‹ Discours et plaidoyers politiques de M. Gambetta (volume 2)Chapitre 31 sur 97 · ET DES TISSUS · texte numérisé non relu

ET DES TISSUS

Nous reproduisons, d*après la République françuisvj le compte-rendu suivant :

<i Hier soir a eu lieu, à Fliôtel Continental, un banquet des membres de l'Association syndicale parisienne de la draperie et des tissus, sous la présidence de M. Gambetta. l'ii grand nombre de négociants et de chefs d'industrie venus des départements figuraient parmi les invites, ainsi que» beaucoup de notabilités politiques.

u Après une courte allocution de M. Leclerc, président de la chambre syndicale, qui a remercié M. le président de la Chambre et les députés qui avaient accepté de se rendre à cette cordiale réunion, la parole a été donnée à M. Labadié, député de Marseille, qui, dans un discours plein d'humour, après avoir raconté qu'il était le doyen des drapiers, a rappelé l'origine de l'association, qui commença au quatorziéiuo siècle à Marseille ; le rôle d'Etienne Marcel, un drapier aussi, et celui de Colbert, fils d'un drapier de Reims. Après s'être félicité d'avoir été le rapporteur de la loi sur les patentes, loi d'allégement pour le moyen commerce, l'orateur a porté la santé de M. le président do la République au milieu des applaudissements.

« On a successivement entendu M. Hatel, vice-président de la chambre syndicale, et M. Henappe, secrétaire, qui a fort spirituellement rappelé que, dans la chambre syndicale si florissante, les élections se font au scrutin de liste.

« Puis, M. Gambctia a prononcé le discours suivant;

Messieurs,

Et moi non plus je ne voulais pas faire de discours ; il faut pourtant répondre aux paroles si sympathiques prononcées parles divers orateurs qui m*ont précédé. Je veux surtout remercier mon honorable collègue et ami, qui est aussi quelque peu mon compatriote, âu moins par les liens de la députation des Bouches-du- Rhône, M. Labadié. Quand il a, usant certainement do la figure de rhétorique qu'on appelle Thyperbole, évoqué le grand nom de Mirabeau, je pensais qu'il y aurait un moyen d'amener Mirabeau dans notre réunion; c'était de rappeler un trait de la vie de ce révolté de l'aristocratie, de cet audacieux homme d'État qui donna le signal décisif de rompre les attaches qui retenaient la France au vieux monde pour la lancer dans cette carrière de justice et de liberté où elle est définitivement entrée en déployant tout l'essor de son génie, et qui fait d'elle à jamais la plus glorieuse des nations, malgré des défaillances imméritées et dont elle se relève tous les jours. {Vifs applaudissements,)

Oui, je voulais rappeler que ce Mirabeau, posant, lui aussi, sa candidature, — non pas dans les Bouchesdu-Rhône, mais dans cette Provence qui n'est pas aussi variable et aussi changeante que vous paraissez le croire, et qui vous reviendrait, à supposer qu'elle eût manifesté de loin un certain froissement à votre égard, qui vous restituerait ce qui vous appartient, l'estime, la considération et les sufi*rages que vous n'avez cessé de mériter (Tri^s bien! très bien!), — je voulais rappeler que ce Mirabeau, à la veille des États généraux, décidé à briser complètement avec un passé qui l'ctreignait encore, au milieu des siens qui le reniaient, mais qui, sentant quelle force ils allaient perdre, voulaient cependant le retenir, se

proposant aux suffrages de ce tiers état, de cette bourgeoisie qui, la veille^ n'était rien et qui allait être tout, selon le mot de Sieyès auquel vous pensiez tout à rheure, ouvrait boutique « à l'enseigne du marchand drapier». (Vive sensation.)

Voilà par quels liens Mirabeau vous est uni, Mes* sieurs ; et je crois que ce n*est pas un hors-d'œuvre de vous le rendrai, car il a été des vôtres à Tépoque décisive de sa vie. {Applaudissements.)

