MAI 18RI
lions qui porteront sur les destinées de la France.
Ceux-là, les ferez-vous entrer dans le Parlement par le scrutin d'arrondissement ou par le scrutin de liste? {Applaudissements,)
Ah! Messieurs, c'est une grave question.
M. Larochb-Joubert. — Vous les avez joliment soutenues, les candidatures ouvrières I
M. Gaubetta. — Monsieur Laroche-Joubert, je peux vous répondre que moi , personnellement , j'ai toujours défendu les candidatures ouvrières, et la preuve, c'est que j*ai contribué à faire entrer au Sénat deux ouvriers, M. Gorbon etM. Tolain. Faites-en autant! {Riresapprohâtifs à gauche et au centre,)
J'ai toujours réclamé l'entrée des travailleurs dans les Chambres, non pas parce qu'ils n'étaient qu'ouvriers, mais parce qu'ils étaient ouvriers instruits, républicains dévoués et capables de tenir leur place partout avec talent, avec éclat et, quand j'ai eu le pouvoir, j'ai cru m'honorer en envoyant au milieu des travailleurs de la Creuse un travailleur comme eux pour en faire le chef de l'administration préfectorale : j'ai nommé Martin Nadaud. {Très bien! très bien! et applaudissements,)
M. Laroche-Joubert. — Vous n'avez pas à revendiquer M. Nadaud ; c'est un ouvrier qui appartient à la Révolution de 1848!
M. Gambetta. — Monsieur Laroche-Joubert^ je vous rappelle au silence... {Exclamations et rù*es)... en ma qualité d'orateur.
M. Larogue-Joubert. — De quel droit me rappelezvous au silence? Vous oubliez que vous n'êtes pas au fauteuil!
M. LE PRÉSIDENT. — Mousicur Laroche-Joubert, si j'avais pris la parole, j'aurais été obligé de vous rappeler à l'ordre ; vous le voyez, vous n'y perdrez rien ! [On rit.)
M. Gambetta. — C'est comme orateur parlant à la
34t CHAMBRE DES DÉPUTÉS.
tribune, et non en vertu des fondions dont je sois investi, que j'ai prié M. Laroche-Joubert de ne pas m'interrompre.
Je dis, Messieurs^ qu*il y a là un intérêt social
M. Larocub-Joubert. — Dans tous les cas, je demande la parole! {Exclamations.) Gomment I lorsqu'il s'a^t de la question ouvrière , vous trouvez étrange que je demande la parole?
Un membre, — Vous interrompez constamment !
M. Gambbtta. — Je dis qu'il y a un intérêt social de premier ordre auquel il est absolument impossible de satisfaire dans une mesure quelconque sans rétablir le scrutin de liste.
Et, Messieurs, je pense que vous réfléchirez à la gravité et à rimportance de cette considération avant de vous enfermer dans les conclusions négatives de votre commission.
Je n*insiste pas.
Dans ce pays-ci, on a combattu, depuis la Révolution française, sous une forme ou sous une autre, pour introduire la démocratie dans le Parlement.
Les luttes et même les révolutions qui ont eu lieu sur la réforme électorale n'avaient pas d'autre mobile et d'autre but que de résoudre le problème suivant : La Révolution avait donné la propriété et la propriété ne pouvait pas se développer au point de vue conservateur ou progressif, si le droit politique ne suivait pas la concession civile et économique.
La classe dirigeante a lutté sous toutes les formes pendant soixante-quatorze ans pour se dérober aux conséquences de cette rénovation dQ 1789. Elle avait bien été obligée de consentir l'égalité devant la propriété, l'égalité devant la succession ; mais elle voulait retenir par devers elle le gouvernement, et alors on , inventait le cens de l'électeur, le cens de l'éligible; on multipliait de toutes les manières les entraves et les obstacles, pour qu'on ne pût pas en môme temps
ibA
dans ce pays-ci être du peuple et de la classe dirigeante.
