L'OUVRIER CHRETIEN
Conférence à Marseille, théâtre Valette 25 Janvier 1892
A Bordeaux, Alhambra, 24 Février 1893
Messieurs,
Un homme de bruyante réputation, de turbulente vie et de triste fin, a dit un jour :
— Il n'y a pas de question sociale ; — et tous ceux qui, comme lui, après avoir chevauché sur les épaules du peuple, sont arrivés au contentement de leurs convoitises, ont répété :
— Il n'y a pas de question sociale. — Mais cette redoutable question ne pouvait pas être étouffée sous le poids d'une cynique déclaration. Toujours vivante elle s'est emparée de l'esprit public à tel point que le plus auguste représentant de Dieu, le plus puissant et le plus sûr organe de la vérité en ce monde, a
156 l'ouvrier chrétien
cru devoir lui donner toute son importance dans un document mémorable que vous connaissez tous.
« Partout, dit-il, les esprits sont en suspens et dans une anxieuse attente, ce qui suffît pour prouver combien de graves intérêts sont engagés dans la question sociale. Cette situation préoccupe et exerce à la fois le génie des doctes, la prudence des sages, les délibérations des réunions populaires, la perspicacité des législateurs et les conseils des gouvernants, et il n'est pas de cause qui saisisse en ce moment l'esprit humain avec autant de véhémence ». Ajoutons, Messieurs, que nulle part cette cause n'a été traitée avec autant de science, de sagesse et d'autorité que dans X Encyclique de notre illustre Père en Dieu, Léon XIII, sur la condition des ouvriers. Je n'ai ni le temps ni la force de commenter, d'un bouta l'autre, cet admirable document. Je ne puis que m'inspirer des principes qui y sont exposés pour entrer dans l'intention de l'œuvre des cercles catholiques et vous parler de l'ouvrier chrétien, c'est-à-dire de l'ouvrier qui comprend chrétiennement la dignité du travail, sait accomplir chrétiennement les devoirs et faire valoir
l'ouvrier chrétien 157
chrétiennement les droits des travailleurs.
Un des premiers mouvements de l'esprit chrétien, Messieurs, c'est de chercher plus haut que la nature l'explication et la loi de tous les états de la créature en ce monde. Le travail est un état, et un état pénible, nous ne pouvons pas nous le dissimuler, et son fardeau se fait si bien sentir qu'on est tenté parfois d'y voir la main d'une fatalité ennemie qui pèse sur la vie humaine.
Mais l'esprit chrétien triomphe de cette tentation. En regardant en haut, il voit, il reconnaît, il croit que la loi du travail est une loi primordiale, contemporaine du décret divin qui investissait l'homme d'une royale souveraineté sur les créatures inférieures.
La loi du travail a ses racines en Dieu même, en Dieu que l'Eglise appelle dans ses hymnes « l'auteur et le fabricateur de l'univers : Palraior orbis, fabricator mundi ». Il est le premier ouvrier ; son œuvre, c'est le monde. Ce monde, il eût pu le créer d'une seule venue : Eh bien ! non ; pour nous donner l'exemple du travail, il a mis à développer son
158 i/oUVRIER CHRÉTIEN
ouvrage des lenteurs calculées. Au commencement, il crée la matière informe, immense assemblage de tous les éléments ; puis il dégage la lumière, sépare les astres, les groupe par systèmes, consolide notre globe, dirige ses évolutions, superpose les règnes et termine par un chef-d'œuvre : l'homme intelligent, libre, immortel, vivante image et ressemblance de son créateur. Tout cela dure six jours, c'est-à-dire six époques dont la science, malgré ses calculs, n'a pas encore déterminé la durée, six époques qu'on ne peut mesurer qu'avec des siècles, six époques qui, réduites à la division hebdomadaire du temps, doivent servir de type et régler jusqu'à la fin des âges l'emploi des forces de l'homme.
Car, entendez-le bien, Messieurs, il faut que l'homme exerce ses forces : les forces de son intelligence et les forces de son corps. Dieu l'a sacré roi du monde, mais il est bien entendu qu'il ne sera pas un roi fainéant : en le faisant roi, Dieu l'a fait ouvrier. Ouvrez le livre de la Genèse, vous y lirez au deuxième chapitre un texte significatif qui nous indique clairement le dessein du Créateur et le devoir du monarque auquel il donnait l'empire de
l'ouvrier chrétien 159
l'univers. — « L'homme fut placé dans ce paradis de délices afin qu'il travaillât. » Sans doute ce premier travail de l'homme ne devait être ni difficile ni ingrat ; mais il était la loi primordiale de son activité, et la condition d'un progrès dont Dieu avait préparé tous les éléments. Car, bien que l'œuvre de Dieu fût bonne en toutes ses parties, il n'y avait pas mis la dernière main, voulant laisser au travail de l'homme le soin d'en obtenir encore le perfectionnement.
