BANQUET DE LA PHILOSOPHIE POSITIVE
pérer d'en avoir fini avec les luttes brutales, avec les entreprises violentes : c'est grâce à cette méthode qu'on ne poursuivra désormais le progrès que par l'éducation systématique et rationnelle des peuples de notre continent, de manière à les amener à ne régler leurs rapports que par les principes communs et par les lois de cette solidarité supérieure qui substitue le règne du droit aux entreprises toujours ruineuses de la force.
Ce n'est pas le but de notre vie, à nous, de la consacrer à la recherche scientifique des faits que vous observez et analysez; nous ne sommes que les interprètes modestes, souvent incomplets, de votre pensée, de la doctrine que vous avez mission de féconder, et dont nous nous honorons d'être les semteurs libres et dévoués. {Bravos.) Mais il viendra certainement un jour où la politique, ramenée à son véritable rôle, ayant cessé d'être la ressource des habiles et des intrigants, renonçant aux manœuvres déloyales et perfides, à l'esprit de corruption, à toute cette stratégie de dissimulations et de subterfuges^ deviendra ce qu'elle doit être, une science morale, expression de tous les rapports des intérêts, des faits et des mœurs, où elle s'imposera aussi bien aux consciences qu'aux esprits, et dictera les règles du droit des sociétés humaines. Ce jour-là, votre philosophie — la nôtre — aura vaincu, et votre nom sera honoré parmi les hommes.
Ces paroles ont été vivement applaudies. Le banquet s*esl terminé par le discours suivant de M. Wyroubolf :
« Messieurs,
Après le discours si éloquent que vous venez d'entendre, j'ai quelque peine à prendre la parole. Cependant la philosophie positive, que je n'ai pas ta prétention de représenter, mais dont j'ai la conviction d'être un des plus fervents disciples, a quelque chose encore à dire à M. Littré.
« Messiears, il y a de cela vingt ans, la philosophie positive était faite, rœavre d'Auguste Comte achevée. Pourtant elle était ignorée du public, ignorée même des penseurs de profession. Aujourd'hui, vous le voyez, nous avons parmi nous des hommes de théorie et des hommes de pratique, des hommes de science et des hommes de lettres, et tous nous sommes réunis ici au nom de cette philosophie qui semblait être condamnée à Tindifférence et à Toubli. Cette œuvre immense de propagande et de vulgarisation est due à on seul homme, à Thomme modeste, h Fhomme illustre que nous fêtons aujourd'hui. A côté de cette œuvre, tout pâlit, et le dictionnaire lui-même, ce monument impérissable élevé à la langue française, parait bien petit ; car les idées générales priment les idées particulières, et rien ne peut être plus général que la philosophie qui embrasse tontes les connaissances humaines, qui explique le passé des sociétés et prévoit leur avenir.
u Comme le disait tout à l'heure notre président, le caractère propre de notre réunion est celui-ci : nous ne sommes pas seulement des hommes de lettres venus pour admirer un livre qui semble presque un prodige, tant il est gigantesque, nous sommes encore des amis philosophiques venus pour rendre hommage à une vie tout entière consacrée au triomphe d'une noble et grande pensée.
«( Dans un de ses livres les plus populaires, M. Littré disait ceci : « Nous sommes sans secours, sans autre récompense u que notre travail, sans autre encouragement que notre « but. » Eh bien ! nous venons aussi le remercier pour ce travail sans secours, sans récompense, sans encouragement, et qui a été malgré cela si fécond en grands résultats.
« Tout à l'heure notre illustre ami nous conseillait de faire comme lui, de prendre pour guide la philosophie que son exemple a montré être si utile, si pleine de lumineuses conséquences, et il portait un toast à la mémoire d'Auguste Comte. Ce toast, nous y avons tous applaudi, car c'était un hommage rendu à un génie sur lequel les siècles pourront passer sans l'amoindrir. Permettez-moi de porter, à mon tour, un toast que vous applaudirez aussi, j'en suis sûr, un toast au disciple d'Auguste Comte, qui a vulgarisé ses idées avec tant de persévérance, tant de succès et tant d'éclat!»