SALLE DU THÉÂTRE FRANÇAIS DE BORDEAUX, RÉUNION PRIVÉE
« La séance est ouverte à deux heures, sous la présidence de M. Fourcand, sénateur, assisté de MM. Métadier, conseiller général {l" canton); docteur Guépin, conseiller d'arrondissement (2' canton), et Legendre, conseiller municipal fS" canton). En prenant place au bureau, M. Fourcand prononce l'allocution suivante :
<' Citoyens, j'ai eu l'honneur de vousinviter à une réunion privée.
<( Avant d'introduire le candidat de la i'''^ circonscription, je demande à l'Assemblée la permission de lui dire un mot sur la réunion pul)lique d'hier et sur celle qui va avoir lieu. Je tiens à expliquer à la population de la l""" circonscription combien nous avons regretté de n'avoir pu faire entendre notre candidat hier soir.
« Vous aviez acclamé M. Léon Gambetta comme le candidat delà 1'''' circonscription, et il nous avait paru nécessaire, pour répondre au sentiment général, de provoquer une grande réunion publique. L'empressement de la population tout entière, qui a été une véritable manifestation patriotique, n'a pas permis à votre candidat et aux amis qui l'accompagnaient de pénétrer dans la salle de réunion, et la séance n'a pu être tenue.
« -Nous en exprimons tous nos regrets aux électeurs. {Très bien! très bien!)
(. Sur nos instances, M. Léon f.ambetta, qui avait pris des engagements et devait parler ce soir dans une réunion à Paris, a consenti à retarder de quelques heures son départ pour la capitale; je viens de l'accompagner dans cette enceinte, et vous allez l'entendre. Mais, avant de l'introduire, je dois annoncer à ceux de nos concitoyens qui n'ont pu obtenir l'accès dans cette salle que ce n'est pas la faute du comité républicain. Le nombre des électeurs de la circonscription est d'environ vingt mille. Je ne crois pas me tromper en disant que plus de la moitié de ces électem-s applaudit à la candidature du grand citoyen que nous avons acclamé. Nous aurions voulu les appeler tous. Ne le pouvant pas, nous avons dû laisser au hasard le soin de choisir. Les listes des trois cantons ont fourni 5 par 5, quelquefois 10 par 10, le nombre d'électeurs répondant à la capacité de la salle.
« Je devais cette explication à ceux qui sont venus en foule réclamer au Comité et à nos domiciles particuliers des lettres d'invitation pour assister h cette réunion, et qui n'ont pu en obtenir. » {Applaudissements.)
« A la suite de cette allocution, M. Gamhetta est introduit dans la salle. Son entrée est accueillie par les cris de : Vive la République ! Vive Gambetta! et M, Fourcand reprend la parole en ces termes :
(( Messieurs les électeurs de la 1'"'' circonscription, dans deux grandes réunions privées, vous avez choisi i\ l'unanimité M. Léon Gambetta pour candidat à la députation dans la 1'''^ circonscription. Je puis même dire que vous l'avez désigné avec enthousiasme. Vous avez voulu, en honorant ce grand citoyen de votre choix, sanctionner cette politique prudente, sage, ferme et libérale dont il a été le chef à l'Assemblée, et qui nous a valu la Constitution du 25 février, nos élections sénatoriales, et, ce qui vaut encore mieux, la République légale.
« Nous avons le droit aujourd'hui de ne plus être considérés comme un parti dans la France; il nous appartient désormais de dire que c'est la nation tout entière, la France, qui est la République. [Bravo! bravo!)
« Le nom de Gambetta réveille dans vos esprits trois sentiments : celui du patriotisme, celui de l'amour vrai du pays, et celui du désintéressement. C'est pour reconnaître ces trois grandes vertus républicaines dans le citoyen
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qui honore aujourdliui l'assemblée de sa présence, que vous avez acclamé son nom. Vous allez l'entendre : il vous exposera lui-même cette politique dont il a été le chef; il vous dira ce que l'avenir de la France doit en attendre. Vous l'écouterez avec ce recueillement et cette sympathie qui ne manquent jamais d'accueillir les grands cœui's et les grandes vérités. (Applaudissements.)
M. Gamhetta a prononcé alors le discours suivant :
Mes chers concitoyens,
Je ne puis pas me trouver devant vous, à l'heure où nous sommes, alors que la fortune semble revenir sous le drapeau du droit et de la République, sans sentir mon esprit invinciblement reporté vers les heures tragiques où nous avons fait connaissance, et je crois qu'il est bon de revenir ensemble sur ce passé, à la fois si près do nous, si douloureux, et que cependant, grâce à son génie, à sa vitalité, à sa sagesse, la nation tout entière s'apprête à réparer^, jusqu'au point de confondre et d'émerveiller le monde par la promptitude avec laquelle elle se relève de ses désastres, suites fatales de l'empire.
Oui, bien que l'heure soit, à beaucoup de points de vue, joyeuse pour des cœurs français, bien que l'avenir se présente sous des couleurs plus riantes, je crois qu'il est bon de se dégager momentanément de ces sujets de consolation et d'espérances patriotiques pour revenir, dans une ville comme Bordeaux, qui fut le siège de ce gouvernement du désespoir et de l'honneur extrême de la patrie, pour revenir sur les enseignements que contient pour la nation française l'histoire des six ou sept dernières années. En même temps que nous pourrons y trouver une force nouvelle pour persévérer avec énergie, avec fermeté, dans la voie que nous nous sommes ouverte, nous y puiserons aussi peut-être des enseignements de nature à arracher à ceux qui s'obstinent dans les illusions du
passé et dans les stériles regrets de dynasties à jamais condamnées par les malheurs qu'elles ont attirés sur le pays, des enseignements, dis-je, capables de les arracher à leur indifférence ou à leur criminelle complicité avec des régimes renversés. [Applnudissements.)
C'est pour cola, Messieurs, que je n'ai pas voulu quitter Bordeau.x sans vous entretenir. L'accident si extraordinaire arrivé hier a empêché notre réunion ; je ne sais s'il faut le regretter ou s'il ne vaut pas mieux s'en applaudir; car, lorsque la sympathie atteint de pareilles limites, on est toujours embarrassé pour s'en plaindre. C'est pour cela, dis-je, que j'ai tenu à vous réunir. Ce n'est pas en aussi grand nombre que je l'aurais désiré. J'aurais voulu pouvoir m'adresser à cette patriotique cité tout entière, comme j'ai eu occasion de le faire il y a cinq ans; j'aurais voulu pouvoir, même pour le plus humble des auditeurs, exposer la politique que j'ai suivie depuis ces cinq ans, la politique dont j'avais regardé, au lendemain même de nos désastres, au lendemain de notre insuccès dans la défense nationale, la ville de Bordeaux comme le point de départ, l'origine et la source. Je tenais à redire devant vous, avec un certain sentiment de fierté personnelle, que rien n'est venu démentir le programme que je vous avais apporté au 29 juin \ 871 . Je tenais à vous dire et à vous prouver que vous aviez devant vous le même homme, le même caractère, la même doctrine, la môme conduite. [Applaudissements répétés.)
Messieurs, il n'y avait qu'à Bordeaux que je pouvais véritablement envisager et juger l'ensemble de cette situation. C'est à Bordeaux, en effet, je ne l'oublierai jamais, que j'ai rencontré cette sympathie et cet appui patriotique qui de là se sont répandus sur le reste du territoire et nous ont permis, à nous qui n'avions d'autre titre qu'un attachement ardent à la France, — que dans nos préoccupations nous ne
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séparions pas de la République, parce que nous ne pensions pas qu'il pût y avoir de salut pour la patrie en dehors du gouvernement nécessaire d'une démocratie libre; — je dis que c'est à Bordeaux que nous avons rencontré cet appui, ce concours, cette énergie qui, se répandant sur le reste du pays, ont permis de lutter pendant six mois à un gouvernement improvisé, à un pays abandonné, trahi par ceux qui, pendant dix-huit ans, l'avaient exploité, ruiné, sucé jusqu'aux moelles, par ceux qui l'avaient laissé désemparé et désarmé devant l'invasion, qui avaient jeté comme des troupeaux sous le joug de l'ennemi ses armées désorganisées. C'est dans Bordeaux qu'il nous a été permis d'inaugurer une politique de résistance, de vaillance patriotique, qui, dédaignant les calomnies et les accusations des coalitions, les défiances, la couardise, poussait la nation ;\ la guerre, non pas pour y faire œuvre de conquérant, mais pour y faire (Euvre de défense nationale et lutter à outrance pour la patrie entamée, ne reconnaissant à personne le droit de céder une motte de la terre française sans l'avoir disputée jusqu'au bout. [B^'avos et ajtplniultssements prohmgés.) Ce gouvernement installé à Bordeaux a été, depuis, l'objet de toutes les accusations, de toutes les injures et de tous les outrages, qui lui ont été adressés à rencontre de la vérité et du sentiment national, que dis-je? à rencontre môme du sentiment des populations étrangères, qui, ô honte! ont rendu à ces efforts suprêmes de la France une justice que des Français, peut-être indignes de ce nom, lui marchandaient ou lui refusaient ! [Nouveaux applaudissements.) Et ce n'est pas seulement au point de vue de ce gouvernement improvisé dans un jour de détresse, où tous, dans la mesure de la puissance humaine, lirentce qu'ils pouvaient, sachant faire ce qu'ils devaient; ce n'est pas pour ce gouvernement que je voulais parler devant vous; non, non, l'histoire le jugera. Elle dira quelle
lut à la fois la làcho redoutable qu'il osa assumer, les défiances inévitables aussi qu'il rencontra sur son chemin; un jour viendra, que dis-je?le jour est venu où la Fiance lui a rendu justice. [Lominp adlii'sUm ef ap/jlauflissements. )
Vous n'avez qu'à jeter les yeux sur la liste des élus du suffrage universel, à tous les degrés, qu'il s'agisse des conseillers électifs des communes ou des départements, ou de cette grande assemblée du Sénat; quant î\ la Chambre qui se prépare, vous verrez quel sort elle réserve à la réaction : partout vous verrez se dresser, et inscrits en première ligne, les noms de tous ceux qui, à un degré quelconque, sur toute la surface du territoire, s'honoraient de servir la patrie et la République, au nom de la nation en danger. {Explosion de bravos répélés.) Donc, à ce point de vue, devant le seul maître que je puisse reconnaître, devant la seule justice qui soit véritablement la justice impartiale et souveraine, le pays, la vérité est évidente, la calomnie est détruite. Ce gouvernement tant calomnié, savez-vous la vérité vraie, celle vers laquelle on marche, à laquelle on touchera demain? c'est que la France tout entière entend faire des membres qui composaient le gouvernement du i septembre ses représentants, ses mandataires, ses élus et ses guides, parce qu'elle sait bien que chez eux elle rencontrera le dévouement, l'ardent patriotisme, la générosité démocratique; elle sait qu'ils ont un respect absolu de la liberté et des droits de tous. On a voulu les flétrir de l'épithète de dictateurs. C'est un outrage réservé aux conspirateurs, aux coupejarrets et aux aventuriers de Décembre. Cette épithète ne saurait ni nous atteindre ni nous toucher, nous qui, partis de la foule, appartenant au peuple, sortis de ses entrailles, n'avons qu'une passion : le servir et lui rendre des comptes ! [Nouvelle explosion de bvavos.) Tranquille sur le jugement de mes contemporains, sur le jugement de l'histoire, ce n'était pas là Tensei-
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gnement unique que je voulais l'aire entendre ici. Il en est un autre que je considère comme aussi sérieux, aussi probant et aussi décisif pour les consciences de bonne foi : c'est que c'est ici, à Bordeaux, pour ainsi dire aux extrémités de la France, à deux pas de la mer, repoussé et acculé par l'ennemi, quarante-trois départements ravagés par ses armes, avec la capitale assiégée et fermée, avec une Europe hostile ou dédaigneuse, avec des partis hostiles ou déchaînés contre lui, que le gouvernement, de la Défense nationale s'est maintenu, et avec quelles armes? Au nom des libertés publiques; car pas une seule des libertés : celle de la presse, le droit de réunion, le droit d'association, pas une seule n'a souffert ni une atteinte ni un outrage : voilà la dictature! [Mai-ques unanimes d'assentiment et applaudissements pi'olongés.)
