II. y a eu. Messieurs, à d'autres époques, —car c'est
rk& querelle qui a commencé avec notre histoire, — y a eu des docteurs, des prêtres, des évoques qui nt soulevé ces questions; elles ont été Toccasion do oxitroverses ardentes et passionnées qui ont occupé lombre de générations successives; mais il y avait ine excuse constante et légitime, c'était la foi, la foi iincère qui les animait, la passion de la religion, la passion du dogme et de la controverse dans le donoiaine théologique. Aujourd'hui, on peut le dire, à part quelques hommes, à part fe foule qu'on trompe, k part les masses qui agissent par aveuglement, par crédulité et par piété naïve... [Bravos et applaudissements à gauche. — Protestations à droite.)
Un membre à droite. — Vous attaquez le suffrage universel.
A gauche. — Silence! silence!
M. Gambetta. — Je n'attaque personne. Je dis seulement qu'il y faut regarder de près, et nous allons voir, en effet, tout à l'heure quel singulier rapprochement on peut faire entre le haut personnel de l'agitation cléricale et le haut personnel de la politique réactionnaire. [Nouveaux applaudissements à gauche et au centre*)
Je dis qu'autrefois une foi religieuse ardente, des convictions dogmatiques étaient au fond de ces que-relies, tandis que, aujourd'hui, il n'y a qu'un calcul politique, qu'une combinaison de partis déçus dans leurs espérances, une coalition de convoitises dynastiques. [Nouveaux et plus vifs applaudissements sur les mêmes bancs.)
Un membre à droite. — Ahl si c'est comme cela que cela commence î
M. Gambetta. — Oui, Monsieur, c'est comme cela
que cela commence, et je parle ainsi parce qu'il est
nécessaire que nous disions toute la vérité. [Très bien!
à gauche.)
Eh bien, je répète que je suis profondément attristé,
profondément troublé pour mon pays, pour rÉUi, quel qu*il soit, — car je ne parle pas seulement ici aa nom de la République, je parle au nom de TÉtat, au nom de tout gouvernement qui a conscience de ses devoirs, de ses intérêts, de sa mission, — et j'affirme que de toutes parts on livre assaut à TÉtat ; on lui fait des brèches, au nom de la religion ; et c'est pourquoi il n'y a au fond de tout cela que de pures questioDs politiques. [Nouveaux applaudissements à gauche et au centre.)
Il est remarquable, en effet, que, depuis 1870, au lendemain de nos désastres, au milieu même des ruines qui s*étaient accumulées autour de nous, celle pensée, ce plan politique, réfugiés sous le manteau de la religion, aient apparu. Il n'est pas moins digne d'attention que ce soient précisément les mêmes hommes qui, dans notre pays, mènent l'assaut contre les institutions, contre la Révolution de 1789, contre ses conquêtes, qui sont en même temps à la tête des comités catholiques, des cercles catholiques^ des associations catholiques, et qui, mêlant avec habileté, avec une infatigable et opiniâtre activité, la diplomatie et la religion, le parlementarisme et la bienfaisance, font de toutes ces idées associées un levier, que dis-je, un bélier^ qu'ils poussent contre la citadelle de l'État (Acclamations prolongées à gauche et au centre.)
Pour quoi faiçe? Est-ce vraiment pour amener la paix parmi les hommes, pour y faire fleurir un dogme, pour mettre telle religion au-dessus de telle autre? Non I c'est pour servir des ambitions, des desseins de suprématie politique I
En effet, puisque vous dites qu'il vous faut des preuves, est-ce que vous n'êtes pas frappés de cette circonstance que les hommes politiques qui s'étaient donné à eux-mêmes, qui s'étaient décerné, à une époque tout à fait triste et troublée, le nom d'hommes du gouvernement de combat, sont les mêmes qui, à
l'heure actuelle, se trouvent à la tête de cette agitation, signent des pétitions, prononcent des discours qui n'ont d'autre but que de pousser à une levée de boucliers dans ce pays? Ce sont les mêmes hommes qui, au lendemain de Tallocution pontificale du 12 mars, rendent visite à M. le ministre des affaires étrangères pour le sommer de s'expliquer sur les relations de la France avec l'Italie et avec le Saint-Siège, qui, réunissant à Paris, au lendemain de cette allocution, tous les délégués des comités de France, osent prononcer les paroles que vous savez, qui ont été reproduites et propagées, et dont je ne veux pas fatiguer vos oreilles, car vous connaissez cette éloquence qu'on promène de comités en comités.
