‹ Discours et plaidoyers choisis de Léon Gambetta. Avec une notice biographiqueChapitre 2 sur 17 · Bigot, la Fin de V anarchie, p. 236 sq · texte numérisé non relu

Bigot, la Fin de V anarchie, p. 236 sq

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seignements, et par conséquent des actes; chacune de ses campagnes oratoires marque une étape en avant dans la marche de la République. Lorsque Gambetta voyageait ainsi, Rome n'était plus dans Rome : elle était toute avec lui, chez les rudes montagnards du Dauphiné et de la Savoie comme aux banquets commémoratifs de la naissance de Hoche, quand il faisait pénétrer au plus profond de cœurs naguère encore défiants le culte passionné de l'armée et quand il apprenait à des campagnards à peine affranchis du joug des moines les bienfaits de la Révolution.

Voici quek{ues extraits de ces discours :

A Saint-Quentin (16 novembre 1871) :

Il faut que la France soit constamment penchée sur cette œuvre de régénération. Il lui faut un gouvernement qui soit adapté à ses besoins du moment et surtout à la nécessité qui s'impose à elle, de reprendre son véritable rôle dans le monde. Là-dessus, Messieurs, soyons très réservés, ne prononçons jamais une parole téméraire; cela ne conviendrait pas à notre dignité de vaincus; car il y a aussi une dignité du vaincu, quand il est tombé victime du sort et non pas de sa propre faute. Soyons gardiens de cette dignité, et ne parlons jamais de l'étranger, mais que l'on comprenne que nous y pensons toujours... Alors vous serez sur le véritable chemin de la revanche, parce que vous serez parvenus à vous gouverner et à vous contenir vous-mêmes.

A Angers (7 avril 1872) :

Ce qui ajoute à ma foi dans l'avenir, c'est qu'il me semble que celui qui est à la tête du gouvernement ne peut oubher ni son origine, ni ses études, ni les leçons de l'expérience; il sait, il doit savoir qu'il y a quelque chose de plus beau que d'avoir écrit les annales de la Révolution française, c'est de l'achever, en couronnant son œuvre par la loyauté et la sincérité de son gouvernement.

Au Havre (18 avril! 872):

Il y a même des gens, je puis dire des hommes d'esprit, ma foi ! qui ont cru en faire preuve en m'appelant commis-voyageur ! Cela n'est pas fait pour m'humilier. S'ils ont cru toucher en quoi que ce soit ma vanité ou mon amour-propre, en répétant cette plaisanterie, ils se sont cruellement... j'allais dire grossièrement trompés! Je n'en rougis pas; je suis, en effet, un voyageur et le commis de la démocratie. C'est ma commission, je la tiens du peuple. Tant pis pour ceux qui passent leur vie à débiter ces misères.

Et encore, dans le même discours, à la grande colère des socialistes de 1848 :

Mais tenons-nous en garde contre les utopies de ceux qui, dupes de leur imagination ou attardés dans leur ignorance, croient à une panacée, à une formule qu'il s'agit de trouver pour faire le bonheur du monde. Croyez qu'il n'y a pas de remède social, parce qu'il n'y a pas une question sociale. Il y a une série de problèmes à résoudre, de difticultés à vaincre, variant avec les lieux, les climats, les habitudes, l'état sanitaire, problèmes économiques qui changent dans l'intérieur d'un même pays; eh bien! ces problèmes doivent être résolus un à un et non par une formule unique. C'est par le travail, par l'étude, par l'association, par l'effort toujours constant d'un gouvernement d'honnêtes gens, que les peuples sont conduits à l'émancipation. Il n'y a pas, je le répète, de panacée sociale, il y a tous les jours un progrès à faire, mais non pas de solution immédiate, définitive et complète.

A la Ferté-sous-Jouarre, le d4 juillet i872 :

Eh bien, que s'est-il passé après l'émancipation légale des citoyens, après ce don magnifique de joyeux avènement de la Révolution française, qui pren.d dans son sillon, où il croupissait comme ime bête de somme, le paysan, qui le redresse et lui fait figure humaine, — que dis-je? qui lui fait figure civile et politique et qui lui dit : Cette terre est à toi; c'est ta passion dominante, tu l'aimes, tu la travailles, tu la fécondes; tu sens là toutes les joies qui appartiennent à l'homme sur son propre fonds , chaque jour tu ornes cette maîtresse, tu la surveilles avec des soins jaloux, ne permettant d'empiétement à personne, mais cherchant toujours à l'agrandir, à l'amplifier, mettant constamment dans chaque pli, dans chaque recoin, l'empreinte de ta personnalité avec celle de ton travail ; eh bien, ce travail de chaque jour, ce travail accumulé, ce travail associé à ta personne, c'est ton bien, c'est ta propriété, il est à toi!

Enfin, à Grenoble, dans le célèbre discours du 26 septembre 1872 :

On se demande si ces hommes ont bien réfléchi sur ce qui se passe; on se demande comment ils ne s'aperçoivent pas des fautes qu'ils commettent et comment ils pensent plus longtemps conserver de bonne foi les idées sur lesquelles ils prétendent s'appuyer; comment ils peuvent fermer les yeux à un spectacle qui devrait les frapper. N'ont-ils pas vu apparaître depuis la chute de l'Empire une génération neuve, ardente, quoique contenue, intelligente, propre aux affaires, amoureuse de la justice, soucieuse des

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droits généraux. Ne l'ont-ils pas vue faire son entrée dans les conseils municipaux, s'élever, par degrés, dans les autres conseils électifs du pays, réclamer et se fairo sa place, de plus en plus grande dans les luttes électorales ?N'a-t-on pas vu apparaître sur toute la surface du pays, — et je tiens infiniment à mettre en relief cette génération nouvelle de la démocratie, — un nouveau personnel du suffrage universel? N'a-t-on pas vu les travailleurs des villes et des campagnes, ce monde du travail à qui appartient l'avenir, faire son entrée dans les affaires politiques? N'est-ce pas l'avertissement caractéristique que le pays, après avoir essayé bien des formes de gouvernement, — veut enfin s'adresser à une autre couche sociale pour expérimenter la forme républicaine.

Oui! je pressens, je sens, j'annonce la venue et la présence, dans la politique, d'une couche sociale nouvelle, qui est aux affaires depuis tantôt dix-huit mois, et qui est loin, à coup sûr, d'être inférieure à ses devancières.

Cette prédiction de l'avènement des nouvelles couches sociales a été l'un des points les plus lumineux de la carrière politique de Gambetta ; et non seulement il a annoncé cet avènement, mais il l'a préparé, il l'a conduit, c'est lui, plus que tout autre, qui l'a mené au but. Ce jourlà, la colère des vieux partis réactionnaires fut vraiment clairvoyante et, en effet, depuis la grande parole de Bonaparte : « La carrière est ouverte aux talents », aucun mot d'une pareille portée politique et sociale n'avait été prononcé en France. M. J.-J. Weiss a dit à ce sujet dans l'un de ses plus beaux articles :

Ils sont nombreux, ceux qui, n'étant pas de la même doctrine philosophique ni du même parti poHtique que M. Gambetta se sont toujours sentis du même parti social. On demande quelquefois ce que c'est que les « nouvelles couches ». Je vais le dire. Il y a toute une génération politique sortie des derniers rangs de la foule, fils de petits boutiquiers, de petits fonctionnaires, de simples soldats, d'ouvriers à la tâche, d'artistes plus riches de talent que d'argent; cette génération s'était formée à force de travail solitaire; elle s'était abreuvée aux sources les plus pures. Les poètes, les romanciers, les dramaturges, les constructeurs d'utopies du règne de Louis-Philippe l'avaient illuminée, dès l'adolescence, d'un rêve éblouissant. Tout ce qu'il y avait de plus grand dans le monde n'aurait pas rempli son cœur. Elle avait vingt ans, elle s'élançait, lorsqu'elle fut tout à coup arrêtée et refoulée par la nuit de Décembre. Il lui a fallu attendre une aurore jusqu'en son âge mûr. M. Gambfitta s'est l'ait son homme. L'occasion l'a porté;

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mais il a su saisir l'occasion. Il nous a réalisé, au moment où nous n'espérions plus, le rêve de notre jeunesse. Croyants ou philosophes, monarchistes ou républicains, qu importe! Nous n'avons tous fait qu'un avec le fils de l'épicier de Cahors, s'élevant tout à coup au premier rang, commandant les armées et incarnant la France. Sa fortune a été littéralement la nôtre. Nous débordions en lui, après la trop longue compression de 1852. Voilà ce qu'a été pour nous M. Gaml)etta.

Cependant la coalition des droites monarchiques contre le gouvernement républicain suivait son cours. Quand Thiers, soutenu par toutes les g-auches, eut réussi, à force de génie et d'adresse, à payer l'indemnité allemande, à hâter la libération du territoire et à restaurer dans toutes ses parties le gouvernement national, alors les droites reconnurent que « la tâche était désormais à la hauteur de leurs courages », et ils renversèrent le président de la République parle grand vote d'ingratitude du 24 mai 4873. La nomination de M. Barodet à Paris contre Charles de Rémusat (27 avril) avait été, de l'aveu même de Thiers et de M. Jules Simon, absolument étrangère à cette catastrophe. Si Gambetta avait soutenu M. Barodet, c'est que la candidature de Rémusat lui avait apparu comme un retour à la candidature officielle et comme un essai de confiscation des gauches démocratiques au profit du centre gauche. Au 24 mai, comme dans vingt votes antérieurs, Thiers eut pour lui la voix de Gambetta et celles de tous ses amis.

•Le maréchal de Mac-Mahon, élu président de la République, appela aux affaires tous les chefs de la réaction cléricale, et la campagne de restauration monarchique commença aussitôt. Dans ces circonstances critiques, ce fut Çambetta qui conduisit la résistance des gauches après avoir 'édigé cet appel des représentants républicains à la nation ;

Citoyens,

Dans la situation que fait à la France la crise politique qui vient d'éclater, il est d'une importance suprême que Tordre ne soit pas troublé.

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Nous vous adjurons d'éviter tout ce qui serait de nature à augmenter l'émotion publique.

