‹ Discours et plaidoyers choises de Leon Gambetta avec une notice biographieChapitre 14 sur 33 · DU GÉNÉRAL HOCHE · texte numérisé non relu

DU GÉNÉRAL HOCHE

La République française du 26 juin 1872 publiait les lignes suivantes :

« Le banquet commémoratif de la naissance du général Hocbe a eu lieu bier, le 24 juin, à Versailles, à Tbôtel des Réservoirs. Deux cents à deux cent cinquante citoyens y assistaient. On remarquait, parmi les personnes présentes, un grand nombre de députés appartenant au groupe de l'Union républicaine, et tous les députés de Seine-et-Oise.

« Trois discours ont été prononcés, le premier par M. Rameau, maire de Versailles, qui a bu à la mémoire du général Hoche ; le second par M. Gambetta, qui avait été élu, le 8 février 1871, dans le département de Seine-et-Oise, et qui était invité à ce titre ; le troisième par M. Feray d*Essonnes, député de Seine-et-Oise, qui a porté la santé de M. Tbiers, président de la République. »

Voici le discours de M. Gambetta :

Messieurs et chers Concitoyens,

Après les paroles que vous venez d*entendre, on a bien voulu me demander d'ajouter quelques mots. Je

TERSAIt.I.ES.

■erai aussi bref que me le permettra l'émotion que ji ressens au souvenir de l'homme illustre que nous venons honorer ensemble.

Et tout d'abord, il Tant bien que je me déchar; d'une dette que j'ai contractée envers vous depuu longtemps.

Je dois vous remercier d'abord de ce que vous avei bien voulu, dans cette réunion à laquelle assistent tous vos députés, ceux que vous avez nommés le 8 février comme ceux que vous avez nommés depuis , me convier à ce banquet d'union, de concorde, et d'où vous avez exclu tout esprit de système, {Appi-obalion.)

Je dois en outre vous remercier, ce que je n'ai pn faire encore personnellement, d'avoir bien voulu, i cette époque funèbre où nous ramènent tous nos souvenirs, au moment où l'on procédait, sous les pas de l'invasion, à l'élection de l'Assemblée, me désigner pour député en face même du quartier général. {/Voitvelie approbation. — Bravos.)

Je ne veux que passer sur ce fait, et croyez bien que je serais profondément blessé qu'on vit, dans ces paroles, aucune intention personnelle; mais je tiens à saisir l'occasion de dire publiquement, et je voudrais que ma parole allât jusqu'au fond de la France, de proclamer combien a été héroïque, noble et digne de ce fils glorieux dont nous célébrons la mémoire, la ville de Versailles, et les magistrats places à sa tête, en présence de l'occupation militaire étrangère. {Tris-bien! — Salve d'applaudissements.)

Je parle ainsi, quoi qu'il puisse en coûter à la modestie de ceux qui m'écoutent et dont le plus grand nombre ont été à la fois témoins et victimes de l'occupation de ces redoutables ennemis, qui, grâce à vous venir dont] déchu

U JUIN 1872. n

que qui Ta chassée pour toujours. {Oui/ — Tm bien/ — Applaudissements.)

C'est que j'ai su, Messieurs, c'est que j'ai connu par le détail le rôle de M. Rameau pendant cette occupation; j'ai appris, — ce que beaucoup- trop de gens ignorent, — avec quelle ardeur, quelle sagesse, quelle prudence, avec quels sentiments dignes d'un Français patriote, avec quelles vertus d'un magistrat intègre et indépendant, il a lutté pied à pied en face d'un adversaire, — vous savez quel il était ! — il a combattu jusqu'au bout pour votre dignité et pour votre honneur. {Approbation unanime. — Bravos.)

Je n'ai qu'un mot à dire à l'honneur de ceux qui, groupés autour de lui, associés à son œuvre, composaient le conseil municipal. Ils se sont toujours tenus fermes devant l'ennemi et ils n'ont pris aucune part, ni de près ni de loin, à ces capitulations qui, pour n'ôtre pas militaires, n'en étaient pas moins indignes. {Nouvelle approbation générale. — Bravos.)

Aussi bien est-ce ici un lieu véritablement bien choisi, une occasion excellente à travers les amertumes et les tristesses de l'heure actuelle, pour se retourner vers le passé, pour évoquer une image chérie et pour chercher, non pas ce que nous aurait enseigné naguère la satisfaction d'un patriotisme orgueilleux, mais les leçons austères qui nous permettront de fonder enfin notre prospérité intérieure et de reprendre en môme temps notre grandeur dans le monde.

Oui, Hoche fut tout ce que l'on vous disait tout à l'heure : un grand citoyen, un capitaine d'élite, un homme d'État, un homme de guerre, un politique, un administrateur, une grande conscience et un grand héros. Hoche est une des plus nobles, une des plus radieuses, une des plus attirantes figures de la Révolution, et l'on ne saurait trop, dans le parti républicain, revenir sans cesse à ce grand modèle, non pas

pour y clierc^er une imitation que ne comportent ni notre temps, ni nos mœurs, ni le milieu ambiant qui nous entoure, mais pour y choisir, avec intelligence, ce qui doit être et rester comme un enseignement permanent et profitable dans nos sociétés modernes. Car, c'est là le but de cette réunion, Messieurs, et c'est dans ce seul but qu'il est bon do l'avoir fondée. C'est afin que tous nous puissions nous retremper au feu du patriotisme d'un héros comme le général Hoche; c'est pour cela aussi qu'il est juste de lui donner, de lui reconnaître la maîtrise souveraine et le premier rang dans cette fête.

Eh bien! Messieurs, puisque nous sommes ensemble, recherchons donc sous l'influence de quelles conditions, avec le concours de quels éléments cette fortune, qui semble fabuleuse et qui paraît tenir du roman plus que de l'histoire, est échue à Hoche.

On vous l'a dit : Hoche était le fils d'un homme attaché au chenil de la monarchie. [Explosion de bravos et d* applaudissements.) Il est bon que cette villô de Versailles offre ce contraste de réunir à la fois dans son histoire le passé et l'avenir, ce qu'il y a de plus haut et de plus illustre dans la monarchie et ce qu'il y a de plus généreux, de plus spontané et, disons le mot dans la noble acception qu'il comporte , de plus noblement révolutionnaire. [Bravos prolongés,)

Car, et c'est là l'enseignement que je voudrais surtout retirer de la vie de Hoche, c'est que cet homme, qui fut à la fois , comme on vous le disait^ un grand capitaine, un diplomate, un administrateur consommé , d'une moralité à toute épreuve , reçut de la Révolution qui l'avait fait, de ses idées, de ses principes, de ses aspirations qu'il conserva toujours avec une scrupuleuse fidélité, une autorité, un prestige, une influence qui, tout à l'heure, si vous me permettez de retracer les grandes lignes de sa vie, en feront un homme complet.

Fils de la Révolution, enfant du peuple créé par la Révolution, dont il faut savoir débarrasser toutes les merveilles des emportements, des aveuglements momentanés qui ont pu la ternir, par cette Révolution qu'il ne faut voir que dans ses progrès, dans ses granlîeurs et dans son immense influence sur Thumanité ; — fils de cette Révolution, mère des hommes comme des peuples, Hoche lui resta toujours fidèle, ce qui ne l'empêcha pas d'être le plus modéré des hommes , le diplomate le plus adroit, l'administrateur le plus habile et le plus avisé des capitaines.

Tout jeune, Hoche entre dans les gardes françaises , il assiste et collabore à la prise de la Bastille, la plus grande date révolutionnaire; il ne se dément pas plus tard, et dans toutes les journées on le retrouve. A Thionville, il fait des prodiges ; à l'armée des Ardennes, il inaugure le système nouveau et hardi des reconnaissances, qui le fait remarquer par le général Leveneur qui se l'attache ; on l'envoie à Dunkerque qu'il débloque; puis il est désigné comme suspect et il vient se constituer prisonnier. Croyez-vous qu'il s'en émeuve? Du tout : il reste le fils de la Révolution. Il comparaît devant ses juges, s'explique, affirme nettement ce qu'il pense, sans rien rejeter de ses idées, on l'acquitte et on le fait brigadier.

On l'envoie immédiatement à l'armée de Moselle. C'est là qu'il apparaît avec cette figure d'une si étonnante pureté, cette décision d'esprit, cette promptitude de résolution qui en font véritablement un homme nouveau dans des temps nouveaux. {Vifs applaudissements,)

En effet, dans quelle situation arrive-t-il prendre le commandement de l'armée de Moselle?

Ce qu'on appelait l'armée de Moselle, c'était une troupe composée de 15 à 20,000 hommes, mal armés, mal équipés, avec l'indiscipline partout. Les chefs n'étaient pas obéis ; les soldats mettaient , permettez-

moi le mot, le gaspillage jusque dans les vivres qu on volait; partout enfin on ne voyait que la confusion, le désordre et Tindiscipline.

Hoche arrive, et nous voyons aussitôt apparaître un des symptômes les plus visibles de la grandeur de ce caractère, de la nouveauté de cette méthode révolutionnaire.

Dès son arrivée, il aborde immédiatement les soldats, interroge les officiers, ouvre les ranges, se rend compte de tout et parie sévèrement quand il le faut. G*est là qu'il fit cet admirable choix de lieutenants, parmi lesquels Michel Ney.

Il questionne les hommes, les juge sur un mot, leur donne sa confiance, ou bien il reste impénétrable; il fait sortir tout de suite des rangs ceux dont il apprécie le mérite; il fallait des hommes nouveaux, il les improvise. N'était-il pas lui-même un homme nouveau, ua chef improvisé, et il rompt avec les vieux représentants, avec les hommes attardés et les souteneurs des vieilles monarchies. (Triple salve d'applaudissements.)

