esprits volages et papillonnants, auxquels
il faut des figures, des images, des comparaisons, des exemples ; pour leur faire bien comprendre, non pas le fond des mystères de la foi, mais le sens précis des formules sous lesquelles l'Eglise les propose à notre croyance, pour éclairer leur conscience en même temps que leur raison et leur donner l'estime, l'amour et la mesure exacte de toutes les vertus et de tous les devoirs d'une vie chrétienne.
Enseignez avec dévouement ; pour l'amour de Dieu qui vous a choisies, et qui demande à vos cœurs généreux de travaillera sa gloire, en préparant les âmes à l'effusion de sa grâce ; pour l'amour des pauvres petits qu'il faut sauver du naufrage de l'ignorance et de l'irréligion. N'épargnez rien pour les intéresser, les encourager, gagner leur confiance et leur affection. Donnez votre argent, votre temps, votre peine. Sacrifiez vos légitimes plaisirs, et, ce qui vaut mieux, faites-vous de votre dévouement et de vos sacrifices le plus grand des bonheurs.
Enseignez avec une infatigable patience.
Ne vous lassez ni de la légèreté, ni de l'indocilité, ni des lenteurs, ni de la grossièreté des pauvres petites âmes que vous catéchisez. Prenez à part celles qui se montrent les plus
rebelles à votre enseignement. Suivez-les pas à pas comme une mère suit l'enfant qui apprend à marcher. Répétez-leur cent fois, s'il le faut, la même leçon, comme la mère répète les mêmes mots à l'enfant qui apprend à parler. Enfin, soyez les mères spirituelles de ces chers abandonnés qui vous devront le salut de leur âme.
Quelles joies pour vous, Mesdames, quand, après le jour heureux de la première communion vous verrez persévérer dans la vie chrétienne les enfants que vous aurez instruits ! Dût-il y avoir parmi eux des infidèles et des déserteurs, votre charitable ministère ne leur aura pas été inutile. Le souvenir endormi de votre enseignement pourra se réveiller un jour, et provoquer dans leur vie une crise de salut ; ne serait-ce qu'à l'instant suprême où Dieu s'approche de l'âme humaine pour lui demander, avant de quitter ce monde, un dernier acte de foi et d'amoureux repentir.
Mais ai-je besoin de vous donner des conseils et des encouragements ? 0 mères des âmes ! Vous avez été fidèles à votre devise, et avez répondu généreusement à la somme de vos devoirs. Je n'ai qu'un regret, c'est de ne pas vous voir plus nombreuses. Mais puisque
c'est Dieu qui vous a choisies, je lui demande de toucher le cœur des femmes chrétiennes qui viennent de m'entendre. Elles sont trop intelligentes pour ne pas comprendre l'importance de votre œuvre, trop généreuses pour ne pas vouloir faire aux enfants, que des lois impies condamnent à l'ignorance religieuse, la plus grande des charités. Je les conjure, par le cœur miséricordieux de notre divin Maître et Seigneur Jésus-Christ, de venir grossir votre bataillon sacré, et, en son nom, je leur promets des satisfactions et des joies de cœur, qu'elles n'ont jamais goûtées jusqu'à ce jour, en attendant l'éternelle récompense qu'il réserve dans les cieux à ceux qui auront fait, en ce monde, œuvre d'apôtres et de sauveurs.
(Paris, Saint- François-Xavier) 29 Avril 1894
El faclum est prœlium magnum in cœlo : Michael et Angeli ejus prœliabantur cum dracone, et draco pugnabat et angeli ejus : Et non valuerunt, neque locus inventus est amplius eorum in cœlo. (Apocalyps., cap. xn).
Mes Frères
L'Exilé de Pathmos, jetant un regard prophétique sur les destinées de l'Eglise et du monde, nous révèle en ces termes l'origine de la lutte gigantesque qui a troublé tous les siècles de l'histoire humaine : « Un grand combat, dit-il, s'engagea dans le ciel. Michel et ses anges combattaient contre le dragon, et le dragon résistait avec les siens. Mais ils ne purent tenir, et l'on ne les trouva plus à
leur place dans le ciel ». L'orgueilleux Lucifer a été vaincu, mais il a emporté dans sa chute une ardente soif de vengeance contre Dieu et contre l'homme : contre Dieu à qui il prétend ravir les adorations de ses créatures ; contre l'homme, qui doit le remplacer au ciel et qu'il s'efforce de porter au mal, pour l'entraîner avec lui dans un éternel malheur.
