LU.LE
les lettres, l'industrie, l'économie, l'épargne; c'est le génie de la production. Il n'est pas un peuple dans le monde qui nous surpasse comme travail et moralité. Eh bien! si les lois sont respectées, s'il ne se produit ni heurt ni conflit; si, grâce aux décisions du suffrage universel, vient s'ajouter à un Sénat sincèrement républicain un Corps législatif républicain, démocrate, libéral et pacifique, vous parcourrez la période républicaine de qiialre ans qui va commencer au milieu de la prospérité générale. Les capitaux sont là qui n'attendent que l'heure de la confiance promise, que le moment du départ. Comme des coursiers qui vont s'élancer sur le champ de courses, ils sont là, ils vont partir. Alors nous aurons deux fois raison de l'Empire; il nous aura donné la honte, et la République aura ramené l'honneur; il nous aura légué la ruine, et nous aurons refait la fortune du pays. Quant à cette prospérité matérielle dont il se vantait d'être la cause, elle n'était que le fruit de ressources antérieures accumulées, elle n'était que le résultat de l'activité laborieuse de nos villes et de nos campagnes servies par l'ardeur de nos capitalistes. Eh bien, vous allez voir les résultats d'une République sortie du consentement de la nation, respectueuse des droits de tous, fermement résolue à se défendre, mais écartant toute occasion de troubles et de conflit; vous verrez un essor économique immense, et une ère nouvelle s'ouvrira, agricole, industrielle et commerciale, qui laissera loin derrière elle les chiffres menteurs des bulletins officiels du plébiscite. {T7-f's bien! très bien! — Applaudissements pi'olomjés.)
Quand je dis ces choses, Messieurs, croyez bien que ce n'est pas uniquement pour solliciter vos suffrages. C'est parce que, après avoir traversé des crises sans précédent dans notre histoire, après m'être mis face à face avec la situation de mon pays, après l'avoir étudié dans toutes ses régions, j'ai appris combien il
est amoureux de l'ordre et de la liberté, combien il redoute les entreprises des sectaires cléricaux et autres, combien il tient aux légitimes prérogatives de l'État, combien il est avide d'égalité et de justice ; mais, de plus, m'inspirant de la situation extérieure de la France et n'ayant qu'une préoccupation au fond du cœur, celle de refaire la patrie assez forte, assez puissante, assez digne des respects du monde et des sympathies de tous, j'espère qu'un jour, rien que par l'ascendant du droit, nous retrouverons pour l'équilibre de TEurope et le triompho de la justice nos frères séparés. [Applaudissements enthousiastes et prolongés. — Cris nombj^eux de : Vive la République! Vive Gambettn! — L'orateur est entowé par un grand nombre d'électeu7-s qui viennent le féliciter et lai sc?-rer la main . )
M. Testklin, président. — Vous n'avez plus en face de vous, Messieurs, qu'un seul candidat, l'autre s'étant retiré, — c'est M. Gambetta. Je mets aux voix sa candidature.
(La candidature de M. Gambetta est mise aux voix et adoptée à l'unanimité.)
Pro7io)icé le 9 février 1S76
INous avons dit plus haut (page l>3) que M. Gambettaavait accepté la candidature qui lui avait été offerte par le comité républicain d'Avignon, pour les élections législatives du 20 février. Les comités réactionnaires lui opposaient M. du Demaine, maire d'Avignon depuis 1874.
Le 9 février, M. Gambelta, venant de Lille, prononça à Avignon le discours suivant. La réunion électorale (privée) comptait plus de trois mille citoyens. Elle était présidée par M. Alphonse Cent.
M. Alphonse Gent. — Citoyens, je no veux pas retarder d'un instant môme le plaisir que vous attendez si impatiemment d'entendre notre ami, notre candidat et bientôt, je l'espère, comme on l'a dit ailleurs tout à l'heure, notre député Gambetta. [Onif oui! — Acclamations.)
Je ne réclame aujourd'hui que l'honneur de vous présenter le grand patriote, le grand citoyen, le grand orateur, le grand politique que vous aimiez déjà sans le connaître et que vous aimerez bien davantage quand vous l'aurez connu. En ce moment, je veux seulement vous dire que Gambetta est arrivé chez nous dans un grand état de fatigue ; il vient de Lille, et, ce soir, il part pour Marseille d'où il doit se diriger, dès demain, sur Cette et Bordeaux pour rentrer à Paris lundi.
11 faut avoir réellement un grand courage et un grand dévouement à la cause républicaine pour sup-
porter de pareilles fatigues et être à la hauteur de pareils labeurs. Eh bien, ce que je réclame de vous, citoyens, c'est de l'écouter en silence, sans augmenter sa fatigue par des interruptions fréquentes, et de recueillir et méditer ses paroles pour qu'elles soient l'instrument du développement de l'idée républicaine dans notre département. (Bravos et applaudissements.)