Le travail vient de Dieu : Voilà, Messieurs, pour l'ouvrier chrétien, la raison fondamentale de sa dignité, je dirai plus, de sa nécessité. Mais combien plus impérieuse, noble et salutaire lui apparaît cette loi, lorsqu'il considère l'homme dans sa condition d'être déchu, en butte aux exigences odieuses des passions. Pendant que le péché nous abaisse, la dignité du travail grandit, bien qu'il devienne plus difficile et plus dur, car deux lois augustes viennent se grouper autour de la loi primordiale : la loi d'expiation et la loi de préservation.
Pour expier le péché il faut des peines. Le travailleur n'a pas besoin d'aller les chercher ailleurs que dans le travail même. Les forces
160 l'ouvrier chrétien
amoindries de la nature ne nous permettent plus de supporter sans fatigue le poids de la loi qui nous condamne au labeur. Ne pouvant plus compter, comme dans l'état de justice, sur la docilité de la créature originairement esclave de nos forces, nous voyons se succéder, dans l'écrasement de notre vigueur spirituelle et corporelle, les soucis, les angoisses, les déceptions, toute une interminable série de tribulations, dont l'ensemble, au témoignage des moralistes chrétiens, forme la plus grande et la plus efficace des mortifications, parce qu'elle est de chaque jour, de chaque heure, de chaque instant. Ah ! dans la distribution des croix, l'ouvrier a été largement partagé. S'il s'étend courageusement sur la croix de son travail, s'il sait offrir à Dieu sa vie immolée , on pourra dire de lui : Beaucoup de péchés lui ont été remis, parce qu'il a beaucoup souffert.
Moyen d'expiation, le travail est encore un moyen de préservation. Il y a en nous, Messieurs , toute une armée de forces qui doivent être dépensées d'une manière ou d'une autre. Si elles ne sont pas dépensées dans la noble et sainte activité du travail, elles le seront dans l'odieuse et exécrable activité du vice.
l'ouvrier chrétien 161
Vous verrez infailliblement l'homme rebelle à la loi du travail prostituer ses forces à l'assouvissement de ses passions. Tandis qu'en appliquant à quelque œuvre honnête l'exubérance de sa nature et le trop plein de son énergie, il eût pu se préserver des excès qui le déshonorent.
Loi primordiale de l'activité humaine, loi d'expiation et de préservation : telle est la loi du travail.
Mais vous me direz, Messieurs : de quel travail s'agit-il ? — Ilya plusieurs sortes de travaux : il y a des travaux nobles et des travaux humiliants. Il y a, par exemple, dans tous les ordres de connaissances, le travail de la pensée qui recule, à chaque instant, par ses conquêtes les limites de la science humaine ; le travail de la pensée qui s'efforce de se communiquer et de pénétrer d'autres esprits ; le travail de la pensée qui rêve l'idéal et cherche sans cesse des formes nouvelles et plus parfaites pour l'exprimer ; il y a le travail d'une administration intelligente, active et honnête des hommes et des choses ; il y a le travail de la vigilance sur l'ordre public, du dévouement à la patrie ; enfin, il y a le travail du bien faire, le travail de ceux dont
162 l'ouvrier chrétien
la vie s'emploie à rendre des services, à guérir, ou du moins à soulager les infinies misères de l'humanité. — Voilà les travaux nobles. Mais le travail qui nous rive, en quelque sorte à la matière, le travail qui fatigue les muscles, rompt le corps, durcit, gerce et noircit les mains, n'est-ce pas un travail bas, vil, humiliant notre dignité et notre grandeur native ?
Les païens ont cru cela, Messieurs. « L'ouvrier, disaient-ils, est homme vil et sordide. — La vertu n'entre pas et ne peut pas entrer dans un atelier. — Les gains des mercenaires et de tous ceux qui louent leur travail sont indignes d'un homme libre. — Le salaire n'est autre chose que le prix de la servitude. — Le petit commerce est honteux. — Le travail des artisans est sans noblesse ; c'est la loi des esclaves ». Ainsi parlaient Platon, Aristote, Gicéron et autres sages de l'antiquité.
Mais, Messieurs, nous n'en sommes plus à ces jours néfastes où la grande nation des travailleurs pouvait se plaindre d'un abaissement immérité. L'ouvrier chrétien connaît et adore l'admirable et profond mystère qui le grandit à ses propres yeux et aux yeux du
l'ouvrier chrétien 163
monde entier. Il sait que le Verbe divin, venant prendre l'homme au plus bas pour l'élever à Dieu, a voulu prendre la société au plus bas pour réhabiliter ceux qu'elle méprisait. Il s'est fait chair dit l'Evangéliste : Verbum caro factum est : chair afin que la création tout entière,, représentée par ses plus obscurs comme par ses plus glorieux éléments, participât en sa personne à l'honneur de l'union divine. Ainsi, voulant prouver, par un à fortiori sublime, que l'humble travail des mains, tant flétri par l'orgueil païen, est digne de l'homme, il s'y est soumis, il l'a épousé, il l'a jugé et proclamé digne d'un Dieu, il s'est fait ouvrier : Et Verbum faber factum est.
