THONON
génération qui a vu la chute de Tempire sans Tavoir provoquée, que cette génération qui a été poussée sur les champs de bataille, inconsciente de la cause qui amenait nos malheurs; troublée peut-être par ce sacrifice immédiat demandé à rentrée de la vienne s'expliquant que d*une façon fort obscure les nécessités d*une lutte aussi acharnée, et aussi, sans doute, Tesprit inquiété, intimidé par de pervers conseillers qui cherchaient à égarer sa conscience et peut-être à énerver son courage, — il me semble que cette jeunesse s'est recueillie depuis et qu'il s'est opéré en elle, après coup et par le contre-coup des épreuves par où elle a passé, une véritable transformation morale.
Oui , on sent de tous côtés , aussitôt qu'on la voit apparaître, qu'elle est meilleure, qu'elle est plus saine, qu'elle est plus fière, qu'elle est plus laborieuse à mesure que nous nous éloignons de ces fatales années de l'empire; et c'est là une raison fondamentale d'espérer, parce que c'est cette jeunesse qui sera appelée nécessairement à réparer les fautes de ses devanciers. Aussi, quand il nous est donné de l'entretenir, delà voir, de constater qu'entre elle et nous il n'y a pas d'écart ni de distance , et qu'il ne peut y avoir de désaccord, nous n'avons qu'un langage à tenir, qu'un conseil à donner : c'est de lui dire de travailler, de travailler virilement, énergiquement à s'instruire; de s'abreuver aux sources pures de la science et de la vérité; de se réunir pour s'initier peu à peu à l'étude et à la pratique des affaires publiques. Je voudrais voir les jeunes gens former partout une sorte d'association dans laquelle, par une éducation mutuelle, ils mettraient en commun, les uns au profit des autres, ce qu'ils auraient appris, lu, observé, examiné. Il faut songer tout d'abord à créer la solida: rite des connai^ances et de l'instruction. Sans cela, à quoi pourraient servir les réunions et les entre-
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tiens ? On n'y agiterait alors que de futiles questions. Il ne faut pas qu'il puisse être dit jamais que notre jeunesse se réunit sans qu'elle discute, sans qu'elle échange des idées véritablement sérieuses, des pensées véritablement hautes. {Bravo I bravo I — Applaudissements,)
Avant de terminer ces observations, — que je regrette de ne pouvoir pousser plus loin , parce qu'il y a bien des choses à dire encore sur ce sujet, — j'ajouterai : Qui que vous soyez, quelque occupation, quelque relation, quelque influence, petite ou grande, que vous ayez dans la vie , vous ne serez véritablement des hommes utiles , des honnêtes gens , dans le sens démocratique du mot, que si vous vous rendez cette justice intime d'avoir contribué à délivrer les esprits de l'ignorance et à leur inspirer l'amour de la patrie qui est le résumé de toutes les vertus civiques. Oui! on doit aimer par-dessus tout' son pays, mais non pas avec cet esprit étroit, léger, railleur, qui, trop souvent, nous a livré à l'animadversion des autres peuples. Faisons bien comprendre aux autres peuples <iue nous n'aimons tant notre patrie, et d'un amour si ardent et parfois si jaloux, que parce qu'elle est le meilleur instrument que la civilisation ait jamais eu pour le progrès général et l'avancement de l'esprit humain. {Bravos enthousiastes, — Applaudissements. — Vive la République! — Vive Gambette I)
SUR
LES LOIS CONSTITUTIONNELLES Prononcé le ^3 avril 1875
A PARIS (ZX* DUtONDISSBMBMT)
Mes chers concitoyens,
Dans toutes les difficultés de la vie politiques, depuis le jour où vous m'en avez ouvert les portes, je n'ai jamais oublié, je n'ai jamais cessé d'avoir toujours présente à l'esprit la dette que j'avais contractée envers vous, qui avez été mes premiers électeurs. La bonne comme la mauvaise fortune seront également impuissantes à rompre les liens qui nous unissent. Cette union, Messieurs, nous ne l'avons pas, si vous vous le
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rappelez, contractée à la légère, et, puisqu'on a ramené la pensée de l'auditoire sur ce souvenir qui m'est si cher, sur ces commencements de notre vie politique commune, je tiens à rappeler d'un mot ce qui nous a liés ensemble, lorsque vous voulûtes bien jeter les yeux sur l'homme qui est aujourd'hui devant vous. Nous avons commencé par arrêter d'avance, après les avoir débattues librement, les conditions, les stipulations du contrat qui devait nous associer. C'est un exemple que nous tenions à donner à toute la démocratie française ; c'est un exemple qui n'a pas été perdu, mais qui, non plus, ne s'est pas suffisamment généralisé. Mais l'idée était juste et bonne; elle a pris naissance ici ; elle a grandi ; elle se développera dans l'avenir. {Ouil oui/ — Bravos,)
Aussi, Messieurs, malgré les absences, les éloignements que nous imposent les accidents, les péripéties de la politique, c'est toujours ici que j'aime à revenir, c'est au milieu de vous que je trouve les meilleurs encouragements, l'appui le plus solide dans les difficultés, les véritables consolations dans les amertumes de la vie publique. Voulez-vous savoir la cause de ma présence, ce soir, parmi vous? Citoyens, je viens demander à ceux qui furent mes premiers commettants : Est-ce que le contrat tient toujours ? (Oui! ouil — Bravos et applaudissements prolongés,)
Messieur$; vos applaudissements me touchent et m'émeuvent, et maintenant, je puis ajouter : Je ne viens pas seulement ici pour chercher des inspirations, de la force et de l'autorité, j'y viens aussi, je le dis avec le seul orgueil qui soit compatible avec la dignité du républicain, j'y viens chercher ma récompense. [Bravos.) j
Mes chers concitoyens, on peut dire, on peut écrire, î
on peut murmurer, contre les hommes du parti républicain, les accusations les plus absurdes et les plu^ niaises, dont la contradiction seule fait éclater la va-
Dite; on peut noXis représenter comme des agents de désordre et de dissolution sociale ; on peut aussi, dans un style plus ou moins élégant et poli, dire que nous abandonnons nos origines, que la modération, que la .sagesse et que l'esprit de calcul que nous avons introduits dans notre méthode politique sont mal jugés et mal compris ; on peut nous présenter encore comme je ne sais quels aventuriers politiques prêts à se séparer de ceux qui sont leurs véritables auteurs. On peut dire tantôt que nous sommes des pétroleurs, (Rires) tantôt des hypocrites, tantôt des Italiens élevés à l'école de Machiavel, tantôt des césariens, tantôt des orléanistes. {Nouveaux rires.) Je crois. Messieurs, qu'il n'y a qu'un moyen pour un homme public de répondre à ces accusations, — et j'en use, — c'est de revenir constamment devant ses commettants, devant ses juges naturels, leur expliquer la politique, toute la politique, sans réserves, sans restrictions, afin de reconnaître à l'accueil qui est fait à cet exposé, si oui ou non ses électeurs jugent qu'il est resté fidèle aux premiers engagements, si oui ou non il a, dans ses discours et dans ses actes, traduit la pensée, exprimé 'a volonté de ses commettants. (Marques d'adhésion. — Très bien! — Bravos.)
Lors de notre dernière réunion, il y a deux ans, iresque à pareil jour, j'ai prononcé un mot qu'on m'a leaucoup reproché, qu'on me reproche encore, soit [ue je parle, soit que je garde le silence. (Rires.) Oui, Messieurs, savez-vous ce qu'on incrimine en moi, ouvent avec amertume, c'est d'être, comme on me lit, de Belleville, c'est de tenir à Belleville, c'est de irotester contre les calomnies dont' Belleville est 'objet. (Hilarité.) Quant à ce mot qu'on me reproche l'avoir prononcé, dont on a dit que je veux faire un Irapeau de désordre, quel est-il donc? On me reprohe de n'avoir pas voulu « couper ma queue u. (Â'ouelle hilarité.)
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Messieurs, ce mot bizarre et méprisant de « queue » "traduit assez bien, dans la pensée de nos adversaires, l'évolution qu'ils voudraient nous voir faire et qui consisterait à tourner le dos à ceux qui nous ont fait entrer dans la vie politique. Eh bien, non, je n'ai pas coupé ma queue et je ne suis pas prêt à le faire. En -veut-on la preuve? la voici : je suis ici, mes cbers concitoyens, au milieu de vous, tel que vous m'avez toujours connu. {Très bien! très bien/ — Applaudissements prolongés,)
Mais venons à nos affaires, et abordons le sujet de cet entretien. Depuis notre dernière entrevue, que s'est-il passé? Après avoir rappelé brièvement les événements accomplis depuis deux ans, nous arriverons à la situation présente; nous la jugerons; et, nous étant rendu compte de ce qu'elle contient encore de périls et d'alarmes, nous rechercherons ensemble quels remèdes, quelles résolutions, quels procédés il y faut appliquer pour atteindre enfin ce but sans lequel il n'y a ni avenir pour la patrie, ni paix sociale, ni politique intérieure ou extérieure, ni gouvernement pour la France. Ce but, mes chers concitoyens, vous le connaissez : c'est la République définitivement fondée et mise au-dessus de toutes les contestations des partis, de toutes les attaques des factions. {Bravos et applaudissements, )
Jetons donc un coup d'œilsur ce passé de deux ans, à la fois si près de nous et si bien mort.
Nous avons eu, depuis notre dernière entrevue, une tentative audacieuse, effrontée, de restauration de la monarchie qui s'appelle légitime. Devant la répulsion manifestée par l'opinion publique, devant le frémissement d'inquiétude et d'horreur qui a remué la France jusque dans ses couches les plus profondes, la restauration raonarchique, soit défaillance, soit peur, soit impuissance, a misérablement avorté. Elle a avorté parce qu'elle était contraire, absolument contraire au génie
national : personne en France ne voulait la restauration de la monarchie, ni le paysan dont elle est Teffroi, ni Touvrier qui n*a jamais dissimulé Taversion qu'elle lui inspire, ni J'armée dont elle supprime le drapeau, symbole de sa gloire et de son honneur; personne n'en voulait. Aussi, Messieurs, comment s*étonner que celui-là môme qui est à la tête de TEtat, que le premier magistrat du pays, ait prononcé la parole significative qui restera comme Tarrêt de mort de la monarchie? Il a dit que, devant une tentative de restauration, les chassepots partiraient tout seuls ; et la monarchie est rentrée dans Tombre. {Applaudissements,)
Cependant les comploteurs ne se sont pas tenus pour battus. Ils ont essayé d*une autre monarchie, mais il était difficile de la servir sur Theure ; non pas que les titulaires manquassent, non pas que les cou^ tisans fissent défaut, non pas qu*il n*y eût des habiles tout prêts à la présenter au pays comme un moyen de délivrance et de renouvellement, mais parce que...
A ce moment, nn certain nombre d'auditeurs se trouvant trop pressés interrompent Torateur, en échangeant entre eux des interpellations à haute voix. Des mesures sont prises pour remplir les parties de la salle encore inoccupées : cent cinquante auditeurs se déplacent, le silence se rétablit, et M. Gambetta repr^id son discours en ces termes :
Je vous disais donc. Messieurs, qu'après l'échec définitif de la monarchie légitime, on tenait une autre monarchie en réserve ; que Ton n'avait pas poussé les choses jusqu'à la tentative ouverte, mais que Ton avait au contraire masqué soigneusement la tentative projetée, et, quoique les événements passent très vite,vous n'avez pas encore oublié le nom de cette combinaison aussi bizarre qu'inexplicable et fragile, destinée à servir de paravent aux projets que Ton méditait, et qui s'est appelé le Septennat.
Le Septennat est allé rejoindre dans le néant, d'où on n'aurait pas dû le tirer, les rêves des partisans de la royauté traditionnelle. {Rires.) Ce gouvernement hybride et innommé a cependant duré assez longtepips pour paralyser la confiance et pour arrêter Tactivité nationale ; il a duré assez pour ramener au grand jour de la vie publique, dans les fonctions, dans la politique active, dans l'administration du pays, dans la presse, pour grouper et réunir, dans des associations factieuses qui ne se cachaient plus pour ourdir leurs manœuvres et qui, se croyant assurées de l'impunité, les étalaient en pleine lumière, il a duré assez, dis-je, pour ramener les hommes et le parti qui constituent le plus honteux comme le plus ministre péril qui puisse menacer la France. {Vive adhésion.)
Oui, Messieurs, des hommes d'État légers, imprévoyants dans leurs rancunes, éperdus et ne voyant qu'un moyen d'échapper à cette prise, chaque jour plus serrée, du pays qui les acculait à la République, ne craignirent pas de tirer de sa honte et de son ignominie ce qui reste de la faction de Décembre, de la ramener sous les yeux de la France surprise de tant d'audace et de sottise. {Bravos.) Messieurs, ce n'était pas là^ — quoique peut-être certains personnages habiles en aient eu Tarrière-pensée, — ce n'était pas là seulement une combinaison pour faire horreur à la France et pour l'entraîner vers leur monarchie constitutionnelle préparée et déguisée sous leur septennat byzantin ; c'était surtout un moyen de faire échec au parti républicain, qui chaque jour grandissait dans le pays. Mais, Messieurs, ces habiles gens n'étaient pas de taille à faire campagne avec leurs nouveaux collaborateurs, pas plus qu'à résister à de tels complices et à les dominer; et l'on vit promptement que, dans cette association de partis qui se détestent, il y en avait un qui devenait tous les jours plus menaçant parce qu'il avait le moins de scrupules et le plus de
ni PARIS.
cynisme. Le danger était immense, et les alarmes étaient légitimes. On sentait la conspiration partout Les révélations les plus complètes durent être bientôt mises sous les yeux de la France et de TAssemblée. Ce jour-là, Messieurs, il faut le dire, un éclair de patriotisme illumina des intelligences honnêtes; un mouvement de pudeur politique et d*honneur national s'empara de TAssemblée de Versailles; et, comme toujours, on fit appel à la seule force qui soit, dans ce pays, en état de refouler les coupe-jarrets du despotisme. {Bravos et applaudissements répétés.)
On fit appel à la République. Il devint possible de constituer une majorité d'honnêtes gens, de citoyens dévoués, dont les uns ont fait de réels sacrifices d'opinion, lés autres des concessions de position, tandis que d'autres enfin consentaient à différer la réalisation immédiate de leurs tendances politiques. Messieurs, il faut dire la vérité, c'est par horreur du césarisme, cette hideuse lèpre qui menaçait de nouveau d'envahir la France, {Applaudissements) c'est pour en finir avec un provisoire mortel et irritant qui empoisonnait jusqu'aux sources mêmes de la vie nationale, que l'on se décida enfin à écouter la voix du suffrage universel. Aux approches du péril, les illusions tombèrent, les yeux s'ouvrirent, les hommes de bonne volonté et de bonne foi se confièrent résolument à la démocratie et à son esprit, et la République fut faite. {Mouoement prolongé,)
Ah ! je sais bien tout ce que Ton peut dire. Je sais bien que, lorsqu'on a le droit, que, lorsqu'on est en possession de la vérité politique, que, lorsqu'on a pour soi la justice des principes, il serait bon et beau, grand et avantageux, de ne jamais permettre que, dans l'action politique, elle puisse être amoindrie ni restreinte. Je sais surtout que ce serait à la fois la tâche la plus douce et la plus noble de saluer la vérité et la justice dans toute leur splendeur et toute leur jma-
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jesté. Oui, mes concitoyens, nous serions heureux de n*ôtre jamais réduits à traiter avec les difficultés, pas plus qu'avec les principes. Mais les sociétés ne commencent pas par l'idéal ; les agglomérations humaines ne vont pas d'un seul bond ni à la perfection absolue, ni même à un état meilleur : le progrès est œuvre de temps et de patience. La route est longue, elle est semée de périls et de sacrifices, elle est jonchée de martyrs. Et qui donc, parmi ceux qui connaissent la nature de l'homme, les conditions de la société, les annales de l'histoire, s'est jamais flatté de pouvoir, avant de mourir, saluer la réalisation complète et absolue de la vérité parmi les hommes? {Sensation p9*olongée,)
NonI noni poursuivons notre tâche, apportons nos services dévoués, augmentons d'une parcelle le patrimoine que nous ont légué nos aïeux ; apportons, nous aussi, notre tribut à ce trésor qu'on nous transmet non pas seulement depuis la Révolution française, mais depuis qu'il y a un peuple qui respirq, qui travaille, qui souffre, qui lutte pour le droit et la liberté sur le sol de notre grande et malheureuse patrie, depuis l'Océan jusqu'au Rhin, depuis les Alpes jusqu'aux Pyrénées. Est-ce que la liberté, la démocratie^ la justice, le progrès ont été jamais pour ce glorieux et infortuné peuple de France, autrement qu'entrevus, salués dans des heures fugitives, commis des éclairs au milieu de Vovdige? {Sensation,) Pourrionsnous désirer autre chose, dans les difficultés multiples que nous traversons, que mettre de notre côté le droit, la légalité et, autant que possible, le respect des magistrats pour les principes que nous représentons, et assurer à cette Révolution française, doat on nous dispute effrontément les conquêtes, un régime légal, défini, définitif, à l'abri des coups de la force et des retours delà fortune? Messieurs, qu'avons-nous obtenu, en fin de compte? Nous avons obtenu pour
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nos idées, pour nos principes, pour notre gouvernement, que tous les Français, tous sans exception, aussi bien ceux qui sont à la tète de TÉUt que les derniers agents subalternes, leur doivent, sous peine de forfaiture et de trahison, le respect et Tobéissance (Très bien/ très bùnf — Bravas et applaxh dissements.)
