Ventura
mystère qui doit réjouir la terre et les deux. Chassée par la persécution des lieux que son cœur ne voudrait jamais quitter, elle est investie d'un ministère sacré, auprès d'un peuple particulièrement destiné par la Providence à devenir, comme elle, l'objet des prédilections divines. Les rivages de ce beau pays, qui devait s'appeler la France très chrétienne, étaient clignes de recevoir cette grande apôtre et tous ceux qui, dans sa compagnie, avaient été honorés de l'amitié du Sauveur. C'est là que la terre fut témoin des dernières joies de Madeleine, c'est là que se préparèrent pour elle d'éternels et incomparables honneurs.
Marie-Madeleine, après avoir pendant quelques années évangéliséla Provence, se retira à la Sainte-Baume. Ce fut son Calvaire, comme je vous l'ai dit ; ce fut aussi son Thabor. A la colombe qui gémissait dans les cavernes du rocher, le bien-aimé ne voulut pas ne laisser que des regrets et des larmes. Il députa vers elle ses anges qui, sept fois par jour, la transportaient sur les sommets ardus d'où l'on découvre la mer et d'où l'on voit mieux le ciel. A la mer, Madeleine envoyait son cœur, comme
pour retourner, bercée sur les flots azurés, aux lieux si pleins pour elle de chers souvenirs. Du ciel, elle attendait la visite de son bien-aimé. Et Jésus venait, plus doux, plus aimable, plus tendre qu'aux jours de sa vie mortelle, versant à grands flots dans son âme les consolations qui seules pouvaient lui faire attendre le jour de l'éternelle et inséparable union.
Ce jour arriva, après trente années d'exil. Par une radieuse matinée d'été, les anges vinrent en foule autour de la grotte où Madeleine était couchée, et d'une voix harmonieuse ils chantèrent : « L'hiver est passé; l'orage s'en va; levez-vous, hâtez-vous, ô bien-aimée, et venez. » Puis, portant en triomphe la chaste amante du Sauveur sur le bord de la voie romaine où l'attendait saint Maximin, ils assistèrent à sa dernière communion, entendirent son dernier soupir, et prirent sa belle âme pour l'emporter aux cieux.
Le corps de Madeleine restait sur le chemin, immobile et tellement consumé par la pénitence qu'il était devenu comme transparent. Saint Maximin l'emporta pieusement, et commença, en son honneur, ce culte presque sans
égal que les siècles nous ont transmis. Les ravages des nations barbares ne purent faire oublier celle à qui Jésus avait promis, malgré ses fautes, les perpétuels hommages de l'humanité chrétienne. Elle sortit plus glorieuse et plus aimée du secret où la tenait cachée la terreur des peuples. C'était au treizième siècle. Un ordre d'apôtres et de pénitents, l'ordre des Frères-Prêcheurs, naissait clés entrailles déchirées de l'Église. Ce fut à lui qu'on confia la garde du tombeau de Madeleine et des lieux sanctifiés par sa pénitence et ses visions. Une basilique superbe s'éleva, comme une châsse immense, au-dessus des restes de l'amie du Sauveur. Les empereurs, les rois, les princes, les évêques, les prêtres, les religieux, les bourgeois, les pauvres gens y vinrent en foule. Le désert de la Sain te- Baume entendit la voix d'une infinité de pèlerins qui chantaient la gloire de la pécheresse réhabilitée par l'amour pénitent. Notre siècle, mes frères, a payé son tribut a cette gloire. Il y a dix ans, à pareille époque, sept évêques remettaient entre les mains des fils ressuscites de saint Dominique le magnifique reliquaire qui contenait les pré-
cieux restes de sainte Madeleine. Quand sa sainte tête fut montrée au peuple, l'enthousiasme éclata comme un orage, et des milliers de voix chantèrent : Sancta Maria-Magdalena, ora, pro nobis. Jésus continuait à sa douce et chaste amie les largesses de sa miséricorde et de son amour.
0 Madeleine! j'ai uni mes hommages à ceux des générations qui m'ont précédé dans la foi de Jésus-Christ et la vénération de vos vertus, j'ai baisé votre chef sacré, j'y ai adoré la trace ineffacée des doigts de votre bien-aimé, j'ai gravi les sentiers qui ont meurtri vos pieds, je me suis prosterné sur la roche nue où gisait votre corps exténué par la pénitence, j'ai pleuré là où vous avez pleuré et je vous ai demandé une grâce que je vous demande encore aujourd'hui pour tout ce peuple qui m'écoute. Obtenez-nous de Dieu la grâce de faire pénitence des fautes si nombreuses, et peut-être si honteuses, que nous avons commises ; non une pénitence timide qui se cache, pour feindre l'innocence, mais une pénitence hardie qui brave le mépris des hommes ; non une pénitence avare qui épargne l'expiation, mais une
pénitence généreuse qui rende à Dieu tous les biens que le péché lui a ravis.
0 Dieu de Madeleinej! accordez-nous la grâce de ne jamais ressembler à ces pharisiens qui méprisent les pécheurs et méconnaissent la vertu de leurs larmes. Arrêtez-nous sur les pentes du découragement et du désespoir où nous poussent les souvenirs trop amers de notre vie déshonorée. Soutenez-nous par une immense confiance en votre miséricorde infinie. 0 Jésus î maître adoré, vous avez absous Madeleine, cela nous donne espoir : Qui Mariant absolvisti... mihi quoque sjoem declisti. Sans doute, nous n'attendons pas de vous les joies immenses dont vous avez rempli le cœur de votre amie, ni les grands hqnneurs dont vous l'avez comblée ; mais, au moins, touché de notre repentir, rendez-nous la grâce et la paix que nous avons perdues, afin que nous puissions marcher, dans l'humilité d'un cœur contrit, vers la demeure des joies et des honneurs éternels.
Ainsi soit-il.
Prêché dans la chapelle des Jésuites, à Rouen, le 28 juin 1865.
Éminentissime Seigneur1, Mes Révérends Pères, Mes Frères,
Ce n'est point la gloire d'un grand nom que nous célébrons aujourd'hui ; non plus cette vertu haute et hardie qui remplit le monde de son éclat et commande uneadmiration enthousiaste; c'est un nom aimable dans sa simplicité, une de ces vertus obscures et presque inapparentes, que le monde accueille souvent par des dédains, un adolescent naïf et pur qui voulut se cacher à tous les regards, et dont cependant
1. Son Éminence le cardinal de Bonnechose, archevêque de Rouen.
notre illustre saint Vincent de Paul écrivait à ses filles : « Il est à désirer que vous et moi ayons toujours les pensées et les sentiments du bienheureux Jean Berchmans, que je tiens pour un grand saint. »
Dans le champ de l'humanité, qu'il cultive avec amour, Dieu produit, en tout temps, mille et mille prodiges qui nous ravissent et nous arrachent ce cri du prophète : « Dieu est admirable en ses saints. Mirabilis Deus in sanctis suis \ » Mais il lui plaît de créer, parfois, d'humbles merveilles où, pour être plus cachée, sa puissance n'est pas moins féconde. Il choisit, de temps en temps, une plante délicate sur laquelle il répand silencieusement l'abondance de ses grâces : c'est son droit, car il est le maître absolu de ses dons. La plante qu'il a choisie se hâte de germer, elle monte, elle grandit, elle envoie partout les fertiles ondées d'une sève généreuse, et quand les autres commencent à peine [à s'affermir, elle est déjà devenue le palmier superbe et couvert de fleurs qu'il faut transplanter dans les jar-