De ces soldats, il fit de jeunes chefs, et ces chefs devinrent, plus tard, les premiers hommes de guerre de leur temps; ils ont sauvé la France luttant contre l'Europe entière coalisée. C'est à l'âme de Hoche qu'ils avaient allumé leur âme pour soutenir cette lutte jusqu'à la mort,jusqu*à l'immolation d'eux-mêmes, et c'est ainsi que Hoche avait fait des armées républicaines. Elles ont commencé par délivrer la France ; on les a fait servir à conquérir le monde plus tard; enfin elles ont fini, dénaturées et détériorées par un égoïste ambitieux, par perdre la patrie.

Quand il eut ainsi encadré et formé ses brigades et ses divisions, quand il eut choisi ses généraux, quand il eut passé deux mois à stimuler le zèle de tous, à établir parmi ses soldats la discipline par un travail continuel, il eut l'armée qu'il voulait donner à la République pour sa défense et^a gloire.

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Car cet homme, ce fils de la Révolution, ce général républicain qui ne s'est jamais démenti, mettait audessus de tout la valeur de la règle et de la discipline, et c'est lui qui a dit ce mot si vrai : Les armées qui n'ont pas de discipline sont toujours battues.

Respectueux des droits de chacun, connaissant la Taleur des hommes, il ne se laissait jamais aller ni aux erreurs, ni aux chimères, il savait que les hommes ne valent pas seulement parce qu'on leur a donné un fusil et un équipement, mais encore par leur instruction, par leur abnégation personnelle, par leur cohésion en masses, par leur discipline et par leur esprit militaire. {Bravos.)

Et, en ejffet, après qu'il eut préparé, pendant deux mois, cette armée, que fit-il?

Cent mille Allemands bordaient la frontière. L'armée du Rhin, sous Pichegru, était neutralisée ; Hoche projette de se jeter entre les Prussiens du Palatinat et ceux des Vosges , de les couper, d'enlever les lignes de Wissembourg et de passer au cœur de l'Allemagne.

C'était là un plan hardi, il l'exécute et réussit malgré la mauvaise volonté de quelques-uns et l'attitude de Pichegru.

Il se couvrit, dans cette campagne, d'une gloire . immortelle; il fut forcé par les envieux de revenir dans ses cantonnements; on le surveillait, mais, comme on ne pouvait pas le frapper au milieu de son armée, on prit le parti de l'en arracher, on le nomma général à l'armée d'Italie.

S'il eût vécu, le cours de l'histoire du monde eût été changé, car on n'eût pas vu, à la tête de cette 'armée, l'homme qui s'est précipité sur l'Italie comme sur une proie, mais le plus incorruptible des héros. {Applaudissements prolongés,)

Il arrive à Nice, et c'est un général, un frère d'armes qui l'y fait arrêter. — C'est moi que vous faites arrêter,

dit-il, vous êtes donc un gendarme? C'était déjà un premier avertissement.

Dès qu'il fût arrêté, il demanda à être conduit à Paris ; il y arriva, et c'est ici que je veux reprendre ce que vous disait tout à Theure mon très-cher ami M. Rameau sur la détention de Hoche à la Conciergerie.

On rinterrogea pour la forme; il ne reste aucune trace de cet interrogatoire.

Malgré ses préoccupations constantes de Tétude, da travail, de la méditation, sa nature véritablement gauloise apparaissait et lui faisait supporter sa situation avec une véritable force d'âme et une grande sérénité; il se donnait à ses amis, s'arrachant à ses occupations, et il savait parfaitement, dans ses relations avec eux, apporter la familiarité et toutes les séductions de l'esprit que pouvaient avoir les gentilshomnîes de l'ancienne monarchie. A telles enseignes, qu'il avait déjà été distingué pour son esprit, dans les gardes françaises, par des dames qui voulaient le faire passer général. {Rires et applaudissements,)

Cet abandon charmant, il le retrouve à la Conciergerie.

Après avoir lu Sénèque , qu'il trouve insuffisant, il se reporte sur Montaigne pour aller bientôt plus loin, je veux parler de Rabelais. Il rasséréna son esprit; et nous avons de lui des observations , des peintures de mœurs, qui donnent de l'esprit de finesse et de l'humeur de Hoche une idée qui ne serait pas indigne d'un moraliste du XVIIP siècle.

n était nécessaire de dire comment il supporta cette cruelle captivité. Le 9 thermidor vint le faire sortir de prison. C'est ici que je rencontre les plus nobles qualités de son cœur et la preuve de sa fidélité imperturbable à défendre les hommes de la Révolution.

Après avoir fait partie de ce pâle troupeau dont parle Chénier, un homme vulgaire se fût retourné,

^v,: *a*SÊv*;*fe

rinjure à la bouche, contre la Révolulion, dont il fût devenu, de près ou de loin, un ennemi acharné. Ah! que vous connaissez peu cet homme I Un jour que, le faisant revenir sur son passé, on cherchait à Texciter contre ses persécuteurs, il arrêta rudement son inteiv locuteur et lui dit ; Monsieur, est-ce que vous n'avef pas de patrie? [Applaudissements prolongés.)

Eih bien, c'est précisément dans sa prison que Hoche a montré la véritable trempe de son caractère ; c'est là qu^il a efficacement médité sur ce qu'il y avait de juste, de sage, d'irrésistiblement vrai dans l'œuvre révolutionnaire, sur ce qu'il fallait en laisser, en dégager, en éliminer; et ce sont ces méditations et ces réflexions qui en ont fait le grand homme de guerre de la Vendée. C'est parce qu'il avait vu de près ce qu'il y avait au fond des passions politiques; c'est parce qull avait pu mesurer ces plaies, sociales et politi- (q[ues, et connaître la vérité des accusations des uns, ainsi que l'effronterie des autres, qu'il va tout à l'heure apporter toutes ses grandes qualités dans la guerre civile et que vous allez le voir apparaître là plus grand, plus sublime encore que devant l'étranger. {Applaudissements.)

Oui, Messieurs, à ce moment, la France menacée par l'Europe avait des enfants assez dénaturés pour conspirer son démembrement, sous l'œil même de l'ennemi. C'était le moment où la flotte anglaise bordait nos côtes ; c'était le moment qu'on avait choisi pour lever le drapeau de la révolte dans une partie do la France ; dix généraux en chef, cent cinquante divisionnaires, des commissaires extraordinaires avaient passé dans ce terrible pays de la chouannerie : tous avaient échoué ! Les guerriers et les politiques s'étaient déclarés impuissants ; la Convention, et plus tard le Directoire, en étaient réduits à traiter de puissance à pui»i sance avec ces rebelles. Bonaparte, entre autres généraux, y alla , mais il craignit de s'engager dans une

mauvaise voi<>y il vit le pays, revint, et il ne fut plus jamais possible de Vy réexpédier. (Sourires.)

Hoche est un autre homme, Messieurs ; et c'est précisément parce qu'il est mis en présence d'une immense difficulté, d'un terrible problème à résoudre, (fue, quelles que soient les difficultés à vaincre, les tristesses qu'il faudra surmonter, et probablement, dans sa pensée , la méconnaissance des services xendns à laquelle il faudra se résigner, il voudra se dévouera cette tâche ingrate. Il faut, dit-il, résoudre le problème ou périr; ce problème, il Ta résolu. Voici comment : il Ta résolu de deux manières, en général et en homme d'État : en général, en sachant opposer à ces chouans, à ces bandes qui apparaissaient au nombre de quinze , de vingt, de cent et de deux cents hommes, qui fuyaient comme le nuage, qui fondaient tout à coup sur les troupes, qui étaient insaisissables, qui apparaissaient partout et qu'on ne rencontrait nulle part ; en opposant à ces invisibles ennemis qui sortaient des fossés et faisaient feu derrière les haies, qui avaient recours au pillage et à l'incendie, en leur opposant à la fois l'immobilité et la mobilité, en faisant un grand nombre de camps retranchés et en créant |dos colonnes mobiles. Des camps retranchés se reliaient depuis le département de Maine-et-Loire jusqu'à la Normandie, et, en même temps, partaient comme les doigts de la main, des colonnes mobiles chargées d'opérer contre les bandes ; et alors, selon une terrible expression, on n'accordait que « la capitulation des baïonnettes )> .

Mais voici où son génie apparaît. Il dit : Ces rebelles 5ont des Français, ce sont des frères, il y a parmi eux deux parts à faire : il y a les pauvres, les paysans et ceux qui les exploitent, et c'est là que l'on constate ce qu'il y avait de sensibilité exquise, de tendresse démocratique, de véritables entrailles plébéiennes dans co superbe héros ; ea voyant cette masse de paysans

'^^ J:i ^ ; -..^.rfe^-^ii^àr. ^- -—

24 JUiNati72. 101

aveuglés^ égarés comme un ti'oupeau de bœufs que pousse par derrière un pâtre irrité^il se dit : Non, non, il faut leur faire grâce ; il faut ïe\;ijf"Caire comprendre qu'on vient les délivrer de la dîme et^e la corvée.

A cette politique qui allait au cœur' ^ paysan, il en

ajouta une autre bien autrement hardiç^pour Tépoque ;

il dit, il écrivit : « Dans ce pays, vous ifaurez la paix,

le calme à l'avenir, qu'avec la tolérance religieuse. »

11 fit mieux que de le dire et de récrire- j il. .mit ce

principe en pratique. C'est là, dit-il, le seereide la

pacification. {Applaudissements,) Vous voyez 'gar^ là

comment cet homme , parfaitement révolutionnîùre,

véritablement imbu des principes, des sentiments, àes

aspirations de la Révolution, a pu réussir en joignant- -

la modération à l'inflexibilité. Il n'est pas inutile de ;-

feuilleter la vie de tels hommes et de leur rendre cet

hommage suprême que Tacite réclamait pour les

grands citoyens, non des louanges, mais une fidèle

imitation de leur conduite.