Ouvrier chrétien, regarde l'atelier de Nazareth ; Jésus ouvrier t'appelle et te tend la main. Prends-la et sois fier de ce divin compagnon. Avec lui, promène-toi le front haut à travers le monde ; tu ne rencontreras personne qu'il ait autant aimé, personne qu'il ait autant honoré que toi. Aux rois, aux grands, aux puissants, aux riches, aux hommes de faste et de loisirs tu pourras dire hardiment : Mon Dieu n'a pas voulu vous ressembler autrement qu'en prenant votre nature ; mais il a pris ma nature à moi et aussi ma condition ;
164 l'ouvrier chrétien
avec moi et pour moi il s'est fait ouvrier. A moi, trente ans de sa vie ! A moi, trente ans d'une vie divine consacrés à m'instruire, à me consoler, à signer mes lettres de noblesse. Aussi, malgré ses humiliations, ses épreuves et ses fatigues, je veux aimer mon état.
Et de fait, Messieurs, comment l'ouvrier chrétien n'aimerait-il pas son état, s'il comprend tout l'honneur qu'il retire des abaissements divins, tout le secours qu'il peut en obtenir ? Plus avantagé que les Apôtres dont Jésus-Christ n'a exercé le ministère que pendant trois ans, il reçoit sur sa vie laborieuse et humiliée le reflet direct de trente années de la vie du Sauveur. Quoi qu'il fasse, de quelque côté qu'il se retourne, il rencontre le souvenir et l'image adorée du divin ouvrier. Il aime ses enfants, objets de si tendres soins et de si poignantes sollicitudes, et parce qu'il n'a pas de demeure à lui, souvent chassé par des époques fatales, il est obligé de transporter d'un lieu à un autre ces pauvres petits dont le dernier est encore au berceau. Cruelle nécessité ! Mais il se rappelle que son Dieu, fils d'ouvrier comme ses enfants, né dans une étable et couché dans une crèche, n'eut pas la permission de se reposer longtemps en ce mi-
l'ouvrier chrétien 165
sérable réduit, et qu'il fallut bientôt l'emporter en exil pour le soustraire à la persécution d'un roi jaloux. — Il est condamné à tourmenter, pendant de longues heures, une matière grossière et rebelle, mais son Dieu en a fait autant. — Il se fatigue, il souffre, il se meurtrit, il se blesse, mais son Dieu s'est fatigué, a souffert, s'est meurtri, s'est blessé comme lui. •— Il gagne péniblement son pain et celui de sa famille, mais son Dieu l'a gagné comme lui. — On lui dispute le prix de son travail, mais on l'a disputé à son Dieu. — Il vit au jour le jour abandonné à la Providence, mais telle fut la vie de son Dieu. En présence des lois divines et humaines qui pèsent sur sa vie laborieuse, des accidents et des circonstances qui limitent ou entravent l'exercice de ses forces ; des patrons qui le commandent, des riches dont les exigences le harcèlent, des professions dont le monde honore la supériorité, il se sent dans un état de continuelle dépendance, mais son Dieu, Maître souverain, a voulu se soumettre à ses créatures : Et erai subdiias Mis. Toujours son Dieu ! partout son Dieu ! Ah ! si la nature, parfois trop accablée, murmure et gronde, il peut lui dire : tais-toi, je ne suis pas plus qu'un
166 l'ouvrier chrétien
Dieu. Allons chercher comme lui des consolations dans le sein de notre Père des cieux, et appuyons-nous tranquillement sur son bras tout-puissant ; car, si Jésus a daigné grandir l'ouvrier en se faisant ouvrier lui-même, il saura bien, quand il le faudra, venir en aide aux glorieux compagnons de son travail.
C'est ainsi, Messieurs, que l'ouvrier chrétien comprend la dignité du travail, ainsi qu'il se prépare à accomplir chrétiennement les devoirs du travailleur.
Vous aimeriez peut-être mieux, Messieurs, que je fisse passer les droits de l'ouvrier avant ses devoirs. Permettez-moi de vous faire remarquer que s'il est vrai que la violation des droits puisse être cause en bien des cas de l'inobservance du devoir, il est vrai aussi que l'ouvrier a moins d'autorité pour revendiquer ses droits quand on peut lui reprocher de ne pas accomplir son devoir ; que l'ouvrier fidèle au devoir donne à ses revendications une force irrésistible qui n'a pas besoin de la violence pour s'imposer. Je maintiens donc l'ordre que j'ai annoncé, dût-on trouver que
l'ouvrier chrétien 167
je sermonne. C'est par des sermons de ce genre que la régénération du monde a commencé. Du reste, comme vous le verrez tout à l'heure, je ferai une plus large part aux droits qu'aux devoirs.
La somme des devoirs du travailleur peut s'écrire en trois mots, et de ces trois mots l'ouvrier chrétien fait sa devise : religion, justice, amour.
Il est certain, Messieurs, que le continuel commerce de l'homme avec les choses matérielles tend à le détourner du commerce sacré de son âme avec Dieu. S'il n'y prend garde, à force de regarder en bas, il finit par oublier les régions hautes et saintes où doivent se mouvoir son esprit et son cœur. La fatigue du corps opprime en lui la pensée. Il n'a plus d'attention que pour le monde inférieur auquel il demande sa vie de chaque jour. Petit à petit, ce monde se substitue dans ses préoccupations au monde supérieur où l'âme doit chercher le principe de tout être, de toute force et de toute vie, et l'apaisement de cet impérieux besoin de bonheur qui tourmente le cœur humain.
