COR UNUMET ANIMA UNA
Telle doit être, mes frères, la devise des époux chrétiens. Si le bonheur est possible en cette vie traversée par tant d'épreuves et déflorée par tant de misères, c'est ainsi qu'ils l'expriment : « Un seul cœur, une seule âme : Cor unum et anima una !
Je ne sais pas comment vivent entre eux ceux qui, sans croyance arrêtée, se contentant d'une honnêteté vulgaire, ne confient à personne les secrets de leur foyer domestique. Sont-ils heureux ? Peut-être. — Mais, dans ces conditions, j'ose le dire, le bonheur est un hasard.
Quant à ces unions mixtes où l'homme n'apporte qu'une âme dépeuplée de toutes les croyances qui avaient honoré et réjoui son
(1) Mariage de M. Etienne de S. et de Mademoiselle Marguerite de K. (St-Pierre de Chaillot, Paris, 9 mai
enfance, tandis que la femme tient à conserver intactes la foi, les vertus et les pratiques chrétiennes, ce sont souvent des unions tristes, cruelles et périlleuses, où les cœurs tendent à se joindre sans s'unir jamais comme ils devraient être unis. Un seul cœur est impossible là où il n'y a pas une seule âme.
Après les premiers enivrements d'une affection toute jeune, l'homme et la femme comprennent qu'ils sont séparés par ce qu'il y a de plus grand, de plus aimable dans les idées et les sentiments.
L'homme n'est chrétien que de nom, il subit son baptême. S'il n'abuse pas de son autorité pour peser sur la foi de sa compagne et contrarier ses pratiques religieuses, s'il n'emploie pas contre elle les armes déloyales du sarcasme et de la raillerie, il la traite avec un dédain insultant comme un être faible à qui il faut pardonner sa religion ; ou bien, ce qui est pire encore, il se montre si bon, si tendre, si rempli de vertus naturelles et d'aimables qualités, que la malheureuse compagne de sa vie a bientôt oublié qu'il lui manque la grâce. Elle se laisse aller à de lâches complaisances et tombe petit à petit dans une méprisable apostasie.
Que si la femme est vaillante dans sa foi et résolue à ne rien sacrifier de sa vie religieuse, il faut qu'elle lutte sans cesse, qu'elle cherche des expédients pour assurer sa liberté, qu'elle porte nuit et jour en son cœur le mortel chagrin de voir celui qu'elle aime le plus au monde, séparé du Dieu qu'elle adore, exposé aux coups de sa justice, sans communication avec le plus intime de son âme.
Enfin, si unis qu'ils paraissent, il y a entre eux un abîme. Ils ne croient pas au même Dieu, ils n'aiment pas le même Dieu, ils n'ont point la même force dans les combats de la vie, point le même refuge dans l'adversité. S'il y a quelque rayon de joie dans leur vie, ce n'est point le bonheur parfait et durable que les époux chrétiens expriment en ces quelques mots : « Un seul cœur, une seule âme ».
Si j'ai touché, mes frères, quelque plaie sensible de vos cœurs, n'en soyez point offensés. J'ai promis à Dieu de profiter de toutes les circonstances qui s'offriraient à mon ministère apostolique, pour rappeler les chrétiens à leur devoir. Or la circonstance qui se présente aujourd'hui, c'est un mariage vraiment chrétien, dans lequel il n'y aura aucune
réserve douloureuse, un mariage dont la devise sera à jamais, je l'espère : Un seul cœur, une seule âme.