« Son office propre, dit saint Thomas, est de nous tenter : Officium propriam diaboli est tentare ». Il y emploie toutes les ressources de son infernale malice. 11 nous trompe par des illusions, il agite et trouble nos appétits par des excitations malsaines, il fait conspirer contre nous les créatures les plus innocentes ; mais, afin d'être plus sûr de son triomphe, il s'est emparé du plus beau don de notre nature, la parole, et de la plus admirable invention du génie humain, la presse. La parole lui a fourni des apôtres de perdition ; la presse les a multipliés à l'infini. Nous les voyons aujourd'hui à l'œuvre et nous sommes témoins du désastre intellectuel et moral dont ils sont la cause.
En présence des maux qu'engendre la mauvaise presse, les âmes religieuses se sont émues, et ont pensé qu'il fallait opposer à la puissance de la presse la puissance même de
la presse, à l'action pernicieuse et corruptrice des mauvaises publications, l'action salutaire et régénératrice des bonnes publications. C'est de cette pensée qu'est née l'œuvre dont je viens vous entretenir aujourd'hui. Elle a été fondée par un Jésuite de vénérable mémoire, le P. Félix, qui fut mon ami et auquel je succède sans pouvoir le remplacer. Il a appelé son œuvre, l'OEuvre de Saint-Michel, parce que la bonne presse est entre les mains de l'Église comme la lance de l'Archange : elle frappe l'ennemi et guérit les plaies qu'il a faites. Permettez-moi de vous montrer ces plaies et de vous préparer à donner à notre œuvre un charitable concours. C'est moins un discours que vous allez entendre qu'une chaude exhortation.
Vous venez de le voir par le texte que j'ai cité tout à l'heure, Satan est un révolté. C'est lui qui, le premier, a poussé ce cri orgueilleux qui devait avoir un si grand retentissement dans le monde : « Non serviam : Je ne servirai pas ». L'anarchie contemporaine l'a traduit par cette devise : « Ni Dieu ni maître ».
Or, l'anarchie est fille de Satan. Vous ne la voyez que dans les êtres audacieux et malfaisants dont les engins destructeurs éclatent de temps en temps, renversent quelques édifices et fauchent des vies innocentes. Mais elle est ailleurs, sachez-le bien : Satan l'a répandue partout : dans la vie intellectuelle, dans la vie morale, dans la vie domestique et sociale.
L'anarchie dans la vie intellectuelle, c'est le renversement de l'idée mère et maîtresse autour de laquelle se groupent toutes les connaissances humaines qu'elle ordonne et dont elle fait l'unité : l'idée d'un être premier source de tout être et de toute vérité. Avec lui et par lui, s'expliquent l'existence, l'ordre, l'harmonie du monde, les merveilles dont il est rempli, les lois qui le régissent et les forces qui l'animent, la circulation de la vie partout répandue, les alternatives de mort et de reviviscence qui entretiennent la perpétuelle beauté du vêtement dont notre globe est paré, la puissance génératrice qui assure le renouvellement et la durée de tout ce qui vit ici-bas. Avec lui et par lui, nous savons comment nous sommes, ce que nous sommes et pourquoi nous sommes. Nous pouvons admirer sa sagesse et sa puissance dans la ma-
gnifique architecture de notre corps et le rayonnement de son infinie perfection dans notre âme et les facultés dont elle est douée. Nous reconnaissons sa lumière de vérité dans les premiers principes qui éclairent notre intelligence, et nous nous laissons conduire par la voie logique qu'il nous trace, jusqu'aux conséquences normales qui doivent compléter la somme de nos connaissances. Sans lui, notre vie intellectuelle n'a plus ni point de ralliement ni direction. Le monde est pour nous une énigme, et nous sommes à nousmêmes le plus ténébreux des mystères. Prétendre l'éviter à tout prix, c'est condamner nos expériences, nos élucubrations, nos rêves à chercher en vain la vérité et les faire aboutir à un affreux chaos où se choquent les hypothèses contradictoires, les opinions les plus absurdes, les erreurs les plus grossières et les plus avilissantes, sans qu'il soit possible de nous ramener à une règle de penser.
