‹ Discours et panégyriquesChapitre 80 sur 86 · Rom., cap. vin · texte numérisé non relu

Rom., cap. vin

Voilà la sainteté, mes Frères : radicalement et fondamentalement, c'est une vertu générale qui saisit les actes des autres vertus et les ordonne au bien divin, c'est une vertu générale qui suppose la pureté de l'âme et la fermeté. La pureté, c'est-à-dire le dégagement parfait des biens inférieurs, l'exemption de toute souillure, la profonde horreur du péché. La fermeté, c'est-à-dire l'immobile et constante poursuite du dessein qui donne à Dieu tout notre être. Dieu permet, que, dans ces conditions, certaines natures, exceptionnellement douées, se livrent avec un emportement passionné à la pratique de telle ou telle vertu. Poussées par la grâce elles montent jusqu'au sublime, et nous effrayent par la singularité, on pourrait presque dire par l'extravagance de leurs actions. Dans les unes et clans les autres, nous admirons soit l'impétuosité de l'amour divin, soit l'inénarrable abjection d'une humilité qui se met aux pieds de tout le monde et ne demande que des mépris, soit la soif de la souffrance qui fait passer le corps humain par toutes les tortures de la pénitence, soit l'héroïque courage qui brave, pour l'amour

de Dieu, mille périls et mille morts, soit le zèle indomptable qui va chercher les âmes jusqu'aux extrémités de l'univers, soit la tendre compassion qui immole des vies fragiles au service des misérables. Mais, en même temps, Dieu veut que des vies plus uniformes nous ramènent à l'idée fondamentale de la sainteté, et telle fut la vie de notre bienheureux Jean Berchmans. Le caractère spécifique de sa vertu fut, si je puis m'exprimer ainsi, d'être tout uniment un saint, un saint à sa plus pure et plus simple expression. Parcourez sa biographie, vous y verrez clans Tordre pratique le développement des définitions que je viens d'emprunter au Docteur angélique.

Il fut béni clés sa naissance et placé, par le jour même où il vint au monde, sous la protection de la sainte Vierge, qu'il devait particulièrement aimer et honorer. La grâce trouva sa nature préparée aux saintes habitudes de modestie, de douceur, de patience et d'amour qu'elle devait y produire. Rien n'est plus charmant que la tranquillité, la paix et l'aimable gaîté de son enfance ; il souriait à tous et savait déjà prendre, clans les petites contradictions, le

parti de se taire et de souffrir. Dès qu'il put prier, il s'adressa avec une tendre dévotion à Marie, qu'il considérait comme sa mère. On le voit, pieusement retiré dans une chapelle, réciter jusqu'à cinq et six fois de suite le chapelet. A l'âge de sept ans, il se levait avant le jour pour demander à Dieu d'ouvrir son esprit aux leçons de ses maîtres ; et à ceux qui lui demandaient pourquoi il était si matinal, il répondait : « Hé ! ne faut-il pas que je serve deux ou trois messes avant de me rendre à l'école ; quel meilleur moyen d'apprendre vite et bien ce qu'il me faut savoir ? »

Déjà, il était tout à Dieu et faisait tout pour Dieu. On ne saurait dire ni à quel jour, ni à quelle heure il se donna : tant sa vie est remplie de la grâce, tant on remarqua toujours en lui une profonde horreur pour toutes les occasions qui pouvaient compromettre sa vertu. La solitude, si aimée des âmes contemplatives, était comme la patrie de son âme ; la compagnie des hommes était pour lui un exil, et cependant il n'y apportait jamais cette tristesse maladive qu'on remarque en certaines natures qui ne savent jamais se posséder tout

entières. Il plaisait à tous, et par la grâce modeste de son visage, et par la sérénité de son front, et par la candeur de son regard, et par la virginale réserve de son maintien, et par l'aménité de ses paroles, et par les prévenances de sa charité. Sa présence était une séduction, en même temps qu'un avertissement plein cle gravité pour ceux qui eussent voulu offenser Dieu devant lui.