Eh bien, moi, pour me servir d'une formule très simple, je ne peux pas comprendre qu'il y ait en France un citoyen qui ne soit pas de la classe dirigeante. {Très bien/ très bien/ Mouvements divers sur plusieurs bancs,)
Écoutez, Messieurs, je vous défie d'assurer cette égalité de représentation en dehors du scrutin de liste. {Nouvelle approbation à gauclie,)
Et voici pourquoi : c'est que vous prenez pour base de la population, non. pas le nombre, non pas la population, non pas les Français, mais une formule administrative, la plus fictive des créations.
Et moi, au contraire, je dis que si on pouvait n'avoir qu'un collège, qu'un vote, qu'une expression, ce jourlà nous serions dans la réahté de la souveraineté nationale.
Si la France pouvait entrer dans cette enceinte, voilà ce qui serait l'idéal, la perfection dans l'expression de sa manifestation. En dehors de cet idéal...
Un membre à droite, — C'est la théorie de M. de Girardin.
M. Gambetta. — ...je dis que, sous peine de ne point répondre à la grandeur de vos principes, à la sincérité de vos consciences, il faut prendre le système qui s'en rapproche le plus. {Ti^ès bien/ à gauche,)
Maintenant, pouvez-vous mettre en balance l'autorité, l'action d'un corps électoral composé de 150, de 200, de 300,000 citoyens, d'un million ou même de deux millions, avec un corps électoral brisé, fragmenté, où il s'agit quelquefois de déplacer 80 ou IbO voix sur 5,000 électeurs inscrits, pour avoir le droit de participer à la gestion des intérêts du pays? {Applaudissements sur un grand nomb7*e de bancs.)
Non, je ne le pense pas, et c'est pourquoi je dis qu'il faudrait nous apporter ici autre chose que ces
S44 CHAMBRE DBS DÉPUTAS.
considérations sur Tintimité de rélectenr etdeTéla, pour renier ainsi tous les précédents, tous les intérêts, tous les principes, toutes les traditions du parti républicain. Car enfin, qu*est-ce qu*elle vaut, cette intimité? qu*est-ce qui se cache derrière elle? quelles en sont les conséquences politiques, gouvernementales, administratives, sociales?
Eh bien. Messieurs, mon honorable collègue disait, avant de descendre de la tribune : « Voyez-vousl les électeurs, ils tiennent surtout à connaître leurs députés, à savoir s'ils s'occupent bien exactement de tous leurs intérêts : ce qui n'empêche pas, d'ailleurs, de donner de temps à autre un certain loisir d'esprit aux considérations générales de la politique de leur pays. »
Messieurs, il faut dire la vérité, et la vérité, U voici!...
Un membre au centre, — M. Roger n'a pas dît celai
M. Gambetta. — Oh! cela a été beaucoup mieux dit, je le reconnais. Mais comme je réponds au vol .et de mémoire, vous me permettrez de citer inexactement.
Eh bien, je dis. Messieurs, que cette intimité, elfe est de deux ordres. Elle peut quelquefois produire d'excellents résultats, quand l'électeur lui-même est un homme indépendant, un homme désintéressé, absolument étraiiger à toutes les ambitions domestiques, dédaigneux des faveurs administratives, étranger à l'obtention d'aucune manne préfectorale ou souspréfectorale. Oh ! alors, quand on à affaire à l'un de ces électeurs incorruptibles...
Un membre à droite. — Un merle blanc!
M. Gambetta. — ...et surtout soucieux de ne pas corrompre leur élu, alors cette intimité, c'est la société des saints, et, par conséquent, c'esl lu voie de la perfection. {On rit.)
Mais il y a d'autres électeurs. Mon Dieu! il n'est
)as défendu de songer à sa famille, à son fils, qui est lu service : on demande un congé pour lui. {Nouveatix
Qu'est-ce que vous voulez, Messieurs, ce n'est pas mol qui ai abordé cet ordre de considérations, mais je tiens à ne laisser rien sans réponse.