M. Gambetta a la parole.
M. Gambetta. — Messieurs et chers concitoyens.
En me trouvant au milieu de vous et en recevant de vous cet accueil cordial et fraternel que le parti républicain veut bien me faire dans cette ville, je ne m'attarderai pas à vous en exprimer ma reconnaissance.
Je sens trop bien combien les heures sont précieuses pour que je vous adresse des paroles banales, et je viens tout de suite au fait.
Pourquoi suis-je aujourd'hui devant vous? Quelles raisons, quels motifs font que vous avez songé à moi aujourd'hui, comme le disait tout à l'heure notre cher et vénéré Gent? Pourquoi voulez-vous faire de moi un candidat aux élections législatives du 20 février dans la ville d'Avignon?
Cette raison, je vais vous la dire, car elle a été le motif déterminant de mon acceptation de la candidature. Je ne songeais guère, Messieurs, à venir solliciter de vous un mandat de député. Des occupations dont j'étais surchargé me faisaient un devoir de ne pas muliplier encore les tâches diverses dont on a chargé mes trop faibles épaules. Mais on m'a dit ceci : 11 est nécessaire que vous veniez dans notre déparlement, parce qu'il est le théâtre, depuis quelques années, des plus scandaleuses, des plus incroyables violations du suffrage universel. {Marques unanimes d'approfmtion. — Bravos.)
Je dis qu'on m'a présenté la situation électorale de la première circonscription de Vaucluse comme grave au point de vue de la sincérité des opérations électo-
raies, et on m'a raconté, avec force documents et beaucoup de preuves à l'appui, quelle était la nature de ces pratiques et de ces manduivres qui arrivaient jusqu'à changer les majorités on minorités. (7"?y'.sbien! très bien! — Longues acclamât io/is.)
Je dois ajouter que les faits qu'on portait à notre connaissance étaient pour moi telloment inouïs, qu'il fallait toute l'autorité, tout le crédit des personnes qui s'en faisaient les rapporteurs pour f|u'on pût y ajouter foi, et alors on m'a dit : Venez vous-même dans notre département, faites vous-même cette enquête, écoutez des témoins, apprenez la vérité, et dites-nous s'il n'est pas nécessaire d'apporter un remède à la situation.
Je suis venu, et, en fort peu de temps, on m'a démontré, pièces en mains, par des dépositions orales ou écrites, par l'attestation des hommes les mieux renseignés sur ces pratiques, sur ces fraudes contre le suffrage universel, qu'il y avait là une situation qui réclamait un remède énergique. Et alors, à l'offre qui m'était faite, j'ai répondu par cette condition : Si vous voulez que ma candidature soit la candidature de la sincérité et de la moralité électorale, j'accepte. [Bravos et applaudissements entl/oiislastes. — Cris re^pétés de : Vive la République! Vive Gambetta !)
Messieurs, privons-nous de ces applaudissements bruyants, de ces manifestations. Nous sommes venus ici pour causer de nos affaires, pour nous entendre ensemble ; eh bien, il y a, entre nous, assez de liens de sympathie mutuelle pour qu'il ne soit pas besoin de les exprimera chaque fin de phrase. {Marques d'adhésion.)
Je dis qu'en acceptant cette candidature, jai le sentiment de remplir un devoir, parce que nous recueillerons tous les faits, parce que nous établirons un dossier en règle de toutes les compromissions d'où qu'elles viennent, à quelque degré de la hiérarchie administrative qu'elles se soient manifestées, quel que
soit l'auteur de la violence, de la fraude, de la surprise ou de la supercherie, quelque rang ou quelque poste qu'il occupe. Il faut que l'on sache que nous sommes décidés, après avoir réuni Ips faits, à en demander justice au vrai tribunal compétent qui est la future Assemblée devant laquelle on ne pourra pas décliner le débat, devant laquelle surtout ce débat sera sincère et complet, devant laquelle on trouvera une majorité d'hommes véritablement éclairés, loyaux et résolus à arracher le suffrage universel à toute espèce de mauvaises entreprises. {Salve d'applaudissements.)
Cette candidature étant ainsi caractérisée, il s'agit de savoir ce qu'il nous reste à faire pour lui donner force et autorité, car, si je suis venu parmi vous, c'est que j'ai cru qu'il y avait non seulement un intérêt vauclusien, — permettez-moi l'expression, — mais un intérêt général à ce qu'on ne laissât pas, dans un département quelconque de France, le suffrage universel exposé à se déshonorer lui-même, car, s'il y a quelque chose de louable à dire pour ce mode de consultation dupays que nous possédons, grâce à la Révolution do 18 48, depuis vingt-huit ans, c'est qu'il est, dans le monde, le plus moral, le plus libre, le plus sincère et le moins corruptible des suffrages, et, sur toute la surface du pays, on n'a pu relever contre lui que des lésions parfaitement isolées, passagères et momentanées, de telle sorte que. dans son ensemble, ce suffrage universel est pur, probe et fort. Il n'est donc pas permis de le laisser diffamer sur un point quelconque du territoire.
