‹ Discours et plaidoyers choisis de Léon Gambetta. Avec une notice biographiqueChapitre 3 sur 17 · Chambre des députés, séance du 17 novembre · texte numérisé non relu

Chambre des députés, séance du 17 novembre

NOTICE BIOGRAPIIIQUK. Mil

la France Nouvelle, qui l'avait bassement calomnié. Il réclama dons son plaidoyer la transformation de la pénalité des délits de presse, par la substitution, suivant la mode anglaise, de fortes amendes à remprisonnement.

Le 5 janvier 1879, le renouvellement triennal du Sénat donna une majorité imposante au parti républicain, et le 20 du même mois, le maréchal de Mac-Mahon adressa aux Chambres sa démission de président delà République.

Gambetta refusa alors les avances de ses amis qui voulaient poser sa candidature à la succession du maréchal et il fut avec éclat le grand électeur de M. Jules Grévy. L'opinion s'attendait à le voir appelé aux affaires. Il n'en fut rien. Le nouveau président de la République ne sut pas comprendre où étaient la vérité et la logique parlementaires; il ajourna les offres de service de Gambetta, il lui suggéra l'un des premiers l'idée de se porter candidat à la présidence de la Chambre des députés, et Vhomme nouveau qui fut chargé de former le cabinet, ce fut M. Waddington.

Gambetta fut nommé président de la Chambre par 314 voix sur 405 votants.

Nous rappelons très brièvement quelle fut, pendant les trois années de sa présidence de la Chambre, la conduite politique de Gambetta et de quelle façon il comprit le rôle qui lui était échu. Ce qu'il avait été de 1876 à 1879 comme président de la commission du budget, il le fut plus encore de 1879 à 1881 comme président de la Chambre. Il occupait dans la démocratie une place trop importante pour qu'il fût possible aux ministres en exercice d'ignorer ou de négliger son sentiment sur les questions importantes qui se présentaient. Son patriotisme et son souci des intérêts de la République étaient trop connus pour que le pays tout entier ne tînt pas en grande considération la sympathie qu'il témoigna presque constamment à trois ministères consécutifs.

Aussi, ce que M. Clemenceau et M. de liroglin baptisèrent

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alors, de concert, pouvoir ooculte, ce ne fut réellement, selon une judicieuse formule, que la dictature de la persuasion. Et l'on pensa généralement, à celte époque, que cette puissance s'exerçait pour le bien de la République, — soit qu'il s'agît de former des majorités parlementaires ou populaires en faveur des projets de M. Jules Ferry (lois sur l'enseignement obligatoire, gratuit et laïque ; lois sur l'enseignement secondaire et supérieur), de M. LéonSay ou de M. de Freycinet (lois sur les grands travaux publics) ; — soit qu'il s'agît de soutenir, non sans péril, les combinaisons diplomatiques qui avaient été formées par M. Waddington à ce congrès de Berlin où la République française avait enga'gé le cabinet du 14 décembre à ne pas faire figurer la France; — soit enfin qu'il s'agît, après avoir épargné à la Chambre la lourde faute du procès des ministres, de convertir successivement à la nécessité de l'amnislie plénière le cabinet présidé par M. de Freycinet, la Chambre des députés et le Sénat. Sur le choix des fonctionnaires, sur la préparation des projets de loi, Gambetta, chaque fois qu'il futconsulté, ne donna également que des conseils qui furent jugés alors sages et prudents. Les républicains unis entre eux et la République ouverte à la France, tels étaient les deux buts élevés qu'il se proposait parce que travailler à atteindre ces buts,c était travailler au relèvement de la patrie.

Le retour des Chambres à Paris fut, pour la plus grande part, l'œuvre de Gambetta ^ Ce fut lui qui fut ensuite, le 21 juin 1879, le principal auteur de la loi de l'amnistie plénière,

La fête nationale de la R.épublique avait été fixée au 14 juillet, et la première fois que cette fête allait être célébrée, le président de la République devait distribuer à l'armée ses nouveaux drapeaux. N'était-ce pas là une occasion admirable, unique, de ne rien épargner pour calmer, en riionneur de cette manifestation patriotique, les passions et les haines? N'était-ce pas le jour désigné entre tous

4. Il s'était installé au Palais Bourbon dès le lendemain de sa nomination comme président de la Chambre et il fut le président de la commission chargée par le Congrès de raviser l'article 5 de la Constitution.

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pour débarrasser le pays de l'affreux u haillon de guerre civile » ? Gambelta le pensa et il entreprit de gagner tour à tour à cette vérité le président du conseil et ses collègues, la majorité des députés et sénateurs républicains. M. Grévy et M. de Freycinet se montrèrent longtemps rebelles. M. de Freycinet, qui avait commencé par ajourner l'amnistie au vingtième siècle, déclarait encore le 15 juin que le ministère ne pouvait se résigner à l'amnistie, qu'il allait mettre à l'Officiel des grâces générales. Cependant, flans une réunion générale des chefs de la majorité républicaine, l'opinion de Gambetta l'emporta, et le 19 juin un projet de loi portant amnistie plénière pour tous les condamnés de l'insurrection de 1870 et de 1871 fut déposé sur le bureau de la Chambre.

La Chambre discuta ce projet dans la séance du 21 juin.

La majorité était singulièrement agitée. La sagesse des électeurs de Lyon qui, quatre semaines auparavant, avaient nommé M. Ballue contre Blanqui, inéligible, avait été une des causes déterminantes des nouvelles dispositions de l'Assemblée. Or l'exemple de ce respect de la loi n'avait pas été suivi par Paris. Dans l'intervalle des séances du 19 juin, où M. de Freycinet déposait son projet, et du 21, où la Chambre était appelée à se prononcer, les électeurs municipaux du quartier du Père-Lachaise (XX^ arrondissement) nommaient M. Trinquet, ancien membre de la Commune déporté à Nouméa, contre M. Létal le, candidat républicain. Les déclamations de la presse intransigeante l'avaient emporté dans ce quartier sur tous les efforts de Gambetta.

Cette victoire de l'intransigeance semblait annoncer la défaite de l'amnistie.

