‹ Discours et plaidoyers choises de Leon Gambetta avec une notice biographieChapitre 15 sur 33 · A THONON · texte numérisé non relu

A THONON

Mes chers concitoyens.

Il m'est impossible, malgré l'état de fatigue et d'épuisement où je suis arrivé, de ne pas répondre aux paroles que vou€ venez d'entendre*. Et, que mon voisin me permette de le lui dire, je suis d'autant plus dans la nécessité de lui répondre qu'il y a dans ce qu'il a dit, dans les fermes et fortes paroles qu'il vient de prononcer, quelque chose qui, peut-être, demande h être repris, à Ôtt*e regardé de très près, parce que, quand on parle de la France, de ce qui lui appartient, de ce qui est son bien, de son intégrité, il faut bien peser ses mots.

Eh bien, mes compatriotes, — et il n'y a pas de iiom plus beau que ce nom de compatriote, — pensez-vovis que la France doive être rendue responsable, au point de vue de son unité, au point de vue de

1. Au ban(}uet offert à M. Gambetta par les républicains de Thonon, M. Dubouloz avait porté le toast suivant :

« Je porte un toast à M. uambetta, à ce grand citoyen qui a 8U sauvegarder rhonneur de la France républicaine.

« Si les idées séparatistes existaient encore réellement dans Qne partie de la Haute-Savoie, nous nous féliciterions de la circonstance qui se présente aujourd'hui pour démontrer l'attachement sincère que nous portons à cette France.

M Mais si, à la suite d'événements improbables, on était disposé à essayer de nouveau d'un régime monarchique, oh I alors nous nous souviendrions que, près' de nous, se trouve un petit pays

aui a su conquérir de grandes -libertés et qui veut le maintien es institutions républicaines. Nous aurions alors ce souvenir^ parce que là oii se trouve la liberté doit exister une patrie.

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cet assemblage magnifique de provinces qui, toutes, avec une physionomie spéciale ou plutôt avec des traits distincts, forment les grands traits de la figure même de la patrie, — que la France doit être rendue responsable des conséquences d'une usurpation criminelle ; et parce que les hasards de la fortune, les désastres de la guerre, les heureuses aventures d'un conspirateur ou les odieux calculs d*un cléricalisme tout-puissant auraient cet effet de jeter la France encore une fois sous le joug, ~- pensez-vous qu'elle doive être éprouvée par ce dernier désastre de tom-' ber en démembrement et en dissolution volontaire? {Non/ non! — Bravos et applaudissements.)

Ah I nous sommes cruellement éprouvés, mes amis. La France, à proprement parler, depuis la Réforme, depuis la grande moitié du xv"* siècle, a été tour à tour, pour tous les peuples de l'Europe , le guide, Ti* nitiateur et le martyr. C'est de son sang, de son dévouement, de ses sacrifices et de ses servitudes que sont faites la gloire, l'émancipation et la liberté des autres peuples. [Approbation unanime. — Applaudissements prolongés.)

Eh bien , il faut réfléchir quand on parle du patrimoine de la France. La France , vous avez eu raison de le dire, sera d'autant plus attrayante, qu'elle ne sera régie que par la loi, qu'elle sera aux mains de tous les citoyens et non plus aux mains et soumise aux caprices d'un seul.

Ah! oui, la France glorieuse et replacée, sous l'égide de la République, à la tète du monde, groupant sous ses ailes tous ses enfants désormais unis pour la défendre au nom d'un seul principe et présentant au monde ses légions d'artistes, d'ouvriers, de bourgeois et de paysans ; ah I oui, il est bon de faire partie d'une France pareille, et il n'est pas un homme qui, alors, ne se glorifiât de dire, à son tour : Je suis citoyen français ! {Bravos unanimes.)

Mais il n'y a pas que cette France, que cette France glorieuse, que cette France révolutionnaire, que cette France émancipatrice et initiatrice du genre humain, que cette France d'une activité merveilleuse et, comme on Ta dit , cette France nourrice des idées générales du monde ; il y a une autre France que je n'aime pas moins, une autre France qui m'est encore plus chère, c'est la France misérable , c'est la France vaincue et humiliée, c'est la France qui est accablée, c'est la France qui traîne son boulet depuis quatorze siècles, la France qui crie , suppliante , vers la justice et vers la liberté, la France que les despotes poussent constamment sur les champs de bataille , sous prétexte de liberté, pour lui faire verser son sang par toutes les artères et par toutes les veines ; la France que, dans sa défaite, on calomnie, que l'on outrage; ohl cette France-là, je l'aime comme on aime une mère ; c'est à celle-là qu'il faut faire le sacrifice de sa vie, de son amour-propre et de ses jouissances égoïstes ; c'est de celle-là qu'il faut dire , là où est la France, là est la patrie! {Bi^avos et acclamations enthousiastes. — Applaudissements répétés. — Vive la France ! — Vive la République !)

J*espère que notre malheureux et noble pays, instruit à la rude école de l'adversité , remontant par degrés de l'abîme où l'ont poussé les bonapartistes, pourra comprendre enfin qu'il n'y a d'avenir régulier, de fortune stable, de développement assuré, de place véritablement honorable dans le monde que pour une France régie par le consentement universel, laquelle, sous peine d'abdiquer, ne peut plus vivre sous une autre forme de gouvernement que la République. {Ouil oui/ — Applaudissements.)

Gomme gage de cet avenir pour mon pays, j'aperçois plusieurs symptômes de bon augure dans les modifications de l'esprit français. Il me semble tout d'abord que la jeunesse, dans tout le pays, que la

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