11 faut donc, je le répète, que cette candidature, que je n'accepte qu'à la sollicitation de mes amis, ait, aux yeux des électeurs de Yaucluse comme aux yeux des électeurs du reste du pays qui peuvent se demander quelle est sa raison d'être, — il faut, dis-je, que cette candidature ait pour caractère, — je passe sur le caractère républicain d'abord parce que je pense qu'on no le conteste pas... {Aon! non! — Approbation
unnnhné) — il faut qu'elle ait pour caractère de vouloir ramener la vérité et la loyauté électorales dans un pays où on s'attache depuis trop longtemps à les violer et à les corrompre. [Oui! — Ccst cela! — Trhs bien! — Ajjplaiif/lssrtuoits jn'o/imr/és.)
Gela dit, il me reste à vous donner, non pas des instructions, mais, si vous le permettez, à vous faire part des réflexions que m'inspire une situation comme la vôtre.
Il faut, avant de vous préparer au travail électoral, que vous soyez animés surtout d'une grande pensée d'union et de concorde; il faut qu'il n'y ait ni indifférence ni hostilité dans vos rangs, puisque vous consentez h rechercher, avec moi, les moyens de refréner des pratiques mauvaises et abusives dirigées contre le suffrage universel. Il vous faut agir avec un ensemble irrésistible; il faut que, dans toute l'étendue de cette circonscription, tous les républicains, sans distinction de nuances ou de personnes, veuillent bien organiser, non seulement l'action électorale, de telle sorte qu'après avoir accompli ce premier devoir qui consiste à se présenter tous unis au vote, il y a un second devoir à remplir, le devoir de surveiller les opérations du vote et de recueillir tous les renseignements sur la manière dont elles auront été conduites otpratiquées. N'ayez aucune inquiétude;, aucune appréhension sur l'accomplissement de ce dernier devoir. On cherchera, je le sais, à intimider quelques-uns et à gagner peut-être quelques autres ; on usera des mille moyens qui sont au service d'une administration que l'arbitraire ne fait pas reculer et des procédés de compression administrative. Ne vous laissez entamer par rien, ayez confiance dans l'avenir qui va sortir de l'arrêt, du verdict de la France. Oui! le 20 février, dans quelques jours, une majorité républicaine sera créée et constituée, et cette majorité républicaine sera juge, non seulement des opérations électorales, mais
encore de la politique suivie par le cabinet, mais encore de l'administration qui aura été l'agent et l'exécuteur de cette politique, et — je le dis en ce moment, non seulement pour les simples citoyens qu'on peut vouloir tromper, mais pour ceux qui, dans les communes, exercent certaines fonctions, pour ceux qui peuvent recevoir de l'administration centrale une impulsion excessive, — je leur dis qu'ils doivent regarder devant eux et juger de la force d'une administration dont le chef est condamné par tous les scrutins, soit le scrutin du suffrage parlementaire, soit celui du suffrage restreint et, à plus forte raison, par le scrutin du suffrage universel. Oui, le moment est venu, pour cette administration de combat, inaugurée depuis la chute de M. Thiers dans le but de lutter contre la démocratie, de la mater et de la réduire h l'impuissance, — le moment est venu où elle va trouver en face d'elle le pays réveillé, debout, prêt à porter son jugement et à faire justice de cette administration. Quelques semaines seulement nous séparent de ce moment; aussi attendez-vous à ce que, dans ce dernier et court espace de temps, des efforts soient tentés, efforts aussi impuissants, aussi stériles que ceux qui les ont précédés, et dont il ne restera que la courte honte pour ceux qui en seront responsables, en face de la nécessité d'organiser enfin la République avec des républicains. {Vifs applaudissements et bravos répétés.)
Car enfin, il faut en finir avec cette administration que nous a léguée la grande politique de combat et du péril social. Il faut mettre un terme à ce que j'appelle un véritable scandale et qui fait qu'un gouvernement, qui est républicain par le titre légal, qui est républicain par la Constitution, qui est républicain par la volonté de la France, qui est républicain par l'assentiment du pays, et je pourrais dire avec les sympathies de lEurope, que ce gouvernement ne rencontre de-
vant lui d'entraves, d'embarras et d'obstacles que de la part de fonctionnaires qui sont chargés de le protéger, de le servir et de le défendre, et qui, ayant reçu le mandat de soutenir la Constitution du ;2o février, la livrent à toutes les entreprises de ses pires ennemis, et ne cherchent qu'à recruter, à coaliser contre elle toutes les oppositions. {C'est cela! — Très bien! — Applaudissements.)