Combien de travailleurs qui se laissent prendre clans l'engrenage serré et implacable
168 l'ouvrier chrétien
de mille sujétions et de mille besoins sans cesse renaissants ! Combien dont l'esprit endormi s'habituent à suivre mécaniquement le jeu des muscles et des instruments de travail, dont la conscience n'a plus de retour sur ellemême, dont la liberté s'oublie dans la constante oppression de volontés étrangères qui disposent d'eux comme d'une machine !
Combien de travailleurs dont la vie n'est occupée qu'à creuser une tranchée profonde dans laquelle s'ensevelit la plus noble partie d'eux-mêmes ! Combien de travailleurs se laissent avilir par le travail, parce qu'aucune noble pensée, aucune noble aspiration ne les élève au-dessus de la matière avec laquelle ils sont journellement en contact !
L'ouvrier chrétien résiste à cette funeste déchéance par le mouvement religieux qui ramène vers Dieu son âme trop violemment sollicitée par les choses d'en bas. Non seulement il a ses jours de commerce plus solennel et plus intime avec le Ciel, ses jours, où reprenant pleine possession de lui-même, il se baigne plus à l'aise dans l'atmosphère de foi et de piété qui est la vie du chrétien ; ses jours où il va chercher aux sources divines le courage, la force, la consolation dont il a
l'ouvrier chrétien 169
besoin ; ses jours où il pense plus longuement à l'éternel et bienheureux repos qui doit le récompenser de ses fatigues ; mais, chaque jour, il rend hommage à Celui qui doit bénir ses efforts et sanctifier ses peines. Dès l'aube, il le salue par un cri de reconnaissance, il l'appelle à son secours, il va travailler sous ses yeux, et le soir il s'endort entre ses bras. C'est de lui qu'on peut dire : qui travaille prie, car, en offrant à Dieu sa tâche quotidienne, il la pénètre d'une vertu sanctifiante. Le travail n'est plus pour lui une débauche des membres, un exercice brutal de la force musculaire : c'est comme un acte sacerdotal par lequel il étreint les créatures inférieures et les offre à son Maître éternel, transformées par son industrie et toutes fumantes de ses sueurs ; c'est un sacrifice de louange : sacrifîcium laudis.
Vous devez bien penser, Messieurs, que des hauteurs de cette âme religieuse descend sur la conscience une lumière qui l'éclairé et lui montre les voies de justice qu'elle doit suivre.
L'ouvrier sans principes ne se fait pas scrupule de frauder dans le contrat par lequel il a engagé son temps et ses forces. Il travaille mollement, capricieusement, et donne, plus
170 l'ouvrier chrétien
souvent qu'il ne faut, à la paresse et à la flânerie les heures qu'il peut dérober à la surveillance. Il ruse autant qu'il peut sur sa tâche, il en dissimule avec art les parties négligées, et se persuade aisément qu'il en fait toujours assez pour un salaire dont il n'est jamais content. Le maître est pour lui un ennemi dont il hait la supériorité, dont il jalouse la situation, et contre lequel l'indélicatesse et la tromperie ne lui paraissent que de légitimes représailles. En excitant sa défiance, il rend plus sévères et plus âpres ses exigences, et l'injustice dont il se plaint, dans l'exploitation de son temps et de ses forces, n'est souvent que le contre-coup de l'injustice dont il se rend luimême coupable dans son travail.
L'ouvrier chrétien, lui, tient à donner à ceux qui l'emploient la somme de travail qu'il a promise. Fidèle à son contrat, il soigne sa tâche et remplit consciencieusement ses heures. Il pourrait se passer de surveillance, car sa conscience est le plus sévère et le plus vigilant des contre-maîtres. S'il a la légitime ambition d'augmenter son salaire et d'améliorer son sort, il ne sent point en son cœur les cruelles morsures de la haine et de l'envie, mais il sait se résigner à sa condition dépen-
l'ouvrier chrétien 171
dante. Quand il la trouve trop dure, quand il en est accablé, il jette un regard vers le ciel et dit avec l'Apôtre : « Après tout, il y a làhaut pour moi une couronne de justice que me tient en réserve le Seigneur, mon juste Juge : In reliquo reposita est mihi corona juslitiœ quant reddet mihi Dominas, jaslas Judex » (1). Bref, l'ouvrier chrétien fait de son travail un sacrifice de justice : Sacrificium jasiitise.
Ce qui est plus noble et plus touchant encore, Messieurs ; le travail de l'ouvrier est un sacrifice d'amour. Sous l'influence des principes matérialistes qui courent le monde, l'amour du plaisir et de la jouissance est descendu des classes oisives aux classes laborieuses, qui, jadis, savaient se contenter d'une vie austère et fonder l'épargne sur des privations. Il n'est pas rare de voir des ouvriers de haute paie se permettre des sensualités bourgeoises qui font disparaître au profit de leur estomac le plus clair de leur bénéfice ; et même ceux qui ne gagnent que tout juste ce qu'il faut pour subvenir aux besoins les plus pressants de leur famille, ne savent pas résister à la tentation du cabaret où se consume
(1) II Tim., cap. iv, 8.