Je tiens à le dire, et vous l'attesterez, vous qui êtes venus un jour à l'flôtel du gouvernement, indignés, exaspérés contre les infamies qui s'imprimaient et s'étalaient dans les journaux stipendiés par la réaction, quand ils n'étaient pas payés par le fuyard de Sedan! [Oui! oui! — Xouveaux applaudissements.)
La dynastie néfaste qui. hélas! semble avoir conservé une dernière retraite aux abords de cette ville, atteint de là l'honneur de cette grande cité, comme le ferait, pour la santé publique, le voisinage d'un abîme corrupteur; et il est permis de dire qu'à un moment donné on a pu. dans la Gironde, lorsque la France entière s'élance vers la liberté, vers la démocratie régulière, sous la République légale et constitutionnelle, voir apparaître, sortis des commissions mixtes, des revenants du despotisme et de la tyrannie, d'anciens sénateurs de lempire, pour siéger dans une Assemblée républicaine !
Cela a été possible, je sais pourquoi. Je ne vous en accuse pas. C'est grâce à la complicité d'une administration qui survit à sa culpabilité. i^-l/yyj/a«r/<>se//?en/s;-e/je7es.)
Mais il faut que la France, qui a été aflligée par une telle dissonance, sache bien qu'il ne s'agit là, pour ainsi dire, que d'un accident résultant de cette belle institution d'une administration qui combat le gouvernement qu'elle a la tâche de servir, qui touche au budget des appointements pour défendre la République, et qui la livre désemparée à ses plus cruels, à ses pires, à ses plus déshonorés ennemis! [Vive adhésion et bravos prùJnnqés.)
Gela est vrai, mais n'aura pas de durée. Il s'agit, pour ainsi dire, de la dernière exhalaison d'un parti qui va rentrer dans l'ombre. On a pu voir se produire des faits semblables sur quelques points du territoire, de même qu'après la tempête on voit flotter des épaves sinistres sur la cime des flots; mais cela est destiné à être submergé. Je le dis pour l'honneur et le bon sens de la France, vous n'attendrez pas longtemps, parce que, grâce à cette sagesse, à cette circonspection politique, à cette prudence dont vos élus à tous les degrés et dans la Chambre ont donné l'exemple persévérant, le pays a compris où sont désormais ses intérêts, ses garanties, ses protections contre les aventuriers, contre les usurpateurs, contre les prétondants et, pour tout dire en un mot, contre les exploiteurs de la France.
La France a compris, et, à travers toutes les difficultés, tous les obstacles suscités par une administration choisie, triée sur le volet, pour mater, corrompre, faire dévier l'opinion publique, elle est arrivée à la pleine lumière après l'obscurité qu'on avait faite devant elle. Et. avec l'autorité qui lui appartient, elle a dit : « Ce Sénat que vous avez institué contre moi, je le retournerai contre vous, en y plaçant des hommes loyaux, sincères, conservateurs. » Et ils seront en plus grand nombre encore dans la prochaine Assemblée, dont la réunion sera le signal de la retraite du premier ministre. {Nombreux et vifs applaudissements.)
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Oui, mes chers concitoyens, telle est la situation : il faut que tout le monde l'apprécie. A la veille du scrutin du 20 février, il faut dire à ce pays une parole de vérité en même temps que de justice. —La vérité, c'est que la majorité républicaine est désormais acquise ; que les fraudes, les pressions, les corruptions et les intimidations n'y changeront rien. Le 20 février, la Chambre des députés de la nation sera nommée avec une majorité républicaine écrasante. Vous pouvez en croire mes affirmations : je ne les emprunte pas à mes illusions ni à mes désirs ; je les trouve dans des renseignements étudiés, circonstanciés; je les trouve dans la pratique constante de cette démocratie que je visite, que j'observe, que j'étudie, et au nom de laquelle, permettez-moi de le dire, je crois parler. [Assentiment unanime et applaudissements.)
Je dis que cette majorité est sûre, qu'elle sera inébranlablement républicaine, qu'elle sera fermement démocratique. Eh bien 1 puisqu'il en est temps encore, je viens dire aux populations qui hésitent, aux individus indifférents ou obstinés : « Vos votes ne changeront rien à l'avenir de la France; mais il vous importe, il importe au pays de ne pas laisser subsister des germes de conflit et de division. Tout ce qui sera contraire à cette majorité causera un temps d'arrêt; ce sera comme un corps étranger qu'il faudra éliminer, un obstacle qu'il faudra écarter; je fais appel à votre patriotisme, et je vous demande de supprimer cette perte de temps pour la France, dont les heures sont comptées, qui n'a plus d'heures à perdre devant l'Europe. » [Nouveaux applaudissements.)
On ne saurait contester que la France veut la République, qu'elle a applaudi à la Constitution légale (le ce gouvernement. Oui, je l'ai dit ailleurs, je le répète ici, la République est fondée. Elle est fondée sur deux assises également inébranlables. L'une, c'est la puissance irrésistible, indestructible de la démocratie
française, de tout ce monde du travail et de la pensée, qui, grâce au suflVage universel, est entré eu pleine activité , en pleine puissance de lui-même depuis vingt-huit ans. Et, comme le disait tout à l'heure mon cher et sympathique ami, M. Fourcand, à qui, je le dis en passant, l'Assemblée n'a fait que rendre justice en lui donnant le mandat de sénateur, après qu'on l'avait dépouillé de l'écharpc de maire... {Applaudlsse- ?nents et acclamai la» s prolomjés); comme il vous le disait, cette démocratie n'est plus un parti, c'est la nation tout entière ; du centre elle se porte vers les frontières et elle peut se présenter ;\ l'Europe en disant : Il n'y a que moi en France! [Vive el unanime adhésion.) Quant à ces intrigants, quant à ces comédiens du parlementarisme, ces renégats du libéralisme, ces cléricaux qui nous trompent et nous discréditent devant l'étranger, c'est un fantôme... que vous prenez pour la Fiance : laissez passer la France! [Double salve d'applaudissements.)
Donc, la République repose sur deux assises : la première , cette indestructible démocratie dont je viens de parler; la seconde, pour n'être que le résultat de la négation des partis, n'en est pas moins forte, n'en est pas moins inébranlable. En effet, ce qui met la République au-dessus de toutes les atteintes et de tous les retours de la réaction, c'est l'impuissance avouée, démontrée par tant et tant d'avortements. de tous les partis coalisés des monarchies diverses. Oui, il y a là une force qui tient à la nature même des choses, et contre laquelle nulle tentative ne saurait prévaloir. Oui, dans ce pays, alors qu'on avait vu une Assemblée née sous les pas de l'étranger, qui avait été le produit de la stupeur et de l'effarement publics, nommée sous l'impression des calomnies organisées de toutes les coalitions, composée de représentants en grande partie inconnus et ignorés; quand on avait vu, dis-je, cette Assemblée,
en majorité monarcliiquc, plus introuvable que la Chambre do 1813 et de ISKJ, qui avait mis la main sur l'administration, sur la diplomatie, sur le Trésor, qui disposait de tout, procédant à l'expulsion de tous les républicains des fonctions publiques, à quelque rang- de la hiérarchie administrative qu'ils fussent placés, après que la réaction, dans cette Chambre, s'était donné libre carrière pendant deux ans, qu'elle ne s'était refusé ni violences, ni injures, ni outrages, ni excès d'autorité, et que cependant il a fallu aboutir, comme le disait M. Thiers, à reconnaître le fait accompli et à saluer la République dont aujourd'hui nos adversaires d'hier balbutient le nom, espérant qu'avec un masque de fourberie, ils pourront, comme au 8 février 1871, surprendre le suffrage universel, — après tout cela, l'impuissance des partis monarchiques est démontrée, et nous pouvons croire à l'avenir et à la stabilité dos institutions républicaines ! [Exphmim (Tapijlaudàsements.)
