IX
qui ne Tayaii pas attendue : elle est datée du 15 février i870.
« Il y a deux manières d'échapper à la controverse : en « se plaçant au-dessous : c*est celle des indifférents et des u sceptiques; en se plaçant au-dessi^us : c'est celle des vrais u croyants, c'esl la nôtre, je ne crains pas de le dire. La « Ligue, en imposant à ses meiiibres le sacrifice des satis- « factions personnelles de polémique, a mis si peu son « œuvre en dehors du terrain religieux et politique, le (c seul sur lequel on puisse bâtir en grand, qu'elle ne poa- « vait compter et ne compte en effet d'adhérents sérieux, « de travailleurs utiles, que parmi les citoyens actifs, je veux « dire : agissants, et les hommes sincèrement religieux.
« Je m'explique.
« Si la répartition plus équitable, entre tous les membres « de la grande famille humaine, du trésor des connais- « sauces, le patrimoine commun, est posée comme une « œuvre de justice sociale et de fraternité, elle devient par « cela même une œuvre éminemment religieuse, dans le <c sens pratique et universel du mot.
« Les religions ont leurs dogmes, leur culte, leur sacer- « doce, par lesquels elles diffèrent et au nom desquelles « elles se combattent; mais au fond de l'enseignement de « toutes, celles du moins auxquelles nous pouvons avoir « affaire, se retrouve la loi du sacrifice volontaire aux « idées de justice et de fraternité humaine. Cette loi, ca- (( tholiques, protestants, juifs, mahométans, la reconnais- « sent également. C'est pour tous un commandement divin « dans lequel ils peuvent tous communier, et ceux-là même « qui, ne voulant ni dogmes, ni culte, ni sacerdoce, se font « une sorte de point d'honneur de renier le mot de « reli- « gion 9, ceux-là acct'ptent comme les autres le comman- « dément divin de toutes les religions. Je ne sais pas d'école « au soleil qui l'ait rayé de son programme. Quelle que « soit l'épithète qu'ils lui aient trouvée, la sanction qu'ils « lui conçoivent, ils peuvent se donner la main avec les « autres quand ils viennent lui rendre l'hommage véritable, « celui de la pratique, et je les crois alors plus religieux, « ne leur en déplaise, que ceux qui l'enveloppent de for- « mules sacrées pour le fouler ensuite aux pieds par les « actes. »
« C'est Tacte en effet qui fait l'homme religieux, ce n'est
pas la formule ; c'est Tobéissance à la voix du devoir, et non pas sa conception métaphysique, et la controverse ne peut pas suivre ceux qui montent ensemble du même cœur à Taccomplissement du devoir universel d'amour et de justice. Sa place est plus bas, dans la région tourmentée où l'on se maudit pour des afOrmations et des cérémonies.
« Que l'on nous fasse une société d'athées se réclamant de ces principes-là, qui sera tenté de s'en plaindre, si ce n'est ceux qui vivent des malédictions de la région tourmentée?
« Un mot encore aux soldats de la Ligue rassemblés ici, à ces intrépides champions de l'instruction populaire qui n'ont pas désespéré de la patrie dans les mauvais jours, que les obstacles n'ont pas fait reculer, non plus que le danger, quand il y en avait, auxquels la liberté rendue enfin à ce pays, après tant de luttes et d'angoisses, vient de permettre de se réunir pour la première fois de tous les points de la France.
« Cette consécration solennelle de notre œuvre, sanctionnée en ce moment par la présence au milieu de nous, en qualité de président d'honneur, du grand patriote qui, lui aussi, n'a pas désespéré dans les mauvais jours, et que notre représentation nationale a justement mis à sa tête parce qu'il a su faire le représentant le plus autorisé du sentiment national, cette consécration éclatante de notre œuvre, si longtemps réduite à se faire petite pour avoir le droit do vivre, doit nous donner plus d'ardeur en nous donnant plus de force. On peut nous insulter encore ; on nous insultera peut-être davantage, et pour cause. On ne peut plus nous entraver : cela seul est important. Si nous avons pu travailler pour le bien de notre pays sans la liberté, nous le ferons bien mieux encore avec elle, au mépris des outrages, srtrs que nous sommes d'être dans la justice et lavérité.