Placé à l'âge cle douze ans, au prix de grands sacrifices, chez des maîtres pieux et habiles, il s'y développa promptement. La vivacité cle son esprit et la ténacité de sa mémoire ne favorisaient point en lui ces lâchetés si communes à l'enfance ; mais, plein de reconnaissance pour les dons de Dieu, il se croyait obligé à un plus grand zèle et à une plus grande application. Il était pauvre, et il n'en rougissait pas. Sa délicatesse savait récompenser, par les humbles services cle la domesticité, la générosité dont il était l'objet de la part de ses maîtres. Toutefois, cette volontaire abjection ne l'exposait point au mépris de ses compagnons : tant il leur imposait le respect par ses vertus et les édifiait par

sa profonde piété. Ce fut pendant sa vie d'écolier que commença à se développer sa merveilleuse dévotion envers Jésus et sa très sainte Mère. Sa première communion, au dire de ceux qui le virent le visage enflammé de l'amour de Dieu approcher de la sainte table, fat un acte surhumain. Et depuis, chaque fois qu'il devait recevoir Notre-Seigneur, son cœur tressaillait d'allégresse, comme le cœur cle l'épouse à l'approche cle l'époux ; il allait à ses amis, les regardait avec des yeux pleins de feu, et s'écriait : — « C'est demain, mes amis, c'est demain les noces de l'Agneau ; » — et son amour s'épanchait en flots de paroles enthousiastes. Après la communion, il demeurait absorbé clans un recueillement semblable à celui des anges devant la majesté divine. Les âmes vulgaires ne savent pas apprécier l'immense bienfait de la présence de Dieu. Après quelques minutes d'une attention partagée par des distractions frivoles, elles se débarrassent de Jésus-Christ, comme on se débarrasse des importun ités d'un fastidieux visiteur ; mais lui demeurait prosterné dans une longue action de grâces, qui durait quel-

quefois pendant trois heures et se prolongeait à travers toutes les actions de la journée. Arrivait-il en un pays, la première chose qu'il cherchait, c'était l'église, demeure de ses deux amours, Jésus et Marie.

Avec Jésus, il aimait Marie. — « C'est le culte de Marie, clisait-il la veille cle sa mort à un cle ses amis, c'est le culte de Marie qui a été le principe et le fondement cle ma vie spirituelle. » — A un autre, il écrivait : — « Il n'y a pour moi cle sécurité que clans une vraie et filiale affection pour la Vierge Marie. » — Les rosaires, les couronnes, les petits offices, les oraisons jaculatoires , les pèlerinages étaient ses exercices privilégiés. Il traitait la Mère cle son Dieu avec une familiarité enfantine. « Sainte Vierge, disait-il, il faut que vous m'accordiez telle grâce, j'en ai besoin. Vous aurez en récompense tant de chapelets, tant de mortifications ; » et puis il attachait un petit billet à l'image de la sainte Vierge, et attendait avec une douce confiance que sa prière fût exaucée. Sans cesse il avait à la bouche le nom cle sa très sainte Mère et lui disait : « O Mère, je vous abandonne le

soin de ma perfection. » Marie ne fut point sourde à la voix de son enfant ; elle le combla de ses grâces, et, entre toutes les grâces, elle orna son cœur d'une pureté si parfaite, qu'il ignora toujours jusqu'au nom même des vices, malheureusement si familiers à la jeunesse. Pureté parfaite en même temps que pureté féconde, dont rapproche seule calmait l'orage des passions. Bien des âmes tourmentées ont avoué qu'il se dégageait de la personne du serviteur de Dieu comme des effluves mystérieuses, qui les apaisaient, à l'heure même où les violences de la tentation allaient triompher de leur faiblesse.

L'amour de Jean Berchmans pour Jésus et Marie n'était pas de ces amours intermittents, qui passent de la prodigalité capricieuse de leur tendresse à l'oubli. C'était un amour toujours occupé de ses chers objets. Il en rêvait pendant la nuit, et le jour, dans les actes vulgaires qui ne demandent que l'application du corps, il se laissait ravir. Ses compagnons disoient agréablement qu'il voyageait pendant ses repas. Il voyageait, en effet. Il voyageait de Bethléem à Nazareth, de Nazareth à Jéru-