Nous étions dans une situation troublée, fatigante, grosse de périls extérieurs, qu*il fallait faire cesser, — car, Messieurs, n'oublions jamais que, malgré ses mutilations, la France reste encore un objet d^envie et d'avidité dans le monde. 11 fallait sortir d'une impasse redoutable ; le péril était extrême. Quel parti prendre? Eh bien! Messieurs, veuillez y réfléchir, — quant à vos enfants, je suis sûr qu'ils ne l'oublieront jamais, — il y a eu un jour où, sous l'inspiration du patriotisme éclairé par les périls auxquels la France était exposée, des hommes investis du mandat de leurs concitoyens se sont réunis et ont fait un pacte solennel avec la République, afin d'assurer la paix au dehors et au dedans. {Applaudissements.)
On a fait une Constitution, on ne Ta pas beaucoup discutée. On a organisé des pouvoirs, on ne les a pas très minutieusement et, si je puis le dire, on ne lésa pas très analytiquement examinés et coordonnés. On a été vite, et cependant savez-vous ce qui est arrivé? C'est que l'œuvre vaut mieux, peut-être, que les ci^ constances qui l'ont produite ; c'est que, si nous voulons nous approprier cette œuvre et la faire nôtre, l'examiner, nous en servir, la bien connaître surtout, afin de bien l'appliquer, il pourrait bien se faire que cette Constitution, que nos adversaires redoutent d'autant plus qu'ils la raillent, que nos propres amis ne connaissent pas encore suffisamment, offrit à là démocratie républicaine le meilleur des instruments d'affranchissement et de libération qu'on nous ait encore mis dans les mains. {Profonde sensation.)
Messieurs, si vous le voulez bien, nous allons démonter ce mécanisme, voir ensemble ce qu'il contient^ ce qu'on y a laissé passer et ce qu'on en peut faire pour le plus grand bien de la France et de la démocratie.
Vous savez que cette Constitution est courte ; elle contient deux lois et trois chapitres : il y a une Chambre des députés nommés par le suffrage universel direct; il y a un président de la République nommé par la Chambre des députés et par la seconde Chambre sur laquelle je m'expliquerai tout à l'heure, seconde Chambre qui compose le troisième pouvoir et qui est le Sénat.
Remarquez d'abord que les pouvoirs du président de la République ont une bonne origine. Les pouvoirs du président de la République, n'émanant plus du suffrage universel et direct de toute la nation, on ne s'avisera plus de poser le premier magistrat, le gardien et le serviteur de la loi, comme supérieur ou antérieur aux représentants du pays qui font la loi. Le président ne sera plus comme une sorte de lieutenant-général d'un empire ou d'une monarchie; il ne pourra plus avoir les mêmes facilités que l'on avait si légèrement et si témérairement concédées à... non pas à son prédécesseur, mais au prédécesseur de son prédécesseur. (Rires. — Applatulissements.) Électif, à temps, obligé à enregistrer les volontés des Assemblées et à promulguer les lois qu'elles feront, responsable devant elles s'il portait atteinte aux droits fondamentaux du pays, il est un président, il n'est ni un monarque en expectative ni un prince qui s'apprête à revêtir la pourpre césarienne. Sa situation, quoique modeste, reste assez haute pour que l'autorité entre ses mains soit digne de la France, qu'il représente, et de la loi, qu'il est chargé de faire exécuter.
Mais parlons du Sénat, et c'est évidemment la préoccupation générale de l'opinion de savoir ce que
c*est que ce Sénat que Ton vient de nous donner.
Je dis^ tout d^abord, qu*il n'y a pas à s'y méprendre et que ceux qui ont eu les premiers Tidée de constituer un Sénat ont voulu, dès Torigine, créer là une citadelle pour Tesprit de réaction, organiser là nne sorte de dernier refuge pour les dépossédés ou les refusés du suffrage universel. {Hilarité. — Bravos.) Il n'est pas douteux que, dans l'esprit de tous les législateurs, — je n'incrimine pas plus les uns que les autres, — la première pensée qui a présidé à l'organisation du pouvoir législatif en deux Chambres a été une pensée de résistance contre la démocratie républicaine. {Marque générale d'assentiment,) Mais il faut voir si ceux qui ont eu cette pensée l'ont bien réalisée. Il s'agit de reconnaître si, étant par hasard imprégnés eux-mêmes, et plus profondément qu'ils ne le croyaient, de l'esprit démocratique qui palpite dans tout le pays, et voulant créer une Chambre de résistance, une citadelle de réaction, ils n'ont pas organisé un pouvoir essentiellement démocratique par son origine, par ses tendances, par son avenir. Messieurs, quant à moi, telle est ma conviction, et je vais essayer de l'établir.
Un Sénat, vous n'ignorez pas que c'est là une institution qui remonte fort loin dans les annales des hommes. Il y en a eu dans tous les pays de TEurope, sous les latitudes les plus diverses, avec les régimes les plus variés et les plus opposés, dans l'antiquité et dans les temps modernes. Parmi ces corps politiques, il en est qui ont laissé de glorieux souvenirs d'habileté et de puissance, de tradition et de sûreté dans le développement d'une grande politique nationale : j'indique le Sénat de Rome et celui de la République de Venise. A c6té de ces Sénats historiques, il faut placer les Chambres hautes qui ont été, qui sont encore la représentation de la fortune, de la naissance, de la grande propriété, des Églises constituées. Ces hautes
Chambres, Chambres des lords, des pairs, des seigneurs, ont joué un grand rôle à certaines époques, mais, àTheure qu'il est, sans entrer dans le détail des causes, elles sont frappées d*une certaine défaveur, et cela même en Angleterre, sur la terre classique où elles ont pris naissance.
En France, nous avons eu, non pas des Sénats, parce qu'on ne peut pas appeler de ce nom les Assemblées ou les collections d'hommes que le premier et le second empire réunissaient au Luxembourg, {Hilarite) mais nous avons eu des Chambres des pairs. Ces Chambres, qui contenaient certainement ce que l'élite des classes dirigeantes avait de plus cultivé, de plus brillant, de plus influent, ont passé avec des alternatives diverses, jetant, de temps à autre, un grand éclat sur la tribune, mais ne donnant aucun soutien, aucune solidité aux institutions dans le cadre desquelles elles trouvaient place, ne jouissant d'aucun prestige, ne disposant d'aucune force aux jours des dangers, et s'évanouissant dans les moments de péril, sans même avoir besoin de fuir devant la colère populaire. (Rires et bravos.)
Nos législateurs d'aujourd'hui, la tête pleine de ces souvenirs, et aussi quelque peu inquiets sur l'avenir politique d'un certain nombre d'entre eux, ont considéré le Sénat comme un suprême espoir, comme un refuge contre le dédain de ce qu'ils appellent le nombre, c'est-à-dire tout le monde, c'est-à-dire la France. (Rires,) Convaincus qu'ils étaient, bien entendu, que la France ne les apprécie pas selon leur mérite, ils se disaient que personne ne pourrait mieux les servir qu'eux-mêmes; c'est à cette intention qu'ils se sont dotés d'un Sénat. (Nouveaux fires,) Mais ce Sénat, dans lequel ils voulaient s'installer le plus majestueusement possible, ils avaient rêvé d'abord de le composer directement, puis de le faire nommer par le chef de rÉtat, ou, en fin de compte, par un corps électoral,
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ob 1 mais, un corps électoral safBsamment dosé, trié, préparé et muni de droits tellement réduits et imperceptibles que ce devait être une véritable dilution homœopathique de suffrage universel. {Hilarité prolongée. — Applaudissements.) Ces diverses combinaisons ne firent qu*apparaitre : aussitôt qu*on les présentait à la tribune, un tel éclat de rire s*emparait de l'opinion publique, qu'on n'apercevait plus ni l'orateur ni son projet. {Rires et applaudissements.) G*est ainsi que nous avons été débarrassés successivement des combinaisons de Sénats où ces Messieurs auraient pu s'installer à coup sûr. Mais alors, comme il fallait cependant trouver un moyen d'avoir quelque chose qui ressemblât à une Chambre haute, on a créé un Sénat qui est aujourd'hui la loi du pays, que nous devons respecter à ce titre, bien mieux, que nous devons considérer comme l'ancre de salut sur laquelle doit reposer le vaisseau de l'État. La République, comme vous le disait tout à l'heure mon brave et cher ami Blanchet, est passée de l'état de fait à l'état légal du pays. C'est là une parole que nous devons répéter sans cesse; c'est une idée dont il faut faire pénétrer la conception, les conséquences, la portée, jusque dans les derniers rangs du suffrage universel. Il importe que partout^ dans le dernier village de France, on sache bien que la République est la loi de la France et que tous ceux qui, soit ouvertement, soit par des moyens obliques et détournés, soit en invoquant je ne sais quel droit à perpétuer la discussion trop longtemps ouverte et maintenant fermée entre la monarchie, l'empire ou la République, que tous ceux qui aspirent à fausser l'esprit public, le jugement du suffrage universel, sont des factieux et méritent d'être traités comme les pires des révolutionnaires, parce qu'ils portent la main sur l'édifice qui, seul, peut abriter les générations contemporaines et futures contre les catastrophes qui pourront nous menacer
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encore. {Bravos répétés,) Oui, Messieurs, ne nous lassons jamais de nous présenter devant le pays, c'est notre droit, comme les véritables défenseurs de Tordre public, de Tordre républicain, de la paix sociale. Assez longtemps, d'une façon injuste, arbitraire et odieuse, vous avez été traités, nous avons été traités comme des séditieux, comme des hommes de désordre, pour que le jour oîi, grâce à la persistance de la France à proclamer, dans les élections, sa volonté d'établir les institutions républicaines, les hommes de la démocratie cessent d'être dénoncés et poursuivis ; assez longtemps le parti républicain a été présenté aux populations qui, dans ce pays, sont attachées à l'ordre et à la paix publique, parce que la France est par excellence le pays du travail et de l'épargne, comme un parti de violence, de subversion et de désordre, pour que les républicains, à leur tour, disent hautement à tous : Fonctionnaires ou simples citoyens^ habitants des villes ou des campagnes, riches ou pauvres, jeunes ou vieux, si vous êtes les hommes d'un parti, et non pas de la nation, si vous conspirez la ruine des institutions républicaines, prenez garde : c'est nous qui sommes le droit, et vous, vous êtes la sédition. {Double salve dC applaudissements,)
Messieurs, je dis qu'il e^t d'autant plus nécessaire que de pareilles pensées pénètrent jusque dans les derniers rangs du corps électoral, que la constitution du nouveau Sénat lui a été remise presque tout entière. En effet, le Sénat sera composé de 300 membres, dont 225 seront choisis par le corps électoral, et quant aux autres 75, je m'en expliquerai tout à l'heure. Le corps électoral qui nomme les 225 membres est formé de quatre éléments; l'élection a lieu par département, au scrutin de liste et au chef-lieu. Les quatre éléments du corps électoral sont ceux-ci : les députés, c'est-à-dire les représentants les plus autorisés du suffrage universel dans le département; les conseillers
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généraux et les conseillers d'arrondissement, c*est-àdire Texpression du suffrage des divers groupes de citoyens qui composent le département, et, enfin, les délégués de chaque commune.
C'est ici, Messieurs, que je veux arrêter votre attention. Je veux que vous saisissiez bien quel admirable instrument d'ordre, de paix, de progrès démocratique cette intervention de Tesprit communal dans le règlement des grandes affaires politiques peut procurer à la France. J'ai longtemps hésité, tout d'abord, à croire que l'Assemblée certainement la plus monarchique,
la plus comment dirais-je? la moins laïque...
[Hilarité prolongée) qu'ait eue la France, imbue des préjugés du gouvernement oligarchique, j'hésitais à croire que cette Assemblée, ayant à constituer une seconde Chambre, en arriverait à lui donner pour point de départ, quoi? Ce qu'il y a de plus démocratique en France, ce qui constitue les entrailles mômes de la démocratie : l'esprit communal, c'est-à-dire les trentesix mille communes de France.
Voyez-vous à quel point il faut que l'esprit de démocratie ait envahi toutes ks cervelles et pénétré jusqu'à nos adversaires les plus avérés, pour que nos législateurs de 1871 aient assigné pour origine au Sénat qu'ils voulaient établir les trente-six mille communes de France? Admirez, en effet, les conséquences et la portée d'une telle loi !
Voilà des communes qui, jusqu'ici, ont été tenues en tutelle, qu'on avait sévèrement exclues de la politique, dont on a fait surveiller toutes les délibérations dans le but d'empêcher la politique d'y pénétrer et d'y tout transformer; voilà des communes qui, aujourd'hui, ne vont pas faire une seule élection de conseiller municipal sans s'enquérir auparavant des opinions politiques de chaque candidat, sans savoir par avance, dans le cas où il aurait à participer à une éleo tion de sénateur, quels seraient son vote, ses ten-
dances, ses opinions. Non seulement on appelle les citoyens, à la racine même de l'État, dans la commune, à ce perpétuel examen de conscience politique, mais on fait mieux. Ces communes entre lesquelles on avait établi des fossés infranchissables, ces communes qui s'ignoraient les unes les autres, qui jamais n'avaient été, sur le sol, qu'une poussière de véritables molécules inertes et désagrégées, cette poussière, voilà qu'on la prend, qu'on la pétrit, qu'on va l'agréger, la cimenter, lui donner la cohésion, la force, la vie, en faire une véritable personne morale, parlant, agissant au nom de toutes les communes françaises ! {Profonde sensation.) En effet, chaque commune, quand elle se réunira pour faire ses élections municipales, agitera des questions politiques ; et puis, quand il faudra choisir le délégué qui pourra être pris, non seulement dans le Conseil, mais dans la commune, il y aura un débat qui entraînera de nouveau et nécessairement l'examen des questions politiques et, de plus, l'interrogatoire des candidats à cette délégation, la solution de toutes les questions de principes et de personnes qui peuvent s'y référer. Ce n'est pas encore tout. Cette commune qui, jusque-là, était indifférente, privée d'activité politique, va être obligée, à l'appel de ses meilleurs citoyens, de s'instruire, de s'informer, de s'enquérir, de savoir non seulement les choses de la politique, mais encore ce que valent les hommes qui veulent s'en occuper. Et ce premier travail d'examen et de confrontation, cette première éducation mutuelle de la politique qui aura lieu au siège de la commune, croyez-vous qu'elle va s'arrêter là, grâce à la Constitution du Sénat? Ohl nenni! On prendra qui le chemin de fer, qui la carriole, qui à pieds, et on se rendra, où? ail canton? Non, le canton ne vit que d'une vie locale, ce n'est pas un centre assez développé. Au chef-lieu d'arrondissement? Non, c'est un centre plutôt administratif que réel. On se rendra au chef-lieu
du département, où tous les délégués des communes se rencontreront) où ils s'entretiendront des aspirations, des opinions, des volontés de leurs communes respectives, où ils se grouperont selon leurs affinités naturelles, où, réunis, causant, discutant, échangeant des idées et des impressions, ils passeront en revue leurs intérêts^ leurs idées, leurs besoins, leurs droits et leurs devoirs. Un travail semblable d'éducation amicale et mutuelle sera-t-il donc sans résultats? Croyez-vous qu'il ne contribuera pas à répandre partout la lumière, à élargir les idées de tout le monde? Ces délégués reporteront dans les centres dont ils seront les représentants naturels le mouvement et la vie, c'est-à-dire ce qui manque à la France. Car, si la France a failli succomber, si ce siècle a vu tant de choses glorieuses et tragiques, les plus grandes gloires et les plus grands abaissements, c'est parce que la vie politique ne circulait que dans certaines parties de la France, et qu'elle n'était pas passée des grandes artères dans les dernières veines du pays, {Marques unanimes d'assentiment — Applaudissements) c'est parce qu'on ignorait tout de la vie politique, qu'on s'en rapportait à l'ordre venu d'en haut à l'agent expédié des centres : nous avons connu un temps où on laissait faire les affaires sans s'enquérir de rien, sans s'informer, cette première condition de l'administration locale. Ces temps-là sont finis, Messieurs; aujourd'hui, la vie politique va .circuler du hameau à la ville, les communes vont délibérer^ s'instruire réciproquement; elles s'informeront, se renseigneront et pourquoi faire? Pour dicter leurs volontés, c'est-à-dire pour régner. {Salve d'applaudissements.) Pensez-vous, Messieurs, que ce soit un médiocre avantage de pouvoir, là, au centre du département, faire comparaître les divers partis avec leurs programmes, avec leurs promesses, avec leurs ruses et leurs mensonges, les divers candidats avec leurs pensées, leurs votes et leurs res-
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ponsabilités? Pensiez- vous qu'il fût possible d'inventer un meilleur moyen d'éducation, de propagande, de prosélytisme à l'usage du suffrage universel? Après toutf Messieurs, qu'est-ce donc que la politique dans notre pays? N'est-ce pas l'instruction du suffrage universel, son instruction sur place? Eh bien, vous avez un moyen qui a besoin d'être pratiqué, comme tous les moyens, mais un moyen admirable si vous savez vous en servir, si vous voulez, dans chaque commune, dans chaque département, faire ce qu'il faut. Je parle non seulement pour ici, mais pour toutes les communes. Oui, je le dis avec joie, les paysans de France tiennent leurs destinées entre leurs mains, ils sont les premiers arbitres des progrès de la nation; ils peuvent prononcer le mot décisif sur la question de savoir quels sont les véritables souverains dans une nation libre : d'eux, de leurs représentants fidèles, de leurs vrais mandataires, ou de ceux qui veulent les tromper pour les asservir. (Bravos et applaudissements.)