u Un sceptique, — je ne sais plus lequel, — a dit un jour que le monde appartenait aux phlegmatiques. Autant vaudrait dire que les grands séducteurs ce sont les eunuques. Le monde appartient aux croyants qui voient clair, aux passionnés qui ont raison. »
« M. Raveaud donne lecture d'un rapport sommaire sur
les travaux du congrès ' ; puis, M. Gambetta se lève au milieu des applaudissements et prononce le discours suÎTant :
Mesdames, Messieurs et chers concitoyens,
En i'coutant, tout à l'heure, cette parole si ferme, si spirituelle, si française, de Jean Macé vous racontant les origines, les développements et les conquêtes de Tœuvre si éminemment nationale qu'il a fondée, je me demandais à quel moment il parlerait enfin de lui-mAmo et de la part qu'il y a prise; il n'en a rien dit, donnant ainsi la mesure de la modestie et de la
1. Nous roprojluisons le texio des statuts de la Ligue : Art. l"r. La Lipnie do renseignement, fondée par Jean Macé, s'organise en fédération sous le titre de Ligue française de renseignement. — Art. 2. L-ne liste est ouverte sur laquelle seront insorites toutes les sociétés d'instruction populaires, sous quelque titre que ce soit, y compris les sociétés de femmes qui voudront en faire partie. — Art. 3. La Ligue française de renseignement a pour but de provoouer par toute la P'rance l'initiative individuelle au profit du développement de l'instruction populaire jmr tous les moyens possibles. La Ligue publiera un bulletin spécial dont le prix est fixé à G francs. — Art. 4. Toute société adhérant à la IJ^Mie sera tenue de prendre un abonnement à ce bulletin. — Art. 5. Chaque societt' tixera elle-même sa contribution d'après ses ressources. — Art. 0. Chaque société, étant iudéi)endante, sera libn* de se retirer quand elle le désirera. — Art. 7. Un congrès composé des déléfi^ués des sociétés de la Ligue se réunira chaque année dans le lieu dési^rné par le conseil général de la Lifj^ue. Le premi(»r conprés se tiendra à Paris. — Art. 8. Chaque société enverra un déléjj^ué au conj:rrès annuel. Un même délégué pourra représenter plusieurs sociétés, mais il n'aura jamais qu'une seule VOIX. -- Art. 9. La Liprtn» est administrée par un conseil général de trente membres nummés ()ar le congrès pour trois ans et renouvelable par tiers chaipie année. I/C sort déterminera les membres qui font, partie des premier et deuxième tiers. — Art. 10. Les attributions du conseil général sont : 1^ de propager l'œuvi-e; îi» de pul)lier le bulletin de la Ligue ; 3° d'organiser des conférences puljli(iues et les conjrrès annuels; 4o d'administi-er les MuanreM divla Lit^ue. — Art. 11. Le conseil général rendra compte dnuH le bulletin de sa gestion et publiera l'état dét«iillé de ses n'criloM et de ses dépenses. — Art. 12. Nulle modification aux prémMitM statuts ne pourra être discut«'*e eu assemblée générale MfiuH avoir r>té au préalable communiquée au conseil général et portée par lui, deux mois avant la réunion du congrès, à la connaiHsanc<> de toutes les sociétés dont se compose la Ligue française de l'cnscignenient.
grandeur de son caractère, qui fait que, dans cette œuvre dont il a fait le récit et qui lui appartient tout entière, il n'a su trouver de paroles de remerciements et d*éloges que pour ses collaborateurs et ses alliés. [Très bien! très bien! — Adhésion générale,)
Messieurs, c'est cette haute vertu morale qui se trahissait dans les derniers mots de son allocution lorsqu'il disait : Non, le monde n'appartient pas aux flegmatiques ; il appartient aux croyants, à ceux qui sont passionnés pour la raison et la justice. En s'exprimant ainsi, il livrait le secret de sa nature et de sa propre action, et c'est le seul instant où, sans s'en apercevoir, il s'est décrit lui-même. {Vifs applaudissements.)