IBli bien, l'électeur de cette espèce, il a des besoins, il a des visées d'ambition, — je suis incapable de dire qu'il a des convoitises, vous ne me croiriez pas {Nouvelle hilarité), — et alors, au lieu d'avoir affaire à un représentant du peuple qui ne lui doit compte que de sa conduite politique, il l'assiège par correspondance et souvent de sa présence, réelle ; il le harcèle, et le député cherche à s'en débarrasser. Il s'en décharge quelquefois sur son voisin, quelquefois sur le sous-préfet, quelquefois sur le brigadier de gendarmerie ou sur le juge de paix; mais si l'électeur pousse la curiosité jusqu'à venir au centre, le député s'en déckarge sur les ministres. Mon Dieu! ce n'est pas que je sois au courant des sollicitations que les ministres peuvent recevoir, non [Hilanté), mais j'en ai entendu parler, à coup sûrl
Eh bien, permettez-moi de croire que, même avec l'application très large du sous-secrétariat d'État et même des chefs de cabinet, l'outillage administratif n'est pas suffisant pour faire face à toutes ces demandes et à toutes ces sollicitations.
Plusieurs membres, — C'est vrai !
M. Gambetta. — Je crois qu'on accomplirait la plus utile, la plus féconde, la plus efficace des réformes si on trouvait un régime électoral qui pût soustraire l'élu à l'intimité par trop pressante de l'électeur [Rires approbatifs)j et je pense que les plus soulagés, comme on dit, ne seraient pas ceux qu'on pense.
Eh bien, est-ce que cela est reprochable? Est-ce que c'est la faute des électeurs, estrce que c'est la faute des élus? Nullement , Messieurs, c'est la faute
346 CHAMBRE DBS DÉPUTÉS.
du régime; et la nature humaine est ainsi faite qoe^ pincée dans les conditions de la tentation, elle faÛlit
(^omme on dit dans le style théologique, elle e^ toujours en état peccamineux. (Nouveaux rires.)
Quelle est, en effet, la raison de cette perversion des fonctions, de cette perversion administrative et parlementaire? La raison, la voici d'un mot : c'est que le collège où Ton naît, d'où Ton dépend, estteU^ ment restreint que les mécontentements y sont mortels. Alors, on est dans cette situation que, même au hasard, même sans distinguer entre les électeurs qui ont voté pour vous, et les électeurs qui n'ont pas voté pour vous, afin de ne pas laisser entamer et ébranler une situation qu'un concurrent cantonal est toujours là pour surveiller et miner, on est conduit forcément à la démarche et à la brigue. Yoilà h vérité. {Applaudissements,)
Et, Messieurs, la conséquence d'un pareil état de choses, quelle est-elle? Je vais vous lé dire, car je ne me suis pas attardé sur ces misères pour le plaisir d'en tracer le désolant tableau, mais parce que je veux en faire sortir un argument politique ; la conséquence, elle est très simple : c'^st que les majorités ainsi incitées, ainsi cernées, sont des majorités de soutien, des majorités dévouées aux institutions, c'est vrai; mais qu'elles sont en même temps des majorités qui présentent ce double inconvénient ou de ne pas soutenir résolument le pouvoir quand il marche, on de ne pas savoir suffisamment l'éperonner quand il ne marche pas. {Très bien!)
Et alors on est dans cette singulière situation, par dévouement à la chose publique, — et vous savez si je stiis avec vous contre les crises gouvernementales,— d'être obligé, pour éviter ce danger, de supporter les conditions détestables d'un régime qui vous condamne, je ne dirai pas à la stérilité, mais du moins à une impuissance intermittente. {Applaudtssements.)
ïe dis que si on avait un scrutin général, d'oîi sorait avec un principe politique, une collection sommes voulant résolument un programme reseint, très restreint, sachant où ils veulent aller et sant hautement où ils ne veulent pas aller; je dis ii'alors on donnerait à TÉtat républicain sa véritable atorité sur toute la population; et qu'alors on ne DUS entretiendrait pas longtemps des cartes teintées ue se plaisent à dresser les jeunes gens du ministère le V intérieur. . . {Mouvements divers.)