Cette vie, on pourrait la retourner dans tous les sens, elle doit devenir le catéchisme des enfants du département de Seine-et-Oise, il faut leur apprendre l'origine, la vie de Hoche, les efforts qu'il a faits pour ne pas rester inférieur aux postes qu'il occupait. Car, à mesure qu'il montait, son cerveau s'agrandissait, s'élargissait, montait aussi, et il finissait par honorer la fonction dont il était revêtu, si élevée qu'elle pût être. {Applaudissements prolongés.) Et vous allez voir. Messieurs, à quel point il était un homme supérieur, et combien nous avons besoin de nous instruire à son école; après avoir dompté en six semaines la révolte et rendu à la République l'Anjou, le Maine, la Bretagne, la Normandie, au moyen de cette force combinée de la répression terrible et de la douceur, après avoir proclamé l'état de siège, le lendemain du jour où il a vaincu , il proclame l'amnistie. {Bravo l bravo/ — Triple salve d'applaudissements prolongés.)

102 VElCS AILLES.

Messieurs, les règles'de la politique sont éternelles, parce qu'elles repo^ntsur la morale et qu'il n'y a pas de politique vraie, efficace, fructueuse, quand la force viole, même mprnentanément et passagèrement, les principes éterÉteis de la justice et de Thumanité. {Nouveaux applandîshc*ments,) Cet homme de guerre, qui a mis son honneur, — c'est là certainement sa plus grande gloire» — ^on pas à s'appeler un grand capitaine,, mais à être un pacificateur, cet homme molssonri^ want la saison, cet homme pouvait rendre à la Frarîbe le plus complet, le plus noble de tous les services; oui, il pouvait montrer au monde de quoi la France est capable dans la paix comme dans la guerre, (fûand elle a des enfants dévoués, résolus, que rien n'ébranle, qui ne veulent pas désespérer. [Triple salve d'applaudissements,) En face de ces Anglais qu'il avait vus, — admirez la noblesse de cet homme, — qu'il avait vus à Quiberon canonner les royalistes acculés à la presqu'île, il avait conçu contre ce peuple une aversion, une colère qui sont heureusement passées de mode aujourd'hui; il rêva, non pas ce rêve insensé que plus tard voulut réaliser, pour son propre compte, un aventurier plus heureux, non, un rêve désintéressé qui n'avait pas pour but d'écraser une nation libre, mais d'affranchir une population noble et malheureuse, il rêva cette expédition d'Irlande; on la traitait de chimérique ; mais que ceux qui en parlent sans avoir interrogé l'histoire, peut-être, se fassent apporter les rapports, les travaux qui se rattachent à ce projet;

Ils verront que Hoche, sans éducation première, par la seule force de sa volonté, s'était trouvé à la hauteur de la tâche qu'il méditait d'entreprendre. Cette expédition avorta par la faute de la vieille organisation de la marine ; les anciens officiers de la marine royale ne voulaient pas être commandés par un général de l'armée de terre ; Hoche voulait tout simplement étouffer la coalition dans l'œuf. Pitt a eu à

ce sujet un mot éloquent et cruel : « L'armée française et Hoche ne nous ont échappé que parce qu'ils se sont mis à Tabri sous les tempêtes. »

Hoche sentit qu'il n'avait échoué qu'à cause de la haine, de l'envie de rivaux qui ne le valaient pas.

Plus tard, il alla commander l'armée de Sambreet-Meuse; là, il fut ce vaillant héros qui poussa jusqu'à Vienne, qui, en quatre jours, fit trente-cinq lieues à partir de la frontière, arriva à Francfort, passa la rivière, et là fut arrêté après avoir gagné trois ou quatre batailles dont vous avez les noms sous les yeux et que je ne rappelle pas, parce qu'il est pénible de rappeler des souvenirs de gloire, alors que notre devoir, à nous, nous condamne à ne rappeler que les désastres immérités que nous avons dû subir. [Vive émotion dans Vauditoire,)

Il aurait* pu pousser jusque sur le Danube, il .fut arrêté par Berthier, sur un ordre venu d'Italie ; Bonaparte venait de conclure un armistice , et Hoche, ce grand soldat, était tellement resté civil, patriote, républicain, qu'il tfeut, au sein de son triomphe, qu'une seule parole : «Ah! quel bonheur! nous avons la paix, et nous la devons à d'autres. »

Vous savez. Messieurs, qu'au retour de cette glorieuse campagne de quatre jours, dans laquelle il avait enlevé 8,000 prisonniers, des canons, et toutes les positions de l'ennemi, il fut récompensé par un ordre du jour qui déclara qu'il avait bien mérité de la patrie.

Il poussa la modestie, qui est une autre qualité du f;[uerrier républicain, jusqu'à éloigner cette couronne et à faire un rapport spécial où il établissait que c'était aux autres qu'il devait tout. Rare exemple. Messieurs, qui devait se perdre bientôt dans les armées républicaines, car on vit, moins de deux ans après, toute l'habileté d'un homme s'appliquer, non pas seulement à gagner des batailles, mais à vouloir les avoir gagnées tout seul. [Applaudissements,)

Mais il ne faut pas parler seulement de Hoche comme militaire et comme homme de guerre, au point de vue spécial de Torganisation des armées, de cette sollicitude du général qui veille sur les besoins les plus humbles du soldat, surveillant tous les services, le service de santé, le service des vivres, et, par-dessus tout, gardant le secret le plus absolu sur ses opérarations, dirigeant lui-môme cette organisation de Tespionnage qu'on a laissée de c6té, comme s*il suffisait à certains généraux, non pas de vaincre, mais d*être surpris {Applaudissements et rires), il faut encore retenir de cette existence cette qualité dominante, le civisme. Il considérait la guerre, non seulement comme un exercice des plus difficiles et des plus nobles facultés de l'homme, il la considérait aussi comme un état passager, violent, momentané, et il gardait, aussi loin que le menait la fortune des armes, Timage de la patrie et du foyer, ne séparant jamais la profession militaire des droits et des devoirs civiques.

C'est par là surtout que Hoche est digne d*être cité en exemple à une nation qui, quels, que soient les préjugés, les résistances, les entraves ou les intérêts qui se croiront froissés, fera de tous ses enfants des soldats et des citoyens. {Applaudissements.)

Je ne vous parlerai pas de sa mort; vous savez, Messieurs, combien elle fut subite et mystérieuse; il faut jeter un voile sur les derniers moments de cette existence, car nous ne sommes pas ici pour résoudre des problèmes historiques, mais pour nous inspirer des rares vertus, des nobles qualités et du grand caractère de notre héros, pour nous dire qu'à son exemple nous pouvons affirmer hautement que la démocratie qui monte, qui travaille, qui étudie, qui ne demande qne l'ordre, la paix sociale, sent que tous ses-intérôts ne seront satisfaits qu'A la p.nnHifi^r^, ^pf> la Francft soit grande, et indépendante comme nation. {Applâïh' dissements.) De là, Messieurs, le devoir de ne jamais

-•JÉ---^. .Jii'^Sjf^^^^-^ " ''

séparer ces deux buts : le 'relèvement moral et le relèvement matériel de la patrie, de telle sorte que nous n'ayons d'autre préoccupation que de donner à nos enfants, à la génération qui vient, — car celle qui existe, qui a subi le spectacle de tous ces désastres et le contact de toutes ces défaillances, tout en redoublant d'efforts, ne peut plus compter sur elle seule pour refaire la patrie, — • de confier, dis-je, à la génération qui vient après nous, à ceux qui ont Tâme toute neuve, les. germes qui devront s'épanouir plus tard.. C'est à eux quîil faut adresser ces grandes leçons, il n'en est pas de plus juste, de plus nécessaire à leur répéter constamment que la loi du travail, formulée daiis cette devise de Hoche que l'on vous citait tout à l'heure : Mes non verba.

Je retiens une autre formulé qu'il avait faite sienne après çivoir lu la Vie d'un pi^ésident de la République, de Witt : « Ago quod a^o », je fais ce que je fais. Oui, faisons ce que nous faisons, ne cherchons pas à tout résoudre, ne pensons pas qu'il existe un moyen de rendre uniforme le bonheur général, de résoudre tous les problèmes à la fois, agp quod ago. Que ions nos amis qui sont ici, que ceux qui sont en province nous donnent cet exemple du travail à tous les degrés, dans les conseils municipaux, dans les conseils généraux, dans tous les corps électifs ; qu'ils se souviennent de la grande formule avec laquelle Hoche et ^'autres délivrèrent la France, qui enfanta tant de prodiges et qui nous inspiré aujourd'hui la grande formule moderne ; « Du travail, toujours çlu travail, et encore du travail. »

(Les derniers mots de l'orateur sont couverts de longs et chaleureux applaudissements.)

Prononcé le 26 septembre 487S

À GRENOBLK

Messieurs et chers concitoyens.

Notre ami M. Edouard Rey a bien voulu me souhaiter la bienvenue dans votre ville. U a mis, dans les paroles qu'il a prononcées, nne émotion qui, pour moi, m'a profondément remué eL qui me pénètre de reconnaissance envers lui et envers vous, qui avez bien voulu vous associer à lui par vos applaudissements.

Oui, je sens et je sais que je suis dans un pays qui est, de longue date, acquis à la cause et dévoué à la défense des principes de la Révolution française, puisqu'il l'était, pour ainsi dire, avant que la France de 89 eût commencé à les balbutier. Je n'oublie pas votre ancien et persévérant dévouement à nos idées, et, si je pouvais l'oublier, l'accueil que vous m'avei fait au moment où j'ai mis le pied sur le sol de votre ville, serait certainement la plus énergique et la plus pénétrante manière de me rappeler tout ce que j'ai encore à faire pour être digne de vous et de votre glorieux passé.

