‹ Discours et plaidoyers choises de Leon Gambetta avec une notice biographieChapitre 23 sur 33 · MÂT · texte numérisé non relu

MÂT

Le scrutin d'arrondissement n'est-il pas le scrutin sauveur, le scrutin libérateur? N'est-ce pas à lui que vous devez le succès?

Voilà l'objection ; je ne Talfaiblis pas. Voici ma réponse.

Non, ce n*est pas le scrutin d'arrondissement qui vous a ramenés ici ; ce n'est pas le scrutin d'arrondissement, c'est le scrutin de liste, élevé à sa plus haute pression : l'unité de liste, {Vïfassentiment sur un g f^and nombre de bancs à gauche et au centre,)

Et c'est tellement l'unité de liste, — Messieurs, je crois que je peux parler, en témoin autorisé... [Oui! oui! — 1res bien!) — qu'on ne demanda à personne ni son opinion intime sur tel ou tel sujet, qu'on ne demanda compte à aucun de vous des votes qu'il avait rendus antérieurement, ni de ceux qu'il s'apprêtait à rendre. On lui demandait : Faites-vous partie de cette phalange de résistance, de cette phalange des dissous et des expulsés? Êtes-vous un 363? Si oui, vous figurerez sur la liste ! [Applaudissements,)

Et, chose grave, c'était tellement un scrutin de liste que, permettez-moi de vous le rappeler, il s'est trouvé un Bonaparte pour réclamer le droit d'y être inscrit, et il l'a été! [Nouveaux applaudissements,)

Eh bien, Messieurs, je vous demande si, ce jour-là, vous êtes rentrés par le scrutin d'arrondissement? Non! vous êtes rentrés par l'unité du collège, par l'unité de liste ! C'est la première et peut-être la dernière fois qu'on assistera à un si magnifique spectacle de concorde, d'union et de concentration républicaine. [Nouveaux applaudissements.)

Mais, Messieurs, c'est précisément ce verdict électoral qui prouve l'efficacité, la supériorité du scrutin de liste : car est-ce qu'alors on a discuté les hommes ? Est-ce qu'on a pénétré dans la vie privée, — j'entends entre concurrents? Non! on a pris l'idée politique, le principe qui planait au-dessus de cette liste et qui

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était ranéantissement du pouvoir personnel, et cela a suffi. {Vive approbation,)

Je ne veux faire allusion à personne, mais il en est, — ils sont nombreux dans cette Chambre, — qui savent bien que leur candidature eût été longuement discutée et peut-être même mise en péril s*ils n'avaient pu revendiquer ce titre de 363. {C'est vrai! c'est vrai! — Applaudissements.)

Messieurs, voilà pour la valeur de Texemple, voilà pour Tautorité du précédent. Vous pourrez décider ce qu*il vous plaira, mais ce que vous ne pourrez pas faire, c'est changer la valeur d'un argument et le rendre détestable alors qu'il est réellement supérieur.

Mais je retiens cet exemple, car je veux l'examiner sous une autre face, et montrer que, malgré cette unité d'action, malgré cette unité de liste, la candidature officielle a porté ses fruits. Il y a eu bien des victoires partielles qui ont presque touché au succès décisif.

A droite, — Qui y ont même tout à fait touché !

M. Gambetta. — Messieurs, permettez-moi d'interroger les faits !

Ce qui le prouve, c'est que la candidature officielle a comparu devant la majorité triomphante. Et qu'en est-il résulté? C'est que vous avez été acculés à soixantedouze invalidations nécessaires, j'y consens, légitimes, je le proclame. ( Vives protestations à droite.)

M. DE LA Rochefoucauld, duc de Bisaccia. — Vous avez le droit de le dire, mais vous ne pouvez pas vous en vanter!

M. Gambetta. — Messieurs, c'est mon opinion que j'exprime, ce n'est pas la vôtre. Ces invalidations, je les ai votées, et vous me ferez bien la grâce de penser que si je les croyais légitimes... (Nouvelles protestations à droite.)