Non, je ne veux pas dire ici les noms de ces hommes ; mais vous savez bien qui ils sont tous, puisqu'ils appartiennent à la haute Assemblée. Ils s'y sont réfugiés comme dans une citadelle, et, toutes les fois qu'on y fait une élection, c'est une élection qui a pour but d'y introduire une <haute individualité di^ personnel des comités catholiques. [Rumeurs à droite.)
La France ne peut pas s'y tromper, quand elle voit que ce sont les mêmes hommes qui, au 24 mai, se déclaraient, dans leur conduite politique et privée, soumis au Syllaôus, le prenant pour règle de leurs actions, et qui, au pouvoir, s*appelaient MM. Ërnoul, Depeyre...
M. Ernest Dréolle. — Pour ne pas les nommer! M. Gambetta. — ... Et qui, à côté, s'appelaient M. Chesnelong, et bien d'autres que je ne veux pas nommer, et qui poursuivent, au dehors, leur campagne contre nos institutions au nom du cléricalisme ; qui ont considéré que le Sénat devait être le refuge, le réduit dans lequel il fallait recueillir toutes les individualités qui font partie de cette sorte de Pius-Verein pour, de là, exercer sur le gouvernement, sur le pouvoir exécutif unç pression incessante dont je pense
tl8 CHAMBRR DBS DÉPCrTÉS.
que «TOUS apercevez maintenant tous les périls et tou' les dangers.( Vifs applaudissements à gauche et au centre.
Hé I Messieurs, voyez avec quelle promptitude os peut mobiliser toute la milice cléricale 1 Quand le pape parle : le 12, « Rome a parlé, » dit rorateur auquel je faisais allusion tout à Theure, a il faut obéir. > Immédiatement, dès le 20 mars, on va interpeller le ministre des affaires étrangères, que j*invite à venir à cette tribune nous faire connaître la portée de Tentretien et la réponse qu*il a faite. {Très bien! très bien! à gauche et au centre,)
On ne s'arrête pas là; le 29 mars, on envoie les convocations; le k avril, on se réunit, et le 5, llionorable M. Chesnelong promulgue le désir et la volonté du comité ; le 8, la pétition est lancée, et aujourd*hDi, malgré vos défenses, malgré Fintervention de vos agents, elle circule partout, et j'ai là la preuve qu'on n'a tenu aucun compte de vos avertissements et de vos prohibitions. {Bravos et applaudissements à gauche et au centre.)
Et ce n'est pas seulement en France qu'on fait appel à toutes les populations catholiques ; dans toute l'Europe, dans tout l'univers, on voit les pasteurs se lever, prononcer les mômes discours, écrire les mêmes lettres, se livrer à la même ardente propagande.
Messieurs, on a cherché une excuse dans ces actes analogues accomplis dans d'autres pays et sous d'autres gouvernements; mais je dis qu'il n'y a pas là une excuse, que c'est au contraire, et contre les cléricaux français, un grief déplus, car si, au dehors, les catholiques anglais, en face d'une Église établie et d'un pouvoir non contesté, peuvent se permettre de tenir le langage que tenait le cardinal Manning; si, en Allemagne, les évêques ultramontains des bords du Rhin peuvent tenir le même langage, en France, nous sommes dans une situation spéciale : le clergé catholique est un clergé lié à l'État, ses évêques sont
des fonctionnaires de FÉtat, ils engagent la politique du pays quand ils engagent leurs personnes dans ces querelles et dans ces aventures, et la responsabilité de leur conduite pèse sur le gouvernement. {Marques dassentiment à gauche.) G^est de cette responsabilité que le gouvernement doit avoir hâte de se dégager; c'est, à coup sûr, dans tous les cas, de cette responsabilité que la majorité de cette Chambre s'empressera de se débarrasser comme on se débarrasse d'une tunique qui vous brûle et vous condamne à périr. [Très bien! très bien! à gauche. — Rumeurs à droite.)