Mais j'ai bien senti que ce que vous acclamiez, vous saluiez de cris si ardents, si répétés, c'était la République et non l'homme.

Plusieurs voix. — C'était la République et l'homme!

M. Ganbbtta. — L'homme vaut ce que valent ses efforts; mais ces efforts ne sont jamais que restreints, et trop souvent, — il n'y a jamais faiblesse à le re* connaître, — sujets à des vacillations et à des incertitudes, parce qu'il n'y a pas d'homme parfait, parce qu'il n'y a pas d'homme qui puisse se promettre à

lui-même qu*il sera toujours à la hauteur des événements. Mais cet homme que vous voulez bien reconnaître comme un des vôtres, comme le vôtre, car il s'est donné tout entier à son parti... [Ouil oui! — Applaudissements,) a, au moins, pour lui cette conviction qu'il n'a jamais mis dans son cœur aucun intérêt, aucune passion, aucun mobile en balance avec les inté rets de la démocratie républicaine. {Bravos. — Marques cTassentiment général,)

Tout à l'heure, on prononçait un mot qui produit toujours sur moi la plus vive impression : on faisait allusion à ces douloureux et tragiques événements de la guerre, de cette guerre que nous avons continuée alors qu'elle était née du caprice d'un aventurier couronné , de cette guerre dont nous avons hérité et que nous avons poursuivie après Tavoir dénoncée et combattue, parce que nous sentions qu'il y allait de l'avenir et de l'honneur de la France.

Hélas ! citoyens, cet avenir a été compromis; notre pays a été entamé dans son intégrité. Mais ce n'est pas à vous qu'il faut apprendre que la responsabilité en remonte tout * entière à l'empire et à ses complices, les conseillers de tous rangs placés autour de lui. {Oui! oui! Adhésion unanime,)

Messieurs, laissez-moi dire que rien ne me touche davantage que ce salut habituel qui m'est adressé partout où je passe et qui rappelle les efforts du gouvernement de la Défense nationale, {Bravos) car il y a une chose qu'il faut toujours répéter, parce que c'est l'honneur de notre parti , qu'il faut redire chaque fois que se produisent les attaques de nos adversaires, qu'il ne faudra jamais se lasser de prouver, pièces en main : c'est que la cause de la France et celle de la République sont désormais unies et confondues, et que, entre, l'une et l'autre, il y a une association indissoluble que rien ne pourra rompre. Messieurs, on nous a souvent reproché d'avoir fait-

Cependant, puisque nous voici réunis , et que dans la soirée qu'a bien voulu donner M. Vogeli à Toccasion de mon séjour à Grenoble...

M. Vogeli. — C'est la démocratie tout entière, citoyen Gambetta, qui m'a chargé de vous offrir cette soirée.

M. Gambetta. — Si vous aviez eu un peu plus de patience; mon vieux camarade, vous auriez vite aperçu que nous sommes d'accord. [On rit,)

J'ai dit :• Dans la soirée que M. Vogeli a donnée à l'occasion de mon séjour ici, parce que nous vivons dans un temps où l'on est réduit à empêcher des bommes sincères qui aiment leur pays, qui n'ont d'autre passion que la justice, d'autre désir que de s*éclairer les uns les autres sur la meilleure marche à suivre dans le sens du bien public ; parce que nous vivons dans un temps où ces hommes sont contraints de recourir à des précautions, à des expédients, à des biais derrière lesquels ils puissent à peu près regarder, sans aucune espèce d'appréhension, les foudres du parquet et d'une administration toujours prête à se dire : Dans l'arsenal de nos lois, — et l'on sait s'il est riche ! [Rires.) — il y a des lois bonapartistes qui empêchent des hommes de se réunir pour causer entre eux sans avoir pris sept à huit précautions préalables, [Nouveaux rires,) si nous en usions contre ces hommes ! [Hilarité générale et interruption.) C'est là ce qui m'a fait dire, Messieurs, que M. Vogeli nous a offert une soirée, et je crois qu'il y a autant de vérité que • de prudence à le dire et à le répéter; mais je sais aussi, à ne pas m'y tromper, parce que je le vois et que vous m'en donnez à chaque instant la preuve, que je suis ici l'hôte de tout le monde. [Très bien! — Oui! oui!)

Et vraiment, cette première réflexion me permettra peut-être de répondre d'ici à certaines récriminations, à certaines déclamations qui ont encombré ces jours

derniers les colonnes des journaux... — mon Dieu! comment dirai-je? — des journaux qui sont dévouée a l'ordre'. N'est-il pas entendu, en elTet, dans ce temps de confusion oii les mots ont changé absolument de signiBcation, bien qu'on continue à toujours les employer, n'est-il pas bien entendu que nons sommes^ tout jamais le parti du désordre? — Nous, le parti du désordre, Messieurs, nous qui respectons constamment la loi, qui nous assujettissons même à saluer et à ne pas enfreindre celles qui ont été le fruit àa crime sorti de l'usurpation ta plus odieuse; nous qui avons fait continuellement toutes les concessions, tous les sacriflces depuis deux ans; qui avons donné partout, dans tous les conseils électifs de la France, dans lesquels nos concitoyens nous ont constitués en majorité, l'exemple de la patience, de la modération ; — nous, le parti du désordre I quelle impudence il faut avoir pour le prétendre! Non, Messieurs, noas sommes le vrai parti de l'ordre dans ce pays; et, en cela, nous n'avons qu'à nous rendre justice, qu'à mettre en avant notre propre discipline toute volontaire et par cela môme efficace; nous n'avons fourni, dans aucune occasion, le prétexte d'intervenir à l'autorité, ou à des agents trop zélés qui la compromettent, et qui cherchent toutes les occasions, favorables ou non, de saisir le parti républicain en flagrant délit... On nous accuse d'être des gens de désordre et de violence I Et quand nous nous contentons de pren- , dre notre droit et de l'exercer, quand nous fournissons toutes tes preuves de sagesse, que dit-on? On dit : Âhl si nous ne les avions pas arrêtés, à quels excès, à quelles saturnales se seraient livrés ces démagogues! Vous n'imaginez pas, ajoute-tron , à quels actes ils se seraient portés contre les citoyens, contre les personnes contre les propriétés, si une loi bonapartiste — qu'on retrouve tout exprès (Rù-es ,) — ne leur avait pas été opposée à temps et si nous n'étions

OBBiOe

pas venus là pour sauver la société d*un pareil cataclysme. Voilà leur langage. {Oui! oui! -— C'est celai — Rires et bi^avos,)

En sorte que , Messieurs , nous sommes dans cette situation singulière, et fort difficile à soutenir, à savoir que, quand nous obéissons aux lois , c'est par impuissance, et que, quand nous les critiquons, même en nous y soumettant, en nous bornant à faire remarquer leur triste et odieuse origine qui viole le droit des sociétés libres, on nous dénonce. {Rire général,} Messieurs, on devrait bien reconnaître enfin que la presse dite de l^ordre, en se conduisant de cette manière, ne fait que du désordre, et que ses agents ne recherchent qu'une chose : la provocation. {Bravo! bravo I — Approbation unanime,)

Mais je m'oublie à parler de cette presse sans nom, qui a perdu toute estime et toute considération dans le pays. 11 vaudrait niieux élever la question et dire une bonne fois aux hommes d'État qui ont la prétention, dans tous les partis, de chercher le régime sous lequel la France, qui est une démocratie^ doit se développer et produire, — leur dire une bonne fois Avezvous réfléchi à ce que c'est que la démocratie? Et, avant de la mettre à la gêne, avant de lui imposer des lois misérables, avez- vous mesuré l'étendue du mal qu'il faut faire disparaître? Avez-vous mesuré les besoins de cette société , et savez-vous bien dans quel pays, à quelle époque vous vivez? Car, enfin, Messieurs, ce droit que nous exerçons ici, à huis clos, et sous la surveillance de cinq à six administrations différentes, il n'y a pas de pays libre qui n'en revendique l'exercice et où des hommes d'État ne se glorifient de le protéger ; il n'y a pas de pays libre où l'on ne puisse, comme en Angleterre, pour citer l'exemple d'un pays monarchique, réunir les électeurs au nom-' bre de cinq, six au dix mille, en tous temps, en tous lieux, en plein air ; où les partis ne puissent développer

leurs ithéories, exposer leurs programmes, rendre compte de leur conduite, accuser les partis hostiles, commencer et poursuivre des campagnes, et enfin, faire librement ce qui doit se faire dans toute société qui a quelque souci de la dignité de ses membres. {Très bieni très bien! — Bravos,)

Eh bien, ce qui se fait en Angleterre, ce que font les lords anglais, ce que font les membres de la Chambre des communes, se fait également à quelques pas d*ici; en Suisse, où Ton comprend que la démocratie est un gouvernement d'opinion par essence, que c'est à l'opinion publique que doit rester le dernier mot, que c'est elle qui doit tout examiner , tout contrôler, tout vérifier, tout juger], afin de pouvoir choisir. Aussi les démocraties ne sont véritablement libres, n'offrent de sécurité, d'avenir, et ne fondent quelque chose d'assis qu'à la condition de provoquer la confiance des hommes libres qui les composent, qu'à la condition de permettre à tous d'aller, de venir, de circuler, de se grouper, de se réunir, de s'associer, de se pénétrer. Qu'est-ce, en efî'et, que la démocratie, si ce n'est point le gouvernement de tous, si l'on est parqué, si c'est le régime cellulaire? Ce n'est plus la démocratie, c'est le système des castes sociales, c'est l'ancien régime. Comprendre ainsi la démocratie, Messieurs, c'est outrager la raison, et il faut la peur pour expliquer les misérables et odieuses mesures qu'on nous oppose. {Applaudissements,)

