‹ Discours et plaidoyers politiques de M. Gambetta; (volume 4)Chapitre 3 sur 50 · L. Buffet · texte numérisé non relu

L. Buffet

Ce document aussi inattendu que banal n'avait qu'un seul but: il permettait à M. Buffet de poursuivre, en dehors de ses collègues, la mise en œuvre perfectionnée de toutes les pratiques de la candidature officielle.

Le 16 janvier, tous les conseils municipaux de France nommèreni leurs délégués sénatoriaux. Le conseil municipal de Paris choisit pour son délégué Victor Hugo et pour suppléant M. Eugène Spuller, rédacteur en chef de la République française. — M.Gambetta, en sa qualité de député de la Seine, était électeur sénatorial de ce département. Il prit à l'élection du 30 janvier une part impoi'tante qu'il convient de rappeler.

La première réunion des électeurs sénatoriaux de la Seine avait eu lieu le 17 janvier. Présidée par M. Laurent-Pichat, ancien député de Paris, sénateur inamovible, elle avait adopté le programme politique qui lui avait été présenté par son président, et chargé une commission spéciale de

i PARIS.

préparer une liste de candidats. M. Laurent-Pichat, dans la partie principale de son discours, s'était exprimé ainsi :

«Nous avons fait la République. Elle est fondée. A vous de lui apporter cette protection patriotique dont elle ;i besoin; à vous de lui donner cette sanction supérieure qui, dès le jour où votre volonté se manifestera, volonté légale et irrésistible, ouvrira les yeux à ceux qui ne veulent pas voir, et persuadera ceux qui ne voudraient pas comprendre. Le pouvoir dont vous êtes investis doit être respecté par tous; confiez-le à des mains sûres, à des volontés fermes, à des citoyens honnêtes.

« Il n'appartient à personne ici de formuler un programme, en présence de la situation nette qui s'impose à nous. Si j'avais à le développer devant vous, ce programme se composerait de quelques phrases, sur lesquelles nous sommes d'accord parce qu'elles forment le texte même de nos convictions à tous. Je vais vous le prouver par une énumération rapide de ce que la démocratie réclame et de ce qu'il appartient à vos mandataires de poursuivre par les voies légales :

« L'amnistie, la suppression absolue de l'état de siège, la liberté de réunion et d'association, la liberté de la presse, l'instruction primaire obligatoire, gratuite et laïque, — la défense de la société civile contre l'envahissement clérical, le service militaire obligatoire pour tous sans privilèges d'aucune sorte, — l'élection des maires par les conseils municipaux et la commune affranchie de la tutelle administrative, la révision de l'assiette des impôts tendant à dégrever le travail, la séparation de l'Église et de l'État.

<( Sur tous ces points, nous sommes d'accord.

« Quant à la Constitution que nos adversaires déclarent révisable avec un empressement un peu suspect, je vais m'expliquer en quelques mots, si vous le permettez.

« Certains constitutionnels impatients qui ne parlent que de la révision, qui, obligés de respecter le pacte qui nous ajourne à 1880, pacte que le président de la République a déclaré lui-même vouloir respecter jusqu'à cette date, tous ces constitutionnels réviseurs ne m'inspirent pas une grande confiance.

« Cette révision ne me paraît être autre chose pour eux qu'un rendez-vous pour une lutte nouvelle. Ils ont pendant

cinq années poursuivi et ajourné leurs espérances. Ils ont été vaincus. La loi s'impose à eux; ils paraissent s'y soumettre ; mais ils regardent au-delà de cette époque fixée par la Constitution, espérant renverser cette Constitution sous prétexte de révision, voulant essayer encore une fois de renverser du même coup la République au profit d'une monarchie qui serait le prix d'une lutte entre eux.

« N'oublions pas ceci. Messieurs : c'est que la République est sincère et ouverte à tous. Tout citoyen qui se soumet à la loi est admis à la servir; elle n'est ni autoritaire ni exclusive. « Supposez qu'une monarchie soit sortie des intrigues dont je vous ai parlé :. elle se fût constituée héréditaire, immuable, indiscutable. Plus de libertés à réclamer, plus de révision à attendre : c'était le pays confisqué pour un temps.

« La République n'a pas de dynasties ; la République n'a pas de princes héritiers; la République n'a que des principes, et les partis monarchiques n'admettent pas les principes, qui ne se rattachent pas à des familles.

« S'ils sont battus, ils veulent recommencer l'épreuve. Ils se figurent que la vie d'un peuple est comme un jeu d'enfants, où ceux qui ne sont pas favorisés veulent tout remettre en question dans leur fantaisie puérile.

« Nous n'en sommes plus, heureusement, à redouter des dangers pareils, nous voyons clair, et rien ne nous échappe des tendances de nos adversaires.

« Le principe républicain estdésormais hors de discussion; les réformes qui seront apportées à la Constitution, à. Fheure déterminée, devront avoir un caractère conforme aux institutions démocratiques.

« Toute tendance en dehors de ces limites bien définies est une pensée factieuse. »

A la suite de la réunion où le programme de M. Laurent- Pichat avait été adopté, Victor Hugo, délégué de Paris, avait adressé aux délégués des 3G,000 communes de France un magnifique appel dont nous devons reproduire le passage suivant :

« Électeurs des communes, aujourd'hui une grande heure sonne, la parole est donnée au peuple, et, après tant de combats, tant de souffrances, tant d'injustices, tant de tortures, l'héroïque ville, encore à ce moment frappée d'ostra-

cisme, vient à vous. Que vous demande-t-elle.Rien pour elle, tout pour la patrie.

« Elle vous demande de mettre hors de question l'avenir. Elle vous demande de fonder la vérité politique, de fonder la vérité sociale, de fonder la démocratie, de fonder la France. Elle vous demande de faire sortir de la solennité du vote la satisfaction des intérêts et des consciences, la République indestructible , le travail honoré et délivré, l'impôt diminué dans l'ensemble et proportionné dans le détail, le revenu social dégagé des parasitismes, le suffrage universel complété, la pénalité rectifiée, l'enseignement pour tous, le droit pour tous. Électeurs des communes, Paris, la commune suprême, vous demande, votre vote étant un décret, de décréter, par la signification de vos choix, la fin des abus par l'avènement des vérités, la fin de la monarchie par la fédération des peuples, la fin de la guerre étrangère par l'arbitrage, la fin de la guerre civile par l'amnistie, la fin de la misère par la fin de l'ignorance. Paris vous demande la fermeture des plaies. A cette heure où tant de forces hostiles sont encore debout et menacent, il vous demande de donner confiance au progrès ; il vous demande d'affirmer le droit devant la force, d'affirmer la France devant le germanisme , d'affirmer Paris devant Rome, d'affirmer la lumière devant la nuit. « Vous le ferez. »

Le 21 janvier, les électeurs sénatoriaux de la Seine tinrent leur seconde réunion. M. Laurent-Pichat, président, donna lecture des noms des candidats. Ces candidats étaient : MM- Victor Hugo, Louis Blanc, Floquet, Peyrat, Tolain, Mallarmé, Godfrin, de Freycinet, Béclard, Hérold, Martin Nadaud, Faustin Hélie et Raspail père.

Sur la proposition de M. Louis Asseline et de M. Gambetta, les candidatures de Victor Hugo et de Louis Blanc sont votées d'acclamation.

M. Victor Hugo. — Je ne croyais pas utile de parler; mais, puisque l'Assemblée semble le désirer, je dirai quelques mots, quelques mois seulement, car votre temps est précieux. Mes concitoyens, le mandat que vous me faites l'honneur de me proposer n'est

rien à côté du mandat que je m'impose. [Mouvement.) Je vais bien au delà. Les vérités dont la formule a été si fermement établie par notre éloquent président sont les vérités mêmes pour lesquelles je combats depuis trente-six ans. Je les veux, ces vérités, absolues, et j'en veux d'autres encore. [Oui! oui!) Vous le savez, lutter pour la liberté est quelquefois rude, mais toujours doux, et cette lutte pour les choses vraies est un bonheur pour l'homme juste. Je lutterai. A mon âge on a beaucoup de passé et peu d'avenir, et il n'est pas difficile à mon passé de répondre de mon avenir. Je ne doute pas de l'avenir. J'ai foi dans le calme et prospère développement de la République; je crois profondément au bonheur de ma patrie ; le temps des grandes épreuves est fini, je l'espère. Si pourtant il en était autrement, si de nouvelles commotions nous étaient réservées, si le vent de tempête devait souffler encore, eh bien! quant à moi, je suis prêt. [Bravos.) Le mandat que je me donne à moi-même est sans limite. Ces vérités suprêmes qui sont plus que la base de la politique, qui sont la base de la conscience humaine, je les défendrai, je ne m'épargnerai pas, soyez tranquilles ! [Applaudissements.) Je prendrai la parole au Sénat, aux assemblées, partout; je prendrai la parole là où je l'aurai, et, là où je ne l'aurai pas, je la prendrai encore. Je n'ai reculé et je ne reculerais devant aucune des extrémités du devoir, ni devant les barricades, ni devant le tyran; j'irais cela va sans dire

— et votre émotion me dit que la pensée qui est dans mon cœur esl^. aussi dans le vôtre, et je lis dans vos yeux les paroles que je vais prononcer... — pour la défense du peuple et du droit, j'irais jusqu'à la mort, si nous étions condamnés à combattre, et jusqu'à l'exil, si nous étions condamnés à survivre. [Acclamathms.) M. Ernest Lefèvre. — Différents noms sont encore proposés. Il importe qu'après les explications fournies par le candidat il y ait un vote sur la prise en consi-

dération. Si plus de cinq noms sont adoptés, il y aura lieu d'examiner s'il faut procéder à un scrutin de liste ou s'abstenir. Il importe que le système soit le même pour tous.

M. Gambetta. — Permettez-moi de vous présenter une observation. Vous avez admis tout à l'heure, dans une pensée de libéralisme, que, sur chacune des candidatures qui seront discutées devant vous, on voterait sur la prise en considération : Craignez, si vous ■ vous engagez dans cette voie, d'engager votre liberté. A part les noms illustres que vous avez vous-mêmes placés au dessus de toute discussion, tous ceux des candidats qui s'adressent à vos suffrages devront être rigoureusement examinés. 11 faut discuter avec soin les différentes candidatures, les rapprocher, les comparer pour arriver à établir avec certitude quelles sont les meilleures. Ce travail préparatoire est indispensable. Jusqu'à ce qu'il soit fait, vous manœuvrerez dans les ténèbres.

La proposition de M. Gambetta est acceptée. MM. Floquet, Peyrat, Tolain, Mallarmé et Godfrin s'expliquent sur leurs candidatures.

Le président appelle M. de Freycinet.

M. DE Freycinet. — Messieurs, j'ai plus besoin qu'un autre de vous donner des explications. Car je ne possède pas, comme plusieurs des candidats qui sont devant vous, de ces états de service anciens qui parlent d'eux-mêmes et constituent un gage suffisant auprès de la démocratie. Je n'ai pas surtout, comme le glorieux délégué que Paris s'est donné et dont vous avez acclamé tout à l'heure la candidature, un passé éclatant et cette immortelle protestation de vingt ans qui a porté au monde le spectacle d'une foi et d'une persévérance que rien n'a pu ébranler. {Applaudissements.) Non; m«n passé est plus modeste. Je date politiquement de 1870. — Non que je ne pusse retrou-

ver dans un temps déjà lointain les premières traces de la disposition qui explique mon adhésion subite mais sincère et totale à la République. En 1848 j'ai été aide de camp du gouvernement provisoire. J'étais alors à l'École polytechnique, et je figurais à la tête des vingt élèves que le gouvernement avait choisis pour établir la communication entre ses divers membres et porter dim ministère à l'autre les missions confidentielles qu'on n'osait confier au papier. Mais je n'insiste pas sur cet épisode de ma jeunesse. Depuis lors, depuis l'établissement de l'empire, je me suis renfermé exclusivement dans ma profession d'ingénieur. Je me suis occupé d'administration, d'études économiques, de questions sociales. Pendant dix ans, j'ai voyagé en France et à l'étranger pour étudier les conditions des classes ouvrières, au point de vue de leurhygiène, de leur bien-être, de leur instruction, au point de vue du sort des enfants et des femmes dans les manufactures. Si je n'ai point été un républicain militant, j'ai toujours été un démocrate par la pensée. J'ai toujours été profondément pénétré des besoins de la démocratie. Et qui pourrait ne pas l'être aujourd'hui? Il faut être bien aveugle, il faut avoir véritablement un bandeau sur les yeux, pour ne pas voir que la France est une démocratie qui demande à se constituer démocratiquement. Si depuis un siècle la France souffre, si elle s'agite, si elle semble ne pouvoir trouver son équilibre, c'est que les gouvernements ne comprennent point la cause de son malaise et ne savent point l'aider dans sa transformation nécessaire. J'espère que nous touchons au terme et que les nouvelles Assemblées faciliteront l'œuvre qui reste à accomplir. Messieurs, si je suis venu tard à la République, j'y suis entré par la grande porte, et j'ai reçu le baptême, non de l'eau, mais du feu. Car c'est dans la fournaise ardente de la Défense nationale que pendant cinq mois j'ai lutté pour mon pays, avec

mon cœur, avec mes facultés, avec toutes mes forces. Ce que j'ai fait, ce n'est pas à moi de le dire; mais mon maître et ami, M. Gambetla, témoignera si j'ai rempli mon devoir tout entier. C'est cette Défense nationale qui est le motif, la cause, l'explication de la candidature que j'ai posée devant vous. Depuis cinq ans, la Défense nationale, indignement outragée, demande une réparation. Des calomniateurs officiels ont essayé d'amoindrir, de ternir cet effort suprême qui a été notre honneur vis-à-vis de l'étranger : si quelque chose pouvait nous consoler de nos provinces perdues, c'est ce bien moral que nous avions pu conserver et qui était la première condition de notre relèvement en Europe. Eh bien, on l'a méconnu, on l'a foulé aux pieds. Nous venons vous demander de le relever et de le replacer à son rang. Nous demandons cette réparation à Paris, parce que Paris seul peut la donner. Ce n'est pas un collège perdu du fond de la province qui a l'autorité suffisante pour prononcer sur une si grande cause. La voix seule de Paris, la voix du département de la Seine a la puissance de se faire entendre de l'Europe. Quant à l'accomplissement de mon mandat, si vous m'envoyez au Sénat, je vous dirai simplement : Je ferai au Sénat ce que j'ai fait à Tours et à Bordeaux, c'est-à-dire que je me consacrerai à ma tâche de toute mon Ame, de toutes mes forces. La démocratie a besoin de serviteurs divers. A côté des génies lumineux qui marquent à l'humanité le sillon qu'elle doit suivre, il y a le travailleur patient qui défriche le terrain, et qui fait tout pour que la réforme puisse s'y implanter. A côté des grands précurseurs, il y aies hommes qui se vouent à résoudre les problèmes d'administration et d'organisation que soulève l'application des idées nouvelles. Je serai un de ces hommes, et, pour tout résumer d'un mot, je demande à être enrôlé parvous dans la phalange scientifique de la République. {Ap/jlandissements.)

M, Bonnet-Duvi-:rdier. — J'ai accepté en principe qu'une liste d'admissibilité fût dressée. Je ne m'oppose pas à ce que le nom de M. de Freycinet soit porté sur cette liste, mais je tiens à dire immédiatement que je me réserve d'attaquer cette candidature lorsque la discussion particulière viendra sur chacune des candidatures.

M. Gambetta. — Je manqum-ais à tous mes devoirs si, en face de la pensée d'hostilité qui vient de se manifester, et si en présence d'une réserve qui pour la première fois se produit sur une des candidatures proposées, je n'annonçais pas hautement mon intention de la défendre. (6'r/s .• // y a des protestations!) Je savais qu'il y aurait des opposants^, des protestations contre cette candidature. Aujourd'hui ou un autre jour, dans cette enceinte ou ailleurs, il faut qu'on le sache, la protestation me trouvera debout devant elle et l'Assemblée prononcera.

M. BoNNET-DuvERDiER. — Je proteste contre ce qui vient d'être dit. On ne doit pas m'accuser d'hostilité contre M. de Freycinet, sur le compte duquel je me suis expliqué avec les plus grands ménagements. En me prononçant contre sa candidature, j'exécute le mandat qu'un grand nombre de mes électeurs m'ont donné.