Aussi faut-il lui rendre ici un public hommage d'admiration,— oui, d'admiration, car ce mot, trop souvent prodigué au spectacle de la force triomphante, n'est utilement, légitimement employé qu'à l'adresse de ces bienfaiteurs obscurs, passionnés, infatigables, qui^ à force de volonté, à force de ténacité, finissent par apporter à tout un peuple une dot magnifique d'intelligence et de lumière que la plupart des conquérants, que beaucoup de gouvernements et d'hommes d'Etat ont été impuissants à lui procurer. {Nouveaux applaudissements,)
C'est pour cette raison. Messieurs, que j'ai accepté avec empressement de venir au milieu des membres de cette Ligue de l'enseignement, qui tiennent ici leurs premières assises, non pas pour donner sur l'historique et l'organisation de leurs travaux et de leurs conquêtes des détails, des renseignements que vous possédez tous, mais pour caractériser cette œuvre à mon tour, comme un ami, comme un collaborateur dévoué de la première heure, pour lui reconnaître la marque politique et nationale. {Oui! — Très bien! — Adhésion unanime.)
Quand vous avez débuté, — vous qui datez encore
198 SALLE DU TKOCADÉRO.
VOS premiers jours de votre patrie de Beblenheiro (Mouvewent), — vous étiez, comme nous, courbés sous le joug commun, et vous deviez compter avec un pouvoir dont le despotisme ne permettait pas à la sincérité de votre i\me d*éciater au grand jour ; et c'est pourquoi vous fondiez la Ligue de l'enseignement du peuple parce que renseignement n'a rien de politique. Oh! laissez-moi le dire pour vous et en votre nom, c'était faire de la politique, et de la meilleure, et de la plus efficace, que d'aller vers les esprits qui ne sont pas encore éveillés, que d'aller vers les âmes qui dorment encore dans les ténèbres, que de s'adresser aux ignorants qui se cherchent, et de leur apporter la lumière, et rintelligencc, et la connaissance de leurs droits et aussi de leurs devoirs. C'est de la véritable politique que vous faites depuis quinze ans; et cette politique, c'est celle de la démocratie, de la seule démocratie, celle qui ne peut atteindre tout son développement et prendre tout son essor que sous lo drapeau de la République. {AssefUiment général et applaudissements.)
Vous avez donné son vrai nom à votre Ligue en l'appelant la Ligue française do l'enseignement. Vous comptez, dites-vous, quatre à cinq cents Sociétés qui se groupent autour de vous; mais j'espère bien que ce nombre va s'accroître, maintenant que vous décorez les Sociétés qui adhèrent ù vos statuts du beau nom de Sociétés républicaines d'enseignement. Et pourquoi parlez-vous maintenant de la République dans la Ligue française de l'enseignement? C'est parce que, désormais, entre la France et la République il y a une indissolubilité dont vous êtes le témoin, — témoin blessé, et d'autant plus éloquent; — c'est parce que vous êtes convaincu qu'il n'y a de retour possible à la patrie française que sous cette auguste forme républicaine que la France a définitivement adoptée. (Setisation,)
Et qu'on ne cherche rien autre chose dans mes paroles que le sentiment du droit et de la justice, rien que ce qui doit nous revenir par l'ascendant supérieur de l'esprit, par la force toute-puissante des conquêtes morales et intellectuelles, et non point par la force matérielle et brutale, toujours capricieuse et changeante. {Salve d'applaudissements.)
Par conséquent, quand vous êtes venu vous fixer parmi nous et que vous avez placé les couleurs nationales au sommet de votre glorieux édifice, vous avez voulu dire que tous les Français y étaient appelés et devaient y prendre place, car, désormais, on ne peut plus être patriote et Français que sous les nobles couleurs du drapeau républicain.