salem, de Jérusalem au jardin d'agonie, du jardin d'agonie au prétoire, du prétoire au calvaire, du calvaire au cénacle. Il voyageait d'une plaie à une autre plaie de son Sauveur; il voyageait d'un mystère à un autre mystère ; il voyageait, et suivait partout sa Mère bien-aimée ; de ses joies à ses douleurs, de ses douleurs à ses triomphes. Il voyageait, comme le poète, sur les ailes de l'inspiration, et emprisonnait silencieusement sa pensée dans un rythme harmonieux ; puis, revenu de son voyage, il écrivait une amoureuse élégie sur le nom de Jésus : ce Jésus ! Jésus ! si la muse me donnait cent bouches, toutes abreuvées de l'oncle sacrée qui inspire les poètes, si le guide divin des chastes sœurs de Castalie me dictait ses chants, jamais, jamais, je ne pourrais redire les douceurs de ton nom. 0 nom de Jésus, le plus suave de tous les noms, frais et embaumé comme le souffle du printemps ! Les cieux, la terre, l'immensité des ondes connaissent ta demeure, ô source de félicité. Tu es plus doux que le miel de l'Hybla, plus doux que le parfum des lis, des violettes et des roses, plus doux que

les oncles parfumées qui s'échappent de la prairie, plus doux que les flots d'ambroisie qui coulent dans les veines fécondes de la nature... Salut à toi, vrai fils de Dieu, qui devance tous les âges, salut, nom béni entre tous les noms. Point de son plus merveilleux flatta nos oreilles, jamais pensée plus douce ne berça notre esprit. 0 nom de Jésus, souverain bonheur des mortels, source unique de notre salut. Jésus, principe et type de toutes choses, à toi les saluts de mon cœur, à toi la langue que fcu m'as donnée pour chanter ton nom sacré. »

Or, mes Frères, en ces temps-là, une illustre et sainte compagnie avait pris pour devise et signe de ralliement le nom de Jésus. Jean Berchmans ne pouvait la connaître sans être attiré vers elle. Aussi, à peine les Jésuites parurent-ils à Malines où il faisait ses études, qu'il sentit naître sa vocation. Le travail n'en fut pas long, car il avait hâte d'ôtre enrôlé sous la bannière de son bien-aimé, qui, dans ces temps de luttes contre l'hérésie et d'apostolats lointains, lui promettait le martyre, c'est-à-dire le plus cher objet de ses désirs.

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Il avait dix-sept ans, quand il écrivit à ses parents la première lettre qui annonçait son dessein. Cette lettre tomba comme un coup de foudre sur les espérances de sa famille qu'elle ruinait de fond en comble, et le bienheureux eut à soutenir, pendant plusieurs mois, le double combat de l'affection et de l'intérêt. Mais cette noble et sublime parole échappée de son âme sainte : — ce Rendez-moi à Dieu de qui vous m'avez reçu, » — triompha enfin de toutes les résistances. Le 24 septembre de l'an 1616, Jean Berchmans entrait au noviciat de la Compagnie de Jésus, deux ans après il faisait ses premiers vœux. Ce fut une fête pour lui, la plus grande des fêtes de la terre, avant celle où la mort lui apparut pour le moissonner et le jeter plein de mérites entre les bras de Dieu. Voici en quels termes il l'annonçait à son père : « Mon bien cher père, réjouissez-vous, tressaillez d'allégresse, moissonnez à pleines mains les joies solides du ciel, non les vaines joies de la terre. — Eh ! qu'y a-t-il donc? — Le voici : votre fils espère mourir le 25 de ce mois. — Mourir? — Oui, mourir ; mais mourir au monde, mourir de la mort des saints.

0 douce mort ! 0 mort qui n'êtes pas une mort mais la vie la plus suave ! Oui, que mon âme meure de cette mort des justes ! Mais où ? par quels tourments? Sur la croix de Jésus, avec Jésus; transpercée des trois clous de pauvreté, de chasteté et d'obéissance perpétuelles, elle mourra pour Jésus ! Oh ! qu'il est doux de mourir dans la Compagnie de Jésus, entre les bras de Jésus ! Réjouissez-vous, mon bon, mon excellent père, votre fils vivra clans cette mort, il vivra heureux. Qu y a-t-il donc de plus riant, qu'y a-t-il de plus agréable que de passer sa vie entre les bras d'un tel époux ? Oh ! puisse mon âme paraître dans la présence de son bien-aimé couverte de la précieuse robe des vertus qui la rendent belle à ses yeux ! Puisse-t-elle avec amour offrir à l'adorable Trinité, à la bienheureuse Vierge et à tous les anges du paradis ce somptueux festin de mes vœux. »