L'anarchie dans la vie morale, c'est le renversement de la loi éternelle et suprême qui détermine la valeur et la récompense de nos actions. Cette loi qui, selon l'expression du Psalmiste, se justifie par elle-même, nous donne à tous la règle du bien faire et nous
impose le sacrifice des instincts et des convoitises, l'austère répression des passions dont les exigences et les écarts peuvent déshonorer notre vie et compromettre notre éternel avenir. Soumettons-nous à son empire ; la partie noble de notre nature triomphe, s'illumine des splendeurs de la vertu et nous marchons d'un pas assuré vers le glorieux terme de nos destinées. Supprimons-la ; la bête en nous n'a plus de frein. Il n'y a de bien pour elle que ce qui la satisfait ; la vertu n'est plus qu'un mot de convention dont elle n'a souci de se parer, et tout son avenir est en ce bas monde où elle doit disparaître pour jamais.
L'anarchie dans la vie domestique et sociale, c'est le renversement de l'autorité souveraine qui consacre tous les contrats et tous les pouvoirs. Cette autorité préside, auguste et invisible, aux promesses qu'échangent entre eux ceux qui s'unissent pour perpétuer la vie humaine et fonder des familles. Elle les enchaîne l'un à l'autre par des liens qu'aucune force humaine ne peut briser ; elle purifie leurs passions et sanctifie leur amour ; elle leur imprime un caractère sacré qui les rend respectables à tous ceux qui naissent de leur sang ; elle fait du foyer domestique un doux
et saint asile où règne l'ordre et la paix.
Dans l'ordre social, elle donne au pouvoir un prestige qui l'affermit et lui assure l'obéissance des peuples, une haute sagesse qui sait concilier ensemble l'ordre et la liberté ; elle proclame et impose à tous les grands principes de justice et de charité qui font concourir toutes les énergies sociales à un même but : le rapprochement ordonné, la fusion intime et cordiale de tous les membres de la famille humaine.
Dès qu'on ne tient plus compte de cette autorité, les unions dont procèdent les familles ne sont plus que des rencontres d'instincts et de caprices, des combinaisons d'intérêts, des arrangements de convenances fortuites qui peuvent se défaire du jour au lendemain. Dépouillés du prestige d'une consécration divine, les époux ne se tiennent plus ensemble, les chefs de famille ne savent plus faire respecter leur autorité, et le foyer domestique s'effondre dans la victoire de toutes les passions. — Plus haut, le pouvoir public n'ayant plus d'autre appui que les votes capricieux de ceux qui l'établissent, d'autre recommandation que la valeur personnelle de ceux qui l'exercent, sans que rien déguise
leurs infirmités et leurs misères morales, le pouvoir public est à la merci de toutes les insurrections qu'aucune loi supérieure ne peut ni condamner, ni contenir, puisqu'aucun pouvoir d'en-haut ne protège le pouvoir d'en bas. Entre les membres du corps social, plus de justice ni de charité, mais la loi souveraine de l'intérêt privé, mise en œuvre par les plus habiles et les plus forts.
Et maintenant, mes frères, à la lumière de ces vérités, regardez notre siècle. Si l'idée mère et maîtresse qui domine et ordonne toutes les connaissances humaines, si la loi éternelle et suprême qui détermine la valeur et la récompense de nos actions, si l'autorité qui consacre tous les contrats et tous les pouvoirs ne sont pas totalement renversées, pouvez-vous dire qu'elles ne sont pas fortement ébranlées? Il est évident que Satan travaille avec acharnement à la décapitation de l'ordre intellectuel, de l'ordre moral, de l'ordre domestique et social, à la triple anarchie, et l'arme dont il se sert pour cela, vous le devinez, c'est la mauvaise presse.