Ces faits-là ne sont possibles véritablement que dans un pays comme la France, dans une nation aussi respectueuse de la légalité, de mœurs assez douces et d'un esprit d'obéissance légale aussi traditionnel pour pouvoir supporter pendant des années, non pas sans murmurer, mais sans se laisser aller à l'exagération, à l'abattement ni à la lassitude, un pareil état de choses qui consiste à la gouveruer contre sa volonté la plus manifeste, volonté toujours rejetée et toujours unanime pour condamner et la politique suivie depuis le 24 mai, et ses agents qui n'ont pas craint de rétablir la candidature officielle de manière à faire rougir l'Empire lui-même. Oui, toutes les fois que les candidats de cette politique ont osé se présenter devant le suffrage universel, il les a repoussés impitoyablement; toutes les fois que le corps électoral voyait apparaître, derrière ces candidatures, le parrain qui les patronnait, immédiatement il en faisait justice. [Hilarité. — Applaudissements et acclamations.)
Et maintenant j'entre dans l'examen des conséquences de la politique électorale à laquelle le pays tout entier va se livrer, car ce n'est pas seulement pour la constatation stérile d'un droit qu'on possède le suffrage universel, ce n'est pas seulement pour donner à des hommes politiques sortis des rangs du peuple une fonction qui les élève au-dessus des autres, ce n'est pas seulement pour leur donner le bénéfice et le crédit qui s'attache à l'exercice même de la fonction honorée de député qu'on fait des élections. Non. On
fait des élections pour imposer une politique. On fait des élections pour mettre un terme à des abus intolérables. On fait des élections pour opérer des réformes. On fait des élections pour arriver à substituer la politique de liberté à la politique de compression. {Salve d'applaudissements. )
Et cette politique de liberté, il n'est pas difficile de la définir, il est encore moins difficile de la pratiquer. Il n'y a qu'à prendre le contre-pied de la gestion politique de ceux qui nous gouvernent depuis trois ans. (fiù-e généi'al.)
11 suffit de déchirer les divers décrets, mesures et ordonnances qu'ont pris nos ministres depuis trois ans, pour établir une politique de liberté qui est le premier besoin du pays et, notamment, le premier besoin des populations de ce Midi de la France, qu'on a systématiquement diffamées pour pouvoir mieux les refouler et les mater. Oui, le premier besoin de ces populations, avant d'entreprendre des réformes plus ou moins délicates et lointaines, c'est de redevenir maîtresses d'elles-mêmes, c'est de ressaisir la liberté d'écrire, de se réunir, de s'associer, la liberté de choisir leurs maires; le premier besoin de ces populations, c'est d'avoir des fonctionnaires qui, au lieu d'être des ennemis tracassiers, des esprits hostiles et chagrins constamment en conflit réglé avec les populations, soient des fonctionnaires soucieux de la paix et du bon ordre des populations, en même temps que de la dignité de l'administration dans un pays qui ne réclame, qui nest avide que d'apaisement, de concorde et de travail, et qui n'exige que le règne de la loi. à la place des fantaisies et des caprices d'une poignée d'ambitieux infatués de leurs mérites. [L'oralcur e^t interroiupu pendant quelques minutes par plusieurs salves d'applaudissements et les cris prolongés de : Vive la République! vive Gambetta!)
Avant d'aborder ce ([ue j'appelle le programme de
la prochaine Assemblée, programme complexe et difficile, mais cependant parfaitement possible et réalisable, surtout à l'aide de la majorité que nous possédons déjà dans le Sénat, et de la majorité plus vigoureuse encore qui va se trouver dans la nouvelle Chambre des députés, — avant, dis-je, d'aborder ce programme que je divise en deux parties, et dont l'examen entier me mènerait trop loin, je veux m'attacher à ne vous exposer que la première de ces deux parties, celle qui traite, non des réformes à opérer, mais celle qui concerne la politique libérale à suivre par l'administration.
Je vais donc esquisser devant vous le tableau do la tâche impérieuse, urgente, qui s'impose à ceux à qui vous confiez le dépôt et l'exercice de vos droits. Quels sont les besoins des populations que vos députés seraient appelés à représenter? Je ne vous ai pas beaucoup visités. Messieurs, mais je connais bien les populations qui vous environnent, celles qui vous sont limitrophes. J'ai été pendant longtemps député des Bouches-du-Rhône, élu à Marseille, et vous n'êtes pas tellement dissemblables et, surtout, pas tellement opposés de sentiment et d'idées politiques avec les populations de ce département, pour que vous ne soyez pas traités de même qu'elles demandent 5 l'être.