Mais Gambetta rétablit la bataille par un de ses plus magnifiques discours. « La question, disait-il, n'est pas mûre, elle est pourrie, elle n'est plus qu'un brandon de discorde, le pays désire en être délivré, la mesure elle-même n'effraye plus l'Europe. »

Et il terminait par cette superbe prosopopôe qui emporta le vote :

Après avoir écouté, interrogé le pays, je suis arrivé à cette solution : Non, la France n"est pas passiQnnée pour l'amnistie,

elle n'y apporte ni ardeur ni enthousiasme, elle sait ce que lui a coûté cette série de crimes; elle sait quelle a été la rançon de cette folie inoubliable ! Non, elle n'est pas passionnée pour l'amnistie, et, si elle n'avait qu'à prononcer un arrêt, il serait bien vite écrit en caractères ineffaçables.

Mais, Messieurs, si la France ne subit pas d'entraînement vers l'amnistie, elle éprouve un sentiment que les hommes politiques doivent enregistrer : c'est celui de la lassitude... elle est fatiguée, exaspérée d'entendre constamment se reproduire ces débats sur l'amnistie, dans toutes les questions, à propos de toutes les élections, de toutes les contentions électorales, et elle dit à ses gouvernants et à vous-mêmes : Quand me débarrasserez-vous de ce haillon de guerre civile ?

On a dit, et on a dit avec raison, — cela saute aux yeux, — que le 14 juillet étant une fête nationale, un rendez-vous où, pour la première fois, l'armée, organe légitime de la nation, se trouvera face à face avec le pouvoir, oii elle reprendra ses drapeaux, hélas! si odieusement abandonnés... Oh I oui, il faut que ce jour-là, devant la patrie, il faut qu'à la face du pouvoir, en face de la nation représentée par ses mandataires fidèles, en face de cette armée, « suprême pensée », comme disait un poète qui lui aussi , dans une autre enceinte , avant tout le monde, avait plaidé la cause des vaincus, il faut que vous fermiez le livre de ces dix années, que vous mettiez la pierre tumulaire de l'oubli sur les crimes et lur les vestiges de la Commune, et que vous disiez à tous, à ceux-ci dont on déplore l'absence, et à ceuxlà dont on regrette quelquefois les contradictions et les désaccords, qu'il n'y a qu'une France et qu'une République.

La Chambre et le Sénat furent convaincus; l'amnistie fut votée.

Ce fut là l'apogée de la fortune de Gambetta ; un immense sentiment de reconnaissance emporta encore une fois toute la démocratie vers lui, il fut acclamé à Belleville, il reçut au 14 juillet les félicitations enthousiastes de l'armée ; tous les patriotes le montraient avec orgueil et joie comme le plus bel espoir du pays.

Mais dès le lendemain de nouvelles intrigues souterraines commencèrent. Une allocution qu'il prononça aux fêtes de Cherbourg, où il avait accompagné le président de la RépubUque, fut tronquée par une partie de la presse, intransigeants et royalistes coalisés, et indignement exploitée contre lui. Voici ce que Gambetta avait dit ;

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Les grandes réparations peuvent sortir du droit : nous ou no» enfants pouvons les espérer, car l'avenir n'est interdit à personne.

Je veux, en deux mots, répondre à une critique qui a été formulée à cet égard; on a dit quelquefois que nous avons un culte passionné pour l'armée, cette armée qui groupe aujourd'hui toutes les forces nationales, qui est recrutée, non plus maintenant parmi ceux dont c'était le métier d'être soldats, mais bien dans le plus pur sang du pays; on nous reproche de consacrer trop de temps à l'examen de la progression de l'art de la guerre, qui met la patrie à l'abri du danger.... Eh bien, ce n'est pas un esprit belliqueux qui anime et dicte ce culte, c'est la nécessité, quand on a vu la France tombée si bas, de la relever, afin qu'elle reprenne sa place dans le monde.

Si nos cœurs battent, c'est pour ce but et non pour la recherche d'un idéal sanglant ; c'est pour que ce qui [reste de la France nous reste entier ; c'est pour que nous puissions compter sur l'avenir et savoir s'il y a dans les choses d'ici-bas une justice immanente qui vient à son jour et à son heure.

C'est ainsi, Messieurs, qu'on mérite de se relever, qu'on gagne les véritables palmes de l'histoire ; c'est à elle qu'il appartient de porter un jugement définitif sur les hommes et sur les choses ; en attendant, nous sommes des vivants, et on ne nous doit qu'une égale part de soleil et d'ombre, le reste vient par surcroît.

Rien de plus noble ni de plus correct que ce discours, mais la jalousie veillait; Gambetta fut accusé' d'avoir prononcé des paroles belliqueuses, et la cawpagrie de la peur commença.. Désormais on trouvera des griefs contre lui dans ses moindres paroles, dans les actes auxquels il sera le plus étranger, comme dans la mission du général Thomassin à Athènes et dans la démonstration navale des flottes européennes devant Dulcigno (démonstration qui était l'œuvre de M. Barthélemy-Saint-Hilaire, successeur de M. dePreycinetaux affaires étrangères) ; un peu plus tard, dans les critiques dont la diplomatie orientale de ce môme ministre fut l'objet de la part de quelques-uns de ses amis. En môme temps, les accusations de pouvoir personnel et de visées dictatoriales grandissaient, secrètement encouragées par la coterie do l'Elysée. Les intransigeants, des hommes qui n'étaient rentrés à Paris que par l'amnistie, œuvre de Gambetta, se joignirent avec ardeur aux réactionnaires pour répandio

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contre lui d'odieuses calomnies. Il ne se passa plus de jour qu'il ne fût injurié, diffamé, dénoncé au pays comme un César avide de tyrannie et de guerre. Après n'avoir répondu pendant longtemps que par le mépris à sesinsulteurs, il en fut réduit un jour à descendre du fauteuil présidentiel pour repousser du pied ces indignités (21 février 1882).

Et je pourrais vous dire, Messieurs, puisqu'on m'y provoque, qu'il y a à cet égard un concert formé, des fonds réunis, et que pas plus tard que samedi on a déposé des brochures intitulées : Gambetta, c'est la guerre, tirées à cent mille exemplaires, et qui sont la collection de tous les articles ramassés, — car on n'y regarde pas de bien près, et peu importe d'oîi vient la main qui donne, — on va chercher bien loin, pas si loin qu'autrefois cependant, mais là oii on peut les trouver, — des articles ramassés en Allemagne, en Italie, en Espagne et en France, dans des collections trop variées pour notre malheur, tous les articles destinés à répandre cette thèse électorale ; on les imprime et on va les distribuer à profusion : il paraît que c'est un moyen infaillible !