Ouvrages de longue haleine, légers volumes, brochures, revues, journaux, feuilles volantes, tout est envahi par la négation sa-
tanique des vérités fondamentales, sans lesquelles l'homme n'est plus homme et tombe ravalé au rang des brutes sans raison, sans espérances et sans avenir. Dans toutes les branches des connaissances humaines : sciences philosophiques, physiques, morales, sociales, historiques, Dieu, source de vie et de vérité, inspirateur et récompense de la vertu, consécrateur des contrats et des pouvoirs, Dieu est obstinément écarté, quand il n'est pas ouvertement méprisé, comme un vieux mot dont l'humanité n'a plus besoin pour se rendre compte de son origine, de sa nature, de ses devoirs et de ses destinées. Tout l'être et toute la force productrice résident dans la matière. Elle existe par elle-même ; elle a tout fait et tout ordonné. L'homme est né de son expansion et de ses évolutions. Il fait lui-même la vérité de ce qu'il croit et la moralité de ce qu'il aime. Ses appétits et ses passions sont des lois fondamentales auxquelles il ne peut se soustraire. Il est fait pour jouir tout de suite et par tous les moyens, car ses désirs lancés au-delà de la vie présente ne rencontreraient que le monde des chimères. Tout en lui est voué à la dispersion et à l'évanouissement dans le tourbillon des atomes
et des forces cosmiques. Ses relations domestiques et sociales ne sont réglées que par des conventions qu'il peut changer selon les temps, les circonstances et la souveraine détermination de son bon plaisir.
Tels sont, mes frères, les enseignements de la mauvaise presse, souvent enveloppés de formes élégantes et d'apparences scientifiques, auxquelles se laisse prendre la sottise humaine. Ils ont pour corollaire les falsifications historiques, les excitations séditieuses, les peintures lascives, les invitations libertines à la corruption et à la débauche.
Hélas ! ce n'est pas seulement aux raffinés qu'ils s'adressent, mais à l'âme naïve et sans défense du peuple. L'impiété et la pornographie colportées par la propagande à bon marché le poursuivent jusqu'au fond des ateliers, et même jusqu'au fond des campagnes où il vivait naguère sous la tutelle sacrée de la religion et en face des éloquents spectacles de la nature. Les âmes d'enfants ne sont pas épargnées : la mauvaise presse va les chercher dans l'école sous forme de manuels qui leur apprennent à oublier Dieu et les traditions religieuses de leur famille. Elle les attend clans la rue et leur met entre les mains
et sous les yeux d'ignobles leçons destinées à corrompre leur innocence.
Qu'on s'étonne, après cela, de voir surgir au sein de jeunes générations des exaltés et des violents qui prêchent l'anarchie, rêvent ce qu'ils appellent en leur brutal argot le chambardement universel de la société et se v antent cyniquement devant la justice qui leur demande compte de leurs forfaits. Ils ne font qu'appliquer les sinistres principes que la presse satanique a répandus partout. Et ceuxlà même qui les appellent fous sont la plupart du temps les auteurs hypocrites ou imbéciles de leur affolement.
Je n'ai plus besoin, mes frères, de parler longuement pour vous faire comprendre le dessein et la portée de notre OEuvre de Saint- Michel. Elle a pour but de prévenir le triomphe de l'anarchie que l'ange de ténèbres, servi par la mauvaise presse, s'efforce d'établir dans l'ordre intellectuel, moral, domestique et social.
Lorsque l'Archange combattit dans les cieux le démon et ses anges, la lutte ne fut pas
longue ; il suffît d'un mot pour décider de la victoire et terrasser les révoltés : « Quis ut Deus ? Imperei Mi Deus ! Qui est comme Dieu ? Que Dieu soit maître ! » Voilà la devise de notre Œuvre. Nous voulons une presse franchement destinée à mettre Dieu à sa place, et nous ne croyons point qu'il lui soit possible d'être assez honnête et assez efficace, si elle se contente d'une piteuse neutralité.
