Marc, cap. vi
Je la vois d'ici, mes frères, cette tête auguste dont vous avez l'honneur insigne de vénérer les restes sacrés ; je la vois d'ici, pâle et sanglante, sur le plateau du bourreau ; je la vois et j'entends sortir cle ses lèvres blêmies par la mort ce cri redoutable : Non licet ! — 0 Jean ! 0 apôtre ! 0 martyr ! Ces deux mo ts suffisent à la récompense du discours que je fais en votre honneur, si vous les gravez ineffaçablement clans mon cœur, si vous faites de moi et de tous les prêtres qui m'écoutent, et qui sont comme moi de la lignée des apôtres, si vous faites de ces jeunes gens qui se préparent au sacerdoce des hommes libres. Plus que jamais, nous avons besoin de cette sainte audace que rien n'épouvante, ne déconcerte, n'étouffe. Pendant qu'on se prosterne devant les crimes heureux glorifiés, il faut que, debout au centre du monde déshonoré, nous ayons le courage de crier : Non licet ! cela n'est pas permis. Aux oppresseurs cle la vérité, aux persécuteurs du droit. Non licet ! A l'orgueil et à ses insolences. Non licet ! A l'égoïsme et à ses duretés. Nonlicet! A la cupidité et à ses rapines. Non licet ! A la chair et à ses débau-
ches. Non licet ! Au luxe et à ses excès. Non licet ! Aux hypocrites travestissements de la vertu. Non licet! A l'hymen sacrilège de l'esprit mondain et de l'esprit évangélique. Non licet ! A tous les vices fussent-ils couronnés. Non licet ! 0 cieux! 0 terre! 0 monde! Écoutez-moi. Si un jour mon cœur lâche et ma bouche timide n'osaient plus faire entendre une parole libre : Eh bien, que Dieu me traite sans pitié, qu'il frappe et couvre de sillons sanglants mes épaules d'esclave, et qu'il ne m'écoute plus quand je demanderai merci.
Ma part est faite, mes frères, mais n'y aurat-il rien pour vous dans ce discours ? Après avoir admiré le plus grand des fils de la femme, ne prendrez-vous pas auprès de lui une leçon ? Elle s'offre d'elle-même, car elle est contenue dans les paroles par lesquelles le Sauveur termine l'éloge de Jean-Baptiste : « Qui autemminor est in regno cœlorum major « est illo : Celui qui est le plus petit dans le « royaume des cieux est plus grand que lui. » Le royaume des cieux c'est l'Église dont vous êtes les enfants, l'Église pleine du sang, des mérites, des grâces, de la personne même de
Jésus-Christ, l'Église où Ton reçoit chaque jour des faveurs divines que Jean-Baptiste eût enviées. Oui, le plus petit des chrétiens est plus grand que lui, car n'y eût-il que cela, c'est assez : Celui que Jean-Baptiste montrait du doigt, le plus petit des chrétiens le porte dans son corps et dans son âme, le plus petit des chrétiens peut dire, non plus en regardant au dehors, mais en regardant en lui-même et en pressant ses mains émues sur son cœur honoré de la présence réelle et substantielle du Verbe incarné : Voici l'agneau de Dieu ! Voici Celui qui enlève les péchés du monde! Ecce agnus Dei ! Ecce qui tollit peccata mundi ! Quelle grandeur! N'épuisez donc pas toute votre admiration pour le prophète et l'apôtre dont je vous ai parlé, gardez-en pour vousmême, et sachez que vous devez répondre à votre grandeur par les combats et les œuvres d'une vie sainte. « Depuis les jours de Jean- Baptiste le royaume des cieux souffre violence, a dit le Sauveur : A diebus Joannls Bapiista? regnum cœlorum vim patltur1. » Dieu vous
\. Matth , cap. XI, 13.
attend dans la lutte. Ne comptez pas sur ses dons si vous êtes lâches, car l'honneur qu'il vous fait se mesure sur l'honneur que vous vous faites à vous-mêmes en combattant les bons combats de la vertu. Soyez grands par vos efforts, si vous voulez être grands par la grâce, jusqu'à ce que vous soyez grands par la gloire, que je vous souhaite.