Oui, Messieurs, et je le dis précisément pour répondre à une allusion de M. Roger! M. Roger, nous nettant au courant de cette statistique tout à fait inquiétante, prenait deux exemples. Il nous disait : Voyez la Yienne! Dans la Vienne, tout serait perdu I on sauverait à peine quelques épaves. Voyez le Maineet-Loire l N'y touchez pas, vous compromettriez la représentation dans deux ou trois arrondissements. ^ Je crains bien que ce ne soit de très fraîche date que vous avez fait ce cours de géographie électorale, car vous me donnez un argument terrible contre vous. C'est justement, en effet, depuis que vous avez le scrutin d'arrondissement que vous avez perdu la Vienne et le Maine-et-Loire.
Bans la Vienne, quand on votait au scrutin de liste,
sous M. Thiers, on nommait M. Lepetit; je veux bien
que ce fût un peu parce qu'il était derrière M. Thiers
[Rires d' adhésion) j mais c'était aussi beaucoup parce
^ que c'était le scrutin de liste.
; Mtendons... {Mouvement d'adhésion,) Dans ce département de Maine-et-Loire, dis-je, M. Maillé, mon t ami Maillé, un homme du peuple, battait galamment tous ses adversaires les plus héraldiques, et il était i nommé.
^ Et depuis, dans Maine-et-Loire, même sous le ma- (^ réchal de Mac-Mahon, du temps de l'homme à la cir- 0 culaire confidentielle, — et l'on n'était pas tendre
alors, — an scrutin de lisle, dans ce beau et grand département de Maine-et-Loire, qui est la tête de pont des départements de TOuest, que nous enlèverons bien, j'espère...
Un membre à droite. — Non pas !
M. Preppkl. — Il a été battu depuis.
M. Gambetta. — Oh! je suis sincère, il a été battu depuis, comme vous le dites parfaitement, mais au scrutin d'arrondissement.
Eh bien, je prie M. Roger de vouloir bien réfléchir à ces deux situations, de consulter, je ne dirai pas nos deux collègues, mais ceux d'entre nous qui ont conservé leur souvenir, car l'un d'eux malheureusement est mort, et de dire s'il ne valait pas mieux alors interroger ces deux départements au scrutin de liste qu'au scrutin d'arrondissement.
M. LE COMTE DE Douville-Maillefeu et plusieurs auh'es membres, — C'est vrai! Très bien! très bien!
M. Gambetta. — Mais ce n'est là qu'un accident. Je crois qu'il me reste à répondre à l'honorable M. Roger sur un seul point.
Il a dit, ou du moins a laissé entendre que le scrutin de liste égorgeait les minorités, et il vous a cité des exemples. Eh bien. Messieurs, savez-vous ce que je trouve véritablement d'intéressant et d'utile dans le scrutin de liste? C'est que ce scrutin donne à la fois la plus grande force à la majorité légale dans le pays, et cependant qu'il permet l'introduction des minorités qui ont une consistance suffisante pour être représentées et pour avoir le droit de parler; c'est que, par ce mode de consultation, il y a possibilité pour le pays, pour l'électeur, entendez-le bien, et non pas pour le comité, de faire sa liste, de la doser...
Quelques memh^es au centre. — Oh ! oh I
M. Gambetta. — Vous niez^ Messieurs? Eh bien, laissez-moi vous citer un exemple, et vous me direx si avec le scrutin d'arrondissement vous obtiendriez un meilleur résultat.
19 Mai 1881. 349
C'était au mois de juillet 1871; Paris était sous 'état de siège ; il n'y avait debout que quelques jour- [laux républicains ; le comité conservateur de la presse avait fait une liste ; il parlait tout seul ; il y a pourtant eu un comité républicain qui a présenté aussi sa liste. Quest-il arrivé au milieu de cette terreur? Il est arrivé que sur 90 ou 100 candidats, — vous en étiez. Monsieur Freppel, -— l'électeur a fait, lui aussi, après le comité, sa liste et qu'il est passé 4 conservateurs et 5 républicains et, parmi ceux-ci, l'homme qui est devant vous, qui n'avait pour lui ni comité, ni journaux et qui) — j'ai quelque fierté et quelque regret à le dire, — a remplacé M. Freppel sur la liste.