172 l'ouvrier chrétien
la plus grande partie de leur salaire, et quelquefois leur salaire tout entier. Dernièrement, un de mes amis, ingénieur des mines, près de qui je m'apitoyais sur la dure condition des pauvres gens qui travaillent loin de l'air et de la lumière, et sur l'insuffisance de leur salaire, jeta sur ma compassion une douche froide qui, sans endurcir mon cœur, le rendit moins sensible à l'attendrissement. — « C'est moins, me dit-il, l'insuffisance du salaire que le désordre et l'inconduite qui condamnent le travailleur et sa famille à la misère. Que de fois j'ai vu le mineur s'empresser de boire sa paie. Et lorsque j'essayais de le raisonner, lui rappelant les besoins de sa femme et de ses enfants, il me regardait d'un air goguenard, frappait sur son ventre et me jetait à la face ces paroles devenues comme l'aphorisme de la débauche : — C'est c'ti-là qui Fa gagné, c'est c'ti-là qui faut qu'il Tait ». — Vous devinez, Messieurs, tout ce que la famille doit souffrir de ce brutal égoïsme, d'autant plus criminel que, dans les agitations ouvrières, celui qui s'en rend coupable ne manque pas de faire parade des misères et des souffrances dont il est l'auteur.
Pour l'ouvrier chrétien, le fruit du travail
l'ouvrier chrétien 173
est une chose sacrée, car c'est la vie des siens, et la vie des siens lui est plus chère que sa propre vie. Il comprend la mission que Dieu lui a confiée, de gouverner son petit monde dans la bonne comme dans la mauvaise fortune, et il est tout entier à ce gouvernement. Aucun plaisir ne le tente, s'il doit le détourner de sa tâche providentielle. Du reste, son plus grand plaisir est de se reposer de l'épuisement du travail clans les bras de ceux qu'il aime. Pour eux, il porte avec courage les fatigues et les sollicitudes de l'heure présente, pour eux il songe à l'avenir. Il prévoit, il épargne, il se prive, et chaque privation lui devient une jouissance, parce que s'il ne peut rendre heureux autant qu'il le voudrait les sujets de son petit empire, au moins, il les empêche de souffrir. — Près de lui est une femme vaillante dont l'amour soutient la faiblesse. Toujours attentive et agissante, elle ne laisse rien échapper à son œil vigilant. Attachée au compagnon de sa vie et ne faisant qu'un avec lui, elle a des conseils pour tout ce qui l'inquiète, des consolations pour tout ce qui le chagrine, des encouragements pour tout ce qui l'accable. Elle sait faire sourire ses yeux et ses lèvres quand son cœur est
174 l'ouvrier chrétien
en larmes et donne de la sérénité aux plus poignantes tristesses. Près des chers fruits de sa vie elle dépense tous les trésors de son cœur. Comme elle les aime, comme elle les soigne, comme elle les protège, comme elle use ses jours et ses forces près de leur berceau, comme elle donnerait tous les flots de son sang pour une goutte de leur bonheur ! Par une si noble et si douce compagnie l'ouvrier chrétien se sent soutenu dans ses généreuses résolutions. Entre sa femme et lui c'est une continuelle émulation de dévouement.
Chaque jour il se lève plus convaincu de sa divine mission et plus décidé à faire de son travail un sacrifice d'amour : Sacrïficium dilectionis, un sacrifice qui consomme le sacrifice de louange et de justice.
Je viens de vous montrer, Messieurs, l'ouvrier chrétien en face de ses devoirs. Mais mon intention, croyez-le bien, n'est pas de vous persuader qu'il est un être sacrifié, et qu'il doit se résigner, dans l'accomplissement consciencieux et pénible du devoir, à l'abandon de ses droits.
l'ouvrier chrétien 175
Ces droits, le Père des fidèles les a définis dans cette célèbre encyclique sur la question ouvrière qu'un des meneurs du socialisme, M. Lafargue, a appelée « le plus grand monument des doctrines sociales écrit de nos jours ». — « L'ouvrier, dit Léon XIII, ne doit pas être traité en esclave, on doit respecter en lui la dignité de l'homme relevée par celle du chrétien, — car il est honteux et inhumain d'user des hommes comme de vils instruments de lucre et de ne les estimer qu'en proportion de la vigueur de leurs bras. — Le travailleur a droit au salaire qui doit assurer son existence et l'existence des siens. — Exploiter sa pauvreté et sa misère, spéculer sur son isolement et sur sa faiblesse sont choses que réprouvent également les lois divines et humaines. — Exiger de lui une somme de travail qui, en émoussant toutes les facultés de l'âme écrase le corps et en consume les forces jusqu'à l'épuisement, c'est une conduite que ne peuvent tolérer ni la justice ni l'humanité.
— Ce que peut réaliser un homme valide et dans la force de l'âge, il n'est pas équitable de le demander à une femme ou à un enfant.