Ainsi soit-il.
Prêché dans l'église de la Madeleine, à Paris, (juillet 1890.
Dimissa sunt ei peccata multa quoniam dilexit multum.
(Luc, cap. vu, 47.)
Mes Frères,
Deux femmes nous apparaissent aux origines de la rédemption, comme deux types représentant la part que doivent prendre les âmes à ce grand mystère. L'une, vierge et mère immaculée, consent à souffrir avec son fils crucifié, et, ainsi, elle représente les âmes innocentes qui concourent avec le Sauveur à l'expiation générale des fautes du genre humain ; l'autre, souillée de tous les vices et abreuvée de honte, pleure et se repent au pied de la croix, et, ainsi, elle représente lésâmes pécheresses appelées à recevoir l'efficace de la rédemption. Vous
connaissez la première femme, son nom béni est clans vos cœurs et sur vos lèvres ; la seconde, vous l'avez devinée, c'est Marie-Madeleine, d'abord pécheresse publique, puis amie préférée du Sauveur. Dieu l'a choisieà dessein, dans la publicité du désordre et du déshonneur, pour mieux exprimer en elle la souveraine vertu de l'oeuvre de salut qu'il est venu accomplir, et, à cet effet, il Ta réhabilitée avec un tel éclat qu'on peut l'appeler, en vérité, un prodige de pénitence et de miséricorde. Ce prodige s'offre naturellement aujourd'hui à nos considérations et peut se décomposer ainsi :
Marie-Madeleine, malgré le monde et malgré ses passions, a rendu à Dieu par sa pénitence tous les biens qu'elle lui avait ravis par le péché.
Dieu, pour confondre le monde et encourager les pécheurs, a rendu à Madeleine tous les biens que le péché lui avait fait perdre.
Ces deux propositions partageront mon discours.
A deux milles de Jérusalem, sur le versant oriental du mont des Oliviers, se cache un petit bourg composé de masures qui seraient tristes si le soleil d'orient n'égayait leurs murs délabrés. Au milieu de ces masures, gisent les ruines d'une maison jadis opulente que l'on appelait le château : C'est Béthanie. Là, naquit Marie-Madeleine, petite sœur d'un homme et d'une femme que l'Évangile a immortalisés comme elle. Lazare, Marthe, Marie- Madeleine, heureuse et sainte famille où se fit sentir, plus que partout ailleurs, la merveilleuse vertu de Celui qui passa en faisant le bien. Il y fut attiré par le mal suprême qu'il venait guérir, le péché, et celle qu'il y aima le plus ce fut la pécheresse Marie-Madeleine. Nous ne savons rien cle son enfance. Les plus vieux auteurs la prennent à l'heure où s'épanouit la beauté funeste qui fut la cause de ses fautes. Elle était, disent-ils, d'une taille à la fois élégante et majestueuse. Plus belle
qu'un diadème royal, sa riche chevelure couronnait sa tête un peu hautaine, sous l'ombre de ses longs cils, ses yeux lançaient des éclairs d'amour et de joie, sa bouche gracieuse semblait faite pour sourire, et ses traits charmants exprimaient, avec franchise, la vivacité de son esprit, la tendresse de son cœur, la douceur de son caractère, douceur extrême qui la disposait, hélas! à toutes les faiblesses.
Elle eût eu besoin d'une garde sévère et d'une forte protection, pour empêcher de se corrompre les dons qu'elle tenait de la nature; malheureusement, elle fut orpheline de bonne heure. Un peu gâtée, peut-être, par ses aînés Marthe et Lazare, premières victimes de sa beauté et de ses grâces, elle se laissa trop facilement enivrer par les louanges et les flatteries que le monde prodigue à ceux qu'il veut attirer à sa vie déréglée.
Comment devint-elle maîtresse du château de Magdalum d'où elle prit son nom de Madeleine? Fût-ce le prix de ses coupables complaisances, ou bien la dot du jeune et brillant seigneur qu'elle épousa, comme le pense saint Augustin ? — Je penche vers ce dernier sen-
timent. Autant il me répugne de ne voir en elle qu'une fille vaniteuse et légère, donnant des craintes pour sa vertu, sans jamais outrager le devoir par des actes criminels, autant il me répugne de croire qu'elle descendit jusqu'à l'abjection des amours vénales. L'Évangile l'appelle une pécheresse. Erat in civitate peccatrix. C'est bien assez.