Pourquoi en est-il ainsi? Pourquoi, vingt-sept ou vingt-huit ans après le mouvement du 24 Février, assistons-nous à une pareille poussée de la France vers la République? Vous êtes-vous demandé pourquoi il y a une si grande différence entre ce qui se passait en 1849 et 1830 et ce qui s(^ passe aujourd'hui, en 1873 et 1876? Avez-vous cherché les causes de cette modification de la pensée nationale ? Vous êtesvous mis en face des raisons de cette conversion de tout un peuple à la forme républicaine? Eh bien! c'est là l'examen que je voudrais faire devant vous. Jo voudrais, selon mes propres forces, vous rendre raison do ce changement, en faire ressortir le caractère véritablement décidé, résolu, et puiser là encore un nouveau gage de la stabilité des institutions que nous nous sommes données le 23 février 1873.
En 1818, Messieurs, grâce à l'histoire telle qu'on l'avait fabriquée dans les jésuitières, grâce aux jour-
naux uniquement subventionnés et cautionnés par les classes dites dirigeantes, la République n'était alors pour le pays qu'un régime d'anarchie, de désordre, d'agitation perpétuelle; les républicains, que des esprits chimériques, rêveurs, utopistes, violents, tumultueux. Telle est, disait-on, la nature de la République, le bon sens lui est étranger! Et on s'en allait répandant de ville en ville, de commune en commune, l'épouvante dans le pays; on agitait le spectre rouge, on représentait les républicains comme les ennemis acharnés de l'ordre, de la liberté vraie, comme on la nomme, de la propriété, de la famille, de la religion ; et, grâce à l'ignorance publique soigneusement maintenue par la coalition des partis réactionnaires, grâce à l'insuffisance des moyens dont disposait le parti républicain pour réagir, on arrivait à (effrayer l'opinion du pays, à la terrilier et à amener la réaction, et toute réaction engendrait naturellement, après des luttes où le parlementarisme s'éteignait, la dictature d'un seul.
Mais, plus tard, un autre mode d'enseigner l'histoire a été mis en pratique. Le parti républicain, d'abord peu nombreux, s'estatlaché surtout à refaire l'histoiie de son passé, de ses doctrines : il a compris, en arrivant pour ainsi dire au monde, après la nuit sinistre du 2 Décembre, ses chefs étant exilés ou morts, le parti dissipé ou divisé, il a compris qu'il était nécessaire de reformer une école, une méthode, une doctrine; de s'attachera faire justice des sophismes, à dissiper les préjugés, à rassurer les intérêts et ramener la France dans sa vraie tradition ; de démontrer jour par jour, heure par heure, qu'en dehors de la démocratie il n'y avait pas de salut. Peu à peu il a pu entrer en communication avec les dernières couches du pays, et, le jour où la dictature césarienne s'est effondrée dans la boue et le sang, le parti républicain, quoique peu nombreux dans les Assemblées,
s'est trouvé tout à coup très nombreux dans le pays. Cette propagande incessante et latente a produit tous ses fruits, elle a manifesté tous ses résultats, et alors, dans ces heures suprêmes de détresse et de confusion, la France n'a poussé qu'un cri devant les défaillances et les lâchetés de l'empire et devant l'invasion : « La République seule peut nous sortir de là! » {Applaudissements .)
Pour la troisième fois, à l'invasion amenée par la monarchie on opposait le gouvernement direct et l'égide de la souveraineté nationale.
Messieurs, la tâche était trop lourde, la fortune a trahi nos efforts ; mais le nom à l'aide duquel s'étaient accomplis tous ces efforts gigantesques est resté comme un laharinn au-dessus de la France ; les partis ont été impuissants à l'effacer, et un jour est venu où un homme qui avait engagé le passé de sa vie au service de cette forme de transition, la monarchie constitutionnelle, l'illustre M. Thiers, fit sa confession, en déclarant qu'il n'y avait plus, aux yeux d'un patriote, d'autre avenir pour le pays que dans les institutions républicaines ; il le dit et paya de la perte du pouvoir la franchise et la clairvoyance qu'il avait montrées. [Applaudissements répétés.)
Mais, avant de descendre du pouvoir, il avait prononcé un mot profond, il avait dit : « L'avenir est aux plus sages. » Messieurs, c'est ce mot qui est devenu la ligne de conduite du parti républicain tout entier. Dès le 29 juin 1871, ici même, je relevai ce mot. Je dis alors qu'il était juste et que nous le justifierions; qu'il nous coûtait à nous moins qu'à personne de le justifier, car << les plus sages » voulait dire les plus respectueux des lois, les plus respectueux de la liberté, de la libre discussion, les plus respectueux du mérite, du désintéressement; « les plus sages », cela avait l'air d'une gageure adressée au parti républicain : il l'a relevée, nous
allons voir s'il Ta gagnée. [Nouveaux applaudissements.) A dater de ce moment, nous nous sommes tous dit : La France a besoin d'un gouvernement; ce gouvernement, ou il sera emporté par des révolutions successives, ou il sera l'expression de la majorité du pays, de cette majorité dont les attaches, les racines, les intérêts sont d'ordre purement et essentiellement démocratique. Et alors, Messieurs, nous nous sommes mis en présence de la situation politique telle qu'elle se présentait k la chute de M. Thiers, et nous n'avons eu qu'une préoccupation, non pas de tactique, comme disent nos adversaires de tout ordre, non pas momentanée et passagère, mais un ferme propos qui a dominé nos actions, qui réglera notre conduite, et dont l'exécution est pour nous la seule garantie d'ordre, de progrès et de relèvement qui reste à notre malheureuse patrie. {Applaudissements.) Et nous avons dit que, la France ayant besoin d'un gouvernement, et ce gouvernement ne pouvant être, dans l'ordre comme dans la liberté, que la République, il l'allait faire la conquête des esprits, il fallait visiter la France ; il fallait, à la tribune de Versailles, dans les journaux organes de l'opinion républicaine, dans les réunions qui étaient comme la libre conversation avec les membres d'un même parti, dans ces voyages qu'on a raillés parce qu'on les redoutait, il fallait prouver, non par des phrases, mais par des actes, par une conduite qui ne se démentît jamais, prouver que c'était dans notre camp que se trouvaient la modération, la sagesse, la fermeté, laquelle n'exclut aucune concession raisonnable, mais en même temps la préoccupation d'assurer à ce pays un gouvernement véritablement réparateur.
Et pendant que nous nous livrions à cette démonstration quotidienne, que faisaient nos adversaires? Ils étaient sur les grands chemins qui mènent hors de France. Ils s'en allaient, qui à Froshdorf, qui à Chis-
lehurst. qui à Anvers, qui, je crois. Dieu me pardonne! jusqu'en Espagne, chercher des prétendants et marchander une couronne pour notre pays. Infatnés personnages, qui ne se doutaient pas qu'en repassant la frontière, ils se trouveraient en face d'un douanier qui s'appelle l'opinion publique et qui ne les laisserait pas passer. {liù-es et app/aur/issements.)
Et alors, dans l'impuissance de ces divers partis, s'entendant pour opprimer la France, pour la dépouiller de sa souveraineté, acquise au prix de quels sacrifices! pour la dépouiller du suffrage universel, fondement et instrument de son droit, impuissance avouée môme publiquement à la tribune, la question s'est posée de savoir si l'on allait consacrer la République, lui donner l'autorité de la loi, la faire entrer dans la Constitution, l'imposer au respect et à l'obéissance do tous, de ceux qui gouvernent comme de ceux qui obéissent.
On a voulu donner au pays un point d'appui à l'aide duquel il pourrait faire tête aux factions; on a dit à la France : « La République, qui depuis six ans est le seul moyen de gouvernement qui vous ait permis de traverser des crises jusqu'ici inouïes, de vous libérer de la présence de l'étranger, de dompter des insurrections qui eussent emporté dix monarchies, de faire face aux engagements de la France, d'établir l'ordre et d'empêcher ce qui restait de la patrie d'être livré aux jalousies, aux convoitises de tout le monde; la République ne sera plus un gouvernement précaire, une proie désignée à l'acharnement et à la fureur des partis : ce sera la loi. » Eh bien! Messieurs, je vous le demande, quel était le devoir d'un républicain, d'un patriote, d'un Français? C'était de mettre de côté ses préférences théoriques. Quant à moi, je n'ai jamais compris qu'on put mettre un instant en discussion le choix entre sa satisfaction personnelle et les destinées de la France. {Explosion d'applaudissements.)
On a donc fait la Constitution, et, grâce à elle, on a évité la dictature décorée du nom de septennat, on a évité cette égalité de prétendants de tous les partis, et le suffrage universel, qui se prononcera le 20 de ce mois, n'a pas à écouter les sollicitations de Napoléon IV, de Chambord ou d'Orléans; il n'a qu'une chose à faire : maintenir et consacrer l'édifice républicain, ;\ l'abri duquel l'ordre et les développements progressifs des droits de tous sont assurés. Voilà l'œuvre du 25 février 1875; c'est une œuvre de patriotisme, et, quand on dit qu'elle est le fruit de la conciliation, c'est le plus bel éloge qu'on en puisse faire. Oui, elle est le fruit de la conciliation. Mais est-ce que vous connaissez une politique qui soit plus désirable que la conciliation entre des Français venant à la République, abjurant leurs anciennes idées, vous apportant l'influence de leurs noms et de leur situation sociale? Non pas, s'ils ne sont pas sincères ; non pas, s'ils sont hypocrites; mais nous avons fait ce classement, nous savons ceux qui mentent on parlant, ceux qui sont sincères en votant; le vote est là, c'est un critérium décisif. Eh bieni je dois dire que de tous ceux qui, à la suite de M. Thiers, de M. Casimir Perier, de M. Léon de Maleville, se sont détachés de leurs vieilles idées et, sous l'inlku^nce d'un patriotisme éclairé, sont venus à la République, pas un seul n'a fléchi ;il n'en est pas uncjui n'ait été le plus ferme, le plus vigilant, le plus soucieux, le plus jaloux défenseur des libertés publiques. [Applnudàsements.)