Il fut offert ce somptueux festin des vœux, et l'âme de Jean Berchmans en sortit radieuse. Il avait dit en entrant dans la Compagnie : « Je veux devenir un saint, un grand saint. Comment concevoir, en effet, qu'on n'atteigne point

à une éminente sainteté avec tous les puissants moyens de salut dont la Compagnie dispose... Pas de choses extraordinaires, mais faisons les actions communes d'une manière non commune... Tout le mérite de nos actes vient de la parfaite union à Dieu. » Ces paroles sont le résumé des quelques années qui s'écoulèrent, depuis les premiers jours du noviciat du bienheureux jusqu'à sa mort. Je ne répéterai pas ce que j'ai dit. Chaque jour, chaque instant nous donne le spectacle de la même humilité, de la même candeur, de la même innocence, cle la même patience, de la même application sainte à l'étude, du même détachement, de la même amabilité, clu même amour pour Jésus- Christ et pour sa très sainte Mère. Il aimait à populariser sa dévotion, surtout la dévotion clu saint Rosaire, et un jour, prévenant la définition cle l'Église, il écrivit et signa de son sang, clans la ferveur de son zèle filial, cette déclaration : ce Moi, Jean Berchmans, enfant très indigne cle la Compagnie cle Jésus, je proteste à vous et à votre fils... que toujours et à jamais — à moins que l'Église ne définisse autrement — je soutiendrai votre immaculée

conception. En foi de quoi j'ai signé avec mon propre sang, et j'ai revêtu ce billet du sceau de la Compagnie. L'an 1621. »

A son amour pour Jésus-Christ et pour sa très sainte Mère, le bienheureux joignait un ardent amour pour sa Compagnie. Il ne rappelait jamais que sa chère Compagnie, sa sainte Compagnie, une Compagnie d'amour, une œuvre divine. De là un respect profond de la règle, et en toutes choses, cette obéissance prompte, entière, généreuse et aveugle qu'on ne remarque que chez les grands saints.

L'heure du Seigneur était arrivée, et le juste, comme un arbre trop chargé de fruits, allait se pencher et mourir. Les supérieurs, qui savaient que Jean Berchmans désirait avec ardeur l'apostolat de la Chine, l'envoyèrent à Rome pour se préparer à ce laborieux et difficile ministère. Il partit le coeur content, et parcourut avec allégresse les trois cents lieues qui le rapprochaient, disait-il, de la terre de ses désirs. Par une mystérieuse disposition de la Providence, on le logea à Rome clans une chambre qu'avait occupée Louis de Gonzague; ce fut là qu'après deux ans à peine d'un tra-

yail opiniâtre, qui épuisa sasanté, il fut atteint de sa dernière maladie. Cette maladie n'était pas mortelle, au dire des hommes de l'art ; mais Jésus-Christ voulait son aimable serviteur, la sainte Vierge voulait son enfant. Tous deux hâtaient silencieusement la dissolution de son corps; les prières, les mortifications, les vœux ne les arrêtèrent pas. Ce fut en vain qu'on s'empressa près de cet adolescent que tout le monde chérissait, en vain qu'on l'étreignit comme pour l'empêcher de partir, il s'en allait, et lui-même invoquait la mort qu'il avait chantée jadis dans ses poésies et tant de fois désirée . Les médecins, étonnés et confus de leur impuissance devant un mal que la science pouvait dompter, se mirent à pleurer et s'écrièrent, comme autrefois le grand Hippocrate près d'un malade illustre : — « Cet homme meurt par un coup de Dieu : Hic rnoritur dipinitus. » — Le coup fut frappé, et le 13 août 1621, entouré de ses frères, pressant sur son cœur son crucifix, son rosaire et le livre de ses règles, et prononçant doucement les noms de Jésus et de Marie, Jean Berchmans rendit à Dieu sa belle âme.