Elle était pécheresse! Devenue veuve et libre, elle fut promptement infidèle au souvenir de celui qui l'avait aimée d'un amour légitime. Le monde lui disait de ne pas ensevelir ses charmes dans un deuil inconsolable ; elle écouta le monde. Le château de Magdalum fut transformé bientôt en une cour où trôna sa beauté superbe, entourée d'adorateurs qui, racontant partout ses folles joies, son amour du luxe et des festins, ses légèretés, ses audaces, ses faiblesses, ses complaisances, lui firent sa réputation de pécheresse. Près de Magdalum, dit un vieux commentateur, est un lieu qu'on appelle Vallée des Colombes, quelle dérision! Sept démons y avaient établi leur empire.
Madeleine était pécheresse! Erat in civitate peccatrix. Elle avait vingt-deux ou vingt-cinq i 10
ans, lorsqu'un jour, clans le bruit d'une conversation folle où l'on échangait les nouvelles du dehors, elle entendit parler d'un prophète puissant en œuvres et en paroles qui agitait le p3uple et inquiétait les princes de la synagogue. Femme autant qu'on peut l'être, c'està-dire curieuse et avide d'émotions, elle n'eut plus de repos qu'elle n'eût vu et entendu le prophète. Elle le cherche, elle l'aperçoit au milieu de la foule, elle arrive devant lui agitée, bruyante et toute prête à la critique. Son œil hardi ose désirer la rencontre du regard divin que Jésus promenait sur le peuple assis autour de lui. Cette rencontre eut lieu. Mais quel coup de miséricorde et cle bonté! Au lieu d'écraser la pécheresse par un regard plein de mépris et de colère, Jésus pendant un instant, un seul instant, fixe sur elle un œil si limpide et si profond, si triste et si doux, si suppliant et si dominateur, que la pauvre Madeleine sent frémir tout son être, et tomber comme foudroyée sa coupable audace. Elle écoute anéantie la voix harmonieuse qui raconte les miséricordes du Père céleste et la tendre sollicitude de Celui qu'il a envoyé à la
recherche des brebis égarées de la maison d'Israël. Elle voit la profondeur du gouffre où sa vie est plongée, elle se sent soulevée par une main mystérieuse qui l'invite à la confiance. Elle a honte, elle a peur, elle se rassure, elle espère. Jésus n'est plus là, quand elle se relève navrée et le cœur plein de larmes.
N'amoindrissons pas, mes frères, cette noble et forte opération de la grâce divine. Ne disons pas, avec des auteurs trop humains, que Madeleine, sensible à tout ce qui frappait son imagination vive et exaltée, son cœur tourmenté d'ardentes passions, fut ravie de la beauté du Sauveur et séduite par les charmes de son regard et cle sa voix. Sans doute, la très sainte humanité de Jésus-Christ était douée d'une beauté incomparable; mais il n'était point permis à la nature de s'y arrêter avec complaisance; elle ne charmait que pour ouvrir un prompt accès à la grâce qui s'échappait de sa divinité.