M. Ernest Lefèvre. — Je tiens à faire cette observation qu'il ne faudrait pas conclure de ce qu'aucune réserve n'a été faite sur des précédentes candidatures, qu'on n'avait pas à en faire. On s'était jusqu'ici contenté d'écouter les candidats. Mais sur plusieurs il y a beaucoup à dire. Si, par exemple, nous acceptons sans réserve le principe de la candidature ouvrière, il n'en est pas de même pour les candidats qui se sont présentés au nom de ce principe.

M. Gambetta. — C'est justement parce qu'en faisant une réserve pour la première fois on dérogeait à ce principe que j'ai cru devoir intervenir.

M. Bonnet-Duvi:rdii:r. — [Cris nombreux! Assez! assez!) Permettez, Messieurs; je tiens à constater que ce n'est pas moi qui ai dérogé le premier au principe. On y avait manqué à propos du citoyen Godfrin, C'était mon droit et mon devoir de parler comme je l'ai fait.

M. Gambktta. — Gomme moi c'était mon devoir et mon droit de relever vos paroles. (Bravos.)

La réunion enlend encore MM. Béclard, Hérold, Marmottan et Benjamin Raspail. La prochaine réunion est fixée au dimanche 23 janvier.

M. Krantz, sénateur inamovible, préside cette troisième réunion. Sur la proposition de M. Gambetla, MM. Laurent- Pichatel de Pressensé sont élus vice-présidents.

M. le président donne lecture d'une lettre de M. Louis Blanc, dans laquelle l'honorable député explique qu'à son grand regret, son état maladif le met dans l'absolue impossibilité de se rendre à la réunion. MM. Sebert, Scheurer- Kestner et Alfred André se sont également fait excuser. «Je regrette, continue M. le président, qu'il nous manque les lumières de bon nombre de nos collègues. On a demandé s'il y avait un ordre du jour préparé ; non, il n'y en a pas. Les promoteurs de la réunion ont pensé qu'il fallait nous entendre tous, afin d'étudier, de discuter en commun, de dégager la meilleure marche à suivre pour arriver à donner pleine satisfaction au beau département que nous représentons. Cette satisfaction sera donnée si notre choix en réalité se porte sur les candidats qui méritent le mieux nos suffrages. Sur ce point nous avons abondance de bien ; nous pouvons choisir. Le choix de Paris a une importance capitale, et il importe que les électeurs sénatoriaux se l'endent bien compte de l'influence qu'il pourra exercer. Le retentissement de ce vote sei'a grand, immense; aussi la ndssion des électeurs est-elle complexe et ardue. Le vote ne devra être émis qu'après mûre réflexion, il devra être ferme et mesuré. En honnêtes gens que nous sommes, nous avons provoqué le débat actuel pour que la lumière soit faite complètement. Ce qu'il faut avant tout éviter, c'est que l'on

arrive au scrutin sans avoir fait l'accord ; c'est que les listes se buttent les unes contre les autres. Nous écarterons ce danger, si nous avons au préalable bien déterminé le but qu'il faut atteindre. 11 faut que la liste qui sera déposée dans l'urne ne soit pas seulement une liste votée, il faut qu'elle soit pleinement adoptée par l'opinion publique. .le donne la parole à M. Laboulaye. »

M. LABOULAYii:. — Ma tâche est singulièrement simplifiée par l'excellent discours que vous venez d'entendre. Je ne peux que répéter ce que vient de vous dire notre président. Sans aucun intérêt personnel, puisqu'ils étaient sénateurs inamovibles, les promoteurs de cette réunion ont pensé que c'était à eux qu'il revenait de tenter cette démarche de conciliation. Il y a tout avantage à s'entendre, et il se pourrait que l'union entre les nuances des groupes qui composent cette assemblée fût plus facile qu'on ne pense. Tels se croient séparés par un abîme qui ne le sont môme pas par un ruisseau. Si nous voulons bien réfléchir sur la situation, nous sentirons tous le besoin de nous unir. Le choix des cinq sénateurs de Paris ne doit pas être l'œuvre d'une majorité peu nombreuse, moins encore d'une minorité qui s'imposerait par la menace. [Nombreuses p?'otes(alions. Cris nombreux : Qu'entendez-vous par ces paroles ? Retirez ces paroles!) y?à voulu dire que se servir de la presse, comme un groupe l'a fait, pour imposer le choix de comités plus ou moins régulièrement établis, c'est peser sur le vote. [Bruyantes protestations.) Du reste, si ce mot de menace a blessé mes collègues, jo déclare que je le retire absolument.

M. LE PRÉSIDENT. — Je dcmaudo qu'on laisse continuer l'orateur; on pourra lui répondre.

M. Laboulaye. — Ce que je cherche, Messieurs, veuillez le croire, c'est la conciliation.

M. Loiseau-Pinson. — Vous vous trompez alors I

M. Gambetta. -^ Je demande la parole.

M. Laboulaye. — Nous nous trouvons, Messieurs, exactement dans la situation où étaient les gauches il y a cinq ans. Après qu'un vote célèbre de l'Assemblée nationale a fait descendre du pouvoir l'homme qui était notre chef et notre gloire, on a compris la nécessite de l'union. Nous nous sommes rapprochés, et tous, depuis, nous avons marché du même pas, n'ayant qu'un même but : le salut de la patrie ! Nous croyons qu'il est possible de faire une liste représentant toutes les nuances du parti républicain. Tous les candidats qui demandent nos suffrages sont républicains. Il faut ({uo tous acceptent la constitution du 25 février, sous l'empire de laquelle nous devons vivre pendant cinq ans et j'espère plus longtemps. Suivons l'exemple qui nous a été donné par l'Assemblée. Suivons également l'exemple que nous donne le pays. Toutes les listes que dressent les républicains des départements sont des listes de conciliation. Paris, dans le scrutin du 30 janvier, devra-t- il s'isoler et émettra-t-il un vote qui ferait dire que décidément il ne veut pas de la conciliation? {P7-oteslations nombreuses.) Quand je parle de concorde et d'union, je suis certain, Messieurs, qu'il y a un im.mense écho dans le pays.

M. l'amiral Poïuuau. — Et aussi dans cette assemblée, croyez-le.

M. Laboulaye. — Les ardents qui réclament contre mes paroles n'ont pas été dans une Assemblée; ils ne savent pas que la politique est faite de transactions. Nous n'avons pas eu à chercher la pierre philosophale d'une excellente constitution. Si Paris est modéré, toute la rhétorique d'un ministre qui a prouvé son animosité contre la grande ville est perdue. Voulez-vous que la prochaine Assemblée ait des sentiments de défiance contre la capitale? Non, n'est-il pas vrai? Faites donc une liste de conciliation. La guerre n'a jamais

servi à personne, ni aux vainqueurs, ni aux vaincus.

Une voix. — Elle sert aux jésuites.

M. Laboulaye. — S'il est une accusation qui ne peut m'atteindre, c'est celle-là. Il faut que la discussion que nous allons avoir se résume dans ce mot : conciliation. Il ne faut pas que l'on se serve de Paris comme d'un épouvantail, et pour cela il n'est qu'un moyen : faisons une liste modérée.

M. Talandier. — Citoyens, j'ai toute ma vie prêché l'union et la conciliation entre les fractions du parti républicain. Mais pour faire une liste de cinq sénateurs qui représenteront Paris, il faut autre chose que des affirmations vagues de conciliation. Il faut nous dire pour qui on demande cette conciliation. Jamais par exemple, nous ne voterons pour des gens qui ont voté ce que l'on a appelé la loi sur renseignement supérieur.

M. Houdart, conseiller général. — C'est une loi de liherté. [Protestations sur tous les points de la salle.)

M. Talandier. — S'il s'agit vraiment d'union entre les fractions du parti républicain, je défends à qui que ce soit de dire qu'il la veut plus que moi.

Seulement nous voulons savoir jusqu'où va cette union; nous voulons savoir si elle ne s'étend pas jusqu'à ceux qui veulent le renversement de la constitution et de la république.

Une voix. — C'est de la désunion. {Nombreuses réclamations.)

M. Talandier. — Investis d'un mandat que nos électeurs ne nous avaient pas donné, nous avons indiqué un minimum de programme qui put être accepté de tous. Ceci fait, nous comptions vous réunir; cette réunion, sivous n'en aviez prix l'initiative, aurait été provoquée par nous.

M. Gambetta. — C'est vrai.

M. Talandier. — Je demande donc tout d'abord que le programme que nous avions l'intention de

m PARIS.

vous soumettre vous soit en effet présenté. Nous discuterons après.

M. Gambetta. — Je demande à dire un mot sur la position de la question. La discussion peut nous mener loin si nous n'y prenons garde, et si, comme on semble nous y inviter, nous nous érigeons en Assemblée politique délibérante, et non pas en Assemblée électorale, ce que nous sommes réellement. Faisons ici. Messieurs, comme vos collègues ont fait dans les réunions, parfaitement légitimes, qu'ils ont tenues. On a adressé à ces membres des reproches tout à fait injustes. Ils avaient agi comme ils avaient le droit de le faire ; ils avaient seulement dressé une liste d'admissibilité, après avoir soigneusement examiné les candidats qui se présentaient à leurs suffrages. Faisons des choses pratiques et évitons les questions irritantes. Nous ne sommes pas ici pour résoudre les grands problèmes politiques de la démocratie, mais simplement pour rechercher quels sont les meilleurs choix qui s'imposent à nos suffrages. Tenons-nous-en à cette besogne; nous risquerions autrement de nous engager dans un défilé d'où nous ne sortirions pas à notre honneur. Entendons les candidats, écoutons-les avec soin, prenons connaissance de leurs titres. Faisons ce travail préparatoire scrupuleusementcomme desjuges, et dans une autre réunion, comme des juges également, et en l'absence des candidats, nous prononcerons notre verdict. Il ne serait pas convenable, en effet, que les dernières discussions aient lieu en présence des candidats et que nous votions en leur présence, et, pour ainsi dire, permettez-moi cette expression familière, à leur nez et à leur barbe. La question est tout électorale, et il importe que la discussion ne s'égare pas. [Marques iwmùreuses dassentimeni.)

A la suite d'un échange d'explications entre MM. Gain-

hetta, Henri Brisson, de Pressensé, Cantagrel, Laboulaye et Louis Combes, M. Bonnet-Duverdier demande la parole :

M. BoNNET-DuvERDiER. — Je dois vous faire connaître une communication qui vient du dehors, qui a été remise au bureau et dont le président n'a pas fait mention.

Plusieurs^oix. — On ne peut pas parler pour les personnes du dehors.

M. Bonnet-Duverdu:r. — C'est une délégation des électeurs des vingt arrondissements de Paris. [Protestations.) 11 paraîtrait singulier, citoyens, que des électeurs au second degré, des électeurs privilégiés, refusassent d'entendre une semblable communication ({ui vient de leurs mandants. [pTotestations.)

M. Gambetta. — Je demande que l'Assemblée vote sur la proposition de clôture qui lui a été faite.

Une voix. — M. Bonnet-Duverdier veut lire une communication.

M. Gambetta. — M. Bonnet-Duverdier lira sa communication quand la réunion l'aura décidé. Mais laissez-moi vous faire observer que nous risquons de nous engager dans une voie extrêmement périlleuse. Nous n'avons pas d'ordre à recevoir du dehors. (Bravos.) Nous ne formons pas ici une assemblée délibérante, mais un corps électoral qui doit décider librement des meilleurs choix à faire. Nous sommes les véritables représentants de la population parisienne. Si la loi en effet a constitué un privilège et a désigné les électeurs sénatoriaux, elle a prescrit en même temps que ces électeurs seraient les représentants même du suffrage universel, les députés, les conseillers généraux, les délégués des conseillers municipaux. ( Voix: Cest vrai!) S'il était permis de faire quelque appel au dehors, tout le monde en ferait. Chacun de nous apporterait ici des communications du genre de celles dont on prétend vous entretenir. Tous, ici, nous exprimons les

sentiments de nos électeurs. Tous nous les avons consultés. Croyez-vous d'ailleurs que moi qui parle en ce moment, je ne me sois pas entouré de tous los renseignements, de toutes les impressions de la population du département de la Seine avant de me rendre à la réunion? C'est l'opinion de nos électeurs qui nous préoccui)e ot c'est elle que nous voulons faire triompher. [Ilrnvos.) Pour mon compte personnel, j'ai la prétention de représenter les électeurs qui m'ont nommé et d'exprimer leurs sentiments mieux qu'avec un papier à la main que je viendrais lire. [Bravos.) Je vous le répète, Messieurs, nous sommes uniquement une assemblée électorale. Je ne sais pas ce que c'est qu'une délégation des vingl arrondissements de Paris, je ne connais rien de semblable : une pareille délégation n'existe pas. [Voix nombreuses : C'est vrai, il n'y a pas de délégation.') 11 n'y a pas d'autre délégation que celle qui est ici, qui siège et qui délibère. Si je ne partage pas les terreurs qui ont été manifestées par certains orateurs, si je ne crois pas, comme quelques déclamateurs plus ou moins convaincus, que Paris peut effrayer la France en portant au Sénat des répul3licains sincères et résolus, si je demande que l'on en finisse avec ces craintes chimériques et toute cette fantasmagorie d'effroi simulé, si je veux que l'on cesse de faire jouer à Paris le rôle d'épouvantailet que l'on abandonne enfin cette rhétorique usée, ce n'est point une raison pour que nous ne discutions pas sérieusement chacune des candidatures, que nous ne les examinions pas scrupuleusement avec le sentiment de la responsabilité qui pèse sur nous et de l'importance de notre rôle devant le pays. [Applaudissements prolongés.) 11 serait contraire à la dignité du mandat que nous avons reçu, il serait contraire à notre dignité personnelle qu'on vînt à la dernière heure nous lire des pièces et étaler des documents sous la pression desquels on prétondrait nous faire voter. [Bravos.) Je

demande donc formellement la clôture de la discussion. [Appuyé!)

Du reste, Messieurs, ne vous y trompez pas, la réunion d'aujourd'hui aura eu son résultat, et ce résultat est important. Malgré la chaleur inévitable apportée par certains orateurs, on n'a rien pu opposer au nom des candidats qui, dans les réunions légitimement tenues, avaient été discutés. Vous avez apporté quatre noms nouveaux; nous, nous en avons six. Eh bien! ces noms nous les confronterons, et vous choisirez. {Applaudissements p7'o long es.)

(La clôture, mise aux voix, est prononcée à peu près à l'unanimité des membres présents. Une dizaine de mains se lèvent à la contre-épreuve.)

La quatrième réunion générale des électeurs sénatoriaux de la Seine eut lieu le 26 janvier à la salle des Conférences de la rue du Bac. La foule acclame MM. Thiers, Victor Hugo et Ganibetta.

M. Krantz, président. — Je dois tout d'abord, Messieurs, vous demander si vous entendez que le bureau demeure composé de la même façon. {Oui! oui!) J'ai d'abord à excuser le bureau de vous avoir convoqué dans une salle aussi petite et si peu commode. Mais il nous a été impossible de faire autrement. C'est devant le refus formel de nous louer à nouveau la salle du boulevard des Capucines que nous avons été obligés de chercher un nouveau local. Nous avons à regretter l'absence de plusieurs de nos collègues. M.Louis Blanc espérait pouvoir se rendre à notre invitation, mais son état de maladie le met dans l'impossibilité absolue de sortir de sa chambre. MM. Sebei't, Hunebelle, Deberle, Mallet se sont également excusés. Nous allons suivre, si vous le voulez bien, Messieurs, l'ordre du jour qui a été lixé dans la dernière séance. L'assemblée a demandé qu'on arri\àl immédiatement à l'examen des candidatures La plu-

part des candidats étaient absents à la dernière séance ; nous allons les entendre tous. On a dressé par ordre alphabétique, nous espérons que cet ordre vous conviendra, la liste de tous les candidats actuellement connus. Il demeure entendu que cette liste n'est pas close : d'autres noms, jusqu'au jour du vote, pourront être ajoutés à la liste. Les candidats seront appelés successivement et priés de s'expliquer devant vous. Les candidats sont : MM. Béclard, Louis Blanc, Contant;, Dielz-Monnin, Denfert-Rochereau, Floquet, Fornet, Freycinet, Godfrin , Faustin Hélie. Hérold, Victor Hugo, deLcsseps,Mignet, Mallarmé, Monestier, Nadaud, Peyrat, Raspail, Tolain.