Vous pensez le contraire. Messieurs, c'est votre droit et peut-être y a-t-il pour vous un devoir de solidarité;

-xnais vous ne pouvez pas m*empêcher de citer des faits ^t d'en déduire les raisons.

M. DE LA Rochefoucauld, duc de Bisaccia. — Il y a beaucoup d'invalidés qui sont revenus!

M. Gambetta. — Eh bien, je dis à la majorité : Vous -avez été acculés à ces nombreuses invalidations nécessaires. Pourquoi? Parce que vous aviez aflaire au scrutin d'arrondissement. Gela est certain, car, si vous aviez eu affaire au scrutin de liste, vous auriez validé toutes les élections. [Dénégations à droite*) M. Bourgeois. — Pas davantage!

M. Gambetta. — Messieurs, je vous prie de me laisser exprimer ma pensée ; je puis me tromper, et, dans ce cas, je ne demande qu'à être rectifié...

M. Paul de Gassagnac. — Non, vous avez raison! M. Gambetta. — ... ce que je demande âmes collègues de vouloir bien m'accorder, c'est la liberté de développer ma pensée.

Je disais donc que vous n'auriez pas annulé ces élections si elles avaient eu lieu au scrutin de liste;/ vous les auriez validées, et cela pour deux raisons : la première, parce que la candidature officielle n'aurait pas pu s'exercer... [Très bien! à gauche. Exclamations à droite)

Non, elle n'aurait pas pu s'exercer, car il n'est pas possible de presser, d'intimider, de corrompre cent mille ou cent cinquante mille électeurs ! Vous le savez bien tous, et l'idée même n'en serait pas venue. Et vous trouvez là une preuve que le scrutin de liste assure ces deux conditions aussi bien au point de vue du Gouvernement qu'au point de vue des populations : d'abord, qu'il tue jusqu'à la pensée de là candidature officielle , et , ensuite , qu'il la rend vaine lorsqu'elle est entreprise. [Applaudissements,)

Voilà les précédents, Messieurs, voilà d'où vous êtes sortis, voilà votre berceau ; et, quand je viens vous dire, moi : Le scrutin d'arrondissement est une arme

m CHAMBRE DES DÉPUTÉS.

forgée par vos ennemis, c*est une arme qu'on a employée pour vous perdre et perdre avec vousU République, c*est moi qui vous ramène à vos origines, et ce sont vos adversaires qui vous en écartent. {Applaudissements sur divers bancs, — Rumeurs sur d'autres,)

Mais, Messieurs, je défends vos intérêts. {Interruptions!)

M. LE PRÉSIDENT. — Je prie la Chambre de vouloir bien écouter Torateur en silence.

M. Gambbtta. — Je sais par expérience combien il estdi^cile d*entretenir une Assemblée des conditions de sa naissance et des conditions de sa renaissance... {Sourires et mouvements dtvef*s.)

M. Paul DE Cassagnac. — Le mot est joli!

M. Gambetta. — ... mais si épineuse que soit cette tâche, comme je n'ai pas en vue la satisfaction d'intérêts personnels, que je ne suis préoccupé que d'une question d'État, que j'ai la conviction profonde qu'il n'y a pas de possibilité, dans ce pays-ci, de fonder un gouvernement républicain à la hauteur de sa mission, à la hauteur de ses devoirs, sans convoquer le pays dans ses assises les plus étendues, sans faire reposer le suffrage universel, la consultation du pays sur la base la plus large et la plus unitaire...

Plusieurs membres à droite. Très bien! très bien!