11 est bon, Messieurs, que ces choses-là soient dites ici, parce que je sais bien quelle est l'objection. Cette objection ne naît pas seulement sur nos lèvres, soyez convaincus que d'autres que vous l'ont faite, et faite dans des temps plus difficiles que ceux que nous traversons.
Vous savez ce qu'on disait en 1848, en 1849, en 1850, dans ces années louches, obscures, pleines de pièges et d'embûches oh l'on préparait des coups d'État. On disait alors, et on a dit pendant tout l'empire, à l'électeur des campagnes, au paysan, c'est-àdire à ce qui est la moelle et la réserve de la France, on lui disait : Ton ennemi, c'est l'homme des villes ; ton ennemi, c'est l'ouvrier des villes; c'est lui qui empêche que tout marche, que les affaires aillent bien, que les impôts se réduisent. Messieurs, c'était une politique honteuse et néfaste que celle qui tendait à faire deux Frances opposées l'une à l'autre, la
France des villes et la France des campagnes. Celaient là d*indignes calomnies. La démocratie républicaine est une, comme la France elle-même. D*ailleurs vous tenez, si vous le voulez, un gage d*alliaûce, un instrument de concorde. Les campagnes viendront dans vos villes, elles y enverront leurs représentants, vous causerez avec eux de leurs intérêts, et ils ne pourront pas dire que leur volonté sera surprise; car quel est le nombre des villes à cêté du nombre des campagnes? En effet, remarquez cet avantage considérable, qu*ayant le droit, elles ont encore la majorité : les campagnes sont 34,000 contre 3,000. Vous voyez que, lorsqu'on fait de la politique d*intrigue, on est très souvent pris à ses propres pièges. {Bires,) On s*est trompé, l'étiquette a tout perdu : on appelait cela un Sénat, et on a cru qu*on aurait un Sénat. [Nouveaux rires.)
Mais énumérez les conditions de Tinstitution, regardez-y de bien près, voyez ces communes éveillées à la vie politique, se groupant, se réunissant, se renseignant, s*informant, délibérant, déléguant leurs hommes ; ceux-ci s'assemblant au chef-lieu du département, faisant prévaloir leurs volontés, lesquelles seront, le jour de Télection, ce qu'elles auront été la veille. Après la délibération commune, que va-t-il sortir des urnes? Un Sénat? Non, citoyens, il en sortira le Grand Conseil des Communes françaises. {ApphudtssemenU,)
Oui, Messieurs, le Grand Conseil des Communes françaises, tel est le nom qu'il convient d'adopter. Écartons de nos esprits la vieille étiquette, elle est usée, mettons-la au rebut; non, ce n'est pas un Sénat à l'usage des monarchies, un Sénat à l'ancienne mode, nous avons bien d'autres prétentions! Non seulement il faudra que le Sénat de la République soit animé de l'esprit de notre démocratie laborieuse et patiente, énergique et tenace, amoureuse d'égalité,
avide de savoir, dure au travail, constituée par douze millions d'ouvriers, de paysans, de bourgeois qui réclament le droit de faire leurs affaires, mais il y a mieux. 11 va se passer un phénomène nouveau au sein des masses profondes du suffrage universel. Après que les délégués des communes auront été réunis, après qu'ils auront délibéré et voté, chacun d'eux rentrera dans sa commune, il causera avec ses amis et s'entretiendra de ce qui aura été fait à la ville, au chef-lieu, de ce que d'autres délégués pourront être appelés à y faire encore une autre fois et dans des circonstances semblables, et la nécessité de pourvoir aux élections du Sénat, devoir qui dépend de la mort ou du sort, fera que constamment les citoyens les plus actifs auront à l'esprit la pensée d'exercer ce devoir. Alors, ils se diront les uns aux autres le grand secret de la politique démocratique, car cette politique a un secret. {Mouvement.) Oh! il ne faut pas le cacher, ce secret; il faut, au contraire, l'apprendre, le communiquer, le répandre, le divulguer à tous. Ce secret, le voici. Faire comprendre à celui qui dispose d'un bulletin de vote tout ce qu'il y a dans ce petit carré de papier et quelle est la relation qui lie cet acte du citoyen à toutes les fonctions de l'État. Il faut apprendre au plus humble comment, par son choix, par son vote, on influe sur l'impôt, sur l'instruction, sur l'armée, sur la guerre, sur la justice, sur la liberté, sur l'éducation, sur l'indépendance de la commune, sur celle du département; et ainsi, peu à peu, le suffrage universel, prenant connaissance de ses droits comme de ses devoirs, finira par être le véritable maître, le maître légitime de la direction des affaires. Et comme je ne connais pas d'autre droit que celui delà majorité, le paysan changcra, sans révolution, sans violence, par la simple manifestation de sa volonté, le cours des choses, et il fera de la politique, non pas an point de vue de ses
intérêts privés, mais au point de vue des intérêts de tous. Qu*est-ce à dire, Messieurs? eLque penser de cette politique nouvelle? Ce sera tout simplement le renversement de la politique suivie jusqu'à ce jour. (Rires et bravos,)
Vous saisissez maintenant quels sont les avantages de ces nouvelles attributions concédées aux communes françaises : augmentation de pouvoirs, création de relations jusqu'à | présent impossibles^ augmentation d'instruction et de lumières, émancipation de la commune, émancipation du citoyen, la vie publique descendant jusqu'au bas de Téchelle sociale.
Voulez-vous me dire dans quel État de la vieille Europe on a fait, à Tusage d'une démocratie, un instrument meilleur et plus avantageux? Et, si vous ne vous endormez pas, et si vous n'êtes pas des indifférents, des paresseux ou des égoïstes, voulez-vous me dire si vous n'avez pas en mains l'instrument de votre affranchissement? Car, songez-y, si vos choix sont bien faits, et partout à la fois, le résultat est certain. L'esprit français peut être mobile, mais il est bien semblable à lui-même, et il n'y a pas, entre les gens qui habitent les buttes Ghaumont et ceux qui habitent la vallée du Rhêne, les montagnes des Vosges ou les rives de la Loire, de très grandes différences ; celle qui existe, c'est que vous, habitants de Paris et des villes, vous pouvez, malgré toutes ces difficultés, communiquer entre vous, et que nos concitoyens des campagnes ne le peuvent pas entre eux. On vient d'abaisser la cloison qui empêchait les communications. Désormais, il faudra se concerter, se réunir, délibérer pour agir et pour voter en commun. Dans le mode d'élection du Sénat, il y a encore un autre avantage, qui est de discipliner, de grouper, de hiérarchiser la démocratie. En effet, remarquez qu'on n'introduit pas dans l'organisation du corps électoral des gens venus d'ailleurs, ayant une autre origine
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que l'élection du suffrage universel. On avait songé, à un certain moment, à introduire des fonctionnaires, des membres des corps constitués, des compagnies savantes; on a fini par n*y admettre que des hommes honorés déjà de la confiance de leurs concitoyens, que des élus du suffrage universel. De cette manière, on a tout naturellement un corps électoral homogène, un organisme bien formé, avec tout ce qui constitue une hiérarchie bien faite et bien ordonnée. Messieurs, vous conserverez cette organisation, soyez-en sûrs, quand vous Faurez pratiquée et si vous voulez la pratiquer. Il arrivera de cette loi ce qui est arrivé de celle sur les Conseils généraux : votée avec enthousiasme par nos adversaires, ils la regardent aujourd'hui avec défiance, et actuellement les positions sont changées : ils voudraient bien la défaire, et c'est nous qui en sommes les défenseurs. (0ttt7 ouil — Trèsbienl — ^Applaudissements.)
Messieurs, je le dis avec une entière conviction, cette loi du Sénat est meilleure que la loi sur les Conseils généraux, elle peut être plus profitable ; seulement il faut de l'activité, encore de l'activité, toujours de l'activité. (Très bien! très bien!) Encore une fois, je sais qu'il y a beaucoup à dire et que l'on dit en effet beaucoup de choses sur ce sujet. La première objection est celle-ci : Mais les élections seront-elles libres?
Je commence d'abord par reconnaître que toutes les fois qu'on installe dans ce pays un nouveau procédé électoral, presque toujours il se produit au milieu, je ne dis pas de l'indifférence, mais du désarroi des esprits. On regarde l'arme avec défiance, on ne sait pas s'en servir, et, par conséquent, on est quelquefois tenté de la laisser de c6té. D'autres, au contraire, plus avisés, sont là qui cherchent à l'employer à leur seul bénéfice. Ici il faut nommer les choses par leur nom : il est certain qu'il y a un inconvénient,
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— je n'appelle pas cela un péril, — un inconvénient momentané, c*est la présence de tous ces maires de Tempire que nous a rendus un ministère de funeste mémoire. (Bravos,) Il est certain que, dans un grand nombre de communes, un homme, qui n*est pas dans les meilleurs termes avec le suffrage universel (Rins) puisqull a reçu Tinvestiture du pouvoir central malgré le vœu de ses concitoyens, peut, au point de vue des délibérations, des dispositions intérieures, de son action dans la commune, fausser ce premier ressort. Mais il y a deux moyens d'éviter cet embarras : il y en a un que j'appelle de droit, et un autre que j'appelle de fait. Le premier moyen, celui de droit, est celui-ci. Du moment qu'on n'a pas restitué au pays les franchises municipales, et tant qu'on ne restituera pas aux Conseils municipaux le droit de choisir les maires, il faudra, sans sortir de la théorie même de nos adversaires, aviser d'abord au moyen d'empêcher les maires imposés d'être les délégués des communes. Car, en effet, quelle est la théorie en vigueur, théorie d'une époque de réaction, pour refuser aux Conseils municipaux le droit de nommer directement les maires? Cette théorie nous a été assez souvent appliquée pour que nous la connaissions daus tous ses détails. Elle consiste à dire que le maire est l'agent de l'État, qu'il représente le pouvoir central, qu'il détient une part de l'autorité publique, de l'autorité coercitive, de police ; par conséquent, on ne veut pas regarder le maire comme l'homme de la commune. Messieurs, tant que cette théorie sera une théorie de gouvernement, il sera impossible aux Conseils municipaux animés de l'esprit républicain de choisir ces maires pour délégués des communes dans lés élections sénatoriales, et, en effet, qui ces maires imposés représenteraient-ils, s'ils étaient délégués? Non pas la commune, non pas le Conseil municipal, mais la pensée administrative qui les
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nomme et les maintient en fonctions. En les choisissant pour délégués, on méconnaîtrait l'esprit de la Cîonstitution^ c'est l'article 5 qui le dit, puisque cet article veut que les délégués des Conseils municipaux représentent la commune. Pour que ce délégué ne soit pas suspect, il ne faut pas qu'il soit un agent de Tadministration, pour deux raisons. D'abord au point de vue du vote : si l'on veut qu'il ait une autorité constitutionnelle, il faut qu'il soit émis avec une entière liberté, sans pression d'aucune sorte, avec une sincérité absolue, plénière. En dehors de ces conditions, ce n'est plus un vote, c'est la caricature du vote ; c'est un vote sophistique, et non pas un vote sincère et constitutionnel. Il y a encore une autre raison. Si le délégué du Conseil municipal était le maire imposé, il pourrait arriver que le maire, au lendemain du vote, se trouvât dans cette situation de devenir Thomme-lige du sénateur qu'il aurait élu sur la suggestion de l'administration ; placé à la tête de la commune, il deviendrait l'agent de l'élu, chargé de voter sur les affaires de l'État, et, par voie de conséquence, les rapports entre l'État et la commune seraient absolument faussés. Donc, aussi bien au point de vue du vote que des conséquences politiques et administratives qui suivent le vote, le maire qui a été nommé directement par le pouvoir central, en dehors de la désignation du Conseil municipal, ne doit pas figurer sur les listes des délégués des communes.
Il appartient, Messieurs, à tous les membres du corps électoral sénatorial de se pénétrer, dès à présent, de ces vues, de s'approprier cette manière de voir, d'en faire leur règle de conduite, de la répandre dans les villages, d'en faire la condition sine qua non du choix des délégués et d'assurer à tous la sincérité, la loyauté des élections. Eh bien! de deux choses l'une; ou bien l'on rendra aux Conseils municipaux la nomi-
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nation des maires, on bien les maires qui n*anront pas été choisis par les Conseils municipaux ne seront pas pris comme délégués des communes. (7>ès bien/ — Bravos et applaudissements.)
Ces détails sont peut-être un peu arides, mais il faut, dans nos réunions, prendre l'habitude de nous occuper de ce qui nous sert et non de ce qui nous plaît. {Marques d^assentîment,) Je maintiens qu^il est urgent que les dispositions de cette Constitution soient connues et interprétées, parce que, si nous voulons, si nous savons nous en servir, Tavenîr est assuré.
En effet, vous savez bien, — et les cris d'effroi de vos adversaires vous rapprendraient de reste, — que nous touchons à la fin de la période transitoire où nous sommes, que la Chambre des représentants va être renouvelée ; elle sera nommée, les uns disent à la fin de Tannée, les autres disent au commencement de Tautre. On peut discuter sur le temps plus ou moins long qui nous sépare des élections, mais tout le monde sent bien qu'elles sont prochaines.
Vous savez qu*il faut prévoir les élections législatives. Je ne parle pas seulement pour le département de la Seine, qui a fait ses preuves et qui se retrouvera toujours; mais, dans la très grande majorée des départements de France, on a Timpatience ae procéder aux élections générales. Messieurs, c'est parce que ces élections générales sont considérées d'avance comme favorables à la démocratie républicaine, que nos adversaires ont inventé le Sénat. {Mires.) Il suit de là que nos adversaires se détournent, au moins en apparence, de cette seconde Chambre pour se jeter sur le Sénat; mais ils s'y jettent, qu'ils me permettent de le leur dire, un peu les yeux bandés et sans trop savoir de quoi il s'agit aujourd'hui. Ne venons-nous pas de voir que ce Sénat, ainsi examiné de près/ permet non-seulement de livrer bataille; mais d'assu-
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rer la victoire? En effet, si la méthode que nous indiquons, méthode d'examen et de critiqué préalable, partout installée, dans toutes les communes, au canton, à Tarrondisement, aux chefs-lieux de département; si cette méthode prévaut, je dis, Messieurs, qu'il faudra composer le Sénat de la République d'une façon aussi nouvelle et, passez-moi le mot, d'une façon aussi originale que les dispositions mêmes qui l'ont institué. (Mouvement marqué d'attention.)
U faudra se garder de considérer la fonction de membre du Sénat comme une espèce de récompense qu'on donne à la fin d'une carrière honorablement parcourue. Nous ne devons pas faire de notre Sénat une Assemblée, une Académie un peu trop portée au repos. [jRires.) Il ne faut pas que ce Sénat se recrute trop exclusivement parmi les gens qui répondent à la définition du Sénat, SeneXy un peu vieux. (Hilanté prolongée.) Je crois qu'il vaut mieux réserver des sièges, dans la Chambre des représentants, aux citoyens qui, selon les traditions ordinaires, paraissent désignés pour le Sénat. Il faut que, dans ce Sénat, dernière place d'armes de la réaction, où elle cherchera à envoyer ses tètes de colonne, ses hommes actifs, influents, les plus en vue, ceux qui auront derrière eux un passé d'homme politique ou administratif assez considérable, la démocratie républicaine envoie, pour tenir tête à ce dernier effort de la coalition réactionnaire, des hommes vigoureux, dont l'esprit, quoique mûr, soit vibrant et robuste, des hommes à la hauteur de toutes les luttes^ car, je vous le dis, c'est dans le Sénat que se livrera la suprême bataille. {Marques d'adhésion. — Applaudissements.) Nous saurons donc rompre avec cette habitude de l'esprit français, de considérer le Sénat, — passez-moi le mot,*il est un peu choquant, et je ne voudrais rien dire qui fût irrespectueux, — comme une sorte de palais réservé à l'immortalité qui commenc e. [Hilarité prolongée.)