Vous le voyez, Messieurs, comme je vous le disais dans la dernière séance, nous avons abondance de bien; les bons, les très bons candidats ne manqueront pas. Je recommande à chacun d'eux de parler aussi brièvement que possible. Le temps nous presse en effet; je leur demande de présenter leurs explications de la façon la plus sommaire. Des amis pourront prendre la parole pour les candidats absents. M. Béclard est-il dans la salle?

M. Béclard. — Messieurs, les instants de l'assistance sont précieux. Ma candidature s'est produite en dehors de moi. Elle répond à un sentiment qui est partagé par un grand nombre de mes collègues du collège sénatorial de la Seine. J'habite depuis de longues années le département de la Seine. Je connais ses besoins. Lorsqu'on a essayé d'imposer au pays un gouvernement qui lui était antipathique, je me suis trouvé au premier rang de ceux des membres du conseil général qui résistèrent à cette tentative. Nous possédons aujourd'hui le gouvernement qui résume les efforts de trois générations, c'est-à-dire la République, le seul gouvernement qui assure la liberté, l'ordre, la tranquillité, la sécurité. Une Constitution a été votée ; elle a droit au respect de tous et je la défendrai. {M. Thiers

entre dans la salle, il est tj'ès applaudi.) Nous avons à régler notre marche sur celle du pays. Le parti de la République doit ouvrir largement ses rangs à tous ceux qui veulent venir à lui. Je m'arrête, là, Messieurs. Voilà les sentiments qui me guideront si vous me faites l'honneur de m'accordervos suffrages.

M. LoisEAu-PiNSON. — M. Béclard accepte-t-il le programme?

M. Krantz, président. — Je crois que je remplirai les intentions de l'assemblée en priant les candidats de ne pas répondre à ces questions. On ne peut poser des questions si générales. Nous devons fermer la porte aux horizons si étendus.

M. Clemenceau. — Si l'on ne peut interpeller les candidats, qu'est-ce que nous faisons ici?

M. Loiseau-Pinson. — Le candidat accepte-t-il le programme que nous avons résumé comme étant le minimum des revendications démocratiques ? Accepte-t-il, par exemple, le premier point, l'amnistie?

JM. Kraxtz, président. — On ne peut demander aux candidats s'ils acceptent un programme de fantaisie, un programme qui n'a pas été adopté par toute la réunion. Je vous le répète, Messieurs, certaines interpellations nous mèneraient plus loin que nous ne voulons aller.

M. Clemenceau. — Où voulez-vous aller?

M. Cléray. — Le programme qui a été fixé par la majorité républicaine du collège sénatorial n'est pas un programme de fantaisie. Nous demandons simplement au candidat si, oui ou non, il accepte ce programme.

M. DE Pressensé. — Ce programme n'a pas été soumis à cette assemblée et accepté par elle.

M. Gambetta. — 11 est impossible que l'on ne puisse pas poser de questions aux candidats, car ce serait supprimer l'instruction électorale, et nous n'aurions ici absolument rien à faire qu'à écouter des mono-

logues. Mais cependant je ne comprendrais pas que l'on posât une question d'une façon enveloppée dans un programme que les uns voudraient étendre et les autres restreindre. Ce serait là retomber dans des débats théoriques que précisément nous avons voulu éviter. Ce que je comprends, c'est que, le candidat étant là, on lui adresse des questions nettes et précises sur des points déterminés. Une faut pas lui domander s'il accepte tel ou tel programme. Ici, il n'y a pas de programme. {Quelques réclamal'ions.)

Tout le monde a le droit de faire un programme. Chaque électeur aurait théoriquement le droit de dresser la liste de ses revendications et de la soumettre à chaque candidat. Cette manière de procéder nous mènerait fort loin, et nous n'en finirions pas. Ce qui me semble pratique, c'est que les questions qui intéressent plus particulièrement, à l'heure qu'il est, la démocratie non seulement parisienne, mais française, soient posées sous la forme la plus brève possible, et que des réponses y soient faites de la manière la plus concise. Je le répète, il ne faut pas de questions vagues ; on peut demander au candidat : Êtes-vous pour l'amnistie, et dans quel sens accepteriez-vous la révision de la Constitution? Toutes questions auxquelles on peut répondre d'un mot et d'une façon précise, ce qui serait impossible, si on présentait tout un programme qui semblerait un décalogue, un code préparé à l'avance. [Très bien! trfs bien!)

M. Ernest Lefkvre. — Pardon I il y a un programme. Mon honorable et éloquent collègue, M. Gambetta. n'était pas présent à la séance oii il a été adopté. Je comprends qu'il ne sache pas dans quel esprit et dans quels termes ce programme a été arrêté. Ce n'est pas un programme vague, ni un programme émané de quelques individualités isolées. A cette réunion, il y avait d'invités 7i conseillers généraux sur 87, 12 conseillers d'arrondissements surl8, 18 députés et tous les

■?6 JANVIER 187b. 23

délégués du département ainsi que leurs suppléants.

Dans cette réunion, nous avons pensé qu'il nous importait d'affirmer les principes qui devaient diriger notre conduite. Nous n'avons pas prétendu formuler dans toute leur étendue les légitimes revendications de la démocratie. S'il se fût agi de le faire, j'aurais été de ceux qui auraient demandé à aller beaucoup plus loin que nous n'avons été. Tout au contraire, nous songions qu'il pourrait être question de conciliation. Une invitation à la conciliation nous trouvera toujours prêts à répondre. Mais il ne suffit pas de consentir, — c'est fait d'avance, — au principe de la conciliation. 11 faut savoir sur quelles bases on peut se concilier. C'est pour cela que nous avons prié notre président, M. Laurent-Pichat, de formuler le minimum des conditions auxquelles nous devions tenir. {Ajipj'obation.)

Ces conditions ont été indiquées par lui. Ce sont : l'amnistie, la suppression absolue de l'état de siège, la liberté de réunion et d'association, la liberté de la presse, l'instruction primaire, obligatoire, gratuite et laïque, la défense de la société civile contre l'envahissement clérical, le service militaire obligatoire pour tous sans privilège d'aucune sorte, l'élection des maires par les conseils municipaux et la commune alfranchie de la tutelle administrative, la révision de l'assiette des impôts tendant à dégrever le travail, la séparation de l'Église et de l'Etat. {Applaudissements.)

Ces différents points ont été successivement mis aux voix et adoptés. Ils marquent le point extrême auquel nous pouvons arriver dans la voie de la conciliation. Il nous est nécessaire de savoir si ces conditions sont acceptées par les candidats. Dans ces limites, mes amis et moi, nous pouvons tout entendre; au delà, rien ! {Applaudissements. — Vif mouvement d'approbation.')

M. Cambetta. — Il s'établit ici une confusion tout à fait regrettable. L'assemblée étant convoquée dans

sa plénitude, et réunissant des membres qui sont envoyés par des communes et des électeurs empruntés à des corps qui n'ont pas une unanimité de doctrine, si, dans ces conditions, vous vous mettez à discuter un programme^ nous n'arriverons à rien, la réunion n'aboutira qu'à l'impuissance. [Mouvements divei's.)

Permettez, nous sommes réunis aujourd'hui;, non pas pour discuter un programme, mais pour rechercher le meilleur mode de solution de cette question particulière : Télection sénatoriale du département de la Seine. Eh bien, je dis que le programme, qui a été rédigé par un certain nombre de nos amis, ne peut pas être délibéré et discuté ici ; vous allez voir pourquoi. C'est parce que l'assemblée actuelle comprenant des personnes qui appartiennent à d'autres opinions que l'opinion des rédacteurs de ce programme, on ne peut pas discuter devant elles. Il faut adresser les questions qu'il plaira à l'assemblée de poser à chaque candidat, sans faire de programme commun ; car il y a ici des opinions qui ne sont pas républicaines, il y en a d'autres qui ne sont que très récemment républicaines ; il y en a d'autres encore qui sont républicaines d'une vieille date, mais qui croient que la fermeté et la gradation dans les revendications politiques constituent la meilleure méthode pour assurer le triomphe de l'idée républicaine. [Bravos.) Il en est d'autres, enfin, qui trouvent cette politique trop lente et qui voudraient qu'on lui substituât une action plus rapide. Si nous discutons sur la série des idées politiques contenues dans le programme adopté dans la réunion du lundi 17 janvier, nous ne convaincrons pas tous les assistants, en une séance, de l'utilité et de la nécessité de ce programme. Nous ferons une œuvre vaine, et nous aurons été convoqués pour donner le spectacle d'une discussion absolument stérile. Il faut que les personnes qui ont adopté ce programme, et je reconnais que ce programme n'a

rien d'effrayant... {Mouvement.) Permettez, c'est mon opinion; ce programme est le mien, mais, je ne peux pas l'imposer et je n'admets pas que, dans une réunion où se trouvent des opinions rivales, on puisse en mettre aux voix le rejet ou l'adoption.

Si, par hypothèse, l'assemblée faisait un autre programme, je n'en accepterais pas davantage la discussion. Je crois qu'il ne faut pas accepter cet ordre de procédure. Je dis donc que les signataires de notre programme resteront fermes pour le maintenir, mais ils perdraient leur temps et le feraient perdre à l'assemblée, s'ils prétendaient faire voter sur ce programme. {Interruptions.)

Je dis que vous êtes une Assemblée électorale formée d'électeurs d'opinions diverses et souvent contradictoires, que vous avez à entendre des candidats ; qui représentent eux-mêmes des opinions différentes, ou des nuances diverses d'une même opinion, et qu'il vous faut par conséquent adresser aux candidats telle question qu'il vous plaira, mais isolément, successivement et sans leur demander préalablement s'ils acceptent ou non tout un corps de doctrine ; agir autrement ne serait pas conforme au droit et à la liberté électorale. {Marques d'assenthnent.) Je demande qu'on pose dans ces termes la question à l'assemblée.

M. Ernest Lefèvrk. — Nous acceptons que l'on pose successivement aux candidats les questions auxquelles ils devront répondre. {Trh bien!)

(L'assemblée, consultée, décide que l'acceptation du programme en bloc ne sera pas proposée à chacun des candidats.)

L'Assemblée reçoit les explications de MM. Béclard, Coûtant, Dietz-Monnin, Floquet, de Frej'cinet, Hérokl, Mallarmé, Victor Hugo, Peyral etïolain.

M. LE PRÉSIDENT. — Nous avous épuisé la liste des candidats. Je vais demander à l'assemblée ce qu'elle

entend l'aire. Nous ne pouvons pas conclure, parce que la période électorale n'est pas close et que des candidatures peuvent surgir jusqu'au dernier moment.

Les déclarations que nous avons entendues doivent être méditées. Vous avez dû être frappés du grand nombre de choix qui i)Ouvaient être faits. Parmi les hommes très distingués que nous avons entendus, les uns sont très éminents. Il y a là pour nous matière à réflexions, et, pour nous rapprocher de notre but, il y a deux moyens que je vais soumettre à l'assemblée.

Nous avons entendu des candidats. Leurs paroles sont encore dans nos oreilles, et il nous faut prendre une résolution. Voulez-vous que nous cherchions à former une liste de conciliation? Je pense que c'est voire désir, car ce mot de conciliation, (|ui a été sur la plupart des lèvres, était aussi, j'ose le dire, dans la plupart des c(rurs.

Ou bien, allons-nous déléguer ;\ quelques-uns d'entre nous le pouvoir de former une liste? {Non! non!) Messieurs, je n'ai d'autre mission ici que de vous soumettre des propositions, mais à vous seuls il appartient de décider.

Vous pourriez, dis-je, donner à quelques-uns d'entre vous la mission de dresser une liste de conciliation, en choisissant des noms qui répondraient aux diverses fractions de l'assemblée. Ou bien voulez-vous, par un vote direct, former vous-mêmes une liste? Ce vote immédiat, je vous l'avoue, me paraît présenter beaucoup de difficultés et je dirai presque des impossibilités. En effet, le secret du vote, recommandé par la loi, et qui est la sauvegarde de l'indépendance de l'électeur dans les moments de trouble, comment serait-il observé? Ne craignez-vous pas que des votes successifs ne mettent en péril le secret du vote? Je ne parle pas des menaces, des obsessions, mais seulement de l'indépendance de l'électeur vis-à-vis de luimême. Et puis d'autres candidatures peuvent se pro-

duire, et alors comment pourriez-vous les examiner en toute conscience si, dès aujourd'hui, vous engagiez votre vote ?

Voilà mes scrupules à l'égard du vote immédiat.

L'autre manière de procéder n'engage en rien le secret du vote ni l'indépendance de l'électeur, et, si vous l'acceptiez, il vous serait facile de choisir dans cette assemblée des collègues autorisés qui représenteront toutes les opinions. {Mouvements dive7's.)

Cette dernière proposition serait incomplète si je ne vous indiquais jjus des noms... [Mouvements et Interruptions diverses.)

M. Gambetta. — Les noms ne font pas partie de la proposition, cette proposition est distincte. Elle consiste à savoir si vous allez constituer un comité directeur chargé de former une liste. {Non! non!) Permettez, je dis qu'il serait aussi difficile de nommer ce comité directeur que de choisir les sénateurs euxmêmes, par l'excellente raison qu'il n'y a pas ici de bureaux ni de groupes formés dans le sein desquels on puise choisir des commissaires. On comprend que dans une Assemblée parlementaire, où des groupes réguliers sont constitués, on charge des plénipotentiaires de faire des négociations, mais il serait irréalisable de faire sortir de l'assemblée actuelle un comité directeur chargé d'assumer la responsabilité de former une liste. Ce comité serait très embarrassé de dresser cette liste, et d'ailleurs vous avez un comité directeur : c'est votre bureau; il ne lui a pas été possible de préparer une liste, et il vous a réunis pour que le corps électoral puisse lui-même dresser cette liste. {Marques d'adhésion.)

Je dis donc que la première proposition me paraît de beaucoup la plus correcte, c'est-à-dire qu'après avoir entendu les candidats, après avoir recueilli leurs déclarations et leurs réponses aux questions qui leur auront été posées, s'ils répondent, — et il y a des can-

didats dont le silence est aussi significatif que la parole, sur certaines questions — cette assemblée pourra prononcer, car on peut dire, je crois, sans altérer la vérité, que cette assemblée s'est constituée juge et que sa décision est à l'état de maturité. Il est bien certain que vous savez parfaitement quels noms vous éliminerez parmi ceux qui vous ont été présentés, et quelles sont vos propensions et vos inclinations individuelles. {Ad/ics/<in.]

Tous savez très bien aussi qu'il y a encore un certain nombre d'autres noms que nécessairement vous considérez comme indiscutables et que déjà vous avez inscrits sur votre liste.

Il reste donc un certain nombre de candidatures sur lesquelles vous avez besoin, les uns et les autres, de réfléchir, mais non plus dans une assemblée plénière, à la lumière de la publicité et qui ne pourrait pas aboutir, car il s'agit de choisir trois noms... {Une voix : cinq!) cinq noms si vous voulez. Je ne veux pas reprendre la liste des candidatures admissibles, sans cela je pourrais vous faire voir les idées générales qu'elles représentent, les titres qui les désignent à vos suffrages. Mais je dis qu'en le faisant nous sortirions de notre rôle et de notre véritable mission. Ce qui nous incombe, c'est d'avoir recours aux déclarations qui ont été faites devant nous, de les examiner, de les peser et de nous présenter ensuite au scrutin avec notre liste qui, je l'espère, réunira la majorité au premier tour et, certainement, au second tour de scrutin. Mais, quant à vouloir dresser une liste close, fermée et qui émanerait d'un groupe, je vous assure que ce n'est pas pratique. [Ti^ès bien! très bien!)

Voix nombreuses. — La clôture 1 la clôture!

M. LE PRÉSIDENT. — Aucuu dcs partis que j'avais proposés ne semble devoir être accepté par l'Assemblée. M. Gambetta a ajouté des objections très fortes à celles que j'avais moi-môme présentées. Il ne nous

reste donc qu'un parti à prendre : c'est de nous en aller. [Oui! oui!)

(La clôture est mise aux voix et adoptée. Cris nombreux de : Vice la République !)