M. Gambetta. — ... je combattrai jusqu'au bout pour cette solution. {Marques irqniques d^approbatim adroite,)

Messieurs, je ne suis pas intimidé par les applaudissements d'une certaine partie de cette Chambre. Je crois qu'en efTet, quelque malice qui puisse s'y cacher, il s'y cache encore une pensée supérieure. Oui, quand je dis : la base la plus large, la plus unitaire, ces messieurs entendent le plébiscite. Eh bien, je réponds que si quelque chose fait défaut aux institutions actuelles, quant au mode de nomination de la représentation nationale, c'est précisément de ne pas

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présenter une surface électorale aussi large, aussi étendue que le plébiscite lui-même. {Applaudissements ironiques à droite, — Agitation à gauche et au centre.) Messieurs, je vous prie de vous souvenir qu'à la dernière lutte électorale du 14 octobre 1877, vous avez compté dans les arrondissements 180 élections bostiles et que vous avez en ce moment sur ces bancs une opposition de 150 membres qui ne votent pas le budget. {Vives exclamations à droite,) Ce n'est pas pour vous le reprocher...

M. DE LA Rochefoucauld, duc de: Bisagcu. — On ne nous admet même pas dans la commission du budget! M. deiBaudry d*Asson. — On nous en met, en quelque sorte, à la porte. Cependant, nous avons demandé à en faire partie, et on nous avait promis de nous y faire entrer lorsque le règlement a porté à trente-trois le nombre des membres de cette commission.

M. de la Rochefoucauld, duc de Bisaggia. — Nous ne votons pas le budget, pour qu'on ne puisse pas dire que nous donnons des votes de confiance au Gouvernement, nous avons exprimé notre opinion en faveur des six millions demandés dernièrement pour Texpédition contre les Khroumirs.

Plusieurs membres à droite, — C'est vraîl c'est vrai! M. Gambetta. — Messieurs, quand vous aurez exhalé vos regrets et vos plaintes, il n'en restera pas moins vrai que ce que j'allègue n'a rien à faire avec vos protestations. [Très bien! à gauche.)

Je dis que, dans aucun pays, dans aucun temps, sous un régime de libre discussion, un pouvoir, un gouvernement ne s'est trouvé en présence d'un efl'ectif d'opposition aussi redoutable. C'est là la question qui doit vous préoccuper, c'est une question d'État, car à chaque instant vos ministères, vos cabinets sont à la discrétion d'une coalition. (Très bien! et applaudis^ sments à gauche. — Réclamations à droite.)

S34 CHAMBRE DBS DÉPUTES.

M. LE COMTE DE Ck)LBBiiT-LAPLACB. — Le Gouvemement est-il pour vous?

M. Gambettà. — Je voas en conjure, soyez cléments pour moi, laissez-moi aller jusqu'au bout; je ne vous interromprai pas si vous me répondez, j'en prends rengagement.

M. LE COMTE DE CSolbert-Laplace. — Parlez- VOUS ao nom du Gouvemement I {Exclamations et rires à gauche et au centre,)

M. Gambettà. — Messieurs, je dis que dans un débat de cette gravité, ce qui importe, ce ne sont pas les renseignements plus ou moins historiques, ce ne sont pas les appréciations plus ou moins hypothétiques sur les cartes dressées par les jeunes gens du ministère de Tintérieur... (On riY), je dis que ce qui importe, c'est la politique. Eh bien, que doit donc être la politique d'un gouvernement républicain? Et faites-moi la grâce de penser que je ne suis ni l'avocat, ni l'inspirateur de celui qui siège sur ces bancs; je parle librement, comme je parlerais dans une autre assemblée, si j'avais l'honneur d'y siéger.. {Très bien! à gauche,)

Messieurs, je dis que lorsqu'il existe dans un pays à régime représentatif et parlementaire une opposition qui est presque analogue à celle que je faisais à l'empire, une opposition irréconciliable...

M. de la Rochefoucauld, duc de Bisaccia. — Vous venez nous demander nos voix. . . [Interruptions et f^éclamations à gauche et au centre,)

M. Gambettà. — Monsieur de la Rochefoucauld, je vous en prie, ne m'interrompez pas. Vous dites que j'ai demandé vos voix; mais certainement je les demande...