Mes enfants, mes amis, vous savez combien je suis heureux de vous unir. Soyez bénis ! vous avez la même foi, vous aimez et servez le même Dieu, le même Christ, le même Sauveur qui va répandre sur vous sa grâce ; ayez confiance, cette grâce demeurera toujours avec vous, et fera de votre union une union joyeuse, aimable, bienfaisante et sainte. Enfants bénis du même Père céleste, vous allez commencer une vie nouvelle. Cette vie pourra être éprouvée par les douleurs qui visitent, hélas ! toutes les familles humaines, mais vous saurez vous en consoler par les épanchements de cette intimité religieuse qui appelle Dieu au partage de nos peines. Vous verrez s'évanouir les charmes de votre jeunesse, mais dans le religieux amour qui unira vos cœurs, vous serez toujours beaux. Vos caractères pourront se toucher sur des points sensibles et délicats, mais vous resterez unis au plus intime de l'âme, la même grâce, la mémo vie divine vous rendra toujours aimables l'un à l'autre. Vous sentirez peut-être quelque défaillance dans le service de Dieu,
mais vous vous soutiendrez mutuellement par ces tendres encouragements et ces pieux conseils que l'amour conjugal sait rendre plus charmants et plus forts qu'ils ne pourraient Pêtre dans une bouche étrangère, lors même qu'elle serait destinée au ministère de la parole de Dieu. Vous prierez ensemble, vous aimerez ensemble, vous vous relèverez ensemble, vous vous nourrirez ensemble du même pain de vie, vous lutterez ensemble, vous souffrirez ensemble. Et si, comme je l'espère, Dieu vous permet de multiplier autour de vous les fruits de votre union, vous voudrez qu'ils vous ressemblent, vous voudrez voir revivre en eux la foi, l'amour et les vertus chrétiennes qui feront de vous à toujours un seul cœur et une seule âme !
Mon fils bien-aimé, la bénédiction que vous allez recevoir tout à l'heure sera le couronnement providentiel des grâces que Dieu vous a faites jusqu'ici. Je me rappelle encore les jours lugubres de votre enfance, pendant lesquels on n'entendait autour du lit où vous alliez mourir que les arrêts inexorables de la science, les cris désespérés et les prières éperdues de vos parents. Un saint que l'Eglise se prépare à honorer d'un culte public
a eu pitié de vous et vous a subitement rendu la vie et la santé (1).
Vous avez noblement et pieusement porté, dans une vie sans tache, le poids de ce miracle qui vous permet aujourd'hui de faire le bonheur de celle que vous avez choisie pour compagne.
Ce n'est pas moi qui devrais vous bénir ; l'éminent et vénérable Prélat, dont vous avez connu la paternelle tendresse (2), eût certainement voulu vous faire cet honneur et vous donner cette joie, si la mort ne l'eût ravi deux ans trop tôt à votre affection. Hélas ! il y a avec lui d'autres absents dont mon cœur a gardé, comme le vôtre, un doux et cher souvenir !
Mais non, je me trompe... personne n'est absent. Je vois auprès de vous, des yeux du cœur, le Prince de l'Eglise, dont vous fûtes le cher petit ami, escorté de votre pieuse mère et de votre charmante sœur, quitter les noces éternelles ; ils assistent à vos noces terrestres et sourient à la fête qu'ils ont préparée.
(1) M. Etienne de S. a été guéri miraculeusement par l'intercession et les reliques du Ve Jean-Baptiste de la Salle. Ce miracle est mentionné dans la bulle de Béatification.
(2) Le Cardinal de Bonnechose, archevêque de Rouen.
L'épouse que Dieu vous donne est le fruit de leurs prières et le présent de leur céleste patronage.
Mademoiselle, vous pouvez être fîère d'épouser cet enfant des bénédictions de Dieu, et moi, je vous remercie d'avoir bien voulu être sa récompense. Vous apporterez à son foyer, avec l'honneur, la considération, les traditions chrétiennes de votre famille, les avantages d'une excellente éducation, les goûts simples qu'il désire, les grâces de votre personne, les charmes de votre caractère, l'émulation de vos vertus, l'amour fidèle et dévoué qui doit réjouir son cœur, et compenser par les douceurs d'une intimité pleine de repos, les douloureuses années qu'il vient de traverser. Ensemble vous fonderez une nouvelle famille chrétienne où Dieu sera connu, aimé et servi comme il veut l'être par ceux qu'unit la grâce de son Fils Jésus-Christ.
J'ai dit. — Maintenant, mes enfants, laissezmoi vous bénir. Avec la grâce de Dieu, je vais mettre tout mon cœur de père et d'ami dans la bénédiction de mes lèvres et de mes mains sacerdotales. Que la bénédiction de Dieu descende sur vous riche et féconde, non seulement comme celle qui unit Abraham et Sara,
Isaac et Rébecca, mais comme celle qui unit Jésus-Christ et son Eglise. Femme, soyez à ce Christ qui vous donne son nom, son honneur et sa vie. Christ, soyez à cette épouse qui vous donne ses grâces, son amour et son dévouement. Enfants, soyez par la grâce de Dieu <( un seul cœur et une seule âme : Cor unum et anima una ».