Jamais le calme de la force ne fut plus nécessaire. Restez calmes. Il y va du salut de la France et de la République !

Le parti répablicain se conforma à cette sage exhortation. Laissant à Gambetta le soin de protester à la tribune de l'Assemblée contre tous les abus de pouvoir et contre toutes les tentatives de corruption et d'intimidation qui se produisaient chaque jour ^, il resta calme devant toutes les provocations du cléricalisme et du bonapartisme. Rien ne le fit sortir de sa fière résignation et de sa forte confiance dans l'avenir, ni les persécutions contre les libres penseurs, ni l'insolence des consécrateurs de l'église du Sacré-Cœur, ni les menées faclieuses qui précédèrent et suivirent la fusion des deux branches de la famille de Bourbon à Froshdorff, ni le régime de plus en plus agressif de l'état de siège. La ferme attitude du centre gauche dérouta une première fois, au mois d'octobre, le complot royaliste, et bientôt, plus intimidé par l'énergie tranquille des républicains qu'il ne feût été par les démonstrations les plus violentes, le comte de Chambord cessa de se soucier de l'aventure : il déclara qu'il ne pouvait renoncer au drapeau blanc.

L'Assemblée nationale reprit ses séances le o novembre. Quatre jours avant la publication de la lettre du comte do Chambord à M. Chesnelong, les membres du comité de direction des droites avaient soutenu publiquement que la prorogation des pouvoirs du maréchal de Mac-Mahon ne serait qu'un u misérable expédient », auquel le président de la République ne consentirait jamais. Croyant la monarchie faite, ils affirmaient que mieux valait môme la République que le provisoire. Mais après la déclaration du comte de Ghauibord, qui était l'avortement du complot royaUste, force fut aux conjurés du 24 mai de se rejeter sur la solution tant dédaignée de la prorogation. Le comité des Neuf adopta aussitôt ce système : maintenir le provisoire à l'aide d'une dictature indéfinie et garder le pouvoir en attendant

1. Discours des 10 et 24 juin, 2, 12, 14 et 16 juillet, 28 tsepeiubre et 3 octobre 1873.

les occasions, c'est-à-dire lu mort du couite de Chambord.

Ce fut alors que Gambetta commença de son côté à retourner ses batteries : tout en continuant à réclamer la dissolution de l'Assemblée et à plaider cette cause dans de magnifiques harangues, il laissa entrevoir la possibilité d'une transaction sur le vote de lois constitutionnelles établissant la République. Il avait déclaré vingt fois qu'entre la dissolution de la patrie et la dissolution de l'Assemblée, il voterait pour la dissolution de l'Assemblée. Mais si, par un miracle, par épuisement, par crainte de la colère du pays, par le sentiment d'une responsabilité de plus en plus grave, par horreur du bonapartisme qui relevait la tête, par patriotisme enfin, s'il pouvait se former, sur la frontière du centre gauche, une majorité pour fonder la République, fallait-il s'obstiner? Fallait-il s'attacher à la vieille théorie néfaste : « Périsse la République plutôt qu'un principe! » Louis Blanc, Quinet, M. Jules Grévy, hésitaient. Gambetta ne balança point. 11 laissa dénoncer par les intransigeants la politique des résultats, et il négocia hardiment avec le centre sur cette base commune : ou la dissolution (que le centre avait toujours repoussée jusqu'alors), ou l'établissement de la RépubUque par l'Assemblée.

Mais d'abord, il fallait faire rentrer sous terre le bonapartisme qui, après avoir été au 24 mai le protecteur du duc de Broglie, l'avait débordé et finalement renversé avec le concours de la droite légitimiste. Ce fut une des plus éloquentes campagnes oratoires de Gambetta. (Discours du 1er juin 1374 à Auxerre, du 9 à l'Assemblée, du 26 au banquet commémoratif de la naissance de Hoche.)

Ce duel entre l'Einpire et la République était attendu, prévu; il était certain qu'un jour la démocratie déloyale, la pseudodémocratie, qui s'appelle et qui se vante d'être la démocratie couronnée, se rencontrerait avec la démocratie républicaine, la démocratie française. C'est pourquoi ce duel était inévitable.

Il est impossible, en effet, que ce pays qu'on a tant trompé, que ce pays qui a supporté les Bonaparte, en les croyant par deux fois les héritiers et les continuateurs de la Révolution française; il e.sr impossible que ce pays soit complètement guéri et complètement éclairé. Et pourquoi, Messieur?^, en est-ii ainsi? N'aurions-nous

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donc pas subi assez de désastres, assez d'humiliations et de hontes? Non, Messieurs, la raison n'est pas là. Ce pays est encore trop laible, trop peu éclairé; on lui a trop marchandé, on lui a mesuré d'une main trop avare l'éducation et la lumière.

Vous souvenez-vous du premier cri que poussa la France républicaine, quand elle se vit au fond de l'abîme où l'avaient plongée Bonaparte et ses amis? Des écoles, des écoles! C'était le cri célèbre : De la lumière! de la lumière! Qu'a-t-on fait pour éclairer la France? On voudrait, hélas! qu'elle n'apprit rien. Un peuple ignorant est un peuple docile; mais il y a, pour déjouer ces plans néfastes, mieux qu'un système complet d'instruction publique, que cette éducation qu'on reçoit sur les bancs de l'école : c'est l'éducation que nos mobiles et nos mobilisés ont reçue dans les rangs de l'armée, c'est l'éducation devant le canon prussien ou la lance du uhlan, alors que notre armée combattait pour la défense de la patrie envahie !... Il suffit de ramener le souvenir de la France à ce passé horrible, il suffit de montrer cette portion mutilée et saignante de la France, en disant : C'est là qu'est la trace de l'envahisseur. Il nous a quittés, mais il nous surveille. Il médite de revenir pour nous arracher quelque autre province. Qui donc l'amène infailliblement? N'est-ce pas l'Empire? Est-il jamais entré victorieux dans ce pays autrement qu'à la suite des Bonapartes? (Auxerre, 1er juin.)

Puis, lorsque le o juin, M. Girerd lut à la tribune de TAssemblée une pièce qui constatait l'existence d'un comité central bonapartiste conspirant pour rétablir l'Empire, Gambetta interpellale cabinet dontM. de Fourtouétaitle véritable chef:

Ce qui fait la gravité du document, c'est la complicité coupal)le qu'elle révèle de la part de certains agents de l'Etat [pour la faction dont il s'agit.

M. Rouhcr essaye de parer le coup en faisant appel aux rancunes de la majorité contre les hommes du 4 Septembre. Mais alors Gambetta :

Je dis, Messieurs, que, dans cette Assemblée, je n'ai jamais décliné la controverse ni la contradiction avec les honorables membres que vous avez chargés d'installer des commissions d'enquête, et que toutes les fois qu'on a apporté un rapport à cette tribune j'y ai répondu; mais j'ajoute qu'il y a quelqu'un ici à qui je ne reconnais ni titre ni qualité pour demander des comptes à la révolution du \ i^eptembre, ce sont les misérables qui ont perdu la France !

XXVI NOTICE BrOGRAPIilQUE.

Rappelé à l'ordre par le président Balfet, Gambetfca reprit :

Messieurs, il est certain que l'expression que j'ai employée con tient plus qu'un outrage : c'est une flétrissure, et je la maintiens.

Le lendemain, à la gare Saint-Lazare, Ganibetta fut assailli et injurié par unebandedebonapai'tisteSjdontl'un alla même jusqu'à le frapper d'un coup de poing- au visage. Mais ces indignités ne profitèrent pas aux ennemis de la République, et lorsque l'Assemblée se sépara le 31 juillet, il devint évident que, malgré le rejet consécutif du projet de loi constitutionnelle présenté par Casimir Périer et de la proposition de dissolution déposée par le marquis de Maleville au nom de trois cents et quelques députés, une majorité allait se former dans l'Assemblée pour élever la République contre le Bas-Empire menaçant. Gambetta l'annonça à l'Assemblée la veille même de sa prorogation (31 juillet 1874) :

La vérité, la voici : plus vous allez, plus vous vous mettez en opposition avec l'opinion. Et le secret de votre politique est là : vous rusez avec elle au lieu d'agir; vous ne voulez pas surmonter vos anciennes défiances, vos anciennes rancunes.

Cependant vous êtes destinés à vivre. Vous avez des enfants, vous devez préparer l'avenir des générations futures : croyez-vous pouvoir le leur préparer en dehors de la démocratie?

Est-ce qu'il appartiendra à une coalition de trois ou quatre cents députés de faire rebrousser chemin à la Révolution française? Le croyez-vous?

Si vous ne le croyez pas, il faut prendre un parti, le prendre avec énergie. Allez en vacances : passez-y un mois, je souhaite surtout que les électeurs vous disent la vérité, toute la vérité; et alors, confiant dans tout ce qui doit rester de patriotisme au fond de vos âmes, en dehors de l'esprit de parti, je suis convaincu que ces vacances ne se passeront pas sans que vous ayez remarqué l'orage qui s'amoncelle sur ce qui reste de la France; et, quand vous serez revenus, je suis convaincu que vous ne prêterez pas les mains à des combinaisons artificielles. Si vous pouvez faire la monarchie, vous la ferez; si vous voyez que la République seule est possible, vous la ferez, et vous ferez un gouvernement fort, capable de refaire, comme nous en avons tous la passion, la gloire et l'honneur de la France.

La généreuse espérance de Gambetta fut réalisée*

NOTICE BIOGRAPHIQUE. xxMi

Le 30 novembre, quand l'Assemblée nationale reprit ses séances, la nécessité de sortir d'un provisoire énervant était reconnue par tous les esprits patriotes et éelairés.

II est impossible d'entrer ici dans le détail des manifestations publiques, des négociations et des discussions parlementaires qui aboutirent, le 30 janvier 1873, à la reconnaissance constitutionnelle de la République. On a raconté ailleurs au prix de quels efforts Tliiers finit par détacher une dizaine de voix du centre droit, Gambetta par déterminer ses amis de l'extrême gauche à sacrifier, dans l'intérêt majeur de la cause commune, leurs sentiments intimes sur la création d'une seconde Chambre et sur la septennalité de la Présidence. Ce fut au bon sens persuasif et à l'activité infatigable de ces deux chefs du parti républicain que la cause de la République dut de triompher finalement à une voix de majorité, cette seule et unique voix qui avait été proclamée suffisante pour restaurer la monarchie.

