‹ Discours et plaidoyers politiques de M. Gambetta; (volume 4)Chapitre 5 sur 50 · I.II.LE · texte numérisé non relu

I.II.LE

mari, et souiller partout la haiue et linsinuatiou calomnieuse, parce que, je vous le déclare en toute vérité, c'est là qu'est le péril non seulement français mais européen, c'est le péril à redouter, c'est là qu'est l'anarchie, le désordre et la haine, etce péril immense compromet à la fois les intérêts de la société et ceux (le l'Eglise. Ce péril, il est là; aussi l'Eglise a-t-elle tort, après l'avoir déchaîné, de s'étonner d'avoir provoipié des haines et fait jaillir des représailles. {Vive xensation et salues d'applaud'tsseinenls.)

Oui, c'est là. Messieurs, la véritahle distinction que je voudrais voir faire par la plupart de nos amis dans ces controverses toujours si délicates et si irritantes. J'ajoute qu'il y a là non seulement un intérêt purement intérieur, mais encore un intérêt extérieur; aussi permettez-moi de m'en expliquer devant vous en quelques mots. [Mouvement d'attention.)

J'ai dit d'abord qu'il y avait là un intérêt intérieur, et ne le voyez-vous pas vous-mêmes? S'il y a en effet un mal dont nous souffrons, s'il y a une cause explicable des tâtonnements et des avortements qui ont suivi la Révolution française dans ce pays et qui l'ont empêchée d'y installer pacifiquement son règne dans la concorde et dans l'union de tous les citoyens, où faut-il chercher cette cause? Cette cause n'est-elle pas dans cette sorte de duel déclaré par l'esprit ultramontain à l'esprit de la Révolution? N'est-elle pas dans la lutte entre ce qu'on a appelé improprement le prosélytisme religieux et la propagande des idées de la Révolution ?Depuis soixante ans n'assistons-nous pas à ce champ clos entre ceux qui prétendent tout savoir d'une manière immuable par la révélation et ceux qui marchent, pensent et progressent sous les suggestions de la science qui, tous les jours, accomplit un progrès et recule les bornes des connaissances humaines?

Une faut pas transporter cet esprit de combat dans

la politique. (Juil reste dans les livres, dans les chaires, dans les académies, rien de mieux; mais s'il s'assoit dans un fauteuil de ministre, s'il pénètre dans les détails des bureaux, alors il n'en résulte plus seulement le choc de deux opinions, c'est la rivalité de doux convoitises pour l'exercice du pouvoir, c'est la guerre civile latente en attendant qu'une étincelle la fasse éclater au grand jour. {Vice approbation et applaudissements.)

Eh bien, je dis que. dans ces cinq dernières années et principalement dans cette dernière, à la dernière heure de l'Assemblée de Versailles, nous avons été les témoins d'une entreprise dont l'audace aurait effrayé et fait bondir en protestations éloquentes, non pas les républicains de la première heure, mais les hommes qu'on appelait les doctrinaires et les universitaires de la Restauration.

On a osé, oui, on a osé, sous le nom de liberté de l'enseignement supérieur, faire une loi dont l'étiquette est destinée à tromper les simples et les naïfs. La liberté n'a rien à voir ici. On sait comment les auteurs et les bénéficiaires de cette loi en usent avec elle : leur maxime constante est de la réclamer pour eux et de la refuser à tous leurs adversaires. Ils ont obtenu un instrument de division des esprits parle vote de cette loi de l'enseignement supérieur qu'on devrait plutôt appeler la loi de l'enseignement inférieur. [fJilai'ifé.)

D'ailleurs, je ne la redoute pas, cette loi, au point de vue de la rivalité et de la concurrence avec l'enseignement de l'État, et si son application devait purement et simplement se borner à une sorte de concours entre les professeurs et les élèves, vous pouvez croire que je m'abstiendrais de toute espèce de critique, car d'avance je suis parfaitement rassuré sur l'issue de la lutte, sur le caractère des vainqueurs et sur les titres des vaincus. {Rii^es.)