Le pays a vu se réaliser enfin la pensée de ce rapprochement tant recherché, qui, s'il s'était opéré il y a soixante ans, il y a quarante ans, ou même trente ans, aurait achevé le cycle de la Révolution française. Qu'est-ce qu'ont voulu, en effet, nos prédécesseurs, les auteurs de la Déclaration des Droits? Qu'est-ce qu'ont voulu Mirabeau, Saint-Just lui-même, Robespierre, ces esprits rendus exclusifs par la passion et
par cette étroitesse d'esprit qui fait les combattants? Ils ont surtout voulu, dans leurs jours do sérénité, fonder une immense démocratie dans laquelle les frères aînés, c'est-à-dire ceux qui sont arrivés, seraient les initiateurs, les patrons, les guides, les protecteurs de ceux qui, placés au-dessous, n'avaient pu recevoir les bienfaits de l'éducation, de la fortune, mais qui avaient leurs droits, eux aussi. C'est précisément cette alliance, cette union, ce concordat pacifique entre la bourgeoisie et le peuple, qui a été accompli dans la Constitution du 25 février , c'est ce qui en fait un gage pour l'avenir; ce qui fait qu'elle vivra en dépit d'attaques que j'admets, que je comprends et que je m'explique pour dps hommes de théorie. Pour moi, je ne suis pas un homme de théorie, je suis un homme de pratique, voué à la défense des idées démocratiques ; je n'ai qu'une passion, celle de réaliser tous les jours un progrès dans les lois et les institutions de mon pays. {Applaudissements .)
On a voulu faire ces deux choses : un gouvernement pour la France, une conciliation dans la démocratie. On a voulu aussi faire une autre chose qui n'est pas moins nécessaire, qui n'est pas moins grande : donner à la France, en face de l'étranger, un abri protecteur; lui assurer, pour la refonte de sa puissance militaire comme pour la refonte de sa puissance matérielle et morale, un gouvernement de durée qui put se présenter aux travailleurs de tous ordres comme un gouvernement assuré, hors de conteste; pouvant dire à ceux qui travaillent dans les champs, comme à ceux qui travaillent dans l'atelier, comme à ceux qui puisent leur avenir dans les combinaisons de l'échange, du transit, du commerce, de la navigation sur toutes les mers, et qui ont besoin d'échéances d'une longue haleine pour ces conceptions qui, en somme, sont le plus gros des revenus et de la vitalité financière de la France, — on a voulu leur
donner par la durée une protection, une stabilité, la suppression de ces paniques qui désorganisent tous les marchés, arrêtent tout, amènent les chômages et causent pour les affaires des perturbations plus considérables que les révolutions les plus sanglantes. {Assentiment généi'al et bravos.)
Il y avait une nécessité de patriotisme à s'entendre sur ces deux caractères du gouvernement nécessaire d'une démocratie. On nous dit : « Mais vous avez violé les principes, vous avez fait trop de concessions, vous êtes allés trop loin. » Eh bieni Messieurs, voulez-vous ma pensée? J'appelle faire une concession quand on livre quelque chose ; mais on ne m'a pas dit encore ce que nous avions livré. Savez-vous ce que vous avez livré? Je vais vous le dire : vous étiez menacés, vous n'aviez aucune espèce de refuge, de protection dans l'État, le pouvoir était à vos ennemis; le suffrage universel était fermé ; l'omnipotence souveraine de l'Assemblée de Versailles était reconnue ; l'incertitude était dans tous les esprits; vous pouviez tout redouter; d'un jour à l'autre la France pouvait être en proie aux aventuriers qui s'agitaient, car j'en connais qui ne reculaient môme pas devant les espérances les plus criminelles. Je le répète, qu'avez-vous livré? D'abord, qu'aviez-vous, pour livrer quelque chose? Je l'ai dit : en définitive, vous avez livré l'ombre pour avoir la proie. [Applaudissements.)
On vous a conservé le suffrage universel, et il est devenu le maître souverain dans ce pays : il nomme les députés, il dicte ses volontés; c'est à lui aujourd'hui à préciser son programme : il a l'autorité, la responsabilité; je ne lui demande qu'une chose, c'est d'acquérir la compétence, c'est de ne pas se laisser aller aux frayeurs simulées des uns, aux attaques systématiques des autres ; aux défaillances, aux craintes et aux exagérations de quelques autres ; c'est, quand nous lui présentons des hommes appartenant
à l'élite de la société française, depuis M. Thiers, M. Casimir Perier, jusqu'à M. de Lavergne, qui se sont ralliés au suffrage universel et à la République en haine du pouvoir exécré de Décembre, c'est de ne pas repousser de sincères bourgeois venus à la République; c'est de savoir faire son choix. [Applaudissements 'prolongés.)
Quand on veut être une démocratie digne du gouvernement, — et une démocratie n'a pas de gouvernement en dehors et au-dessus d'elle : le gouvernement, c'est elle-même, — quand on veut être un gouvernement fort, respecté et durable, il faut éviter deuxécueils également funestes : l'engouement d'une part, d'autre part la passion Jalouse; il faut qu'on ne soit ni prompt à encenser un homme ni prompt à le soupçonner : entre le soupçon et l'enthousiasme il y a une règle de conduite désirable pour la démocratie, et que je nomme d'un mot, qui est le mot même de la politique : la prudence. [Applaudissements.) C'est cette prudence qui a conquis le pays ; le pays est venu à nous parce qu'il nous a vus de bons citoyens, sachant sacrifier nos visées personnelles au bien-être général, aux intérêts supérieurs de la patrie, sachant maintenir la concorde et l'alliance entre des partis distincts au sein de la République; — et j'estime qu'il est nécessaire qu'il y ait des partis distincts, qu'il y ait des gens timides peu enclins aux innovations, puis des gens plus rapprochés encore de l'esprit de progrès et de réforme, enfin un parti d'hommes réformateurs et progressifs, auquel je me fais honneur d'appartenir; ce que je veux, c'est que les trois groupes marchent ensemble, non pas sur tous les points, mais qu'ils soient inspirés dans leur conduite par une formule et une règle générale qu'on a excellemment précisée ainsi : ne jamais sépacer la défense de la liberté de celle de la démocratie. [Applaudissements prolongés.)
Lorsque le parti républicain a eu fait, par une série d'actes, de lois, de discours, de déclarations publiques, ses preuves aux yeux de la France, que s'ost-il passé? La France tout entière, c'est-à-dire cet immense corps de onze millions d'électeurs, s'est aperçue qu'elle n'était pas en lace d'une politique de parti, mais en face d'une politique nationale; qu'on faisait de la politique non pour une grande ville, non pour un groupe, mais pour l'immensité du suffrage universel, afm d'obtenir pour résultat des améliorations générales, des progrès réalisables, applicables à cotte masse de dix ou onze millions d'électeurs : or, dans un gouvernement républicain comme celui que nous avons fondé et que nous voulons développer, le grand échec, le grand péril est de faire de la politique restreinte, en vue de tel ou tel groupe; il faut connaître tous les groupes, s'inspirer de leurs idées, les consulter, réunir leurs impressions, rapprocher leurs tendances, et faire ressortir de ce faisceau ce qui doit être la loi et la règle de conduite. C'est ainsi, je le crois, que la France comprend la politique; c'est ainsi qu'elle l'a manifesté déjà par des votes sérieux, aussi bien dans les Conseils généraux qu'aux dernières élections sénatoriales; c'est celle qu'elle consacrera, à laquelle elle donnera son adhésion bien plus explicite encore le 20 février. Et alors voyez quel avenir s'ouvre devant vous, si, ayant à la fois, — ce qui est le but à se proposer, — rassuré les intérêts légitimes d'un côté, inspiré confiance aux aspirations et aux tendances également légitimes d'un autre côté, vous vous présentez comme un gouvernement résolument démocratique et aussi, il faut dire le mot, essentiellement et uniquement conservateur!
Quant à moi, je ne reconnais pas de conservateurs en dehors de l'état social créé par la Révolution française : je ne reconnais que des perturbateurs. Je dis que tous ceux qui, de près ou de loin, le sachant ou ne
le sachant pas, n'acceptent pas la constitution égalitaire de ce pays, aussi bien dans la famille, dans la commune et dans le département que dans l'État, ce ne sont pas des conservateurs; ce sont des gens de désordre, de péril ou d'aventures I
Il faut leur arracher leur titre, qui n'est que leurre, mensonge, supercherie : la République seule fait les conservateurs... {Applaudissements p?'ol()nyés.) Et qui est en dehors de la République, qui en conjure la ruine, en poursuit la destruction ou l'affaiblissement, que ce soit par des chemins couverts, comme on en connaît que je n'ai 'pas besoin de désigner, ou au grand jour, comme le cynique parti deChislehurst, ou qu'on se contente de sous-entendus capables de faire impression sur certains esprits, tous ceux-là ne sont pas des conservateurs. {Nouveaux applaudissements.)
Voyez le langage de nos adversaires; voyez à quoi ils sont réduits : ils attendent le jugement de la France et en sont réduits à inventer contre le parti républicain je ne sais quelles accusations de désordre et de terreur; lisez leurs journaux : ils sont pleins de diatribes et d'injures contre nos idées, nos doctrine-, nos personnes. Catilina est aux portes, disent-ils. Et savez-vous pourquoi? Il faut vraiment être en Fiance pour assister à un pareil dévergondage d'esprit : parce que, à Paris, à Marseille ou à Bordeaux, on a adopté un programme radical, ils dénoncent l'avènement du radicalisme /éf/al! Ils en sont là que, ne pouvant plus évoquer le spectre rouge, nous accuser de sédition, dire que nous rêvons le coup de main dans la rue et l'émeute..., ils disent que nous rêvons, quoi? de prendre le pouvoir par la légalité! Voilà où ils en sont arrivés. Le radicalisme! Une opinion ne se réclame que du bon sens, de l'adhésion des consciences, de l'appui des gens modérés; elle ne veut rien que par la loi et pour la loi, et l'on s'écrie : «Prenez garde! la légalité, c'est la fin du monde;
nous allons être perdus par la légalité! « (Applaudissements et rires d'approbation,) Eh bien! le radicalisme légal, soit : oui, nous sommes des radicaux légaux, respectueux de la légalité, ne voulant que son triomphe, mais décidés à en imposer le respect fi quiconque serait tenté de l'atlaiblir ou de la violer. En vérité, Messieurs, ma raison est confondue quand j'entends présenter ce programme, comme un programme de désordre et de chaos, comme un avènement d'abomination et de désolation. [Bh-es i>t applaudissements.)