M. Freppel. — Par qui \ous êtes-vous fait nommer? Par vos amis!
M. Gambetta. — Je n'y étais pasi M. Freppel. — Je n'y étais pas plus que vous. Je le répète, c'est par les soins de vos amis que vous vous êtes fait nommer.
M. Gambetta. — Non, Monsieur, par les électeurs. Évidemment ce sont les électeurs qui ont tout fait. En voulez-vous la preuve? C'est qu'ils ne se sont Jamais trompés et que c'est toujours votre nom qu'ils ont rayé. [Hilarité, — Applaudissements,) M. Freppel. — Voilà pourquoi j'ai eu 95,000 voix. M. Gambetta. — C'est comme dans le ciel : Beaucoup d'appelés et peu d'élus I [Nouveaux fires,)
M. Freppel. — Il n'y avait ni beaucoup d'appelés, ni beaucoup d'élus. Du reste, il est vrai de dire que vous étiez à Saint-Sébastien.
M. Gambetta. — Ce qu'il y a justement de notable, c'est que j'étais à Saint-Sébastien et que j'ai été élu ! M. Freppel. — Par l'entremise de vos amis. M. Gambetta. — Évidemment, ce n'est pas par les vôtres î
Je suis désolé d'avoir manqué à la charité et d'avoir pu provoquer la susceptibilité de notre collègue ; mais
je citais un fait, et je crois que je l'ai cité avec toute la modération possible. (Interruptions à droite.)
Je disais donc que le scrutin de liste est le scrutin politique, parce qu'il est le plus souple des instrumenls électoraux ; parce qu'il permet, quand on a dressé la liste, de la soumettre au contrôle de Topinion adverse, parce qu'il permet à l'électeur lui-même d'opérer sur la liste, ce que je le défie bien de faire quand il est enfermé dans un champ clos où il n'a qu'à choisir entre M. Pierre et M. Paul, et qu'il peut très bien se taire que ces deux noms lui déplaisent souverainement, auquel cas il se renferme .dans l'abstention. C'est donc l'élection politique, parce qu'elle admet l'esprit de conciliation, la transaction, parce qu'elle ne laisse en dehors d'elle aucune espèce de situation importante sans l'accueillir. Yoilà ce qui fait qu'à toutes les époques et à quelque parti quïls apparaissent, les grands parlementaires ont toujours considéré le scrutin de liste comme étant à la fois la plus haute expression de la volonté nationale et la plus large garantie des minorités légitimes.
Eh bien, Messieurs, je vous soumets ces considérations. Si le besoin s'en fait sentir, je vous demanderai de remonter à cette tribune; mais, avant d'en descendre, permettez-moi de vous dire que c'est dans ce pays-ci surtout qu'il faut que le régime électoral ne laisse prise à aucune revendication, ni de la part des minorités, ni de la part des déshérités : qu'il faut qu'un gouvernement d'opinion, lorsqu'il est fondé, s'inspire et se retrempe incessamment à la plus grande source de l'esprit public, et je dis qu'en dehors du suffrage universel consulté par le scrutin de liste, ce ne sont que des ruisseaux qui se perdent dans le sable avant d'arriver au pied de cette tribune. L'avenir est dans vos mains, car il dépend du régime que vous choisirez.
Il dépend de vous que la République soit féconde
et progressive, ou bien qu'elle soit vacillante et chancelante entre les partis; il dépend de vous qu'il surgisse ici un véritable parti de gouvernement, compact et sérieux, pour mener la France jusqu'au bout de ses lorieuses destinées. Vous êtes les maîtres.