M. Gambkïta. — Je demande que des remerciements soient votés à notre bureau. [Oui! oui! — Appuyé ! appuyé !)

M. LE PRÉSIDENT. — Jc VOUS rcmercic, Messieurs. La séance est levée.

(A la sortie, MM. Victor Hugo, Thicrs et Gambetta sont acclamés. Cris de : Vive la République ! « Xe craignez rien, mes amis, dit aux assistants M. Gambetta, la République vivra! »)

Les élections sénatoriales eurent lieu le dimanche 30 janvier. Elles donnèrent, pour le déparlement de la Seine, les résultats suivants .

1" tour de scrutin.

Électeurs inscrits 216

Volants 209

Suffrages exprimés 209

Ont obtenu :

M.M, de Freycinet 142 voix (élu)

Tolain 136 — (élu)

Hérold lOo — (élu)

Victor Hugo 103 —

Pevrat 89 —

Louis Blanc 87 —

Dielz-.Monnin 86 —

Floquet 7o —

Denfert-Rochereau 69 —

Mallarmé 32 —

Béclard 22 —

Nadaud 11 —

2*^ tour de scrutin.

Votants 210

Siiirrages exprimés 210

M.M. Victor Hug'o llo voix (élu)

Dietz-Monniii U3 —

Denfert-Bochercaii 79 —

Peyrat . . . , 6o —

Louis Blanc .13 —

'M tour de scrutin.

Votants 204

Suffrages exprimés .... 204

MM, Peyrat H4 voix (élu)

Dietz-Monnin 82 —

En conséquence, MM. de Freycinet, Tolain, Hérold, Victor Hugo et Peyrat étaient élus sénateurs de la Seine.

L"ensemble des élections sénatoriales donna, sur 221 nominations, les résultats suivants :

Républicains 92

Conservateurs 79

Bonapartistes 40

M. Tliiers avait été élu à Belfort à la presque-unanimité. M. Buffet avait échoué dans les Vosges, devant les républicains, et M. Dufaui'e dans la Charente, devant les bonapartistes.

Au cours de la période électorale, M. Gambetta, député sortant des Bouches-du-Rliône, s'était rendu à Marseille avec trois de ses collègues, MM. Cliallemel-Lacour etEugènePelletan, candidats au Sénat, et Maurice Bouvier, candidat à la députation. Un])anquet privé avait été organisé à Marseille, jiour le 17 janvier. M. BuU'et, usant des pouvoirs que lui conférait l'état de siège, interdit cette réunion.

La Ih'imhUiiue française reçut à ce sujet la lettre suivante do son correspondant particulier :

c( Qui donc se plaint de n'avoir jm communiquer avec ses

électeurs? répondait nag"uère M. BufTet avec cet aplomb que lui a légué M. Roulier. Et vingt voix, parties des bancs de la gaucbe, répondaient : Moi ! et M. Buffet, mieux encore que M. Roulier, prenait alors do grands airs d'étonnement, de surprise et de doute.

« Voilà cependantquelesmêraes faits se reproduisent avec ce caractère particulier de gravité que nous sommes aujourd'hui en période électorale. — Hier soir la démocratie des Bouches-du-Rliône, représentée par ses organes les plus accrédités, par ses conseillers généraux, ses conseillers d'arrondissement, ses conseillers municipaux, ses députés, avait organisé un banquet en l'honneur de M. Gambetta, arrivé à Marseille la veille. Deux cent cinquante personnes s'étaient inscrites en un instant. Beaucoup avaient dû être refusées faute d'espace et de temps.

« Une réunion limitée à ce nombi'e, ayant tous les caractères d'une réunion privée, organisée loin du centre pour n'exciter aucune émotion, aucun attroupement, semblait olfrir assez de garanties d'ordre, pour ne point éveiller les susceptibilités d'une administration un peu nerveuse. Et cependant elle a été dissoute par arrêté de l'état de siège. Elle a été dissoute préventivement, de crainte, dit l'arrêté, qu'elle ne donnât lieu à des manifestations regrettables pour la tranquillité publique.

« Que le ministre ne joue donc plus à l'étonnement ; son agent de Marseille lui a demandé des ordres, et ces ordres ont été transmis par l'autorité militaire. Pour savoir si deux cent cinquante personnes dîneraient à Marseille, on a fait jouer le télégraphe, un préfet a consulté son ministre, le ministre en a délibéré avec son collègue de la Guerre, et ce dernier, après délibération, a transmis son refus. Ces espiègleries ne se commentent pas. Il suffit de les raconter. On se demande seulement si le ridicule n'aurait plus le privilège de tuer en France!

« Les convives se sont retirés en bon ordre, sans opposer la moindre résistance à la force, sans se départir un seul instant du calme inaltérable, surprenant, dont notre démocratie méridionale a donné tant de preuves. Beaucoup se sont rendus à l'hôtel où était descendu M. Gambeîta, ont , pris place autour des diverses tables, puis au dessert ont pénétré dans la salle où M. Gambetta et inie trentaine de ses

amis venaient de dincr. Divers toasts ont été portés au député de la Seine et à M. Pelletan.

« Dans une improvisation fréquemment interrompue par les applaudissements, M. Gambetta a retracé à grands traits la politique suivie durant la législature, les difficultés qu'il a fallu surmonter, les obstacles qu'il a fallu vaincre, les dangers (|u'il a fallu conjurer. Il a exposé avec une grande élévation de pensée, une remarquable noblesse de langage, la nouvelle méthode ap[»liquée par le parti républicain à la conduite de ses affaires, et la supériorité de cette méthode sur celles qui ont été expérimentées jusqu'à ce jour, sans pouvoir assurer le triomphe définitif de la République.

«Après lui, M. Pelletan a parlé en termes émus et émouvants de l'avenir qui s'ouvre devant notre troisième République. Il a rendu une justice éclatante au sens politique, à la sagesse, à l'habileté dont a fait preuve M. Gambetta pour arracher à une majorité réactionnaire ces deux choses essentielles : la République et le suffrage universel. De chaleureux applaudissements ont accueilli les paroles de M. Pelletan.

« En somme, l'administration en a été pour ses frais de maladresse, et elle a assuré aux républicains un nombre de voix plus considérable dans les prochaines élections. Quant aux collisions qu'elle semble rechercher pour justifier sa théorie du péril social et le maintien de l'état de siège, elle ne les aura pas. »

M. Buffet poursuivit à Aix et à Arles la séiie de ses maladroites persécutions contre les candidats et orateurs républicains. Les réunions du 18 janvier à Aix, et du f9 à Arles, furent interdites par l'autorité militaire. Le comité républicain d'Aix ne lâcha pas la pai'tie. Il organisa à la hâte, à l'hôtel du Palais, un banquet de quatre cents couverts où avaient été conviés avec MM.Ghallemel-Lacour, Eugène Pelletan et Rouvier, les conseillers généraux des Bouches-du- Rhône, les conseillers d'arrondissement, les délégués et les conseillers municipaux de l'arrondissement d'Aix. M. Gambelta prononça à ce banquet le discours qui suit :

Messieurs et chers concitoyens,

Les circonstances dans lesquelles nous nous réunissons nous offrent un nouvel exemple de la triste

condition qnc sont obligés de subir les citoyens d'un pays qui ne jouit pas encore, malgré tant de révolutions, des garanties les plus élémentaires des peuples libres.

Coup sur coup, dans deux jours, nous nous sommes vus privés du droit le plus naturel et le plus régulier des démocraties, du droit d'entrer en rapport avec nos concitoyens, avec nos électeurs, à la veille des opérations les plus graves, les plus importantes pour l'avenir de notre pays. Certes, la politique qui inspire de pareilles mesures à l'administration est une politi(iue déjà jugée par la conscience publique, qui touche à son terme et dont le suffrage universel va nous délivrer dans quelques semaines. Sa chute prochaine ne suffira pas à me consoler de l'humiliation qui' je ressens comme Français de constater qu'à l'heure actuelle, il n'y a que chez nous que de pareilles entreprises sur le droit sont possibles.

(Jue la leçon ne soit pas perdue pour nous dans l'avenir I Et pénétrons-nous tous de cette pensée que ce qu'il y a de plus détestable dans une pareille politique, c'est l'affaiblissement qu'elle cause à l'autorité du pouvoir, quel ({u'ilsoit.

(juels sentiments, en effet, les populations peuventelles concevoir du gouvernement, de l'autorité de l'État, de l'action des lois, quand elles voient qu'on en fait une si indigne application et un si misérable travestissement? La politique « résolument conscrva- . triée » aurait pour programme de ruiner, de discréditer l'autorité, s'y prendrait-elle autrement?

Je ne veux pas insister sur cette idée. 11 était cependant nécessaire de l'indiquer pour continuer à protester devant vous tous du religieux respect que nous savons conserver et que nous conserverons quand même de ce qui s'appelle l'autorité. Nous avons renoncé à notre réunion, dont le caractère rigoureusement privé n'a pas même été contesté et dont je

31 HANyUKT D'AIX.

garantis que rien n'aurait modilic le caractère conciliant et légal. Nous ne pouvons nous entretenir avec tous ceux de nos concitoyens qui étaient accourus; n'importe, réduits, resserrés dans un espace aussi incommode que celui-ci, je crois que je manquerais à mon devoir et que je faillirais à votre attente si je ne vous disais pas, avant de nous séparer, ce que m'inspire la situation politique que nous traversons et l'acte qui va enfin mettre en (cuvre la Constitution républicaine du i2o février.

Mon intention était, si la grande réunicm que vous aviez projetée avait pu avoir lieu, d'aborder devant vous l'examen de la Constitution du :25 février et d'en faire ressortir à vos yeux tous les avantages pour l'avenir et le progrès de la démocratie républicaine. J'aurais cherché à mettre sous vos yeux ses divers et nombreux ressorts, et je vous aurais pénétrés de la conviction qui m'anime, que cette Constitution tant critiquée à l'origine pourrait bien être la meilleure, étant la plus pratique qu'on ait encore préparée pour notre pays avec ses traditions, ses mœurs, ses divisions et ses habitudes.

Je vous aurais décrit le fonctionnement, les attributions, le rôle de ce Sénat républicain dont on avait rêvé de faire le geôlier morose et soupçonneux do la démocratie, et qui, grâce au bon sens du pays, deviendra le guide expérimenté de l'opinion et le gardien intelligent, avisé, delà paix intérieure. Oui, quand le pays aura pratiqué l'institution, quand les communes, sur toute la surface du territoire, se seront approprié cette partie de la Charte fondamentale de l'Etat, alors il se passera ce qui s'est déjà passé pour bien d'antres institutions qui avaient été préparées comme dos instruments de despotisme contre la démocratie et qui, sous l'action des mœurs publiques, de la liberté, de l'esprit d'examen et de contrôle, sont devenues, au contraire, le point de départ d'un non-

veau progrès pour les idées démocratiques. (Très bien! ù'ès bien f)

Je suis obligé, vu l'heure avancée, de renoncer à cette partie de ma démonstration. Je préfère ne vous entretenir, ce soir, que d'une seule question qui intéresse directement beaucoup d'entre vous, qui êtes des délégués élus par les communes, ou des conseillers généraux, ou des conseillers d'arrondissement, ou des députés même, qui tous serez appelés dans quelques jours à procéder au choix définitif des membres de la Chambre haute.

Oui, le vote que vous avez rendu dans votre département, il y a deux jours, le 16 janvier, et par lequel vous avez nommé les délégués de vos communes, ce vote est de la plus haute importance, et les consé- (juences qui en peuvent sortir seront décisives pour le bonheur ou le malheur de la nation française.

(Jue ces délégués soient les mandataires des partisans avérés de la démoc-ratie républicaine, ou qu'ils ne soient que les représentants plus ou moins éclairés, plus ou moins ardents, des opinions monarchiques et réactionnaires, qu'ils n'aient, ce qui ne sera malheureusement que trop commun, aucun caractère politique, — chacun de ces délégués, sur la surface entière du territoire, dans quelque département (pi'il se trouve placé, doit sentir peser sur lui une immense responsabilité, (^est des choix que ferunt ces délégués que vont dépendre véritablement les destinées qui seront faites à ce pays d'ici à dix ans. Je voudrais chercher avec vous quelle doit être la conduite, l'examen de conscience , quelles doivent être les réflexions et les résolutions qui s'imposent à l'homme qui a reçu de ses concitoyens le mandat de se rendre au chef-lieu du département et d'y arrêter, pour le compte de ses mandants, le choix d'un ou de plusieurs sénateurs. {Mouvement (Vallentimi:)

S'il s'agit d'un délégué républicain, sa tâche est

36 HANQUET DAIX.

facile. 11 sait que la Constilulion du !2o février 187o csl une Constitution (l'essence démocratique et républicaine; il n'ignore pas quels sont ses devoirs à l'égard de cette Constitution, ce qu'il doit en attendre, ce qu'il doit surtout préparer pour l'avenir de celte Constitution. 11 sait quavant tout il doit arrêter son choix sur un homme honoré, honorable, intelligent et droit, sur un esprit éclairé sachant être tolérant pour les personnes et ferme sur les principes, connaissant la part qu'il faut faire aux difficultés et aux nécessités (le chaque jour dans la vie publique, résolu à no jamais faiblir sous le drapeau républicain, mais décidé aussi à ne jamais se laisser aller aux excès de la violence ou de la colère et connaissant tout le prix de la modéralion et de la prudence politiques. [Marques d'appruhalion.)

Ce délégué républicain aura à se concerter, à s'entendre avec d'autres républicains auprès desquels il trouvera accueil, discussion, clairvoyance, renseignements complets qui lui permettrontd'agir en pleine connaissance de cause. 11 aura bientôt fait de faire céder les petites ambitions personnelles, les rivalités qui ne sont pas sérieuses, et de se rallier à l'intérêt du parti i)0ur aboutir au succès par l'unité d'action et l'unité de liste. [iJuV. oui! — Ti-h bien! ti-ès bien!)

Mais ce n'est pas ce délégué républicain, nommé pour faire un choix républicain, qui me préoccupe. Non. Celui qui me préoccupe, c'est le délégué qui a été envoyé par son Conseil municipal, dans les dernières communes de France, pour faire un choix aussi redoutable, aussi considérable. Ce que je redoute, pour celui-ci, c'est l'influence et même la corruption qui va le circonvenir, le flatter, puis l'asservir par tous les moyens; c'est à la conscience de cet honnête homme qu'il faut faire appel pour le soustraire aux mano'uvres qui pourront le tromper, le séduire, l'apeurer; c'est sa liberté d'action qu'il faut

protéger contre les millo manèges qui auront pour but de lui dicter un choix hostile à la Constitution et par conséquent factieux.

C'est à ce délégué que je voudrais qu'on s'adressât. Ce sont ces délégués que je voudrais voir se réunir, se consulter entre eux. C'est à ceux-là qu'il faut que les bons délégués répujjlicains ne cessent de s'adresser jusqu'au jour du vote. Aussi y a-l-il là une règle de conduite impérieuse à suivre.

Il faut que, dans chaque département, que partout où il y a dos républicains élus et investis d'un mandat, ayant par conséquent charge d'àmes, il faut que ces républicains se réunissent, non pas seulement entre eux, délégués républicains, mais avec les autres délégués dont ils connaissent les opinions rivales ou dont ils constatent l'absence d'opinion. Et alors dans ces réunions, ou même dans de simples conversations ou entrevues individuelles, il faut arriver à mettre les autres délégués en présence des devoirs qu'ils ont à remplir et des responsabilités qu'ils peuvent encourir.

Eh bien, je suppose que nous ayons devant nous un délégué même d'opinion très connue, même très engagé dans un autre parti que le parti républicain. Généralement ce délégué est accessible à la raison, à la vérité, aux leçons de l'expérience, je ne dis pas tous, mais la plupart d'entre eux le sont. Car enfin je ne me méfie pas et je suis loin de me méfier du bon sens des habitants des campagnes. Je suis convaincu que cette innovation tout à fait originale de l'octroi d'un vote politique au dernier des Conseils municipaux do France est un grand pas en avant pour les destinées ultérieures de la démocratie. Cette innovation peut paraître aujourd'hui risquée, aventureuse et en contradiction avec les traditions du passé. Cela prouve qu'il arrive souvent, dans une démocratie, que ce sont ceux qui l'abhorrent, qui, mus par une force intime, préparent à leur insu le triomphe de cette démocratie.