Certainement il y aura des sénateurs, au beao et noble sens de ce grand nom ; mais la plus grande partie de nos sénateurs, partout où vous pourrez les choisir, partout où vous serez les maîtres, deyront être actifs, vigoureux, ardents à la lutte, dispos an travail, capables de défendre la République, qui ne sera sérieusement menacée que là; car, dans la Chambre des représentants, je me plais à espérer avec toute la France qu*elle sera vraiment en sûreté ; je n*ai aucune espèce dUnquiétude sur la nature des périls que nous aurons à redouter dans la Chambre basse ; car c*est ainsi qu*on nous appellera, {/tires,) Je compte que nous accomplirons notre tâche facilement, que nous gagnerons la victoire sans trop d'efforts; mais, au Sénat, les représentants de la démocratie auront ailiaire à des gens qui, d*abord, aux diverses tentatives de réformes qui viendront de la Chambre des députés opposeront mille résistances, tantôt tirées de la difficulté des temps, tantôt tirées des intérêts personnels ou de la fausse tradition administrative. Dans le Sénat, il faut s*y attendre, seront tous groupés, tous réunis les représentants des vieux abus, des vieux systèmes, {Rires) absolument hostiles aux idées modernes et rêvant de se servir de ce Sénat comme d'un point d'appui pour tenir en échec le parti républicain, pour solliciter peut-être le chef du pouvoir exécutif de s'appuyer sur eux, sous prétexte que le grand âge est la garantie du bonheur et de la sagesse, que l'habitude est la meilleure des conseillères, et que la routine n'a jamais perdu personne. (Rires approbatifs.) Messieurs, pour lutter contre la coalition d'idées qui seront défendues avec éloquence, avec art, avec expérience et talent, contre une coalition qui sera toujours d'accord pour résister à toutes les mesures de progrès, pour lutter contre cette phalange immortelle des conservateurs attardés, il faut des bataillons juvéniles, décidés, toujours prêts à la
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lutte et en état de servir et d'honorer le parti républicain. Le Sénat devra donc être composé avec beaucoup de soin et d'iûtelligence. Je ne dis pas que, du premier coup, nous réussirons à faire une Chambre haute modèle, et que nous n'aurons plus rien à désirer; non, et je ne souhaite même pas que nous réussissions si bien du premier coup, parce que ce à quoi on tient, c'est à ce qui a été gagné lentement, péniblement, avec difficulté, c'est ce qu'on arrache à la sueur de son front, ce qui a été conquis à force de persévérance et de labeur. Il en est dans la politique comme dans les affaires : les heureux .de la naissance sont souvent prodigues et ingrats ; ceux, au contraire, qui ont lutté contre la misère, contre les nécessités de l'existence, et qui sont arrivés à ramasser le petit pécule qui doit honorer leur vieillesse et assurer l'instruction de leurs enfants, ceux-là savent que ce à quoi ils tiennent le plus, c'est ce qui a été le plus dur à gagner. {Très bien/ très bien/ — Applaudissements répétés,)
Vous voyez, mes amis, que, dans mes réflexions sur le nouveau Sénat, il y a deux éléments bien différents : il y a, d'un côté, ce qui plaît et ce qui rassure, et il y a, d'un autre côté, ce qui doit nous inquiéter et nous tenir en éveil. Ce qui est fait pour nous plaire, c'est que des gens nourris de toutes les théories doctrinaires et royalistes, des gens élevés pendant cinquante jms à l'école de docteurs qui leur avaient appris l'horreur de la démocratie, l'aversion des multitudes, en soient arrivés, sous la pression des événements et de l'esprit public, à ne reconnaître comme origine du pouvoir, comme attribution du pouvoir, que la puissance même de la démocratie.
Ainsi, 6i vous parcouriez les livres do ce qu'on peut appeler les théoriciens de la monarchie, Bonald, de Maistre, Guizot, Broglie l'ancien, vous verriez qu'ils n'ont jamais qu'un mot à la bouche, jamais qu'une
invitation à adresser aux hommes publics, et qu'ils répètent et varient sous toutes les fonnes. Gardez-ioos bien, disent-ils, de laisser arriver la démocratie dans la constitution du pouvoir, de l'admettre à la préparation ou à la confection, au vote de la loi. Or, ici, je viens de rétablir, la démocratie, dans sa base fondamentale, dans ce qui constitue Tessence de ce pays, la commune, est non seulement invitée à intervenir dans la confection de la loi, elle fait môme plus : elle nomme le premier pouvoir de TÉtat. N'oubliez jamais que ce Sénat élu par vos mandataires et vos délégués réformera la loi; qu'il aura le droit de consulter le pays, de lui faire appel par voie de dissolution; qu'il concourt à nommer le chef de l'État, qu'il peut même le révoquer dans certains cas prévus et déterminés. Il est donc juste de dire qu'au moyen de cette institution du Sénat, non seulement la démocratie inte^ vient dans la loi, puisqu'elle en est le principe, la source et l'origine ; mais elle tient à sa discrétion les pouvoirs. publics, l'exécutif et le législatif; elle règne et gouverne! Par cette institution du Sénat bien comprise, bien appliquée, la démocratie est souveraine maîtresse de la France. [Très bien/ très bien! — Salve (T applaudissements . )
Mais voici ce qui coûte : il faut à notre démocratie désormais toute-pui§sante, du travail, de l'étude, de la patience; il lui faut surtout de la prudence politique. Sous peine de voir avorter tous les desseins qu'elle forme pour l'avenir, notre démocratie doit apprendre à se gouverner elle-même, à gouverner ses propres impatiences, à ne vouloir rien obtei^r que du temps et des progrès de la raison publique. Je n'ignore pas qu'on va commencer l'application et le fonctionnement de cette Constitution du S5 février dans une démocratie très bien disposée, mais à qui on a trop avarement mesuré l'éducation et les lumières pour être véritablement en état, sans dispute, sans
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erreur^ sans échec, sans défaillance, de gouverner immédiatement; je n*ignore pas non plus qu'on a empoisonné nos campagnes d'idées fausses, de programmes mensongers, de légendes plus ridicules les unes que les autres ; je sais que ce paysan dont la finesse est ma suprême espérance, dont la probité est la véritable réserve de la moralité française, va se trouver en butte à des pièges nombreux, qu'il sera sollicité par des intérêts égoïstes qui ne reculent devant rien pour lui faire peur et le troubler; je sais combien il a d'ennemis dont il doit se garder, ce qu'il fait souvent sans en avoir l'air; je connais jusqu'à quel point le fanatisme, l'ignorance, la menace, cherchent à l'exploiter, à le faire succomber et à le détourner de sa vraie voie, de sa pente naturelle qui est la République démocratique ; je sais toutes ces choses, mais je sais aussi que, peu à peu, sous l'influence des lois, des institutions, en dépit de la mauvaise humeur et des résistances de certains, je sais que la liberté ira jusqu'à lui, que la propagande de ses frères, de ses concitoyens, le saisira, que sa propre réflexion l'émancipera, qu'il sentira lui-même, de son tout seul^ comme il dit familièrement, qu'il est maître 6n sa cabane et qu'il faut qu'il le soit en sa commune, car il nourrit, travaille, peine et se fait tuer pour la France ; et quand, associant ces deux idées dans sa tête : domination dans la commune et sacrifice pour la patrie, le paysan sera arrivé à la véritable conception de sa souveraineté, ce jour-là la République sera indestructiblement fondée. {Bravo/ bravo! — Vives acclamations.)
Car le paysan ne change pas, lui; il n'est pas mobile; il est toujours aux prises avec les mêmes besoins, il est toujours soutenu par la même pensée, il a toujours l'œil fixé sur le même but; il n'a pas toujours été libre, et il ne lui entre pas beaucoup d'idées à la fois dans la tête : mais, quand une Idée y a pénétré, vainement les partis, les factions peuvent l'assaillir :
elle est comme un coin dans le cœur d'un chêne, rien ne peutTen arracher. C'est là sa force, et s'il a pu souvent nous méconnaître, nous républicains, qui avons sans cesse travaillé pour lui, nous l'avons toujours considéré comme le véritable représentant des conquêtes de la Révolution française : nous savions bien qu'un jour il se retournerait vers la démocratie républicaine, vers la France nouvelle, la France de la science et du travail, repentant de l'avoir si longtemps méconnue pour en devenir le fils le plus glorieux et le plus noble. {Sensation, — Applaudissements,)
Messieurs, il se passe aujourd'hui sous nos yeux un fait grave et qui appelle toutes nos méditations : nous assistons au rapprochement de l'ouvrier des champs et de l'ouvrier des villes, entre les petits propriétaires et les bourgeois, et il est nécessaire que ce rapprochement se fasse sans passion, sans préjugés, avec largeur d'esprit et sincérité de cœur, sans revenir sur le passé, sans être défiants ni exclusifs. Il importe que tous ceux qui comprennent que la France a besoin de sève et de fécondité, de moralité et d'ordre, de liberté et de justice, se rencontrent dans la fraternelle eL patriotique alliance du prolétariat et de la bourgeoisie. Yoilà ce qu'il faut, non seulement dans le Parlement, mais dans la nation elle-même, dans la presse, dans le livre, dans l'école surtout, où vont se rencontrer les générations futures, ceux qui viendront après nous et qui pousseront plus avant la tâche que nous aurons laissée. {Applaudissements prolongés.)
Cette Constitution, qui vous paraissait et qu'on avait présentée comme si bâtarde et si incomplète, a laissé la porte ouverte aux perfectionnements. On rencontre à chaque pas des hommes qui disent : Votre œuvre n'est pas solide, et on pourra la reviser. Ah I je l'espère bien ! {Hilarité. — Bravos,) Je ne l'aurais pas votée, si l'on n'avait pas pu la reviser. Quant aux espérances des monarchistes en fait de
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révision, je vous avoue que je n'éprouve le besoin ni de les réprimer, ni de les abattre. (Rires,) En effet, voilà des hommes qui avaient les cinq sixièmes de la majorité, qui ont eu le pouvoir pendant quatre ans et qui n'ont rien pu faire ; et aujourd'hui ils prétendraient chasser la République par la porte de la révision de la Constitution républicaine qu'ils ont euxmêmes votée? Je suis bien tranquille de ce côté. (Hilarité. — Applaudissements.)
Nous les verrons à l'œuvre. Quant à la révision, si elle s'exerce, elle ne s'exercera que dans le sens des vœux de la France. Eh bien, laissez la Prance libre, délivrez-la de l'état de siège, enlevez-lui les entraves qui gênent sa parole, et vous saurez ce qu'elle veut. Elle veut ce qu'elle vous a signifié toutes les fois que vous l'avez interrogée : elle veut le gouvernement du pays par le pays, et ce gouvernement n'a qu'un nom, quand on veut être sincère, c'est la République. Voilà ce que dit la France aujourd'hui, ce qu'elle dira toujours, toutes les fois que, librement consultée, elle pourra librement répondre. (Très bien/ — Bravos et applaudissements.)
Le gouvernement du pays par le pays, tel est le vœu de la France. C'est ce principe qui a rallié sous le drapeau de la Répjublique un certain nombre d'hommes séparés de nous par les souvenirs. Ils ne sont pas nombreux, (iîires) pas assez. Messieurs, et il faut souhaiter que leur nombre augmente. (Oui ! oui !) Us sont venus à nous pour éviter de retomber sous la dictature inepte et criminelle qui nous a conduits à la mutilation de la patrie. Us sont venus aussi, il faut bien le dire, pour s'associer à la vie, aux destinées de la France nouvelle. Ce qui reste parmi nous de l'ancien régime est mort, et bien mort, et les vivants doivent , veulent vivre avec les vivants ; ils sont venus à nous et ils nous ont aidés à fonder ce commencement de République naissante. La France
la reçoit aujoiird*hui de leurs mains et des nôtres^ et je suis convaincu que, s'ils sont fidèles à leurs nouvelles convictions, que, s'ils veulent revendiquer avec nous les libertés publiques, s'ils veulent le progrès dans Tordre comme nous voulons Tordre dans le progrès, ce n'est pas la France qui marchandera sa reconnaissance et qui déchirera le pacte que dods avons fait ensemble pour la garde de la patrie, sous Tœil de Tennemi.
Quanta moi, je ne leur demande que de la sincérité, et je dis qu'en toutes circonstances l'habileté, c'est li sincérité. {Très bien! — Bravos.)
Je sais bien qu'on essaiera d'alarmer ces Douveaai venus. On leur dira : Vous voyez bien, ces républicains, ces radicaux avec lesquels vous avez traité, ils vont à Belleville pour y exposer leurs principes comme avant le traité ; ils vont y parler comme avant; décidément vous vous êtes fourvoyés : rompez donc avec ces radicaux. (T^eVes.) Messieurs, je tiens à le dire ici,parceque jamais je ne vous ai trouvés rebelles au bon sens et à la sagesse, parce que, entre Belleville et moi, et de nous deux,c'est souvent moi qui suis le plus emporté, je le dis parce qu'on ne nous connaît pas assez, je le dis pour nos nouveaux alliés, nos récents collaborateurs : ils ne savent pas encore ce que c'est que la force de la démocratie ; ils ne savent pas que c'est en vous, par vous, avec vous qu'on peut véritablement combattre le despotisme dégradant et mortel quand il s'appelle Bonaparte, faire front à Tennemi quand Tennemi nourrit des projets dangereux pour l'honneur ou l'intégrité de la France. {Salve d^ applaudissements,)
Us ne savent pas encore ce qu'il y a en vous d'abnégation et de sacrifice. Ils ne savent pas, et il faut qu'ils l'apprennent, c'est pour cela que je le dis ici, que vous avez été toujours prêts à la patience pour récolter le moindre fruit, prêts aux concessions pourvu qu'elles ne fussent pas des mensonges, prêts à
i^ — -— !- -. ï- ^ , »^:^ ^p- -♦■•-^--.^^^.^n'^gais^-^- ' «jl^s^^^-^ -^«^g^ig|^ -^
tout supporter, et cela dans votre intérêt, à vous? Oh!
non, — dans Tintérôt des idées de justice et de progrès
que vous incarnez dans la République. Qu'ils appren-
' nent donc que, si nous avons échoué pendant soixante
ans, dans raffermissement des conquêtes de la Révo-
- lution française, c'est parce que leurs devanciers
- ignoraient la démocratie et la détestaient sans la : connaître ; qu'ils viennent donc ici, qu'ils regardent, ■} qu'ils se familiarisent avec ces citoyens qui, pendant
vingt-cinq ans, ont su toujours respecter la loi, tou- ?ii jours faire de bons choix, toujours attendre, toujours i^ patienter, avec ce peuple qui est toujours prêt à
accueillir les hommes de, bonne volonté et de conviées', tiens sincères, et ils verront que toutes ces craintes ti chimériques, ces alarmes exagérées et imprudentes ii\ ne sont que des moyens de réaction, que rien n'est c# plus simple et plus facile, et que rien ne serait plus U salutaire que d'en finir une bonne fois avec toutes ces ar^' appréhensions, toutes ces terreurs, ces spectres démalaf gogiques, et de dire à la face de l'Europe attentive et ^)0j^ émue au spectacle d'une aussi noble réconciliation : oi.{ti Républicains et Français, soyons unis ; l'intérêt de la 0f!^ France , son honneur l'exigent ; soyons unis , parce jek^ que nous avons besoin d'être forts. {Très bien! très )(^0 hieni — Applaudissements,)
il0 Messieurs, cette alliance n'est pas une chimère ;je eûTi^ crois que ceux-là mêmes qui passent pour les plus jt coî^ opposés à cette union ont l'esprit assez ouvert pour jils> en comprendre la nécessité et qu'ils finiront par la Qd V conclure Dans tous les cas, s'ils ne le font pas, ce jjeiiî* sera leur faute ; nous n'aurons rien à nous reprocher, 0i nous républicains à qui appartient certainement l'ave- 0ji> nir ; nous aurons été confiants et sincères, et, si la ^ t\ ï prévoyance et le bon sens manquent à nos adversaires, ;g[el cela n'arrêtera pas la démocratie, elle continuera sa ijgDOSi route sans eux, comme elle l'aurait continuée avec \^i^ eux. (Très bien I très bien f)
m PARIS.
Ces quelques paroles me paraissaient nécessaires pour prévenir tous commentaires inexacts de notre réunion ; non pas que des commentaires j'aie jamais cure ni souci ; mais il est bon, quand Toccasion s*eD présente, de prouver à tous que, devant vous, il n*y a que la raison, que le bon sens qui soient de mise, et que jamais, dans toutes nos rencontres, nous n'avons jamais rien dit au-delà ou en-deçà de notre pensée. Je dis donc que, si nos nouveaux alliés descendent avec nous dans Tarène électorale contre Tennemi commun, qui est le césarisme, la composition du Sénat en sera meilleure ; nous aurons à leur faire une place légitime, la place proportionnée à leur nombre, à leur mérite , aux services qu'ils pourront rendre à la République et à la France. Et alors, Messieurs, si cette suprême ressource de la réaction, un Sénat oligarchique et presque factieux, fait défaut aux adversaires des institutions républicaines, je vous le dis, nous pourrons véritablement alors entrer dans la période de travail, de relèvement, d'amélioration et de progrès ; nous aurons résolu le problème politique, nous n'emploierons plus toutes nos journées à agiter des questions de gouvernement, à faire de la théorie, rien que de la théorie, ce qui est la pire des choses, quand les réformes ne suivent pas de près; alors nous pourrons aborder les questions qui nous tiennent à cœur, en les divisant, en les étageant, en ne traitant d'abord que celles qui sont mûres, en réservant celles qui ne sont pas arrivées à perfection dans les esprits, en procédant avec ordre, avec précision, avec sécurité. (Bravos répétés.) Messieurs, je ne fais pas de programme ici, rien n'est plus stérile qu'un programme en l'air, et rien ne serait plus téméraire de ma part ; mon programme, pour le moment, c'est le vôtre, et je le résume en un seul mot, en un mot qui pourra répondre aussi bien aux alarmes du dedans qu'aux anxiétés du dehors.