L'Assemblée avait abordé, le 21 janvier, la discussion de la loi relative à l'organisation des pouvoirs publics. Le 30 janvier, elle votait, par 353 voix contre 332, la proposition présentée par M. Wallon : « Le président de laRcpublique est élu, à la pluralité des suffrages, par le Sénat et la Chambre des députés réunis en Assemblée nationale. Il est nommé pour sept ans. Il est rééligible. » La République était désormais la loi.

Cependant il restait un dernier écueil à franchir. Une disposition additionnelle à la loi sur l'organisation des pouvoirs publics avait stipulé qu elle ne serait promulguée qu'après le vote du projet sur le Sénat, et cette disposition, qui était l'œuvre du duc de Broglie, faillit être la pierre d'achoppement de la République (H et 12 février). En effet, l'Assemblée ayant commencé par adopter l'arlicle l'^'" d'un projet en vertu duquel le Sénat devait être nommé par les mêmes électeurs que la Chambre des députés, le président de la République intervint par un message qui bouleversa les constitutionnels et les détermina à se joindre aux droites pour rejeter l'ensemble de la loi. Les royalistes et les bonapartistes exultèrent aussitôt. « La gueuse est enterrée, »

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disait le général Changarnier. M. Brissoii déposa une proposition de dissolution.

Gambetta intervint •

Je dis, Messieurs, que nous vous avions donné le spectacle d'un parti que vous aviez souvent qualifié d'intransigeant, d'excessif, d'exclusif, de rebelle à tout compromis et à toute transaction politique ; nous vous avions donné ce spectacle, non sans quelque courage et sans de grands sacrifices de la part de nos aînés- et de nos devanciers dans la vie politique, nous vous avions donné ce spectacle de nous associer à vous et de vous dire : Conservateurs, vous voulez bien reconnaître qu'après l'échec et l'avortement définitif de vos espérances monarchiques, il est temps enfin de donner à la France un gouvernement qui pourra rester dans vos mains, si vous êtes sincères et véritablement épris de ces principes libéraux dont vous nous parlez sans cesse et dont vous suspendez constamment l'application.

Nous vous avons dit : Eh bien, nous faisons taire nos scrupules, nous prenons sur nous de faire ce sacrifice aux nécessités générales de l'État, troublé au dedans, menacé au dehors, et qui a plus besoin que jamais de gagner sur les heures qui s'écoulent un temps que lui convoite la jalousie de ses adversaires dans le monde; nous prenons sur nous de capituler entre vos mains, si vous voulez faire un gouvernement modéré et conservateur.

Nous avons consenti à diviser le pouvoir, à créer deux Chambres; nous avons consenti à vous donner le pouvoir exécutif le plus tort qu'on ait jamais constitué dans un pays d'élection et de démocratie; nous vous avons donné le droit de dissolution, et sur qui? sur la nation elle-même, au lendemain du jour oii elle aurait rendu son verdict!

Mais cela ne vous a pas suffi, vous avez voulu aller plus loin, exiger davantage ; vous avez voulu préparer un Sénat qui fût à vous, exclusivement à vous. Peut-être cependant n'auriez-vous pas insisté dans ces prétentions extrêmes, et c'est ici que se place la responsabilité du cabinet. Hier, vous aviez fait une majorité ; vous avez fait aujourd'hui deux majorités. Dans la journée, le cabinet, dont l'existence politique individuelle et collective était mise en question d'une façon véritablement définitive si cette majorité restait constituée, le cabinet s'est précipité chez le maréchal, et il en est revenu avec une déclaration. Il vous l'a lue ; l'a-t-il commentée, expliquée? a-t-il apporté un argument, une raison politique? Non, il s'est caché derrière cette épée, et il vous a fait voter.

Et maintenant, voici ce que j'ai à vousdire : Je sais, — pardonnez-moi de froisser vos illusions, — je sais qu'il en est ei.core parmi vous qui poussent cet esprit de sagesse et de transaction politique jusqu'à l'héroïsme, et qui croient pouvoir encore rencon-

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trer, dans des rangs où rien de solide ne s'est présenté, des auxiliaires pour cette œuvre impossible; oui, je le sais. Eh bien, expérimentez vos illusions, la déception ne tardera pas à venir. Jusqu'à présent nous vous avons donné des gages, — je l'ai dit et je le maintiens, — plus tard on nous jugera, et on nous jugera moins sévèrement, malgré les fautes que nous avons pu commettre, que vous ne serez jugés vous-mêmes. Plus tard on dira que vous avez manqué la seule occasion peut-être de faire une République véritablement ferme, légale et modérée.

Ce discours produisit une profonde émotion. A gauche, on reprit courage; à droife on se sentit jugé et condamné. De nouvelles négociations furent entamées. M. Wallon déposa un projet d'organisation du Sénat qui fut successivement adopté par la fraction du centre droit qui marchait avec MM. d'Audiffret-Pasquier et Bocher, par le groupe Lavergne, par le centre gauche, par la gauche républicaine à l'unanimité moins cinq voix, dont celle de M. Grévy, et enfin par l'Union républicaine, après un discours de Gambetta qui arracha des larmes aux délégués présents des autres groupes. L'accord étant fait de ce côté, ce projet fut porté devant l'Assemblée, où le débat dura quatre jours. Enfin, le 24 février, la loi sur le Sénat fut adoptée par 448 voix contre 210, et le lendemain 425 suffrages contre 2o4 votèrent l'ensemble de la loi sur l'organisation et la transmission des pouvoirs publics.

Faire ratifier par la démocratie l'œuvre de conciliation nationale qu'il avait menée à bonne fin et préparer les élections générales de 1876 dans un sens favorable à la République, telle fut la tâche que Gambetta se proposa pour la fin de l'année. A part quelques intransigeants et quelques idéologues, la politique qui avait conduit à la proclamation de la République par l'Assemblée fut approuvée par tout le parti républicain. A Belleville, le 25 avril, l'approbation fut chaleureuse, même lorsque Gambetta y fit l'éloge du Sénat:

Ceux qui ont eu les premiers l'idée de constituer un sénat, ditil, ont voulu dès l'origine créer là une citadelle pour l'esprit de réaction, organiser là une sorte de dernier refuge contre les dépossédés et les refusés du suffrage universel. Mais il faut voir si ceux qui ont eu cette pensée l'ont bien réalisée; si, voulant

XXX iNOïICE BIOGRAPHIQUE.

îréer une chambre de résistance, une citadelle de réaction, ils jLont pas organisé un pouvoir essentiellement démocratique par son origine, par ses tendances, par son avenir. Messieurs, quant c^ moi, telle est ma conviction, et je vais essayer de l'établir.. Après la délibération commune, que va-t-il sortir des urnes? Un sénat? Non, citoyens, il en sortira le grand conseil des communes françaises. Voulez-vous me dire dans quel Etat delà vieille Europe on a fait, à l'usage d'une démocratie, un instrument meilleur et plus avantageux? Par cette institution du Sénat, bien comprise, bien appliquée, la démocratie est souveraine maîtresse de la France.

Si l'institution d'une seconde Chambre a pu s'acclimater en France, c'est à Gambetta qu'elle le doit. C'est lui qui a convaincu la démocratie de la nécessité d'une assemblée de contrôle.

La victoire des républicains dans l'élection des sénateurs inamovibles par l'Assemblée nationale fut l'œuvre de Gambetta et le résultat d'une de ses plus habiles manœuvres parlementaires. Mais il fut battu sur la question du scrutin de liste. Soucieux de la dignité ainsi que de la représentation vraie du suffrage universel, il demandait que la Chambre des députés fût élue au scrutin de liste. Les droites, soutenues par le président du conseil Buffet, firent adopter le scrutin d'arrondissement qui devait leur permettre l'abus le plus scandaleux de la candidature officielle (13 et 2G novembre). Ce fut dans le discours du 26 que Gambetta prononça ces mots : « La modération, c'est la raison politique. »

L'Assemblée nationale se sépara le 31 décembre, et Gambetta fut alors, pour les élections sénatoriales comme pour les élections à la Chambre des députés, le leader du parti républicain ; ce fut lui qui dirigea le mouvement, acclamé presque partout comme le plus sage inspirateur et le guide le plus prudent de la démocratie. Parmi les belles leçons qui furent données par Gambetta à la démocratie, il faut placer au premier rang ses discours de cette période alors que, voyageur infatigable, il sillonna la France

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pendant six semaines, sans repos, toujours alerte, toujours plein de belle humeur et de foi, toujours lieareux de répandre à travers le pays la manne bienfaisante de sa parole. A Lille, le 6 février 187G:

Quand je dis qu'il faut que vos candidats soient des démocrates, j'entends dire qu'ils doivent être pénétrés, avant tout, de la nécessité de l'amélioration intellectuelle et morale du plus grand nombre et qu'ils ne doivent pas cesser de poursuivre, dans l'administration comme dans la législation, les moyens pratiques d'éclairer les esprits et de faire arriver à la lumière les capacités intellectuelles que recèle la masse entière du peuple, laquelle est tenue à l'écart, et qui, comme une mine non exploitée, renferme peut-être des trésors de facultés et d'aptitudes que la misère et l'ignorance étiolent, que l'obscurantisme asservit ou corrompt au détriment de la patrie. Ce que j'entends par démocrates, ce sont des hommes qui sont persuadés que la souveraineté doit s'exercer dans le sens du plus grand nombre, et jamais au profit d'une collection d'individus, d'une caste ou d'une famille; ce sont des hommes qui comprennent que l'administration de l'Etat, que son budget et sa force ne doivent être qu'un moyen de développement général, et non pas la mense, la feuille de bénéfice de quelques-uns. Ce sont des hommes qui ne sont préoccupés, avant tout, que de la meilleure distribution des foi'ces financières, industrielles, économiques du pays ; ce sont des hommes qui, ne sacrifiant rien au hasard, ne vont que du connu à l'inconnu, avec patience, avec méthode^ ne tentant que ce qui est possible et reconnaissant qu'il y a toujours quelque chose à faire, même dans le meilleur des mondes possible.

