AMPHITHÉÂTRE DE LA SORBONNE
plein épanouissement sous Louis-Philippe : la science sage, correcte, disciplinée, conservant précieusement le trésor de la tradition, y ajoutant çà et là des aperçus ingénieux, des vues qu'elle déclare hardies, mais dont elle s'empresse de déclarer qu'il faut se garder d'en tirer les conséquences pour peu qu'elles doivent inquiéter l'une des puissances établies. La philosophie de Cousin, de Jouffroy, de Simon, de Garnier, non moins circonspecte et gourmée qu'une religion d'État, en fut l'expression la plus complète. Elle faisait de nous la risée de l'Europe. A-t-elle entièrement disparu ? N'y a-t-il plus de rhéteurs à la Sorbonne?plus de doctrine se disant officielle? plus d'orthodoxie philosophique, littéraire, historique, scientifique? L'esprit des vieux docteurs en théologie ne règne t-il plus dans les deux Facultés séculières qui y ont leurs sièges?
u En tout cas, c'est une science bien différente que M. Gambetta a voulu définir et glorifier, la vraie science, celle qui ne connaît ni limites ni obstacles, celle qui ne recule devant aucun problème ni surtout aucune solution, fût-elle en opposition manifeste avec les doctrines les plus antiques et les plus vénérées, une science qui n'a de respect que pour la vérité nue. C'est la science de l'avenir; mais c est déjà la science du présent. A peine est-elle née, elle accomplit chaque jour des merveilles. Il n'y a pas une seule de nos idées sur le monde et ses éléments qu'elle n'ait transformée totalement. Le ciel, ni la terre, ni la mer, les êtres vivants, ni la matière inerte, ne nous apparaissent sous le même jour qu'à nos pères. Un savant qui mourut vers 1840 regrettait de s'en aller parce que, disait-il, « cela commençait à devenir drôle ». Qu'aurait-il dit on 1880? Et pourtant, nous ne sommes qu'au débuL Des millions de Français sont plus âgés que le plus ancien de nos tronçons de chemin de fer. Ah! sans doute, des esprits précieux se détournent avec dédain de cette science moderne qui, à les en croire, ne s'occupe que de la vile matière. Vraiment? elle néglige l'esprit? elle qui recherche avec une patience et une sagacité inouïes l'origine et le mécanisme de tout ce qui constitue l'esprit humain : pensée, langage, institutions politiques et sociales, arts et religion ! Car, ceci est merveilleux, elle a su plonger assez avant dans notre nature pour y reconnaître la formation de ces entités surnaturelles
qui, filles de notre imagination, s'imposent à nous comme nos maîtres et nos tyrans.
« Autant la science vraie et positive, dans ses joyeuses et audacieuses investigations, diffère de la vieille science sorbonique, mâcliant et remâchant éternellement les mômes lieux communs ou les mêmes erreurs séculaires, autant elles exercent sur la société démocratique une action différente ou môme opposée. La science de TUniversité, aux beaux temps des Cousin et des Villemain, tenait le peuple à distance, le refoulant vers le prêtre et prétendant réserver pour un petit nombre d^esprits d'élite les lueurs de la philosophie. Tout au plus daignait-on composer à son intention un catéchisme catholique sans doute, mais saupoudré de quelques maximes de métaphysique et débarrassé, en échange, d'autant de superstitions trop grossières. On ne pouvait aller au delà ni permettre au vulgaire de se désaltérer aux sources vives de la vérité, sans compromettre Tordre social ; car ce breuvage semblait trop capiteux pour lui. A une science parquée dans une doctrine officielle correspondait une nation composée de deux castes : l'une éclairée et pouvant prendre part au gouvernement du pays; l'autre, vouée à l'ignorance presque complète et nécessairement exclue de tout droit politi(iuc.
« Avec la science moderne, tout change. N'acceptant point de bornes à ses recherches, elle n'admet non plus aucune limite k son expansion. Elle luit pour tous. A peine une vérité nouvelle est-elle conquise par les procédés les plus subtils, que cent vulgarisateurs, comme on les nomme, cent éducateurs du peuple, s'empressent de la traduire en langage courant et de la mettre à la portée de quiconque veut s'instruire. Voilà ce qu'a fait depuis cinquante ans l'Association polytechnique. Aussi M. Gambetta a-t-il pu dire que l'œuvre politiiiue accomplie par ses membres est immense et excellente. Ils sont tous, souvent à leur insu, de puissants propagateurs de la démocratie. Ils travaillent à établir du haut en bas de l'édifice social cette communauté d'idées et de sentiments qui, depuis quatre à cinq siècles, n'existe plus dans nos pays européens et qui, si elle se reconstitue sur une base nouvelle, la base de la science et non de l'erreur et du préjugé, communiquera aux peuples démocratiques une force prodigieuse. Malheur aux
im BANQUET DE I.A PHIIX)S0PHIE POSITIVE.