Messieurs, sous Taspect léger d'une anecdote, ce fait prouve que de tout temps, sans remonter à Etienne Marcel ni même à Colbert, dans ce pays de production, d'épargne, de travail, les hommes qui ont eu la véritable clairvoyance des destinées de la France n'ont jamais hésité à chercher le lien qui devait rattacher la politique générale de l'État à la conduite même des affaires particulières, des négoces, des industries nationales. Ce fait prouve, — vous en êtes un exemple manifeste, — que la place que vous prenez tous les jours dans la société, — je parle non seulement pour les drapiers, mais pour toutes les industries, pour tous les commerces, — devient prépondérante.

On l'a bien vu dans un passé tout récent, que vous n'avez pas évoqué tout à l'heure, mais qui reste à votre honneur, le passé du 16 mail Ce passé, il est encore là, à peine refroidi. Eh bien, quel est le concours le plus efficace, la manifestation la plus décisive qui ait pesé dans cette lutte du pays contre les retours de la réaction coalisée à tous les partis d'ancien régime? Messieurs, c'est la manifestation des affaires! Le jour où l'on a vu que les hommes de négoce, les hommes d'industrie, les hommes d'affaires, étaient du côté de la République, c'esl-à-dire de Tordre assuré, de la sécurité intérieure, ce jour-là le 16 mai a été vaincu.

Messieurs, je pourrais nommer ceux de nos convives de ce soir qui furent les champions du pays à

cette heure solennelle ; ils se levèrent et, prenant en main la défense des intérêts de tous, allèrent frapper à rÉlysée et, comme Etienne Marcel, mais dans des circonstances à coup sûr moins tragiques, portèrent la volonté du monde du travail de n'être plus assailli par les inquiétudes et par les oppressions qu*on préparait dans cette révolte contre la volonté nationale. ( Vifs applaudissements,)

Vous savez bien à qui je fais allusion : ceux-là sont à côté de moi et au milieu de vous. {Très bien! très bien!) Mais, Messieurs, s'il est vrai que ce jour-là ces hommes de circonspection et de prévoyance politiques, investis d'une véritable autorité sociale dans leur pays, aient accompli cette démarche qui a pesé d'un pareil poids dans le succès final de la cause de la liberté, croyez-vous que ce soit là un fait sans conséquence et qu'on doive laisser de côté, oublier, renier, une fois ce service rendu? Non, Messieurs, de semblables actes commandent la politique ; ce jour-là la République, le parti républicain tout entier, ont contracté à l'égard de ces mômes gens d'affaires, de ces défenseurs du travail national, l'engagement de faire une République légale, ordonnée, sage, exempte d'agitations et de soubresauts, parfaitement régulière, respectueuse de tous les intérêts légitimes, protectrice de la paix sociale au dedans et, en même temps, du bon renom de la France au dehors. {Explosion d'applaudissements et acclamations, — Sensation prolongée,)

Car enfin. Messieurs, il ne suffit pas d'évoquer le 16 mai uniquement pour célébrer la victoire obtenue; il faut aussi se souvenir et des concours, et des appuis, et des mérites divers que Ton a rencontrés et qui ont été engagés dans cette lutte redoutable. Il ne faut pas oublier, il ne faut pas perdre de vue que c'est précisément à ce moment-là qu'à la face du pays et, on peut le dire, à la face du monde, ayant triomphé par la légalité et avec le concours de la nation, on s*est

lg| TARIS.

engagé à ne plus jamais sortir de la légalité et à faire une politique nationale fondée sur la paix et la concorde. (Applaudissements prolongés.)

Et s*il y en a qui oublient, si même il y en a qui ne Tout jamais su, il faut> Messieurs, plaindre ou leur ingratitude ou leur ignorance, et compter sur le bon sens de tous pour les remettre à leur place si jamais ils s'avisaient d'en sortir. {Très bien! très bien!)