C'est aujourd'hui pour ces hommes vaillants qui, dès les premiers jours, ont été vos collaborateurs, pour M. Emmanuel Vauchez, qui s'est dérobé tout à l'heure à l'acclamation légitime de ses concitoyens; pour M. Vacca, le Messin qui a organisé la première de vos Sociétés ; pour vous tous qui prodiguez vos efforts et votre obole, — vous venez'encore d'en donner la preuve, — c'est le jour du triomphe. Quant à nous. Messieurs, c'est un devoir que nous remplissons aujourd'hui, un devoir digne de vous, de nous retourner vers ceux qui ont assuré le succès de cette grande œuvre et de leur dire : Oui, vous avez bien mérité de la patrie française. [Adhésion unanime et salve d'applaudissements,)
Mais il y a un mot dans votre discours. Monsieur Macé, que je vous demande la permission de reprendre. Vous avez dit que la pensée première de votre œuvre vous avait été suggérée dès 1866, par l'ej^istence du suffrage universel parmi nous, et par le spectacle de ses défaillances et de ses chutes. C'est alors, disiezvous, que vous aviez réclamé l'instruction universelle comme un antidote du sufi'rage universel. Eh bien, permettez-moi de dire qu'en vous entendant il me
200 SALLE DU TROCADKRO.
semblait que vous alliez peul-ètre dépasser la légitime mesure, car le suffrage universel est un droit avant d'être Texercice légal et régulier de la raison cultivée. {Cesl vrail — Très bien! très bien!)
Sans doute, le suffrage universel a pu fléchir, et même succomber; il a pu être entraîné, surpris; il a pu môme être sophistiqué; sans doute, comme Thumanilé elle-même dans sa marche incessante vers le progrès, il a pu avoir ses éclipses et ses défaillances ; mais il a eu aussi ses grandeurs, et n*oublions jamais que ce n'esl qu'en s'éprouvant lui-même à la pierre de touche de Texpérience qu'il peut prendre complètement et toute sa compétence et toute son autorité. Oui, le suffrage universel est le droit; il est le droit en exercice et il ne faudrait pas laisser dire un seul instant que son principe ou sa valeur peuvent dépendre de l'état intellectuel de tout un peuple, car cet état intellectuel, nul n'est en possession de le mesurer. Ce qu'il faut dire aux âmes passionnées, aux ardeurs infatigables comme la vôtre, ce qu'il faut leur demander, c'est de fonder des écoles, d'ouvrir des cours et des conférences, de rapprocher les hommes par l'instruction afin d'éclairer chaque jour davantage le suffrage universel. Ahl mes chers concitoyens, enseignonsnous les uns les autres, — cette formule vaut peutêtre mieux que l'autre, — enseignons-nous et, surtout, allons à ceux dont le poids se fait sentir de la façon la plus décisive dans la balance des destinées françaises. [Vive et unanime adhésion,)
C'est là ce que vous avez si bien compris, vous. Monsieur Vauchez. Oui, comme vous l'avez dit : Sortons des villes, franchissons leurs clôtures et répandons-nous dans les campagnes, dans les villages ; supprimons les distances qui nous séparent des hameaux les plus reculés, et portons-y, avec la bibliothèque, avec le cours, avec la leçon de choses, avec le livre, avec la brochure, avec le journal, portons-y
les mille formes de propagande, de prosélytisme et dUlumination intellectuelle qui sont en notre pouvoir. {Applaudissements et acclamations,)
Oui, enseignons-nous mutuellement; instruisonsnous les uns les autres ; car c'est là, précisément, la tâche, le devoir, le fond et la nature d'un gouvernement et d'une société démocratiques. A ce propos, un mot me revient. Proudhon, qui a dit tant de choses et, parmi toutes celles qu'il a dites, tant de choses contestables ou môme erronées, mais qui avait, par moments, des lueurs si vives, si pénétrantes sur la constitution interne de notre société, qui sentait si profondément ce qui était dans l'intimité même delà conscience du peuple, Proudhon a dit : Démocratie c'est démopédie, c'est-à dire instruction et enseignement de tous les jours et à tous les degrés.
Messieurs, cette parole de tournure et d'aspect un peu barbares, contient véritablement le secret de votre action. Ce que vous avez voulu, c'est précisément mettre Tinstruction à la portée des plus humbles ; à la portée de ceux qui, en naissant, vont à l'école, comme de ceux qui n*y sont jamais allés ; à la portée de ceux qui n'ont fait que traverser l'école comme de ceux qui ont passé la limite après laquelle on n'y peut plus revenir.