Nous voulons que cette République française, orgaxiisée par la concorde et Tunion des bons citoyens, s'imposant légalement à tous, môme à ceux qui n*en voulaient pas, ramène la France dans ses véritables -traditions en assurant les conquêtes et les principes de la Révolution de 1789 et, au premier rang de tous, le principe suivant lequel la puissance publique doit être affranchie dans son domaine, et l'État doit être laïque. J*entends parla un État qui, au dedans comme au dehors^ aura ce caractère éminemment civil, positif, humain, des principes contenus dans l'immortelle Déclaration des Droits qui forme la base de notre droit public depuis quatre-vingts ans, un État qui saura prendre position dans les affaires européennes en maintenant la vraie politique française, un État qui, au milieu des querelles religieuses qui menacent encore une fois d*ensanglanter notre continent, s'inspirera du génie sage et prudent de la France, et qui portera son drapeau avec fierté dans toutes les mêlées, au nom de la raison, de la tolérance, de la justice et du progrès. {Bravos répétés, — Acclamations.)
Les affaires religieuses sont affaires de conscience et par conséquent de liberté. Le grand effort de la Révolution française a été pour affranchir la politique et le gouvernement du joug des diverses Confessions religieuses. Nous ne sommes pas des théologiens, nous sommes des citoyens, des républicains, des politiques, des hommes civils : nous voulons que l'État nous ressemble et que la France soit la nation laïque par excellence. (Très bien/ ù'ès bien/ — Double salve d'applaudissements,)
C'est son histoire, c'est sa tradition^ c'est son caractère entre tous les peuples, son rôle naturel dans le monde. Toutes les fois qu'elle a agi autrement, toutes les fois qu'on l'a fait servir aux desseins d'une secte religieuse quelle qu'elle soit, elle a dévié, elle s'est déprimée et affaissée, et toujours de grandes chutes
ont corresponda dans notre histoire & ces grandes errears. Ce que nous avons & lui demander, c'est de prendre résolument son parti, pour elle-m&nie, poor ses idées, pour son génie, et, pas plus qu'elle o'i voulu incliner vers la réforme, elle ne doit incliner vers l'ultramontanisme ; nous continuons l'oeuvre de nos p6res, la Révolution française préparée par les hommes de la France du xvin* siècle, par la France de la raison, du libre examen. Cela suffit non pas à borner notre horiton, mais i définir notre r61e. {Applaudiswmenta prolongea.)
Mes chers concitoyens, nous ne devons jamaii laisser échapper l'occasion de nous expliquer sur les principe*s et les affaires de la démocratie républicaine, afin que ceux qui sont de bonne foi et qui ne noos connaissent pas apprennent quelle est notre pensée tout entière. Je le dis et je le répète, ce que nous voulons, c'est la liberté partout, et en premier lieu, la liberté de conscience assurée pour tous; mais, avant tout, par-dessus tout, nous considérons que la mise en œuvre de la liberté de conscience consiste à mettre d'abord l'Étal, les pouvoirs publics, en dehors et audessus des dogmes et des pratiques des différentes confessions religieuses, h mettre la France à l'abri aussi bien des empiétements du sacerdoce que de l'empire. (Bravos et applaudissements.) C'est là le commencement et la fin de la liberté civile, qui engendre la liberté politique. [Oui! oui! — Assentiment général.)
Ghers concitoyens.
Je voudrais plus souvent venir vous voir pour causer ensemble, h. mesure que les accidents se produisent, que les nécessités se présentent, pour nous entretenir en commun de nos devoirs, de nos droits, de nos intérêts à tous ; mais une chose me soutient quand je suis loin de vous, au milieu de mes collègues qui
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sont ici, au milieu de ces conseillers municipaux, de ces amis de la gauche et de Textrôme gauche entre lesquels je ne distingue pas. Une idée nous soutient tous, c'est que le peuple de Paris est, par excellence, le peuple de France qui comprend le mieux et le plus promptement le rôle de ses représentants et de ses mandataires. Aussi nous n'hésitons jamais à prendre un parti nettement et résolument aussitôt que les questions nous sont posées, parce que nous avons cette conviction que nous aimons Paris comme il veut être aimé et que nous le comprenons comme il veut être compris. Nous sommes tous à ce point pénétrés de son esprit, que nous pouvons errer, sans doute, mais en nous trompant, nous croyons nous tromper avec vous : nos vérités et nos erreurs nous sont communes, comme notre dévouement à la République et à la France, comme notre foi en leur avenir. {Bravos,) Maintenant, avant de terminer, voici ce que je vous demande. Quand vous vous répandrez dans vos ateliers, dans vos réunions, dans vos familles, dites que nous sommes venus ici apporter des explications sur la Constitution et que de cette Constitution il ne faut pas médire ; dites qu'il ne faut pas railler le Sénat, mais au contraire le prendre tout à fait au sérieux et se préparer à lutter contre ceux de nos adversaires qui voudraient s'emparer de cette institution; dites que ce Sénat n'est pas np. Sénat comme les autres, que vous savez maintenant à quoi vous en tenir sur le rôle auquel la démocratie le destine, sur le parti qu'elle compte en tirer; dites encore que, si vous voulez travailler, vous en ferez une Chambre démocratique, avec des attributions démocratiques, qui pourra doter la France d'un nouvel esprit politique, qui pourra mettre en communication toutes les parties de la nation qui a besoin du concours de tous ses enfants, qui pourra, chose inespérée et qui ne s*est pas réalisée depuis quatre-vingts ans» & un moment donnéi
dans quatre ou cinq mois peut-être, permettre h h France entière de parler par la voix de ses bameanz, de ses villages, de ses bourgs, de ses villes, sur tout le territoire. Oui, il y a plus de quatre-vingts ans qae la France n'a donné un pareil spectacle. A l'aurore de notre Révolution, toutes les communes de France parlèrent et firent entendre des doléances. On était alors & la période des doléances. Aujourd'hui, c'est la période du droit; eb bien, que les communes parlent, qu'elles fassent connaître leurs volontés, et quand la France, ainsi assemblée, ainsi consultée, rappelant la Fédération de 90, aura parlé, qui donc, dans ce pays, ne courberait la tête et n'obéirait? {Applaudissement prolongés.)
Donc, pensez-y, mes chers concitoyens, les institations portent presque toujours plus haut et plus loin qu'on ne le pense. L'institution du Sénat est du nombre et, je répète ce que je disais au début de cette soirée, elle vaut mieux que les circonstances et que les hommes qui l'ont produite. Seulement, il faut la mettre en pratique et il faut aussi l'aimer. On ne sert bien que ce qu'on aime, c'est pour cela que vous Êtes de bons serviteurs de la démocratie. [Rires tTassentiliment.) C'est pourquoi je vous engage à saluer avec moi l'aurore de cette République qu'il vous appartiendra, je l'espère, de faire aussi grande et aussi glorieuse que nous l'avons toujours souhaitée. (Salve d'applaudissements. — Vive la République! — Acclama' fions.)
£/ne voix, dans Vauditoire : -r- Et les 75 membres du Sénat?
M, Gahbetta. — Il y a là un de nos amis qui ne laisse rien perdre. (Rires.)
Je vais vous dire, sur les 75 membres du Sénat, mon opinion. C'est l'Assemblée qui les nommera. C'est anormal, c'est une nécessité qui nous a été imposée et à laquelle nous avons dû céder; mais cette ano-
malîe est limitée et transitoire, accidentelle. Le droit conféré à TAssemblée dénommer 75 sénateurs, outre l'avantage de faire voter l'ensemble des lois constitu- \ÂOTiTi elles, a eu pour effet d'implanter dans la loi le principe d'élection. Parmi les députés, un grand nomlare ont obéi à une nécessité de tactique et de situation en votant la nomination de ces 75 membres par l'Assemblée. Quant à moi, j'ai toujours pensé que c'était un sacrifice à faire. A ce sacrifice il y a une consolation, c'est que, parmi ces 75 sénateurs, pas un bonapartiste ne sera nommé. {Rîres et bravos,) Du moins, c'est ma ferme espérance. [Nouveau rires ap* probaiïfs.)
Puisqu'on a rappelé ce chifiTre de 75 sénateurs à nommer par l'Assemblée, permettez-moi de vous donner mon opinion sur les élections sénatoriales. Il n'est pas rare de rencontrer des gens qui prennent une carte, l'examinent par département et par canton et cherchent à se rendre compte. Eh bien ! après m'être renseigné, sans entrer dans les détails, et sans vouloir ni pouvoir vous donner un chiffre précis et positif, j'ai l'espérance et je reste pénétré de cette conviction que si l'on fait pour le Sénat la même campagne, que si on déploie la môme activité, la même ardeur que pour l'élection des députés, il y a bon nombre de départements, et non 'pas seulement des plus populeux et de ceux où nous sommes en majorité, mais d'autres encore, plus petits, moins en vue, où nous pourrons l'emporter aux élections du Sénat. C'est un compte à faire; mais nous le ferons une autrefois. (Ares app7'obatifs,) Par conséquent, je souhaite qu'on descende dans l'arène, au moment de la lutte électorale, avec confiance, avec entrain et bonne humeur, avec cette conviction surtout qu'on a le bon côté, qu'on a la meilleure part de soleil et d'ombre dans la bataille, qu'on a déjà beaucoup fait; et que si l'on veut donner un bon coup de eoUier comme il le faut, puis-
qu'il s'agit d'un intérêt de premier ordre, toqs ponrei très légili [Dément espérer de composer la majorité do Sénat. Oui, Hessieurii, on a peut-fitre trop dit, trop répété, dans dos propres rangs, que ces électioDs an Sénat étaient dirSciles, pénibles, qu'elles seraient mauvaises ou tout ou moins médiocres. Je dis, après y avoir regardé de très prÈs, qu'elles seront boones, et, quand je parle ainsi, je sais parfaitement que je us prononce pas un mot en l'air. Les élections seront bonnes, mais à une condition : Aide-toi, le suffrage universel t'aidera. (Salve d'ipplaudissements. — Cru ripétét de : Vive la République! Vive Gambettal)
SUR
UARTICLE XIV DU PROJET DE LOI ÉLECTORAL Prononcé le H novembre 1875
Messieurs,
Le puissant orateur ^ qui descend de cette tribune disait, en terminant son discours : Personne ici ne peut augurer quels seront les résultats des élections prochaines ; il y a pour nos adversaires comme pour nous un voile qui nous sépare de la vérité qui sortira des urnes.
Messieurs, je crois que cette parole non seulement exprime l'état d'esprit de l'orateur, mais résume tout son discours. Eh bien, permettez-moi de lui en opposer une autre. Je dis qu'il n'y a pas de voile entre le pays et nous. {Exclamations ironiques à droite.)
Non, à quelque parti que vous apparteniez, il y a une chose que vous savez à merveille : vous savez très bien où en est le pays, ce qu'il veut, ce qu*il désire,
i. M. Duftknre, mimgtre de la justice. ^
que vous avez entendus, — que je voudrais fairede^^ vous, parce que je crois qu'il y a là le secret de m dissidences et des malentendus qu'on accumule st la question. L'honorable garde des sceaux adiU début de son discours, qull n'avait jamais prof6s qu'une opinion favorable au scrutin d'arrondîsseme] Je ne remonte pas à la Constituante ni à la Législatif je m'en garde bien, mais je veux prendre un à un arguments qu'il a présentés et tâcher d'y répond L'Assemblée me pardonnera cette réplique, au mo dans sa forme : je crois qu'elle sera plus significal qu'un discours d'apparat.
M. le garde des sceaux dit : Non, ce n'est pas suite d'échecs électoraux que nous avons inveni scrutin d'arrondisisement. Cette proposition, nous vons faite sous le gouvernement de M. Thiers ; i l'avons faite au mois de mai 1873; nous l'avons 1 parce que nous estimions, comme neus l'estin encore aujourd'hui, que c'était un moyen, un élén de conservation à introduire dans les institution pays.
Eh bien, cet argument que M. le garde des scei mis en tête de sa discussion et auquel, je crois, oi pas encore essayé de faire une réponse, je vous mande la permission d'en rechercher la valeur portée.
Il est bien vrai que l'honorable M. Dufaure, ei vendiquant sa part éminente dans la préparatioi lois constitutionnelles, a rappelé un fait exact ei sant que c'était lui qui avait proposé le scrutin < rondissement. Mais je crois qu'il y a une réponse faire, tirée de ce qui s'est produit depuis, aussi que de l'étude des institutions que nous présent cette époque l'honorable garde des sceaux.
Quand M. Dufaure proposait, à la première cona sion des Trente et à l'Assemblée, l'élection de la cl bve des députés au scrutin d'arrondissement, i
faut x>as oublier qu'à cette époqup et dans le projet même du Gouvernement, la seconde Chambre était élue au scrutin de liste par département et par le suf- , frage universel. [Cest cela! à ^awcAe.) Et je dis à M. le garde des sceaux, pour l'édification du pays, que s'il avait défendu l'élection de la Chambre haute parle suffrage universel, il n'est personne parmi mes collègues ^ du centre gauche, — je ne parle pas de nous, — qui ^^' Veut laissé seul, comme aujourd'hui, pour la défense de cette institution.
, , M. LE VICE-PRÉSIDENT DU CONSEIL. — Il u'est paS SOUlI
M. Gambetta. — Je dis que si on n'avait pas obligé Ja fraction républicaine de cette Assemblée, avant la *^^^ Constitution du 25 février, à accepter une Chambre ^f"' haute issue d'un sufTrâge restreint, issue d'un suffrage ^^^Jj^trié, issue d'un suffrage qu'on a voulu... ^ ,; Un membre à droite. — Vous parlez contre la Con- '^^ ,%Utution.
'^^"^! M- Gambetta. — Vous allez voir que je ne parle pas ï^.^ gContre la Constitution, car je vais dire pour quel mo^ ^'^ iif je trouve qu'il est bon que cette institution soit . ^insi faite et qu'elle soit loyalement respectée ; je dé- 7 sire seulement que vous la r.espectiez comme je la res- \^\ ^pecte moi-même. [Applaudissements à gauche,) ^^' K^ Je dis que la seconde Chambre étant la représenta- ^^ ^ tien du suffrage universel direct par les départements, ,cette seconde Chambre puisait dans cette origine une 'Y^j^action, un ascendant, une autorité, un prestige qui ^f^f^l/véritablenient en faisaient un élément supérieur de J^^jljXonservation politique, de modération entre les pou- ' T DS'^^^^* publics, et permettaient alors par voie d'harmoîf^r nie, par voie de concession, par voie de contrat devant
^s? \lepays, avec le suffrage universel lui- môme qui aurait ^ P^ été le véritable contractant, de faire une Chambre issue
^^^' ^^du scrutin d'arrondissement. {Approbation à gauche*) ^ .u^ Mais, du moment que vous rompiez cet équilibre, '" t i 4^6 vous dérangiez cette harmonie, et que vous ne
lat ASSEMBLRK NATtONA.L&
teniez pas les engagements qae tous aviez pris daos les projets de lois présentés par tous sons le gouvernement de M. Thiers, alors il n'est que logique, qae légitime, que conTorme ans droits du pays, aux droits de la souveraineté nationale, de vous dire que votre scrutin d'arrondissement ne serait plus qu'une claase léonine sans appui comme sans portée. (Très bien! très bien! à gauche.)
Que venez-vous dire à l'appui de ce scrutin d'arrondissement, que vous arrivez à créer purement itainominal, d'après le procédé de dissection électorale de l'honorable M. Antonin Lefëvre-Pontalis? Vods nous avez dit, pour appuyer la thèse du scmtia d'arrondissement, que, sans lui, c'était l'écrasement des minorités, et vous en avez été choisir un exemple célèbre, mais peu probant, permettez-moi de vous le dire, mon illustre contradicteur. En effet, pour pronver que le scrutin de liste est véritablement oppresseur des minorités, on a apporté ici l'exemple de l'élection de M. Barodet contre le regretté M. de Rémusat, et on vous a dit, comparant les chiffres de 180,000 voii de M. Barodet et des 135,000 voix de M. de Rémusat: Vous voyez bien, c'est l'illustration, c'est la science, c'est l'autorité, c'est le talent supérieur qui se trouvent vaincus et écrasés par le scrutin de liste I
Autant de mots, autant d'erreurs. (OA.' oh! à droite.)
Permettez. Je reconnais comme vous combien ilest difficile de dire, à une tribune que M. Dufaure a illustrée si longtemps, que sa parole ne suffit pas comme une simple constatation d'autorité, et que l'on a droit de rechercher ce qui se cache dans sa logique.
Je le ferai. Messieurs, Je trouve que l'orateur qui m'a précédé à cette tribune — et c'est ce qui m'a encouragé à y monter, malgré tout l'éclat, toute la puissance de sa dialectique, — n'a jamais défendu plus mauvaise cause et avec une défiance moins cachée. (Exclamaliona au centre et mouvement» divert. )
'*H»>^^**r".^:-r^jzg-,^.^>a^'^?aâ^
11 NOYEB^BRE 1875. ICS
Je répète qu'il a dit autant d'erreurs que de mots.