— Le travailleur a droit au repos qui répare ses forces et le rapproche de sa famille. —
176 l'ouvrier chrétien
La durée de ce repos doit se mesurer d'après la dépense des forces qu'il est appelé à restituer. Le droit au repos de chaque jour, ainsi que la cessation du travail le jour du Seigneur, doivent être la condition expresse ou tacite de tout contrat passé entre patrons et ouvriers. Là où cette condition n'entrerait pas, le contrat ne serait pas honnête, car nul ne peut exiger ou permettre la violation des devoirs de l'homme envers Dieu et envers luimême. — Bref on doit tenir compte des intérêts spirituels de l'ouvrier et de la vie de son âme, plus précieuse que celle du corps. Et lorsque la justice est au bout de ses devoirs à son égard, il appartient à la charité d'achever ce qui manque à la réparation des maux qu'engendrent, ici-bas, l'inévitable inégalité des conditions ».
Telle est, Messieurs, la charte des droits de l'ouvrier écrite de la main du Maître de la vérité. Comparez à cette charte la condition actuelle de la classe ouvrière et dites-moi si elle n'a pas à faire entendre de légitimes revendications? — Un illustre, généreux et éloquent ami des ouvriers, M. de Mun, disait dernièrement : « La question ouvrière se révèle à l'attention de tous d'une manière frap-
l'ouvrier chrétien 177
pante et douloureuse. — Entre la situation économique de l'ouvrier et celle que commanderait la justice, il y a parfois un abîme. — Cette situation ne peut être considérée comme acceptable ; elle est contraire à la plus élémentaire morale ; elle viole toutes les lois de justice et engendre des souffrances qui dépassent ce que l'on peut imaginer ».
Quelle est la cause, ou plutôt, Messieurs, quelles sont les causes de cette situation, car il y en a plusieurs ? — Le temps ne me permet pas de les étudier longuement, je ne puis que les signaler. En tête, il faut placer la Révolution qui, en détruisant les anciennes corporations de métiers sans les remplacer par aucune institution destinée à grouper les travailleurs, les a livrés, en les isolant, à l'exploitation impudente et sans frein de ceux qui voudraient user et abuser de leurs forces. Après cela, le développement du travail mécanique, et par suite la profonde transformation des conditions économiques qui régissent le monde ouvrier ; la législation née des circonstances sociales et politiques, donnant aux capitaux toute faculté de s'associer, tandis qu'elle refusait aux travailleurs toute liberté de s'unir ; les luttes de la concurrence impo-
178 l'ouvrier chrétien
sant la nécessité de la production à bon marché et faisant prévaloir l'intérêt personnel sur les sentiments de justice et d'humanité ; enfin le courant matérialiste de ce siècle, dans lequel se laissent emporter une foule de gens empressés de faire fortune pour jouir vite et beaucoup. Nous ne sommes plus au temps où l'organisation familiale du travail rapprochait l'ouvrier du maître, où celui-ci se contentait d'une existence laborieuse et aisée et n'avait pas d'autre ambition que de transmettre à ses enfants un bon métier qui leur permît de vivre honorablement. Aujourd'hui, on veut avoir ; on se hâte de construire une fortune qui ouvre le plus tôt possible à ses heureux possesseurs un champ de repos où l'émulation d'un luxe scandaleux et du plaisir à outrance devient leur principale occupation, où grandissent dans l'oisiveté quelques rares héritiers dont la profanation des saintes lois du mariage aura parcimonieusement mesuré le nombre.
On veut avoir, n'importe par quels moyens, pourvu qu'on ne se laisse pas prendre dans le filet d'une légalité complaisante dont les larges mailles laissent passer une foule d'iniquités. On veut avoir et on est sûr, si l'on réussit, de la considération d'un monde qui non
l'ouvrier chrétien 179
content d'absoudre le succès est toujours prêt à lui rendre un culte. Car cette maxime païenne est entrée dans nos mœurs avec la force d'un axiome : « Personne ne te demande d'où te vient ta fortune ; mais il faut avoir : Unde habeas quserit nemo secl oporiet habere » (1).
Dans ces conditions je n'ai pas à vous demander ce que devient la charité, puisque la justice elle-même est écrasée sous le poids de Pégoïsme. Le travail de l'ouvrier n'est plus qu'une marchandise qu'on achète au rabais. On ne s'inquiète pas de savoir si le prix qu'il en retire suffira à ses besoins, mais on compte sur la capitulation de sa misère pour obtenir de lui de longs et rudes labeurs de jour et de nuit qui l'épuisent. On s'arrange de manière à ce que le besoin l'oblige d'offrir à l'exploitation sa femme et ses enfants. Quant à son âme, on n'y songe pas plus que s'il n'était qu'un animal. On laisse se multiplier autour de lui les invites à la débauche, comme si l'on espérait étouffer les révoltes de sa fierté dans l'abrutissement. On supprime le jour que Dieu lui a réservé pour qu'il puisse reprendre haleine, se reposer et jeter un regard vers le
(1) Juvénal, sa tir., xiv, Exemplum.