Quant à moi, je sais, pour l'avoir bien observé, quel est le tempérament de ce pays; je sais combien il est ennemi des extrêmes et de la chimère. Je dis que dans aucune consultation, quel que soit le mode que l'on emploie, et qui importe peu, — mais ici. Messieurs, entendez-moi bien, ce n'est pas que je n*aie pas une préférence marquée et justifiée pour le mode particulier du scrutin de liste, et cette préférence, je la marque aujourd'hui, car je veux expliquer une pensée qui paraît avoir été mal comprise *, — je dis que quel que soit le procédé à l'aide duquel on consulte la France, la France sait trop bien ce qu'elle veut, elle est trop sûre d'elle-même, \you? que la réponse ne soit pas toujours bonne. Applaudissements.)

Mais cela dit. Messieurs, est-ce une raisuu pour rejeter un moyen de consultation meilleur, plus précis, plus parfait, plus élevé? A coup sur, non, la question des divers modes de scrutin constitue un grave problème politique que nous discuterons ailleurs sans passion, sans aigreur, non pas comme on traite les questions de parti à parti, mais comme on les débat entre gens de la même doctrine, qui ont le même idéal, résolus à se persuader les uns les autres,

i. Allusion aux paroles prononcées le 25 mars 1881, au ban- (juet des chambres syndicales de l'union du commerce el de lin'lusiri«> : •< ce verdict souverain que rendra la France, par un^ procédé ou par un autre, les procédés importent peu. »» et qui avaient été présentées par quelques journaux comme un recul dam la question de la réforme électorale.

à se convaincre, et décidés h obéir à là majorité, quand la majorité aura prononcé. {Très bien! très bien!— Bravos!)

Oui, souvenons-nous des concours dévoués que nous avons trouvés lors du 16 mai; ils nous enseignent la conduite que nous avons à suivre. Depuis dix ans, dans ce pays, nous pratiquons une certaine politique, — vous l'avez appelée tout à Thcure opportuniste. — Laissons ce mot de côté : c'est un mot qui ne convient pas; car quel est l'homme publie, dites-le-moi, qui consentirait à reconnaître et à dire qu'il fait de la politique inopportuniste? Nous faisons une politique de transactions, car en politique les transactions seules peuvent amener des résultats. Nous faisons de la politique avec le bon sens moyen de la France. [Vive et unanime ad!iésion. — Applaudissements répétés,)

Nous faisons de la politique non seulement pour un point du territoire, mais pour l'ensemble du pays: et je le demande, à vous, Messieurs, qui, — comme on le rappelait tout à l'heure, — êtes venus de vos provinces : do Lille, de Rouen, de Roubaix, de Sedan, d'filbeuf; je vous le demande : est-il vrai, oui ou non, que pour avoir un gouvernement en possession do . l'affection et de la confiance publiques, il faut que ce gouvernement s'inspire des intérêts, des besoins, des vœux, des doléances, des aspirations, des exigences de toutes les parties de la Fiance? {Oui! oui! — Trh bien! — Applaudissements prolongés.)

Il faut que ce gouvernement, placé, pour ainsi dire, au-dessus de la mêlée des partis, ne s'inspire ni des intérêts d'un arrondissement pris çà et là, quelque respectable que soit dans sa fragmentation cette partie du territoire, mais qu'il s'inspire, au contraire, do la généralité des intérêts du pays et qu'il dise : Ou vous restez trop en arrière, ou vous allez trop vite; vous nous rejoindrez, ou vous nous attendrez ; quant

à moi, je m'applique à marcher du pas que veut la France, à la fois calme et ferme, jamais en arrière, toujours en avant, mais ne mettant jamais le pied dans une fondrière ni dans une ornière. {Salves (Tapplaudissements et bravos répétés.)

Cette politique-là, dix ans d'ordre, de tranquillité, de progrès incessants, de prospérité sans précédents et — je le dis avec orgueil — sans rivale dans le monde, Tont consacrée; elle a subi Tépreuve du temps ; elle a reçu la consécration de Texpérience. La France la connaît ; on Tattaquera : nous la défendrons, Messieurs! {Applaudissements.)