Le démocrate enfin n'est pas celui qui n'est uniquement préoccupe que de reconnaître des égaux, car tous les jours, dans la société, on reconnaît des égaux, mais là n'est pas la démocratie vraie. Ce qui constitue la vraie démocratie, ce n'est pas de reconnaître des égaux, c'est d'en faire.

A Avignon, trois jours plus tard :

Il suffit de déchirer les divers décrets , mesures et ordonnances qu'ont pris nos ministres depuis trois ans, pour établir une politique de liberté qui est le premier besoin du pays et, notamment, le premier besoin des populations de ce Midi de la France, qu'on a systématiquement diff'amées pour pouvoir mieux les refouler et les mater. Oui, le premier besoin de ces populations, avant d'entreprendre des réformes plus ou moins délicates et lointaines, c'est de redevenir maîtresses d'elles-mêmes, c'est de ressaisir la liberté d'écrire, de se réunir, de s'associer, la liberté de choisir

sxxil NOTICE BIOGRAPIIIQUK.

leurs maires; le premier besoin de ces populations, c'est d'avoir des fonctionnaires, .qui, au lieu d'être des ennemis tracassiers, des esprits hostiles et chagrins constamment en conflit réglé avec les populations, soient des fonctionnaires soucieux de la paix et du bon ordre des populations, en même temps que de la dignité de l'administration dans un pays qui n'est avide que d'apaisement, de concorde et de travail, et qui n'exige que le règne de la loi, à la place des fantaisies et des caprices d'une poignée d'ambitieux infatués de leurs mérites.

Le 13, à Bordeaux :

On a donc fait la Constitution, et, grâce à elle, on a évité la dictature décorée du nom de septennat, on a évité cette égalité de prétendants de tous les partis, et le suffrage universel, qui se prononcera le 20 de ce mois, n'a pas à écouter les sollicitations de Napoléon IV, de Chambord ou d'Orléans; il n'a qu'une chose à faire : maintenir et consacrer l'édifice républicain, à l'abri duquel l'ordre et les développements progressifs des droits de tous sont assurés. Voilà l'œuvre du 25 février 1875; c'est une oeuvre de patriotisme, et, quand on dit qu'elle est le fruit de la conciliation, c'est le plus bel éloge qu'on en puisse faire. Oui , elle est le fruit de la conciliation. Mais est-ce que vous connaissez une politique qui soit plus désirable que la conciliation entre des Fi*ançais venant à la République, abjurant leurs anciennes idées, vous apportant l'influence de leurs noms et de leur situation sociale? Non pas, s'ils ne sont pas sincères; non pas, s'ils sont hypocrites; mais nous avons fait ce classement, nous savons ceux qui mentent en parlant, ceux qui sont sincères en votant ; le vote est là , c'est un critérium décisif. Eh bien! je dois dire que de tous ceux qui, à la suite de M. Thiers, de M. Casimir Perier, de M. Léon de Maleville, se sont détachés de leurs vieilles idées et, sous l'influence d'un patriotisme éclairé, sont venus à la République, pas un seul n'a fléchi ; il n'en est pas un qui n'ait été le plus ferme, le plus vigilant, le plus soucieux, le plus jaloux défenseur des libertés publiques.

Le pays a vu se réaliser enfin la pensée de ce rapprochement tant recherché, qui, s'il s'était opéré il y a soixante ans, il y a quarante ans, ou même trente ans, aurait achevé le cycle de la Révolution française. Qu'est-ce qu'ont voulu, en effet, nos prédécesseurs, les auteurs de la Déclaration des Droits? Qu'est-ce qu'ont voulu Mirabeau, Saint-Just lui-même, Robespierre, ces esprits rendus exclusifs par la passion et par cette étroitesse d'esprit qui fait les combattants? Ils ont surtout voulu, dans leur jour de sérénité, fonder une immense démocratie dans laquelle les frères aînés, c est-à-dire ceux qui sont arrivés, seraient les initiateurs, les patrons, les guides, les protecteurs de ceux qui, placés au-

NOTICE BIOGRAPHIQUE. xxxiir

dessous, n'avaient pu recevoir les bienfaits de l'éducation, de la fortune, mais qui avaient leurs droits, eux aussi. C'est précisément cette alliance, cette union, ce concordat pacifique entre la bourgeoisie et le peuple, qui a été accompli dans la Constitution du 25 février, c'est ce qui en fait un gage pour l'avenir ; ce qui fait qu'elle vivra en dépit d'attaques que j'admets, que je comprends et que je m'explique pour des hommes de théorie. Pour moi, je ne suis pas un homme de théorie, je suis un homme de pratique, voué à la défense des idées démocratiques; je n'ai qu'une passion, celle de réaliser tous les jours un progrès dans les lois et les institutions de mon pays.

A Paris, le 15, proclamant la candidature de Victor Chauffour dans le VIII° arrondissement :

- A toutes ces qualités qui suffiraient, à en faire le modèle de la candidature réellement républicaine dans notre parti, Victor Chauffour joint un autre titre qui n'a jamais laissé et qui ne laissera jamais Paris insensible. Il est de ceux qui expient parmi nous, avec nous, les conséquences de cette odieuse servitude impériale supportée pendant dix-huit ans et qui a abouti à le priver, lui, de son berceau et nous, de nos meilleures provinces.

Eh bien ! il serait douloureux, devant une assemblée de Français, de patriotes, de Parisiens, d'insister longuement sur un pareil deuil et de toucher à cette blessure toujours saignante. Je n'ajouterai qu'un mot. Quand on a devant soi un homme aussi dévoué à nos idées, ayant cet ineffaçable et auguste caractère d'être un fils de l'Alsace frappée par l'étranger, on n'a qu'à se dire ; Ne pouvant pas -avoir la terre, prenons les hommes.

Après le vote du 30 janvier qui avait envoyé au Sénat une forte minorité républicaine, le vote du 20 février justifia toutes les espérances des républicains et récompensa tous leurs efforts. Comme M. Challemel-Lacour l'avait annoncé dans l'une des dernières séances de l'Assemblée nationale, la France se rendit au scrutin comme à une fôte de délivrance ; et la fête fut superbe. Le premier tour de scrutin donna au parti républicain 300 sièges contre 135; le second devait lui en donner 56 contre 49. — Résultat significatif : pendant que Gambelta était élu à Paris, à Lille, i'i Marseille et à Bordeaux, M. Buiïet était battu dans les quatre circonscriptions où il s'était fait porter, à Castelsarrasin, à Bourges, à Commercy et ù, Mirccourt. La défaite était si écrasante que M. Buffet refusa d'attendre la

réunion des Chambres pour se retirer. Il donna sa démission dès le 23 février et fut remplacé par Dufaure.

Gambettafutlc chef incontesté delamajorité républicaine de la nouvelle Chambre. Il essaya d'abord de provoquer la cohésion en un seul groupe des diverses fractions de la gauche : « II faut, disait-il, que chacun de nous puisse parler au nom de la majorité tout entière, d'une majorité qui n'est pas seulement celle des Assemblées, mais qui est aussi celle de la nation. » Ce conseil perspicace ne fut malheureusement pas écouté et la gauche se divisa. Ce fut là, comme Gambetta l'avait annoncé, la cause de difficultés sans nombre : la division des républicains provoqua la faiblesse politique, puis l'instabilité des ministères, l'hésitation du Parlement et du gouvernement, enfin la situation embarrassée et confuse qui eut son dénouement au 16 mai et où la République faillit périr.

En dehors de l'impulsion générale donnée à la marche des affaires et à l'affermissement progressif de la République, deux grandes questions occupèrent principalement Gambetta : celle des finances et celle des empiétements du clergé. Nommé président de la commission du budget le 5 avril, il révéla tout de suite dans cette nouvelle direction des qualités hors ligne. Après avoir annoncé dans son allocution d'ouverture qu'il fallait travailler à -dissiper u les appréhensions intéressées des esprits chagrins et hostiles », il porta son attention la plus sagace sur tous les chapitres du budget, et particulièrement sur celui de la guerre. La passion qu'il avait apportée de longue date à toutes les questions qui intéressent la force, la grandeur et le bienêtre de l'armée lui avait créé dans ses rangs de vives sympathies. Ces sympathies redoublèrent quand on le vit se constituer dans la commission du budget comme à la Chambre l'avocat infatigable des intérêts et des réformes militaires.

C'est ainsi que la discussion du budget pour l'exercice 1877 fut une des plus remarquables de notre histoire économique et politique. Gambetta y prononça quinze discours (budgets de la guerre, de la marine, de l'intérieur, des affaires étrangères,) et il se montra dans tous également supérieur, soit qu'en combattant la suppression de Tambas-

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MÎe auprès du Saint-Siège, il rendît hommage à la M'utèle catholique delà France dans le monde, soit qu'il discutât les détails historiques du budget de la guerre, soit qu'il défendît la République contre les insolentes interventions des bonapartistes :

Et ne dites pas qu'on n'a pas consulté la nation! La nation a été consultée le 20 février, et la nation a répondu, par toutes les voix que vous connaissez, qu'il y avait un décret de déchéance; la nation a répondu comme vous allez répondre vous-mêmes : qu'on peut bien se rire des décrets de déchéance, mais qu'il y a une chose qu'on n'effacera pas, une tâche indélébile qu'on n'arrivera jamais k supprimer... {Bruyantes exclamations.) Non! jamais! et cette chose, cette tache, c'est un crime! {Cris et interruptions à droite.) Un crime! un crime! {Nouveaux ans à droite. — Applaudissements à gauche.) Et ce crime, vous ne l'effacerez pas de la mémoire de la France! Elle dira... {Les exclamations partant d'une partie du côté droit deviennent de plus en plus bruyaiites et finissent par couvrir la voix de l'orateur.) Messieurs, vous direz ce qu'a dit la nation, ce qu'a déjà dit l'histoire, c'est qu'il y a une honte et un crime que vous n'effacerez jamais : un crime, le 2 Décembre! et une honte, la perte de l'Alsace et de la Lorraine! {Bravo! bravo! et applaudissements à gauche et au centre.)