Mais là n'est pas ma préoccupation d'homme poli-

LILLK.

tique, et je dois vous dire, mes chers concitoyens, ce que cette loi provoque d'inquiétudes dans mon esprit, (i'est que, si peu nombreux que soient les élèves qui suivront le nouvel enseignement, ils seront élevés dans la haine de la France moderne, dans la haine des principes de justice qui forment la base de notre droit national. Us seront élevés, chez nous, comme des étrangers; ce seront des émigrés et des esprits hostiles qu'on formera à l'intérieur; on sèmera là un germe de discorde et de division qui, ajouté aux autres, ne pourra produire que la catastrophe et la ruine ! [Profonde sensation.)

Et alors, au nom du libéralisme vrai, au nom des intérêts de la patrie, je dis que cette loi est mauvaise...

M. Testeur, p}'ésident du bureau. — M. le commissaire de police, présent à cette réunion, me charge de dire à M. Gambetta qu'il n'a pas le droit de parler contre la loi de l'enseignement supérieur. [Mouvement.)

M. Gambetta. — Je répondrai que mon intention n'est pas de parler plus longtemps contre la loi de l'enseignement supérieur, que je me propose de faire abroger. {Marques unanimes d'assentiment et applaudissements répétés.)

J'ai donc le forme espoir que, lorsque cette question • sera posée dans presque tous les collèges de France, elle rencontrera une majorité suffisante ponrramener la France à la vérité de sa tradition, car, remarquezle, ces conquêtes de l'esprit clérical n'ont jamais été possibles parnii nous à aucune autre époque. Sous la monarchie, l'État défendait énergiquement ses prérogatives; sous la République, il en était de même, cela va sans dire, et il a fallu un jour do confusion pour arracher à nos législateurs une loi qui, véritablement, n'estpas française. Elleest romaine. [Applaudissements prolongés.)

Je veux passer sur ce sujet, puisque son examen soulève quelques susceptibilités ; mais je dis que ce n'est pas seulement au point de vue intérieur que cette question a un côté grave; elle est grave aussi au point de vue extérieur; car, si vous jetez un regard sur TEurope, qu'y voyez-vous? Et quand je dis l'Europe, je ne dis pas assez, je devrais dire le monde. En effet, les préoccupations de cette nature s'étendent de Londres à New-York et de Berlin à la Maison Blanche. En Angleterre, c'est M. Gladstone quipousse un cri d'alarme. Aux ï]tats-Unis, c'est le président Grant. C'est l'Allemagne, c'est l'Italie, c'est l'Espagne, c'est tout le Nord de l'Europe, c'est la Russie. Partout on s'en préoccupe. Partout vous voyez la propagande à laquelle s'associent les gouvernements et les citoyens, contre quoi? contre l'envahissement de l'esprit ultramontain.

Je dis donc qu'il y a là un danger qui a atteint son maximum de gravité surtout sous le règne de la dernière Assemblée. Ce danger, c'est de favoriser les calculs de ceux qui ne nous aiment pas. Ce danger, c'est de permettre à ceux-là de présenter la France à l'Europe comme un dernier asile de la domination cléricale, comme le dernier refuge de l'esprit du Vatican. Ce danger , c'est de permettre que cette glorieuse nation, la France, qui a inauguré dans le monde la libre pensée, qui a eu les xni% xvi*^ et XYin"" siècles, ([ui est la nation initiatrice par excellence, qui est la nation libre, joyeuse et fière, qui est la patrie de Voltaire , puisse être représentée au dehors comme le dernier asile de l'esprit rétrograde et théocratique. Il nous faut dissiper ces rêves malsains, et, une iV)is débarrassés de ces appréhensions que les uns entretiennent et que les autres colportent dans le but d'amoindrir et de déconsidérer la France, il faut que la prochaine Assemblée, celle que vous allez nommer vous-mêmes le 20 février, se lève devant le

monde et dise : Me voilà! Je suis toujours la France du libre examen et de la libre pensée ! [Salccs d'applaudissements. — ('ris 7'épétés de : Vive In République! Vive G a m bel ta f)