Quant à moi, j'ai confiance dans la démocratie républicaine de ce pays. Je dis « démocratie républicaine», car j'en ai connu une autre, mais avertie, éclairée à la lueur de nos désastres, cette fausse démocratie s'égrène tous les jours. Laissons faire le temps : il travaille pour nous. Et, pour ma part, je n'exprime qu'un vœu : c'est qu'après le verdict solennel que rendra bientôt la France dans quelques mois, Messieurs, on puisse dire qu'il n'y a plus dans ce pays que la démocratie sous le drapeau de la République! (Salves répétées d* applaudissements. — Acclama-tions prolongées. — Une vive émotion succède à ce discow*s; les assistants se pr^ssetit autour de l'orateur pour le saluer et le féliciter.)

Prononcé le ^i avril 188i AU CONGRÈS DE LA LIGUE DE L'ENSEIGNEIENT

(8ALLR DU TROCADKRO)

Nous reproduisons, d'après la République française, le compte-rendu suivant:

a Hier, à deux heures, a eu lieu, dans la grande salle du Trocadéro, la réunion générale du congrès de la Ligue de l'enseignement, sous la présidence d'honneur de M. Gambetta. M. Jean Macé était assis à la droite du président de la Chambre. Au bureau avaient pris place MM. Charles Buis, président de la Ligue belge, M. Raveaud, président du Cercle girondin de Bordeaux, et plusieurs membres du comité du Cercle parisien.

« Notre cher et éminent ami M. Jean Macé prend la parole et prononce le discours suivant qui est accueilli par d* unanimes applaudissements :

u Mesdames et Messieurs,

« La Ligue française de l'enseignement qui vous a convoqués aujourd'hui dans notre grand palais national pour assister à son inauguration solennelle, a eu, il 7 a quinze ans, le plus modeste des débuts. Elle a commencé par un sergent de ville, un conducteur de trains et un tailleur de pierres qui ont envoyé leurs noms dans un village d'Alsace.

<c II est juste que je vous les dise. Le sergent de ville s'appelait Larnier; le conducteur de trains, Antoine Mamj; le tailleur de pierres, Jean Petit.

« Pourquoi ne vous nommerai»-je pas aussi le village? On

n a pas pu lui ôter sa place dans Hiistoirc de la Lif^ae française de renseignement : il s*appelait Bcblenheim.

« C'était à la suite d'un appel fait, d'un dt^sir exprimé plutôt, en invoquant l'exemple de la Ligue belge de renseignement fondée deux ans auparavant, « dans un pays, rtail-il dit, ((ui en avait moins besoin que nous, puisqu'il n'avait pas encore le suffrage universel ».

« Et do fait, la condition nécessaire du suffrage universel, «•'est l'instruction miivcrselle. Cela saute îiux yeux. Quand un peuple a laissé venir le premier avant l'autre, il demeure en perdition jusqu'à ce qu'il lui ait donné son complément, — nous ne le savons que trop, — et c'est un devoir absolu pour tous ceux qui ont une patrie d'y travailler de leur personne, comme on court de soi-même aux digues après un débordement. Une ligne de l'enseignement dans un pays envahi par le suffrage universel, du jour au lendemain, sans pré[)aralion, c'était dès le premier jour une question de salut public. Pour se présenter tard, elle n'en demandait que plus impérieusement à être acclamée.

« C'est ce qu'avaient compris d'instinct les trois hommes dont je viens de vous dire les noms. Ces braves cœurs avaient trouvé la chose si naturelle, qu'ils s'en étaient mis de confiance, comme d'une chose faite, et qu'ils envoyaient chacun o francs pour la faire marcher.