En effet, M. Barodet n'a pas été nommé parle scrutin de liste tel que vous le concevez.
Un membre à droite, — Il a été nommé par le scrutin départemental !
M. Gambetta. — Il a été nommé par le scrutin département uninominal {Cest celai à gauche) parce
scrutin que M. Bocher, je crois, appelait un jour, avec beaucoup de justesse et d'esprit, le scrutin de liste sans liste. Par conséquent, l'argument que vous nous apportez est un argument qui va directement contre votre intention. {Assentiment à gauche. — Ex^ clamations au centre et à droite,)
Vous protestez? J'insisterai à mon tour sur la démonstration. Eh effet, je suppose qu'il y eût deux candidats, trois candidats, plusieurs candidats à nommer. Plus vous augmenterez le nombre des candidats à élire, et plus je vous démontrerai avec certitude que dans cette élection M. de Rémusat aurait passé comme M. Barodet. {Assentiment à gauche, — Nouvelles exclaviations à droite,) C'est l'évidence !
Mais, Messieurs, vous avez assisté depuis que vous êtes réunis ici à des élections par scrutin de liste dans le département de la Seine. Cette fois-là, ce n'étaient pas des élections sur un seul nom, ce n'était pas un scrutin départemental uninominal, c'était un véritable scrutin de liste, où il y avait une liste : c'était au mois de juillet 1871. (i4A/(zA/)
J'espère que vous n'allez pas récuser mon exemple.
Le 2 juillet 1871, qu'est-il arrivé? La liste dite des comités conservateurs a passé, sauf cinq noms, et je me trouvai placé entre mon honorable collègue M. de Plœuc et l'honorable ministre de la guerre. Puis venaient M. Laurent Pichat et M. Corbon.
Si, ce jour-là, dans les conditions où les élections ont été faites, M. de Rémusat eût été candidat, n'au-
186 ARSKMBLÉK NATIONALE.
raiMl pas été nommé? A coup sûr il l*eût été, puisqu'il y aurait eu plus de places à donner qu'avec une seule candidature. {Mouvements divers,)
Et je vais répondre maintenant à Targument tiré de réclat du nom, de Tillustration de la personne, et chercher à expliquer comment il arrive, en effet, que lorsqu*une question politique est posée, elle prend aux yeux du suffrage universel, c'est-à-dire de la nation, une importance, un intérêt qui priment toute autre considération et qui font que, même sur la tète d'un Français obscur, la nation, quand elle veut, sait signifier ses volontés et les faire prévaloir. (7>*è« bienl tm bien! à gauche.)
Rappelez-vous, Messieurs, dans quelles conditions se présentait cette élection. Je peux en parler, car rhonorable M. de Rémusat n'a jamais été combattu par le parti républicain, lors de cette élection, qu'avec les formes les plus déférentes et de manière, je crois, à honorer aussi bien celui qui était l'objet de cette faveur et de ce respect général que ceux qui tenaient la plume contre lui, au service d'une idée politique, obligés qu'ils étaient, pour faire leur devoir, de ne pas laisser les entreprises de la candidature officielle se donner carrière. {Très bien! à gauche.)
Eh bien, l'honorable M. Barodet, comme on Ta rappelé, était, en efl'et, venu de Lyon. {Rumeurs à droHe.) Pourquoi était-il venu de Lyon? C'est parce qu'ici, au mépris de certains engagenients pris dans une commission parlementaire, M. de Goulard avait méconnu les franchises municipales de la ville de Lyon, et comipe la question des franchises municipales tenait puissamment au cœur, non seulement des Lyonnais, mais aussi des Parisiens, il était nécessaire de donner au gouvernement, à cette occasion, un avertissement et une leçon. (7m bien! très bien! à gauche.) Et cela fut si bien reconnu que ce ne fut qu'àla dernièreheure que Ton convoqua les électeurs de Lyon. Mais il étai)
"trop tard, les urnes allaient être ouvertes, il n'était plus possible de réparer la faute commise et le désordre qu'on avait mis dans la cité.
Mais^ Messieurs, si je reviens sur ces détails, c'est pour établir qu'il y a deux raisons qui militent contre l'argumentation de M. le garde des sceaux but ce fait spécial qu'il a rappelé et sur lequel je devais m'expliqiier. La première, c'est qu'il s'agissait d'une faute politique commise par le pouvoir d'alors, et la seconde, je le répète, c'est que le principe politique qu'il s'agissait de faire prévaloir, il fallait savoir le faire triompher, au mépris même de ce qui doit peut-être nous être le plus sacré, c'est-à-dire les amitiés person- X nelles.
Toutefois, je vous prie de bien remarquer que, lorsque l'honorable M. de Rémusat, malgré cette faute de situation, obtenait 135,000 voix à Paris, le parti républicain était divisé malheureusement sur cette question, mais que, s'il y avait eu à faire une liste portant plusieurs noms, le parti se serait réuni, et c'est ce que nous voulions faire dans cette élection. (Rumeurs dubitatives sur plusieurs bancs.) Oui, nous le voulions, quoique cela puisse blesser certaines susceptibilités au banc des ministres, puisque j'entendais tout à l'heure M. le vice-président du conseil dire : M. de Rémusat eût été nt>mmé, mais en quelle compagnie !
M. Barodet. — En aussi bonne compagnie que la vôtre, Monsieur le ministre I
M. LE VICE-PRÉSIDENT DU CONSEIL. — Je protCStC
contre les paroles que M. Gambetta m'attribue. Il a mal entendu.
M. Gambetta. — Vous avez dit : Il eût été nommé, mais en quelle compagnie!
M. LE VICE -PRÉSIDENT DU CONSEIL. — J'ai dit : Mais avec M. Barodet? Vous dénaturer le sens de mea paroles.
M. ToLAïK. — M. le ministre devrait dire ces choseslà tout haut! on pourrait y répondre.
M. LEYiCE-PRésiDENT DU CONSEIL. — J'ai dit à M. Gambetta quMi avait mal entendu mes paroles et qu'en les reproduisant il en dénaturait le sens et Tintention. {Très bieni très bien! à droite et au centre.)
M. Gambetta. — Messieurs, je ne veux pas faire ici d'incident.
Ainsi donc, sur ce premier point, cet argument qui consiste à dire que le scrutin de liste écrase les minorités, il faut l'écarter, il ne prouve rien.
Maintenant l'honorable ministre de la justice vous a dit qu'il fallait soutenir le scrutin d'arrondissement pour trois motifs principaux. Le premier, c'est qu'il était impossible, à moins de diviser la France comme un échiquier, de sauvegarder les droits de chaque électeur. Il s'est livré à ce sujet, lui qui n'aime pas les analogies, à une comparaison peu exacte avec ce qui se passe pour l'élection des conseils généraux.
M. le ministre vous a dit : Voyez ce qui se passe en matière d'élections cantonales; vous avez des cantons plus ou moins populeux, et cependant vous ne nommez qu'un seul représentant. Eh bien, de même en matière d'élections législatives et politiques, on ne peut pas satisfaire aux règles absolues, mathématiques, rigoureuses, qui voudraient qu'un nombre toujours exact d'électeurs correspondît à un nombre toujours exact de députés.
Messieurs, chacun de vous a tout de suite aperçu que l'argument tiré de la législation cantonale n'était pas applicable en pareille matière ; il n'est applicable ni pour l'origine, ni pour les attributions, ni pour la gravité et l'importance du mandat; car enfin il y a une considération d'une portée immense en matière législative, c'est que vous ne pouvez pas laisser en dehors de la représentation incarnée dans un certain
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nombre de députés un nombre appréciable, un
nombre sensible de Français, par cette excellente
raison que vous êtes l'Assemblée qui consent l'impôt
et Teffectif, que vous êtes l'Assemblée qui engage et
oblige tous les Français. Par conséquent, il faut que
tous les Français puissent dire qu'ils ont participé ou
pu participer à la constitution de l'Assemblée qui les
oblige tous à l'impôt et à l'effectif; et parce qu'en
effet il n'est pas possible d'arriver à une application
mathématique, je vous demande s'il faut adopter le
système le plus injuste, celui qui en exclut de la
façon la plus bizarre le plus grand nombre, au lieu
de prendre le système qui se rapproche le plus de
l'équité et de la justice, c'est-à-dire le scrutin de
liste. ( Vive adhésion à gauche.)
Maintenant, on nous a fait un tableau extrêmement chargé des maléfices, des tyrannies, des abus, des pratiques les plus mauvaises que le scrutin de liste entraînerait avec lui dans les prochaines élections générales:
Messieurs, voyons, je vous prie, et rendons-nous compte des choses*
En vérité, on croirait, quand on parle devant cette Assemblée de la manière jjont le scrutin de liste doit fonctionner ou a fonctionné, qu'on ignore sur ces bancs comment les élections se sont faites sous vos yeux depuis cinq ans. Où et quand s'est révélée, où et quand avez-vous saisi cette action mystérieuse d'une Sainte-Wehme électorale, imposant des mots d'ordre qui terrifient les populations, prenant des candidats qu'on ne connaît pas avant l'élection et qu'on impose à la volonté des électeurs? Où donc sont-ils sur ces bancs ? qu'on les nomme, ces produits criminels et coupables d'une telle originel [Rires approbatifs à gauche,)
Messieurs, s'il y a quelque chose qui soit de nature à faire juger le roman qu'on apporte .à la tribune,
ttO AfiSBMBLKB NATIONALB.
perroettez-moi de le dire, c'est ia fréquentation même de vos collègues. Il est entré, sous le nom de radicaux, dans cette Assemblée, un certain nombre de personnes qui, enfin, toute opinion politique à part, ne me paraissent pas avoir inspiré, même aux plus susceptibles de nos collègues de la droite, une terreur bien grande ni une aversion invincible; et la France aurait à cet égard un spectacle rassurant si elle pouvait voir dans vos couloirs et dans vos commisiïions ces espèces de tyrans occultes en très bonnes relations de courtoisie et de politesse avec les députés du centre et de la droite, {Sourirei sia- divers baru!s.)
Non, il faut laisser de cOlé ces tableaux da fantai* sie, ou pour mieux dire de circonstance. S'il y a quelque chose qui soit vraiment rassurant, — et je le dis sans acception d'opinion ni de parti, — c'est évidemment de voir combien la démocratie française, dans toute l'étendue do territoire, au point de vue politique et au point de vue électoral, puisque nous parlons d'élections, combien la démocratie a gagné...
Un membre à droite. — Ah 1 ouï ! {Rumeurs à gauche.)
M. Gambetta. — Messieurs, je ne veux pas relever les interruptions.
Je dis que s'il y a quelque chose qui devrait nous consoler de bien des défaillances et de bien des déceptions, c'est de voir le progrès en moralité, en sagesse et en intelligence, delà démocratie française, dans tout le territoire. [Oui! oui! — Très bien/ à gauche.) Et par démocratie je n'entends pas exclusivement la démocratie républicaine. Je ne parle pas, je vous le disais il y a un instant, en homm^ de parti, non I je parle de toute la nation laborieuse et travailleuse; oui, j'affirme qu'elle est plus soucieuse de ses intérêts politiques, car elle a appris par une rude . expérience qu'on ne s'en désintéresse pas en vain; {C'est vrai! à gauche) je dis qu'elle a le souci des
choix qu'elle fait : elle en a le souci à la commune, elle en a le souci au canton, elle en a le souci à Tarrondissement, elle en a le souci dans le département. ' {Très bien/ su?" les mêmes bancs.)
Est-ce que vous parliez vraiment de la France hier et aujourd'hui quand vous nous .dépeigniez ces comités fantastiques, ces délégués sans' délégation? Mais vous en avez tous Vu fonctionner de ces délégations; ce sont des conseillers municipaux, des conseillers généraux, des députés qui forment la représentation du suffrage universel, afin, pour ainsi dire, de le mettre en mouvement pour le choix des plus dignes, des plus vaillants et des plus méritants. 11 faut renoncer à ces déclamations, aussi bien à gauche qu'à droite, qui nous représentent aux regards de l'Europe comme une nation sans ressort, sans virilité, sans application, sans dignité, sans souci du choix de ses mandataires. . . ( Vif assentiment à gauche,)
Et l'oxi sentait bien le reproche quand on nous disait, avec ce ton ironique qui plaît toujours à des Français qui écoutent, avec ce sarcasme que M. le garde des . sceaux manie si bien : On tâchera de vous attendrir, de faire .appel à une espèce de piété filiale pour le scrutin de liste en vous rappelant que vous en sortez. Eh oui ! sans doute, on y fera appel, et je ne crois pas qu'il y ait ici quelqu'un qui, d'ans le fond de sa consci ence, en s'abstrayant des nécessités politiques, ne dise que, le scrutin de liste l'ayant envoyé ici, le scrutin de liste est le meilleur instrument politique que vous puissiez instituer. {Tf^ès bien! et applaudissements à gauche.)
Je comprends certaines considérations particulières, et tout à l'heure nous nous expliquerons sinoèrement, loyalement sur ce point, mais qu'on nous représente, — et quelle contradiction pour un esprit aussi éclairé I — qu'on nous représente le scrutin de liste comme un mode' électoral excellent, comme
IM ASSEMBLÉE NATrONALB.
souverain atissil6t qu'il y a un danger social, un péril politique, (juand il y a de ces commotions qui dans les esprits se propagent, s'éteudent et y créent un danger de révolutioD, ohl alors, quel instrument mer- Teilleus de réunion des esprits et de manifestation de. ta volonté nationale! quel admirable moyen de réunir toutes ces intelligences, toutes ces capacités, toutes ces énergies, avec le génie de la patrie, avec )e génie même de la nation I... {Applaudissements prolongét à gauche.)
Ahl vous le dites, vous le confessezl et vous êtes bien obligé de le confesser, vous, parlementaire opiniâtre, comme vous le disiez, mais de cette opiniâtreté qui a toujours bonoré et servi la liberté et le droit, [Trésbienl très bien! à gauche.)
Vous le rappeliez i eh bien, je retourne l'argument contre vous. Qudi I ce moyen libérateur, ce moyen sauveur, ce moyen qui sert dans une crise, il va devenir, en temps de pais, inutile, impuissant et stérile! il ne sera plus bon à rien, parce que vous aurez fondé une Constitution, parce que vous serez un peuple enfin apaisé et tranquille sous l'égide des institutions! (Applaudissements à gauche.)
Messieurs, la contradiction n'éclate-t-elle pas?
Comment! voilà un moyen qui est sûr de faire sortir des entrailles du pays tout ce qu'il y a d'énergique, do vigoureux, de puissant pour sa stabilité et son repos, et maintenant il n'en faut plusl Savezvous pourquoi? parce qu'on n'est plus en guerre, parce que la paix sociale, la paix civile est faite! {Nouveaux applaudissements à gauche.)
Je dis que cet argument, il est la raison même, et je le confie au cœur des patriotes qui m'éboutent. Car, malheureusement, quelles qu'aient été, je le répète, votre activité et votre vigilance à réparer les maux de la patrie, je n'estime pas que tout péril et toute inreilitnde aient dispa'ru pour l'avenir, et, s'il
est vrai de dire qu'une Assemblée véritablement vigoureuse et puissante ne puisse être constituée que par le mode du scrutin de liste, plus que jamais il est nécessaire d'y avoir recours pour garnir les bancs de la future Assemblée,' {Bravos et applaudissements répétés à gauche.)
Et, Messieurs, ce n'est pas tout. L'honorable garde des sceaux a complété son argumentation au nom d'une raison qui serait admirable, si elle était à sa place. En effet, il nous a dit : Savez-vous pourquoi je suis passionnément partisan du scrutin d'arrondissement? c'est pour maintenir étroits et intacts les rapports de l'éfecteur et de l'élu. Grand merci I
Oh! ce n'est pas, dit l'honorable M. Dufaure, qu'on puisse me confondre avec cette minorité qui, hier, votait ou acclamait le mandat impératif; je n'en suis pasi — Nous n'avions guère besoin de cette affirmation pour l'apprendre. — Je n'en suis pas, disait l'honorable M. Dufaure, mais je suis pour le maintien de ce lien étroit entre l'électeur et l'élu. Alors, quoique n'étant pas partisan du mandat impératif, l'honorable garde des sceaux nous a tracé, des devoirs du mandataire à l'égard de ses commettants, un tableau qui, pour moi, est l'application même du mandat impératif. {Rires approbatifs à gauche.)
En effet, que nous a-t-il dit? Il faut que ce mandataire sache où en sont ses mandants, et que, s'il ne veut pas tenir compte de leurs tendances, il aille les voir, les réunir, les haranguer...
A droite, — Il n'a pas dit celai M. Gambetta. — Messieurs, mettons que le mot « haranguer » est peut-être un peu excessif; mais écoutez la fin. Il a voulu ménager toutes les aptitudes ; il a dit : Il faudra rendre des comptes! (Ahl ah! à gauche.)
Rendre des comptes! Qu'est-ce à dire, Messieurs? Mais c'est le mandat le plus impératif qui soit, cela !
194 ASSEMBLÉE NATIONALC
On pourrait discuter à perte de vue sur le mandat impératif, sans arriver, je crois, à dire des choses ni bien claires, ni surtout bien utiles. Seulement, puisqu'on a parlé du vote d'hier, je tiens à dire que ce qui explique notre vote, c'est que la loi qu'on soumettait à nos décisions contenait une disposition tout à fait platonique, sentimentale et sans sanction qm n'était pas à sa place ; on aurait dû être unanime pour la repousser; un conseil d'État n'y eût pas manqué.