Donc, s'il s'agit d'éclairer l'esprit du peuple, nous lui dirons : Ne cherchez pas dans le monde la raison de son existence ; en vousmême le dernier mot de votre nature, de votre vie, de vos aspirations de vos désirs. Montez plus haut : Quis ut Deus ? Qui est comme Dieu ? Sa sagesse, sa puissance, son infinie bonté peuvent seules vous expliquer l'œuvre admirable à laquelle il a donné l'empreinte de son infinie perfection. Et, pendant qu'il vous éclaire au dehors par de glorieuses manifestations, c'est lui qui fait jaillir au dedans de vous-mêmes la lumière des premiers principes à l'aide desquels vous pouvez l'atteindre, car « il est la lumière qui éclaire tout homme venant en ce monde : Est lux vera quse illuminât omnem hominem venientem in hune mundum ». Père de la lumière et principe de toutes les
connaissances humaines, il doit en être le centre et le suprême rendez-vous.
S'il s'agit de diriger la vie morale du peuple, nous lui dirons : Parce que vous êtes libre, vous n'êtes point le maître absolu de vos actions. Quis ut Deus ? — Qui est comme Dieu ? Auteur de toute vie, il doit en être le souverain régulateur. C'est à sa loi, imprimée dans la conscience, écrite dans les Livres saints, promulguée par son propre Fils, qu'il faut obéir. C'est à lui qu'il faut demander secours, si vous vous sentez faiblir dans la lutte du bien contre le mal. C'est près de lui qu'il faut vous consoler clans l'épreuve. C'est sur ses promesses qu'il faut vous appuyer, pour espérer et attendre, comme récompense de vos vertus, une patrie meilleure que cette triste terre.
S'il s'agit d'apprendre au peuple ses devoirs de famille et de société, nous lui dirons : — Les engagements et les conventions qui ne s'appuient que sur des convenances humaines sont choses fragiles, qui ne peuvent donner aucune solidité à la vie domestique et sociale. — Qais ut Deus ? — Oui est comme Dieu ? Son autorité souveraine peut seule donner, en les pénétrant, un caractère sacré aux unions
que les hommes contractent entre eux dans le sanctuaire de la famille et sur le vaste champ de la vie sociale. Et les rois du foyer domestique, comme les recteurs de la chose publique, sont plus vénérables, plus équitables, plus sages, et plus dévoués, les enfants d'une même famille comme d'une même patrie sont plus respectueux, plus confiants et plus soumis, lorsqu'il est reconnu par tous que Dieu est le maître suprême.
Imperet Deus ! Que Dieu soit maître ! C'est la réponse de notre presse angélique à la presse satanique, de notre archie à l'anarchie. Ce Dieu maître, nous voulons le montrer au peuple à la tête de tout ordre et de toute vie, non pas seulement dans les froides lumières delà raison, mais dans les chaudes splendeurs de la foi, tel qu'il s'est manifesté à nous, en nous donnant son Fils Jésus-Christ. Ce bon Dieu qui s'est anéanti jusqu'à prendre le manteau de notre nature ; ce bon Dieu qui pour nous faire participer à sa grandeur s'est revêtu de toutes nos misères ; ce bon Dieu qui a daigné abaisser sa science infinie jusqu'à nos faibles esprits pour nous apprendre les secrets du ciel ; ce bon Dieu qui pour stimuler notre nature alanguie et inclinée vers le mal
nous a donné l'exemple des plus sublimes vertus ; ce bon Dieu qui par son sang et sa mort douloureuse a conquis le glorieux et doux nom de Sauveur ; ce bon Dieu qui par des signes sacrés veut nous communiquer sa grâce et nous honorer de sa perpétuelle présence ; ce bon Dieu qui nous a ouvert les portes de Téternelle béatitude fermées par le péché, et qui promet à nos corps humiliés de prendre part un jour à sa glorieuse résurrection ; ce bon Dieu qui a dit de lui-même : « Je suis la voie, la vérité et la vie » ; nous voulons qu'il apparaisse ou que du moins on puisse l'entrevoir et le pressentir dans tous les livres destinés à instruire le peuple, à former ou à nourrir ses croyances, à étendre le champ de ses connaissances, à le moraliser, à Pédifïer, et même à le distraire et à le récréer.