Eh bien! qu'y a-t-il donc dans ce programme? Je vais vous le dire : il y a des réformes qui sont en partie réalisées, depuis un quart de siècle, dans la moitié des Etats monarchiques de l'Europe : la séparation de l'Eglise et de l'Etat, l'impôt sur le revenu, la séparation de l'Église et de l'école, la liberté absolue de la presse, du droit de réunion et d'association. Eh bien ! pour un pays comme la France, qui a quelque souci de sa dignité, est-il raisonnable de se laisser épouvanter par la crainte de l'anarchie, lorsqu'il s'agit de libertés pratiquées dans des pays parfaitement tranquilles, sous le régime monarchique héréditaire ou sous le gouvernement d'un président? En Angleterre existent la liberté absolue de la presse et le droit absolu de réunion et d'association : on n'y possède pas encore la séparation de l'Eglise et de l'Etat, mais l'Eglise établie est sérieusement menacée; d'un autre côté, l'instruction obligatoire fait de jour en jour des progrès, et depuis quelque temps on marche vers l'enseignement laïque ; car les Anglais ne laissent pas traîner les solutions quand ils les trouvent bonnes. La Suisse, pays fort tranquille, ap])lique ce programme tout entier. La Hollande a l'école laïque. Les États- Unis jouissent aussi de ces libertés et de beaucoup d'autres. Enfin, je ne parle pas, — c'est une honte poumons, — de l'Allemagne, qui nous devance, et de l'Italie, où ce programme n'est pas seulement appli-
que, mais est largement dépassé. Ainsi, voilà les dangers que le radicalisme légal fait courir au pays : voilà les inventions que l'on dénonce comme des créations de l'esprit de désordre, comme des saturnales, à la France, qui n'en croit rien, et à l'Europe, qui en rit. { Applaudissement s.)
Ce programme, il faut le dire et le répéter, est très mesuré, très sage. Je ne dis pas, je me garde de dire que vos représentants l'accompliront pendant leurs quatre années de législature; je ne le crois pas, et, si vous voulez toute ma pensée, je ne le veux pas! Si on pouvait seulement s'attacher à une partie du programme et la réaliser, non pas dans un vœu platonique, non pas dans une formule légale, mais dans l'exécution patiente et attentive, et dans le détail de l'administration générale du pays, je m'estimerais suffisamment heureux, et je dirais que les quatre années de législature qui vont s'ouvrir auraient été sagement employées pour le bien du pays. [Très bien! très bien! et applaudissements.)
Je prends un seul article de ce programme, celui relatif à l'éducation nationale. C'est là qu'il faut toujours en revenir. On a beau s'épuiser à étudier les questions politiques et sociales, à les tourner et à les retourner en tous sens, à chercher la meilleure solution, on se heurte toujours à cet obstacle de l'ignorance générale, à celte nécessité des lumières et de l'éducation dans le pays ; et alors on en revient, au risque d'être traité de sempiternel répétiteur, à répéter le même vœu, à demander une éducation nationale. {Vive adhésion.)
C'était le cri que nous poussions au lendemain de nos désastres; nous reconnaissions très bien que ce n'était pas seulement la force matérielle qui nous avait vaincus, mais que, dans les combinaisons, dans les perfectionnements apportés à l'art de la guerre et aux mille détails qu'elle comporte, la supériorité de
l'instruction avait donné l'avantage à nos ennemis, parce que, sur les champs de bataille, comme dans le champ de l'industrie, c'est la force d'esprit qui décide de la victoire. Nous avons réclamé alors ce que je réclame aujourd'hui; c'était le cri unanime, sortant de toutes les poitrines : la réforme de l'éducation nationale; mais nous n'avons rien obtenu; nous n'avons rien pu arracher, je me trompe, on a obtenu contre nous une loi de division, une loi de recul, une loi de haine, une loi désorganisatrice, une loi d'anarchie morale pour la société française : je veux parler de la loi sur l'enseignement supérieur. {Applaudissement s .) Eh bien! Messieurs, sans entrer dans les développements que comporterait un si immense sujet, je dis que la tâche urgente, pratique et efficace de vos futurs mandataires doit être presque uniquement celle de l'organisation à tous les degrés, au point de vue des écoles, au point de vue des programmes, au point de vue des moyens d'étude, au point de vue financier, doit être d'assurer la constitution de l'éducation nationale ; et, si nous voulons véritablement aborder une telle réforme, il n'y en aurait pas d'autre qui dût venir se jeter au travers, parce que les autres peuvent attendre ou peuvent être résolues plus promptement, et qu'elles ne seront même efficaces que quand cellelà aura réellement fonctionné. Donc, dans la discussion de vos idées, quand vous les soumettrez, s'il y a lieu, à vos candidats, attachez-vous à être précis, à ne jamais aborder une question avant une autre, à établir une véritable série mathématique, logique, scientifique, dans les revendications que vous voulez faire prévaloir : demandez d'abord à vos députés d'assurer l'éducation ; le reste, soyez-en convaincus, vous sera donné par surcroît. Ce jour-là, vous aurez à la fois,— car ces deux choses doivent marcher ensemble, — créé l'éducation de ceux qui poussent par derrière, de la jeunesse qui monte, et vous aurez pu suppléer
à l'indigence du passé pour les adultes ou pour les hommes déjà mûrs, par un système bien conçu d'éducation élémentaire. Et alors vous pourrez être tranquilles sur l'avenir; car, si cette démocratie craint le péril, si elle est peu active, si elle s'abandonne aux difficultés du chemin et subit le joug d'un despote, c'est qu'elle est peu éclairée, ignorante, plongée dans les ténèbres : le jour où ces ténèbres seront dissipées, le jour où elle sera éclairée, elle aura conscience de ses intérêts, et alors paysans, ouvriers, banquiers, propriétaires, tous reconnaîtront qu'il n'y a qu'un seul pays et une seule famille, et qu'il faut le gouvernement du pays par le pays, c'est-à-dire la République ! {Ap})laud(ssements prolongés.)
Eh bien! Messieurs, cette ptjlitique, elle a encore bien des difficultés à traverser; elle va remporter une grande victoire ; elle va avoir une majorité pour la première fois incontestée et assurée, majorité qui ne sera pas sortie d'une émotion populaire, comment dirai-je? d'une révolution, d'un mouvement d'enthousiasme, mais une majorité qui viendra remplacer une majorité vaincue, qui sera sortie de la légalité la plus stricte, la plus rigoureuse. J'ajoute qu'elle sera le produit d'un système électoral arrangé, préparé d'avance par nos adversaires, et ici, quel que soit le regret que j'éprouve à la pensée que le scrutin de liste nous a été ravi, je trouve une consolation : c'est que c'est dans cette arène choisie par eux, limitée par eux, où siègent leurs fonctionnaires et leurs candidats, où peuvent agir les pressions administratives les plus compressives, dans ce scrutin d'arrondissement, dernier refuge de l'esprit de réaction, que nous terrasserons nos adversaires; et nous pourrons alors nous retourner vers eux et leur dire : Est-il vrai, ou non, que la France est républicaine, puisque, môme à travers le réseau, le filet dans lequel vous aviez voulu l'emprisonner, elle vous a échappé et vous
BORbKAUX.
a imposé sa volonté? {Applaudissements prolongés.) Mais ce que je veux dire, Messieurs, c'est que cette majorité qui va être créée doit se mettre face à face avec les responsabilités qui l'attendent. Il faudra qu'elle persévère dans la politique do prudence, de circonspection et de fermeté que nous avons inaugurée; car je connais quelque chose de plus redoutable pour les partis que les périls de la rue, que les menaces du pouvoir, que les pièges des adversaires, dans un temps où ils sont les maîtres ; ce que je connais de plus redoutable, c'est l'enivrement du succès, cette espèce de vertige qui s'empare des vainqueurs au lendemain de la victoire, qui ne leur permet plus de tenir compte des obstacles et des difficultés ni des préjugés, — qui pèsent autant que la vérité dans le domaine de la politique ; — qui fait que les fumées du triomphe leur montent à la tète, et qu'alors emportés par cette sorte d'ivresse, ils veulent précipiter les solutions. Aujourd'hui, ce serait tout compromettre, au détriment du salut que nous avons organisé, après tant d'efforts, par la Constitution du 25 février. Ce qu'il faut, c'est que le scrutin solennel du 20 février, auquel le pays et le monde sont attentifs, ait une signification précise, éclatante, invariable; qu'on sache que le pays veut une Chambre vraiment et fermement républicaine, résolument démocratique, passionnément libérale, mais une Chambre avant tout politique. [Applaudissements.)
Ne vous fiez pas aux mots; ne croyez pas que la politique est un jeu, qu'elle est purement et simplement l'exercice de quelques facultés oratoires et de combinaisons dans les couloirs et les bureaux. Non, ce n'est pas là qu'est la politique : ainsi comprise, elle n'est bonne que pour les comédiens parlementaires; mais, permettez-moi de le dire, il n'est pas au monde de science ni d'art (car elle a ces deux caractères) qui exige plus de travail, de connaissances
d'observation, plus d'efforts continus et persistants. En effet, est-ce qu'elle no touche pas à tout? Est-ce qu'elle n'a pas Tobligation de s'enquérir de tout? Eîstce qu'il peut, dans une branche quelconque de l'activité humaine, se produire un progrès, une réforme qui la laisse indifférente, qui ne l'oblige pas à changer ses combinaisons, à modifier ses vues, ses programmes, son action, ses entreprises ? La politique, savez-vous quand nous en ferons véritablement de la bonne? C'est quand on reconnaîtra qu'elle a besoin du concours de toutes les sciences, et, par conséquent, qu'elle ne peut être que le fruit et le résultat d'un immense travail et d'une immense application. {Applaudissements p?-olongés.)
