CONCLUSIONS
Nous voici parvenus, Messieurs, au terme de ce long travail. L'élection d'Avignon vous fait voir un coin de la France administrative, telle que l'avait faite l'ordre moral.
Le bien et lo mal ont perdu leur signification ordinaire : pouf l'administration de M. Doncieux, pour sa police, et, nous avons le regret de le dire, pour le parquet, les gens sont innocents ou coupables, non pas suivant leurs actes, mais suivant le parti auquel ils se rattachent, suivant le cercle auquel ils sont affiliés.
Cette manière de classer les citoyens en bons ou en méchants, n'est pas nouvelle, sans doute; mais nous l'avons rarement vu pratiquer avec autant de candeur. Un fait après tant d'autres :
Dans la nuit du 20 au 21 février, une bande où, suivant la déposition du capitaine François Machenault, se trouvaient mêlés à des gens ivres quelques chefs du parti légitimiste, parcourait les rues en tirant des pétards et criant : Vive le Roi! La troupe avait reçu pour consigne de réprimer le désordre, « d'où qu'il vint ». Rare exemple de correction au milieu de tant de coupables indulgences. L'officier qui la commande essaie d'abord de calmer les perturbateurs. Tout nous est permis, répondent-ils, par le Maire et par le Piéfet; et le vacarme redouble. Le capitaine en fait alors arrêter quatre ou cinq et les envoie au poste du commissariat de police; mais là, M. Régnier, commissaire central, les fait relâcher sur-le-champ : « Ce ne sont pas des révolutionnaires, dit-il, ce sont des gens d'ordre, des membres du cercle des Amis de l'Ordre, » et il les protège contre les officiers indignés.
Ce même commissaire central, la Sous-Commission l'a interrogé; ni lui, ni M. Viau, commissaire de police à Cavaillon, ne connaissent, à les entendre, aucun des proxénètes et des repris de justice accourus d'Avignon, le 17 février. N'est-ce pas là encore une protection? Qui peut les croire, en effet? Des gens de cet acabit louent des voitures, se donnent rendez-vous sur la route, conmiettent les actes que l'on
m EMEUTE DE CAVAILLOX.
sait, rentrent au matin; leur départ, leur présence àCavaillon, leur retour, tout cela est de notoriété publique ; tout le inonde les nomme, et la police d'Avignon n'en sait rien ! Et l'on n'informe pas contre eux ! On informe contre les organisateurs des réunions privées !
Des écrits odieux, honteux, menaçants, sont piddiés; on ne les saisit point; mais Ton interdit la voie publique aux journaux républicains!
On ferme impitoyalilement les lercles républicains, les antiques u chambrées » d'ouvriers ; on laisse subsister, sous le nom de Cercles catholiques, de Cercles de l'Union, de Cercles des umis de l'Ordre, des associations illicites, puissamment ramifiées entre elles, et où se préparent les fraudes, les troubles, les violences ^.
Vous parcourrez. Messieurs, le dossier qui nous a été remis par M. du Demaine ; vous y trouverez, à une date où le 11 = bureau réclamait vainement des comnmnicalions, trois rapports adressés à M. du Demaine par M. le Procureur de la République, des rapports de gendarmerie, de commissaires, d'agents de police, etc., etc., des pièces venant de la Préfecture, de cette même préfecture où, nous, nous n'avons rien ti'ouvé, où le nouveau préfet n'a rien trouvé.
C'est un mauvais spectacle, Messieurs, et démoralisant pour les po[)ulations, que celui d'un pareil défaut d'équité chez les fonclionnaires. La civilisation tient, sans doute, pour partie, à des éléments indépendants, tels que le travail, le commerce, l'industrie, la science, qui font leur œuvre quand même et toujours; mais elle tient aussi, et beaucoup, à une sorte de confiance générale des citoyens vis-à-vis des pouvoirs publics et de leurs agents; si ceux (jui sont chargés de faire naître cette confiance la détruisent; si ceux dont la mission est de développer dans le peuple les idées d'ordre, d'équité, de justice, s'adonnent sans frein à leurs passions; s'ils persécutent les citoyens au lieu de les protéger, et s'ils couvrent de leur protection les actes qu'ils devraient réprimer, le sens moral s'alfaiblit, le lien social se distend ; la ruse et la force sont bien près de régner.
. Nous vous le disons avec tristesse, Messieurs : si cette si-
1. Dépositions de M. Guibert, avoué, et de M. Régnier, commissaire central. C'est par 1,'JOO et 2,000 qu'on compte les sociétaires.
tuation n'était pas encore celle des esprits dans Vaucluse, ils commençaient d'y tendre. Nous avons trouvé ces populations un peu dans l'état de ces malheureux qui disaient autrefois : Le roi est ti'op loin. Le mal dont elles souffrent est si invétéré, elles ont tant de fois fait entendre leurs réclamations et toujours si inutilement!... Les voici maintenant douées d'une administration éclairée, tolérante, protectrice. Elles le savent et reprennent déjà confiance; mais il y a beaucoup à faire encore pour satisfaire leur honnête désir de tranquillité et de paix, sentiment dans lequel nous les avons laissées.