Oui, vous prononcerez. A votre tour, vous direz : Beatt possidentes, ou vous reviendrez à la tradition vraie, à la tradition républicaine. Je vous y adjure. Pensez au pays. Passez en revue les vices, les abus, rimpuissance du régime auqqel nous sommes condamnés, et considéez, de l'autre côté, ce torrent de forces, de puissance, d'énergies que vous pouvez recueillir à même dans le plein courant de la souveraineté nationale; et alors vous n'hésiterez pas à porter résolument la main sur un régime qui ne peut donner aucune vitalité. Vous voudrez échapper à cet amer reproche par lequel je finis; vous ne voudrez pas encourir la sentence du poète romain : Pour sauver leur vie, ils ont perdu les sources de la vie môme,
Propter vitam Vivendi perdere causas!
(Applaudissements répétés à gauche et au centre. — Vorateur^ en retournant à son banc, f*eçott les vives féli' citation d'un très grand nombre de ses collègues.)
Prononcé le ift août 1881
A LA BAUNION ÉLBCTORALB DU XX* ARRONDISSKHE?IT
Je commencerai par répondre à la question qui vient d*ètre faite : « Pourquoi n*est-il pas venu il y a deux ans? » et je dirai que je n*ai jamais été convoqué sans venir parmi vous. {Appbnûlàsemenfs.) Qu'il se soit agi d*un mandat, d*un compte rendu, d'une de vos fêtes, toutes les fois que vous avez fait appel à mon concours je suis venu, et pas plus qu'aujourd'hui je ne suis venu dans des vues d'intérêt personnel; je suis venu vous expliquer ce que je crois être la vérité politique et l'intérêt de la patrie. (Applaudisse-
Aujourd'hui, mes chers concitoyens, il faut que nous nous mettions bien en présence les uns des autres; et pour cela, — la carrière que j'ai à fournir devant être longue, — il faut que vous me prétiei votre attention ; je tâcherai de la mériter et d'y répondre par la franchise et la sincérité absolue des explications que je vous dois. [Applaudissements.)
Je suis venu aujourd'hui, à la veille des élections législatives de 1881... {Bruit dans le fond de ta salle.] Tout le monde n'est donc pas entré? Alors il faut attendre que la salle soit pleine.
\La séance est suspendue pendant une demi-heure, La Malle se remplit complètement,)
M. Gambbtta. — Mes chers concitoyens, je suis
enu à BellevWle, dans le vingtième arrondissement, iettvaiider, pour la cinquième fois, la consécration de naon mandat de député à la plupart de ceux qui m'ont owv^Yt la vie politique et à ceux que Tâge a fait entrer depuis dans la carrière civique.
3 e suis venu à Belleville de préférence à tout autre collège électoral, pour deux motifs : le premier est que je considère que ce quarlier, oîi je suis né à la vie paTVementaire, doit rester la source de mon autorité politique dans la démocvaitie. {Très bien! t7'ès bien!) \\y a une seconde raison pour laquelle je suis venu ici et pas ailleurs, — et je puis dire sans fausse mo- ^fe^lie que j'eusse peut-être rencontré d'autres collèges ; je n'en ai pas voulu, j'ai refusé avec déférence et gra- ^' titude ceux qui m'étaient offerts ; c'est que je voulais une bonne fois mettre un terme à ces bruits calomnieux de plébiscite, de candidature multiple et de je :*' ne sais quelle aspiration à une dictature qui serait aussi ridicule dans son projet que criminelle dans son ^' exécution. {Longs applaudissements.)
J'avais dit à la Chambre, au commencement de la â^lscussion sur le scrutin de liste, que je prenais l'engagement d'être à mon rang et à ma place dans la démocratie; que je considérais que, sous la République, en face d'un pouvoir loyal et respecté, toutes ces canji didatures multiples n'auraient pour effet que d'agiter i^ : le pays, de réjouir nos adversaires, d'entraver et d'ébran- ^ 1er le pouvoir. {Vtve approbation.) ù' Eh bien, mes paroles n'ont pas suffi : il fallait un
r' acte. Cet acte, je viens l'accomplir devant vous, et je ic'. dis : Je suis candidat dans le vingtième arrondissement. G*est ma candidature unique, et cette élection i^' unique, je la sollicite de vous.