M. DE la Rochefoucauld, duc de Bjsaccia. — Certainement, vous ne les aurez pas!

M. Gambettà. — Je serais très fier de les obtenir.

M. le président. — Monsieur de la Rochefoucauld,

je VOUS rappelle à l'ordre, à cause de votre persistance à interrompre.

M. Gambetta. — Il me semble que je défends ici une thèse qui a eu les plus illustres tenants de la monarchie pour interprètes : Laine, Royer-CoUard, et même Berryer, dont la mémoire ne peut être citée devant nous sans émotion, ont été les protagonistes du scrutin de liste, et vous devriez me faire la grâce de souffrir au moins que je marche à leur suite l {Applaudissements à gauche et au centre, — Rumeurs à droite,) Je ne demande individuellement la voix de personne ; mais je parle devant une assemblée d'hommes politiques, qui ont d'autres intérêts, grâce au ciel, que l'intérêt de leurcaniMdature personnelle, qui ont d'autres ambitions électorales... [Très bien! très bien! à gauche)... qui ont avant tout souci de l'honneur, de la grandeur de la France et qui, par conséquent, dans le fond de leur conscience, ne doivent considérer qu'une chose : s'il est vrai que nous sommes en route pour le relèvement ou pour la décadence. {Vifs applaudissements.)

Vous imaginez-vous que, devant vous, je lutte contre des amis, je froisse des convictions et des amitiés, pour l'unique plaisir de conquérir des voix et un succès parlementaire? Oh! il y a longtemps que j'ai passé cette ligne. [Applaudissements sur les mêmes bancs.)

Je parle ici au nom des intérêts supérieurs de la démocratie française. Oui, je pense que dans un pays où les intérêts locaux ont des organes attitrés qui fonctionnent admirablement, qui peuvent se faire jour à tous les degrés de l'échelle administrative; je pense que lorsque dans ce pays on représente la France , c'est-à-dire la plus haute personne morale qui soit dans le monde, je pense que l'on peut bien se demander si on fera surgir les représentants des idées , de la tradition historique qui ont fait cette gloire uni-

S3S CHAMBRE DBS DÉPUTÉS.

verselle, si on les fera surgir de cent mille électeurs ou de dix mille. (Mouvement prolongé.)

Voilà ce que je pense, et je viens ici vous dire qall n*y a pas seulement que des considérations d*honneur, de moralité, de probité supérieure engagées dans ce débat, qu'il y a autre chose, c'est-à-dire une question de gouvernement, une question de progrès, une question d'avenir démocratique pour ce grand pays.

Vous savez tous sur quelles questions je pourrais faire porter le débat; vous savez que lorsque vous avez touché aux réformes primordiales, entendez-le bien , sans lesquelles vous ne ferez rien , c'est-à-dire au remaniement des compartiments administratifs de ce pays, qu'il s'agisse de la magistrature, de l'administration, de l'impôt, de la guerre et de ses cadres, qu'il s'agisse de ses arsenaux, vous savez bien...

A gauche. — Oui I oui ! — Très bien !

M. Gambetta. — ... vous savez bien, et c'est votre devoir, que vous êtes les prisonniers de votre origine... {Vtfs applaudissements sur un grand nombre de bancs à gauche. — Protestations sur d'autres bancs.)

M. AcHARD et plusieurs autres membres. — Pas du tout! Nous sommes libres!

M. Gatineau. — Nous montrerons que nous le sommes !

M. Gambetta. — Monsieur, je ne vous interromps pas quand vous parlez. Veuillez m'écouter.

Vous savez bien. Messieurs, que lorsqu'il faut toucher à cette immense classification des compartiments administratifs, judiciaires, militaires, économiques, vous savez bien que votre devoir, qu'un engagement intime, quand il n'est pas apparent, vous lie à la petite région qui vous a élus. [Dénégations sur divers bancs au centre. — Marques d'appfxiation à gauche.)