Et, Messieurs, comment tout cela a-t-il pu arriver? Comment en sommes-nous venus à ce degré de faiblesse et d'impuissance, qu'on puisse voir le pape s'adresser directement en France soit à des particuliers, soit à une collectivité, sans recourir à l'intermédiaire^ du pouvoir civil , sans communiquer ni ses brefs, ni ses bulles, ni ses allocutions, ni ses actes, lesquels, au mépris des lois, des lois séculaires de ce pays, reçoivent toujours une publicité, souvent une exécution, sans que la main du pouvoir central soit cependant intervenue ?
Comment se fait-il que des évoques, sortant de leurs églises, de leur rôle, de leur mission, s'adressent directement aux fonctionnaires du pays, à des maires, à des juges de paix, à des préfets, à des souspréfets, et leur parlent des ordres, des injonctions qu'ils ont reçus de Rome?
Comment cela se fait-il, si ce n'est pas par une faiblesse, par une impuissance qui est le résultat de fautes accumulées depuis 1870 dans ce pays?(A;>probation à gauche.)
Il y a dans la lettre de l'évoque de Nevers... — A ce propos. Messieurs, je dois dire que je ne crois pas que M. l'évêque de Nevers fasse exception dans notre haut clergé. Je rends hommage, pour ma part, à la sincérité de l'épiscopat français; je ne suis pas de
ceux qui disent que c'est une minorité imperceptible que celle qui parle comme Tévêque de Nevers et comme l'évoque de Nîmes; je crois, au contraire, que c'est l'unanimité de Tépiscopat français. {Trh bien! très bien/ à gauche.) Mesfsieurs, il ne faut pas se payer de mots ; il faut savoir que, depuis 1870, depuis qu'on a proclamé le dogme qui a fait du pape le docteur infaillible des vérités de l'Église, le clergé et répiscopat français ne comptent plus d'opposants, ne comptent plus de résistants, et, quand Rome a parlé, tous, saus exception, les prêtres, les curés, les évoques, tout le monde obéit. {Marques d'assentiment à gauche.)
Car ce qui est admirable dans TÉglise, c'est l'unité d'action, c'est l'unanimité qui s'établit. Ce serait donc par une vaine et impossible distinction qu'on chercherait à amoindrir le danger immense que vous avei sous les yeux, il ne s'agit pas d'un groupe d'hoimnes, d'une fraction de l'épiscopat, comme le disait autrefois, dans sa langue hautaine et précise, le cardinal de Bonnechose au Sénat, nous sommes en présence d'une armée qui a un général et qui manœuvre comme savent manœuvrer les armées disciplinées.
Il y a là un péril immense qui vient d'une violation de la loi que je ne veux pas appeler dissimulée, car c'est une violation pour ainsi dire encouragée, une violation pour laquelle on ne trouve dans son cœur ni dans ses souvenirs d'homme politique aucune parole de réprobation et de condamnation. {Marques d'adhésion à gauche.)
C'est une violation qui est devenue le droit commun de la France. Et pourquoi? Ah I Messieurs, c'est parce que, depuis tantôt trente ans, dans ce pays, on s'est habitu.é, sous l'influence de doctrines llches et molles, sous riniluence de sophismes, contre la puissance de l'État, contre le rôle de l'État, à prêter la main à tous les envahissements, à toutes les usurpations de l'esprit clérical.