C'est la politique que mes amis ont bien voulu déférer à vos suffrages, en vous proposant ma candidature. Je pense, je sais que c'est là la voie qu'ils recherchent, que c'estl'adhésion qu'ils sollicitent. Quant à moi, vous me connaissez, je n'ai rien à vous apprendre de mon passé, et je pense n'avoir rien à vous promettre sur l'avenir. [Vive et unanime adhésion. — Applaudissements prolongés. — Cris répétés de : Vive la République! Vive Gambetta!)
M. Fourcand, président, met aux voix la candidature de M. Gambetta, qui est adoptée à l'unanimité. M. Gambetta reprend la parole :
Messieurs, avant de nous séparer, permettez-moi de vous adresser l'expression de ma profonde gratitude et, en même temps, les regrets que je ressens et pour lesquels je vous prie d'être mon interprète auprès de vos concitoyens et de nos amis. Je suis obligé de vous quitter dans quelques heures ; vous voudrez bien me tenir compte de ma bonne volonté et croire qu'en partant j'emporte le meilleur de vous-Tnêmes, c'est-à-dire votre fraternité républicaine. [Cris prolongés de: Vive la République! Vive Gambetta!)
Pr 071 onces le 15 février 1876
(RKUXIONS PUDMQUKS du VIIl'^ ET DU XX' ARRONDISSEMENT)
Le comité républicain du VIII*^ arrondissement de Paris avait olFert la candidatuie à la Chambre des Députés à M. Victor Chaulfour, ancien représenlant du Bas-Rhin à la Constituante elàla Législative, qui avait accepté. M. (janibetta, électeur du VHP arrondissement de Paris, faisait |)artie de ce comité, avec MM. Jules Kœchlin, Jean Dolfus, Emmanuel Arago, Albert Casteinau, Carnot, Jules Ferry, le général de WimptTen, Kastler, Heni'i de Lacretelle, Lepère, Antonin Proust, Risler-Kestner, Thorens, etc.
M. Victor Chauffonr avait pour concurrents M. le duc de Decazes et M. Raoul Duval.
Le 15 février, dans une réunion publique, tenue rue Lévis sous la présidence de M. Gonnard, assisté de MM. La Serve, lepiésentant de la Réunion, et Jules Kœchlin, président du comité républicain, M. Gambelta défendit en ces termes la candidature de M. Victor Chautl'our :
M. Gambetta. — Mes chers concitoyens, en acceplant l'invitation qui m'est faite de venir au milieu de V(jus pour nous entretenir ensemble du devoir si important, si grave, que nous avons à remplir au scrutin du 20 février, je n'ai pas cédé seulement à ce besoin qui domine ma vie : entrer en relations aussi fréquentes que possible avec les membres de la démocratie républicaine sur tous les points du territoire.
Je ne serais pas complet dans l'expression de mes sentiments si je ne vous disais pas qu'à cette première raison de fraternité républicaine s'en ajoutait une autre, plus intime à certains égards et plus douce aussi pour mon cœur d'homme et de Français , c'est de pouvoir venir ici, dans la dernière des réunions publiques que nous mesure avec tant de parcimonie une législation qui n'aurait pas dû survivre aux hontes et à la chute de l'empire... {Vive adhésion et b7'avos.), c'était, dis-je, de venir au milieu de vous, amis inconnus mais non pas méconnus, adversaires ou indifférents, et de dire publiquement, à la face de ce VHP arrondissement, debout tout entier pour cette suprême manifestation républicaine, quel est l'homme que le VHP arrondissement s'honore de présenter à vos suffrages.
Je cède aussi à un véritable devoir d'amitié el de solidarité patriotique. Victor Chauffour, Messieurs, le candidat que nous présentons avec fierté non seulement aux suflrages de nos amis, mais au contrôle, à l'examen et à la critique de nos adversaires, est de ceux dont un parti s'honore, — que dis-je dont un parti s'honore? — dont tout le pays, dans ce qu'il nous reste de France, doit s'honorer d'accueillir l'activité, le mérite et le caractère.
Je regrette, pour ma part, bien vivement, que la grandeur de M. le duc Decazes le retienne en son cabinet. (Bires.) Quand on est candidat, il n'y a pas, quelque poste qu'on occupe dans l'Etat, de raison, d'objection à ne pas venir publiquement, nettement préciser ses opinions, limiter son programme si on le veut, et l'exposer contradictoirement. Il serait trop commode d'être à la fois ministre presque irresponsable, — comme nous l'avons vu. — et candidat muet devant le suffrage universel. (Bire yénéral et applaudissements.)
Je regrette également queM. Ferdinand Riant, dont
la candidature me paraît soulever de si graves questions, s'il est l'homme des idées qu'on lui prête et des idées qu'il affiche, — je regrette, dis-je, que M. Riant redoute, pour ses idées, le contrôle et la discussion publique. Je le regrette pour lui d'abord, pour ses partisans ensuite, mais aussi pour l'éducation républicaine qui devrait être la principale préoccupation de ces luttes pacifiques du suffrage universel, car, il faut bien y songer, quand on convoque la nation dans ses comices, ce n'est pas seulement pour faire des choix, pour nommei des députés, pour décerner des mandats, c'est aussi pour élaborer des idées, pour apprendre sur les hommes, sur les choses, sur les événements, sur les faits de notre histoire d'hier et de nos destinées de demain, ce qu'il faut croire, ce qu'il faut penser, ce qu'il faut retenir et ce qu'il faut repousser. ( Vif assoitiment.)
Pour moi, je voudrais que ce droit de réunion, que l'on cantonne dans la période électorale, fût véritablement la pratique constante de la démocratie française, car les livres sont toujours rares, quand ils sont bien faits ; les journaux sont toujours limités dans leur action ; mais, dans une démocratie, la libre pensée, la fréquentation et la communication des hommes entre eux, mais le choc de leurs opinions, c'est le gage même de la victoire de la raison et du triomphe du bon sens.
Si l'on pouvait réellement réunir à des époques fréquentes, dans des périodes rapprochées, tous les citoyens d'une ville, par arrondissement et par canton, mais ne voyez-vous pas qu'il se ferait là une trituration des idées fausses et justes? n'apercevez-vous pas qu'on écarterait les chimères, qu'on étudierait les problèmes posés et qu'alors il sortirait de cette constante étude de la pensée publique, vérifiée par l'opinion et par la contradiction de tous et de chacun, un fécond enseignement mutuel qui, en peu de temps,
ferait que cette démocratie ne serait pas seulement maîtresse d'elle-même, mais compétente dans les questions à résoudre? {T?'ès bien! ù'ès bien! — Applaudissements prolomjés.)
Quant à M. Raoul Duval, je regrette encore plus son absence, parce que. Messieurs, de toutes les opinions qui sont livrées, à l'heure qu'il est, à la dispute du pays, il en est une qui, à mon point de vue, est la plus redoutable, la plus perverse, la plus fausse et la plus outrageante : c'est la doctrine césarienne.
Je la trouve fausse, et je voudrais n'être pas réduit constamment à en exposer les erreurs et les sophismes devant un auditoire sans contradicteurs. Mais, surtout, ce que je désirerais, ce serait de pouvoir, en face d'un antagoniste partisan de l'appel au peuple, faire ressortir ce qu'il entre d'emprunts, de contrefaçon, en un mot d'adultère dans la théorie de la démocratie impériale, et faire toucher du doigt l'endroit précis de notre domaine républicain où l'empire vient faire invasion pour s'y établir et de là égarer, grâce au peu de diffusion des lumières, le suffrage de gens qui ont le sentiment démocratique sans avoir la clairvoyance. Je voudrais rechercher s'il y a quelque chose de commun entre les théories de la Révolution française et celles du premier ou du second empire, et alors je voudrais prendre sur le fait cette collusion frauduleuse et arracher leur masque de démocrate à ceux qui, dans l'empire, se font de la démocratie rurale ou ouvrière un appui et un support contre nos propres doctrines. Je voudrais leur dire qu'ils sont de véritables intrus, des usurpateurs mensongers... [Oui! oui! — Bravos.) et leur démontrer, en même temps, que tout ce qui fait leur force et leur prétendu crédit n'est qu'une altération frauduleuse de la vérité historique et de nos propres principes, et les réduire ainsi à leur seul et réel bagage : les coups de force, l'attentat, le parjure, l'exploitation des masses, la di-
vision des classes, l'opposilion de ceux qui possèdent à ceux qui réclament légitimement le tVuit de leur travail, — montrer à tous qu'ils ne s'appuient que sur la division et sur l'exploitation de la misère et de l'ignorance, les renvoyer d'où ils sortent... [Vive sensation. — Applaud/'sseme)i(s et acclamations.)
Mes chers concitoyens, en l'absence de cette contradiction féconde, il nous sera toutefois permis de servirle même dessein en recherchant brièvement, — car le temps me fait défaut, — en recherchant devant vous quels doivent être la nature, le caractère et les conséquences du vote du "20 février 1870.
A l'heure où nous parlons, Messieurs, au milieu de cette harmonie et de cette sagesse générale qui président à toutes ces réunions que la presse réactionnaire est impuissante à dénaturer, — à l'heure^, dis-je, où nous sommes réunis ici, nous faisons ce qui se fait sur l'étendue entière du territoire. Oui! partout la France est debout, partout les comités fonctionnent, partout les mômes questions sont posées, et, je le dis avec un vif sentiment d'espérance pour mon pays, presque partout ces questions recevront la même solution démocratique et républicaine. {Vifs applaudissements. — Bravos prolongés.)