C'est là votre œuvre, œuvre variée, multiple dans ses aspects et dans ses moyens, comme dans les besoins de tous genres auxquels elle devait satisfaire. Et c'est pour cela que vous avez admirablement organisé la liberté pratique dans toutes les parties de votre institution. Quel a été votre système en effet? Vous vous êtes bien gardés d'imposer un pouvoir central d'où tout rayonnerait, et qui aurait donné à toutes les sociétés, à tous les cercles, les mêmes formules, les mêmes statuts, les mômes programmes. Non ! non ! vous avez laissé surgir sur tous les points du territoire, avec leur allure propre, toutes les sociétés qui voulaient
concourir au but commun. Reconnaissant leur indépendance, leur liberté, leur autonomie, vous vous êtes mis à leur service, vous êtes devenu leur procurateur, leur interprète, leur serviteur, et jamais leur maître. {Applaudissements prolongés,)
G*est cette organisation libérale dont vous avez reconnu les bienfaits que vous venez de vérifier, de consacrer, et qui sort victorieuse des derniers débats auxquels vous venez de vous livrer dans votre congrès. Et vous ferez bien de la maintenir, car elle est, soyezen convaincus, le gage d*une multiplication infinie ; car, Messieurs, entendez-moi, il ne servirait de rien de nous réunir, de nous rapprocher, si tous, en sortant de cette enceinte, nous n*avions le ferme dessein, la volonté arrêtée de favoriser, de provoquer sur tous les points du territoire des sociétés analogues à celles qui sont déjà fondées et qui inscriront ces mots sur leur drapeau : Guerre à Tignorance et guerre à Tin tolérance. [Adhésion unanime et applaudissements répétés,)
En poursuivant votre œuvre, vous ne poursuivez pas, — et vous avez raison de le dire, — le triomphe de telle ou telle nuance du parti républicain... Messieurs, j'éprouve quelque honte d'employer encore ce mot de « parti républicain », car ce parti c'est désormais toute la France. [Applaudissements,) Vous l'avez dit à merveille : ce que vous cherchez à faire, ce ne sont pas des élections, ce sont des électeurs [Bravos répétés), des électeurs, c'est-à-dire des juges, des jurés^ des hommes libres, probes, indépendants, éclairés ; encore une fois, vous voulez faire dos électeurs et non des élections : admirable formule qu'il faut retenir et surtout pratiquer. Oui, Messieurs, il ne faut à aucun prix que votre admirable institution soit exposée au soupçon de n'être qu'une entreprise, sur un point ou sur un autre, destinée à servir certaines ambitions personnelles ou certaines coteries particulières. Heu-
reusement, nous vous garderons longtemps, Monsieur Macé. Aussi longtemps que l'on saura que c'est vous qui gardez sur la Ligue cette sorte d'hégémonie morale que vous assurent votre passé et vos vertus, Tombre d'un pareil soupçon ne pourra certainement ni vous effleurer ni vous atteindre, vous, ni aucun de vos collaborateurs. [Très bien! très bien! — Vifs applaudissements,)
Vous avez rappelé, avec non moins de force et d'àpropos que votre œuvre était née de l'inspiration des plus humbles et des plus faibles. Vous avez rappelé que c'était un simple sergent de ville, un humble tailleur de pierres, un modeste entrepreneur qui n'était peut-être que tâcheron, qui étaient venus les premiers vous apporter leur i(tée et leur obole ; par là vous avez défini le caractère démocratique de votre institution; vous avez montré l'intérêt des travailleurs à se rapprocher incessamment des sources vivifiantes de l'instruction ; vous révéliez ainsi également un des plus augustes caractères de votre œuvre; vous la montriez obéissant à ce qui est une loi de l'histoire, en rappelant que les grandes créations, les grandes institutions sont nées, comme la vôtre, dans les couches les plus humbles et les plus souffrantes de la société, comme si ces entreprises, appelées à un si grand avenir,avaien t besoin de partir de si bas pour pouvoir s'élever aussi haut! [Applaudissements et acclamations prolongées.)