Quand donc prendrons-nous des habitudes viriles? Lorsque nous vivions sous la monarchie, qu'elle fût légitime, — voilà encore un mot bien fait! — {Rires,) comme après 1815, ou qu'elle fût une monarchie à compartiments, une monarchie à poids et contrepoids, dont les uns font équilibre aux autres, avec un horloger plus ou moins éloquent qui se flattait de faire tout marcher.... {C'est fini, cela! — C'est usé! — Hilarité générale.) Messieurs, je veux bien que ce soit là des

vieilleries, du bric-à-brac, mais il y a des gens qui rêvent cependant le retour de ce système épuisé... Lorsque, dis-je, nous vivions sous l'une ou Tautre de ces monarchies, je comprends que Tun et l'autre de ces régimes aient eu peur du peuple, parce qu'ils n'étaient pas |des gouvernements de démocratie , [et ils avaient peur du peuple, parce qu'ils ne le connaissaient pas, et que, ne voulant pas et ne pouvant pas l'apprécier, ils n'avaient trouvé qu'un moyen de le gouverner , c'était de le clore et de le tenir en chartre-privée. {Bires d'approbation. — Applaudissements,)

Mais, Messieurs, ce n'est pas un régime, un système politique comme la démocratie actuelle, monde encore récent, qui date, comme origine, comme naissance, comme formule, de 1789, et qui, en somme, n'a pris pied parmi lious, n'a mis la main aux affaires, n'a été investi du moyen protecteur de sa souveraineté, n'a été mis en possession de Ja plénitude de son droit, qu'en 1848, par le suffrage universel, — ce n'est pas, dis-je, ce monde nouveau de la démocratie française qu'on peut se flatter de gouverner, régler, conduire, instruire par les procédés, par les habitudes des quinze à vingt habiles diseurs qui gouvernaient et conduisaient la monarchie parlementaire. {Non /non/ — Bravos.)

Il faut aujourd'hui descendre dans les couches, dans les rangs profonds de la société ; il faut comprendre que ce n'est que de la discussion manifestée, contredite, et qui rencontrera autant d'affirmations que de négations, que peut se dégager l'opinion, car la démocratie n'est pas le gouvernement de l'uniformité ni de cette discipline passive que l'on rêve dans d'autres partis, dans d'autres sectes; c'est le gouvernement de la liberté de penser, de la liberté d'agir. De là, par conséquent, la nécessité d^une perpétuelle communication de tous les citoyens entre eux, quand ils le veulent et comme ils le veulent, à la seule

condition, — condition unique, — de délibérer pacifiquement, sans armes, ainsi que le disaient les premiers législateurs de la Révolution française , afin de ne pas fournir à quelques-uns la tentation de yioler le droit des autres. (C'est cela/ — Très bien! très bien!)

Et cependant. Messieurs, il nous faut supporter cette législation mauvaise, qui est aujourd'hui là nôtre, cette usurpation de notre droit, cet empiétement de Tautorité pour en démontrer tous les jours Tinutilité. En effets il est bien sûr que, si Ton ne peut se réunir au nombre de 1,500 personnes, sous le prétexte qu*on formera ainsi une réunion publique, on peut bien se réunir au nombre de 300 ; et, ce qui aura été dit dans cette réunion de 300 personnes sera répété, imprimé, publié, répandu, de sorte qu'on n'aura rien fait^ rien empêché, et que le but que Ton se proposait ne sera pas atteint : on aura simplement mis la main sur la lumière, mais la lumière aura passé à travers les doigts, malgré tous les obstacles. (Assentiment unanime.) Il faudrait, sous une République, abandonner ces mesures^ rejeter ces procédés qui n'ont d'autre résultat que d'engendrer le désordre moral, kinon le désordre matériel, quand c'est précisément de Tordre moral, ayant tout, que devraient se préoccuper les hommes d'État Car, retenez-le bien,Messieurs,sans l'ordre moral il n'y a pas d'ordre matériel assuré; c'est l'ordre moral qui règle tout, qui calme tout, qui assoit tout et qui permet aux peuples de tout faire pour se relever de leurs catastrophes, (^m bien! très bien! — Applaudissements,)

Que voulez-vous? En France on ne peut pas s'habituer, depuis quarante-cinq ans, dans certaines classes de la société, à prendre son parti, non seulement de la Révolution française,- mais de ses conséquences, de ses résultats. On ne veut pas confesser que la monai^ chie est ânie, que tous les régimes qui peuvent, avec des modifications différentei^, représenter la monarchie, sont également condamnés. Et c'est dans ce défaut

de résolution, de courage chez une notable partie de la bourgeoisie française, que je retrouve Torigine, Texplication de tous nos malheurs, de toutes nos défaillances, de tout ce qu'il y a encore d'incertain, d*indécis et de malsain dans la politique du jour

On se demande, en vérité, d'où peut provenir une pareille obstination; on se demande si ces hommes ont bien réfléchi sur ce qui se passe ; on se demande comment ils ne s'aperçoivent pas des fautes qu'ils commettent et comment ils peuvent plus longtemps con- 3erver de bonne foi les idées sur lesquelles ils prétendent s'appuyer ; comment ils peuvent fermer les yeux à un spectacle qui devrait les frapper. N'ont-ils pas vu apparaître, depuis la chute de l'Empire, une génération neuve, ardente, quoique contenue, intelligente, propre aux affaires, amoureuse de la justice, soucieuse des droits généraux? Ne l'ont-ils pas vue faire son entrée dans les conseils municipaux, s'élever, par degrés, dans les autres conseils électifs du pays, réclamer et se faire sa place, de plus en plus grande, dans les luttes électorales? N'a-t-on pas vu apparaître, sur toute la surface du pays, — et je tiens infiniment à mettre en relief cette génération nouvelle de la démocratie, — un nouveau personnel politique électoral, un nouveau personnel du suffrage universel? N'a-t-on pas vu les travailleurs des villes et des campagnes, ce monde du travail à qui appartient l'avenir, faire son entrée dans les affaires politiques? N'est-ce pas l'avertissement caractéristique que le pays, — après avoir essayé bien des formes de gouvernement, — veut enfin s'adresser à une autre couche sociale pour expérimenter la forme républicaine? {Oui! oui/ — Sensation prolongée.)

Oui ! je pressens, je sens, j'annonce la venue et la présence, dans la politique, d'une [couche sociale nouvelle {Nouveau mouvement) qui est aux affaires depuis tantôt dix-huit mois, et qui est loin, à coup sûr, d'être inférieure & ses devancières. {Bravos.)

Quand on Fa vue apparaître; on ne pouvait en noter, en remarquer la naissance que par petits groupes, que sur des points isolés, à Marseille, à Paris, à Lyon, au Havre, à Saint-Étienne, ici et même ailleurs; mais, par le fait même de Tisolement de ces groupes, qu'on ne réunissait pas pour les soumettre à un examen, à une analyâe véritablement sagace, on n'a pu se rendre un compte exact, au début, des conséquences de cette apparition, de cette invasion d'un élément social nouveau par le suffrage universel dans les affaires générales de la nation; et, alors, on a trouvé beaucoup plus facile de déclamer contre ces conseils électifs, de les accuser de toute espèce de mauvaises^ passions, de les critiquer,, de les dénoncer, quoique, peu à peu, pour les observateurs attentifs^ il ait apparu que ces conseils^ tant diffamés^ devenaient chaque jour de plus en plus pratiques, expérimentés, aptes aux affaires, prudents, sages en politique, et que, toutes les fois qu'ils émettaient un vœu ou qu'ils prenaient une décision, ces vœux ou ces décisions avaient un caractère particulier, un accent spécial, qui doivent influer sur la direction générale des affaires de la France. On a senti que la démocratie actuelle était sortie du sentimentalisme un peu vague qui avait été le caractère dominant de nos devanciers ; on a senti qu'il y avait là quelque chose de plus positfr, de plus pratique, et, — passez-moi une expression que l'on critique quelquefois, mais qui seule peut rendre ma pensée, — de plus scientifique. Et alors, qu'a-t-on fait dans le camp de nos adversaires?

On a changé de tactique, et, au lieu de considérer à l'œuvre ce personnel nouveau, au lieu de le juger et de se laisser entraîner dans ce courant, on a réfléchi, mais dans un mauvais sens. La réaction et les partis coalisés de la monarchie, sous quelque forme qu'elle se présente, se sont mis en garde, en éveil, et ils ont crié au radicalisme triomphant. Partout ils ont dit que le radicalisme était aux portes avec le cortège de spec-

très, de malheurs et de catastrophes qu'il doit nécessairement traîner après lui! {Hilarité généj'ale, — Ti'ès bien ! — Bravos.) On a cherché ainsi à alarmer le pays, ce malheureux pays que, depuis soixante-quinze ans, les partis rétrogrades dominent et exploitent paf la peur. Car la peur. Messieurs, c'est la maladie chronique de la France : la peur en politique. En eifet, autant la France est brave, généreuse, ardente, héroïque, désintéressée sur les champs de bataille, autant elle est timide, hésitante, facile à troubler, à tromper, à affoler, à effrayer dans le domaine politique.