« Il n'y avait plus à reculer, l'n appel en quelques lignes, sérieux cette fois, fut lancé, et les lettres commencèrent à pleuvoir sur le petit village alsacien de tous les points de la France, témoignant toutes d'une sympathie si vive, je pourrais dire si fébrile, pour l'œuvre annoncée, tpie, se laissant emporter par le courant qui se produisait, l'initiateur n'attendit pas plus longtemps pour [)lanler le drapeau de la Ligue; mais avec quelles précautions! 11 fallait partir sans être empêché par un gouvernement qui pouvait tout et sans lui en demander la permission ; il ne l'aurait donnée, c'était à ï»en près certain, qu'à des conditions inacceptables. « Si nous étions en Amérique, disait le manifeste d'entrée « en campagne, qui est à la date du 15 novembre 18G6, — « le vrai jour de naissance de notre Ligue, — si nous étions « en Amérique on en Suisse, ou en Angleterre, ou en Bel* «< gique, ou môme dans la Prusse de M. de Bismarck, la « mise à exécution de l'idée serait bien sim[»le. On convo-

u ijuerait quelque part les partisans du projet sans rien dc- « mander à personne; chacun dirait son mol; on nommerait « un comité «juelconque chargé d'exécuter les résolutions u prises, et Tagilalion gagnant de proche en proche, notre « Ligue se trouverait bientôt organisée, sa raison d'être « étant donnée dans un besoin public.

« Nous sommes dans un pays qui a eu cette iiberté-là et « qui en a eu peur. Parmi ceux qui la réclament à grands « cris maintenant, j'en sais qui parleraient moins haut s'ils u avaient de la mémoire. Mais les récriminations n*avan- « cent à rien, non plus que les regrets. On prend son pays « comme il est quand on veut travailler pour lui, on ne « va pas regarder chez le voisin, quand on ne peut pas « l'imiter. »

« Et plus loin :

« Je ne puis me charger provisoirement que de centraliser u les adhésions qu'on recueillera à l'idée pure et simple de « rétablissement d'une Ligue nationale de l'enseignement. « De programme, il ne m'appartient pas d'en dresser; de sta- « tuts, je n'en ai pas à proposer : d'autorisation, je en suis pas <c compétent pour en demander; de cotisations, je ne puis en (' rerevoir pour une société qui demeure à l'état de projet.

« On avisera, quand il y aura lieu, aux moyens de réunir « une première assemblée générale où l'on conviendra des « statuts de la Ligue et du plan d'organisation à présenter M à l'assentiment du gouvernement. »

«< Et le mouvement commença ainsi, par des signatures recueillies pour cette formule :

« Les soussignés, désireux de contribuer personnellement « au développement de l'instruction dans leur pays, décla- « rent adhérer au projet d'établissement en France d'une « ligue de l'enseignement au sein de laquelle on ne servira « les intérêts particuliers d'aucune opinion religieuse ou « politique.

« Ils s'engagent à en faire partie quand elle sera con- « stituée, et à souscrire aimuellement chacun pour la somme « portée à la suite de son nom. »

« Cela échappait à toute intervention avouable de l'autorité qui laissa passer. Elle ne pouvait guère faire autrement, et lo manifest»* du lo novembre en «ivait donné la raison.

« Noos soinmes mal placés en Alsace pour endurer paie tiemment le sommeil de rinitialive individuelle dans « notre pays. Nous y recevons de première main les mépris, « parfois inintelligents de nos voisins, qui ne se rendent c( pas encore bien compte de la partie qui se joue en « France depuis dix-huit ans. 11 est temps de leur appren- H dre, s*ils ne le voient pas déjà, qu un gouvernement dont M la force principale est dans le peuple, n'empêchera jamais « personne de travailler pour le peuple, quand il n'y verra « pas un sujet d'inquiétude personnelle ; qu'il ne saurait « Tempêcher, de gaieté de cœur sans se diminuer, forcé « qu'il est de donner lui-même Texemple, et qu*on aura « toujours le pouvoir de faire ce qui est utile quand on « cessera de s'occuper de lui, ce qui n'est pas bien difQcile, « après tout, quand on s'est donné quelque chose d'utile à « faire. Je sais bien quel sera l'ennemi de notre Ligue de M l'enseignement là où elle cherchera à s'organiser; ce ne « sera pas le gouvernement. »

« La prédiction s'est trouvée juste. Quand, au mois de juin suivant, un professeur du lycée de Metz fonda, de son chef, le premier cercle de la Ligue, le préfet l'autorisa, etl'évêque l'excommunia. Il faut dire que le fondateur du cercle messin était à la tête de la loge maçonnique de la ville, dont le concours l'avait puissamment aidé, et que les foudres épiscopales visaient à la fois la Ligue et la maçonnerie, confondues dans une même réprobation.