Vous entendez, mes frères ; il s'agit du peuple. Qu'il me soit permis de répéter ici ce que je disais, il y a douze ans, en présence du vénérable fondateur de notre OEuvre. « Nous n'avons pas la prétention d'éditer et de répandre des ouvrages de haute volée qui donnent aux esprits cultivés toutes les satisfactions désirables. Ils trouveront ailleurs de quoi contenter leur goût du grand et du beau..
Nous pensons qu'une œuvre de bons livres, destinée à combattre l'immense et universelle influence de la presse démoralisatrice, doit être surtout une œuvre populaire ; car c'est l'âme du peuple qu'il faut atteindre et cela ne se peut qu'en mettant toutes choses à la portée de sa simplicité et de son ignorance. Donc, faire de la philosophie populaire, de la théologie populaire, de l'histoire populaire, de la science populaire, de la littérature populaire ; avoir soin que tout soit pénétré d'une doctrine irréprochable, d'une morale saine et du véritable esprit chrétien ; préserver le peuple des mauvaises lectures en multipliant les bons livres, les brochures, les petits traités faits pour lui, et en les mettant à sa portée par le bon marché, et s'il le faut, par la gratuité ; combattre l'action, réparer les ravages de la presse impie et corruptrice, en apprenant au peuple, par des ouvrages simples et capables de l'intéresser, à respecter Dieu, à connaître ses œuvres et ses bienfaits, à croire les vérités qu'il a révélées, à pratiquer les vertus qu'il demande de nous, à estimer son âme, à s'attacher à ses devoirs, à tendre plus haut que cette terre où tant de misères l'assiègent, à travailler à son salut ; encourager tous ceux
qui se sentent le goût d'écrire pour le peuple, et les soustraire, par cet encouragement, à la tentation de chercher le succès dans le scandale, et de sacrifier à la spéculation l'honneur de leur conscience et la dignité des lettres ; enfin, venir en aide par la presse à la parole de l'apostolat chrétien ». Voilà, mes frères, ce que se propose notre OEuvre de Saint-Michel.
Cette OEuvre, vous la connaissez maintenant, et vous êtes trop intelligents et trop charitables pour ne pas lui prêter un généreux concours. Bien des misères vous implorent, mais il n'en est pas de plus grande que la misère des âmes, et le Sauveur, en nous promettant de récompenser éternellement ceux qui donnent à ses pauvres, songeait, croyez-le bien, aux charitables nourriciers qui préparent pour le peuple l'alimentation sacrée de la vérité. Il l'a dit lui-même : « l'homme ne vit pas seulement de pain mais de la parole divine ». — Eh bien, aidez-nous à la distribuer cette parole dans des livres dont on pourra dire avec le Père Lacordaire : « Le livre est pour l'âme un être vivant avec lequel elle converse, un ami qu'on admet aux plus familiers entretiens ». Aidez-nous à prévenir le travail des
sinistres empoisonneurs qui ont fait du livre un vase de mort, un ennemi qu'il faut repousser avec horreur ; aidez-nous à réparer les ravages de la mauvaise presse. Venez grossir l'armée angélique qui se groupe autour du céleste adversaire de Satan, et s'il ne vous plaît pas de vous mêler à la bataille, donnez-nous au moins par l'aumône, des lances pour combattre. Notre OEuvre a été modestement appelée par son fondateur sa petite œuvre, moi je dis qu'elle est grande; si elle n'a pas la prétention de primer les œuvres de presse catholique qui se sont multipliées depuis quelques années, elle veut au moins faire bonne figure en marchant de concert avec elles dans la lutte. Puisse le succès de tous les efforts réunis nous permettre d'appliquer bientôt aux batailles de ce monde, ce que saint Jean disait de la bataille du ciel : « Un grand combat s'est engagé sur la terre. Michel avec ses anges combattait contre le dragon, et le dragon résistait avec les siens. Mais ils ne purent tenir, et on ne les trouve plus à la place qu'ils avaient prise parmi les hommes : Neque locus inventas est amplius eorum ».