Oui, il y a dix ans, on a réussi à surprendre la volonté du pays alors que la France faiblissait sur ses jarrets, sous le poids de l'invasion étrangère; on lui a arraché un vote en posant la question de paix ou de guerre, et on croit pouvoir recommencer aujourd'hui.

Messieurs, ce calcul sera bafoué parla nation; la nation saura distinguer entre ceux qui veulent la tromper et l'égarer, et ceux qui l'aiment jusqu'à la mort.

Des acclamations accueillirent ces paroles superbes, mais la campagne de la jalousie et de la haine n'arrêta pas. M. Bardoux, fidèle à la tradition républicaine, avait déposé un projet de loi portant rétablissement du scrutin de liste et Gambetta appuyait le projet. Cela suffit. 11 se forma aussitôt une coalition redoutable contre l'abrogation du scrutin de clocher; le ministère, présidé par M. Jules Ferry, n'osa pas prendre parti ; le président de la République lit savoir par ses amis qu'il était devenu l'adversaire du scrutin de liste.

La presse anti-gambeltiste jeta feu et flamme. Le scrutin de liste, c'était à brève échéance la dictature de Gambetta et la guerre ! Gambetta avait dans sa poche ses listes toutes prêtes! Une ferait élire que des hommes à lui ! Adieu

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les nominations de percepteurs et de gardes champêtres ! Adieu l'immixtion féconde des députés dans une administration de plus en plus détraquée! Adieu [la bonne petite politique de personnes, de rancunes, de coalitions, d'intérêts locaux ! Gambetta, après s'être fait plébisciter dans soixantesix départements, ne ferait de tous les droits et de toutes les libertés du pays qu'une bouchée! On connaissait l'insatiable ambition de l'avocat de Delescluze, du mauvais citoyen qui avait organisé la Défense nationale et qui avait vaincu le 16 Mai! Quand on avait épuisé toutes les séductions, tous les appels aux intérêts particuliers et toutes les invocations à la peur, alors on parlait de la baignoire d'argent du Palais Bourbon et des déjeuners corrupteurs où Trompette accommodait aux truffes le scrutin de liste...

Cependant il se produisit un mouvement d'opinion considérable en faveur de la réforme électorale, et le 22 mai, à la suite d'un discours de Gambetta qui resta sans réponse, la Chambre vota le projet de loi de M. Bardoux à 8 voix: de majorité. Gambetta s'était surpassé dans ce débat. Jamais encore il n'avait trouvé, pour exposer la vraie politique tirée du suffrage universel, de plus puissants accents. Le scrutin d'arrondissement, c'était fatalement la désunion du parti, le maintien d'une redoutable minorité anli constitutionnelle à la prochaine Chambre, et alors, par une suite de conséquences fatales, la désorganisation, la la destruction de toutes les idées de gouvernement, les meilleurs esprits pervertis les uns après les autres par prati({uc essentiellement corruptrice du petit scrutin, et pervertis au point de perdre l'intelligence des plus grands jitérêts du pays tant à l'intérieur qu'à l'étranger; la (lùmocratie sans boussole; le patriotisme effaré; le recul de la République dans le pays et de la France dans le monde :

Et propter vitam vivendi perdere causas.

[Mais s'il se trouva une majorité à la Chambre pour être bsuadée, il n'en fut pas de môme au ^Sénat. Gambette» mt allô dans sa ville natale de Cahors pour inaugurer le bnument des mobiles du Lot tiiéi pendant la guerre, co

LSI NOTICE BIOGRAPHIQUES.

voyage fut habilement transformé par la presse ennemie en un insolent triomphe. Il avait fait à Caliors, le 28 mai, un éclatant éloge du président de la République et il avait recommandé l'ajournement, si le scrutin de liste était voté par le Sénat, du projet de révision constitutionnelle que proposait M. Barodet. L'Elysée répondit en continuant avec une ardeur nouvelle la campagne contre le projet Bardoux : il l'emporta et le Sénat repoussa le marché qui lui avait été si franchement oflert.

« Si Gambetta était mort ce matin, j'aurais voté le projet Bardoux », disait un sénateur du centre gauche dissident au moment du scrutin secret. Tout était là. Les amis de M. de Broglie et de M. Jules Simon ne votèrent pas contre le scru-. tin de liste parce qu'ils le trouvaient en soi mauvais ou dangereux. Ils votèrent contre Gambetta, qui était l'avocat de la] réforme électorale, pour chercher par cet échec, — etilsyj réussirent, — àl'afFaiblir dans le présent et à l'entraver dans] Tavenir. Mais ce ne fut pas seulement Gambetta qu'ils affaiblirent. Ce fut, par une suite de conséquences logiques, lai démocratie et la république elle-même. L'intransigeance et] la réaction ne cachèrent pas leur joie.

L'ère des difficultés était terminée. C'était l'ère des fautes^ qui commençait.

C'est ainsi, en premier lieu, que la Chambre eut le tortj de ne pas répliquer au vote du 9 juin, comme le lui avail conseillé M. Bardoux, d'accord avec Gambetta, en demandant au président de la République de convoquer les collèges électoraux pour le 17 juillet. Puis le cabinet ne sut] pas avouer franchement que l'expédition de Tunisie avait] changé de caractère, qu'elle devenait de plus en plus unej vraie guerre, et qu'il lui fallait, pour la mener à bonne] fin, des sacrifices considérables d'hommes et d'argent. On! ne pratiqua plus de part et d'autre que la plus détestable] des politiques : la politique électorale. Enfin les élections, | d'abord ajournées pour faire pièce à Gambetta, furent tout ùlJ coup brusquées et fixées au 21 août afin de pouvoir cacheii au corps électoral le véritable état des choses en Afrique. Cela a été sévèrement jugé et méritait de l'être.

La législature finit le 1" juillet et, aveo nlle, la présidence

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do Gambetta. Le grand orateur avait été un président remarquable, dirigeant les débats avec une attention soutenue, sachant faire preuve de la plus énergique fermeté contre les fauteurs de désordre dans l'Assemblée et les insulteurs de la République (incidents Godelle, Baudry d'Asson, Lenglé) ; très impartial, très courtois, s'appliquant surtout à favoriser les débuts des jeunes orateurs de talent et leur assurant ainsi par une bienveillance charmante une voie large et sûre vers le succès.

