M. l'abbé Bonnet
curé. L'un d'eux, le plus vieux, montrant ses cheveux blancs, s'écrie : — « Envoyez -moi, ce Monseigneur, aussi bien je dois finir dans « quelque temps, la mort n'a pas beaucoup à « gagner avec moi. » — Il obtient la préférence. Huit jours s'écoulent, le Père Burget n'est plus. Même enthousiasme quand il s'agit de le remplacer, mais si le malheureux qui lui succède est épargné dans son corps, son âme, épouvantée par les coups de la mort, succombe, et bientôMl ne répond plus au deuil qui l'entoure et l'assiège que par un rire insensé. Dieu l'a guéri depuis pour le récompenser de son courage, et sa main miséricordieuse a daigné conserver les deux prêtres qui vinrent clore par leurs souffrances ce drame lugubre de destruction.
Remarquez, mes frères, qu'il ne s'agit ici que d'une seule province, et que je glane dans un champ d'amour déjà plusieurs fois moissonné ; toutefois ce que vous venez d'entendre suffit pour vous faire connaître le plus soumis, le plus dévoué, le plus héroïque des clergés.
Comment cette prodigalité de merveilles issues de la charité serait-elle demeurée inef-
ficace? — Les orphelins les premiers en ont
recueilli le bénéfice. Leur histoire ne date que
d'hier et cependant il est aisé de voir que la
grâce de Dieu modifie déjà leur nature ingrate.
La charité catholique, dont ils sont ensemble
les témoins et l'objet, les pénètre sans qu'ils
s'en doutent, les émeut et les sollicite au bien
et à la compatissance, vertu ignorée du cœur
arabe. Je n'en donnerai qu'une seule preuve.
Les orphelins cle Tagaste se promenaient
dans la campagne conduits par le curé même
de Souk-haras. Au milieu cle leurs joyeux
ébats, ils rencontrèrent une femme arabe et
son enfant. La mère était morte cle faim et
l'enfant, l'œil éteint, respirait encore sur son
sein refroidi. Le vénérable curé s'approcha,
et voulant sonder le cœur des pauvres petits
dont il était devenu le père — ■ : « C'est fini,
« dit-il, la mère est morte, l'enfant va mourir
« tout à l'heure. Allons plus loin et oublions
(c cette triste rencontre. » — Mais les enfants
stupéfaits le regardent avec des larmes dans
les yeux. — « Bon Père, disent-ils, bon Père, tu
« nous as sauvés, et tu vas laisser là cet enfant !
« Tiens, regarde, il respire encore. » — Puis
joignant leurs petites mains. — « Oh! nous « t'en supplions, sauve notre frère. » — Tout ému, tout radieux, le curé prend l'enfantdans ses bras, et Tagaste vit ce jour-là une entrée triomphale que n'égalèrent jamais celles des conquérants.
Les enfants sont touchés, les vieux Arabes eux-mêmes ne résistent pas. Peu à peu gagnés par la charité chrétienne, beaucoup d'entre eux demandent qu'on élève leurs fils, bien qu'ils ne soient pas orphelins. Par cette abdication delà puissance paternelle ils reconnaissent enfin que nous sommes clignes d'être leurs maîtres.
Cependant, mes frères, à moins d'une de ces grâces exceptionnelles que Dieu n'accorde qu'à ceux qui n'ont plus d'autres ressources, il ne faut pas espérer que l'Arabe, arrivé à l'âge d'homme, puisse devenir jamais un colon sérieux et un chrétien sincère. L'Arabe fait a trois haines au cœur : la haine du nom français, la haine du travail, la haine du christianisme et de sa morale. Par le spectacle de notre charité nous pourrons, sans doute, nous imposer à son estime et obtenir de lui des ser-
vices ; l'oracle du prophète sera accompli. « Ex ore infantïum et lactentium perfecisti « laudera propter inimicos tuos. ut destruas « inimicumet ultorem: Vous avez, ô Seigneur, a tiré votre parfaite louange de la bouche des « enfants pour toucher vos ennemis, faire « tomber leur haine et éteindre leur soif de « vengeance. » Mais créer dans le cœur de l'Arabe des élans sympathiques, l'entraîner avec nous dans le rude labeur d'une colonisation, lui faire goûter une morale austère, ennemie des débauches de l'Islam, il n'y faut pas compter. Le vieux lion, s'il se tient tranquille à nos portes, tournera toujours ses naseaux inquiets au vent du désert. Les lionceaux seront plus dociles, tout nous le fait espérer ; aussi l'œuvre des orphelinats, qui n'avait d'abord pour but que de sauver d'une mort certaine des enfants sans famille et sans asile, est-elle promptement devenue une œuvre de complète transformation, dont je ne puis donner que brièvement le programme pour terminer ce trop long discours.
Préparer une génération amie de la France, parce qu'elle lui devra la vie et tous les biens ;
une génération laborieuse, accoutumée de bonne heure au travail des champs, aux intrépides et patients efforts du colon luttant contre les forces ennemies qui lui dérobent les trésors d'un sol, le plus fertile qui soit au monde ; une génération chrétienne, enfin, familiarisée avec le dogme et la morale catholiques, abhorrant le fatalisme musulman , la multiplicité des femmes, la fraude, le vol, la colère, la vengeance, l'assassinat; voilà, mes frères, le but que poursuit, dans les orphelinats arabes, le clergé d'Algérie, but éminemment patriotique, civilisateur et religieux. L'œuvre sera couronnée quand, unis par le mariage chrétien, les orphelins et les orphelines constitueront sur une base régulière la famille en Algérie ; quand chacun des petits ménages, béni cle Dieu, habitera sa chaumière et cultivera son champ ; quand, dégoûté cle la vie d'aventure , l'Arabe , familiarisé graduellement avec la propriété individuelle , deviendra un colon sérieux, un fils de la France et de l'Église.
Verrons-nous cette transformation? — Je n'en sais rien, mes frères. Mais qu'importe;
la charité ne demande pas à jouir, elle veut créer ; ses mains s'ouvrent pour l'avenir, si lointain qu'il soit, pourvu qu'elle y voie des espérances en accord avec les desseins de Dieu. Or c'est le dessein de Dieu que les nations chrétiennes transforment les nations barbares ; c'est le dessein de Dieu que la France conquérante étende le règne de Jésus-Christ ; c'est le dessein de Dieu que, à ce cri parti de nos rivages : — Sentinelle, où en est la nuit ? Custos quid de nocte * ? — mille voix répondent des rivages de l'Algérie : — Le peuple qui marchait dans les ténèbres a vu une grande lumière : Populus qui ambulabat in tenebrisvidit lucem magnam s. Le Christ est vainqueur, le Christ règne, le Christ est maître : Christus vincit, Christus régnât, Christus imper at ; — c'est le dessein de Dieu que la Méditerranée devienne la route animée d'une France nouvelle, et qu'en abordant la côte africaine nous puissions crier encore : France ! France ! Patrie ! Patrie ! C'est le dessein de Dieu que vos