Vous me direz peut-être que je pose deux fois ma
0 candidature dans le vingtième arrondissement. C'est
vrai; et si ce n'avait pas été pour éviter un soupçon,
^1 — car personne plus que moi n'est environné de
asi RÉUNION ËI.ECTORALE DU XX* ARRONDISSEBfENT.
soupçons, — je me serais présenté dans une seule circonscription; mais on n'aurait pas manqué de dire que nous avions fait de la cartomanie électorale. Aussi je ne choisis pas, je joue cartes sur table. Je connais mes amis et je dédaigne mes adversaires. {Trèi bien/ très bien! — Applaudissements,)
Est-ce que vous pensez que je m'arrêterai longtemps à repousser ces bruits de dictature ? Car, aujourd'hui, ouvrez les journaux, ceux de la pire réaction comme ceux qui sacrifient à je ne sais quels desseins inavouables et malsains : vous y verrez qu'il n'y est question que de la dictature d'un simple citoyen. Je connais cet outrage pour l'avoir subi pendant la guerre et après la guerre. Oui, en raison de l'énergie que j'avais déployée dans la défense nationale, la réaction m'a jeté cette injure à la face : « C'est le dictateur de Tours et de Bordeaux. » J'ai pu répondre à cette injure quand elle sortait du bourbier de la presse immonde. Mais aujourd'hui, quand il y a des gens malheureusement assez abandonnés pour me la jeter à la face, tout en appartenant au parti républicain, je passe et je dédaigne, car je veux être sérieux devant des hommes sérieux. {Applaudissements prolongés,)
C'est à moi, à moi sorti du peuple, à moi lui appartenant par toutes mes fibres^ que cette injure a été faite! Mais, quelles que soient les insanités méprisables dont on m'a couvert, je sers le peuple à ma manière, et j'ai la conviction qu'après vingt ans d'efforts et d'études, sa cause entre mes mains est entre bonnes mains. Je vous le prouverai. {Vive adhésion et applaudissements , )
Repoussons donc du pied ces attaques sans scrupule et sans loyauté.
J'ai pu et j'ai dû prendre, parce que personne ne la disputait, la direction du parti républicain au 24 Mai et au 16 Mai, en ces jours de l'ordre moral où il fallait lutter contre une dictature qui rappelait Tempire. On
e parlait pas de ma dictature alors! Aujourd'hui, *est vraiment outrager votre bon sens et déshonorer suffrage universel que de se servir de ce mot de « dictateur » en face d'un serviteur aussi sincère de la démocratie tel que moi. {Applaudissements.)
Et pourquoi cette injure? Je vais vous le dire. On peut attaquer l'homme : il appartient à la discussion, et je crois que j'ai donné dans ma vie des preuves non équivoques de la manière dont je la supporte, car on est encore à attendre de moi une rectification aux calomnies et une réponse aux outrages. Mais je sais que ce qu'on attaque en moi, ce n'est pas la personne, — d'aucuns même disent que la personne n'est pas déplaisante {On rit), — ce qu'on attaque en moi, c'est la politique, c'est le système, c'est la méthode de défense et de protection des intérêts de la démocratie française.
C'^st cette politique que je viens défendre, non parce qu'elle est attaquée, mais parce que j'ai un souci qui domine tous les autres : c'est d'empêcher les intelligences loyales, les cœurs honnêtes que certaines difficultés de la vie sociale et politique excitent et passionnent, de grossir le troupeau que veulent mener des sophistes et des démagogues sans vergogne. Voilà pourquoi je veux m' expliquer encore une fois ici, et pourquoi je tiens à ce que ce soit à Belleville que cette politique reçoive encore une fois sa sanction et sa consécration. {Applaudissements,)
Cette politique, on l'a appelée d'un nom mal fait, d'un véritable barbarisme. Pour une chose mal conçue, il fallait un vocable mal conçu : on l'a appelée « opportunisme ». Si ce barbarisme signifie politique avisée, ne laissant jamais passer l'heure propice, les circonstances favorables, mais ne sacrifiant rien ni au hasard, ni à l'esprit absolu, ni à l'esprit de violence, on pourra tant que l'on voudra appliquer à cette politique une épithète malsonnante et même inintelligible,