‹ Discours et panégyriquesChapitre 70 sur 86 · Luc, cap. vu · texte numérisé non relu

Luc, cap. vu

dans de criminelles tendresses, elle le ramène avec violence vers Tunique objet qui soit digne de son amour. Ce Dieu dont elle attend la miséricorde, elle l'aime avec une passion aussi forte qu'elle est pure, et désormais elle n'aimera plus que lui. Sa douce image, imprimée en son âme sur les images effacées de ses anciennes idoles, brille entourée d'une unique et fervente adoration. Jésus voit ce mystère, il le proclame : « Beaucoup de péchés lui sont remis, dit-il, parce qu'elle abeaucoup aimé : Quoniam dilexit multum. » Elle a beaucoup aimé, à ce point que Celui qui sait tout ce qui doit arriver ne doute plus de sa persévérance, et qu'il s'abstient de lui dire comme aux autres pardonnes : « Ne péchez plus. »

Comment pécherait-elle encore? — Elle vient d'immoler à Dieu tous les biens extérieurs dont elle a abusé. Sa beauté superbe est prosternée dans le deuil et l'humiliation. Ses yeux hardis qui lançaient des éclairs de joie et de volupté, ses yeux fascinateurs dont la lumière enveloppait, comme d'un réseau invisible, les esclaves de son amour, ses yeux se voilent d'un nuage qui tombe en pluie amère sur les pieds du

Sauveur ; ondée sacrée du repentir, déjà pure en sa source, purifiée encore par l'attouchement de la sainteté même. Pour répondre à cette amoureuse libation des larmes, que les êtres les plus aimés n'ont jamais connue et dont un Dieu seul était digne, Madeleine invente un hommage étrange autant que sublime. Elle dénoue et laisse tomber sa magnifique chevelure, et de la couronne tant admirée de ses cheveux elle fait un voile dont elle se sert pour essuyer les pieds humides de son nouveau maître, comme si elle ne pouvait expier que par le plus bas des offices la vaine gloire dont la nature l'avait parée,

« Cela fait, dit un de ses plus éloquents panégyristes, elle approche des pieds du Seigneur ses lèvres déshonorées et les couvre de baisers qui effacent l'impression de tous ceux qu'elle a donnés et qu'elle a reçus1. » Puis elle penche le vase d'albâtre qu'elle avait rempli de parfums précieux, elle en répand la liqueur par-dessus ses larmes et ses baisers, et ainsi elle immole tous les raffinements de

sa vanité et cle sa délicatesse, en même temps qu'elle symbolise la généreuse offrande de sa richesse, désormais consacrée à Celui qui la possède elle-même tout entière.

Madeleine pénitente appartient à Jésus- Christ par la foi, par l'amour, par le sacrifice. La scène que je viens de décrire est un thème sacré dont sa vie n'est plus que le plus vivant commentaire. Partout elle suit son Sauveur pour recueillir ses saintes paroles. Elle l'aide de ses biens, elle le précède aux lieux où il doit se reposer pour lui préparer une douce hospitalité, elle le reçoit dans sa demeure, elle est à lui jusqu'à la mort.

Trois années ont passé sur sa tête, quand arrive l'heure lugubre cle la passion. Oh comme elle est changée ! Nous ne la voyons d'ordinaire que dans un tableau fait par l'imagination, qui nous la représente sous les traits les plus faux. Nous prêtons à son cœur toutes les faiblesses de notre cœur, à son amour toutes les mollesses de notre amour. Nous nous imaginons je ne sais quelle belle et forte femme régénérée par une passion pure, et faisant éclater à la mort de

l'homme qui l'a retirée de l'abîme de ses hontes une douleur insensée.

0 mondains ! quand cesserons-nous de souiller l'Évangile par nos idées et nos rêves malsains? Madeleine aime son Jésus, c'est vrai, mais si purement qu'on peut appeler son affection céleste et divine. « Elle est douée d'un amour si parfait, dit saint François de Sales, qu'après la Sainte Vierge, elle est celle qui aime le plus Notre-Seigneur; si bien que l'on peut dire qu'elle l'aimait autant ou plus que les séraphins ; car quoiqu'il soit vrai que ces purs esprits ont un amour très parfait, néanmoins ils l'ont sans peine et le conservent sans craindre de le perdre ; mais cette sainte l'a acquis avec beaucoup de travail et de soin, et Ta conservé avec crainte et sollicitude. »

C'est par la pénitence qu'elle purifie et conserve son amour ; et de cette pénitence elle porte en toute sa personne les traces austères. La belle et fière Madeleine n'est plus, c'est maintenant une femme simple, modeste, triste, recueillie, couverte comme le peuple d'humbles vêtements. Les jeûnes l'ont pâlie, les souffrances du repentir l'ont ravagée. Au jour de

la passion du Sauveur elle est effrayante à voir. Sa robe souillée, ses longs cheveux dénoués et pendants sous son voile humide et déchiré, sa douleur, ses cris attirent sur elle l'attention de la populace qui l'insulte et crie après elle : La folle ! la folle ! voici la folle de Magdalum !