38 I!AN(,>rKT DAIX.

Eli effet, qu'esl-ce qu'une commune? C'est la (lt''nn>eratie en personne ayant ses intéicts, ses aspirations, son patrimoine, dont la gestion est confiée à un Conseil municipal élu par tous les habitants, auquel, jusqu'ici, il a été interdit de s'occuper de politique. C'est à cette commune, la dernière, la plus humide, la plus pauvre, qu'on vient dire solennellement : « Non seulement tu auras à t'occuper de politique, mais encore à élire les membres du corps le plus élevé dans l'État. Tu es appelée à constituer le premier pouvoir de l'Etat, le pouvoir sénatorial, (jui arbitrera et décidera entre tous les autres pouvoirs, qui tantôt pourra éviter les conflits par la dissolution de la Chambre des députés, qui tantôt pourra déposer le premier magistrat de la République, lui demander des comptes, transmettre ses pouvoirs à un successeur en cas de mort ou de cessation de fonctions. Ce pouvoir arbitral du Sénat tirera sa force de la Constitution et aussi de l'élection par les délégués des trente-six mille communes de France. » [Très bien! 1res ùieiif — Bravos.)

C'est là de la démocratie pure. C'est plus qu'un progrès timide et incomplet. C'est l'installation complète de la démocratie aux affaires. En effet, ces Conseils municipaux vont être obligés de s'enquéi'ir de la constitution et des pouvoirs de la première Chambre, du rôle, du mandat et des responsabilités incombant à chaque citoyen élu sénateur. Cet homme devra être interrogé par le délégué de ce Conseil municipal sur ses opinions, ses tendances, sur ce qu'il fera demain sur telle ou telle (juestion dont la {Constitution lui réserve la solution. Ce sera le droit et le devoir du délégué du Conseil municipal de procéder à cet interrogatoire. Et, de cette sorte, vous installez dans chaque commune de France un véritable cours de politique générale. Or, c'est ce que nous réclamons depuis bientôt un siècle, c'est-à-dire que nous ne voulons pas que le suffrage universel ne soit que la mise en

mouvement de dix millions d'électeurs qu'on fait voter un jour et qu'on oublie le lendemain. Ce que nous voulons, c'est qu'on discute, qu'on examine la mission à donner au mandataire et la manière de l'exécuter. C'est dire qu'avec le nouveau régime constitutionnel, la politique est partout, et que personne n'a le droit de s'en désintéresser et de s"y soustraire. iC'est cela! — Très bien! — Applaudissements. i

Si cela est. vous voyez ce qu'il advient de cette combinaison préparée par la réaction, et dans quel but?

On a dit que c'était une machination qui aurait pour conséquence d'écraser l'esprit dos villes en les subalternisantaux campagnes. Ce résultat pouvait être cherché il y a vingt- sept ans, il y a vingt ans, il y a quinze ans. Mais, après que les canipagnes ont été ébranlées sous le coup de nos malheurs, après les dernières levées d'hommes qu'elles ont eu à mettre sur pied pour protéger la fortune de la France, après les milliards que nous ont coûté les hontes et les folies de l'empire, l'esprit de responsabilité a pénétré jusque dans le dernier hameau de France, et il a suffi d'interroger le paysan sur son intérêt pour que sa réponse tut conforme à cet intérêt même. (T?'('S bien! très bien! — Applaudissements.^

Ne craignez pas que les campagnes n'apprennent rapidement ce que c'est que la politique et le poids dont elle pèse en bien ou en mal sur les affaires. Tous avez aujourd'hui même un exemple sous les yeux : aussitôt qu'on annonce aux campagnes qu'on va les entretenir de leurs intérêts, des choix quelles vont avoir à faire,- de la nécessité de se renseigner sur les hommes qui se présentent à leurs suffrages, vous les voyez quitter leurs foyers, faire des marches forcées et venir ici, malgré les avanies de la police... {Rires.) chercher la vérité et la lumière. Ce qu'elles viennent chercher, c'est l'esprit de contrôle, d'examen, c'est la

10 lîANQUKT DAIX.

parole de l)onne foi qui éclaire, cette parole qu'on entrave et qu'on s'acharne à refouler, mais qui passe à travers tous les obstacles, pour aller à ceux qui la cherchent comme à ceux qui la dénigrent, pour le meilleur service de la République et la véritable conservation sociale. iBi-nvos el acclamatiims.)

Le temps, la pratique, l'expérience nous conduisent insensiblement à ce résultat de nous rapprocher, do nous confondre tous les jours plus étroitement avec nos frères des champs, des plaines et des montagnes. La solidarité de tous les intérêts se resserre et s'affirme pour le triomphe de l'ordre dans la liberté.

Aujourd'hui, c'est pour la première fois qu'on expérimente cette Constitution du '2o février en consultant directement les Conseils municipaux, qui n'avaient pas été nommés dans ce but, et qui cependant sauront y suffire dès leurs premiers pas. Ne l'oublions pas. Messieurs, les Conseils municipaux qui viennent de nommer les délégués avaient été choisis pour une tout autre mission que la nomination dos délégués sénatoriaux. On ne savait pas, à l'heure de leur élection, qu'ils auraient ce pouvoir considérable. Ils pourront donc tâtonner, hésiter, mais confiez-vous à l'avenir, prenez patience. 1^'expérience sera prompte et fructueuse. J'entrevois déjà ce que seront les prochaines élections de Conseils municipaux; alors, jusque dans le plus petit hameau de France, les électeurs s'informeront des opinions, des tendances de chaque candidat au Conseil municipal. 11 sera interrogé, à son tour, comme le délégué communal, comme le candidat sénatorial, et alors vous me direz ce que vaudront les Conseils municipaux nommés à cette lumière, et ce que vaudra un Sénat sorti d'une pareille série d'épreuves et d'élections. [Marques (l'assentiment et bravos.)

Il ne faut pas craindre d'insister sur ce mécanisme, pour bien montrer sa force, son utilité, sa puissance

18 JAXVIKR 1876. 11

démocratique. Ce qui se passe, c'est le transport de la politique dans des mains nouvelles. Jusqu'à ce jour, la politique avait été réservée à une élite plus ou moins éclairée, plus ou moins capable, abritée derrière de grands airs de dédain, injurieuse pour les petits et gonflée outre mesure du sentiment de sa valeur; aujourdhui toute la politique jusque-là réservée à quelques-uns, à une oligarchie jalouse, va tomber dans les mains du pelit bourgeois, de l'ouvrier, du petit capitaliste et du paysan, de tous ceux qui travaillent ou pensent, el, les associant dans les mêmes efforts pour atteindre le même but, leur donne une même part de droits et de responsabilité. ( 7Vès Oien-' très bien! — Applaudissemeitts p}'()lo)if/és.)

Et, cette responsabilité, il faut l'envisager en face. Oui ! la France cherche à connaître avec avidité les noms, les opinions des 36, 000 délégués qu'elle a nommés le 16 janvier; elle scrute les dépêches, elle lit les journaux, elle demande à être renseignée. Dans quelques jours, la France connaîtra les opinions, les tendances, les aptitudes de ses 36, 000 délégués.

Ah! c'est que la France est debout! Elle est inquiète, elle est anxieuse, elle sent qu'on joue ses destinées, et elle se demande ce (jne ces 36,000 délégués vont décider d'elle. (Ju'ils se mettent en présence de cet enjeu de la patrie et des destinées qu'ils lui préparent. Qu'ils évoquent, — les délégués qui ne sont pas encore républicains, — la leçon d'hier. Qu'ils se rappellent ce que disaient les patriotes il y a six ans, quand on lit le plébiscite. A ce moment, on consultait aussi la France, par un moyen tortueux, hypocrite et ignoble, car on se jouait de la sincérité comme de l'honneur du pays. On votait en masses, avec aveuglement, sous la pression administrative, sous la menace, ainsi que sous la calomnie et l'injure qu'on jetait à pleins bords sur le parti républicain, et on donnait à un pouvoir corrupteur et trompeur huit millions de suffrages dont

il se servait inimédiatenicnt pour écraser la France. {Sensation.)

Ce souvenir doit arrêter la main de Tiniprudent qui ne se rappellerait plus cette époque au moment de déposer son vote. Il faut que celui-là se dise que si le Sénat n'était pas composé de républicains loyaux, — je ne parle pas de la chaleur de l'opinion républicaine, ni de son origine, mais de sa sincérité, — de défenseurs vigoureux du pacte fondamental du "lo février, c'est qu'on y aurait fait entrer des factieux et des adversaires non seulement des idées politiques contenues dans la Constitution, mais encore ^des adversaires de la régénération de la patrie. (7'rh bien! f/'f'S bien! — Applaudissements.)

Le vote pour la nomination des sénateurs (et je voudrais que tous les délégués de France pussent entendre et recueillir ces paroles) pèsera éternellement sur la conscience de ceux qui l'auront rendu, il pèsera sur la tète de leurs enfants, il pèsera sur eux-mêmes, il pèsera sur leur fortune, il engagera tout l'avenir. Et on aura le droit de demander compte de ce vote aux délégués des communes, s'ils le rendaient avec légèreté, avec aveuglement, avec indifférence, ou sous la pression des passions mauvaises.

Car il faut s'expliquer sur ce qu'on appelle les mauvaises passions, il faut mettre un terme à l'équivoque et faire justice d'accusations mensongères qu'on dirige constamment contre les républicains, qui ne poursuivent qu'un but : la pratique loyale, sincère de la Constitution. [Très bien! — Bravos.)

Oui, il est temps de mettre un terme aux déclamations sur le péril social, sur les programmes révolutionnaires. Il est temps de ne plus accaparer pour soi-même cette épithète d'union conservatrice, qui n'est (ju'un leurre dans la bouche de ceux qui la prononcent; oui, ce n'est qu'un leurre, qu'une duperie, et je vais le prouver.

18 JAXVIKU 1870. 43

(Juels sont ceux, en effet, qui peuvent s'appeler conservateurs en dehors de la République ? Et que veulent-ils conserver dans la société actuelle? Cette société ne repose- t-elle pas sur les bases nécessaires à toute société l'égulière et ordonnée? Est-ce qu'il y a contestation sur les questions de propriété, do liberté de conscience, d'ordre public, de famille? Non, aucun de ces principes nécessaires n'est mis en question, aucun n'est attaqué ni amoindri par le parti que je m'honore de servir, par le parti qui les a le plus glorieusement défendus lorsque ces principes ont été attaqués. {Bi'cwos et applaudissements.)

Trêve donc à ces déclamations, à cette rhétorique surannée, et dites-nous de quoi vous êtes conservateurs ? Moi, je ne reconnais pour conservateurs que ceux qui sont prêts à défendre les lois, la Constitution et la Ri'publique 1 {Sa/ve d'applaudissements et acclamations.)

Huant à ceux qui machinent encore de nous ramener un roi de branche aînée ou cadette ; quant à ceux qui conspirent encore pour nous imposer une dernière honte sous laquelle disparaîtrait tout sentiment d'honneur national, en nous ramenant je ne sais quelle créature d'aventure sous le nom de César, — quant à ceux-là, ils sont les ennemis de la paix civile et sociale, ce sont des factieux! (Oui! (uti! — Bravos unanitnes.)

Ce sont là de faux conservateurs.

Pour être un vrai conservateur, il faut être attaché à tout ce qui a été fondé, créé par la Révolution française, à tout ce qui constitue le patrimoine de la société française depuis bientôt cent ans dans ce pays. [Tri's bien! — Applaudissements.)

On est conservateur quand on veut une société sans privilèges, telle que l'a organisée le Code civil.

On est conservateur quand on veut la liberté de conscience telle qu'elle est sortie de la Déclaration des Droits de l'homme.

41 HAXQUKT DAIX.

On osl conservateur quand on veut la liberté de penser, comme la liberté de prier.

On est conservateur quand on veut l'inslitulion de la famille telle qu'elle est sortie de l'abolition des majorats, des substitutions et du droit d'aînesse.

On est conservateur quand on veut le respect de l'enfant, le respect de la mère et du père de famille sous la protection des lois éj^ales pour tous, et non pas sous la protection de chartes périmées et de parchemins tombés en poussière.

On est conservateur quand on se réclame du droit public, quand on veut que chaque Français ait, en môme temps que sa ])art des charj^es, sa part d'avantages, de protection et de gai'anlie. Alors l'égalité politique est fondée non pas pour que la richesse en découle pour tous, car les sociétés humaines ne sont pas faites pour assurer le bonheur, mais pour établir le règne de la justice parmi les hommes. [Applaudissements prolongés et ace Im nation s.)

Eh bien, voilà de quoi nous sommes conservateurs. (Oui! oid!)Ei, alors je demande s'ils peuvent s'appeler conservateurs ceux qui nient la souveraineté nationale, ceux qui nient l'égalité sociale, civile et politique, ceux qui cherchent à ramener en France une aristocratie sans racines et des familles dont le pays a fait dix fois justice par ses souffrances, ses pertes et ses révolutions?

Est-on conservateur quand on veut ramener une religion dominante, une religion d'Etat?

Est-on conservateur quand on prépare le retour des biens de main-morte ou je ne sais quelle hiérarchie de forces coalisées contre la sociét('' sortie du mouvement de 89?

Vous êtes les conservateurs d'un passé disparu, dont il suffit d'évoquer le spectre devant la France pour faire battre son cœur de colère. (Oui! oui! — Salve (lapplaudissemen ts.)

C'est VOUS qui prépareriez le vrai péril social, car je n'en connais pas de plus |;rand que celui qui l'erait armer toute une société jeune et grandissante contre les fauteurs et les réacteurs d'anciens régimes. {C'est cela! — Tj'cs bien! — B?-avos!)

11 faut donc que vous renonciez à ce titre de conservateurs qui est une usurpation de votre part. Ce titre n'appartient qu'à nous. Vous en faites une étiquette pour tromper les simples, un pavillon mensonger derrière lequel vous abritez votre marchandise frelatée. Il faut désormais que ce titre de conservateur, dans la démocratie nouvelle, dans la France d'aujourd'hui, nous soit uniqm^ment attribué, non pas, remarquez-le bien, que nous voulion.; en faire notre monopole exclusif. Non, dans notre République, il n'y a pas d'exclusivisme : tous peuvent y entrer, nos bras leur sont ouverts. Nous avons trop la passion de réparer les pertes de la France, pour exclure aucun Français du travail de relèvement de la patrie. {7)-h bien! ti'ès bien! — Approbatinn unanime.)

Mais qu'il soit bien entendu qu'on ne peut pas entrer dans notre République avec un masque sur le visage et des paroles de fourberie sur les lèvres, et que, d'où qu'elles viennont, les déclamations, les équivoques et les hypocrisies n'ont pas d'entrée chez nous et n'y recevront jamais accueil.

Ce langage que nous vous tenons, vous le tiendrez, à votre tour, à ceux qui ne furent pas avec nous aux heures d'épreuves. Vous leur dii'ez : Vous pouvez prendre dans cette République un rôle immense, un rôle privilégié, parce que vous avez les loisirs de la fortune, l'éducation et l'influence sociale. Venez avec nous, nous vous assurerons un rang, un honneur, une force qui vous permettront d'exercer vos aptitudes au bénéfice de tous. Vous aurez une situation légitime en échange de celle que vous teniez d'un passé qui avait exclu cette démocratie qui accueille aujourd'hui

tous les hommes sincères. En efict, l'histoire de cette démocratie est longue, douloureuse, terrible jusqu'au moment de la jjrorlamalion de la souveraineté natidnale qui est sortie d'un mouvement plus m^'stique que pratique. Par le suffrage universel, cette souveraineté nationale devient une réalité palpable, agissante. Le suffrage universel a émancipé chaque citoyen, lui a conféré une part virile de souveraineté, en le faisant participer h la gestion des affaires publiques; mais, en vous accordant le droit que vous vous préparez à pratiquer, on a marqué un pas de plus. Un a doté chaque commune française, prise dans sa collectivité, dans sa personnalité, d'un droit égal de suffrage, ainsi qu'on avait fait pour chaque citoyen; on l'émancipé politiquement, on en fait un électeur distinct, on lui accorde une part effective dans le jeu des institutions républicaines.