Dans les premiers jours du mois do mai, Gambetta avait proposé à la commission du budget de rédiger, outre le rapport général sur l'exercice 1877, un second rapport ayant pour objet spécial l'exposé des réformes à introduire dans les exercices suivants. Cette proposition ayant été accueillie, la République française publia une grande étude préparatoire sur la réforme de l'impôt dans un sens démocratique (16 octobre). Gambetta y préconisait l'impôt sur le revenu, et son travail se présentait comme le premier projet d'une très bollo et très hnrrjie constitution financière do lu Répul>lique.

Ce fut dans le môme esprit politique que Gambetta défendit contre M. Jules Simon, successeur do Dufaurc à la présidence du conseil, les droits de la Chambre en matière de budget (27 décembre). La majorité eut la faiblesse, dont elle se repentit six mois plus tard, de ratifier les empiôtenients duSénaL

Fortilié chaque jour par l'adhcbion de plus en plus cha-

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leureuse da parti républicain grandissant, Gambetta engagea résolument la lutte contre le cléricalisme. Après avoir donné de nouvelles preuves de sa modération et de sa sagesse en flétrissant à Belleville (26 octobre) u les hommes tarés qui avaient exploité le mouvement de désespoir de la Commune » et en développant à chaque occasion les solides principes de la politique des résultats (vote pour l'amnistie partielle, discours contre l'opportunité de la proposition demandant la réduction du service militaire à deux ans, discours pour la proposition de cessation des. poursuites), il s'appliqua à démontrer Turgence de réprimer par des moyens légaux l'agitation du parti ultramontain. Dès le 24 mars, à l'occasion de l'invalidation de M. de Mun, il avait dit :

Il ne s'agit pas ici de défendre la religion que personne n'attaque ni menace. Quand nous parlons du parti clérical, nous ne nous adressons ni à la religion, ni aux catholiques sincères, ni au clergé national. Ce qui nous préoccupe est de ramener le clergé dans l'Église, et de ne pas permettre qu'on transforme la chaire en tribune politique; c'est de faire respecter la liberté électorale; c'est d'assurer le libre combat aux opinions politiques qui n'ont rien à voir avec les questions cléricales.

Mais le discours capital fut celui du 4 mai 1877 sur les interpellations des gauches. Il y montrait comme le parti clérical était avant tout aux ordres de Rome, insistait sur l'influence profonde qu'il avait su prendre en France dans les classes bourgeoises, signalait le mépris croissant où était tenue la déclaration de 1682 ;

Le plus clair résultat du concile de 1870 a été préciséiuiui d'ébranler le concordat, de mettre en question ce traité, ce conirat synallagmatiquequi règle le rapport du sacerdoce et de remj)iie, de l'Etat et de l'Eglise, en dehors duquel il n'y a que deux solution^ : ou l'exclusion ou la séparation.

Or, comme nous estimons que tout vaut mieux que ces d'iix solutions, nous voulons ramener au respect du concordat et rlrs articles qui l'accompagnent, à l'application rigoureuse, pennnnente, répressive des lois qui figurent sur nos codes pour la nefense de nos libertés et pour la protection de notre indépeiidniv, e ecclésiastique... Il faut choisir, c'est un dilemme que je pose ; uu vous cesserez d'être B^rancais, ou vous obéirez à la loi.

uu ^

NOTICE BIOGRAPHIQUE. xxxvi,

En tenant ce langage, sommes-nous trop exigeants? sommesnous des hommes passionnés?

Sommes-nous, dis-je, des hommes passionnés, quand nous venons demander l'application des lois qui ont été appliquées par M. de Vatimesnil, par Mgr Frayssinous, par le gouvernement dô Charles X, par le gouvernement de Louis-Philippe, par l'Empire* Proclamez donc qu'à vos yeux, il n'y a que la République qui ne soit pas en état de légitime défense. Dites-le, ayez ce courage! Et alors, avouez que vous n'êtes qu'une faction politique, montant à l'assaut du pouvoir.

D'ailleurs, j'en ai assez dit; le sentiment de la Chambre est fait, et je dois dire que, quelque précision qu'elle mette dans sa sentence, elle ne satisfera qu'à moitié la conscience nationale indignée, révoltée d'être ainsi périodiquement agitée par des hommes qui ne relèvent que de l'étranger...

Vous sentez donc, vous avouez donc, qu'il y a une chose qui, à l'égal de l'ancien régime, répugne à ce pays, répugne aux paysans de France, c'est la domination du cléricalisme !

Vous avez raison , et c'est pour cela que du haut de cette tribune je le dis, pour que cela devienne précisément votre condamnation devant le suffrage universel ! et je ne fais que traduire les sentiments intimes du peuple de France en disant du cléricalisme ce qu'en disait un jour mon ami Peyrat : u Le cléricalisme, voilà l'ennemi ! »

Le coup d'État parlementaire du IG mai fut la réponse de la Curie au discours de Gambetta et à l'ordre du jour sur les menées ullramontaines. M, Jules Simon fut brusquement congédié par le maréchal, et M. de Broglie fut rappelé aux affaires pour dissoudre la Chambre. MM. de Fourtou, Btunet, do Meaux, Caillaux et Decazcs étaient les complices du duc de Broglie dans cette aventure.

La lettre du maréchal de Mac-Mahon à M. Jules Simon ne produisit dans le parti républicain cfu'une seule impression de colère et d'indignation. Le renvoi du cabinet du 13 Décembre, c'était la revanche de l'ordre du jour sur la répression des menées ultramontaines ; c'était le défi lancé ^)ar les revenants du 24 mai et de l'Empire à toute la démocratie progressiste et libérale, c'était le cléricalisme aux affaires, et le cléricalisme, c'était JJien l'emiemi. Car il n'avait

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pas seulement pour objet d'arrêter en France la marche de la Révolution, il était une cause d'inquiétudes pour l'Europe entière ; sa victoire d'un jour avait provoqué en Italie une vive agitation et des armements contre les projets supposés de restauration du pouvoir temporel. Donc, « il fallait le combattre et l'abattre >> ; il fallait, sans perdre une heure, reformer contre lui l'union féconde de toutes les fractions de la gauche, il fallait signifier sans retard au maréchal de Mac-Mahon que la France, à qui il avait fait appel contre le Parlement, serait avec le Parlement contre toute tentative de pouvoir personnel et de gouvernement ultramontain.

Les journaux répubhcains du mois de mai furent unanimes dans l'expression de ces sentiments. En province, comme à Paris, ils tinrent tous le môme langage très ferme et très calme. Un accord tacite confia à Gambetta la direction du mouvement de résistance. Une heure de péril avait suffi à refaire l'union de tout le parti républicain.

Gambetta fut chargé de développer devant la Chambre l'interpellation des quatre groupes de gauche :

Messieurs, il faut en finir avec cette situation, et il vous appartient d'y mettre un terme par une attitude à la fois virile et modérée. Demandez, la Constitution à la main, le pays derrière vous, demandez qu'on dise enfin si l'on veut gouverner avec le parti républicain dans toutes ses nuances, ou si, au contraire, en rappelant des hommes repoussés trois ou quatre fois par le suffrage populaire, on prétend imposer à ce pays une dissolution qui entraînerait une consultation nouvelle de la France. Je vous le dis, quant à moi, mon choix est fait, et le choix de la France est fait aussi : si l'on se prononçait pour la dissolution, nous retournerions avec certitude et confiance devant le pays qui nous connaît, qui nous apprécie, qui sait que ce n'est pas nous qui troublons la paix au dedans, ni qui inquiétons la paix au dehors. Je le répète, le pays sait que ce n'est pas nous, et, si une dissolution intervient, une dissolution que vous aurez machinée , que vous aurez provoquée, prenez garde qu'il ne s'irrite contre ceux qui le fatiguent et l'obsèdent! Prenez garde que, derrière des calculs de dissolution, il ne cherche d'autres calculs et ne dise : La dissolution, c'est la préface de la guerre!

Criminels seraient ceux qui la poursuivraient dans cet esprit !

ji

L'ordre du jour des gauches fut voté pai 3i7 voix couIk

NOTICE BIOGRAPHIQUE. xxxix

147; les Chambres furent prorogées le surlendemain pour un mois (18 mai) *. »

La prorogation n'était que la préface de la dissolution. La dissolution ne pouvait profiter à la coalition cléricale que par l'organisation méthodique, d'un bout à l'autre du pays, de la candidature officielle. Le cabinet du 17 mai ne perdit pas une heure à commencer la campagne. Huit jours lui suffirent à remettre en place le haut personnel administratif et judiciaire du 24 Mai. Il menaça de révocation tous les petits fonctionnaires suspects d'attachement à la République. Il invita les tribunaux à poursuivre avec la dernière rigueur toute la presse républicaine, à traquer sans pitié les colporteurs de tout écrit hostile au nouveau gouvernement. Il se déclara le très humble serviteur du parti clérical. M. de Fourtou ouvrit les portes aux chefs les plus insolents du bonapartisme, et le duc de Broglie, qui n'avait été, au 24 Mai, que le protégé de l'Empire, en devint publiquement le plagiaire et le patron.

Mais le parti républicain était décidé à n'opposer qu'une propagande légale aux violences du gouvernement de combat. Cette propagande fut admirablement organisée. Dès que la dissolution de la Chambre devint imminente, Gambetta réunit les directeurs politiques des grands journaux de Paris, et créa avec eux un comité général de résistance et de propagande. Un second comité, composé de fonctionnaires révoqués par M. de Fourtou et de jeunes avocats, eut mission d'expédier en province des milliers de journaux et de brochures. Les 363 signataires du manifeste du 18 mai furent invités à former dans chaque chef-lieu de canton dos comités républicains, à grouper les électeurs, ù. leur enseigner la nature de leurs droits contre les abus du pouvoir, à répandre les journaux envoyés de Paris. Thiers se crut revenu à 1830, à la grande lutte des 221 contre le ministère Polignac. Les bureaux de la République française^ comme jadis ceux du National, devinrent le quartier

1. I^e jour même de la prorogation, les bureaux des gauches rédigèrent, sous forme d'appel au pays, une protestation solennelle contre l'acte du Seize Mai, Ce manifeste fut signé pur 363 députes républicains.

xr NOTICE BIOGRAPHIQUE.

général de l'armée républicaine et libérale. Les plus vieux lutteurs descendirent dans l'arène avec une ardeur nouvelle. Crémieux et M. Senard prirent l'initiative d'un comité de consultation juridique, M. Henri Martin présida le comité de propagande. Montalivet rentra au Journal des Débats. Girardin commença dans la France la superbe campagne peur laquelle il lui sera tant pardonné dans l'histoire... Thiers, qui venait d'atteindre sa quatre-vingtième année, était de tous le plus ardent et le plus impatient. Nous l'avons entendu accuser Gambetta d'être trop modéré. Trois admirables discours de Gambetta, pleins de courage, de sagesse et de foi dans la victoire du droit, marquèrent la période de la prorogation (discours aux étudiants de Paris, discours d'Amiens et d'Abbeville).