« Qu'il soit permis au F. Jean Macé, auquel les ennemis de la Ligue font encore, à l'occasion, l'innocente plaisanterie des trois points symboliques accolés à son nom, de profiter de c^tte occasion solennelle pour accepter tout haut une solidarité qui existe en effet. Les deux institutions sont certainement indépendantes l'une de l'autre ; mais elles sont sœurs aussi très certainement, leur principe étant le même : la guerre à l'ignorance et à l'intolérance. Les nombreux délégués envoyés par les loges à notre congrès sont là pour attester que l'œuvre de la Ligue est une œuvre nmçonnique aussi bien que patriotique. Quand une loge se trouve derrière une société d'instruction qui se fonde, elle est dans son rôle, et ce n'est pas seulement à Metz que la chose est arrivée.

« Le jour de la fondation du Cercle messin, 2 i juin 1867,

est une date capitale dans l'histoire de la Ligue française. Jusque-là elle demeurait à i*état de projet inattaquée parce qu'elle était impalpable ; elle n'avait pas encore son droit de cité.

« L'homme qui le lui a conquis, le professeur du lycée de Metz, M. Vacca, méiite une place à part dans ce résumé que je suis forcé de faire trop incomplet. C'est lui dont l'initiative, aussi sage que résolue, a donné un corps pour la première fois à ce qui n'était auparavant qu'une idée. C'est lui qui s'est attaqué le premier à cette gi^osse difficulté de l'autorisation administrative qu'un refus essuyé au début pouvait rendre infranchissable, et c'est par la brèche qu'il a ouverte que les autres ont passé.

(c J'ai tenu. Mesdames et Messieurs, à vous faire assister à la phase d'enfantement de notre Ligue, parce que rien ne pouvait vous donner une idée plus juste de l'esprit qui a présidé à sa création et des conditions dans lesquelles elle a fonctionné. Le reste demanderait un volume qui sera fait bientôt. J'attendais pour le faire qu'elle eût atteint le but vers lequel ses ouvriers marchent depuis quinze ans, son organisation défmitive en une vaste confédération nationale sur laquelle personne ne pourrait jamais mettre la main, parce que les groupes qui la composent demeurent tous absolument indépendants dans leur action, et qu'elle n'a qu'un article dans son programme philosophique : faire des hommes qui pensent, pour penser ensuite comme ils l'entendront; qu'un article dans son programme politique : faire des concitoyens, faire des électeurs, ce qui est plus important mille fois que de faire des élections.

u II faut pourtant vous donner quelques chiffres qui vous permettront de juger de sa marche progressive.

« Au i^' novembre i867, les signatures apposées au bas de la formule dont je vous donnais lecture tout à l'heure, s'élevaient au nombre de 4,792, recueillis dans 77 départements.

Au 15 février 1870, la Ligue comptait déjà 59 cercles, réunissant entre eux tous un budget de 78,445 fr. 05, souscrit par i 7,856 membres. Elle envahissait tranquillement la France, portée par le courant irrésistible qui nous emmenait à d'autres institutions, et dont peuvent se souvenir ceux qui luttaient alors pour la liberté.

192 SALLK DU TROCADERO.

« Vous savez tous à quelle diversion Tempire aux abois a eu recours, et quelle autre invasion elle nous a valu.

« Il y eut à ce moment fatal un an^êt forcé dans le mouvement pacifîque de la Ligue, et de Beblenheim il ne pouvait plus ôtre question. Heureusement qu au lendemain de la guerre, le CeFcle parisien se trouva là, organisé déjà depuis deux ans, pour remplacer dans des conditions supérieures ce point central que la Ligue française de renseignement avait eu jusqu^alors dans un village de la frontière.