Oui, mes concitoyens, ce sont ces hommes du peuples qui ont eu l'instinct, la prescience à la fois de la conservation et du progrès également nécessaires, lorsque, à votre appel, ils sont venus vous apporter leur bonne volonté et leurs efforts. Et cela se passait avant l'année terrible, avant \ 870 I Mais que dire après nos désastres? Ce n'est pas devant vous que je voudrais insister sur cette efi'royable période de notre histoire; non I ces souvenirs ne plaisent guère à réveiller en un tel jour; mais je veux rappeler qu'au
Ml SALLE DU TROCADÉRO.
lendemain de cette chute, qui a failli être mortelle, partout le môme cri se fît entendre.
De quelque bouche qu'il sortit, soit que ceux qui le poussaient eussent la vision de Tavenir, soit qu*ils fussent seulement les témoins attristés de notre catastrophe, il n'y eut qu'un mot : Il faut instruire ce pays, afin de lui rendre sa véritable sève intellectuelle et morale ; il faut ouvrir des écoles, remanier les programmes et les méthodes, engendrer des maîtres. Et, chose admirable ! à travers toutes les difficultés, à travers les desseins parfois criminels d'un pouvoir réacteur, cette pensée fondamentale ne fut jamais perdue de vue. Et Ton peut dire que c'est sur ce terrain de l'éducation et de Tinstruction populaire que toutes les municipalités de France se sont donné un mot d'ordre latent, intime et commun, et que pas un efl'ort, pas une énergie, n'ont été épargnés pour arriver à forcer les citoyens et l'Ktat lui-môme à concourir à l'épanouissement complet d'une éducation vraiment nationale. {Vive approbation et applaudissements prolon^ gés.)
Ces efforts ne datent que d'hier, et cependant l'on voit déjà s'élever sur toute la France comme une riche moisson d'écoliers, comme une sorte de germination de maîtres. On dirait, — passez-moi ce souvenir, — que, de môme qu'après l'an mil, quand l'Europe, échappant aux angoisses de la peur et affaissée sous le joug sacerdotal, se couvrait d'églises, de môme, après nos désastres, nous avons voulu, nous, couvrir notre terre d'écoles. [Salve d^applainlissement.s et acclamations.)
Car, vous l'avez dit, voilà notre religion : nous n'avons ni dogmes, ni symboles, ni catéchisme à connaître ou à répandre. Nous n'avons qu'une religion : c'est la culture intellectuelle de tous les Français ; c'est la charge imposée à l'État conjmo aux citoyens de ne laisser en friche aucune intelligence. Et qui
donc aurait le droit de tenir à l'écart de ce banquet social un seul citoyen, un seul être humain? En écartant cet enfant de l'école, c'est peut-être le talent, c'est peut-être le génie, le succès, c'est peut-être le réparateur que vous allez empêcher d'entrer dans larène de la vie publique ; c'est peut-être un ingénieur, un savant, un chimiste, un physiologiste, un grand artiste que vous empêchez d'éclore. Messieurs, tontes les fois qu'on néglige une intelligence, on vole le pays peut-être d'un trésor. [Salve d'applaudissements et acclamations répétées — Longue adhésion.)