nations qui resteront en dehors de ce grand mouvement de propagande scientififfue! Dans le combat de la vie elles seront écrasées. »
Le discours du 12 décembre 1880 n'était pas le premier par lequel M. Gambetta faisait adhésion à la philosophie positive. Attaché depuis longtemps aux idées de M. Auguste Comte, il avait été convié au dîner offert à M. Litlré à l'occasion de Taché vemcnt du Dictionnaire de la langue française (5 janvier 1873), et il avait déclaré dans un toast à Tillustre savant que la philosophie positive était la sienne.
Nous reproduisons d'après la République française le compte rendu de cette réunion :
Dimanche 5 janvier, un dîner a été offert à M. Emile Littré, à l'occasion de l'achèvement du Dictionnaire de la langue française. Cinquante personnes environ assistaient à cette fête, parmi lesquelles MM. Boysset, Albert Castelnau, Gambetta, Laurent Pichat, de Mahy, Naquet, Taberlet, représentants du peuple ; Denizot, Herold, Rigaut, membres du Conseil municipal de Paris ; Wyrouboff, de Bagnaux, Bertillon, Antonin Dubost, docteur Onimus, Petroz, rédacteurs de la Philosophie positive.
Une médaille commémorative en bronze a été offerte k M. Littré par les personnes présentes à la réunion. Les inscriptions gravées sur les deux faces de cette médaille rappellent les principales œuvres du savant et du philosophe : Dictionnaire de la langue française ; Dictionnaire de Nysten ; Paroles de Philosophie positive ; Auguste Comte et la philosophie positive; Consei'vationj Révolution et positivisme, etc.
M. Charles Robin présidait la séance. Plusieurs discours ont été prononcés dans l'ordre suivant :
M. Robin :
« Monsieur Littré,
« Nous nous sommes réunis pour fêter l'ami qui s*est fait affectionner de tous, le penseur qui s'est acquis une si large place parmi les savants modernes, et pour exprimer la joie que nous avons ressentie en vous voyant terminer le Dictionnaire de la langue française,
M Ce qui semblait défier même les efforts réunis de plusieurs a été fait par vous seul. Grâce aux notions profondes
qui VOUS sont familières, par renchainement du savoir humain, vous êtes parvenu à établir une unité réelle dans l'œuvre entière et à donner à chaque chose la part qui lui revient. Grâce à ces notions aussi, vous avez achevé ce travail en lui conservant un caractère littéraire et scicotifiquc, sans y laisser l'empreinte d*un système quelconque.
i< Vous n*avez du reste jamais caché les sources auxquelles vous puisiez ces notions. Elles sortent de ta philosophie positive, qui résume dans une science supérieure toutes les manifestations des mondes, y compris les phénomènes humains, depuis les déductions mathématiques des plus abstraites, jusqu'aux modes les plus divers des conceptions poétiques.
« Par là, et par une donnée exacte de la filiation du sens des mots, votre travail est devenu attrayant pour tous ceux qui comprennent qu'en tout état de cause, le bon langage est un puissant auxiliaire de la pensée.
« Aussi cette salle eût été bien des fois trop étroite si, ne nous bornant pas à une simple réunion en l'honneur des lettres, nous avions cédé à Taffectueux empressement de tous ceux qui voulaient vous prouver qu'ils voient dans l'apparition de votre livre un heureux événement, tout à l'honneur de notre pays.
« Oui, un heureux événement, parce que, désormais classique, non seulement ce livre servira de guide aux généralions futures dans l'étude de notre langue, mais encore il en propagera les clartés dans les civilisations de l'Occident.
M Nous tons qui, sous des formes diverses, sommes unis par les liens d'une même doctrine philosophique et sociale, nous joignons un vœu à l'expression de notre gratitude.
« De cette doctrine vient la méthode qui vous a servi de guide dans vos profondes investigations sur les origines, le développement et les conditions actuelles des sciences en général, de notre langue en particulier ; elle a pour la première fois mis entre les mains d'un homme des données que nul de longtemps ne pourra posséder.
« Leur comparaison a suscité dans votre esprit des inductions d'ordre social précieuses pour l'étude des progrès de l'humanité, et que vous seul pouvez mettre en lumière.
u Puissiez-vous bientôt les joindre à tout ce que nous vous devons d'inestimable ; car nous saluons dans votre dernière