La période électorale fut signalée par deux discoursprogrammes de Gambetta, le premier à Tours, le second à Ménilmontant, XX° arrondissement de Paris, où il était candidat, ayant décliné toute autre candidature. A Tours, Gambetta se déclara pour une révision limitée de la Constitution, révision que le vote du 9 juin avait rendue inévitable. En effet, dès le lendemain du rejet du scrutin de liste et de la loi sur l'instruction laïque, il s'était produit dans toute la démocratie un irrésistible mouvement pour renouveler et rajeunir la haute Assemblée. Élargir les bases du Sénat, en donnant aux communes une représentation proportionnelle dans les collèges sénatoriaux, telle était la réforme le plus généralement réclamée. Gambetta accepta cette révision, comme MM. Jules Ferry, Brisson, Léon Say et de Freycinet l'acceptèrent alors ou bientôt. Il pensait encore qu'on pouvait profiter de l'occasion pour assurer d'une manièie définitive l'avenir du scrutin de liste, pour en inscrire le principe, avec celui de l'élection sénatoriale, dans l'arche, si nialdisément accessible, de la Constitution. Ainsila révision était laconséquence logique du rejet de la réforme électorale. « Comme un député qui aspire à influer sur la direction de la chose publique ne peut apparemment rester en l'air, comme c'est une nécessité qu'il s'appuie sur quelqu'un et quelque chose, que pouvait faire Gambetta repoussé I gratuitement d'un colé, si < e nC^t se rejetor de l'auli-e?»

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IJ se rejeta donc de cet autre côté, mais avec une modération extrême, et il y trouva une force beaucoup plus entraînante, un mouvement beaucoup plus large et profond qu'il n'avait supposé.

La question de la révision ainsi traitée à Tours, Gambetta, dans le discours du 12 août, aborda successivement tous les autres points de son programme politique. C'était, dans ce magistral programme : la réforme judiciaire parla réorganisation des cours et des tribunaux, par la suppression progressive des tribunaux d'arrondissement et l'extension de la compétence des juges de paix; la décentralisation administrative, mais sans détriment de la centralité politique et de l'unité nationale; la suppression du volontariat d'un an; la réduction du service militaire, mais seulement lorsque la composition des cadres de sous-officiers aurait permis de l'eifectuer sans porter atteinte à la sécurité nationale; l'établissement d'un impôt sur le revenu; le maintien du concordat, mais en respectant strictement ses clauses, en supprimant notamment le traitement alloué aux desservants, pour le remplacer par une simple indemnité; la suppression des biens de main morte, — et, à l'extérieur, la politique « des mains libres et des mains nettes ».

La réunion de Ménilmontant (première circonscription du XX° arrondissement) avait été absolument calme et digne. La réunion de Charonne (deuxième circonscription), qui eut lieu quelques jours plus tard et où Gambetta comptait traiter de la question sociale, fut tout le contraire (17 août). Gambetta y fut accueilli par les clameurs furibondes d'un clan d'intransigeants et de réactionnaires. Il ne put parler. Après avoir protesté contre la « servitude par le silence » qu'inauguraient « ces esclaves ivres », il se retira. Il .y (Mit en France, sauf dans les partis extrêmes, un immense cii d'indignation contre ces honteuses scènes de violence ot contre cette basse ingratitude.

Le 21 août, Gambetta fut élu dans la première circotiscription de Bellevilie par 4,310 voix contre 3,536 donnéau candidat intransigeant. En ballottage dans la seconh' où il avait réuni cependant une forte majorité relative, il se désista»

NOTICK BIOGRAPHIQUE. Lxm

L'ensemble des élections donnait 457 députés républicains et 90 réactionnaires, dont 45 bonapartistes.

Les élections furent aussi bonnes qu'elles pouvaient l'être avec le petit scrutin. Si le parti révolutionnaire gagna quelques sièges dans les grandes villes, la réaction perdit environ le tiers des siens dans les campagnes. Comme composition, c'était en somme la Chambre de 1876 et de 1877 qui était réélue pour la troisième fois. Mais comme esprit, elle avait beaucoup changé. L'Assemblée républicaine du 14 octobre n'avait pas en effet été ramenée par le scrutin d'arrondissement : elle l'avait été « par le scrutin de liste élevé à sa plus haute pression, l'unité de Hste)),et c'était précisément cette impersonnalité du scrutin originel qui lui avait permis de mener à bonne fm une part si importante de son mandat. Elle n'hésita, ne marcha d'un pas incertain, que le jour où les liens de l'arrondissement commencèrent à s'appesantir sur elle, et sa majorité l'avait si bien senti que c'était surtout pour en éviter l'aggravation dans l'avenir qu elle vota le projet de M. Bardoux. Au contraire la Chambre du 21 août était, dans toute la force du terme, une Chambre d'arrondissement. Cela fut visible dès les premiers jours. Cette Chambre, n'était évidemment pas l'image franche et nette de la France républicaine. Le même homme, député du scrutin d'arrondissement ou député du scrutin de liste, n'est pas du tout le même député. C'était le moins bon député qu'on avait.

Cependant la manifestation électorale du 21 août disait d'une voix que le petit scrutin n'avait que légèrement affaiblie : Ce que veut la France républicaine, c'est un gouvernement, un gouvernement fort et stable, un gouvernement qui ait une volonté. Et le suffrage universel ajoutait, en dépit de la campagne personnelle qui avait été si violemment menée contre Gambetta, en dépit du détachement injuste, mais fatal, qu'elle avait produit dans un grand nombre d'esprits. Au début de la nouvelle législature, c'est Gambetta qui doit prendre les affaires. D'aucuns, hommes d'expérience et de froid bon sens, eurent beau dire : « Mais on a rejeté le scrutin de liste , Gambetta ne peut pas gouverner sans lui; c'est à ceux qui se flattent de pouvoir

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gouverner avec le scrutin d'arrondissement qu'il faut s'adresser. » On fit semblant de ne pas comprendre. On trouvait tout naturel que M. Jules Ferry renonçât au pouvoir dans un état de choses qui n'était si gravement compromis, à l'intérieur comme à l'extérieur, que par son erreur ou par la faute de ses amis. On eut trouvé tout simple que M. Say, M. Henri Brisson, M. de Freyciuet ou M. Clemenceau eussent refusé une situation si obérée, en alléguant que la situation était incompatible avec leur manière d'entendre le gouvernement. Mais si Gambetta eût répondu à ceux qui lui offraient la direction des affaires dans des conditions aussi défavorables, alors qu'au beau temps on s'était bien gardé de lui faire appel : « Je ne me charge pas de gouverner quand on m'en a préalablement refusé les moyens. Le pouvoir m'est offert comme un piège. Je refuse le piège et le pouvoir », on aurait déclaré, d'une voix presque unanime, que ce refus si justifié était chose monstrueuse.