Ah ! Messieurs, ne craignons pas de nous confier à ce suffrage universel ainsi cultivé, ainsi armé, car c'est là la véritable signification de cette appellation profonde et juste: l'instituteur! L'instituteur! c'est-àdire celui qui nous arme pour la bataille de la vie, qui nous constitue à la fois à l'état d'intelligence libre et de producteur capable, — l'instituteur I II y en a parmi vous, Messieurs, qui ont l'honneur de porter ce beau nom. Qu'ils en soient légitimement fiers : il n'y a pas de titre plus auguste; il n'y a pas de charge plus glorieuse à porter, avec tous les dons que comporte cette profession ; il n'y a pas de fonction sociale plus éminemment utile pour la France ! [Nombreux applaudissements . )
C'est pourquoi vous avez voulu multiplier les instituteurs; vous avez voulu en créer avec ceux qui ne Tétaient pas. Messieurs, sous quelque aspect qu'on l'envisage, votre œuvre est bonne : mais elle ne serait pas parfaite, elle n'atteindrait pas complètement son but si elle n'allait pas jusqu'au bout de ses prémisses, car, en efl'et, il faudra bien, malgré ce que vous disiez en rappelant le programme de votre berceau, — le berceau de Beblcnhcim, — il faudra bien qu'un jour ou l'autre vous ou quelqu'une des 415 sociétés qui relèvent de la vôtre, ou des mille, des dix mille, que nous finirons bien par faire éclore sur toute la surface
200 SALLE DU TROCADKRO.
de ce pays-ci, qu'une de ces sociétés ou une autre aborde la question des programmes; il faudra bien, du moment où vous voulez instruire le suffrage universel et faire des hommes éclairés pour faire des électeurs intelligents et libres, il faudra bien que vous leur donniez une éducation positive, c'est-à-dire une éducation qui bannisse la chimère, Tabsolu et le sophisme, une éducation qui ne soit faite que de la moelle des lions ; et la moelle des lions, qu'estrce dans notre siècle ? C'est le résultat des découvertes de toutes les sciences pures. [Longs applaudissements.)
Mais quand vous aurez formulé un pareil programme pédagogique, oh ! la route sera pleinement ouverte, et la carrière sera rendue possible pour tous, et poui^ quoi? Parce que rien n'est plus simple, avec un enseignement positif, que de donner un enseignement universel. Mais vous me comprenez ; je n'entends pas dire que tout le monde apprendra les mômes choses; j'entends dire qu'on donnera à chacun lo môme enseignement dans son essence et non dans ses développements, mais qu'on lui donnera aussi les connaissances spéciales dans Fart ou l'industrie à laquelle il voudra se consacrer, et sans restriction, sans limites. Je ne fais qu'effleurer ce côté de la question ; car je m'oublie — et je vous en demande pardon : — je n'étais pas venu ici pour faire un si long discours; mais que voulez-vous? La faute est aux paroles vivantes de ce vrai et franc Gaulois qui m'ont remué jusqu'au fond du cœur. {Vifs et unanimes applaudissements.)
J'ai dit qu'à ce programme positif seul pouvait correspondre une instruction vraiment universelle. Toutefois il y faudra ajouter quelque chose qui ne soit pas la science pure^ mais qui soit plus doux, plus tendre, plus artistique, plus fin, car une nation qui ne compterait que des savants serait une nation bien rude... [On rit), il y faudra introduire un élément auquel vous faisiez appel tout à l'heure, et, malgré la
galanterie que vous avez montrée en saluant avec raison l'initiatrice M°® Rosen-Dufaure, je suis désolé de voir que sa place n'ait pas été prise par une Française. Eh bien, cette éducation morale, fine, polie, pleine d'urbanité et de grâce, qui affine les caractères sans rien leur enlever de leur fermeté, il n'y a que la femme qui puisse la donner à l'enfant et à l'homme. [Longue adhésion et applaudissements prolongés.)
Il y a là un point important d'éducation publique et privée auquel il faudra toucher en faisant appel à toutes les bonnes volontés, et je m'imagine que, malgré les répugnances de la mode, malgré ce qu'on dit et ce qu'on écrit surtout, lorsqu'il s'agira de concourir à accroître l'éclat de la civilisation française, les femmes ne voudront pas se tenir à l'écart. Il suffira pour cela de leur en donner les moyens et de leur assurer le respect qui leur est dû dans une société élevée à un degré supérieur. [Approbation générale,)
Sans tomber dans les chimères ni dans les exagéralions, il est certain, Messieurs, — ce n'est pas aux dam esque je m'adresse, — il est certain qu'à ce point de vue des réformes doivent être introduites dans notre droit public, dans notre législation, réformes qui, une fois accomplies, donneraient à la femme, non seulement tout son prestige, toute son autorité, toute sa compétence, mais le besoin de les faire valoir. ( Vifs applaudissements.)