Quant à moi, je l'avoue, je ne tenais pas assez, au début, à cette faculté nouvelle; mais, après avoir réfléchi, après avoir vu quelle passion les populations apportaient dans l'exercice de cette prérogative récente, j'ai compris qu'il n'y avait pas là seulement une formule de Constitution, mais une conquête de l'esprit de démocratie. Et alors je me suis promis de défendi'e avec vigueur cette partie de notre Constitution comme un gage d'alliance entre ceux qui, dans les campagnes, tendent à se rapprocher de la démocratie, et ceux qui, dans les villes, les avaient devancés. Les villes feront des choix prépondérants pour la Chambre des députés, mais c'est l'influence des campagnes qui se fera mieux sentir dans le Sénat pour la plus grande stabilité de la République et sans esprit de réaction. J'ai appelé le Sénat, autrefois, le grand Conseil des communes françaises, et, si je n'avais pas craint de forcer l'expression et de l'aller prendre en dehors de chez nous, chez un peuple qui a la pratique trois fois séculaire de la liberté, je l'aurais ap-

pelé la Chambre des communes françaises. {Bravos.) Vous imaginez-vous, en effet, quelle force aura cette Chambre haute, nommée comme elle va l'être, c'est-à-dire non pas par des citoyens isolés au moment du vote, et dont la réunion forme la puissance décisive de la souveraineté nationale, mais issue des corps constitués les plus influents du pays? Vous n'ignorez pas que, lorsqu'on est l'élu de corps délibérants et superposés dans une vigoureuse hiérarchie, on joint à la force de l'élection la force centuplée des corps qui ont concouru à l'élection. De telle sorte que, comme force de résistance, comme instrument de contrôle du pouvoir, comme frein modérateur de ce même ponvoir, c'est le Sénat qui sera votre refuge et votre ancre de salut. Vous avez accueilli cette institution du Sénat avec réserve et défiance, vous commencez à la pratiquer avec un peu plus de confiance. Laissez s'écouler quelques années, attendez que se produisent les fureurs qu'elle va soulever parmi les réactionnaires, et je vous prédis qu'alors nous défendrons tous le Sénat de gaieté de cu'ur. (Très hini! (rcs bien! — Bravos. )

Mais pour que ce Sénat offre les garanties dont je parle à l'ordre, à la liberté, à l'esprit de progrès, pour qu'il nous enlève toute cliance de guerre civile, de conflit avec les autres pouvoirs, il faut que, d'ici au 30 janvier, les délégués des comniunes se pénètrent bien de l'étendue de leur mission. 11 faut que ceux qui ont été choisis dans les rangs des légitimistes aient le courage de s'avouer qu'ils peuvent avoir des regrets et des souvenirs, mais que c'est fini de l'espérance. Et alors ils diront s'ils veulent sacrifier la patrie à de stériles souvenirs, ou ils montreront qu'ils sont assez bons Français pour contribuer à sauver la dernière épave de la grandeur et de la puissance de la France! (Marques d'approbation.)

Si ces délégués, au contraire, sont des h(mimes

venus de l'einpire, il faut distinguer entre eux. A C(îux qui sont irrémédiablement compromis dans les fautes et les aventures de l'empire, à cette espèce d'étatmajor de gens connus et ruinés dans l'opinion, il n'y a rien à dire. Il faut les laisser passer, sans les adjurer : ils ont les oreilles fermées à la raison et le cœur desséché au patriotisme. {Sensation.)

Mais si ces délégués sont des hommes qui ont été trompés, circonvenus par l'empire, des hommes qui ont cru comme à une sorte de démocratie couronnée et régulière et qui ont expié, avec la France elle-même, l'erreur qu'ils ont commise, avec ceux-là il faut converser; ce sont des frères égarés qu'on doit ramener. Amoureux de démocratie, d'égalité, du règne du suffrage universel, ces hommes, s'ils sont sincères, ne vous résisteront pas. Ils ne résisteront pas au spectacle de la patrie mutilée par la faute de leur système; ils ne résisteront pas au besoin de paix, de réparation, ((ui éclate non seulement en France mais en Europe : ils ne résisteront pas au désir d'assurer le succès de ces idées démocratiques compromises par l'adultère impérial. Adressez-vous à leur cœur de Français et de démocrate, évoquez le plébiscite (jui nous a perdus et dans lequel ils voulaient trouver un repos césarien pour la démocratie. Kevenus de leur erreur, ils doivent rentrer dans la grande famille démocratique, et, quand une faute aussi lourde a été commise par notre malheureuse patrie, de supporter si longtemps celte ruineuse servitude, il faut savoir pardonner et désarmer devant des frères égaies.

Jai connu de ces hommes, j'en connais môme ici qui ont pu se tromper à la suite de ce système de mensonge, de parjures, et supporter, inconscients du mal, cette fantasmagorie impériale qui a duré dix-huit ans. Donc, pas de récriminations; au contraire, faites entendre à ces hommes, s'il en est parmi les délégués, de bonnes paroles, mettez-les seulement en face des

responsabilités qu'ils ont encourues, et j'ai encore assez bonne opinion de la nature humaine et du cœur de mes compatriotes pour savoir que vous en ramènerez beaucoup à nos idées. Et vous vous devez de le tenter. [Très bien! — C'est cela! — Bravos.)

Je prononce ces paroles, mes chers concitoyens, parce que j'ai le désir ardent d'unir et de rapprocher tous ceux qui, dans la grande famille démocratique, peuvent être rapprochés et unis. Dans ma vie, je n'ai qu'une seule haine, la haine des divisions entre des intérêts semblables. Partout où j'aperçois la division, j'y cours pour la faire disparaître, et, quel que soit le mobile qui l'ait suscitée, je ne veux pas le connaître: ce que je cherche, c'est un remède pour obtenir la guérison de ce triste mal de la division des intérêts ou des classes, d'où sont sortis tous nos malheurs.

Plus que jamais, dans l'état où nous sommes, celui qui crée un germe de dissension commet plus qu'une faute politique, il se rend coupable du crime de lèsepatrie. [Très bien! très bien! — Applaudissements prolongés.)

Si je m'exprime ainsi devant vous, Messieurs, ce n'est pas que je cherche à obtenir un plus grand nombre de votes républicains pour enfler notre prochaine victoire. Non; je suis assez confiant dans le résultat qui sortira des urnes le 30 janvier, pour m'élever au-dessus du résultat électoral lui-même. Mais je voudrais qu'il y eût dans l'élection qui va avoir lieu un caractère d'apaisement, de réconciliation nationale qui dessillât les yeux des adversaires les plus obstinés, qui éclairât surtout le pouvoir Ini-même, ce pouvoir que l'on compromet à la légère sans savoir que le prestige de respect unanime, d'obéissance légale dont il est investi n'est pas seulement le bien d'un homme, mais le patrimoine et l'espoir de la France. {Très bien! — Marques d'assentiment.)

On s'épuise à nous représenter au premier ma-

gistrat de la République comme des hommes qui uc rêvent qu'agitations et doctrines révolutionnaires. Je crois avoir fait justice de ces accusations par mes paroles et par ma conduite. Nous persisterons et nous réduirons à la confusion nos détracteurs, grâce à la sagesse du pays et à la constance du grand parti républicain uni dans toutes ses nuances pour atteindre son but.

Il faudra bien alors que, de tous côtés, et surtout dans les sphères élevées du pouvoir, on reconnaisse qu'on écoutait de mauvais guides et qu'on risquerait de compromettre une force nationale, en tenant plus longtemps en suspicion les hommes et les populations dévouées à l'ordre républicain.

Dans une République constitutionnelle, parlementaire, libérale et progressive, l'obéissance, pour durer et s'étendre chez tous, doit découler de la confiance du pouvoir dans l'opinion populaire. Persévérons donc énergiquement dans la modération et la sagesse, nous triompherons des suspicions comme nous avons triomphé des machinations et des pièges.

Et quand nous aurons donné cette preuve et subi l'épreuve du temps, je suis convaincu que les quatre années qui vont commencer seront quatre années de paix, de travail, d'épargne, d'économie, de relèvement. Alors vous pourrez affronter avec confiance le terme de ces quatre années, cette échéance de la révision que les monarchistes impuissants indiquent à l'horizon comme le signe avant-coureur du désordre cl de l'orage, cette révision qu'il faut ajourner jusqu'en 1880 et qui sera pour nous l'heure féconde des améliorations démocratiques réclamées et préparées dans nos institutions parles progrès croissants de la raison publique. {Oui! — Tros bien! — Bravos.)

Oui, les quatre années dans lesquelles nous allons entrer, jointes aux cinq qui viennent de s'écouler, formeront la première période décennale de la Repu-

blique, après laquelle elle sera inébranlable. Oui, lorsqu'en 1880 on vous dira : Getteinstitution qui vous a aidés à vous arracher des mains de Tétranger, qui vous a permis de payer les milliards de la rançon, qui a fait régner la concorde et le travail dans le pays, rapproché les diverses couches sociales, refait la puissance militaire de la France ; cotte institution, il vous faut la changer au profit d'un prince, d'un dictateur ou d'un aventurier; — quand cette question sera posée, Messieurs , je suis bien sûr do connaître la réponse do la France. {Oïd! oui! — Cris de : Vive la République !)

Voilà la politique qu'il faut suivre, à mon avis, dans les élections pour le Sénat et la Chambre des députés, pour obtenir un grand résultat. Il faut confondre nos calomniateurs par notre conduite et préparer ainsi la révision de la (constitution dans le sens des progrès démocratiques et républicains. Pour un tel but, votre tâche est marquée; il faut que ces populations si vaillantes et si généreuses du Midi, que l'on a difl'amées devant le reste du pays, en les présentant comme toujours agitées, toujours enflammées, toujours prêtes à la sédition, et que Ton traite avec le sans-façon que vous savez, — dont notre réunion en ce moment est la preuve, — il suffit, dis-je, que ces populations persévèrent î\ donner l'exemple du sangfroid, de la modération et de la fermeté, de la discipline républicaine, et, puisqu'on a voulu en faire î'épouvantail de la France, qu'elles en deviennent l'exemple et le guide. [Oui! — Très bien! — Applaudissements.)

Voilà, Messieurs, tracées d'une façon extrêmement rapide, les considérations que je voulais confier à vos esprits. Jo désire ardemment qu'elles aient répondu à vos préoccupations personnelles. Je désire surtout que, recueillies par vous, elles puissent pénétrer jusque dans vos dernières communes et franchir même

les limites de ce département pour être accueillies par les hommes de bonne volonté dans le reste du pays.

Il me semblait qu'il était impossible, — non pas que j'aie la prétention de trouver des règles et des avis nouveaux, — qu'un acte aussi considérable, aussi solennel que celui qui va s'accomplir le 30 janvier, pût avoir lieu sans qu'une voix pleine de confiance dans la démocratie fît entendre quelques paroles pour dire quelle immense responsabilité allait être assumée, le 30 janvier prochain, par les délégués des communes françaises, pour les adjurer tous, sans distinction, au nom de la patrie, de bien songer, avant de se résoudre, que l'histoire enregistrera leurs noms, et qu'ils seront bénis ou maudits par la postérité, selon les conséquences de l'acte décisif qu'ils vont accomplis. {Applaudissements et acclamations. — C7'is répétés de : Vive la République!)

Le 30 janvier 1876, MM. Eugène Pelletan, Challemel-Lacour et Esquiros étaient élus sénateurs des Bouclies-du-Rhûnc.

Prononcé le 6 février 1876

A peine les élections sénatoriales étaient-elles terminées, qu'un décret du Président de la Républicfue ouvrait la période des élections législatives fixées au 20 février. M. Gambetta accepta la quintuple candidature qui lui était offerte par les comités républicains de Pains (W^ arrondissement), Marseille (i'^'' circonscription), Lille (2" circonscription), Bordeaux (f^ circonscription) et Avignon.

Ce fut à Paris, le 2 février, dans une réunion privée du IIP arrondissement, que M. Gambetta commença sa campagne électorale. M. Spuller, rédacteur en cbef de la République française, était candidat dans cet arrondissement. Nous empruntons à la République française du 8 février le compte rendu de cette réunion :

«M. Eugène Spuller a expliqué qu'en se présentant devant l'assemblée il répondait à l'otfre très flatteuse qui lui avait été faite par un grand nombre d'électeurs ; sa candidature, en effet, n'a pas été posée par lui, elle ne pouvait l'être. Elle demeure du reste entièrement soumise au jugement de la réunion; c'est elle qui aura à décider si oui ou non cette candidature doit être maintenue. M. Spuller a dit ensuite qu'il n'était pas un nouveau venu dans l'arrondissement. Ce n'est pas la première fois qu'il se trouve à côté des électeurs du 111"= arrondissement, dans les luttes du parti républicain. En 1869,1e III'' arrondissement a pris l'initiative d'une candidature que la France entière a ratifiée. 11 s'agissait de combattre un bommequi avait manqué à sa parole et trabi son mandat, M. Emile Ollivier. Nommé pour combattre le 2 décembre, M. Emile Ollivier s'était tourné vers le 2 décembre

et avait fait alliance avec lui; il était désormais indigne de représenter la démocratie.

« Le sentiment que partag-oaient les électeurs du 111*= arrondissement était celui de M. Spuller. 11 l'a exprimé en leur nom dans un document qu'ils n'ont pas oublié et qui a, on peut le dire, créé un précédent dans les annales politiques. Ce principe y était établi, que les hommes politiques doivent des comptes à la démocratie. Ce jour-là un grand acte a été accompli. A Emile OUivier on avait préféré Bancel. Ce noble citoyen au retour de 'l'exil est tombé au milieu de la tourmente qui fondait sur la France, et au moment où son admirable talent et ses grandes lumières allaient être le plus utiles. M. Spuller demande qu'un suprême hommage de sympathie et de souvenir lui soit rendu ! {Nombreux applaudissemenls.)

«M. Spuller explique le rôle qu'il a joué pendant la Défense nationale, à côté de l'homme qui a résumé les efforts de la nation et sauvé l'honneur de la France. Depuis la journée du 4 septembx'e, cette fête incomparable du patriotisme exalté jusqu'aux derniers instants de la lutte, il est demeuré auprès de M. Gambetta. Tous deux étaient partis pour aller chercher la France au secours de Paris. Ils emportaient l'esprit de Paris. Tous leurs etforts n'ont eu qu'un objectif: délivrer Paris, c'est-à-dire sauver la France et la République. (Bravos.)

u II fallait reprendre la lutte. On avait la République de nom, c'était la ressource. On devait arriver à l'établir définitivement ; mais pour cela il fallait combattre dans l'Assemblée et devant l'opinion. M. Gambetta est entré dans la Chambre, et l'on sait le rôle qu'il y a joué. (Lo«(/.s applaudissements). La République française a été créée. Mes amis et moi, ajoute M. Spuller, nous nous sommes consacrés au triomphe d'une politique qui peut être définie en deux mots : il faut que les hommes de la démocratie radicale se présentent devant le pays, qu'ils fassent leurs preuves et démontrent qu'ils sont capables de gouverner. Le groupe que guidait M. Gambetta s'est attaché à prouver que ce gouvernement improvisé, que ce personnel tout nouveau d'administrateurs, de préfets, d'intendants, de généraux qui avaient pris part à l'œuvre de la Défense, n'avait pas été au-dessous de la tâche entreprise. Ceci est le côté personnel de la politique suivie.