Cette grâce Madeleine l'emporte en son cœur, comme un germe sacré qui doit se développer clans la crise du repentir. Elle est touchée, mais elle n'est pas encore vaincue. Rentrée chez
elle, elle y rencontre le monde, et son faste, et sa mollesse, et ses cruelles exigences, et ses impitoyables menaces. Ne s'est-elle pas donnée à lui? Esclave de ce tyran, proie de ce vautour, comment secouera-t-elle son joug? Comment s'échappera-t-elle de ses griffes? Mille voix perfides et moqueuses lui rappellent son passé et lui chantent les tristesses de son avenir. « 0 belle Madeleine ! si heureuse et si fêtée ! Toi aussi, tu te laisses troubler comme le petit peuple par les paroles d'un rêveur, et pour cela tu vas renoncer à tes joies et à tes plaisirs. Laisse aux pauvres et aux vieillards les tristes pensées, et garde-nous ton opulente et radieuse jeunesse. Ne change pas notre amour en haine, et nos adorations en mépris pour ta folie. Que dira-t-on si tu quittes ta noble cour pour ce fils d'ouvrier? N'entends-tu pas déjà les railleries cle toute la ville et ce cri terrible qui partout te poursuit : Folle! Folle! Folle! i>
Eh bien soit : Madeleine passera pour folle s'il le faut, mais déjà elle ne veut plus du monde. Elle le chasse cle ces appartements somptueux qui, trop longtemps, lui donnèrent une honteuse hospitalité. Tous les bruits s'a-
paisent autour d'elle, et, dans ces lieux discrets où elle entendit murmurer à son oreille tant de douces et flatteuses paroles, elle est seule, seule avec les sévères pensées qui la tourmentent. — Seule, pas encore : car les sept démons, maîtres de sa vie, se dressent tout à coup devant elle pour l'arrêter sur le chemin de salut, où la précipite la grâce de Dieu. Fatale logique du désordre et de l'iniquité! Le vice odieux qui déshonore notre chair et opprime notre esprit n'est jamais seul, il lui faut une nombreuse compagnie. L'orgueil avide de louanges et d'adorations, la paresse ennemie du travail, la sensualité toujours à la recherche de ce qui flatte le goût jusqu'au rassasiement, jusqu'à l'ivresse, préparent, allument, attisent le feu terrible de la volupté; et elle-même enfante les sombres jalousies, les colères cruelles, l'amour effréné du luxe et de la richesse. Madeleine n'avait que trop obéi à toutes ces passions, et maintenant qu'elle se révolte contre elles, elle se sent pressée et comme étouffée dans leurs embrassements désespérés. Quoi donc, plus d'hommages pour ses charmes! plus d'esclaves à ses pieds, plus
de domination altière sur la foule humiliée de ses courtisans, plus de longues heures pour les voluptueuses rêveries, plus de parfums, plus de fleurs, plus de chants, plus de festins, plus de rires, plus de jeux, plus d'amour, plus de plaisirs! Tout cela va passer à d'autres moins belles qui seront fîères de la défaite d'une rivale. Il faudra rester seule au milieu d'un luxe inutile, seule dans ce château clépeuplé dont chaque objet rappelle un amour et un bonheur. Que faire de son temps? Que faire de sa richesse? Que faire de sa beauté? Que faire de sa jeunesse? 0 Madeleine! Madeleine! auras-tu le courage d'affronter l'isolement, et la pitié dédaigneuse, et le mépris insultant? Attends, ô folle! Attends que ta jeunesse soit toute effeuillée, attends que la neige soit tombée dans ta noire chevelure, attends que la lumière de tes yeux soit éteinte, attends; les jours de l'homme sont courts, on ne cache les fleurs que lorsqu'elles se flétrissent. Attends !
Mais Madeleine ne veut pas attendre. Plus la crise de ses passions est terrible, plus elle s'indigne de se voir si honteusement misérable.
La grâce qui l'a touchée s'accroît en proportion des efforts qu'elle déploie dans le combat. L'œil de Jésus est toujours fixé sur son âme, « il la navre, dit un pieux auteur, il l'attire, il en fait un être nouveau, en dehors de la faiblesse humaine1. »
C'est fini. Elle se lève, cette vaillante femme, l'âme et les mains pleines des dépouilles qu'elle vient d'arracher au monde et à l'enfer. Voulant rendre à Dieu tous les biens qu'elle lui a ravis par le péché, elle demande où est Jésus, et apprenant qu'il est dans la maison de Simon le pharisien, elle y court, afin de s'enlever à elle-même, par l'éclat d'une pénitence publique, tout espoir de retour vers sa vie criminelle.
Nous sommes arrivés, mes frères, à l'événement typique dont toute la vie de Madeleine n'est que le merveilleux développement. Jésus est à la table d'un clés princes de la synagogue. Il n'y vient pas chercher le plaisir grossier des mets qu'on lui sert, mais un breuvage délicieux pour son cœur, les larmes de pénitence, car,