180 l'ouvrier chrétien
ciel ; car il n'y a plus d'autre Dieu que Mammon ; Mammon, la plus universelle représentation de Satan dans notre siècle d'industrialisme et d'agiotage. Il a ses temples : la mine, l'usine, le chantier, le magasin, la boutique ; ses prêtres : les spéculateurs aux desseins hardis, à la conscience cautérisée, aux entrailles impitoyables ; ses victimes : des légions d'hommes, de femmes et d'enfants besoigneux, qui portent dans leurs flancs des infirmités précoces et sont destinés, pour la plupart à mourir prématurément ; ses cantiques : les hoquets de la vapeur, le bruit retentissant des pistons, le grincement des courroies, le ronflement des cylindres et des rouages, le roulement de chariots, le cliquetis des marteaux, des tenailles et des pinces, les soupirs, les gémissements, les halètements, les plaintes, les imprécations, les blasphèmes des travailleurs ; sa fête qui ne finit jamais : un travail sans merci.
Et voilà, Messieurs, le sort lamentable fait, je ne dis pas à tous, mais à un grand nombre, à un très grand nombre, au plus grand nombre des travailleurs au mépris de leurs droits. Pouvant à peine suffire aux besoins de l'heure présente, il leur est impossible de
l'ouvrier chrétien 181
songer au lendemain et de se garantir des ressources contre la vieillesse, les maladies et les infirmités. Ils doivent s'attendre à être mis un jour au rebut comme des instruments inutiles, sans savoir ce qu'il en adviendra d'eux et de leurs familles. Ils vivent dans la compagnie de femmes qui, partageant leur labeur, n'ont ni le temps ni la force d'être épouses et mères comme elles devraient l'être. Ils voient leur maison se peupler d'enfants rachitiques et mal soignés du corps et de l'âme. Ils ne peuvent jouir d'aucune intimité familiale qui les repose et les console. Ils oublient dans l'écrasement d'une fatigue sans relâche leurs plus hauts et leurs plus chers intérêts. Bref, ils sont sans défense contre l'oppression, sans avenir, sans foyer et sans Dieu. Est-il étonnant, Messieurs, que l'ouvrier se plaigne, qu'il désire une amélioration de son sort, et réclame le respect de ses droits? Malheureusement, il n'est pas toujours guidé, dans ses revendications, par les saines doctrines qui seules peuvent résoudre les difficultés de sa situation. Si les convoitises d'en haut l'oppriment, ses convoitises à lui obéissent trop facilement aux menées des agitateurs qui lui promettent, les uns, le par-
182 l'ouvrier chrétien
tage violent de la richesse et de la propriété, les autres, le patronage d'un Etat monstrueux maître universel de la propriété, et organisateur souverain du travail. Leurré par des déclamations qui parlent à ses instincts plus qu'à sa raison, il ne voit pas que l'égalité de partage qu'on lui promet serait, dans la société, le bouleversement de tout ordre, l'arrêt de toutes les forces vives, l'inauguration d'une misère générale, jusqu'à ce que l'inégalité naturelle des forces, des talents, des caractères, des vertus ait rétabli l'inévitable inégalité des conditions. Il ne comprend pas que le socialisme d'Etat aurait pour effet de paralyser toutes les initiatives intelligentes, d'étouffer tous les sentiments généreux, de supprimer les immenses avantages de l'émulation, de détruire la famille, de ramener dans nos sociétés régénérées la forme païenne de l'esclavage antique ; enfin de servir uniquement la fortune des habiles sans scrupule et des audacieux sans conscience qui se feraient et se diraient l'État.
Il y a dans tout cela, nous dit l'Encyclique de Léon XIII, une souveraine injustice. — C'est par les principes de la justice naturelle et de la charité évangélique que
l'ouvrier chrétien 183
l'ouvrier chrétien se laisse guider dans la revendication de ses droits. Toute atteinte à la propriété est pour lui un crime ; il ne se reconnaît pas le droit de redresser l'injustice par des déprédations violentes qui confondraient infailliblement les légitimes possesseurs de la richesse avec ceux que l'iniquité engraisse. Il en appelle au pouvoir ; toutefois, s'il jette un regard vers lui, ce n'est pas pour abdiquer entre ses mains la propriété de ses forces et de son travail, sa dignité, ses droits et ses devoirs de chef de famille, mais pour lui demander la juste protection qu'il doit aux faibles contre les abus de la force, de quelque manière qu'elle opprime : protection contre les avidités criminelles qui spéculent sur le besoin pour réduire les salaires, protection contre l'âpre recherche du bon marché dans le travail anormal et souvent meurtrier des femmes et des enfants ; protection contre les exigences excessives qui mesurent avec une sordide économie le repos du travailleur et épuisent prématurément ses forces ; protection contre les manœuvres usuraires qui dévorent son épargne ; protection, enfin, contre tout ce qui tend à le réduire à la condition d'un animal dont on emploie la force et les
184 l'ouvrier chrétien
services, et qu'on abandonne sans pitié à son malheureux sort quand on n'en peut plus rien tirer. — Mais entendez-le bien, Messieurs, cette protection n'est point l'ingérence souveraine et absolue que rêve le socialisme d'Etat, c'est l'exercice d'une autorité légitime qui, chargée de veiller au bien commun, doit réprimer l'iniquité partout où elle la rencontre, surtout dans l'établissement et l'exécution des contrats où la vie de l'homme est engagée autant que sa dignité.