Le mouvement auquel nous assistons, il faut bien le dire, sans en comprendre suffisamment toute la grandeur et l'admirable sagesse, ce mouvement nous place à un des moments les plus étonnants et les plus émouvants à la fois de l'histoire de France. En effet, voilà tout un peuple qui, convoqué pour prononcer sur ses destinées, va rendre un verdict d'où sortiront l'honneur, la paix, la sécurité, ou le contraire de ces bienfaits indispensables à un grand peuple qui veut refaire la patrie. Celle immense consultation a lieu sans mouvement, sans passion, presque naturellement, et le pays débarrassé des chimères, des utopies, des émotions malsaines, ne croyant pas plus au
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spectre rouge démodé qu'aux exagérations dont on voudrait le séduire, le pays, avec calme, comme un juge parfaitement libre d'esprit, sûr de sa conscience, le pays se livre à cette immense enquête sur la constitution de la Chambre des députés de la nation sans qu'il y ait nulle part, dans la plus petite comme dans la plus grande ville de la République, dans la plus humble comme dans la plus considérable de ses communes, une trace d'agitation, de sédition ou de trouble.
11 faut saluer, Messieurs, non seulement ce grand mouvement, cette grande évolution pacifique, mais surtout en admirer la sagesse, puisqu'il y a des Français assez malheureux, assez peu dignes de ce nom, pour dénaturer ce grand acte de tout un peuple et chercher à en faire sortir la panique pour les esprits en le présentant comme une source de désordre pour le pays et pour l'Europe. Oui, je le dis hautement, il n'y a pas en Europe, il n'y a pas dans le monde, pas plus de l'autre côté de l'Atlantique que de l'autre côté de la Manche, que de l'autre côté des Vosges, que de l'autre côté du Rhône, que par-delà les Pyrénées, il n'y a pas un peuple qui pût vaquer à ses affaires et donner ce spectacle de paix et d'harmonie qui préside chez nous à cette révolution légale. [Bravos et applaudissements répétés.)
Je ne dis pas ces paroles pour le vain plaisir de célébrer mon pays, je les dis surtout parce que c'est un gage assuré que la démocratie française est réellement majeure... (Oui! oui! — Bravos.), qu'elle est sortie des tâtonnements et des incertitudes, qu'elle est définitivement résolue à faire elle-même ses affaires, à se gouverner d'abord pour être digne de gouverner les autres. Cette sagesse, je ne la prends pas uniquement pour prétexte à notre orgueil national, mais je la célèbre comme la véritable espérance de l'avenir : c'est une nouvelle certitude que nous touchons au
but. Oui, la République est faite! [Oui! oui! — Cris répétés (le : Vive la République ! et applaudissements prolongés.)
Eh bien, si la République est faite, il faut la consolider, la maintenir et la développer; il faut lui faire porter graduellement, pacifiquement, toutes ses conséquences politiques et sociales. Il faut, par conséquent, que tout le monde apporte son contingent d'efforts à cette œuvre patriotique; il faut qu'il n'y ait nulle part en France, et surtout dans Paris, une circonscription, un collège électoral qui ne tienne à honneur de figurer dans cette phalange des électeurs qui veulent fonder la démocratie libre. C'est pour cela que ce VHP arrondissement a recherché attentivement quel était Ihomme sur la tête duquel on pût avec le plus d'autorité, d'ensemble et d'efficacité, affirmer cette politique de régénération. Cet homme, c'est Victor Chauffour. [Oui! oui! — Très bien! — Acclamations prolongées.)
Je vous dirai tout à l'heure, Messieurs, ce que représente M. Victor Chauffour, ce qu'exprime son nom et son passé; mais, si j'interroge ceux qu'on lui oppose, les hommes qu'il faut qualifier d'un seul mot, les hommes des anciens partis, qui luttent contre la paix, la stabilité publique, si je les examine, je trouve tout de suite une raison décisive pour faire appel, dans ce VHP arrondissement, non seulement aux républicains de la veille, non seulement aux républicains du lendemain, aux républicains de raison et de patriotisme, mais à tous ceux qui, sans distinction, veulent qu'à partir du :20 février 1876 il n'y ait plus dans ce pays ni lutte, ni contlit, ni marasme dans les affaires, ni angoisses, ni incertitudes dans les esprits, à tous ceux qui veulent que la majorité sortie du vote du 20 février soit assez forte et assez puissante et ait un tel ascendant, que devant elle les dernières résistances capitulent et que la majesté de la loi suffise à
maintenir pour toujours l'ordre vrai dans le pays. [Très bien! très bien! — Applaudissements .)
Au scrutin du 20 février, tout le monde dans cet arrondissement, — qui estàla fois un arrondissement laborieux et riche, — a le môme intérêt, quelle que soit, d'ailleurs, l'origine de ses convictions politiques. Ce qu'on y désire, comme dans le reste du pays, c'est la stabilité qui permet les échéances à longue portée, les entreprises de longue haleine, c'est la possibilité de nouer des affaires, de pouvoir dormir en paix; c'est la certitude du lendemain. Eh bien, je dis à ces hommes d'affaires, à ces travailleurs, à ces capitalistes, à ces hommes d'épargne et de production : Voulez-vous que le vote du 20 février soit un vote d'ordre et de quiétude publique, un vote de paix intérieure et extérieure, un vote qui décide de l'affermissement des institutions républicaines et, avant tout, du respect de la loi ? — Votre honneur, votre intérêt, votre patriotisme, encore plus que vos convictions politiques, sont liés à un pareil résultat. — Oh! alors tout est clair et facile à résoudre : il faut précision et netteté dans le choix du candidat.
Eh bien ! Messieurs, c'est là le caractère qui manque aux trois candidatures adverses. Ou ce caractère est beaucoup trop net et signifie destruction de la Constitution, ou il est trop équivoque en signifiant maintien, essai plus ou moins loyal de cette Constitution, {T7'ès bien! très bien! — C'est cela!) ou bien Tune de ces trois candidatures signifie guerre acharnée à la liberté de penser, à la liberté humaine, oppression des esprits et des consciences, que l'on décore du nom de liberté religieuse, qui n'est que la liberté pour quelques-uns et l'exclusion de tous les dissidents. [Salves d'applaudissements.)
Maintenant, je comprends très bien qu'il y a des situations délicates; je comprends que, lorsqu'on est en face d'un ministre qui n'est pas tout à fait premier
ministre, qui a peut-être eu tort d'en laisser passer l'occasion (ft/>es.), on soit quelque peu embarrassé. A coup sûr. Messieurs, vous n'entendrez sortir de ma bouche aucune personnalité malsonnante ni contre les uns ni contre les autres. J"ai trop rha])ilude de la politique pour avoir d'autre passion que celle que donnent les idées, d'autre aversion que celle qu'on peut éprouver pour des doctrines funestes; et quant aux hommes, je suis toujours prêt à discuter avec eux, mais aussi à leur opposer une infranchissable barrière quand ils me paraissent dangereux pour mon pays et pour ses droits. {] if assentiment.)
Je dirai d'abord à la candidature qui est de beaucoup la plus dangereuse pour la paix publique, à la candidature césarienne, je lui dirai que je ne la discuterai pas. {Rires.)
Je ne peux pas me résoudre à croire que, dans ce vni" arrondissement, on puisse sérieusement vous parler de plébiscite alors que vous sortez du plébiscite saignants et démembrés. ( Vive sensation.) C'est un mot qui doit être banni du langage politique, parce qu'il n'y peut figurer sans entraîner derrière lui l'image de la patrie mutilée et le souvenir des hontes subies. Donc, ne parlons pas du plébiscite et de ses souteneurs.
Ne parlons pas davantage de ces représentants de l'esprit d'obscurantisme dont toute la politique consiste à s'incliner aveuglément devant l'idole du Vatican {J{i)'es), à qui on a donné une infaillibilité surhumaine, sans doute pour lui permettre de dégager la conscience de ses fidèles de la difficulté de comprendre les dogmes qu'elle promulgue. (Irès bien! trl-s bien! — Applaudissements.)
Nous ne nous occuperons que de celle des trois candidatures opposées qui a un aspect réellement politique, discutable à de certains égards, mais candidature sérieuse, puisqu'en somme y est attachée la per-
sonnalité d'un homme politique qui a joué un grand rôle dans nos affaires, et qui a encore dans l'État un poste qui est peut-être le poste le plus important.
Eh bien, il n'est pas possible qu'ayant réduit la question en termes aussi nets : nécessité de faire le 20 février 1S76 un choix précis et clair, une désignation sur le caractère de laquelle ne puisse planer aucune équivoque, il n'est pas nécessaire d'insister longuement sur les actes, sur la vie, sur le caractère du candidat de la démocratie, d'une façon qui soit avantageusepourlecandidat de..., — ici je suis'fort embarrassé, je l'avoue, (Ri)-es) — pour le candidat de l'opinion constitutionnelle couverte, déguisée, lov'alement déguisée, ou obscurément déguisée, comme vous voudrez. {Nouveaux rires.) Je ne peux pas arriver à trouver le mot. {Hilarité générale. )
Oui. il m'est impossible de trouver l'épithète juste quand je parle d'un certain parti. C'est un embarras que j'ai éprouvé dans une autre enceinte. Il m'est impossible de trouver une définition exacte qui rende bien ma pensée et qui indique la couleur d'un parti qui fait profession do n'en pas avoir. 'Xuucelle hilarité.)
Oui, je suis impuissant à dire à quel parti appartient actuellement, comme candidat, M. le ducDecazes ; — si je cherchais cotte définition des opinions de M. Decazes dans son passé, dans ses relations, dans ses doctrines, dans ses votes, dans ses écrits, je trouverais tout de suite à quel parti il appartient ou auquel il appartenait avant le 25 février 1875. {Rires d'approbation.) Mais ici encore un nouvel embarras : ce parti s'est retiré de la scène politique, du moins apparemment, à la suite, vous le savez, d'une démarche historique qui est restée aussi célèbre que stérile Ce parti a abdiqué en faveur de la monarchie
légitime héréditaire, laquelle n'a trouvé qu'un seul obstacle à sa rentrée en France, c'est que le pays
était unanime à la repousser. [Oui! oui! — Bravos et applaudissements prolongés. )
Depuis ce jour du 6 août 1873, qu'on a pu comparer sans trop d'exagération à la célèbre Journée des Dupes, les royalistes purs, — il paraît qu'il y en a d'impurs. — ont dressé l'acte de décès de la branche cadette des Bourbons; mais l'orléanisme, — je viens de le nommer [liires.), — qui se cachait derrière cette combinaison de la fusion, a évolué, et vous n'avez pas oublié que c'est à lui qu'on doit l'invention de combinaisons gouvernementales aussi nouvelles que bizarres. Nous avons eu le septennat avec toutes ses formes, toutes ses nuances et ses transformations qui en ont fait, un moment, dans la politique, une conception aussi compliquée que celle de la théologie indienne où les dieux changent de figure et de forme î\ chaque fantaisie de leurs prêtres, pour aboutir, d'avatar en avatar, au pur néant. {T?'ès bien! très bien! — Hilarité générale et applaudissements.)