Et ils le savent bien, ceux qui, depuis tantôt quatrevingts ans, nourrissent ce pays de calomnies, de mensonges et d'inventions perfides. Oui, c'est la peur qui est le mal de ce pays, et c'est de la peur qu'ils ont tiré leurs ressources, les réacteurs de 1800, de 1815, de 1831 et de 1849! C'est de la peur qu'il a tiré sa principale force, le coupe-jarret de 1851! (Bravo! bravo! — Applaudissements,) C'est sur la peur qu'ils ont établi leur ascendant pour nous mener, après vingt ans d'Empire, à la dégradation, à la mutilation î C'est de la peur qu'ils ont fait sortir ce plébiscite fatal qui devait nous entraîner à la guerre! C'est de la peur qu'est née cette impuissante réaction du 8 février 1871 1 C'est toujours par la peur, avec la peur, en exploitant la peur, que la réaction triomphe ! Oh ! débarrassons-nous de la peur en politique! Chassons ces sycophantes, et démontrons par nos résolutions, par nos actes, par notre attitude, que jamais nous ne voudrons nous servir de la violence, et que c'est un misérable et odieux calcul qu'ont fait nos adversaires, de compter toujours sur la peur éternelle de la France ! Et puisque la peur est devenue l'expédient, la ressource de nos ennemis, il faut que le parti républicain, que le parti radical, qui met ses satisfactions au-dessous de l'intérêt général, se donne la mission de guérir la France de cette maladie de la peur. Or, le remède, le moyen à employer,

quel est-il? Oh! il est toujours le même, et il est toujours vainqueur : c'est la sagesse. (Très bien! très bien! — Salve d^ applaudissements, — Interruption prolongée, — Les mouvements de r auditoire empêchent l'orateur de parler pendant quelques minutes,)

La sagesse, mes chers concitoyens, c'est le dernier mot que je viens de prononcer. Il faut que ce remède ait été d*un effet singulier sur nos adversaires, car il suffit que nous ayons prouvé notre sagesse, que nous ayons proclamé très haut que rien, qu'aucune provocation n'était capable de nous faire sortir de cette ligne de conduite inflexible, pour avoir provoqué dans leurs rangs une irritation, une exasp'ération qui tient de la rage. Leurs journaux, leurs représentants, ont, par là môme, dévoilé leurs plus secrètes espérances. Ils attendaient, à coup sûr, à en juger par leur déconvenue, quelque faute du parti républicain ; ils espéraient que, lassé par les injures, irrité à son tour par tant de dénis de justice, par tant d'outrages subis et venant de côtés où il les attendait le moins, ils espéraient que le parti républicain tomberait dans un de ces nombreux pièges qu'on tend sous ses pas, et qu'alors il s'ensuivrait quelque émotion, de-ci, de-là, à l'aide de laquelle on pourrait rétablir l'ordre qu'on aurait ainsi troublé. [Oui I oui I — C est cela !'— Bravos,)

Eh bien, leurs espérances ont été vaines, et la sagesse s'est trouvée, sinon dans notre tempérament, — c'est ce qui fait que nous avons plus de mérite que d'autres à la pratiquer, car le spectacle de l'injustice nous révolte, — elle s'est trouvée dans nos volontés, dans nos intérêts; et c'est elle qui fait aujourd'hui le triomphe de la cause à laquelle nous sommes attachés. En effet, sous les autres régimes que celui-ci qui, au moins, porte notre nom : le régime républicain; sous les autres régimes, dictature césarienne, royauté escamotée sur les barricades, ou monarchie se prétendant héritière de quatorze siècles, on

; . jB U. Aj-.

comprend que le parti républicain, exclu de Tarène, chassé, décimé, proscrit et réduit à Timpuissance dans la carrière légale, se précipitât dans les aventures héroïques de la rue. Pourquoi? Parce qu'on ne lui laiissait aucune issue pour vivre, pour respirer, et qu'alors, à la force illégitime, il opposait Théroïsme de ses membres et la force du droit populaire. {Assentiment,) Ces temps sont changés. Messieurs, et ce qui était de mise quand nous n'étions qu'une minorité opprimée, c'est-à-dire l'emploi de la force contre un régime oppresseur, serait un crime sous un gouvernement qui se réclame du suffrage universel, qui porte le nom de la République et qui est chargé d'agir, de gouverner, de contracter, d'emprunter au nom dé la République. {Assentiment général, — Bravos,)

En conséquence, il ne nous reste qu'une chose à faire pour le moment : c'est à nous conduire pacifiquement, légalement, en nous réclamant du suffrage universel, dont on ne pourra pas ajourner bien longtemps la volonté, la décision ; c'est à transformer ce germe, cet embryon de République, que nous devons protéger et défendre, afin de pouvoir assister bientôt à l'éclosion d'une République sincère, définitive et progressive. {Applaudissements. — Vive la République! — Vive Gambettal) Oui, la sagesse consiste à dire que nous n'attendons rien que de la raison, que du temps, que de la persuasion, que de la force des choses, que de l'impuissance où sont réduits les partis monarchiques, que de leur stérilité et, s'il faut tout dire, que de leur couardise. {Oui! oui/ — Bravos,)

C'est à eux, s'il leur plaît, d'avoir recours aux moyens violents. Quant à nous, nous n'en avons nul besoin; {Adhésion générale,) le pays est avec nous, (Oui/ oui!) et il le proclame à chaque occasion qu'il lui est donné de le faire. Nous avons donc pour nous la loi, le titre, nous aurons la chose bientôt. {Applaudissements répétés.)

Nous n'avons qu'à laisser s'écouler les heures et les minutes. Tous les jours on peut marquer les pas qui sont faits vers le but, et, ce but, on y touchera bientôt; on y touche si bien déjà, que nous assistons à un singulier spectacle depuis tantôt un mois et demi. Ces farouches représentants du droit divin ou du droit populaire, mais accommodé à la Bonaparte, {Rires. — Très bien!) se sont séparés et sont allés dans les divers cantons ou collèges qui les ont nommés. Se sont-ils mis en communication avec leurjs électeurs ? Bien peu Tout osé faire, mais la plupart ont observé, et, s'ils n'ont pas parlé, ils ont adressé le résultat de leurs réflexions à des journaux suffisamment indiscrets pour que nous soyons renseignés à merveille. {Rires, — Applaudissements,)

Voyez le chemin parcouru : la réaction affirmait bien haut la nécessité où l'on était de restaurer immédiatement la monarchie avec fusion, elle abandonne cette idée pour passer à la monarchie tempérée sans fusion..., {Hilanté,) puis on est passé à ce qu'on a appelé l'essai loyal de la République, mais de la République sans républicains. {Nouvelle hilamté.)

Je n'ai pas besoin de vous dire comment ils entendent ces jeux-là, vous le savez aussi bien que moi, et vous qui êtes de Grenoble et de l'Isère, vous vous rappelez une administration récente... {Oui! oui l — Mat^ ques d'assentiment,) Ainsi, l'essai loyal de la République, c'est là un mot parfaitement bien fait pour dire le contraire de ce qu'il exprime. {Rires approbatifs,)

Après l'essai loyal, ils sont allés à l'essai de la République conservatrice, et les voilà maintenant qui en sont à la République constitutionnelle. A la suite de certaines réflexions, de certaines observations, les divers chefs des partis monarchiques, après avoir secoué l'arbre, — non pas pour le renverser, oh ! non, tel n'était pas leur dessein, {Nouveaux rires,) — après s'être épuisés en combinaisons toutes plus empoisonnées et

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plus chimériques les unes que les autres, et après avoir reconnu leur impuissance, mais surtout après avoir constaté de visu, chez eux, en leurs gentilhommières, [HilajHté générale,) où en sont aujourd'hui les dispositions du corps électoral, et ayant aperçu, à l'horizon, la République définitive, — les divers chefs des partis monarchiques se sont dit qu'il ne leur restait plus qu'une chose à faire : c'était de faire la République. {Rires prolongés. — Salves d'applaudissements. — Interruption de quelques instants.)

Voilà oîi nous en sommes, mes chers amis. Pour le moment, nous sommes arrivés à cet état particulier, à savoir que nous touchons à l'unanimité en France. [Rire généi^al.) Oui, il est probable quej lorsque le Parlement se réunira à Versailles, — encore bien que l'on annonce de sa part quelques velléités de rentrer à Paris, afin sans doute de mieux marquer l'état de conversion de ces bonnes âmes, — il est probable que, lorsqu'il rentrera à Versailles, il dira que, véritablement, il n'a pas une minute à perdre pour constituer la République. Qu'est-ce que cela, signifie?

Cela veut dire que Ton sent, quoi que Ton en ait, non pas que la dissolution soit à prêcher, ni même qu'elle soit à démontrer, mais que la dissolution est faite; car, si Ton n'avait pas cette intime conviction que la dissolution est là, comme le fossoyeur, prête à jeter une dernière pelletée de terre sur le cadavre de l'Assemblée de Versailles ( Vive sensation) ; si l'on ne ressentait pas les aifres de la mort, vous pouvez croire qu'on ne parlerait pas de se marier in extremis avec la République. {Hilarité générale, — Applaudissements répétés. — Vive la République!)

Eh bien. Messieurs, sous cette forme qui convient parfaitement, d'ailleurs, au caractère tout à fait intime et tout à fait amical de notre réunion, je crois que je viens de mettre une lumière sur un des écueils les plus perfides qui bordent le chemin de la République.

Et j*en veux dire ici franchement ma pensée et mon avis, afin que personne, en en lisant Texpression, ùe puisse conserver la moindre obscurité dans son esprit sur ce point. •

La politique, Messieurs, surtout dans un moment où le monde qui finit et le monde qui commence se touchent et se heurtent par mille contradictions et par mille intérêts opposés ; la politique qui a pour but de satisfaire les besoins ardents d'un grand peuple au point de vue de la liberté politique et de l'égalité sociale, cette politique a singulièrement besoin de discrétion. Elle a besoin de ménagements pour les intérêts qui sont en échec, pour ceux qui disparaissent, pour ce qui reste de vestiges et de traces de Tancien régime. Elle a besoin d'avoir certains accommodements, certaines facilités de compromis, de transactions, parce que jamais il n'est arrivé qu'on fit une bonne société et un bon régime politique en faisant table rase. Ceux qui le prétendraient n'ont pas regardé la réalité des choses. La Révolution française elle-même, qui a été la plus radicale des révolutions, n'a pu faire et n'a pas fait table rase. Que d'abus elle a laissé subsister! sous d'autres noms, sous d'autres formes, je le veux bien, mais qui subsistent encore, et qu'il nous reste à détruire.