Maintenant, Messieurs, toutes ces conditions à réunir aboutissent à une dernière, que seule la Répu- ))lique peut garantir, la paix; c'est une politique pacilique , accomplie et poursuivie par une majorité pacifique. Nous avons connu la guerre, et je vous disais ici môme, il y a cinq ans, au milieu des plus ed'royables désastres, au milieu des deuils domestiques qui vous assiégeaient, — car vous n'aviez marchandé ni votre or, ni le sang, ni la vie de vos enfants, — je vous disais (jue cette guerre de 1870 était une guerre maudite, inexcusable, que nous avions vouée à la malédiction des générations futures, et que nous avions subie parce que l'honneur national et l'intégrité de la patrie étaient engagés, mais que s'il y avait quelque chose qui fût contre nos sentiments, contre nos doctrines, contre nos intérêts, contre tout ce qui palpite au fond de nos cœurs, c'était, au xix" siècle et dans une démocratie française, la guerre de prérogatives et d'inlluences dynastiques. Nous maudissons donc cette guerre plus que personne, mais nous nous glorifions de l'avoir soutenue : je puis le dire surtout devant vous. Messieurs, qui avez ici dos hommes qui ont pris part à cette guerre, qui avez eu aussi vos morts, et des survivants plus malheureux que les morts, car la réaction est venue qui nous en a emporté quelques-uns dans la calomnie et dans l'outrage. Vous savez bien ce que je veux dire. {Oui! oui! — Sensation.)

Cette guerre a laissé un enseignement qu'il faut toujours rappeler à nos concitoyens : c'est que les guerres ne sont, la plupart du temps, entreprises que pour raff'ermir un pouvoir héréditaire que l'opinion condamne, que pour transmettre un pouvoir à un hé-

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ritier ou jeune ou imbécile, et sur le front duquel on veut faire luire le prestige de la victoire, ou pour venger une injure d'étiquette ou de vain cérémonial méconnus dans une gare de ville d'eaux, ou pour accomplir des desseins encore plus obscurs et plus criminels que ces guerres de dynasties, de succession ou d'influences, de telles guerres sont le lot exclusif des monarchies, et nous n'en voulons plus. (To/?/ non! — Double salve d'applaudissements. )

Ce que nous voulons, c'est la politique intérieure et extérieure du suffrage universel, c'est-à-dire du travail, des affaires, de la concorde entre tous les citoyens, et de la stabilité dans l'État reposant sur le consentement de la majorité. Cette politique, qui a surtout pour but de développer, d'accroître le patrimoine, la fortune matérielle et morale de la patrie, cette politique qui n'a qu'une préoccupation, celle d'assurer à ce pays qui en est avide, et avec raison. la sécurité et la confiance dans l'avenir, cette politique est celle que nous aurons à suivre. Et, à ce propos, permettez-moi de vous faire remarquer la politique qui a été suivie à l'Assemblée par vos élus et l'immense bienfait qui en est résulté. C'est cette politique, en effet, qui a créé la République à l'état de gouvernement légal, qui force ses adversaires à la respecter et certains même d'entre eux à la saluer, hypocritement c'est vrai, mais ce sera à vous à faire le choix entre les hypocrites, les fourbes et les sincères. {Oui! oui! — Ti'ès bien! — Bravos.)

Cette politique n'a d'autre mission que de faire respecter les lois et, sous leur égide de convier tous les Français au travail. Cette politique n'a d'autre préoccupation que de leur dire : Vous cherchez la restauration, la régénération de la patrie, eh bien! confiez-vous à votre propre génie. Ce génie est connu dans le monde, il s'appelle le travail, dans toutes les branches de l'activité humaine: les arts, les sciences.

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