Donc tous disaient, les uns parce qu'ils étaient animés de généreuses espérances, les autres parce qu'ils cachaient des desseins un peu moins élevés : Il faut que Gambetta soit premier ministre. Plus la situation empirait par l'accumulation des fautes commises en Tunisie, par l'odieuse campagne des meetings « d'indignation », par le retard apporté capricieusement à la convocation des Chambres, — plus on proclamait de toutes parts la nécessité d'appeler Gambetta. L'opération savamment menée réussissait à merveille : le « dictateur » était « bien acculé à la porte du conseil ».

Gambetta vit parfaitement quel était le jeu de ses adversaires coalisés. Mais, s'il ne se fit aucune illusion sur les suites de ces manœuvres, il vit surtout que l'immense majorité du pays comptait sincèrement sur lui, qu'elle attendait réellement de lui seul les garanties de gouvernement qui faisaient défaut. Qu'il y eût beaucoup de naïveté dans cette attente, et surtout une complète ignorance de la coalition souterraine, cela était certain. Mais Gambetta pensa qu'il est des appels auxquels un patriote ne saurait se dérober, et il prit gaiement son parti. Il fit entendre dans son discours du Neubourg, dès le 4 septembre, et plus tard, vers la fin d'octobre, au Havre, que si la Chambre le dési-

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gnait au choix, du président de la République, il ne déclinerait pas le pouvoir. Il se produisit aussitôt dans le pays un immense mouvement de confiance.

Les discours de Ilonfleur et de Pont-l'Évêque (6 et 7 septembre), du Havre et de Quillebœuf (23 et 26 octobre), furent consacrés à l'étude des questions ouvrières, industrielles et commerciales.

Enfin la Chambre se réunit le 28 octobre et, le même jour, une majorité aussi imposante qu'hétérogène nomma Gambetta président provisoire. Gambetta déclara le lendemain,- dans une courte allocution, « qu'il s'efforcerait de se rendre digne de la manifestation politique que la Chambre avait voulu faire, qu'il n'en méconnaissait ni le caractère ni la portée ».

11 ne méconnaissait pas non plus les vraies dispositions de la Chambre, et les séances du 6 au 9 novembre oïl furent discutées les interpellations sur les affaires tunisiennes ne furent pas pour lui prouver qu'il s'était trompé. Appelée à ratifier la rapide campagne qui nous valait une admirable annexe de l'Algérie et rétablissait, devant le monde, notre prestige affaibli, la Chambre ne sut prendre aucun parti. Dans cette grande affaire française, elle n'avait qu'à parler français. Et deux heures durant elle se montra incapable de le faire, cherchant à concilier dans une môme formule ce qui était inconciliable : l'honneur du pays et les lâches prétentions de quelques comités. Après le rejet fiévreux de vingt propositions diverses, il fallut, pour que la lumière se fît, que Gambetta, paraissant à la tribune, rappelât vigoureusement l'Assemblée au sentiment de la patrie ; il proposa l'ordre du jour suivant :

La Chambre, résolue à l'exécutioa intégrale du traité souscrit par la nation française le 12 mai 1881, passe à l'ordre du jour.

Gambetta descendit de la tribune au milieu des acclamations et, aussitôt, heureuse, délivrée du cauchemar, sauvée d'elle-même, la majorité adopta par 35;) voix l'ordre du jour français. Le lendemain, M. Jules Feriy remit entre les mains du président de la République la démission du cabinet, et Gambetta, appelé sur l'heure à l'Elysée, accepta la mission

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de former une nouvelle administration. M. Grévy donna carte blanche à Gambetta, Gambetta prévint le Président que, s'il y avait révision constitutionnelle, il demanderait l'autorisation de défendre le scrutin de liste devant le congrès.

Gambetta composa le cabinet du 14 novembre avec les principaux membres de l'Union Républicaine du parlement : MM. Cazot, Paul Bert, Allain-Targé, Waldeck-Rousseau, Devès, Roavier, Raynal, Cochery, Proust, Spuller, Blandin, Martin-Feuillée, Chalamet, Lelièvre, Margue, Gaze, Faure et Lesguillier. Le général Campenon fut nommé à la guerre et M. Gougeard à la marine. Ce cabinet était jeune, actif, homogène. Il fut médiocrement accueilli par l'opinion, malgré l'éclat du nom de Gambetta et la valeur de ses auxiliaires. Depuis quatre mois, le public avait été séduit par l'annonce d'un soi-disant « grand ministère w, qui devait comprendre, sous Gaml^etta, tous les présidents et anciens présidents, M. Ferry, M. Léon Say, M. Brisson, M. de Freycinet, et la réclame de cette combinaison artificielle avait été telle qu'elle s'était même imposée à Gambetta. Tl dut commencer par essayer de former « le grand ministère », et' il y consacra en effet tous ses efforts pendant trois jours. Mais M. Say ne put se mettre d'acoord avec lui sur les questions économiques, et M. de Freycinet, après une visite à l'Elysée, se déroba. Gambetta eût pu alors se récuser, dénoncer au pays la coalition a"i était déjà toute formée contre lui. Il aima mieux lutter.

Le ministère Gambetta ne dura pas trois mois. Entré en fonctions le 14 novembre avec une déclaration qui disait fièrement : « Notre politique sera celle de la France », il tomba le 26 janvier parce qu'il avait été fidèle à cette déclaration.