Je dis, Messieurs, que vous ne faites qu'accomplir strictement votre devoir d'honnêtes gens , quand vous prenez ainsi la défense des intérêts auxquels j'ai fait

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atllusioii, et que vous défendez contre ce gouvernement , à qui vous disiez tout à l'heure que vous n'aviez rien à refuseç, Texisterice de tribunaux jugeant jusqu'à quatorze affaires par Sin,{Rumeurs su?* divers bancs,) Ce sont des faits, et si vous ne voulez pas les enregistrer, ce n'est pas ma faute; le pays en a pris acte. Eh bien, Messieurs, je pourrais en dire autant, — : et ne m'y poussez pas, — en ce qui touche un certain nombre de questions. Je dis que c'est là précisément le. vice fondamental, essentiel du scrutin d'arrondissement, et qu'il faut vous y soustraire, et que ce sera pour aller au scrutin de l'émancipation et de l'affranchissement que vous voterez le scrutin de liste.

Je sais bien ce qu'on dit : Vous voulez nous faire voter le scrutin de liste, vous voulez donc rompre tous les liens qui nous rattachent et nous unissent à chacun de nos électeurs?

N'exagérons rien. Ne me dites pas que vous connaissez tous vos électeurs, et je ne demanderai pas que vous n'en connaissiez aucun. Non; je pense que le jour où vous ferez une liste pour le département, vous n'aurez pas plus de difficultés électorales que vous n'en éprouvez dans un comité cantonal ou dans un comité d'arrondissement. Si vous voulez même me le permettre, — non pas que je possède des documents émanant des jeunes gens oe l'intérieur {Sourires), — je suis en ihesure de vous affirmer que je me tiens assez au courant de la géographie électorale de ce pays, car le suffrage universel est ce qu'il y a de plus intéressant dans la vie sociale de la France , pour avoir, moi aussi, quelques données sur le mouvement électoral qui peut s'accomplir.

Eh bien, rassurez- vous. Non, je ne crois pas que vous soyez exposés à être placés sous la pression d'une Sainte-Vehme démocratique et démagogique, siégeant à Paris et vous expédiant des journalistes sans ouvrage, pour remplacer vos personnalités dans

le culte des électeurs. Ce sont là des fantômes qui feraient bien rire les électeurs si on les en entretenait sérieusement. {Trèx bien! très bien!)

Mais de quoi et de qui parlez-vous? On a fait, pendant longtemps, des élections au scrutin de liste dans ce pays ; elles se sont toujours passées, au point de >iie de la liberté et de l'indépendance des électeurs et des élus, dans des conditions parfaites. Personne ne s'en est plaint, ni les élus, ni même, chose singulière ! les concurrents évincés, ce qui n^arrive pas toujours avec le scrutin d'arrondissement. [Très bien! tf^ès bien/)

Et ce ne serait pas là un des moindres avantages, au point de vue de la paix sociale, de la disparition du scrutin d'arrondissement. Évoquez vos souvenirs, Messieurs : est-ce qu'il n'est pas vrai que dans ce champ clos, dans cette arène restreinte de l'arrondissement, lorsque les candidats sont aux prises, ils se dénigrent, se diffament, se jettent toute espèce d'injures et de calomnies à la face? {Oui! oui! — C'est vrai!) Et l'ardeur de la lutte gagne à ce point, je ne dirai pas leurs sectateurs, mais leurs sectaires , leurs séides, qu'il arrive, que le lendemain de l'élection, au lieu de voir tout s'apaiser, tout rentrer dans l'ordre, au lieu de voir renaître la courtoisie et les bonnes relations, on laisse derrière soi des ressentiments et des rancunes inoubliables.