Mais, Messieurs, la politique dont je parle a besoin aussi de clairvoyance, de vigilance, de prudence pour ne pas livrer les destinées mêmes du peuple et de la canse qu'elle défend aux habiletés, aux surprises, aux ambiguïtés, aux calculs de ses adversaires.

Oui, le parti républicain, aujourd'hui, — celui qui est composé surtout d'hommes souvent et durement éprouvés, celui qui compte dans ses rangs presque autant de victimes que de serviteurs, c'est celui-là dont je parle, parce que c'est celui que je connais le mieux et que c'est celui auquel j'appartiens, — le parti républicain, qui l'a toujours été ou qui ne compte

que des membres qui Tont toujours été, ce parti-là est tenu à beaucoup de largeur de main, à un grand esprit de conciliation et de concorde ; il est tenu à se recruter largement et sans mesquins calculs d'amourpropre, dans tous les rangs du pays, afin de devenir la majorité de la nation elle-même. C'est son devoir immédiat, et il n'y manquera pas. {Assentiment général. — Applaudissements,)

Ce parti doit avoir cependant un certain critérium à sa disposition; il doit pouvoir distinguer entre la naïveté des uns et le calcul des autres, entre les nouveaux qui s'offrent à lui et les anciens, entre ceux qui viennent lui apporter leur concours par suite de convictions récentes et ceux qui ont des actes à mettre derrière leurs paroles ; il doit enfin pouvoir être mis à même aussi de reconnaître ceux qui, secouant une indifférence, hélas! trop générale, veulent entrer dans la vie politique.

Ceux-là, Messieurs, il faut les accueillir à bras ouverts, Mais il y en a d'autres, il y a les hommes qui n'appartiennent à aucun parti, qui les ont tous servis et tous trahis tour à tour, qui sont des agents également clociles du despotisme clérical ou militaire ; il y a ceux qui prennent comme un masque la formule à la mo^e, qui se glissent dans les rangs à l'aide de déclama-tions plus hautes, plus vives et plus ardentes que celles d'aucun patriote éprouvé; il y a ceux encore qui, sous une attitude plus ou moins réservée, agissant comme si on leur faisait violence ou parce qu'il n'y a pas moyen, pour le moment, de faire autrement, se déclarent républicains. {Très bien/ très

bien/)

Vous voyez, Messieurs, à combien de surprises, à combien de périls on peut se trouver exposé, à combien d'intrigues de tous genres on peut, pour ainsi dire, donner la complicité de sa conscience. {Assenti" ment général,)

124 (;RKNOBL^:.

Il faut donc que, sans être exclusifs, sans être fermés, nous soyons prudents, vigilants, défiants, au nom môme des intérêts les plus sacrés de la République. Car, si nous recommencions la faute qui a déjà été commise, il y a vingt-deux ans, d'accepter sur signature, sur déclaration ces prétendus ouvriers de la dernière heure, eh bien I on connaît la besogne qu'ils recommenceraient à leur tour : prendre la République, la placer sur un char, Torner de fleurs et la mener sous le couteau de quelque égorgeur de race. {Sensation profonde. — Applaudissements prolongés . )

Mais entendons-nous bien et ne laissons pas dire que nous obéissons à un détestable esprit de secte. Or, pour s'entendre, quelle est la formule à trouver, si tant est que, dans une matière qui réclame autant de tact et de mesure, dans l'appréciation de tel ou tel caractère, on puisse poser une règle générale de conduite? Dessinons au moins quelque chose qui pourra servir de commencement de règle.

Il y a d'abord une première remarque à faire, que voici : s'il est vrai que le suffrage universel pris dans sa masse ne soit pas toujours assez renseigné, surtout dans un pays quin'est pas encore habitué à la République, qui n'est pas encore formé aux mœurs républicaines, parce qu'elle n'a pas assez duré, — et, si elle n'a pas duré, vous savez à qui en remonte la responsabilité? [Ouil ouil) — mais enfin s'il est vrai que le suffrage universel ne soit pas suffisamment mûr et accoutumé aux habitudes, aux plis, aux pratiques de la démocratie républicaine, s'il ne sait pas avec assez de précision, — comme on le sait, par exemple, dans la dernière bourgade de Suisse, — ce qui se passe, ce qu'on projette, ce qu'on doit faire ou repousser, il n'y en a pas moins dès maintenant une préoccupation suffisante, dans les rangs de la démocratie, de la conduite des hommes politiques. Mais il n'y a qu'une certaine partie de cette démocratie qui ait la passion

et le souci des choses et des actes des hommes publics; c'est donc à ces hommes plus avisés et plus éclairés qu'il appartient, dans une certaine mesure, librement, sans pression, de se faire les instituteurs, les éducateurs, les guides de leurs frères moins avancés du suffrage universel, de ceux qui ont moins de loisirs et de fumières. {Très bien! — Bravos).

Ce sont ceux-là qui doivent exercer leur jugement, en procédant à ce tri, à cette sorte de crible par où doivent passer les conversions subites dont nous nous entretenons. Ce sont eux qui doivent scruter la vie d'un homme marquant, monarchiste effaré qui, tout à coup, se rallie à la République, sous la double pression de la force croissante de la République et de l'imminence de la dissolution ; ce sont eux qui doivent, pour leurs amis, pour leurs concitoyens, pour leurs coélecteurs d'un collège, d'un département, rechercher quelle est la loyauté, la sincérité, la justesse, et enfin ce je ne sais quoi qui fait qu'on dit : « Celui-ci est un brave homme, on peut s'y fier, » ou : « Celui-ci n'est pas un homme sûr, il ne faut pas l'admettre. »

Ce sont là des difficultés qu'il faut résoudre sur place, à l'aide des mille impressions et renseignements que l'on peut recueillir, comparer et peser; il n'est pas possible, d'ailleurs, que l'on soit sans relations qui permettent de faire ce travail, travail délicat qui exige beaucoup de mesure, d'habileté et de prudence, et qui, par conséquent, doit être fait de très près, en y mettant beaucoup de temps et de soins.

Pour inspirer ce travail, je voudrais vous donner un avis personnel dont vous ferez l'usage qui vous semblera bon, car il est parfaitement susceptible de modifications suivant les cas.

Messieurs, laissez-moi vous soumettre une idée à titre de proposition générale, capable d'être réduite,

qui comporte des exceptions ou qui peut être appli-

126 ORBNOBLB.

quée sévèrement, lors des élections à la prochaine Assemblée, afin que le suffrage universel ne soit pas dupe et victime, afin qu'il ait bien la certitude que la République et ses institutions organiques sortiront de Turne, afin qu'il soit bien positif que les mandataires ne pourront pas usurper sur les manlîdnts, afin qu'il soit impossible d'assister à une abominable confiscation de la souveraineté nationale au profit de quelque prétendant. Je voudrais donc qu'il fût bien «ntendu que, pour les prochaines élections, on ne pût admettre sur les listes républicaines des hommes qui ne présenteraient pas dans leur passé, vous entendez bien, des garanties suffisantes ou, dans leur présent, les mêmes garanties nécessaires, garanties qui puissent nous assurer que le dépôt sacré qui leur sera confié, que cette voix souveraine au nom de laquelle ils auront autorité et mission de parler, à Paris, car c'est là qu'on réunira l'Assemblée nationale prochaine... {Ouil oui/ — Salve d'applaudissements, — Vive la République! — Vive Paris/),,, ne seront l'objet, de leur part, ni d'une diminution, ni d'une confiscation.

Je voudrais encore que l'on déclarât, que tous ceux qui ont été, à un degré positif, dans les derniers jeux des partis, les chefs avérés des intrigues et des complots monarchiques, que tous ceux qui ont été les serviteurs des prétendants, qui ont été des agents de désordre antipatriotique, je voudrais que tous ceuxlà fussent exclus de nos listes républicaines. Je voudrais ensuite qu'on distinguât entre ces chefs et ceux qui les suivaient, car ceux-ci pouvaient être de bonne foi, ils pouvaient n'être qu'égarés. A coup sûr, le nombre des égarés ne serait pas considérable; et, dans tous les cas, on n'accepterait parmi eux que ceux qui n'auraient pas pris devant leur pays et à rencontre du suffrage universel une position compromettante.

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Vous voyez, Messieurs, que mon idée est celle-ci : séparer les chefs de leur prétendue armée ; Tarmée peut entrer dans les rangs du parti démocratique; quant aux chefs, il faut les laisser encore, ainsi que faisaient les premiers chrétiens, à la porte de l'église pour y faire pénitence. {Bires â^ assentiment, — Applaudissements,)

Cette conduite à suivre s'explique par plusieurs motifs, dont le premier vous apparaît nettement : il s'agit de sauvegarder la souveraineté nationale ; car il est bien clair, aujourd'hui, que le duel est h peu près réglé entre la République et la monarchie. La monarchie se dérobe, elle cache son drapeau, elle dépose ses armes et laisse la République maîtresse du terrain; il est donc bien certain que, si le pays nommait des pseudo-républicains, des hommes n'ayant le nom de la République que sur les lèvres, tandis qu'ils porteraient la monarchie au fond du cœur, ils ne tarderaient pas, une fois élus, à ouvrir la bouche pour faire connaître leurs secrets désirs, et consommer la ruine de la République, comme le firent leurs devanciers de 1848, qui, dix-sept fois, l'acclamèrent pour mieux l'égorger ensuite. [Bravos et applaudissements, — Cris répétés de : Vive la Bépubliquel)

Par où vous voyez que, si le suffrage universel pouvait être induit en erreur, et que si, sous le prétexte de faire une transaction, on confiait le dépôt de la République à de tels gardiens, c'est la souveraineté nationale que l'on s'exposerait à faire confisquer.

Il y a un autre motif qui n'est pas moins grave et qui est décisif devant mon esprit.