Gambetta pensait que la République une fois fondre devait cesser d'être une petite chapelle ouverte seulement à ceux de la veille, qu'elle devait devenir un vaste édifice

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ouvert à tous les Français qui se rallieraient à ses institutions et où seraient admis tous ceux, militaires ou civils. qui pourraient servir utilement sous des ministres républt Gains. Le général deMiribel fut nommé chef de Fétat-major général, le maréchal Canrobert fut appelé avec le génér<.i. de Gallifet au conseil supérieur de la guerre, M. J.-J. Weiss fut nommé directeur politique aux alfaires étrangères, M. de .Cliaudordy et M. de Courcel furent envoyés comme ambassadeurs à Saint-Pétersbourg et à Berlin. — Les journaux intransigeants crièrent à la dictalui^e et annoncèrent que Gambetta préparait un coup d'État.

Gambetla pensait que la République devait tenir haut ri ferme devant l'étranger le drapeau national et pratiquer une politique digne et forte, tout en restant pacifique. L'organisation de la Tunisie fut préparée sur un plan nouveau (discours prononcés à la Chambre et au Sénat le l*^'^ et le 10 décembre); M. Roustan fut renvoyé à son poste malgré le tiiste verdict de quelques bourgeois eifrayés; l'intervention collective de la France et de l'Angleterre en Egypte pour y rétablir l'ordre et la paix contre les insurrections de la soldatesque fut fortement nouée par la note du 7 janvier. — Les chefs [de la « campagne de la peur » proclamèrent que Gambetta voulait la guerre.

Gambetta pensait que le pouvoir n'est pas un vain titre et qu'il n'est qu'une manière digne de l'exercer, c'est de gouverner, d'appliquer un programme, de ne pas fuir les responsabilités. L'énergique circulaire du ministre de l'int ('rieur mit un frein aux empiétements scandaleux des dépuli's d'arrondissement sur toute l'administration. La création (les deux ministères nouveaux de l'agriculture et des arts lut défendue à la tribune des deux Chambres comme étant l'exercice d'une prérogative essentielle du pouvoir exécutif. Le président du conseil fut un vrai chef de gouvernement. Les droits de l'État cessèrent d'être méconnus. — La mémo coalition des révolutionnaires et des réactionnaires cria que la liberté était confisquée, que les « autoritaires » proje- ! 'lient de ramener le pays aux jours de l'Empire.

Gambetta avait pensé qu'il ne devait obéissance qu'à la volonté de la nation, telle qu'elle résultait des votes du 21

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août (éjections législatives) et du 8 janvier (élections pour le renouvellement du tiers du Sénat). Les électeurs du suffrage restreint comme ceux du suffrage universel n'avaient pas réclamé d'autre révision qu'une rénovation sagement limitée à l'élargissement de la }3ase électorale du Sénat, au changement du mode d'élection des inamovibles et à la suppression des prérogatives financières de la haute- Assemblée. Un projet fut préparé à cet effet. Mais aussitôt la coalition nomma une commission de 33 membres, qui réclama pour le Congrès le droit de reviser toute la Constitution. C'était une réclamation contraire à l'esprit même de la Constitution. C'était le retour à la politique néfaste du «tout ou rien )).Et la révision fut effectivement enterrée.

Gambetta pensait enfin que la France républicaine ne pouvait être dignement représentée que par des hommes indépendants, capables de voir haut et loin , et, pour que la France eût cette assemblée qui la sauverait de toute anarchie comme de tout despotisme, pour affranchir la Chambre du 21 août du joug des comités de clocher, il proposait l'inscription du scrutin de liste dans la charte constitutionnelle. C'était la sagesse et la prévoyance mêmes. Mais la Chambre avait perdu tout sang-froid ; une tempête éclata, les accusations les plus folles furent lancées dans le public, et la chute du ministère fut décidée.

Gambetta fut en effet renversé le 26 janvier par un vote où toute la droite sans exception était unie à l'extrême gauche, à la gauche radicale et à la coterie de l'Elysée. Le discours de Gambetta avait exposé le mécanisme réel de la Constitution, la raison politique de son projet de révision et l'impérieuse nécessité du scrutin de liste. 11 avait annoncé le dépôt immédiat des nombreux projets de lois préparés par ses collègues et par .lui, et qui donnaient aux aspirations de la démocratie le contentement le plus large. Il finissait par une superbe protestation contre les accusation? de dictature mises en circulation contre lui :

Eh bien, Messieurs, aujourd'hui, avec ce sentiment profond des responsabilités que voiis m'avez imposées, je vous dis à vousmêmes ; Je crois, j'estime que si vous êtes assurés de sortir dans quatre ans d'ici par la porte du scrutin de liste, de ne relever, à

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ce moment, que du département tout entier, je dis que votre politique changera, et je dis que c'est là la consécration essentielle de notre projet.

J'entends bien qu'on me dit : Non ! Eh bien, vous verrez, Messieurs, qu'un avenir prochain démontrera la justesse de mes paroles, et cela parce que j'ai la conviction intime et profonde, quand je vous résiste, quand je lutte contre vous, d'avoir le douloureux et impérieux devoir de vous déclarer que c'est une nécessité de gouvernement.

Si, quand je vous dis ces choses, si, quand j'invoque le vote que vous avez rendu il y a six mois à peine, quand je vous fais voir la nécessité de l'exécutiou de ces engagements, quand je vous démontre l'utilité de réviser l'article l<'r, paragraphe 2, afin d'arriver, avec le concours du Sénat, à une révision partielle, quand je dis cela, si vous ne m'écoutez pas, si vous croyez que je rêve l'amoindrissement et la dissolution prématurée de la Chambre, je ne puis vous convaincre.

Je ne puis mettre en face de vos appréhensions que ma loyauté, que la sincérité de mes paroles, que les projets que nous avons préparés, enfin que mon passé... et je fais appel à vos consciences.

Oui, je pense que cette légion républicaine avec laquelle j'ai débuté, avec laquelle j'ai passé à travers les luttes et les épreuves, ne nous fera pas plus défaut au jour du succès qu'elle ne nous a fait défaut au jour de la bataille. Dans tous les cas, ce sera sans amertume, surtout sans l'ombre d'un sentiment personnel blessé que je m'inclinerai sous votre verdict. Car, quoi qu'on en ait dit, il y a quelque chose que je place au-dessus de toutes les ambitions, fussent-elles légitimes, c'est la confiance des républicains, sans laquelle je ne pourrais accomplir ce qui est, — j'ai bien quelque droit de le dire, — ma tâche dans ce pays : le relèvement de la patrie.

Une heure après le vote de la Chambre, Gamhetla remettait sa démission au président de la République. Le 30 janvier, M. de Freycinct forma une nouvelle administration.