Telle est votre œuvre. Messieurs. Vos efforts vous préparent un avenir glorieux et fécond en proportion de votre présent. Il me reste à vous remercier de m'avoir écouté avec tant de bienveillance, et cependant il me semble que je n'ai pas dit encore tout le fond
de ma pensée.
Je n'ai pas dit comment et pourquoi j'apportais avec passion mon concours à votre entreprise, — et ici je parle comme homme politique, mais non pas comme
f >rî- -'. .1**"::^: i-'» •c*.. Rrrn . ni comme candîdiL
Jr ;.i:lT r- L:»!i:njie qci a ^tî k»ii pays de près, qui y-d • b^rr^t 'ihz-y Ik :*:i.nL- et la numaise forlone, qui tlcr.: k c.>. . i-^ :i::::v'j de ses ami*, de ses collabora*
îvurs Cr : > le>; .:> et d-^ ses condloTens. quelles > *> u:■:•i:^. -îucl^ î:e<'-rs iDéf»nisables de bonne toi.r.t^ tt •>.• i-ér^:: • n tr-uve dans ce par^. mais qui r 11 iu**i à^ro .j::rll: î .oililê on a pu l'égarer, le tromprr et Irr sur; rrLirc. -1 qui alors, examinant tontes Iv- «î :v*t: r>. t?:. re-iienl toujours à cette obserration rr.'idiji' :.:.r..- •. t déoi^ne: cesl qu'il n'y a pas de probi- m*: ;• îilique -u s-xial qu'on puisse résoudre par d'aulrt* lîi \\- que réducali'"in trt l'instruction de l>us. •jn; -r.ilv'^ f -rment les majorilcs conscientes.
Miii, Me**ieur*. enlendez-moi. on a beau tourner, reloiirner. 5 «riiit-r el toucher à fond tous les problème^. >i le> oprils nr* >oiil pas mûrs: si la majorité rre>t pa> in-Iinéo ver< la réforme: si les intérêts ne >onl pas éclairés el é-Hfi-s sur les conséquences de celle ri-rr.rme: >'il n'y a pas comme une sorte de conspiralÎMii du bien public k'U faveur du progrès à atteindre, il imp« «rie peu que vuus ayez raison : on n'a jamais raison contre l'»ut le mnnde. Très bien! trh
Instruisons-nous donc, mes chers concitoyens, enseiKnons-nou> les uns les autres. Répandons les trésors de la science à pleines mains. De la lumière, encore plus de lumière! comme disait le vieux Gœthc expirant. J'appelle aussi la lumière à grands cris : pour mon pays, pour son repris, pour sa force, pour sa grandeur. Je le dis pour les démocrates ardents comme pour les rétrogrades obstinés : c'est seulement dans la culture des intelligences de ce pays qu'on trouvera l'équilibre dans la paix sociale et un gouvernement à la fois ordonné et progressif. C'est pour cela que je suis un
champion infatigable de la véritable liberté d*enseignement, non pas de certaine liberté : je la connais, celle-là : c'est un sophisme à Taide duquel on éteint toutes les lumières, et je ne pourrais vous en donner de meilleure démonstration qu'en vous engageant à lire et relire sur ce point les discours de mon éminent ami qui se cache là-bas, derrière lespremicrs rangs, — M. Paul Bcrt... (Salve d'applaudissements et acclamaiiofis,..) qui joint à une dialectique incisive la science d'un bénédictin, à telles enseignes qu'on ne discute même plus avec lui dans les rangs du clergé régulier. [Rires et applaudissements unanimes,)
Voilà la passion qui m'anime et, m'inspirant de votre mot, je dirai à mon tour : Voilà ma foi, mon Credo. Je n'en ai pas d'autre, et j'en reviens toujours à l'admirable et profonde formule qui ne reparaît si souvent dans mes discours que parce qu'elle est véritablement la clef de toute notre politique : Ce que nous voulons, dans une République nationale et passionnément nationale, c'est le développement de l'ordre dans le progros. {Salues répétées d'applaudissements, — Bravos et acclamations prolongés,)