Ce que les populations du Midi réclament avant tout, ce sont des agents du pouvoir central, des préfets, — pour les appeler par leur nom, — qui soient des serviteurs légaux et sincères de l'idée républicaine. {Oui! oui! — Trh bien! — f)ou!)le salve d'applaudissements.)
Croyez bien que je ne demande pas à ces fonctionnaires d'être, comme mon ami Cent, des hommes chevronnés au service de la République. {Iii?'es d'approbation et applaudissements.) Je ne leur demande même pas d'être des radicaux de la nouvelle école. [Rires.) Non, ce que je réclame d'un préfet, ce que je crois que le gouvernement modéré de la République du 25
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février doit réclamer de lui, c'est la bonne foi, c'est non seulement le respect extérieur et apparent des institutions républicaines, mais leur sympathie pour rœuvre républicaine, car je n'admets pas qu'un gouvernement puisse être bien défendu par d'autres que ceux (|ui l'aiment; je n'admets pas qu'un gouvernement puisse être bien soutenu par des hommes qui ne font, pour ainsi dire, que louer leurs services sans y mettre aucune part de leur raison ou de leur cœur. Ces hommes peuvent être des agents, mais ils ne méritent, à aucun degré, le titre de serviteurs de l'État républicain dans le sens élevé du mot; ils émargent, ils servent dans la plus vulgaire acception du mot, mais, quant à être une force, un appui pour le gouvernement, quant à faire sentir aux populations l'excellence du gouvernement républicain, quant à leur faire comprendre qu'il est la garantie de la paix, du travail, de la prospérité, de la force et du relèvement de la France, jamais ! {Bravos et applatidissetnents.)
Voilà les qualités que j'exigerais d'un bon préfet. Je sais bien que nous ne serons pas appelés à les choisir, mais nous serons toujours appelés à juger celui qui les nommera, c'est-à-dire le ministre de l'intérieur, et alors vous apercevrez pourquoi vous devez nommer des députés qui veulent avoir un ministre de l'intérieur acquis à la République. {C'est cela! — Très bien! Urs bien! — Bravos.)
Je pourrais promener celte analyse sur tous les agents du pouvoir, ce serait une énumération fastidieuse, mais, à côté du préfet, il y a un agent de l'État sur le caractère duquel on peut élever des contestations théoriques encore plus que pratiques. C'est le maire, le maire qui est gestionnaire de la commune. C'est le maire quia besoin de la confiance delà population au milieu de laquelle il vit, dont il doit être le représentant sympathique et le guide naturel. Or il faut, dans la politique libérale à inaugurer, que ce
maire soit l'élu de son conseil municipal; autrement, s'il n'est pas son élu. s'il est choisi par le pouvoir central même parmi les derniers élus de la liste municipale, en un mot, si le maire n'est pas nommé par le conseil municipal, pour être l'intermédiaire entre l'État et la commune, je dis qu'on n'a pas un maire, mais un simple commis du pouvoir exécutif : c'est le commissaire d'un préfet. Eh bien, s'il y a, pour toutes les populations de la France, une réforme à laquelle elles soient attachées du fond de l'âme, c'est celle qui assurera la liberté et l'indépendance de la commune, c'est celle qui établira véritablement les franchises municipales parce que, pour le citoyen le plus humble comme pour le plus élevé, la commune est la meilleure, la plus intime réduction de la patrie, où se trouvent resserrées les plus intimes affections qui viennent de la naissance, de la famille, et des relations les plus anciennes et les plus durables; c'est le berceau, le foyer et la tombe ; tous ses souvenirs et tous ses intérêts. 11 est indispensable que celui qui doit être placé à la tête de la commune soit véritablement désigné parle suffrage de ses pairs, de ses amis, de ses concitoyens: s'il n'est que l'agent imposé du préfet, il n'est qu'un sujet d'opposition et de conllit avec la commune; et presque toujours on peut constater, excepté dans les temps de crise ou de révolution, que de semblables représentants du pouvoir sont des agents d'irritation ou de compression. [Marques de la 'plus vive adhésion et applaudissements prolongés.) Hélas! nous connaissons beaucoup de faits à l'appui de ce que je viens de dire. Car enfin cette immense machine politique du 12i mai qui a été montée contre la France et qui avait pour but de ramener la monarchie légitime ou contractuelle, ou d'établir une dictature militaire, ou un septennat avec les définitions les plus bizarres... [Rires), cette politique a laissé derrière elle un legs qui pèse encore lourdement sur le pays :
quand elle a voulu, comme elle disait, faire « marcher le pays », qu'a-t-elle fait? Elle a fait les maires de combat. C'était là la seule pensée qui animât la réaction parce qu'elle savait que, par les maires, elle prenait le suffrage universel à sa source, qu'elle l'intimidait, qu'elle le troublait à son origine, parce que la réaction savait que plus les maires imposés seraient impopulaires et plus on en couvrirait la France, mieux ils seraient les agents de la politique de réaction. Cette politique a un moment tenu la France en échec sans pouvoir en triompher, car on ne triomphe pas du sentiment public, quand il est aussi intense, aussi général que celui qui anime aujourd'hui la nation française, mais on a tout fait pour retarder sa victoire, et, si l'entreprise de réaction qu'on a tentée avait pu réussir, vous auriez vu les maires imposés, les maires de combat jouer un rôle prépondérant dans les élections sénatoriales. Aussi avec quel zèle l'administration a-t-elle soigné l'élection du maire comme délégué sénatorial! On lui a imposé l'obligation de se présenter comme candidat à la délégation sénatoriale, et, en effet, c'était la condition du succès de l'Union dite conservatrice et qui devrait plutôt s'appeler l'Union perturbatrice. [Hilarité. — - Salve d'applaudissements.)