Je n'ai aucune inquiétude sur la réponse de la France.

Allons plus avant, Messieurs, et voyons comment la question qui nous occupe a été jugée au dehors , car , pour le dire en passant, nous avons eu, à la grande douleur de nos adversaires, cette consolation d'avoir pour nous l'assentiment unanime de l'Europe, qu'elle fût monarchique ou républicaine, vivant sous un pouvoir absolu ou sous un pouvoir pondéré. Sans distinction de partis ni de nuances , nous avons vu tous les organes de l'Europe blâmer ce qui s'est fait le 16 mai, et condamner cette politique dans des termes qui dépassaient en vivacité tous ceux que nous employons nous-mêmes. C'est la première fois qu'on a rencontré, pour un acte semblable, un pareil arrêt rendu avec une telle unanimité par l'Europe tout entière. C'est là un fait grave contre lequel on a essayé de réagir d'abord en raillant , puis en supposant des correspondances qui se sont trouvées fausses, mais, en fin de compte, il a bien fallu s'incliner : le jugement de l'Europe est là, il demeure comme un verdict sans appel.

Aujourd'hui, où en sommes-nous? Nous en sommes à entendre dire, par les coupe-jarrets de Décembre qui subsistent encore, qu'on ne sortira de là qu'en allant jusqu'au bout, et que le bout ce serait un coup de violence, c'est-à-dire le crime. Messieurs, je ne fais pas à de pareils polémistes, à de semblables insensés l'honneur de discuter avec eux.

Je ne crois pas que personne, dans ce pays, puisse penser à un coup de force, et, dans tous les cas, je le dis, c'est un coup de force qui serait condamné à une terrible expiation. (Abbeville, 10 juin.1

Le Parlement rentra en session le 10 juin, la Chambre

NOTICK BIOGRAPHIQUE. xu

des députés pour discuter rinterpellation des bureaux des gauches sur la constitution du cabinet, le Sénat pour recevoir communication du message présidentiel qui demandait la dissolution de la Chambre.

Gambetta soutint avec MM. Bethmont, Jules Ferry, Louis Blanc, Proust et Léon Renault l'interpellation des gauches. La droite était furibonde et Tinsultait, Tinterrompait à chaque phrase. Il ne se laissa pas troubler, il dit hardiment toute la vérité :

...Car il faut bien s'expliquer. Nous sommes en face d'hommes qui ne sont pas ancrés dans la Constitution; nous n'avons pas devant nous des hommes qui la défendent avec des tendances particulières, mais conformes à l'esprit de la Constitution. Non! nonl Si cela était, s'il y avait un parti whig et un parti tory dans la République, nous pourrions discuter, et faire de la politique parlementaire ; nous pourrions croire que le Président n'obéit qu'à des tendances constitutionnelles. Mais tout le monde sait qu'il n'en est pas ainsi; tout le monde sait qu'il vous serait impossible de dire avec sincérité que, parmi vous, il y en a un seul qui n'ait pas un idéal politique différent de la forme qui nous régit aujourd'hui...

Il faut que la France sache ce qui est résulté de ce jour mémorable du 4 mai, pendant que M. Jules Simon était à la tribune et qu'il parlait de cette captivité du saint-père, et qu'il osait dire que c'était là une invention, et qu'il lui donnait sa véritable épithète, en l'appelant une invention mensongère. Ah! Messieurs, deux jours après, du fond du Vatican, on relevait le mot du ministre républicain, et personne n'ignore que c'est de là qu'est parti le coup qui a renversé le cabinet.

Personne ne s'y est trompé, et, puisqu'il faut tout dire, un cri a traversé la France... un cri que vous entendrez bientôt, un cri qui reviendra, qui sera la libération, qui sera le châtiment, le cri : C'est le gouvernement des prêtres! C'est le ministère des curés! disent les paysans.

Le pays sait toutes ces choses ; le pays nous jugera, vous et nous.

J'ai eu la témérité, il y a quinze mois et davantage, — mais vous allez voir si c'était une témérité... et si les conservateurs, s'il en reste encore quelques-uns, égarés sur ces bancs, n'auraient pas i..ieux fait de m'écouter , — j'ai eu la témérité , à l'ancienne Assemblée nationale, de soutenir contre M. Buffet et contre M. Dufaure le scrutin de liste. Je disais que ce scrutin était réellement politique, que j'en désirais l'application, bien que je fusse assuré d'avance que nous aurions peut-être plus de triomphes électoraux par le scrutin d'arrondissement que par le scrutin de liste. J'avais beau accumuler ce que j'avais de raisons dans mon

XLii NOTICE BIOGRAPHIQUE.

esprit, je me heurtais contre le parti pris de la défiance , et c'est en vain que je m'avançai jusqu'à prédire que l'état-major seul du parti conservateur se sauverait peut-être aux élections par la candidature officielle dans certains arrondissements, mais que tout le reste serait à peu près submergé. Ma prédiction s'est accomplie, et au delà. Le chef même du cabinet d'alors est resté quatre fois sur le carreau.

Eh bien, retenez bien ceci : nous allons aux élections, et j'ose affirmer que, de même que, en 1830, on était parti 221, on est revenu 270, de même en 1877, nous partons 363, nous reviendrons 400 !

Et cette prédiction fut réalisée. Les 363 signataires du manifeste du d8 mai votèrent l'ordre du jour de défiance contre le cabinet de Broglie, ils se présentèrent devant le suffrage universel dans la plus admirable union, et le suffrage universel les renomma *.

Le Sénat ayant voté la dissolution la mort dans l'âme, la Chambre se sépara le T6 juin et le pays fut livré à quatre mois de dictature. Gambetta resta l'organisateur et le chef de la résistance républicaine. Ce fut lui qui maintint l'accord de tous les républicains. Ce fut lui qui soutint et exalta les courages par la fierté impassible de son attitude, par sa constante belle humeur, par les discours de Versailles (24- juin), de Lille {Va août), du Château-d'Eau (1" octobre). 11 dit à Lille :

Quand la France aura fait entendre sa voix souveraine, croyezle bien, Messieurs, il faudra se soumettre ou se démettre.

Et cette formule devint le cri électoral.

M. de Broglie, exaspéré, ordonna de poursuivre Gambetta. Les tribunaux rendaient tous les services qui leur étaient demandés. L'orateur républicain fut condamné par défaut à trois mois de prison et 2,000 francs d'amende. (10^ Chambre du tribunal de la Seine, 11 septembre.)

Cependant une grande épreuve était réservée au parti républicain. Le 3 septembre, Thiers mourut subitement à Saint-Germain, au moment même où il venait d'arrêter avec

1. Après les élections partielles qui suivirent l'invalidation des députés nommés uniquement grâce à la pression officielle, la Chambre compta 394 républicains contre 141 réactionnaires.

NOTICE BIOGRAPHIQUE. KT.m

Gambetta son plan de campagne pour le lendemain de la victoire électorale. Comme il se sentait assuré de reprendre la plus éclatante revanche du 24 mai, il avait fait choix de Gambetta comme de son premier collaborateur. A toute époque, la mort d'un homme tel que Tliiers eût été pour le parti libéral une perte cruelle. A la veille des élections générales d'octobre, alors que Thiers était, dans la pensée de tous, le candidat désigné pour remplacer à la présidence de la République le maréchal de Mac-Mahon vaincu par le suffrage universel, il sembla d'abord que cette mort serait une catastrophe pour la démocratie. Elle paraissait destinée à ramener à la réaction les voix des conservateurs les plus récemment convertis à la République. Elle pouvait susciter dans le camp des 363 des compétitions dangereuses. Elle rendait au gouvernement du 16 mai la confiance qui commençait à lui manquer.

C'est dans la grave situation créée par la mort de Thiers que le parti républicain montra vraiment qu'il était le seul digne de gouverner la France. S'il fut effrayé par la disparition soudaine de son chef le plus illustre, il ne le fut qu'un jour. Dès le lendemain, à la voix de Gambetta, il se rallia et continua sans plus d'hésitation la lutte contre le Seize Mai. Il paya à Thiers le tribut d'hommages et de respects que méritait la mémoire du premier président de la République et du libérateur du territoire. Il lui fit de magnifiques funérailles. Et il se remit à l'œuvre, pour la défense de la République et des conquêtes de 1789, montrant ainsi que les leçons des orateurs patriotes n'avaient pas été perdues pour lui.

Ce fut Gambetta qui conduisit ce second mouvement, comme il venait de diriger, d'accord avec Thiers, celui du il mai, et il débuta par un acte de grande sagesse et de plus grand désintéressement. Comme la réaction cherchait à exploiter la mort de Thiers pour poser la question électorale entre Gambetta et le maréchal, Gambetta n'hésita pas : chef reconnu de la résistance républicaine, maître d'une popularité immense que le procès intenté contre lui pour le discours de Lille avait encore décuplée, il pouvait aspirer, dans le cas probable de la victoire des 363, à la succession

r.uv NOTICE BIOGRAPHIQUE.

de M. de Mac-Mahon. 11 s'effaça devant M. Jules Grévy. Il fut le premier à prononcer le nom de l'ex-président de la Chambre des députés comme celui du candidat éventuel du parti républicain à la présidence de la République. « M. Grévy! s'écriait le Français, journal du duc de Broglie. Mais il ne compte pas en Europe! il n'est pas connu dans nos villages! » Ce fut Gambetta qui dit, dans son discours du 9 octobre, quel était M. Grévy, quels étaient alors ses titres à la confiance du parti républicain, — et la voix de Gambetta fut entendue.