Et sur cette reddition de comptes, savez-vous ce que dit l'honorable garde des sceaux? Il dit : Avec le scrutin de liste, on ne peut pas rendre de comptes! Et au moment où il parlait ainsi, je regardais à côté de lui, ou plutût au-dessous de lui, au banc des ministres, et je voyais M. Buffet qui a parlé à Dompaire, et M. Léon Say à Stors; M. Say, surtout, qui parlait dans un département dont la députation, celle de Seîne-et-Oise, a été nommée ou renouvelée quatre fois par le scrutin de liste, et s'acquitte de la reddition des comptes d'une façon presque hebdomadaire.
Voilà comment, avec le scrutin de liste, on ne peut arriver à rester en communication avec ses électeurs. Je dis que c'est par le scrutin de liste qu'on maintient deux choses également précieuses : le droit de l'électeur, et, ce qui n'importe pas moins, la liberté de l'élu. ( Vive appî^obatton à gauche.)
Oui, je dis que, lorsqu'un député est sorti d'une liste départementale, qu'il tient son mandat de 150,000, de 1200,000, de 300,000 électeurs, ce député n'est pas à la chaîne, n'est pas une espèce de commissionnaire de ses électeurs, comme on l'a vu trop souvent et comme il serait indigne qu'on le revit jamais. {Nouvelle approbation à gauche,)
Par conséquent, s'il y a un argument favorable dans l'observation qui a été faite par M. le garde des sceaux, il est tout en faveur de la thèse que je soutiens.
Oui, quand vous aurez découpé la France, quand vous l'aurez rognée, — vous le ferez si cela vous plaîl, — quand vous aurez fait de petites circonscriptions, qui compteront 12,000, 15,000 ou 20,000 électeurs dont le tiers s'abstiendra de voter, et où il y aura trois ou quatre candidats qui disposeront du reste des votants; quand, dis-je, vous aurez ainsi fait, je vous le demande, Télu sera-t-il vraiment un mandataire de la France? ne sera-t-il pas plutôt un procureur fondé de pouvoirs, nommé par un nombre infime et intéressé d'électeurs dans une circonscription? {Applaudmements à gauche,)
Il faut se rendre compte de cela, car enfin l'objection qu'on m'oppose, ahl vraiment, elle est bien surprenante sur les lèvres si autorisées de l'bonorable M. Dufaure. Cette objection consiste à dire :
Gomment voulez-vous que des^ millions d'électeurs puissent contenir une majorité d'hommes assez intelligents, assez élevés, ayant assez de loisir et d'expérience pour pouvoir choisir entre cinq, six, dix ou quinze noms?
Mais, Messieurs, j'ai deux réponses à faire à un pareil argument.
La première est une réponse terre à terre, une réponse de fait, c'est que vous aurez beau restreindre la circonscription électorale, je vous le prédis, vous ne diminuerez pas le nombre des candidats : ils foisonneront comme la médiocrité... {Ah! ah! à droite) Quand vous aurez dans un seul arrondissement cinq, dix, quinze candidats pour une place, je vous le. demande, si votre électeur est tellement inexpérimenté, tellement absorbé par son travail, tellement ignare^ est-ce que l'embarras ne sera pas le même pour lui de choisir un candidat sur dix, que pour en choisir dix sur vingt? C'est la même chose.
La vérité, et voici ma seconde réponse, c'est que vous ne croyez pas au suffrage universel. Et la preuve
que vous n*y croyez pas, je la prends dans cette énumération que vous avez faite des dix millions de citoyens français investis du droit de vote. Yons avez distingué ceux qui demeurent chez eux, dites-vous, qui y passent leur vie et qui ne font qu'aller et venir de leur champ à leur foyer, et de leur foyer à leur champ.
Mais, Messieurs, si ce sont là des gens réputés incapables, c*estla moitié de la France ! Heureusement, grâce à Dieu, il y a plus de bon sens que vous ne croyez, plus de finesse, plus d'intelligence, vraie de ses intérêts dans ce paysan qui n'a que cette allée et cette venue, mais qui sait ce que vaut le poids du jour, ce que lui vaut un bon gouvernement, et qui sait très bien, en temps d'élection, se renseigner sur ceux qui sollicitent ses suffrages.
Je vais plus loin, je dis qu'il est avisé : il n'obéit pas à des courants politiques tout à fait déterminés; il n'a pas de passions politiques, c'est ce qui en fait un excellent électeur.
M. Langlois. — Très bien ! très bien !
M. Gambetta. — Mais il obéit à quelque chose qu'il a bien raison de trouver sacré, parce qu'il n'est en relation avec le monde extérieur que par là; il obéit à ses intérêts. Eh bien, il sait très bien se renseigner, je le répète, sur les gens qui veulent sa voix : il sait parfaitement démêler si ce candidat est agréable au préfet, au garde champêtre ou au curé. Et ce n'est pas toujours pour se soumettre à leur volonté, soyez tranquilles. Ce qu'il fera, c'est qu'il l'aura bien voulu. . M. DE Valon. — Pourquoi alors Tempêchez-vous de voter dans un appel au peuple?
M. Gambetta. — Messieurs, c'est ce paysan qui est la réserve de la démocratie, c'est ce paysan qui, lorsqu'il aura vraiment compris, — et il est singulièrement en voie de le comprendre depuis cinq ans, — lorsqu'il aura compris la relation qui existe entre son
droit de vote et la gestion môme des affaires de l'État, la réduction de Timpôt... {Allons donc/ allons donc! à droite et au centre,)
Messieurs, je dis que tous les jours son éducation se fait, et ce carré de papier que la Révolution de 1848 lui a remis entre les doigts, il sait tout ce qu'il peut y écrire, il sait tout ce qu'il peut en faire sortir. Vous pouvez vous ingénier contre le suffrage universel et vraiment, dans vos discours, il n'est question que de lui opposer des digues ; vous parlez d'inondation, de torrent déchaîné, c'est la rhétorique habituelle des ennemis du suffrage universel.
M. LE GARDE DES SCEAUX. — Mais je n'ai pas dit cela I M. Gambetta. — Vous le regardez comme un torrent, et vous voulez le perdre dans les sables, Malheureux ! il en a submergé bien d'autres que vous ! {Interruption au centre gauche.)
Eh bien. Messieurs, il faut s'entendre, il faut savoir ce que l'on cache.
{Un membre au centre prononce quelques mots qu'il est impossible de saisir.) M. Gambetta. — Qu'est-ce que vous dites? M. le président. — Pas de colloques, je vous prie. M. Gambetta, s'ad^^essant à la personne qui l'a inter^ rompu. — Qu'est-ce que vous dites?
M. le président. — N'insistez pas, Monsieur Gambetta! Le règlement interdit les interpellations de collègue à collègue.
M. Gambetta. — Pardon, monsieur le président, c'est que cela touche à une thèse politique ; s'il ne s'agissait que d'une personnalité, je ne m'en occuperais pas ; mais il m'a semblé qu'on disait que je parlais comme l'Empire. Eh bien. Messieurs, il y a bien des choses à dire là-dessus. {Mouvement à droite.)
Oui, il y a bien des choses à dire. Il y en a une première, c'est la nécessité comprise de bonne heure par l'Empire de compter avec le suffrage universel, et,
dans le suffrage universel, avec les paysans français. Cela devrait être une leçon pour vous, et cela ne vous a jamais été jusqu*ici qu'un prétexte de défiance et de dépit contre le suffrage universel lui-même.
Mais TEmpire, je lui ai rendu cet hommage dès la première heure où je suis entré comme son ennemi irréconciliable dans la vie publique; TEmpire a eo contre les prétendues classes dirigeantes cet avantage de comprendre où était la force de la. démocratie, qu'il a troublée par d'indignes manœuvres, au point de lui faire méconnaître ses origines et son avenir.
Eh bien, vous allez reparaître devant le suffrage universel : savez-vous avec quel sentiment il va vous accueillir? Il va vous accueillir d'abord avec un sentiment de reconnaissance de ce que vous avez fait pour relever le pays, puis avec un autre sentiment, un sentiment d'inquiétude, parce qu'il n'a jamais vu nettement, — je ne dis pas cela pour la majorité de cette Assemblée, mais pour ceux qui sont chargés du gouvernement, — il n'a jamais vu votre parti disposé à accepter l'avenir de la démocratie.
Voilà la raison de toutes vos erreurs, de toutes vos fautes, c'est que vous ne voulez pas vous accommoder aux nécessités de la démocratie contemporaine, vous ne voulez pas vous soumettre au suffrage universel. Avec lui, il ne faut ni ruses, ni sophismes, il faut aller à lui avec confiance, et, quand je parle de confiance, je dis que le scrutin d'arrondissement, ce n'est pas de la confiance à l'égard du suffrage unive^ sel, je dis que c'en est la sophistication. [Mouvements divers,)
Si vous vouliez examiner rapidement quels sont les avantages du scrutin de liste, si vous vouliez vous dire une bonne fois que ce qu'il y a de plus sain, de plus avantageux pour la moralité d'une démocratie aussi nombreuse que la nôtre, ce sont les mœurs politiques ; si vous vouliez le comprendre, vous verriez
du même coup combien il est urgent, combien il est nécessaire de conserver le scrutin légal d'où vous êtes sortis. Car enfin qui donc s*est plaint du scrutin de liste d'où vous êtes issus ? Où avez-vous saisi dans le pays ces doléances contre une institution que vous condamnez? Quelle agitation a devancé vos propres calculs contre le scrutin de liste? Où, quand, comment avez-vous entendu et recueilli une plainte du pays contre cette institution ?
Jamais I jamais ! Cette condamnation, elle est née, non pas même sur vos bancs, elle est née dans des conspirations de salon pour garder un pouvoir qui vous échappe. [Applaudissements à gauche.)
Oui, je dis que c'est une chose véritablement inouïe en matière politique de voir porter la main sur une institution aussi éprouvée, et cela sans aucune espèce de motif ni de prétexte.
Quand, sous le gouvernement de Juillet, que M. le garde des sceaux appelait tout à l'heure la révolution de Juillet; quand^ sous la révolution de Juillet, on se plaignait de cet état censitaire et oligarchique qui assurait jusqu'à 75 ou 80,000 électeurs à une nation de 40,000,000 d'âmes ! Ah ! oui, on se plaignait; il y avait des pétitions, des brochures, il y avait des agitations, il a même suffi d'une agitation à coups de fourchettes pour avoir raison du régime. (Bires et appkudissements à gauche,)
Il se produisit alors un mouvement d'opinion. Ce mouvement était double; non seulement il portait sur la raréfaction scandaleuse de la souveraineté nationale livrée aux mains d'une oligarchie, mais il portait aussi, quoi qu'on en ait dit, sur la corruption, sur les scandales que le scrutin d'arrondissement entretenait etfomentait comme un abcès qui devait éclater et faire appeler la révolution qui amena la chute du gouvernement de Juillet, la révolution du méprît. Ou' se plaignait du scrutin d'arrondissement. M. le
tOO ASSEMBI.ÉB NATIONALE.
garde des sceaux Ta nié. Eh! mon Dieu, dans les pétitions des 80,000, dans ces pétitions sur lesquelles s*expliquait M. Léon Faucher en 1839, écrivant à Odilon Barroty la question était bien posée. En effet M. Léon Faucher se plaignait, par exemple, des misères électorales révélées par Tenquôte sur les élections par arrondissement, et il réclamait le scrutin de liste.
Ah! je Tavoue, il ne le réclamait pas comme nous le réclamons aujourd'hui ; l'heure n'était pas venue. C'était le moment où , dans une de ses magnifiques improvisations , M. Guizot disait : « Il n'y a pas de jour pour le suffrage universel. » C'était le moment où il disait : « Mais le peuple ne demande pas de révolution politique ; ce sont là des agitation s factices» on n'en tient nul compte. » Et il ajoutait : « Du reste, vous avez la responsabilité ministérielle ! »
C'est ce que disait aussi, en finissant, l'honorable garde des sceaux. {Rirès à gauche,)
Ahl oui, on avait la responsabilité ministérielle; mais la responsabilité ministérielle sans élections libres, sans élections légales, sans élections sincères, c'est, comme le disait Paul-Louis Courier, c'est un mensonge à l'usage des gens forts pour faire des dupes. {Vive approbation à gauche.)
Je dis. Messieurs, qu'il n'est que temps de rentrer dans la vérité. La vérité, c'est que, quand on fait des élections sur toute la surface d'un département, qu'on met deux cent mille, cinq cent mille, un million d'électeurs en mouvement, quelle que soit l'habileté d'un préfet, le zèle dévorant des gardes champêtres, tout cela est impuissant à troubler la volonté et la conscience de la majorité des électeurs; ce sont des filets qui se brisent au premier choc. Mais aussi vous ne votez pas à prix d'argent; on ne vous soûle pas comme les électeurs de l'Angleterre! {Exclamations à droite, — Allons donc/)
Votre pudeur se révolte, Messieurs. Eh bien, je fais appel à votre mémoire. Avez-vous oublié les rastels des Pyrénées-Orientales? Avez-vous oublié les promenades du veau de M. Calvet-Rogniat ? {Rires à gauche.) Avez-vous oublié...? Je m'arrête, car mes forces physiques ne me suffiraient pas pour une énumération aussi longue. {Nouveaux rires et applaudissements à gauche.)
Lorsque les électeurs, sur toute la surface d'un département, se mettront en mouvement, ahl ne croyez pas, Messieurs, qu'ils obéissent à un comité. Et d'abord, sur ces comités, il faudrait s'expliquer une bonne fois. Je sais bien que l'honorable ministre de l'intérieur raconte à ses amis et même à cette tribune qu'il y a une organisation {Rires à gauche) de comités qui enserrent la France , une organisation tellement forte, tellement puissante , que nul ne passera hors nous et nos amis. Et il est arrivé à le persuader à un certain nombre d'âmes simples et désintéressées. {Rires ironiques à gauche.)
Il est vrai qu'il avait bien voulu, comme on dit, un peu fortifier son roman par quelques preuves juridiques, et alors on avait chargé les magistrats de l'ordre administratif les plus déliés et les plus compétents de saisir enfin cette organisation, cette ramification fatale qui menaçait d'étoufTer l'ordre, la religion, la propriété, la famille et les ministres. {Nouveaux nres et applaudissements à gauche.)
<)n trouve toujours. Messieurs, des agents pour faire une telle besogne, sous tous les gouvernements. Et alors, après des perquisitions innombrables, des fouilles, des instructions où la justice régulière n'a risqué guère qu'un doigt ou deux, on arriva à étaler devant le pays les deux plus redoutables tronçons de ce monstre. Une tête de l'hydre, à Lyon ; une autre tête deThydre, à Marseille. Seulement, il n'y avait qu'un malheur, c'est que Tbydre était soldée, entretenue et
S02 ASSËMBI.ÉS NATIONÏiLB.
payée par la préfecture ; c'était une hydre en condition. (Eclats de tires et applaudissements à gauche.) ► M. LE VICE-PRÉSIDENT DU CONSEIL. — Comment! le comité de la Permanence, vous l'accusez d'être soldé par la police? Il est bon que ce soit constaté I
M. Gambetta. — Je ne vous ferai pas, Messieurs, le narré de ces diverses affaires. La France s'en est égayée pendant vos vacances... {Hilarité à gauche.) Seulement, on arriva à une situation telle qu'il fallut, malgré les résistances les plus héroïques , que M. le ministre de l'intérieur — oh 1 jaon pas sans compensation, — se séparât des « impresarii » en mélodrame. {Nouvelle et bf^yante hilarité à gauche,)
La pièce a été sifflée, mais les acteurs restent.
M. LE viCE-PRÉsroENT DU CONSEIL. — Et les prévenus ont été condamnés.
M. Gambetta. — Monsieur le ministre de l'intérieur, vous prendrez un jour pour vous expliquer à nouveau, — ce que vous n'avez pas fait dans la commission de permanence , — et pour qu'on sache surtout si la parole d'honneur de Coco est devenue un argument. {Bravos et applaudissements à gauche,) '
Je dis, Messieurs, que l'épouvantail est démodé; je dis que cela n'a pas de prise sérieuse sur vos esprits, et que si certains d'entre vous rendent ce vote dans un sens opposé à la thèse que je soutiens, ils se détermineront par des considérations supérieures, plus politiques et plus fortes.
Je ne méconnais pas , en effet , qu'il y a dans cette Assemblée et au dehors un parti, un seul, qui a ou semble croire qu'il a un intérêt prépondérant dans ce scrutin d'arrondissement, et je pense que c'est là qu'est le véritable nœud de la question.
En effet, de tous les partis qui, dans cette enceinte, ont déclaré leur antipathie pour le scrutin de liste, il n'y en a guère qu'un qui le fait avec passion, avec acharnement* : ce n'est pas le parti légitimiste , ce
Ti^esi pas le parti bonapartiste, ce n'esl pas le parti républicain, c'est... l'autre, (^tres et exclamations sur divers bancs,)
Cet autre, il est reconnaissable à deux caractères : il est constitutionnel le 27 février , mais non pas le 25... {Hilarité à gauche,) Et, après avoir été constitutionnel le 27 février, il voudrait bien être dynastique sous un régime républicain.