Toutefois, malgré les facilités qu'avaient les maires de combat de se faire nommer délégués sénatoriaux, malgré l'influence dont ils disposaient, il y a un nombre assez considérable de ces maires qui sont restés sur le carreau [Rires), et ce n'est pas une des moindres raisons de nos succès sénatoriaux.
S'il est donc une mesure qui soit contraire au génie et à la moralité du suffrage universel, qui soit contraire à l'indépendance de la commune et à la moralité des rapports entre l'administration centrale et la commune, c'est la mesure qui laisse au pouvoir la nomination des maires. Dès lors, en tête du programme
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de la politique libérale, nous plaçons la restitution aux conseils municipaux des communes du droit d'élire leurs maires. (Trh bien.' Ivh bien! — Applaudisscntents prolongés.)
Et si, d'un côté, vous avez dos préfets qui se contentent de n'être pas des adversaires de la République et, de l'autre côté, des communes ali'ranchies, libres, alors toute espèce de divisions, de dilTicultés, d'oppression administrative ot électorale est écartée, et les ailaires, les rapports deviennent absolument simples et faciles entre l'administration et les populations.
Je sais bien qu'il y a une objection ;\ ce que je dis : c'est que, lorsque le préfet est en opposition avec l'opinion des populations de son département, et qu'il froisse le sentiment des maires élus par les conseils municipaux, ce préfet n'a plus de rapport avec ses administrés puisqu'il ne nomme pas les maires.
(ju'est-ce que prouve cette objection? Est-ce qu'il faut, dans ce cas, changer les maires? Non, c'est le préfet qu'il faut changer parce qu'il est mauvais. {litres d'approbation et braoos répétés.)
Soyez convaincus aussi, Messieurs, que la vraie politique doit être faite d'une manière pratique, expérimentale, sans se payer de mots, sans se perdre dans les considérations générales, en demandant tous les jours un progrès réalisable. Or, ce qui est pratique aujourd'hui, ce qui est possible, c'est la réforme des fonctionnaires vicieux et hostiles à la République, et c'est la restitution des franchises municipales.
Et puis, — car il y a un autre côté dans la politique libérale, — il faudra réclamer et obtenir la liberté de la presse pour toutes les opinions indistinctement, excepté, bien entendu, pour celle qui mettrait en cause le princijje du suffrage universel ot la République. Mais, sauf cette réserve, je suis pour la liberté absolue de discussion, quels que soient la thèse, le sujet, l'écrivain. Je n'admets pas qu'on place la presse sous un
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joiiy quelconque. Je ne reconnais pas de tribunaux spéciaux pour la juger ni d'autorité administrative pour lui donner le droit de naître. Je repousse également le cautionnement, parce que tout homme, s'il croit avoir quelque chose à dire, a le droit de le faire sans qu'on ait h se préoccuper si ce qu'il dit est vrai ou faux, la contradiction seule pouvant faire la lumière. {Très bien! très bien! — Applandissomenis.)
Si la liberté de la presse a eu à supporter la législation abusive d'un état de siège qui était un legs de la guerre, qui était une mesure de défense contre l'étranger, il faut faire cesser cet état de siège qui est devenu une mesure de protection pour une petitepolitique et de petites personnes. (^«"es.) Mais ces jours sont passés, et la prochaine Assemblée, dans ses premières réunions, se prononcera sur cette question. Elle n'attendra pas, je l'espère, la date du l*""" mai fixée par la loi pour la levée de l'état de siège, et elle rendra à quiconque tient une plume le droit d'en user librement. {Applaudissements .)