Avec cette juste protection, l'ouvrier chrétien revendique le droit et la liberté de se protéger lui-même par des associations professionnelles. Non pas qu'il veuille recourir à ces intimidations farouches que provoquent et que dirigent des agitateurs prudents, à ces grèves, peut-être légitimes en certains cas, mais toujours dangereuses, dont souffrent la liberté, l'ordre public, les intérêts généraux de la société, les intérêts particuliers des travailleurs, et dans lesquelles les passions surexcitées aboutissent facilement à des actes violents et à de sinistres répressions. Les associations que réclame l'ouvrier chrétien sont de pacifiques unions des droits, des devoirs, des intérêts de tous ; où la justice et la charité
l'ouvrier chrétien 185
règlent les conventions, où les difficultés présentes se résolvent par de consciencieux arbitrages, où l'on prévoit l'avenir, où l'on tient compte des besoins de l'âme autant que des besoins du corps : associations sans autre privilège qu'une liberté largement octroyée, et loyalement protégée ; associations ouvertes à toutes les intelligences, à tous les courages, à toutes les bonnes volontés ; associations qui font des travailleurs et de ceux qui emploient leurs forces une grande famille ; associations qui préviennent les excès du travail, réglementent équitablement sa rémunération, selon le temps et les circonstances, distribuent sagement les repos et favorisent la vie de famille ; associations qui procurent économiquement à l'ouvrier tout ce qui est nécessaire à la vie, la nourriture, le vêtement, le logement, protègent et font valoir son épargne, lui ménagent des ressources pour les jours néfastes du chômage, de la maladie, de l'impuissance et de la vieillesse ; associations qui assurent à ses enfants les grands bienfaits de l'instruction et de l'éducation ; associations qui, fondées sur des principes chrétiens, sont une sauvegarde de la moralité, permettent à la vie religieuse son libre développement, et
186 l'ouvrier chrétien
savent mettre en honneur ces fêtes de l'âme dans lesquelles l'ouvrier échappe à l'oppression du travail, se rapproche de Dieu, et peut songer auprès de lui à l'éternel bonheur qui doit récompenser un jour sa vie laborieuse et souffrante dont il a fait un sacrifice de louange, un sacrifice de justice, un sacrifice d'amour.
Quand ces associations régénératrices du monde ouvrier seront-elles formées?
Il faut que ce soit bientôt, Messieurs, car le socialisme nous menace de près, et l'anarchie se précipite sur ses pas. Le socialisme, sans doute, serait l'écroulement de cette fédération monstrueuse d'appétits triomphants qui, suivant les paroles de l'Encyclique « se sont rendus maîtres absolus de l'industrie et du commerce, ont détourné le cours de la richesse et en ont fait affluer vers eux toutes les sources ». Mais le socialisme victorieux (comme l'a fort bien dit un de nos grands orateurs politiques), le socialisme victorieux ne serait qu'une vengeance, et la vengeance est toujours néfaste. La réforme ouvrière et sociale, sortie de l'Encyclique, doit être une régénération.
Travaillons à cette régénération, en répondant à l'appel de l'ouvrier chrétien.
Il se défie des agitateurs qui lui parlent de
l'ouvrier chrétien 187
ses droits sans lui rien dire de ses devoirs, et qui ne savent pas élever son cœur au-dessus des vulgaires espérances de ce monde. Et cependant, il sent bien que tout seul il ne peut transformer sa condition ; c'est pourquoi il compte sur les classes intelligentes et dévouées qui s'intéressent religieusement à son sort pour le servir et non pour se servir de lui. De généreux efforts ont été faits déjà. Honneur aux grands esprits et aux grands cœurs qui plaident depuis plus de vingt ans la cause de l'ouvrier ! Honneur à ces patrons catholiques qui ont compris les saintes lois de la justice et de la charité, et ont su les appliquer, par le sacrifice, aux familles ouvrières dont ils sont devenus les pères ! Mais il faut généraliser ces efforts et aller de l'avant. Il ne s'agit pas de renier les progrès industriels qui ont transformé les conditions économiques du monde ouvrier, mais de créer, dans ce progrès, une situation des classes laborieuses conforme à la justice et à la charité. 11 ne s'agit pas de supprimer le capital, mais démettre les associations ouvrières en état de lutter pacifiquement et efficacement contre sa tyrannie. Il ne s'agit pas de culbuter les classes de la société, de mettre les pieds à la tête et la
188 l'ouvrier chrétien
tête aux pieds, de confier à des gens ignorants et inexpérimentés la conduite des grandes entreprises qu'ils sont incapables de conduire, mais d'obtenir, d'imposer même, par des institutions intelligentes et équitables, la capitulation des convoitises et des ambitions dont le travailleur est victime , de rapprocher les classes dirigeantes et dirigées dans une communauté familiale d'efforts et d'intérêts.
La société ne sera sauvée que lorsqu'on pourra écrire et lire sur toutes les usines, tous les chantiers, toutes les entreprises industrielles, commerciales et agricoles, cette devise que j'emprunte à nos Livres saints : « Qu'il est bon, qu'il est doux de voir les frères travailler ensemble ! Ècce quam bonum et quam jucundum laborare fratres in unum !