Ne vous avais-je pas bien dit, mes Frères, que la vie de notre bienheureux était humble, reposée, aimable et charmante ; et que dans sa pieuse et simple uniformité elle nous ramenait à l'idée fondamentale de la sainteté ? Le péché n'y a pas cle place, et le bienheureux avouait lui-même, la veille cle sa mort, qu'il ne se souvenait pas d'en avoir commis un seul, même véniel, de propos délibéré, depuis son entrée en religion. D'un autre côté, la grâce se développe constamment sous l'active coopération d'une volonté inébranlable clans la poursuite du dessein qu'elle a formé cle donner tout à Dieu. C'est la pureté d'âme et la fermeté, munditia etfirmitas, les deux éléments constitutifs cle la sainteté. Dieu est là, il ne se montre pas par ces jets éclantants qui éblouissent nos regards; mais sa présence est attestée par une lumière douce et constante, comme la présence du soleil à travers les blanches et frêles vapeurs qui tamisent ses rayons. Les contemporains cle Jean Berchmans ne s'y sont pas trompés ; ils l'ont aimé et vénéré comme un ange du paradis; ils ne l'appelaient jamais que l'angélique enfant. Ils disaient de son âme

transparente que Dieu l'avait ornée de cette grâce originelle que notre premier père perdit au jardin des délices. Ils se précipitèrent en foule sur son corps quand il eut rendu le dernier soupir, et se partagèrent ses vêtements comme des reliques précieuses; et, comme pour prophétiser ce qui s'accomplit aujourd'hui, ils déposèrent ses saintes dépouilles à l'endroit même où Louis de Gonzague attendit sa béatification. Dieu lui-même déchira tous les voiles qui retenaient captifs les flots de sa lumière, et, par de nombreuses révélations et d'admirables prodiges, il donna à son Église le droit d'inscrire son serviteur au catalogue des bienheureux.

N'êtes-vous pas étonnés de la gloire qui l'environne aujourd'hui? Ne vous semble-t-il pas que sa perfection fut égoïste, et ne vous demandez-vous pas à vous-mêmes ce qu'il a fait pour mériter, à titre de réciprocité, les hommages de l'Église ? — Donnez-moi encore quelques instants, je vais répondre à ces questions.

Toute vie sainte, si obscure et si retirée qu'elle soit en elle-même, est une vie utile à l'Église; car toute vie sainte envoie le tropplein de ses mérites clans le trésor universel où les chrétiens vont puiser, à chaque instant, la rémission des peines dues à leurs péchés ; toute vie sainte proteste contre nos lâchetés ; toute vie sainte proclame la souveraine efficacité de la grâce de Dieu; toute vie sainte rapproche de nous, par ses traits caractéristiques, l'exemplaire cle toute perfection, Notre-Seigneur Jésus-Christ. C'est assez pour créer un droit au culte public. Cependant si nous étudions avec soin l'histoire générale de l'humanité chrétienne, nous voyons que chaque vie sainte est â sa place, et que, par ses fécondes influences, elle correspond aux besoins de certains temps, de certaines sociétés, cle certaines âmes : telle est la vie du bienheureux Jean Berchmans. Elle fut l'apologie vivante cle la

règle de la Compagnie de Jésus, un encouragement à ce robuste esprit de corps qui la fait fleurir même au sein cle la défiance et de la persécution, une cause cachée mais active de sa prodigieuse vitalité dans un cle ses plus beaux siècles, une recommandation pour un cle ses buts les plus chers, et pour vous, mes Frères, c'est une leçon perpétuelle cle sainteté à la portée cle tous.