Mais il y a un autre droit que je considère comme plus important, si c'est possible, que la liberté de la presse: c'est le droit que nous exerçons, pour partie, en ce moment, mais dans des conditions très restreintes, très difficiles, et à une époque où,il serait absurde de nous en priver, à l'époque des élections générales pour la Chambre des députés, puisque c'est la seule période où les électeurs peuvent entrer en discussion avec leurs candidats. Mais je voudrais un droit de réunion permanent, afin que cet instrument de discussion, d'enseignement mutuel des citoyens fùl employé dans la démocratie d'une manière paisible, ordonnée, régulière et constante. Car lire et écrire constitue, chez un homme, des aptitudes déjtà avancées, malheureusement encore trop rares; mais parler à des hommes, pénétrer dans leur esprit par la parole et les faire penser, même quand ils sont privés
du bénéfice de savoir lire et écrire, c'est là une tâche et une nécessité essentiellement démocratiques. Quand aurons-nous, comme en Suisse, en Angleterre et en Amérique, à côté de la maison commune, une maison de réunion civique où tous puissent se rencontrer et s'entretenir des afTaires particulières de la commune, des affaires de clocher, comme des affaires de l'État, et les élaborer, les discuter afin de les soumettre à l'adoption ou au rejet do l'opinion publique? Quand aurons-nous, enfin, une démocratie qui ne soit pas condamnée à se réunir pendant quinze jours, et tous les quatre ans seulement, mais une démocratie pouvant toujours s'assembler, discuter, examiner, ce qui est le droit des hommes libres, pour faire un libre choix entre des opinions publiquement débattues? [Bravos et applaudissements prol<m(j(''s,)
Voilà le droit que je réclame. Et comment ce droit a-t-il été traité? Partout on en a interdit l'exercice. Partout on a persécuté ceux qui voulaient le mettre en pratique. Non seulement on a fermé les réunions publiques et privées, mais encore les cercles et jusqu'aux chambrées où on se réunissait pour converser, quel que fût le nombre de ceux qui s'assemblaient, qu'il f^ût de 12, 10, (> ou 5 personnes seulement. L'arbitraire légal intervenait et faisait fermer la réunion. On a même été jusqu'à faire peser une lourde responsabilité sur les propriétaires de maisons et d'établissements publics où avaient lieu ces réunions innocentes, et je connais des hommes qui ont été ruinés parce qu'ils recevaient chez eux quatre ou cinq hommes libres. Il y a donc là une urgente restitution d'un droit de la plus haute importance et la nécessité de l'entourer de garanties pour ceux qui l'exercent et pour l'ordre public. [Salvp d'applaudisscuients.)
Nous avons encore à réclamer le droit d'association. Je ne l'examinerai pas en détail, ce qui m'entraînerait trop loin. Je dois dire que nous en sommes totale-
ment dépourvus. Nos adversaires le possèdent et s'en servent d'une manière manifeste, et, quelquefois, d'une façon occulte. Us ont toutes les protections de l'administration et les faveurs de l'Etat. Ils peuvent posséder, acquérir, transmettre; ils peuvent constituer toutes espèces d'associations pour les pèlerinages, pour les cercles ouvriers, pour le salut des petits Chinois... [Rires,] pour la propagande, le prosélytisme et les miracles. [Nouveaux rires). Ils pratiquent le droit d'association comme ils veulent; mais, lorsqu'il s'agit de nous le concéder, ils réclament, ils s'agitent, et ils disent que si le droit d'association vous était accordé, ce serait le péril social! {Hilarité (jénérale. — Applaudissements prolongés.)
Nous aurons à traiter, un jour, cette question du droit d'association, et nous pourrons réparer peutêtre, grâce à la nouvelle Assemblée, notre indigence de ce côté. Il faudra donner le droit d'association à cette démocratie, composée de Français attachés à la France et ne regardant pas au dehors, ne recevant pas de consigne ni d'ordres de l'étranger, occupés seulement d'intérêts civils et laïques. Nous le réclamerons, ce droit, et nous rechercherons s'il n'y a pas, dans le camp de nos adversaires, des associations illicites et dangereuses, s'il n'y a pas l'abus le plus excessif du droit d'association.
Mais ce sont là des questions qui ne sont pas à traiter aujourd'hui. Il me suffit de vous les indiquer afin que vous sachiez, avant de nous séparer, que la politique que je voudrais voir ratifier non seulement ici, mais dans les autres départements, est une politique qui a deux aspects parfaitement déterminés ; politique de restitution des libertés publiques à l'intérieur et d'inauguration des réformes qui sont mûres. Si vous êtes dans ces idées. Messieurs, comme je ne saurais en douter, car, pour s'en assurer, il ne faut pas une très grande clairvoyance ; il me suffit d'avoir traversé votre
ville et d'y avoir recueilli les marques de sympathie fraternelle que vous m'avez données, pour être sur que, rassurés sur les manœuvres et les entreprises de vos adversaires, vous saurez bien donner une majorité à vos opinions... [Oui! oui! — /Jravos.) Si, dis-je, vous êtes dans ces idées, vous tiendrez à honneur de placer le département de Vaucluse au nombre des meilleurs, qui enverront une majorité républicaine, démocratique, libérale et pacilique siéger sur les bancs des députés de la nation pour la justice et la patrie! [Salve (V apj^laudàsements . — Vive la lié publique! Vive Gambetta!)