Oui, elle est folle! folle de terreur, d'amour et de repentir. Insensible à tous les outrages, tant elle est absorbée dans sa douleur, elle s'attache aux pas de son bien-aimé, elle monte avec lui au Calvaire, elle embrasse la croix, elle éclate en sanglots et en amoureuses plaintes, elle se tord de désespoir, elle veut mourir. C'est moins sur les souffrances de r homme-Dieu qu'elle pleure que sur ses propres péchés, pour lesquels il est broyé par la justice divine. Mon Dieu ! mon Jésus ! s'écriet-elle, pitié! pitié! je vous en prie; c'est moi qui vous fais mourir, faites-moi mourir avec vous. Mais Jésus ne l'écoute pas. Il expire et Madeleine éperdue crie toujours : Pitié ! pitié! faites-moi mourir.

Revenue à elle-même, et prenant conscience de son malheur, elle se prosterne, saisit d'une

main crispée une poignée de terre trempée du sang de son Maître et l'emporte dans un pli de son voile.

Où ira-t-elle avec cette terre sanglante ? Dans un lieu qui sera pour elle le calvaire où se consommera l'expiation de ses fautes. Sous le beau ciel de la Provence, non loin de la Méditerranée, il est une montagne aride au sein de laquelle les convulsions de la nature ont creusé une grotte profonde. Sur son sommet et à ses pieds, le désert, mais, sur ses flancs plus heureux, une forêt sombre et sacrée que n'a jamais touchée la main des hommes. Les grands arbres y enlacent leur feuillage et chantent, agités par les vents, de plaintives élégies. Les vieux troncs plient et tombent sous le seul faix des ans, et leurs cadavres couverts d'une mousse blanche, couchés au milieu des jeunes, pousses qu'ils ont euxmêmes semées, remplissent ces lieux d'une mystérieuse horreur. C'est bien là la patrie des gémissements et de l'amour inconsolable. C'est là aussi que nous retrouvons, après quelques années, Madeleine blessée par la mort de Celui qu'elle aime à l'endroit de son

âme qui fut le plus coupable. Je ne vous raconterai point ses jeûnes, ses veilles, ses privations, ses pleurs, ses regrets, ses désirs, ses effroyables souffrances qui remplirent trente années de solitude et d'exil. Mais, après ces trente années, n'est-ce pas, elle pouvait bien dire à Dieu : Mon Dieu, je vous avais tout pris par le péché, je vous ai tout rendu par la pénitence; maintenant je remets mon âme entre vos mains.

Madeleine fut généreuse clans sa pénitence; mais Dieu ne le fut pas moins dans sa miséricorde. Voyons comment, pour confondre le monde et encourager les pécheurs, il a rendu à Madeleine tous les biens que le péché lui a fait perdre.

Le monde, mes frères, fait tout ce qu'il peut pour perdre les âmes, et après les avoir perdues, il les maltraite ou les abandonne. Voyez par quels ingénieux artifices il prépare

la chute de la femme, plus faible et plus accessible à ses séductions. Il s'applique à éloigner d'elle ou à endormir ceux qui doivent veiller sur son enfance et la diriger. Pour satisfaire la curiosité dont les jeunes cœurs sont tourmentés, il leur donne en pâture de redoutables confidences, qui préviennent ou remplacent les discrets enseignements de l'autorité et cle l'amour maternels. Il apprend l'oubli de la pudeur, dans des excentricités ridicules et des nudités païennes, il encense les grâces fragiles et la beauté passagère que l'Écriture appelle vanité et tromperie : Fallax gratta et varia pulchritudo1 , il divinise la chair et lui dit sur le ton d'une religieuse admiration : je t'adore. La femme, hélas! se laisse enivrer par ces mensonges, elle succombe et sa chute consommée, le monde en abuse lâchement. La femme déchue est son esclave, il l'enferme dans un cercle étroit dont elle ne doit pas sortir. Plein de complaisance pour sa folle vie, il devient impitoyable pour son repentir, il l'accuse, il la méprise, il la maudit,

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