Et vous divisez tous nos villages, toutes nos petites villes de province pour faire triompher quoi? Un détestable régime, qui est impuissant à fonder la République à la fois sur la liberté et sur la réforme. {Très bien! très bien! et applaudissements à gaucfie*)

M. Gatineau. — Vous avez dit le contraire!

M. Gambetta. — Je n'ai pas dit le contraire, et quand vous voudrez, je discuterai mes paroles. S'il y a une thèse sur laquelle je n'ai jamais varié, c'est le scrutin de liste ; non pas que je ne reconnaisse pas le droit de varier sur les problèmes sociaux, mais

plus je vais, plus j'examine, plus je trouve le scrutin <le liste non pas parfait, — il n'y a rien de parfait, — mais certainement supéiîeur à tous les régimes électoraux qui l'ont précédé ou suivi. [Très bien! très bien!) Je dis que ce n'est pas un médiocre avantage d'avoir uin scrutin de paix sociale. Mais ce n'est pas là le seiil l>ul de mes observations. Il y a un point qui est beaucoup plus douloureux, qui est beaucoup plus alarmant. Ce serait au sein de notre démocratie, si généreuse et loyale, la création d'un régime d'élections qui nous ramènerait à quelque chose de plus détestable encore que le bourg-pourri d'Angleterre avant la réforme de 1832,

Oui, timidement, clandestinement d*abord, on a acheté des voix... {Interruptions sur divers bancs, — (Test vrai! très bien! à gaucfie)... on a versé la corruption et le vin aux masses électorales. [Nouvelles inier- T*upttons,)

N'interrompez pas. Messieurs, je citerais des faits. {Applaudissements à gauche,)

On a mis à l'enchère des candidatures, et il se trouve maintenant qu'il va surgir une industrie de placement électoral politico-financière dans certains arrondissements. [Sourires à gauche,) Oui, il y a des arrondissements sur lesquels certains Turcarets jettent leur dévolu, calculant le chiffre qu'ils devront inscrire au total des frais généraux. [Dénégations à droite. — OuHoui! Très bien très bien! à gauche.)

M. DE Golbert-Laplacb. — Citez des faits précis I N'incriminez pas sans preuves et sur de simples allégations !

M. LE PRÉSIDENT. — Mousicur de Colbert-Laplace, vous êtes le premier inscrit pour parler; attendez votre tour !

M. Gâmbetta. — Je dis que ce sont des mœurs qui commencent, mais que, si vous maintenez le régime parcellaire appliqué au régime universel, elles vont

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se développer; et vous auriez cette responsabilité devant Thistoire d^avoir inoculé la gangrène de l'argent à la démocratie française. ( Vifs applaudissement^

Pensez-y, Messieurs I Et cette considération de rélecteur qu*on achète n*est pas la seule; mais si on se met sur ce pied que l'argent va être une puissance électorale, que c'est l'argent qui va prendre la place des idées...

M. Louis Legrand. — Mais non!

A gauche. — Si ! si !

M. Gambbtta. — Laissez-moi parler,. Messieurs. Si on se met, dis-je, à remplacer les idées et les principes qu'on appelle des abstractions par des sacs d'écus ou par des liasses de billets de banque, honte sur mon paysl [Mouvement.)

Non, Messieurs, nous ne verrons pas ces choses; nous ne les verrons pas, parce que la conscience française, indignée, n'en tolérera pas môme l'apparence. {Très bien! tris bien/) Mais ce n'est pas tout : il n'y a pas que les élections qui s'achètent : il y a le candidat qu'on refoule. Oui, dans notre démocratie, la fo^ tune ne marche pas toujours d'accord avec le caractère et le mérite. Voulez-vous aussi exiger, dans une forme particulière , le rétablissement du cens sur l'intelligence? Voulez-vous barrer l'entrée de la vie publique àce travailleur modeste... {Rumeurs sur quelques bancs.)

Messieurs, je dis la vérité, et vous le savez bienl... {Applaudissetnents à gauche et au centre.) Vous savez bien que je ne suis pas suspect au point de vue de ce qu'on appelle les questions sociales ; vous connaissez la réserve et la rigueur que j'apporte dans mon langage quand il s'agit de ce côté de la politique démocratique. Mais en même temps je trouve qu'il est bon, nécessaire d'aller à ces esprits en travail et de leur dire : A vous aussi, votre place est marquée; vous aussi, vous siégerez dans les conseils de la nation ; vous aussi, vous prendrez part aux délibéra-

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