Je vais vous quitter, ]\Iessieurs, le temps me talonne. Je suis obligé de partir dès ce soir, mais je tiens à vous revoir et je reviendrai mercredi parmi vous, pour y passer la journée de jeudi. J'espère qu'à ce moment votre œuvre sera déjà fort avancée, que vous vous serez organisés et que vous aurez pris vos mesures.
Huant à moi, je serai heureux, vaincu ou vainqueur, de vous avoir donné occasion de protester contre les attentats auxquels le suffrage universel est en butte dans votre pays et qui, je vous le promets, ne se reproduiront plus.
Permettez-moi, pour terminer, de vous donner quelques renseignements sur l'état de l'opinion en France.
Du rendez-vous du 20 février sortira une grande majorité républicaine, et des notes personnelles me permettent d'affirmer qu'elle sera de quatre-vingts à cent voix. Voudriez-vous que d(.^ département de Vaucluse, qui était des meilleurs entre les meilleurs, se démentît et ne figurât pas dans la glorieuse phalange des départements ayant voté pour les républicains auxquels seront remises les destinées de la patrie? {Salves p/'olotujées d'applaudisseinenls. — Cris i-épétés de : Vive la République! Vive Gambetta!)
M. Doncicux, préfet de Vaucluse, répond il à ce discours
en publiant, sous la signature de M. du Demaine, lodieuse lirocliure : Une Paye d'histoire. (Rapport l'ail au nom de la Commission chargée de faire une enquête sur l'élection de M. du Demaine à Avignon, par MM. Henri Brisson et Albert Joly, pages XVI, XVII et XVIII. — Voir surtout les quatre dépositions de MM. Gros, imprimeurs de la préfectm-e de Vaucluse et de la mairie d'Avignon, et de leurprote, pages lOo à 109.)
M. du Demaine fut élu le 20 février par 9,846 voix contre 8,(j42 données à M. Gambetta. Nous racontons à V Appendice comment cette élection fut invalidée, le 16 novembre, comme étant viciée par la pression administrative, la fraude et la violence.
Prononcé la 13 février 1876
La Gironde du 13 février publiait l'article suivant :
« La journée d'hier a pris une tournure des plus inattendues et des plus originales : elle a été, pour M. Gambetta, l'occasion d'une admirable manifestation, et pour les électeurs bordelais une déception cruelle. Nos concitoyens, en eifet, par l'empressement avec lequel ils sont accourus pour entendre l'éminent candidat de la 1'^'= circonscription, ont montré de quelle immense et légitime popularité jouit M. Gambetta dans notre démocratique cité; mais cet empressement a été tel, qu'il a rendu la réunion matériellement impossible.
« Le cirque Lamartinie, où elle se tenait, peut contenir 3,000 personnes au maximum. Plus de 10,000 se sont présentées : dès six heures et demie, la salle était pleine, et cependant, la foule se poussant toujours, il y est définitivement entré, Dieu sait dans quelles conditions de gêne et avec quel péril pour la sécurité de la salle et des individus, plus de 5,000 personnes entassées les unes contre les autres; le reste des assistants s'est répandu autour du bâtiment et jusque dans les jardins avoisinants, obstruant les voies de communication qui aboutissaient à la salle, de telle sorte que M. Gambetta, arrivé à huit heures précises, et auquel, en prévision de l'aftluence, on- avait essayé de ménager une issue particulière par une maison de la rue Ségalier, s'est vu dans Fiinpossibililé absolue de percer les rangs compacts des électeurs et d'arriver, non j)as même à la tribune, mais simplement dans la salle.
'< Après une demi-heure d'attente, les organisateurs de la
réunion ont dû reconnaître, à leur vif regret, qu'il fallait renoncer à faire entrer le candidat, et qu'il était même urgent d'évacuer le cirque. Ils ont donné connaissance de la situation à la réunion, qui s'est rendue à leur avis avec une rare présence d'esprit, et les milliers de citoyens qui se pressaient dans la salle se sont, malgré leur désappointement, retirés peu à peu avec un ordre et un calme auquel nous ne pouvons rendre un trop chaleureux hommage. ->
Le lendemain, 13 février, 2,000 électeurs répuhlicains de la 1"'*' circonscription de Bordeaux étaient conviés en réunion privée dans la salle du Théâtre-Français. Nous empruntons à la. Rrpitblifjue française du 17 février le compte rendu in extenso de cette réunion :