M. Jules Simon a sévèrement, mais justement, résumj l'histoire du cabinet du 30 janvier : u A l'intérieur, pas de gouvernement; à l'extérieur, pas de France. » En effet, à

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l'intérieur une seule politique : la politique de déférence; M. Goblet s'amusa, au pire moment de la division des républicains, à expérimenter la plus folle décentralisation, et l'administration fut livrée aux députés de clocher. A l'extérieur, la politique d'abdication : M. de Freycinet abandonna gratuitement la note collective du 7 janvier; l'entente franco-anglaise en Egypte fut dissoute par une série lamentable de fautes et le drapeau français fut impunément insulté à Alexandrie.

Cependant Gambetta était l'objet de la plus odieuse campagne de calomnies et d'outrages. Intransigeants, réactionnaires, néo-libéraux, toujours unis, le poursuivaient des plus basses injures et M. de Freycinet souriait à ce déï)ordement d'ingratitude. Gambetta resta dédaigneux, impassible, confiant dans la justice de l'histoire. 11 avait repris la direction de ] ai République française. Il acheva et fit achever la rédaction des divers projets préparés pendant son ministère et il les déposa sur le bureau de la Chambre. C'étaient les propositions sur le recrutement de l'armée, la réforme de l'organisation judiciaire, la relégation des récidivistes, la liberté d'association, les rapports des Compagnies de chemin de fer avec leurs agents commissionnés, l'organisation administrative de l'enseignement primaire, la retraite assurée aux instituteurs et institutrices, la suppression des facultés de théologie catholique, l'exercice public du culte catholique en France, les caisses de retraite pour les vieillards, les caisses d'assurances en cas de décès et d'incapacité de travail, et les associations de secours mutuel.

Gambetta, nommé président de la commission chargée de reviser la loi sur le recrutement de l'armée, consacra à cette tâche tous ses efforts et tout son labeur. Ce fut la dernière qui l'occupa passionnément jusqu'à l'accident fatal du mois de novembre.

Mais bientôt la politique étrangère de M. de Freycinet, la moins fière qui ait été pratiquée dans notre pays depuis Louis XV, le ramena au fort de la mêlée. La République française dénonça le ministre « imprévoyant, irrésolu et incapable » qui perdait la Méditerranée, et Gambetta reparut à la tribune pour crier à M. de Freycinet la terrible apo;

NOTICE BiOGKAPiilgUE. imni

strophe de Berryer : « On ne parle pas ainsi de Ja France ! » M. de Freycinet, vivement troublé par cette 2'edoutal)Ie intervention essaya de se disculper, puis retomba dans la série de ses hésitations et faiblessesliabituelles.il demanda cependant,lel5juillet,des crédits pour l'armement de la flotte. Gambetta alors reprit la parole pour appuyer la demande de crédits, mais aussi pour expliquer au service de quelle politique il fallait employer cet argent, la politique de l'alliance anglaise, et non la politique du soi-disant concert européen qui n'était que le plus misérable des leurres :

Et précisément, — je livre toute ma pensée, car je n'ai rien à cacher, — précisément ce qui me sollicite à l'alliance anglaise, à la coopération anglaise dans la Méditerranée et en Egypte, c'est que ce que je redoute le plus, entendez-le bien ! — outre cette rupture néfaste, — c'est que vous ne livriez à l'Angleterre, et pour toujours, des territoires, des fleuves et des passages oti votre droit de vivre et de trafiquer est égal au sien.

Ce n'est donc pas pour humilier, pour abaisser, pour atténuer les intérêts français, que je suis partisan de l'alliance anglaise; c'est parce que je crois, Messieurs, qu'on ne peut efficacement les défendre que par cette union, par cette coopération. S'il y a rupture, tout sera perdu.

Voilà, Messieurs, dans quel esprit je voterai les crédits : c'est parce que vous avez dit que vous reveniez à l'alliance et à la coopération anglaise, et que vous avez mis hier la signature de la France au bas d'une convention nouvelle avec l'Angleterre.

Je vous donne cet argent; — je crois qu'il sera insuffisant, mais ]e vous le donne avec cette conviction que la Chambre ratifie aujourd'hui, non pas un vote de crédit, mais un vote de politique et d'avenir, la Méditerranée restant le théâtre de l'action française, et l'Egypte étant arrachée au fanatisme musulman, à ces chimères de révolutions, à ces entreprises d'une soldatesque de caserne, pour rentrer dans l'orbite de la politique européenne. Voilà pourquoi je donne l'argent, et voilà pourquoi mes amis peuvent voter avec moi.

Les crédits furent votés. Mais la diplomatie de M. de Freycinet n'en devint ni plus courageuse ni plus logique. La première demande de crédits semblait tendre à une reprise de l'entente anglaise. La seconde demande, déposée quelques jours plus tard, sous-entendait peut-être tout le contraiie. M. de Freycinet réclamait l'autorisation de n'aller qu'au

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canal de Suez, mais pourquoi? Pour garder les derrières des Anglais opérant hardiment contre Arabi, à l'intérieur de l'Egypte ? Pour surveiller et entraver les Anglais? L'Union Républicaine refusa d'engager sa responsabilité à la suite d'une pareille politique ; la majorité effrayée proclama l'abstention générale, et le cabinet du 30 janvier fut renversé. La prédiction de Gambetta se réalisait : M. de Freycinet venait de livrer à l'Angleterre « des territoires, des fleuves et des passages où notre droit de vivre et de trafiquer était égal au sien ».