Quand saint Ignace, au commencement du seizième siècle, entreprit cle foncier un nouvel institut religieux, il jeta un regard sur le passé des ordres sacrés qui, jusque-là, avaient soutenu l'Église clans ses luttes contre l'erreur. La tradition clés observances laborieuses et accablantes pour la chair y était constante, et semblait s'imposer à lui avec toute l'autorité des âges dont elle était revêtue. Cependant, après y avoir réfléchi devant Dieu, il ne crut pas devoir l'accepter. Les vieux athlètes commençaient à ployer sous un fardeau qui contrariait l'activité extérieure que réclamaient impérieusement les circonstances. Il voulait des troupes fraîches et disposées à combattre vaillamment et sans relâche les ennemis vomis

par l'enfer. Il suffisait, croyait-il, d'emprisonner la volonté par une obéissance plus étroite, calquée sur l'obéissance militaire, mais sanctifiée par la grâce, obéissance qui, en donnant plus d'unité à l'action multiple qu'il fallait déployer, protestait énergiquement contre l'esprit d'indépendance qui soufflait de toutes parts. Il affranchit donc résolument le corps des prescriptions qui peuvent l'affaiblir et le rendre moins propre au ministère actif de l'enseignement et de la prédication. Or, des esprits chagrins et jaloux, (il y en a partout et dans tous les temps), s'imaginèrent de crier au relâchement et à la substitution d'une vie facile et bourgeoise à la vie austère et pénitente des anciens ordres. C'était une nouveauté dangereuse, disait-on, qui rapprochant le religieux des séculiers tendrait à le confondre avec eux. Ignace ne se laissa point émouvoir. Il osa offrir sa règle à l'approbation de l'Église, et l'Église approuva. C'était assez, puisqu'on ne pouvait plus sans une témérité sacrilège accuser la sainteté du nouvel institut. Mais Dieu voulut faire mieux, et fermer lui-même la bouche à toutes les protestations de la ja-

lousie, de la malignité et du faux zèle. Il créa des prodiges rares, presque introuvables dans les anciens instituts. Il ne s'agit pas d'hommes vieillis comme Ignace et François de Borgia dans le gouvernement des âmes, d'hommes usés comme François Xavier, François Régis et François de Hiéronimo par les labeurs de l'apostolat, d'hommes esclaves des esclaves mêmes comme Pierre Claver, d'hommes martyrisés sur des plages lointaines, mais d'adolescents mourant à la fleur de l'âge, pleins de mérites et sanctifiés par la seule vertu des règles qu'ils ont fidèlement observées. Jean Berchmans est un de ces prodiges, prodige d'autant plus admirable qu'il a fait de l'observation de sa règle son oeuvre capitale, qu'il en est devenu l'apologie vivante, et qu'on peut dire de lui qu'il est la règle incarnée, personnifiée, et recevant aujourd'hui un culte public.

Comme il aimait cette règle sainte, et comme il aimait la sainte Compagnie qui la lui avait donnée ! On a fait de cet amour de la Compagnie un thème de récriminations amères contre les Jésuites, et l'on se croit justifié à leur égard

de toutes ses haines, quand on leur a reproché leur esprit de corps. Chose étrange! Ceux qui insistent le plus sur ce reproche, ce sont les membres mêmes de ces corps honteux qui se cachent dans l'ombre et y travaillent à la destruction cle l'ordre social. Attachés, par des convoitises maudites, à ces sociétés infernales qui leur promettent la curée clu pouvoir et de la richesse publique, ils osent accuser le religieux d'aimer trop sa Compagnie- La Compagnie, mère féconde qui vous enfante à une nouvelle vie; la Compagnie, mère dévouée qui nourrit et votre esprit, et votre cœur, et votre corps; la Compagnie, mère vaillante qui vous donne des armes contre les ennemis de Dieu; la Compagnie, mère prévoyante qui vous sanctifie et vous promet une éternelle béatitude; la Compagnie, mère cle tant de héros et cle tant de saints; la Compagnie, couronnée cle gloire et les mains pleines cle bienfaits, comment ne l'aimericz-vous pas, mes Révérends Pères? Ah! vous seriez bien ingrats! Continuez à prendre exemple sur vos saints, et entre tous sur le cher petit bienheureux que nous fêtons aujourd'hui. Dites-lui : « Ma chère

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Compagnie, ma sainte Compagnie, Compagnie d'amour, œuvre divine, je veux t'aimer toujours. y> Aimez-la clans ses joies et ses prospérités ; mais, si on la soupçonne, aimez-la davantage; si on la calomnie, davantage encore; si on la maudit, davantage encore; si on la maltraite, davantage encore; si on la tue, davantage encore : elle est, vous le savez bien, de ces morts qui ressuscitent.