Quant au côté principal, le voici : il importait que le parti républicain réclamât sa part dans l'exercice du gouvernement. Jamais on n'a cessé de réclamer que la démocratie prît place aux afï'aii'es et gouvernât. Ce parti démocratique depuis si longtemps livré à toutes les tortures, à l'exil, h la prison, à l'échafaud, on a toujours l'éclamé qu'il eût sa part d'action et de responsabilité. Ce parti, c'est la France, et il a droit au pouvoir. Mais il fallait aussi profiter des leçons du passé. Le Trésor perdu, le sang de nos soldats versé, l'influence de la France compromise, deux de nos provinces arrachées à la mère patrie, c'étaient là de terribles enseignements que l'on ne devait jamais oublier. La République pouvait sauver le pays et le rendre fort, solide, puissant, mais pour cela il fallait qu'elle lut acceptée et acclamée par l'immense majorité des citoyens. Les représentants ont dû, en conséquence, tout sacrifier à la fondation de la République. Tout a été subordonné à cette grande tâche. Marchant d'un pas sûr, sans mêler ni confondre les questions, mettant dans leur examen un ordre de succession tel que chacune des solutions obtenues amenât la solution suivante, réparant les défaites par des succès, se tenant solidement sur le terrain conquis et ne compromettant jamais une conquête déjà obtenue, le groupe auquel il appartient a toujours persévéré dans cette voie de prudence et de sagesse qui lui avait été tracée par la démocratie. M. Spuller rappelle à ce sujet les nombreux voyages, les discours, les enquêtes de M. Gambetta. La France a été consultée sur tous les points. La pensée intime de la démocratie a été saisie et c'est celle qui a été exprimée. La politique de sagesse et de prudence, substituée à celle des manifestations, c'est la démocratie qui l'a indiquée, et c'est à cette politique que l'on doit les résultats déjà acquis. Du reste, on peut la suivre sans manquer en aucune façon aux principes républicains, aux seuls et vrais principes, ceux contenus dans la Déclaration des droits de l'homme et du citoyen. (Applaudissements.) Cette République que l'on a fondée, elle ne doit pas être un mot; il faut qu'elle amène des changements sérieux. Sur ce point, M. Spuller entre dans des explications détaillées. Il accepte dans son entier le programme qui est commun à tous les républicains. Il veut la liberté civile et individuelle, la liberté de la presse

pleine et entière, pour tout le luoude, pour le pauvre comme pour le riche; la liberté d'association et de réunion; la liberté communale qui existait avant le consulat et qu'il considère quant à lui comme la première de toutes. Le programme qu'acceptent non seulement les républicains mais tous les esprits sages, est un minimum qui servira à établir et à organiser la République. M. Spuller ne craint pas d'être appelé radical; c'est parce qu'il est radical qu'il peut conseiller la sagesse et la prudence. Pour lui le titre de républicain sincère et résolu est glorieux. Il faut qu'un scandale cesse, celui qui nous est donné par certains fonctionnaires de la République qui repoussent le titre de républicains. II faut que les agents de la République française s'honorent de ce nom de Républicains, et comme il n'y a pas de République en dehors de la démocratie, il faut que le gouvernement se prononce nettement pour elle ou contre elle. {Longs applaudissements.)

« Le nombre, c'est la loi, et il a le droit de se faire écouter. Il importo donc que le côté démocratique des questions soit le premier.

« On devra agir méthodiquement. M. Spuller déclare que parmi les premières réformes à accomplir on peut mettre celle de l'impôt. Depuis 1789, par une série de mesures fiscales, de lois et d'ordonnances, on a laissé se rétablir bien des abus de l'ancien régime. La démocratie demande que l'impôt, au lieu de porter sur le travail, porte sur ceux qui ont cessé de travailler. {Assentiment.)

« Une seconde réforme encore plus pressante est celle de notre système d'éducation nationale, qui est, à l'heure qu'il est, très infécond et très inférieur. L'enseignement laïque, gratuit et obligatoire, devra être établi.

«Il est une question qui trouble en ce moment les esprits et les inquiète : c'est l'envahissement du cléricalisme. Dos plantes parasites poussent autour de l'édifice de 89. Le danger est grave, il est imminent. Le gouvernement manquerait à ses devoirs envers le pays s'il fermait systématiquement les yeux de ce côté. Là également une grande réforme s'impose. La séparation sera accordée à l'Église si elle cesse de combattre l'État et de le gêner; sans cela il serait impossible de reconnaître la puissance d'une Église qui, possédant une organisation savante et redoutable, cous-

titue un parti politique que l'État doit surveiller. (Bravos.)

«M. Spuller s'explique sur la question de l'amnistie. Il la reg-arde, conune tous les républicains, comme une de ces mesures politiques qui honorent les gouvernements qui les prennent. Mais il la considère aussi à un point de vue supérieur. L'amnistie, ce n'est pas une grâce que l'on accorde, un décret que l'on signe, c'est un pacte qui intervient entre le gouvernement et ceux qui profitent de l'amnistie. Ce pacte lie les deux parties conlractantes. Ue part et d'autre il faut qu'il y ait oubli, réconciliation, concorde, apaisement. M. Spuller voudrait qu'elle fût ainsi entendue. Comprise ainsi, l'amnistie doit être iuimédiate, large, totale. {Longs applaudissements.)

« L'orateur dit enlin qu'il faut en terminer avec les ridicules vexations dont Paris et le parti républicain ont été abreuvés.

« Si ces opinions ont votre approbation, dit en terminant M. Spuller, je demeurerai fidèle au contrat solennel que nous signerons ensemble. Le mandat que vous m'accorderiez ajouterait à ma reconnaissance envers le IIP arrondissement, et je remplirais ce mandat avec toute l'énergiequ'nnc Ame républicaine peut déployer au service de la France, du progrès, de la justice, dans notre société démocratique.

« La réunion a répondu par deux salves d'applaudissements.

«M. Gambetta a déclaré qu'il avait saisi avec empressement l'occasion qui lui était offerte d'exprimer publiquement les sentiments de confraternité qui l'unissaient au candidat que l'on venait d'entendre. M. Spuller a été mêlé sous l'Empire à toutes les luttes que les démocrates du III" arrondissement ont soutenues contre le régime césarien. A cette époque déjà, M. Gambetta s'était entendu avec lui pour défendre la politique du suffrage universel. Cette politique a été la base de leur action commune. Il importe de préciser ce que revêt cette formule. La révolution française a créé une nouvelle politique et, on pourrait dire, une nouvelle morale sociale. Elle avait établi un principe qu'elle n'a pu faire pénétrer dans les faits à cause des soubresauts auxquels elle a été en proie et des luttes qu'elle a été obligée de soutenir. Pendant cinquante ans la Révo-

lulioii française, en etlel, est demeurée comme une sorte d'enseignement supérieur, isolé, théorique, qui s'imposait à la conscience d'un groupe; ce groupe, ardent, enthousiaste, venait protester sur la place publique en faveur du droit méconnu. Le 24 février 1848, on a conquis le suffrage universel. A partir de ce moment, un nouvel état de choses a commencé; un monde nouveau est entré dans la politique. Le sulfrage univei'sel établi par la raison, le travail, la solidarilé de tous les citoyens, on devait arriver à créer, à obtenir l'instrument nécessaire à la démocratie pour sa complète émancipation : la République, (xipplaudissements.) La nécessité commençait, pour chacun des citoyens, de se mêlera la vie publique, de s'informer, de juger, d'apprécier tous les événements politiques. Il fallait une nouvelle méthode d'action. On substiiuait l'elfort collectif, mesuré et raisonné à l'agitation enthousiaste uiais souvent déréglée. Des hommes nouveaux, soucieux de leurs droits, jaloux de leurs prérogatives, entraient dans la vie publique ; ils pénétraient dans les réunions, dans les journaux, les conseils électifs. Ce personnel nouveau, cette nouvelle couche sociale... {Bravos.) c'était le monde du travail si opprimé, si injurié depuis des siècles, du travail sous toutes ses formes. Ce monde se rendait compte de cette loi politique, d'après laquelle on ne défend ses intérêts et les intérêts du pays que par l'action politique incessante. Mis à de rudes épreuves, le suffrage universel n'a perdu ni de son intégrité, ni de sa puissance. {Apphmdifisemeiits.) Il a su réparer ses propres erreurs et relever sa fortune compromise par ses propres fautes.

<■<■ Il avait nommé cette Assemblée de Versailles, cette Chambre obstinément réactionnaire; éclairé par la seule vue de tous ces visages hétéroclites, il a spontanément nommé des mandataires pour déclarer à la Chambre qu'elle n'avait nullement qualité pour faire une monarchie dont personne ne voulait dans le pays.

« M. Gambetta a expliqué comment ce vote ne l'avait pas surpris. Aux élections municipales de 1871, les premières assises de l'œuvre du suffrage universel avaient été posées. On avait assisté à la première apparition de ces nouvelles couches sociales dont il a parlé. A cette époque on avait eu le spectacle d'un peuple durement frappé, encore saignant,

et choisissant les meilleurs de ses enfants pour les installer dans le premier degré de la liberté politique, la commune. Et le suffrage ne s'était pas arrêté là. Quelques mois plus tard il peuplait de républicains les Conseils généraux, jusque-là le boulevard inviolé de la réaction. Il était visible que si l'Assemblée voulait jamais ramener la monarchie héréditaire, il y avait deux lignes de défense de formées pour s'opposer à cette tentative; et en effet, lorsque des émissaires sans mandat ont été offrir et marchander la couronne, on a vu aussitôt tout ce monde nouveau des conseils généraux et municipaux se lever et protester d'un bout à l'autre du pays, au nom du droit et de l'avenii- de la patrie. {Applaudissements .)

» Dès ce moment la politique nouvelle était indiquée, celle qui devait aboutir à la fondation de cette République réclamée avec la même ardeur par tous les citoyens. Il n'y a pas, en effet, des républicains de Paris et des républicains des départements. Qu'on retire le personnel administratif qui empêche la pensée des départements de filtrer et de se manifester, et tous les citoyens s'étreindront comme des frères, des fils de la Révolution. {Longs (ippîaudisseinents.)

« Ce moment approche. La République est fondée. Que reste-t-il à faire? La démocratie doit prouver qu'elle peut, qu'elle veut, qu'elle sait gouverner, qu'elle est capable d'entrer aux affaires. Les électeurs auront à choisir des mandataires qui puissent réduire les adversaires de la République par l'action gouvernementale, comme eux auront commencé à les réduire par l'action électorale. Il faut laisser la politique de combat aux détritus de l'empire, aux vieux représentants de la légitimité, aux quelques intrigants qui flottent au-dessus du naufrage de l'orléanisme. Il faut nommer le plus capable de bien faire les affaires de la démocratie, et celui-là, c'est le plus travailleur.

« M. Gambelta a expliqué qu'à ce point de vue aucun citoyen ne méritait mieux les suffrages des électeurs que M. SpuUer. Travailleur infatigable et d'une compétence pour ainsi dire universelle, il était appelé à rendre à son parti les plus grands services. D'une âme profondément démocratique, il ferait honneur au collège qui l'aurait choisi. Sa parole fine, sincère, agréable, était en effet pour produire sur les Assemblées la plus grande impression.

« Le pays en ayant fini avec les compétitions monarchiques, il va falloir s'occuper de l'étranger, non pas au point de vue de la guerre, mais au contraire pour recueillir les sympathies auxquelles nous avons droit. Aucun ne connaît mieux que M. SpuUer les questions de politique extérieure, qu'il ne sépare jamais des intérêts et de l'histoire delà démocratie.

« Notre politique en Europe doit s'inspirer d'un principe opposé au cléricalisme. Ue graves prohlémes vont être soulevés, il faudra des hommes qui puissent les résoudre. M. (iamhetta n'en connaît pas qui aient plus étudié ces questions que M. Spuller.

« Les électeurs, en un mot, devront avoir souci de voter pour des candidats en état de travailler et de réaliser ce que veut la démocratie. M. Spuller est de ceux-là. Il réaliserait la confiance qu'on placerait en lui.

« (De longs cris se sont élevés de : Vive la llrpubliqiie! Vive M. Gambetta !) »

Le surlendemain de cette léunion, M. Gambetta se rendit à Lille, où il était candidat dans la 2'' circonscription. La réaction ni l'intransigeance ne lui opposaient de concurrents. Le 6 février, il prononça le discours suivant dans une réunion publique de trois mille électeurs convoqués dans la salle du Grand Théâtre, sous la présidence de M. Testelin, sénateur, représentant du Nord à l'Assemblée nationale.

M. Testelin. — Je donne la parole à M. Gambetta.

M. Gambetta. — Mes chers concitoyens, je domine difficilement l'émotion que me cause un accueil aussi fraternel et aussi cordial de la part d'une population que j'ai appris à connaître depuis déjà de longues années, et avec laquelle je me suis trouvé en rapport ;\ des heures bien tristes, sous l'empire, quand nous luttions ensemble péniblement, obscurément contre un pouvoir dont il ne convient pas, à l'heure qu'il est, de parler avec irritation ni colère, mais de parler avec douleur, puisqu'il a amené sur la France les désastres dont les suites nous accablent encore. Ma pensée se reporte invinciblement à ces jours de deuil et d'effort suprême, aux heures tragiques de l'inva-

sion, quand je venais visiter cette vaillante armée du Nord et que je saluais à votre tête l'homme qui représentait l'héroïsme national, dont les qualités militaires se sont imposées à l'admiration de l'Europe, et qui sut accomplir des merveilles, grâce à l'énergie et au patriotisme que la population tout entière du Nord sut prodiguer au salut de la patrie. J'ai nommé le général Faidherbe. [Très bien! trhs bien! — Salve d'applaudissements.)

Si j'évoque ces souvenirs, mes chers concitoyens, ce n'est pas pour vous ramener en arrière, c'est uniquement pour puiser dans ce rapprochement un nouvel exemple de confiance, un nouvel enseignement pour la politique qu'il nous reste à suivre; c'est pour vous faire toucher du doigt, si cela m'est possible, combien la sagesse, l'esprit de conduite, de modération, de discipline et d'abnégation du parti républicain ont suffi, en peu d'années, pour refaire son crédit et sa force, non pas pour lui, mais pour refaire surtout le crédit, la force et la puissance de la France. [Marques unanimes d'assentiment.)

Oui, il m'est particulièrement doux et agréable de me retrouver enfin, après ces cinq années de labeurs, de difficultés résolues, au milieu de ces énergiques et fermes populations du Nord, au lendemain d'une lutte qui, toute pacifique qu'elle était, n'en a pas moins été une victoire pour l'opinion publique; il m'est doux, dis-je, de me retrouver ici et de pouvoir vous apporter une bonne parole, non plus une simple parole d'espérance, mais une parole de confiance appuyée par les faits, une parole qui est celle même de la France, qu'elle a fait entendre il y a quelques jours, de la France qui a dit, avec l'autorité qui lui appartient et devant laquelle tous doivent s'incliner, amis, indifférents ou adversaires : Ek nation veut la République, et la République sera! [Oui! oui! — Applaudissements enthousiastes.)

Oui, nous nous retrouvons au moment où la France tout entière est convoquée dans ses comices pour mettre en œuvre cette Constitution du 25 février arrachée avec tant de difficultés à l'impuissance et aux passions des anciens partis, etcriliquée si légèrement par d'autres, — au moment où cette Constitution va enfin donner au pays le calme, la prospérité, la force et la considération extérieure pour réparer ses fautes et reprendre le rang légitime qui lui est dû au milieu des nations. {Bravos p)'olongés.)

Les communes de France viennent de se réunir e( d'exercer pour la première fois depuis quatre-vingtsept ans le pouvoir i)olitique. Que dis-je? c'est la première fois depuis des siècles , car l'histoire de la démocratie française et de la France tout entière, c'est l'histoire de la longue et persévérante lutte des communes pour arriver à leur émancipation et à leur participation dans la direction des affaires de l'Etat. Cette lutte, qui a commencé dans ce pays à une époque où il n'appartenait pas encore î\ la France, n'était autre chose que l'affirmation de l'élément démocratique dans les affaires générales de la nation. Cette lutte remonte loin ; avec des fortunes diverses, elle ne s'est jamais démentie ni arrêtée; nous aussi, nous avons nos traditions, traditions aussi glorieuses, aussi magnifiques, aussi émouvantes que celles d'un passé qui ne doit plus revenir. (Sensation. — Apjilaitdissemenfs.)

Cette lutte dure depuis cinq siècles, et l'on peut dire que le 30 janvier 1S76 est la date de son triomphe, car c'est ce jour que les 36, 000 communes de France ont mis en exercice, après les avoir reçues du législateur, cette autorité et cette prérogative d'être l'élément prépondérant et régulateur dans l'établissement et la pratique des institutions républicaines.

(Juand je songe à ce résultat immense du scrutin du 30 janvier, quand je vois sortir des urnes, sur la surface entière du territoire, une majorité incontes-

(î FÉVRIER 1876. 63

table de républicains qui feront de la Chambre haute non plus un instrument de réaction, une pierre d'attente pour la guerre civile, une menace permanente d'anarchie et de désordre, mais un rempart assuré pour l'ordre et le progrès républicains, oh! alors, je me sens plein de reconnaissance pour cette grande démocratie, je suis plein de confiance dans le bon sens et la sagesse de mon pays, et je salue avec une émotion que vous éprouvez vous-mêmes, j'en suis sûr, la régénération de la France par la plus humble comme par la plus haute des communes do France. [L'orateur est intei'rompu pendant quelques instants par les bravos et les applaudissements.)