Les élections du 14 octobre donnèrent la victoire à la cause républicaine.

Les députés républicains qui avaient signé le manifeste des 363 étaient réélus au nombre de 327. Toute la pression officielle n'avait augmenté la minorité cléricale que de 36 voix.

Gambetta avait été élu dans le XX« arrondissement de Paris par 43,912 voix sur d 5,720 votants et 18,586 électeurs inscrits.

Le Sénat et la Chambre des députés se réunirent le 7 novembre. La majorité républicaine constitua aussitôt un comité de 18 membres, chargé de préparer pour elle et au besoin de prendre en son nom les résolutions que pourraient rendre nécessaires les périls de la situation. Gambetta était l'àme de ce comité *.

La Chambre se constitua en trois jours. Après avoir validé sans débat les élections des députés républicains et des quelques députés de droite qui avaient refusé l'affiche blanche, elle renomma tout l'ancien bureau, pour bien marquer qu'elle se considérait comme la continuation de la Chambre de 1876 et la lutte contre le cabinet du 17 mai commença aussitôt.

Le 12 novembre, M. Albert Grévy déposa au nom du comité des Dix-Huit un projet de résolution tendant à la

1. MM. Gambetta, Bethmont, Jules Ferry, Louis Blanc, Léon Renault, Floquet, Madier de Montjau, Clemenceau, Proust, Goblet, AllDert Grévy, Lockroy, Tirard, Brisson, de Marcère, Horace de Choiseul, Germain et Lepère furent désignés comme membres de ce comité

NOTICE BIOGRAPHIQUR. xi.v

nomination d'une commission de 32 membres pour faire un enquête parlementaire sur les actes du gouvernement. Gambetta défendit cette proposition dans un éclatant réquisitoire contre la politique bonapartiste et cléricale qui avait été suivie depuis six mois. Les amis du duc de Broglie annonçaient partout que le Sénat voterait une seconde dissolution de la Chambre; Gambetta répliqua :

Si le Sénat, que je suis bien loin d'accuser de cet excès d'aml)ition, qui peut-être se trouvera un de ces jours le premier intéressé à barrer la route à vos entreprises, si le Sénat s'arrogeait un pareil droit de reviser les élections du suffrage universel, de déchirer les titres de la Chambre des députés, après que le conflit a été soumis au pays et résolu par lui, alors le Sénat ne serait plus une Chambre haute : ce serait une Convention; il serait cette (Convention dont vous parlez tant, et parce que ce serait une Convention blanche, ce ne serait ni la moins redoutable, ni la moins criminelle.

Mais, Messieurs, j'ai confiance. Je me rappelle parfaitement dans quelles circonstances le Sénat a été créé. Je sais par quels hasards, par quel jeu cruel de la mort, la majorité a pu s'y déplacer au profit de nos adversaires naturels, je sais toutes ces choses, il en est une autre que je sais également: c'est que le Sénat, comme la Constitution elle-même, est sorti d'un éclair de patriotisme. Je connais les hommes qui ont fait cette Constitution, à laquelle vous ne vous êtes ralliés qu'à la dernière heure pour l'exploiter et la retourner contre la France; ceux-là, je les adjure, et comme conservateurs, et comme parlementaires, et comme libéraux, et comme patriotes, de prendre en main une dernière fois et le soin de leur propre cause et le soin de la cause de la liberté. Je les adjure, il en est temps encore, de faire justice de cette politique qui vient dire ici qu'elle avait donné sa démission, et qui l'a reprise. Arrière ces défaites ! La vérité, c'est que vous vous cramponnez au pouvoir; la vérité, c'est que vous n'hésitez pas à perdre celui-là même dont vous exploitez le point d'honneur contre son devoir constitutionnel, — et vous n'hésitez point pour sauver quelques heures de cette domination dont vous n'avez pas l'ambition, mais dont vous avez la gloutonnerie! (15 novembre.)

Le projet de résolution du comité des Dix-Huit fut alors adopté par 312 voix contre 20o et M. do Broglie se retira le 19 novembre.

Cependant le maréchal ne voulut point encore s'incliner et il tenta une dernière résistance. Le cal)inet du 23 novembre,

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présidé par le général de Rochebouët, fut composé uniquement de personnages étrangers au parlement et presque tous engagés à fond avec la réaction. Ce ministère était une menace de dissolution violente. Gambetta ne se laissa pas intimider. Sur sa proposition, le comité des Dix-Huit chargea M. de Marcère de signifier au cabinet que la Chambre refusait d'entrer en rapport avec lui. Et cela fut fait, à la majorité de 315 voix contre 204, le 24 novembre.

Ce vote courageux était le rappel de la fameuse alternative du discours de Lille : « Se soumettre ou se démettre. » Mais le maréchal s'obstina. Il repoussa durement les avis de tous ceux, sénateurs du centre droit ou députés républicains, qui le suppliaient, au nom de l'intérêt public, de se résigner et de former un cabinet de gauche. La coterie de l'Elysée lui persuada que sa soumission serait la mort du parti conservateur et la ruine du pays. Des bruits de complot militaire furent mis en circulation. Puisque les amis du duc d'Audiffret-Pasquier et de M. Bocher refusaient de prêter leur concours à une nouvelle dissolution de la Chambre, M. de Fourtou et le général de Rochebouët se firent les aVocats d'un coup d'État. On sommerait la Chambre de voter le budget, et si la Chambre refusait, on passerait outre, les contributions directes seraient promulguées par décret, on proclamerait l'état de siège, on arrêterait Gambetta et ses collègues du comité des Dix-Huit, le général Ducrot balaierait la Chambre.., Tels étaient les plans criminels que la presse bonapartiste prônait tous les jours et que des conseillers factieux osaient apporter à l'Elysée. Le maréchal ferma sa porte aux députations de l'industrie et du commerce qui demandaient à l'entretenir des souffrances croissantes du pays, des affaires arrêtées, de l'inquiétude générale. La crise, d'heure en heure, devint plus aiguë. On put se croire, pendant quelques jours, à la veille d'une guerre civile.

Dans ces redoutables circonstances, le comité des Dix-Huit, dirigé par Gambetta, fit preuve d'une sagesse et d'un courage à toute épreuve. Ce fut lui qui maintint, à travers les agitations de la crise, l'union de la majorité républicaine de la Chambre et qui ne cessa d'opposer à la résurrection

NOTICE BIOGRAPHIQUE. XLVi

du pouvoir personnel la volonté souveraine du sull'rage universel, telle qu'elle s'était manifestée au 14 octobre. Il sut le faire sans faiblesse comme sans violence. Et cette forte attitude sauva la République.

Le 4 décembre, la Chambre prit une résolution énergique. Elle décida, après avoir entendu Gambetta et M. Jules Ferry, de ne se dessaisir de l'arme suprême du budget qu'en faveur d'un, cabinet de la majorité.

Le discours de Gambetta se terminait par ces mots :

Après rinterruption absolument impolitique et illégale que la France a subie dans sa vie parlementaire depuis le 16 mai, nous avons essayé, dans la mesure de nos forces, de ne pas priver le pays des ressources qu'il prodigue et sur lesquelles il est en droit de compter pour le fonctionnement de ses affaires pu- Idiques; ce budget général, nous l'avons préparé; les rapports sont là; nous les déposons sur la tribune du Corps législatif. Alors, en règle avec nos devoirs, prêts à la discussion et au àe de tous ces budgets, nous adressant encore au pays, nous ajouterons : Nous, nous sommes prêts; mais nous ne livrerons notre or, nos charges, nos sacrifices, le produit de notre dévouement, que lorsqu'on se sera incliné devant la volonté qui a été exprimée le 14 octobre, à savoir si, en France, c'est la nation qui gouverne ou un homme qui commande.

Le 5 décembre, en présentant la candidature d'Emile de Girardin aux électeurs du IX® arrondissement de Paris, Gambetta fit un nouvel appel à la calme énergie de ses amis. Ce discours produisit une immense impression, et le maréchal commença enfin à hésiter. Il négocia encore en pure perte, pendant quelques jours, avec les chefs de la droite. Mais ces chefs eux-mômes devenaient indécis, effrayés par l'attitude intrépide du parti républicain. L'armée était fidèle a la loi. L'Europe se montrait de plus en plus antipathique aux projets de résistance. M. Duclerc, M. Giévy et le duc Pasquier firent de pressantes démarches à l'Elysée. Et le maréchal se laissa convaincre : il se soumit et M. Dufaure fut chargé de foniifr im nouveau troiiveriienifMit (13 décembre).

Le 16 mai était déliiiiLi\ciin;iiL \uiiicu; il l'avait été surtout par Gambetta.

VU

Mais alors, presque ijnmédiatement, commença pour lui la période la plus difficile de sa vie politique. En effet, le chef reconnu, acclamé de la démocratie rép<ublicaine ne pouvait pas être, quoi qu'il fît, un président de la commission du budget comme un autre. « Tant vaut l'homme, tant vaut la fonction », est un vieux proverbe. Les circonstances contribuèrent naturellement à grandir l'autorité de Gambetta comme directeur du principal comité parlementaire, et ses qualités personnelles la grandirent encore : le^ zèle et l'activité qu'il mettait à s'informer par lui-même des moindres détails, l'énergie d'impulsion qu'il apporta à^ l'œuvre tout entière de la commission, la hardiesse avec laquelle il poursuivit l'accomplissement des réformes démo-; cratiques, la fermeté dont il fit preuve à chaque occasion, pour la défense des droits essentiels de l'État et des prérogatives indispensables du pouvoir. Alors même qu'il avait été dans l'opposition, Gambetta s'était montré résolument, dans toute la force du mot, un homme de gouvernement. Maintenant, dans un pays où l'idée de gouvernement avait subi, depuis plusieurs années, de si rudes atteintes, il put sembler parfois qu'une partie de l'État s'incarnait en lui. Comme il était l'ami personnel de tous les collègues de Dufaure et qu'il avait publiquement approuvé, dans soi\ ensemble, lo programme politique du cabinet du 14 décembre, comme ses conseils étaient recherchés par tous et généralement estimés sages, compétents et judicieuxj comme il était reconnu qu'on se trouvait bien de suivre ses avis parce qu'ils répondaient d'ordinaire, d'une manière exacte, aux nécessités de la situation et aux aspirations du pays, il s'établit très logiquement entre les ministres et lui un courant régulier de communications, et Gambetta fut consulté officieusement sur presque toutes les grandes affaires.