Elle a été frappée d'un coup terrible et elle s'est relevée triomphante, reprenant tous ses travaux. Un de ses plus chers est l'éducation de la jeunesse, et tout le monde sait avec quel zèle et quels fruits elle s'en acquitte. Partout où paraît la Compagnie, l'empressement public répond à son appel. Pourquoi cela ? — Ah c'est qu'elle a des recommandations qu'on ne voit nulle part. — J'ouvre les prospectus des maisons d'éducation et je lis : — Nourriture saine et abondante, — c'est déjà quelque chose, quand cela est vrai. — Latin, grec, allemand, anglais, musique, dessin, escrime, danse, gymnastique, — c'est davantage; avec cela on peut faire des pédants et des citoyens de mauvais ton. — Instruction religieuse;

c'est tout à fait bien ; avec cela on peut faire de bons chrétiens. Mais ce que la Compagnie ne met pas clans ses prospectus, et ce que personne ne doit ignorer, c'est que son éducation a fait des saints. Jean Berchmans était son élève avant d'être son enfant. Et combien d'autres jeunes gens, dont je n'ai pu lire la vie sans une profonde émotion et un pieux attendrissement. La famille est heureuse et confiante quand elle sait que ses enfants auront pour patrons des saints formés par les ancêtres spirituels de leurs maîtres.

Le bienheureux Jean Berchmans est donc pour vous, mes Révérends Pères, une apologie, un encouragement, une recommandation; mais j'ai dit encore que sa vie était une cause active, bien que cachée, de la prodigieuse vitalité de votre Compagnie pendant un de ses plus beaux temps. La fin du seizième siècle et le commencement du dix-septième siècle sont mémorables dans votre histoire. De Lugo et Bellarmin, revêtus de la pourpre romaine, Suarez, le plus modeste des hommes clans les splendeurs du génie, composaient alors leurs magnifiques ouvrages. Saint François

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Régis et le Père Maunoir évangélisaient la France. Thomas Hollancl, Rodolphe Corby, Garnett, Oldcorne, Ogilbay tombaient glorieusement en Angleterre et en Ecosse sous les coups du protestantisme. Machado, Spinola, Fonseca, de Angelis, de Couros, d'Acosta, Rubino, Mastrilli, l'apostat Ferreira lui-même étaient torturés au Japon, Jean de Britto au Maduré. Pierre Claver se faisait avec amour le serviteur des nègres, et mourait épuisé par les immolations de sa charité. Ricci imposait à la Chine l'autorité de son génie, et Adam Schall évangélisait le céleste empire. Toute l'Asie était prise clans les filets apostoliques de la Compagnie de Jésus, et le Nouveau-Monde se couvrait de réductions qui rappelaient les mœurs de la primitive Église. Ce spectacle est merveilleux, mais je suis étonné, mes Révérends Pères, de voir clans votre histoire générale que, parmi tant de noms illustres, Jean Berchmans n'ait qu'une mention cle quatre lignes. C'est peut-être ainsi qu'il faut écrire quand on n'étudie que la superficie des faits; mais, en homme religieux, j'aime à me rendre compte des lois surnatu-

relies de l'histoire, et je me plais à croire que les petites vies de ces petits saints que le monde connaît à peine ne sont pas pour rien dans les grands mouvements d'une société. Je me plais à croire que, clans une famille de religieux, les âmes vraiment fécondes ne sont pas les plus agitées. Je me plais à croire qu'il y a des canaux mystérieux par où les mérites de ceux qui se sanctifient au fond d'une cellule vont rejoindre ceux qui se dépensent dans un ministère laborieux. Je me plais à croire que Jean Berchmans, qui priait sans cesse pour sa chère Compagnie, était présent, comme les anges que Dieu envoie au secours de l'humanité, près de tous ceux de ses frères qui avaient besoin cle soutien. Je le vois, voyageant en esprit d'un pays à un autre pays, appelant l'Esprit-Saint sur les têtes des docteurs et des apôtres de sa Compagnie, et murmurant près de l'âme des martyrs ce suprême encouragement : — Esto fïdelis usque ad morlem1. — Sois fidèle jusqu'à la mort. Je le vois, caché par sa modestie, clans toutes les gloires et les

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