Oui ! toutes les communes ont été convoquées, et chaque délégué, du fond de son village, s'est rendu au chef-lieu, et là, malgré la pression, malgré l'intimidation, malgré la corruption peut-être, — car nous avons des faits sur lesquels nous nous expliquerons lors de la vérification des pouvoirs, — malgré les maires imposés, malgré les mille manœuvres, enfin, d'une administration de combat aux abois, la France a fait connaître son sentiment, et elle a hautement dicté sa volonté, que nul n'effacera et devant laquelle gouvernants et gouvernés doivent s'incliner; elle a dit : Cette Chambre haute sera la meilleure citadelle de la démocratie républicaine. {Oui! oui! — Très bien! — Salve d' applaudissements .)

Les campagnes ont compris, comme les villes, que leur destinée était en jeu dans le vote du 30 janvier, et, mises pour la première fois en mouvement par un procédé compliqué et difficile, qui entraînait des tâtonnements, des défaillances et des inexpériences, le bon sens français a prévalu, et le résultat, vous le connaissez. Vous pouvez. Messieurs, vous y attacher avec reconnaissance et confiance : la République est fondée ! (Applaudissements et acclamations p?'olo7igés. — Ci'is 7'épétés de: Vive la République ! — Vive Gambetta!)

6i LILLE.

La République est fondée, et savez-vous pourquoi? C'est parce que ce Sénat aura la singulière fortune de rajeunir et de réhabiliter parmi nous le nom de Sénat, qui, jusqu'ici, n'avait été considéré que comme une réunion des favoris du pouvoir, des épuisés de la vie, des courtisans du maître, des impuissants et des servilcs, toujours prêts à applaudir aux caprices du pouvoir, toujours prêts aussi à l'abandonner quand arrivait la révolution ou l'étranger, de toile sorte que l'histoire de ces Sénats peut s'écrire en deux mots : Servilité et trahison. {Sensnflon. — Bravos et applaudissements.)

Mais aujourd'hui, c'est la nation elle-même qui a fait ses choix, c'est elle qui a scruté la moralité et apprécié les mérites de ses élus; une ère nouvelle va commencer, et ce Sénat signifiera : Stabilité et fidélité. {Oui! oui/ — T7'ès bien! très bien!)

Certains pourront trouver qu'il n'est pas, — comme l'on dit dans une certaine langue — suffisamment avancé. Quant à moi. Messieurs, dont les sentiments ne peuvent pas être suspects, je le trouve rassurant, parce que, selon moi, avec les hommes qui y figurent, ce Sénat remplira sa véritable fonction : il sera sans réaction, sans calculs rétrogrades, sans mauvaises passions; il sera véritablement un interprète expérimenté de l'opinion publique, et le modérateur des pouvoirs publics. Il sera sincèrement dévoué à la République et au progrès démocratique, et, ne séparant pas, comme l'ont dit ses plus illustres représentants, la liberté ni l'ordre de la cause de la démocratie, ce Sénat sera le frein nécessaire dans une démocratie libre et, en même temps, un point d'appui pour le pouvoir comme pour l'opinion. Il sera le vrai Sénat des Républiques qui veulent persister et durer. [Oui! oui! — C'est cela! — Applaudissements.)

Mais, mes chers concitoyens, cette première tâche accomplie, cette première victoire remportée sur les

calculs ot les desseins perfides de ceux qui ne voient plus maintenant de salut pour eux que dans l'effondrement et le désordre général, il ne faut pas s'arrêter. Il faut compléter cette victoire en mettant les institutions républicaines au-dessus de toute discussion, de toute controverse; en un mot, après avoir constitué le Sénat de la République, il faut constituer l'Assemblée des députés de la nation.

Voilà l'œuvre qu'il nous reste à faire, et, pour l'accomplir, je crois qu'il est utile de rechercher, — puisque la bonne fortune nous rapproche aujourd'hui et que la désignation de vos comités me permet de me trouver devant vous, — je crois, dis-je, qu'il est utile de rechercher ensemble les conditions que nous devons réclamer non seulement de la prochaine Assemblée des députés, mais des candidats, des élus qui seront appelés à y figurer.

Tout d'abord nous devons nous demander ce qu'il nous faut dans la prochaine Chambre des députés, et ensuite nous aurons à rechercher comment nous pourrons obtenir ce qu'il nous faut.

Ce qu'il nous faut, c'est non seulement pour les intérêts du parti républicain, mais pour ceux de la France, — intérêts que je ne sépare jamais, car aujourd'hui il est impossible d'être un véritable patriote, un homme clairvoyant et sincèrement attaché à sa patrie, si l'on refijse de voir qu'en dehors de la République il n'y a qu'aventures pour la nation. Je dis que ce qu'il faut chercher, ce sont les conditions que devra réunir la nouvelle Assemblée. Je ne reviens pas sur l'ancienne, qui n'est pas tout à fait morte, mais qui se survit. (R'n-es.) Elle n'a ni action, ni autorité; elle n'est, pour ainsi dire, que comme un agonisant qui attend les dernières formalités de l'ensevelissement. {Hilarité générale. — Bravos.)

Elle était née, comme le disait un de ses ministres favoris, dont le destin semblait délier la langue à son

insu, elle était née dans un jour de malheur. Elle ne représentait que très imparfaitement les aspirations et les tendances de la France moderne. Je ne retracerai pas son passé devant vous, l'histoire s'en chargera, et nos successeurs, plus dégagés de nos passions et de nos préoccupations, seront mieux en état que nous-mêmes d'apprécier ses écarts, ses déraillanccs et ses fautes. Quant à moi, qui ai vécu au milieu de cette Assemblée , qui ai eu à essuyer ses outrages et ses colères, je n'en veux retenir qu'une chose : la manifestation de son impuissance. C'est qu'en somme elle a été obligée de céder à la France; c'est qu'incapable de la retenir sous sa main , elle a pu la tracasser, mais non pas la mater; elle a pu la menacer, mais non pas la vaincre. C'est la France qui a vaincu! C'est elle qui a fait échouer ces efforts stériles de restauration monarchique et ces complicités coupables avec l'empire. T^a France elle-même lui inspira, dans un jour de patriotisme, ce vote du 20 février qui suffit à la sauver et lui fit décréter ((ue la République seule était un gage d'ordre et de stabilité. {Bravos et applaucUssements.)

Ce vote suffira peut-être à cette Assemblée pour expier bien d'autres votes et la couvrir devant nos descendants. (Juant à nous, héritiers de cette succession, il nous convient de nous recueillir, de prendre exemple aussi bien sur nos devanciers que sur nos adversaires, et de nous faire une étroite méthode de conduite qui nous gare de l'enivrement dans le succès, qui nous préserve des fautes que l'on commet quand on est majorité, qui nous inspire la prudence et la circonspection, qui nous amène lentement mais sûrement à toutes les conséquences que les pères de la Révolution française voulurent amener dans le monde, mais en y apportant l'esprit scientifique, l'esprit de travail, de sacrifice et d'attente, sachant bien que l'on n'obtient véritablement un progrès, qu'on ne le met

à l'abri de tout recul, que lorsqu'on a rangé à son acceptation la majorité des esprits. [Très bien! très bien! — Vive adhésion.)

On n'impose pas un progrès. Il faut persuader les esprits et obteuir l'assentiment public. Or, dans un pays où le suffrage universel est le maître et oii on a la raison pour soi, soyez convaincus qu'avec ce suffrage universel pour instrument, avec la vérité pour force et ce progrès pour but, la victoire est certaine. ( Longs applaudissements.)

Il faut donc que partout, que dans tous les collèges électoraux, — et ici je ne parle pas seulement pour vous. Messieurs, pardonnez-moi ce qui est une prétention peut-être, mais enfin,, tout homme dévoué à son pays, qui fait entendre une libre parole sur un point quelconque du territoire, s'adresse à tous ses concitoyens et, lorsqu'il parle dans une réunion, si restreinte ou nombreuse qu'elle soit, il ne doit jamais oublier ceux qui ne l'écoutent pas et pour lesquels il doit aussi parler. {Marques unanimes d'assentiment.) l\ faut, dis-jo, que dans tous les collèges électoraux, tous nos amis, tous les citoyens véritablement dévoués à la France, à la République, se pénètrent de cette idée qu'il est nécessaire, pour prévenir tous les conflits, toutes les incertitudes, toutes les hésitations, tous les retards, tout ce qui pourrait entraver le fonctionnement des institutions que nous avons créées, — qu'il est nécessaire d'avoir, dans les élections du 20 février, une majorité qui soit républicaine, démocratique, libérale et pacifique. {Oui! — ("est cela! — 7V('s bien! très bien!)

A coup sur. j'ai grand espoir et je connais assez, au moment même où je vous parle, le cadre général des élections dans tout le pays, les noms des candidats dans les divers arrondissements ou circonscriptions électorales, leurs chances respectives de succès, pour vous al'firmer, — comme je l'affirmais il y a nn nn

pour le Sénat et comme je l'affirmais il y a huit jours encore, — pour vous affirmer, sans crainte d'être démenti par l'événement, que la majorité de la Chambre des députés sera républicaine, qu'elle sera forte et qu'elle sera éclairée. (Salves (Tapplaudissenienls.)

Mais, Messieurs, il ne suffit pas de vaincre, il ne suffit pas d'avoir la majorité, il faut savoir ce que sera cette majorité, quelles idées l'inspireront, à quels actes elle se livrera, quelles entreprises elle devra former, quel but elle aura à poursuivre et par quel chemin elle saura l'atteindre.

Je dis d'abord qu'il faut que cette majorité soit républicaine, et j'entends par là qu'il faut que vos candidats soient sincèrement et loyalement attachés à cette forme nécessaire de gouvernement dans une. démocratie indestructible comme est la démocratie française; c'est le premier point, et, pour ma part, je suis toujours surpris de rencontrer des hommes qui résistent à l'évidence. Je trouve humiliant et lamentable pour notre société française telle que le siècle l'a faite de voir des hommes distingués, des hommes nourris de fortes études et ayant parfois le sentiment politique, ne pas vouloir comprendre que la monarchie qui, dans certains pays de l'Europe, conformément à leur état social et politique, a son rôle marqué, son prestige et sa force, n'est pas une œuvre d'importation, de restauration ou de contrefaçon. Quand la monarchie a vécu dans un pays, quand elle n'est plus qu'un système épuisé, quand elle ne trouve plus les bases nécessaires sur lesquelles elle doit s'appuyer pour vivre, parce que ces bases ont été balayées par des révolutions successives, 'quand le sentiment public s'irrite devant la prétention de la réinstaller, — il est triste de voir des hommes ne pas comprendre que la monarchie n'est alors quune utopie, qu'une chimère, qu'une illusion, qu'un regret stérile, et qu'elle doit être abandonnée au nom du

vrai patriotisme, sous peine de condamner son pays à subir les expériences les plus cruelles et les plus criminelles. [Applaudissements.)

C'est pour cela que je demande sans cesse à ceux qui, par leur condition, par leur éducation, par la fantaisie de leur esprit ou par je ne sais quelle pose, — permettez-moi cette expression vulgaire [Très b\en! l)-k bien!), — se font les champions de l'idée monarchique, — c'est pour cela, dis-je, que je leur demande constamment : Sur quoi ferez-vous reposer votre monarchie? Sur le vent des révolutions? Ne voyez-vous pas que vous avez devant vous une nation ardente et fière, dévorée de la passion de l'égalité, qui a pour instrument de ses volontés souveraines le suffrage universel qu'elle a conquis, au prix des plus grands sacrifices, que ce suffrage universel est incompatible avec tout système héréditaire, et que vouloir marier, associer ce suffrage universel à une monarchie, à une dynastie quelconque, c'est vouloir allier des principes absolument inconciliables et incompatibles, c'est faire œuvre vaine, c'est défier la nation, c'est la provoquer, c'est s'exposer à toutes les catastrophes? Non! la monarchie a vécu dans ce pays. Elle n'a pas été sans inscrire dans l'histoire de la France une admirable page, sans lui donner des frontières, sans faire son unité, sans jeter sur elle un prestige extérieur, alors qu'elle reposait sur les ordres et sur la conquête.

Oui, la monarchie a eu sa part glorieuse dans notre histoire, mais c'est aujourd'hui une sève desséchée, et, après la Révolution française, vouloir ramener la monarchie en France, c'est tourner le dos au progrès et à l'avenir, et c'est considérer ses contemporains comme des êtres incapables et indignes de se gouverner euxmêmes. [Acclamations et applaudissements prolongés.)

Il faut donc que nos élus soient des républicains de principe qui aient reconnu que dans cette France contemporaine, ainsi que l'a faite son passé, ainsi que le

commande son présent, ainsi surtont que l'exige son avenir, en présence de cette indestrncLihie démocratie, il n'y a qn'nn f^ouvei-nement qui, pouvant l'exprimer, l'envelopper et la résumer, soit capable de la diriger, de l'épurer, de l'améliorer : c'est le gouvernement de tous par tous, le gouvernement du pays parle pays, le principe électif étant àla base et au sommet de l'État, et le suffrage universel fonctionnant et exprimant la souveraineté nationale, c'est-à-dire l'égalité politique. Ce gouvernement, c'est la République. [Uyavûs et applaudissemputs.)

La République, il ne faut pas seulement la consentir, il ne faut pas seulement la saluer du bout des lèvres, il faut s'y attacher de tout son cœur, de toute son îlme, être prêt à tout lui sacrifier et la considérernon seulement comme la forme de gouvernement la plus conforme à la raison et à la dignité humaines, mais aussi comme la dernière ancre de salut qui reste h la France, comme son seul moyen de reconstituer sa force intérieure et extérieure; il faut l'aimer à la fois comme citoyen libre, mais encore et surtout comme patriote; car elle est le gage des destinées meilleures de la patrie. Sans la République, c'est la confusion à l'intérieur, c'est la lutte des partis, c'est l'anarchie et le désordre, et le désordre c'est la fin de la France sous l'œil et peut-être sous la main de l'étranger. {Double salve d'applaudissements. — Cris répétés de : Vive la République! Vive Gambetta!)

Et quand les faits, les événements qui s'accomplissent, les multiples manifestations de la volonté nationale viennent déposeren faveur d'une pareille exigence, comment peut-il se faire qu'ily ait encore des hommes de bonne volonté, attardés dans le culte des souvenirs stériles et qui se refusent, se croyant bons Français, à mettre la main au salut commun et à obéir à l'autorité en dehors de laquelle il ne saurait en exister d'autres, à l'autorité delà France? (Ces/ cela!— Très bien!— Bravos.)

Mais il ne sut'firaitpas, — et c'est ici que je touche au point véritable et décisif des élections qui vont se faire, — il ne suffirait pas aux élus d'être des républicains, il ne suffirait pas de borner ses désirs à un régime formaliste, supérieur purement et simplement à tout antre système de gouvernement; il faut quelque chose de plus et, permettez-moi de le dire, quelque chose de mieux. Il ne faut pas oublier que cette Hépublique, gouvernement nécessaire de la démocratie, doit surtout s'inspirer des droits et des besoins de cette démocratie. Il faut donc que vos élus soient, avant tout, des démocrates, et par là je me garde bien d'entendre qu'il faut que ces candidats et que ces élus soient des hommes d'utopies etde chimères, lançant sur la foule des promesses irréalisables, des programmes incohérents et mal conçus, cherchant la division des classes, fomentant la discorde entre les uns et les autres. {Non! non!) Quand je dis qu'il faut que vos candidats soient des démocrates, j'entends dire qu'ils doivent être pénétrés, avant tout, de la nécessité de l'amélioration intellectuelle et morale du plus grand nombre et qu'ils ne doivent pas cesser de poursuivre, dans l'administration comme dans la législation, les moyens pratiques d'éclairer les esprits et de faire arriver à la lumière les capacités intellectuelles que recèle la masse entière du peuple, laquelle est tenue à l'écart, et qui, comme une mine non exploitée, renferme peut-être des trésors de facultés et d'aptitudes que la misère et l'ignorance étiolent, que l'obscurantisme asservit ou corrompt au détriment de la patrie. (Applaudissements enthousiastes.) Ce que j'entends par démocrates, ce sont des hommes qui sont persuadés que la souveraineté doit s'exercer dans le sens du plus grand nombre, et jamais au profit d'une collection d'individus, d'une caste ou d'une famille; ce sont des hommes qui comprennent que l'administration de l'État, que son budget et sa force ne doivent être qu'un moyen de déve-

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