Tout cela assurément était loin de constituer pour le dé-

NOTICE BIOGRAPHIQUE xliîc

loppement des institutions républicaines une situation défavorable. Dans les conditions du moment, entre la mauvaise humeur de TÉlysée vaincu et l'iiostilité sourde de la majorité réactionnaire du Sénat, c'était môme le seul modus Vivendi qui permît d'employer d'une manière efficace, au service delà démocratie, toutes les bonnes volontés et toutes les influences. Et l'immense majorité du parti républicain le comprenait ainsi. Mais comme cette situation ne répondait pas à la vérité parlementaire et comme la bonne foi n'est pas sans mélange dans le monde politique, il arriva fatalement qu'elle donna lieu à des méprises volontaires, à des soupçons perfides et aux accusations les plus injustes. L'influence aussi légitime que féconde de Gambetta fut traitée amèrement de pouvoir occulte. Les ministres furent accusés de marcher servilement à sa remorque. On recommença ainsi la légende mensongère qui avait été l'un des prétextes du 16 mai. La réaction battue aux élections et de plus en plus impopulaire y apporta toutes SCS rancunes et tous ses dépits. 11 se trouva des républicains qui se firent, d'abord en cachette, puis avec moins de pudeur, les collaborateurs de la réaction dans cette noble entreprise. Ce n'était apparemment ni l'envie ni la jalousie, ni aucun sentiment mesquin qui guidaient ces hommes. Faire passer des ministres de la république qui s'appelaient Léon Say, Pothuau, Teisserenc de Bort, Waddington et Bardoux pour les complaisants serviles d'un homme d'État démocrate et faire passer ce patriote pour un ambitieux sans scrupule, désireux avant tout d'avoir les avantages du pouvoir sans la responsabilité, c'était sans doute une œuvre très républicaine.

Ce que cette campagne, qui a été dans la suite si savamment continuée, a fait de bien à la République, on le verra plus tard. Quoi qu'il en soit, elle ne contril)ua pas médiocrement à affaiblir, dès la fin de l'année 1878, le ministère Diddurc. Des rumeurs de crise circulèrent, et, vers le mois de décembre on prêta couramment au maréchal de Mac- Mahon l'intention de faire un grand pas en avant et d'appeler Gambetta à la première occasion. Nous ignorons quelles furcul lus causes [»récises qui déterminèrent le ma-

réchal à renoncer à ce projet. Nous nous souvenons seulement que Gambetta, averti par le bruit public, dit à ses amis qu'il était décidé à se rendre à l'appel éventuel du président de la République avec un exemplaire du récent discours de Romans comme programme. C'eût été fort logique et sans doute très heureux. Cela ne fut pas.

L^année 1878 compta plusieurs discours importants de Gambetta, tant comme président de la commission du budget que comme chef de la majorité républicaine. Lorsque l'amiral ïouchard demanda des modifications au règlement sur la validation des pouvoirs des députés, ce fut Gambetta qui lui répondit pour flétrir, comme il devait le faire encore quelques jours plus tard, à Belleville, la honte des candidatures officielles et des pressions gouvernementales :

J'ai horreur, disait-il, des représailles en politique; je ne les veux pas plus chez nous qu'on ne les supporte chez les autres. Ce n'est pas par esprit de représailles que nous agissons ; non, non ! c'est par esprit d'enseignement. Il faut que dans le dernier hameau de France on sache à quels attentats on avait osé se porter contre la souveraineté nationale. Il faut que le suffrage universel connaisse l'étendue de ses droits et l'étendue des insultes qu'il a failli subir. C'est là l'éducation publique et politique, et, dans ce pays qui n'existe, qui n'a d'ordre, de stabilité et de puissance que par l'exercice du suffrage universel, instruire, moraliser le suffrage universel, c'est instruire, moraliser la nation, c'est assurer le présent, c'est fonder l'avenir.

Et pendant qu'il poursuivait cette campagne, il soutenait résolument le gouvernement contre les impatiences de quelques-uns de ses amis, contribuant ainsi pour une large part à assurer un magnifique succès à l'Exposition universelle et à asseoir la République sur d'inébranlables bases. Il reprenait encore, à chaque occasion, sa politique favorite, m grande et noble politique de réconciliation nationale ; il d.t ainsi au centenaire de Voltaire :

Quant à moi, je me sens l'esprit assez libre pour être à la fo; le dévot de Jeanne la Lorraine, et l'admirateur et le disciple Voltaire.

Enfin, pendant les vacances parlementaires, il donna

XOTICK BIOGRAPHIQUE. M

Romans le 18 septembre, à Grenoble et au banquet des commis voyageurs, à Paris, l'ensemble du programme qui devait être, à son avis, celui de la démocratie républicaine. 11 y montra comment la constitution du 24 février, quelque imparfaite qu'elle fût, s'imposait au respect de tous, et ii exhortait ses amis t préparer de toutes leurs forces la victoire décisive, celle des élections du 5 janvier pour le renouvellement du tiers du Sénat. La deuxième étape du [);uti républicain devait être employée à résoudre ces questions : il'épuration des administrations, de façon qu'on cessât de voir un gouvernement voulu et acclamé par tout le pays, mais contrarié constamment par ses fonctionnaires, — l'organisation définitive des forces nationales, l'armée, re- |)résentation .fidèle de la patrie, ne servant plus qu'à son honneur et à son indépendance, tenue à l'écart de toute politique, au-dessus de l'arène des partis, — la réforme de la magistrature avec une investiture nouvelle pour assurer la triple protection de l'État, du citoyen et du juge, — les rapports de l'Église et de l'État, réglés conformément aux vrais principes du Concordat :

Que n'a-t-on pas dit à ce sujet? On est descendu dans le domaine inviolable de nos consciences, et on a voulu interpréter notre politique à la lueur de notre philosophie. Je n'admets pas plus cette interprétation que je n'admets que, contre un adversaire politique, je puisse m'eraparer des sentiments intimes do sa conscience religieuse pour combattre sa thèse politique. Mais j'ai \e droit de dénoncer le péril que fait courir à la société française, iellc qu'elle est constituée et qu'elle veut l'être, l'accroissement le l'esprit non seulement clérical, mais vaticanesque, monastique, congréganiste et syllabiste, qui ne craint pas de livrer l'esprit humain aux superstitions les plus grossières en les masquant sous les combinaisons les plus subtiles et les plus profondes, les combinaisons de l'esprit d'ignorance cherchant à s'élever sur la servitude générale.

Nous ne pouvons donc nous dispenser de poursuivre la solution ou au moins la préparation de la solution des rapports de VEglise, — je sais bien que, pour être correct, je devrais dire des Églises, — avec l'État; mais si je ne dis pas des Eglises, c'est que vous lavez senti, je vais toujours au plus pressé. Or il faut rendre jusli(;e à l'esprit qui anime les autres Eglises, et s'il y a chez nous un problème clérical, ni les protestants, ni les juifs n'y sont pour

LU NOTICK BIOGRAl'IIIQUE.

rien : le conflit est fomenté uniquement par les agents de l'ultraraontanisme.

J'ai le droit de dire, en montrant ces cléricaux, servis par 400,000 religieux, en dehors du clergé séculier, ces maîtres en l'art de faire des dupes et qui parlent du péril social : le perd social, le voilà ! Et savez-vous quelles réflexions m'a depuis longtemps inspirées cet antagonisme? C'est que cet Etat français, dont je vous parlais tout à llicure, on l'a soumis à un siège dans les règles et que chaque jour on fait une brèche dans cet édifice. C'était la main morte, aujourd'hui c'est l'éducation. En 1849 c'était l'instruction primaire, en 1850 c'était l'instruction secondaire, en 1876 c'est l'instruction supérieure. Tantôt c'est l'armée, tantôt c'est l'instruction publique, tantôt c'est le recrutement de nos marins.

Partout où peut se glisser l'esprit jésuitique, les cléricaux s'infiltrent et visent bientôt à la domination, parce que ce ne sont pas des gens à abandonner la tâche.

Quand l'orage gronde, ils se font petits, et il y a ceci de particulier dans leur histoire, que c'est toujours quand la patrie baisse que le jésuitisme monte ! Eh bien, messieurs, savez-vous ce que disent les défenseurs de l'ultramontanisme ? Ils disent que nous sommes les ennemis de toute religion, de toute indépendance de la conscience, que nous sommes des persécuteurs, que nous avons soif de faire des martyrs, et si je proteste ici, ce n'est pas sans un sentiment de honte d'avoir à relever de pareilles inepties, mais, puisque j'y suis condamné par la bassesse de mes adversaires, je vais m'y résigner.

Non, nous ne sommes pas les ennemis de la religion, d'aucune religion; nous sommes, au contraire, les serviteurs de la liberté de conscience, respectueux de toutes les opinions religieuses et philosophiques. Je ne reconnais à personne le droit de choisir, au nom de l'État, entre un culte et un autre culte, entre deux formules sur l'origine des mondes ou sur la fin des êtres. Je ne reconnais à personne le droit de me faire ma philosophie ou mon idolâtrie : l'une ou l'autre ne relève que de ma raison ou de ma conscience; j'ai le droit de me servir de ma raison et d'en faire un flambeau pour me guider après des siècles d'ignorance, ou de me laisser bercer par les mythes des religions enfantines.

La fin de l'année 1878 fut marquée par deux incidents. Gambetta se battit en duel avec M. de Fourtou dont il avait traité les assertions de « mensonges» ^ (18 novembre), et il reparut au Palais, comme avocat de M. Challemel-Lacour, dans le procès intenté par son ami au journal légitimiste

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