Le discours du 18 juillet 1882 fut le dernier que prononça Gambetta. Le ministère Freycinet ayant été remplacé par le ministère du l^"^ août, gouvernement de dignité à l'extérieur et de réconciliation politique à l'intérieur, Gambetta soutint énergiquement M. Duclerc et ses collaborateurs. Il passa la plus grande partie des vacances parlementaires à Paris, travaillant sans relâche avec ses amis; puis, à la rentrée des Chambres, il reprit avec ardeur ses fonctions de président de la commission de l'armée. L'opinion, si injustement égarée sur son compte pendant quelques mois, lui revenait alors de toutes parts. Les incidents révolutionnaires de Montceau et de Lyon démontrèrent la nécessité, tant réclamée par lui, d'un gouvernement fort. La facile victoire des Anglais en Egypte prouva combien il avait vu clair, dès la première heure, dans cette malheureuse affaire. On comprit que la défaite de Gambetta au 26 janvier avait été le recul de la République, de la patrie. On comprit que sa politique étail seule vraiment républicaine, vraiment nationale. On se prit à espérer qu'il pourrait sous peu reprendre directement en main les affaires du pays. Et ce fut à ce moment ïiiême, à riieurc où il retrouvait (dnsi toute sa popularité d'autrefoi::, que survint l'accident de Ville-d'Avray (27 novembre). Gambetta se blessa à la main droite en maniant un revolver; l'accident, sérieux en lui-même, fut encore aggravé par l'état général de sa santé. Le 47 décembre, une inflammation de l'intestin se déclara, et le progrès du mal fut effrayant. Gambetta allait mourir de sa vie dépensée sans compter depuis quinze années au service de la nation; il succombait pour avoir trop présumé des forces qu'il avait consacrées

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tout entières au relèvement de la patrie. Les journaux intransigeants et réactionnaires continuèrent cependant à l'injurier jusque sur son lit d'agonie : il fallut que la presse prussienne rappelât ces « cannibales de Paris » à la pudeur.

Gambetta ne se vit pas mourir. Il avait un sentiment trop profond de la mission qu'il lui restait à. accomplir, pour soupçonner que la mort brutale pût l'arrêter à mi-route. Il continua presque jusqu'au dernier jour à s'informer de tous les grands intérêts qui lui étaient confiés, à donner des conseils, à s'inquiéter des moindres circonstances de la politique. Les forces pourtant s'en allaient graduellement. Le 31 décembre, à minuit moins cinq, il s'éteignit sans douleur. Il n'avait pas survécu à cette année 1882, si cruelle pour lui et pour la France.

Aussitôt une immense douleur s'empara de la patrie et devant cette mort tragique dans la pauvre bicoque de Villed'Avray, transformée en lieu de pèlerinage, les dernières calomnies s'évanouirent. Beaucoup qui l'avaient méconnu s'inclinèrent tristement devant son cercueil. Il entra de plain-pied dans la sereine immortalité de l'histoire.

Le gouvernement de la République décréta des obsèques nationales à l'organisateur de la Défense, et le peuple entier prit le deuil. Le jour de ses funérailles, ce fut, derrière son cercueil, une fédération de toute la France, de la France civile et de la France militaire. Il n'y eut pas une Tille française qui ne fût représentée : Strasbourg, Metz et Colmar marchaient en tête du cortège.

Et maintenant, après cette rapide esquisse d'une vie si courte et si glorieuse qu'elle semble comme un météore au ciel sombre de notre histoire contemporaine, puis-je essayer de résumer le merveilleux ensemble de vertus et de talents qui font de Léon Gambetta le plus fier patriote, le plus profond politique et le plus magnifique orateur de ce siècle? Le régime de Décembre traîné à la barre de la police

correcLionnelle ; l'espoir dans un avenir de justice rendu è. tous ses contemporains; l'honneur de la France sauvé <iprès la honte ahominable de Sedan ; la République fondée grâce à des prodiges d'adresse, de sagesse et d'éloquence; Tavènement régulier et définitif de la démocratie; la démo- ^cratie républicaine, qui n'avait été jusqu'alors qu'un parti révolutionnaire, transformée au bout de quelques années en ^iin grand parti de gouvernement; la victoire des libertés nécessaires en même temps que la démonstration invincible do la nécessité d'une forte autorité; la création d'une armée nationale pour la défense du territoire et la délivrance des provinces perdues ; la conception et la prédication de la politique étrangère la plus belle qui ait été recommandée ou pratiquée depuis Richelieu; la République large ouverte à la France; la France régénérée par la République pour reprendre sa place dans le monde: voilà l'œuvre de Gambettu, «uvre qui, dans quelques-unes de ses parties, a été brutalement interrompue par la mort, mais si grande et si noble, mais si superbement commencée, que les survivants ne sauraient se proposer de tâche plus glorieuse que de la poursuivre et d'essayer de l'achever. Jamais ensemble de qualités plus diverses et plus riches n'a été réuni dans une seule nature. Patriote qui ne passa jamais un jour sans songer à l'Alsace et à la Lorraine , il rêvait toutes les gloires pour le pays dont il ne prononçait le nom qu'avec un tressaillement religieux, — la grandeur extérieure et la grandeur intérieure, le resplendissement artistique et littéraire comme la force scientifique et commerciale. Politique, il avait toutes les clairvoyances, toutes les prudences, toutes les audaces, toutes les habiletés. Orateur, il possédait toutes les puissances, habile à s'adresser tour à tour à la raison et à la passion, tour à tour familier et véhément, emporté et railleur, plein d'arguments saisissants et de traits superbes, pressant et dominateur, le plus ardent et le plus logique, toujours éclatant de verve et d'enthousiasme; aucun genre d'éloquence ne lui était étranger, et il était égal, dans chacun, aux plus illustres. Et l'homme privé, chez lui, n'excitait; pas moins de dévouement et d'amour que l'homme pubuc n'excitait d'admiration. Ce tribun redoutable était bon dfli

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c Ile bonté exquise et simple que Michelet a tant célébrée; il était courageux, juste, dédaigneux des outrages et des vilenies plus que LHl ne l'a jamais été, sans rancunes, sans haine, sans jalousie ; il était généreux et indulgent jusqu'à l'exagération; il donnait sans compter, secrètement, dès qu'il avait connaissance d'une souffrance, souvent à d'aniciis adversaires; il était affectueux, dévoué, soucieux des moindres intérêts de ses amis; il avait le culte et la plus «lélicate intelligence des œuvres de l'esprit; il était respec- I lieux des vieillards qui sont le patrimoine de la France et il s'intéressait passionnément aux jeunes gens qui en sont l'a- V nir; découvrir à la France un Français de plus était l'une '\o ses plus grandes joies; — il était gai, aimable, d'une constante belle humeur, surabondant de foi dans le pays, <laiis la démocratie, dans l'avenir qu'il s'obstina jusqu'à la • Icrnière heure à prévoir juste et réparateur pour la patrie... <!omment dire ces choses? comment les peindre ?

("e n'est pas seulement l'âme de la Révolution qui a palpité en Gambetta. C'est l'âme même de la France.

JosKPH REINACII.

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