C'est qu'il est nécessaire qu'en politique on ait la

responsabilité de ses actes antérieurs. Il est juste et

I bon, lorsqu'on a choisi un parti, lorsqu'on a été son

I tenant, lorsqu'on a joué un rôle au nom de certaines

I idées, de certaines doctrines*, lorsqu'on s'en est fait le

promulgateur et le défenseur, — à moins qu'on ne

justifie d'actes de résipiscence et de contrition irrécusables, — il est juste et bon qu'on subisse la loi qu'on s'est faite à soi-même, et qu'on ne vienne pas solliciter du suffrage universel, avec le concours du parti républicain, une récompense dont on est indigne et qui a pu être méritée par d'autres. {Oui! oui! — Approbation générale,)

Je dis que c'est là une raison politique du plus haut intérêt, et d'une gravité capitale. En effet, est-ce qui peut y avoir parmi les hommes quelque chose de plos sacré que l'opinion? [Très bien! très bien! — Bnm prolongés,) Est-ce que nous ne devons pas avoir un soin jaloux pour ne pas admettre dans nos rangs, non pas les hommes égarés qui se repentent sincèrement : à ceux-là nous devons ouvrir nos bras, mais leurs chefs, ceux qui les ont trompés, ces chefs qui ont été les agents et les guides des partis hostiles?

Messieurs, ce serait nous abandonner nous-mêmes que d'agir autrement, que de tenir une autre conduite ; et ceux qui nous parlent de pareilles transactions ne se rient-ils pas de nous, [et ne serions-nous pas l'objet des moqueries de tous, si nous avions jamais la faiblesse d'accepter d'aussi humiliantes propositions?

Non, non, le parti républicain a le droit et le devoir d'être généreux envers ceux qui, reconnaissant le drapeau de la République et présentant toutes garanties, demandent à la servir avec loyauté ; mais il commettrait l'acte le plus imprévoyant et le plus fatal, il manquerait à tous ses devoirs s'il mettait à sa tête, s'il plaçait de ses propres mains ses pires ennemis sur les bancs de la prochaine Assemblée, dont les résolutions seront décisives pour le sort de la France, pour sa grandeur et son avenir, ainsi que pour les droits engagés, depuis soixante-quinze ans, dans la lutte entre la Révolution française et l'ancien régime. Ce serait le contraire de la bonne politique, et j'ajoute

oS

que ce serait le contraire de la morale, qu il n'en faut jamais séparer. {Très bien! très bien! — Applaudisse-

Il me vient un souvenir à Tesprit, dont je désirerais vous faire part avant de terminer. [Oui! oui! — Parlez! parlez !)

Nous sommes réunis, en ce moment, dans une ville qui a dans son passé un mémorable souvenir qu'il me convient d'évoquer pour vous prouver combien, en politique, il est dangereux de se fier aux imposteurs. Oui, c'est dans cette ville qu'après la première Restauration, cet homme qui, avec tant de gloire, a fini par apporter tant de désastres à notre noble pays, remit le pied après 1814. Vous savez le jour précis, car cette histoire vous est familière : elle vous a été contée par vos grand'mères, comme a dit le poète. Quand il fut entré dans votre ville, c'est d'ici qu'il jugea combien il lui serait facile de ressaisir la France, grâce à la haine qu'inspirait le retour des émigrés. La France de la Révolution avait été mise en présence de ces spectres et de ces revenants, — n'est-ce pas un peu la situation où nous sommes auJQurd'hui? [Hilarité.) — Elle avait, cette France démocratique et paysanne, reculé d'horreur devant la réapparition de l'ancien régime. Eh bien, ce comédien, ce tragédien, cet aventurier de génie, en remettant le pied sur le sol de la France, que lui disait-il? Il disait au peuple des campagnes et des villes : Ouvriers, bourgeois, artistes et paysans, me voilà! Je reviens, vous me reconnaissez; je suis le soldat de la Révolution; je viens défendre vos droits menacés; vos propriétés sont en question, je vous les garantirai; les biens nationaux, je vous les assurerai; je suis le fils de la Révolution; je suis la Révolution elle-même, vous le savez bienl je suis la Révolution couronnée! Oui, j'ai eu tort, je le reconnais; mais je vous apporte des libertés, toutes les libertés : liberté

de penser, liberté d*écrire, liberté de se réunir, de s*associer, liberté de la nation par la constitution d'un Parlement indépendant. Oui! vous devez avoir tontes ces libertés et vous les aurez!

Toutes ces promesses ont été faites, toutes ces paroles ont été prononcées, et où ? Ici, dans votre ville. Eh bien! ces promesses n*étaient qu'un mensonge, ces paroles n'étaient qu'un leurre, tout cela était on dernier artifice de ce Corse aux shoh.{Sens€Ui'on. — Applaudissements prolongés,) Ces belles promesses séduisirent la France, parce que cette France est toujours confiante, toujours ardente, toujours généreuse; elle se laissa prendre au mirage, et vous savez comment finit cette lugubre tragédie. Vous savei aussi quelle fut la triste fin de ce despote, dont les coups dé force et les promesses furent copiés, plus tard, par son Léritier, par Napoléon ni. Celui-ci fit aussi son coup d'État libéral, son retour de 111e d'Elbe, son Acte additionnel et ses promesses du 19 janvier avec un Ollivier pour Benjamin Constant On dit à tous que cette cbose grotesque, que ces deux mots qui hurlent ensemble, que l'empire libéral serait la paix et la liberté. On organise le plébiscite, on le présente aux populations, on le fait voter. Ce qui devait être la paix devient la guerre ; la France est envahie : vous savez le reste ! (Nouvelle sensation,)

Ah! défions-nous des promesses politiques. Soyons défiants. Rappelons-nous ce que nous ont coûté notre confiance, notre imprévoyance. Rappelons-nous aussi ce que nous disions au peuple, en 1870, en l'écartant des urnes. Nous lui disions que voter Oui, c'était voter pour la ruine de la patrie. Nous l'avertissions que cet homme ne parlait si haut de la paix que pour faire plus sûrement la guerre^ qu'il ne parlait de la liberté que pour la confisquer, et qu'il ne se faisait le dépositaire de la souveraineté nationale que pour la donner en dot à son fils. Voilà ce que nous disions au

26 SEPTKMBRE 1872. 131

peuple en 1870, et vous vous rappelez aussi comment on nous traita à cette même époque. Vous connaissez l'invention des complots qui devaient influencer les votes des campagnes ; vous connaissez les mensonges, les calomnies et les outrages dont nous fûmes Tobjet. Aujourd'hui, on veut rééditer les mêmes procédés; on veut employer les mêmes moyens que Tempire libéral. On vient nous dire que le parti monarchique a déclaré, dans une réunion, qu'il voulait la République, qu'il acceptait cette constitution nouvelle de la France. Ah! Messieurs, pour notre honneur, pour notre sécurité, pour l'honneur et la grandeur de notre patrie, gardez-vous de donner dans cette ignoble comédie! {Sensation, — Applaudissements. — Vive la République!)

Il suffira d'ailleurs, mes chers concitoyens, de faire pour ces intrigues et ces machinations ce que nous avons fait pour d'autres procédés de nos adversaires : nous les dénoncerons à la France. Ne nous laissons pas surprendre. Ne tombons pas dans les pièges qui nous sont tendus. Soyons constamment en éveil. Que si certaines entreprises de nos adversaires sont à redouter, nous aurons la force pour en faire justice ; quant aux surprises, nous avons notre raison et notre perspicacité pour les déjouer. Nous avons promis d'être vigilants, nous tiendrons notre promesse. Il ne se passera pas une intrigue que nous ne criions au suffrage universel : Veillez ! ce sont des trompeurs et des sycophantes !

Et qu'on ne nous accuse pas d'exclusion, et qu'on ne vienne pas répéter toutes les vieilles redites sur les partis; qu'on ne nous traite pas de jacobins et de radicaux, ce ne sont là que des mots qui signifient, chacun à son heure, des nécessités politiques. Mais nous sommes de notre heure et de notre temps, et nous appartenons à la démocratie républicaine de 1872. Oui, nous dénoncerons toutes les machinations

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et toutes les intrigues au suffrage universel, car il est le maître en définitive, et il saura faire justice! (Oui! oui! — Applaudissements,)

Ne renonçons donc pas à Texcellente méthode que le parti républicain suit partout avec un zèle et un bonheur croissants : patience, fermeté et vigilance, c'est là notre mot d'ordre.

Et maintenant, permettez-moi de vous dire que si, pour atteindre notre but, nous devons attendre quelques mois de plus que nous ne le désirerions, là n'est pas la question. La seule question, la vraie question, c'est de considérer qu'il n*y a plus rien à espérer, qu'il n'y a plus rien à faire, qu'il n'y a plus rien à tenter avec les gens qui sont à Versailles. C'est vers le suffrage universel qu'il faut désormais se tourner, c'est à lui qu'il faut parler, c'est à lui qu'il faut proproser les vrais noms, c'est lui qu'il faut inviter à discuter, à se concerter en petits groupes, à examiner les hommes, à choisir les programmes, à indiquer les réformes, à viser au but, enfin à préparer, que dis-je? à désigner ceux qu'il s'agira purement et simplement, le jour étant venu, d'envoyer à Paris, à ce Paris qui est vide de la représentation nationale, à ce Paris que l'on a voulu frapper, outrager après n'avoir pas su le défendre; (Salve d'applaudissements) à ce Paris qui supporte si dignement les injures et les calomnies qu'on lui prodigue; à ce Paris qui n'a jamais perdu la confiance de la France. {Non! non!) Car, toutes les fois que son nom est prononcé en province, jusque dans la plus humble des bourgades, il est salué comme la tête et le cœur de la patrie ! [Explosion d'applaudissements, — Cris répétés de: Vive Paris! — Vive la République! — Vive Gambettal)

Pronorkcé le 29 septembre 1872

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