Messieurs, on peut croire cette politique très profonde ; on peut croire que dans TAssemblée elle fait illusion à quelqu'un et que, dans le pays, elle pourrait avoir quelque avenir, môme avec le scrutin d'arrondissement. Je n'hésite pas à le dire, malgré le voile dont a parlé l'honorable M, Dufaure... [Rires sur divers bancs à gauche) — je vois clairement que cette politique est sans avenir.
Je crois môme que ceux qui lui servent de chefs ici, et dont on a cité les opinions au cours de ce débat, sont quelque peu fixés sur cet avenir ; seulement ils disent qu'il faut se réserver pour un en-cas. Ils se disent : La Constitution que nous devons au patriotisme des républicains de vieille date et des républicains de raison, cette Constitution est tellement conservatrice que... qui sait? Il nous est déjà arrivé de changer une révolution en nourrice ; si nous pouvions aussi changer une Constitution!... (Rires bf^uyants et prolongés à gauche,)
Je crois , Messieurs, que ces calculs qu'on donne comme profonds sont puérils. Il y a longtemps que la garde bourgeoise ne réussit plus à nos princes. Ce n'est donc ni par passion, ni par hostilité que je dis ce que je dis et que je le complète par ce que je vais ajouter.
Je crois que les chefs du parti auquel je fais allu* sion,^ après s'être promenés aseez longuement de la monarchie traditionnelle à la monarchie constitutionnelle, du septennat impersonnel au septennat per-
COi ASSEMBLÉE NATIONALC
sonnel, pour aboutir à la République forcée, que les chefs de ce parti ont mesuré leurs chances : ils ont endoctriné leurs amis ; ils leur ont dit que le scrutin d'arrondissement était la dernière forteresse du parti conservateur, la dernière ancre de salut d'une société désemparée; ils ont vidé le dictionnaire des tropes et hypotyposes , et ils sont arrivés à leur démontrer sincèrement qu'il y avait un vrai péril social à ne pas voter le scrutin d'arrondissement.
Eh bien, je vais vous dire à quoi cela avancera certaines gens, et ce que cela fera du parti pour lequel ses chefs rêvent de si hautes destinées. La vérité vraie, c'est que ce que j'appelle le corps d'armée, qui a à sa tète des docteurs graves, il est vrai, mais peu habiles, ce corps d'armée sera écrasé au scrutin d'arrondissement! Entre quoi? Eh, mon Dieu! entre les deux écoles qui se divisent le suffrage universel. {Appt^bations à gauche,) Seulement, on aura réservé de-ci de-là quelques bons arrondissements ; on les fera les plus petits possibles; on les munira de ces fonctionnaires que, sous l'empire^ vous appeliez des fonctionnaires à poigne...
Et je dirai en passant que^ au fond, ce que vous regrettez de l'Empire, — oh ! ce n'est pas l'Empire, je ne vous fais pas cette injure, — ce sont ses fonctionnaires, c'est leur esprit de ressources et leurs victoires électorales. Ah! vous voudriez bien les lui prendre; mais vous n'avez pas la manière de s'en servir. {Rires et applaudissements à gauche,)
Je dois reconnaître que vous avez fait tout ce que vous avez pu pour en hériter ; vous avez pris à peu près tous ses fonctionnaires. Je ne m*cn plains pas trop, parce qu'enfin il faut conserver les ioactionnaires dans un pays ; mais voilà le malheur, c'est qu'ils n'opèrent ^rs pour \o\xs,., {Nouveaux rires à gauche.)
Alors il arrivera que, grâce à la position personnelle de quelques-uns, à l'éloquence des autres , à.
rautorité qui s'attache à la parole d'un des ministres, et au caractère toujours sérieux que Ton est habitué à prêter aux statistiques officielles, il y aura un grand nombre d'entre vous qui se laisseront entraîner à voter le scrutin d'arrondissement. Mais , permettezmoi de vous le dire , il y en a un très petit nombre seulement qui recueilleront le bénéfice de leur vote ; dans certains bourgs pourris, quelques-uns pourront encore se faire élire ; mais le flot aura passé sur le parti, et il ne reviendra pas. {Rires d'appi'obation à gauche.) Voilà, Messieurs, la vérité.
Tous les autres partis qui ont besoin d'indépendance, de liberté, de discussion, qui ont encore, de-ci de-là, par territoire ou par section, de quoi parler à la France, pour ressusciter chez elle ou de vieilles sympathies pour ses traditions, ou je ne sais quelle suite de clientèle, ou quelque ascendant dû aux services rendus, tous ces autres partis ont intérêt au scrutin de liste. Et, au fond, si le scrutin de liste rencontre des objections apparentes de tribune, de journaux, de discussions théoriques, c'est parce que l'on est arrivé à y glisser une question politique au lieu d'une question électorale, au lieu d'une question nationale. Maintenant, Messieurs, que vous allez retrouver, au moment de voter, non pas la liberté de vos votes, — je crois que vous ne l'abandonnez jamais, — mais la liberté de vous débarrasser du poids des sophismes accumulés sur cette discussion , tout en prenant la responsabilité de ce que je viens de dire, mes amis et moi nous avons voulu, puisqu'un sort équivoque a été fait au Parlement, nous avons voulu, dis-je, affranchir tout le monde en déposant sur la tribune une demande de vote au scrutin secret sur l'amendement qui vient d'être discuté. {Exclamations et murmures à droite et au centre. — Applaudissements prolongés à gauche. — Vorateur^ en descendant de la tribune, reçoit les chaleureuses félicitations de ses amis.)
SUR LE BUDGET DE LA GUERRE Prononcé le 3 août 1876
Messieurs, il est vraiment singulier qu'un homme politique paisse monter à cette tribune et parler comme il Ta fait à une Chambre qui s'occupe du budget, et du budget de la guerre, c'est-à-dire précisément de cet ensemble de détails matériels qui sont nécessaires à connaître, à apprécier, à mesurer, à contrôler, si vous voulez remplir le mandat que vous avez reçu de la nation de ne donner de l'argent que s'il est converti en matières et si, à sa distribution, préside l'esprit d'ordre et de régularité que le pays est en droit d'exiger. {Très bien! très bien!) \
Messieurs, cette Chambre n'est pas composée de grands seigneurs qui ont le dédain de ces petites questions et de ces menus détails. [Bravos,) Et, à coup sûr, s'il faut que vous sachiez quelle est la nourriture du soldat, il importe que vous le sachiez avec la dernière précision. Aussi, Messieurs, nous n'avons pas manqué, pas plus que vous n'y manqueriez vousmêmes, de nous occuper de la nourriture du soldat, dans son poids, dans sa qualité et dans son prix, parce qu'en définitive c'est l'addition de tous ces centimes que vous avez à discuter, et qu'ils constituent le plus ôlair de l'épargne et de la fortune de la France.
Messieurs, il n'y a pas de petites questions dans un budget de la guerre. L'étude de ce budget consiste pré-' cisément dans l'étude de ces infimes détails. Et je suis convaincu que la prétendue défense, fort puérile et fort (Jéplacée, qu'on est venu faire ici' du ministre de la guerre et de son administration, ne rencontrera pas, sur les bancs où siègent les honorables représentants de
Tadministration de la guerre,raccueilqu'on s'était flatté d'y trouver. {A ssentiment au centre. — Mouvements divers.) Je suis convaincu que , loin de redouter le contrôle, loin de le trouver trop minutieux, Tadministra^ tien supérieure, comme les bureaux de la guerre, y voient une preuve d'une sollicitude éclairée pour le bien-être matériel du soldat, pour l'armée et pour le .pays. {Exclamations woniques à droite. — Applaudissements au centre et à gauche.)
Et quant à nous, lorsque nous avons eu... {Jnter- [ruptions à droite,)
Messieurs, je vous en conjure, laissez-moi répondre. Puisque vous avez de si péremptoires raisons à nous opposer, vous viendrez les substituer aux sophismes de M. Dréolle. [Exclamations à droite,) .
Je dis , Messieurs , que , dans les nombreuses réunions que nous avons eues avec les divers représentants du ministère de la guerre, nous n'avons pas remarqué ce dédain, cette aversion pour les minuties et les détails que l'on témoignait tout à l'heure devant la Chambre. Au contraire, nous avons remarqué combien cet examen scrupuleux était utile , indispensable à ^l'administration elle-même pour faire prévaloir ses vues, ses demandes de crédits, pour trouver précisément l'accord et le concert indispensables avec la représentation nationale , pour justifier toutes ses opérations, tous ses actes, tous ses marchés, l'ensemble conwne le détail de sa gestion , devant les représentants du pays. Car, Messieurs, donner avec cette désinvolture de gentilhomme les millions de la France [Exclamations et rires ironiques à droite) sans se soucier de ce qu'ils deviennent, ce n'est ni dans la volonté ni dans les habitudes du pays.
Messieurs, nous avons connu, en effet... [Interruptions à droite.) M. Thistan Lambert. — Vos comptes I M. LE PRÉSIDENT. — Monsieur Tristan, veuillez vous
2 ^ CHAMBRR DES DÉPUTÉS.
taii p, ou, comme je vous Tai déjà dit, je serai obligé do vous rappeler à Tordre.
M. Gambetta. — Nous avons connu, en effet, une époque où on ne descendait pas dans les détails...
Voix à gauche et au centre. — Oui, voilà la vérité!
Divers membres à droite. — Lors de la dictature, la Défense nationale !
M. Gambetta. —...une époque où on votait en bloc... (Interruptions à droite.)
Voix à gauche. — Silence à droite !
M. LE PRÉSIDENT. — Veuillez faire silence, Messieursl
M. Gambetta. — . . . une époque où on avait une caisse de la dotation de l'armée, qu'on vidait comme les autres caisses de Tempire qui étaient toujours vidées. (Rumeurs à droite.) Nous avions à cette époque-là, en eflet, un fastueux décor militaire ; mais, comme l'expérience terrible est venue le prouver, derrière le décor il y avait la désorganisation et le gaspillage. (Bruits et applaudissements redoublés à gauche et au
centre.) M. Tristan Lambert. — Nous n'avons pas destitué le
général d'Aurelle de Paladines I Unmembre à droite. — Nous n'avons pas désorganisé
l'armée 1 M LE BARON EscHASSÉRiAUX. — Et Ics rapports de
FAssemblée nationale?
M. Gambetta. — Les rapports de l'Assemblée ? Venez donc les discuter à cette tribune ! (Applaudissements à gauche et au centre.)
Voix à droite. — Volontiers 1
M. Robert Mitchell. — Vous n'aurez pas le courage de venir les discuter. (Bruit.)
(M. Dréolle prononce quelques mots qui se perdent
dans le bruit.)
M. le président. — Monsieur Dréolle, c'est à vous particulièrement que je m'adresse. Quand on apporte à la tribune un discours comme celui que vous venez
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de prononcer , il ne faut ni s'étonner ni se plaindre qu'il y soit répondu. {T7*ès bien/ très bien!)
M. Dréolle. — Je ne m'en plains ni ne m'en étonne. M. LE PRÉSIDENT. — Vous pouFFCz avoir encore la parole, mais commencez par entendre vou»-môme la réponse qui vous est faite.
Plusieurs membres à droite. — M. Dréolle a été interrompu.
M. LE PRÉSIDENT. — Donuez Texemplc du sUeuce. M. Gambetta. — Messieurs, ce n'est pas la Commission du budget qui avait donné, depuis l'ouverture de ce débat, l'exemple d'introduire dans cette discussion la politique, qui aurait dû en être sévèrement bannie.
M. Léon Chevreau. — Ce n'est pas de la politique, c'est la défense du gouvernement.
M. Gambetta. — Monsieur, le gouvernement n'a pas besoin de votre appui. {Applaudissements à gauche et au centre.)
M. LE COMTE DE Douville-Maillefeu. ^ — Lcs bonapartistes défenseurs du gouvernement de la République ! Quelle plaisanterie !
M. Gambetta. — Ce n'est pas nous qui avons introduit la politique dans ces débats, mais il n'est pas possible de voir un certain parti...
Un membre à droite. — Toujours la même chose! M. Gambetta. — ... faire cette injure à l'armée française... {Réclamations à droite.) C'est vous qui parlez de l'armée française !
Voix à droite. — Oui I oui !
M. Gambetta. — VousJ Vous dont il n'a pas dépendu que vous n'ayez déshonoré son drapeau et terni son lustre ! {Applaudissements répétés sur un grand nombre de bancs. — Réclamations sur quelques bancs à droite.) {Plusieurs membres se lèvent a droite en faisant des inten'uptions qui amènent, au centre et à gauche, de nou^ veaux applaudissements s^adressant à l'orateur^
tlO CHAMBRE DES DÉPUTÉS.
M. Tristan Lambert. — C'est une troisième édition de la déchéance de Tempire I
M. Gambbtta. — Messieurs, il n*cst pas possible de laisser travestir à cette tribune la vérité et rhistoire. (Applaudissements ironiques à droite.)
M. Gambbtta. — Écoutez bien ceci : c'est la seule réponse que je veuille faire sur la partie politique. Palv que vous parlez au nom de Tarmée, il y a eu un jour. c'était le 29 octobre 1870, Metz venait de succomber, vous savez sous quelle infâme trahison. [Applaudissements à gauche, — Exclamations à droite.) Eh bien, void ce qui est arrivé : il est arrivé qu'au milieu de nos officiers et de nos soldats, menés comme des troupeaux par-delà nos frontières perdues et livrées, il est arrivé que, dans le& rangs de ces captifs qui pleuraient de voir la France abandonnée... {Interruptiom à droite,)
Un membre à droite, — C'est vous qui Tavez perdue!
M. Gambetta. — ... sans cadres, sans ressources matérielles, parce qu'en fuyant et en abandonnant h patrie, vous aviez vidé ses arsenaux au profit de tos gaspillages et de vos convoitises... [Humeurs d droite. — .Bravos et applaudissements sur un grand nombre de bancs.) ...il est arrivé. Messieurs, que, dans les rangs de cette armée glorieusement vaincue et captive, des émissaires du même parti qui entend aujourd'hui parler au nom de l'armée... [Intenmptions à droite.) se sont glissés et ont cherché à y fomenter l'esprit de sédition et de trouble. [Réclamations à dfH>ite.)
Oh ! vous écouterez la vérité , Messieurs ! Et alors il a été dressé un Livre d'or de l'armée française...
A droite. — Allons donc !
M. Gambetta. — Oui, écoutez bien... un Livre d'or de l'armée française. Les officiers captifs en Allemagne ont signé tous...
. M. LE baron Tristan Lambert. — Non, pas tous!
M. Gambetta — ...un acte de protestation et de dé-
saveu contre l'empire. {Bravos et applaudissements prolongés à gauche et au centre.)
M. LE COMTE DE Colbert-Laplace. — Vous avcz désorganisé Tarmée de la Loire.
M. LE BARON Tristan Lambert. — Vous avez destitué le général d'Aurelle de Paladines.
M. Gambetta. — Et soyez convaincus que cette tache ineffaçable à votre front, de la honte de Sedan, de la honte de Metz, Tarmée, qu'elle soit sous un drapeau ou sous un autre, Tarmée française ne Toubliera jamais. {Rumeurs à droite, — Très bien! très hieni et applaudissements répétés sur un grand nombre de bancs,)
Voilà pour la politique.
Un membre à droite. — C'est vous qui avez tout désorganisé !
M. Gambetta. — Je reviens maintenant à l'administration de notre armée.
Oui, il y a un devoir qui, depuis nos désastres, s'impose à tout homme public, à l'administration, au gouvernement : c'est de descendre dans les détails les plus minutieux de toutes nos affaires... {Très bien!) pour ne plus être surpris, pour ne plus être trompés, pour savoir au jour le jour où nous en sommes.
Et qu'on ne vienne pas parler... {Interruptions à droite) Et qu'on ne vienne pas parler de révélations, d'indiscrétions.
Voix à droite. — Vous en avez profité ! {Bruit.)
M.' Gambetta. — Nous savons à merveille ce que valent ces défaites. Nous savons que sous tous les régimes, sous le vôtre comme sous celui-ci, ceux qui ont intérêt à savoir ce qui se passe chez nous ne l'apprennent ni à cette tribune ni dans nos rapports. Ils l'apprennent par leur activité et leur vigilance. Quittez donc ce thème usé et banal; faisons les affaires du pays sérieusement {Mouvement) et ne nous exposez pas à ce qu'on nous dise un jour : <( Nous sommes prêts pour cinq ans ; il ne manque pas un seul bouton
] I CHAUBRB DBS DÉPUTES. |
de guêtre; votre génie a tout préparé!. .. » Ne nom exposez pas à ce que le pays soit ainsi amené, après avoir subi la mutilation et la défaite, à l'impitoyable jiécessité qui s'impose h nous de réparer vos fautes et vos crimes... (Applaudùsements répétés au centre et à gauche. — Applaudisiements ironiques sur quelqiies banct à droite. — Mouvement prolongé.)
[L'orateur, retowné à son banc, reçoit les vives félicitations d'un grand nombre de ses coUèguet. — La séance est suspendue pendant quelques instants.)