« Ici commence dans son histoire le rôle prépondérant de rhomme qui, à force d^énergie, de sens pratique et de vouloir, est parvenu à remuer, en son nom, le pays tout entier, de M. Emmanuel Vauchez, le fondateur et Tâme du Cercle parisien, le vaillant entrepreneur des deux campagnes du pétitionnemcnt et de Tenquôte ouverte au sein des conseils municipaux en faveur de renseignement obligatoire, gratuit et laïque, lesquelles ont abouti, le premier à un chiffre de plus de i, 260,000 signatures, le plus fort connu, de mémoire de pétition; la seconde, à un ralliement de municipalités ayant derrière elles plus de la moitié de la population de la France, résultats d'autant plus merveilleux, qu'ils ont été obtenus sous cette fausse République, plus défiante encore que l'Empire de l'instruction populaire, que nous avait donnée l'Assemblée de Bordeaux.

« Le mouvement de la Ligue arrêté dans les départements pendant cette période néfaste où la République était aux mains de ses ennemis, recommença plus actif que jamais, en se transformant, disons mieux, en déployant son drapeau, quand la volonté nationale eut fait justice des insurgés du 16 mai, et que le suffrage universel, rentré enfin en possession de lui-même, eut acclamé définitivement les institutions vers lesquelles la France est entraînée fatalement depuis 89.

« Les cercles de la Ligue (|ui se sont formés depuis ont pris le nom de sociétés républicaines d'instruction, et c'est maintenant le nom réglementaire, si je puis m'exprimer ainsi, de toutes les créations nouvelles.

« La Société fait appel au concours de tous les républi- « cains, est-il dit dans les statuts, qui ont servi de type jus- « qu'à présent pour travailler par tous les moyens légaux « au développement de Tinstruction. »

ce Disant cela, nous ne croyons pas sortir de notre programme primitif de neutralité politique, qui avait, je puis bien le dire, un sous-entendu forcé. Nos cercles de la Ligue s'imposaient la loi de ne servir les intérêts particulière d'aucune opinion religieuse ou politique; mais il n'y est jamais entré, — c'était prévu d'avance, — que des républicains, des bonimes de progrès, si vous voulez, — c'est la même chose, — et par une raison bien simple.

« Pour ceux qui veulent la République, la vraie, celle de la liberté, il est bien évident que notre peuple n'en sait pas assez, et que le premier besoin de ce pays est d'être couvert de sociétés d'instruction.

« Pour ceux qui rêvent le retour en arrière, notre peuple en sait trop, c'est bien clair maintenant , et ce qu'il y aurait à faire ici, si c'était possible , ce serait des sociétés de désinstruction.

(c C'est impossible, malheureusement pour eux; mais je savais de reste, en commençant, que nous ne les aurions jamais. Nous n'avons donc perdu personne dans la Ligue en nous proclamant républicains; mais cette neutralité politique, notre loi du commencement, le reste encore aujourd'hui, et je viens vous en donner la vraie formule. Nous avons à faire des électeurs et non pas des élections.

« Quand on a pris position dans la politique suprême fondamentale, on échappe fucilement au besoin de descendre dans la politique de détail, dans les luttes intestines entre ceux qui veulent la même chose et qui ne s'entendent pas sur le meilleur chemin à suivre pour y arriver.

« Notre chemin à tous, gens de la Ligue, est forcément le même : faire penser ceux qui ne pensent pas ; faire agir ceux qui n'agissent pas ; faire des hommes et des citoyens. C'est de la neutralité politique assurément, mais comme l'absolu est neutre parce qu'il domine tout.

(( J'en dirai autant de notre neutralité religieuse, qui nous a valu tant d'injures imméritées. Dernièrement encore, la Ligue de l'enseignement et son fondateur n'ont-ils pas été voués, en plein Sénat, à l'exécration des âmes pieuses, comme notoirement athées. Je ne me savais pas athée, pour mon compte, et Ton ne peut pourtant pas l'être malgré soi. L'imputation est partie d'assez haut pour que vous me permettiez de lui opposer ici une déclaration de principes

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