De transformation en transformation, la combinaison en était arrivée à ne représenter qu'un gouvernement de dictateur militaire, lorsqu'il fallut se résigner, sous l'action du pays, à abandonner cette élucubration monstrueuse et morte aussitôt que née.
On arriva à la Constitution légale de la République. Ce jour-là, il était décisif de reconnaître et de marquer ceux qui, au nom du pays avide de posséder un gouvernement, au nom des affaires impatientes de trouver la sécurité, au nom de la patrie désireuse d'être unie devant l'Europe, — il était, dis-je, décisif et utile de savoir quels étaient ceux qui déposeraient un vote favorable ou défavorable à la Constitution de la République. J'ai le regret de le dire, M. le ministre des affaires étrangères de la République française ne fut pas pour la Constitution et sa puissance légale.
Il ne faut jamais oublier ce point de départ, cette origine de la Constitution, parce qu'ils éclairent l'ave-
nir et disent quelle confiance on peut faire sur la solidité des hommes qui se sont ainsi conduits. Je sais bien qu'on me fait cette remarque : Après que le vote a été acquis, après qu'on a eu franchi le défilé, on est venu se ranger autour de cette légalité triomphante, on est entré en grand nombre. C'est vrai; mais vous y êtes venus un peu tard. Messieurs, pour qu'on vous confie la garde de cette Constitution. {T7-ès bien! très bien! — Rires et applaudissements.)
Je ne repousse pas ces adhésions, croyez-le bien, j'en suis très avide et, une fois acquises, très jaloux, car j'ai hâte de voir la démocratie cesser d'être un parti pour devenir la nation tout entière et recueillir des conversions tous les jours plus nombreuses et tous les jours plus efficaces. ( Vive approbation.)
Mais lorsqu'il s'agit de faire choix d'un mandataire ferme, résolu, sûr et avisé, on serait bien imprudent, bien téméraire si on allait, ne tenant aucun compte du passé le plus récent, choisir précisément celui qui s'est déclaré au jour décisif l'adversaire résolu de la Constitution fondamentale qu'il s'agit de pratiquer, et qui lui a refusé le droit de naître. En politique, il faut porter la responsabilité de sa conduite, il n'y a pas de vote sans responsabilité, on peut ajourner la sanction en refusant de consulter le pays, mais, l'heure venue, le pays juge. Je dois le dire, toutes les déclarations ultérieures pourront modifier l'opinion qu'on peut se former sur l'honorable duc Decazes. mais toutes ses déclarations n'effaceront pas de sitôt le triste vote qu'il a rendu le !25 février au soir. [Ti'ès bien! très bien! — Salve cV applaudissements.)
Ce n'est pas tout. Cette grande journée a été suivie d'un cabinet, d'une politique, d'actes administratifs, et personne n'ignore, en France, qu'il y a eu dans le sein du gouvernement comme une sorte de coalition avec les ennemis mêmes de cet ordre de choses fondé le 25 février. Personne n'ignore avec quelle passion
on a lutté contre rétablissement républicain, avec quelle ténacité à la fois tracassière et puérile.
On a cherché à mater l'opinion, à la faire dévier et à lui présenter comme un abri toujours précaire et provisoire cette Constitution dont le pays attendait la stabilité. Personne n'ignore à quels actes étranges s'est porté un cabinet qu'on a eu le soin de qualifier d'homogène. {Rires.) Personne n'ignore quels actes ont été accomplis par ce cabinet, et, dans ces conditions, je dis qu'il n'est pas possible à M. Decazes de séparer sa cause de celui dont il est le collaborateur et quelquefois le complice. {Vire app/ji'obation et applaudissements.)
11 n'est pas possible de se justifier d'une pareille conduite par le silence, par l'absence ou par des récriminations posthumes. La politique est œuvre d'homme. L'omission, comme l'action, est une source de responsabilité, et, si l'honorable candidat était présent, je le lui dirais. Il s'est trouvé dans le sein du cabinet des hommes qui ont eu le courage de mettre leur démission derrière leurs actes : il lui eût appartenu, par son passé et ses traditions, do montrer encore plus de fermeté et d'arrêter, au lieu d'y aider, une politique systématiquement réactionnaire. L'a-t-il fait? Non. {Très bien! très bien! — Applaudissements répétés.)
Voilà en très peu de mots, il me semble, les réflexions que tous les hommes d'ordre et de progrès doivent avoir présentes à l'esprit avant do jeter leur vote dans l'urne, car, pour reprendre ce que je disais, que cherchons-nous dans le scrutin du 20 février? Nous cherchons l'affermissement de la majorité républicaine qui doit siéger sur les bancs de la future Assemblée. Cet affermissement, le trouverez-vous dans l'élection de mandataires équivoques, hésitants, ralliés d'hier, sans vues claires sur l'avenir, sans précision sur ce qu'ils feraient si des accidents venaient à
se produire, eu un mot ni suffisamment détachés ni suffisamment ralliés? Il faut faire œuvre de prévoyance quand on fait un choix, il faut se demander non seulement ce que vaut l'homme, mais encore ce qu'il vaudra dans des circonstances données.
Eh bien, quand vous ferez, Messieurs, avec les indications que je viens do donner, la comparaison entre le candidat qui est le moins éloigné de nous et celui qui est proposé à vos suffrages par le parti républicain, j'ai une suffisante confiance en votre bon sens, en votre sagesse, pour savoir vers quel côté inclineront vos vœux et porteront vos préférences.
Maintenant, je ne me sens pas embarrassé par la présence à mes côtés de ce brave et vaillant Français, de ce ferme et sage républicain qui s'appelle Victor Chauffour. Vous le connaissez, Messieurs. On vous a déjà longuement appris qui il était; vous savez quelle a été sa vie, son passé, quelle est la moralité, l'austérité et la grandeur morale de son existence privée. 11 faut aussi tenir compte de toutes ces qualités dans le choix d'un homme politique ; car, pour mon compte, je ne suis pas partisan de la thèse qui tend à séparer de plus en plus la vie privée de la vie publique. Un homme est un, et il appartient tout entier au jugement de ses contemporains. [Très bien! très bien.' — Double salve (Vappkmdissements.)
Eh bien, Victor Chauffour a pour nous, Messieurs, et il aura pour vous, j'en suis sûr, cette supériorité, il offre cette garantie d'être à la fois un républicain de vieille date, n'ayant jamais donné prise ni à la critique ni à l'injustice des partis, assez ferme pour avoir été honoré deux fois de la proscription, assez juste pour n'avoir jamais hésité à faire son devoir, même contre des amis trop impatients, et j'ajoute, un républicain dont les idées sont assez étendues, assez élevées pour donner à ceux qui, dans nos rangs, ont véritablement la passion de la justice parmi les hommes
et qui se réclament des immortels principes de la Révolution française, une entière sécurité. 11 est en même temps un homme dont la modération de caractère, la noblesse d'existence et la sagesse dans la vie privée comme dans la vie publique offrent aux opinions plus modérées, aux gens plus timides, aux esprits plus hésitants, l'assurance de ne jamais le voir dévier de la ligne droite, de la raison et du bon sens. {Applaudi ssemetits p7'olongés.)
A toutes ces qualités qui suffiraient à en faire comme le modèle de la candidature réellement républicaine dans notre parti, Victor Chauffour joint un autre titre qui n'a jamais laissé et qui ne laissera jamais Paris insensible. Il est de ceux qui expient parmi nous, avec nous, les conséquences de cette odieuse servitude impériale supportée pendant dix-huit ans et quia abouti à le priver, lui, de son berceau et nous, de nos meilleures provinces. {Vive émotion. — Bi-cwos et acclamations.)
Eh bien ! il serait douloureux, devant une assemblée de Français, de patriotes, de Parisiens, d'insister longuement sur un pareil deuil et de toucher à cette blessure toujours saignante. Je n'ajouterai qu'un mot. Quand on a devant soi un homme aussi dévoué à nos idées, ayant cet ineffaçable et auguste caractère d'être un fils de l'Alsace frappé par l'étranger, on n"a qu'à se dire : Ne pouvant pas avoir la terre, prenons les hommes. {Applaudissements enthousiastes. — Cris répétés de : Vive la République! Vive Gambetta! — Vive l'Alsace et la Lorraine!)
M. Gambetta se relire au milieu des acclamations et se rend aussitôt à la réunion électorale convoquée pour le même soir, à Belleville, par les comités républicains fusionnés du XX <= arrondissement.
L'arrivée de M. Gambetta dans la salle de Cbaronne est saluée par des cris répétés de : Vive In République ! Vive Gambetta! La salle renferme plus de deux mille électeurs.
M. Métiviei", conseiller municipal, président de la réunion, donne lecture du manifeste suivant :
« Cher concitoyen,
« Il y a sept ans (il y a un siècle, si l'on mesure la durée du temps à l'accumulalion des événements douloureux et terribles d'où la France est sortie meurtrie et démembrée), après le coup de tonnerre du procès Baudin, la démocratie républicaine du XX" arrondissement, pressentant l'homme d'État dans le tribun, est allée à vous et vous a confié un mandat d'opposition irréconciliable contre les hontes de l'empire.
« Entre vous et nous il y eut accord en ceci, qu'en face d'un gouvernement issu de la violation du droit, il ne fallait pas laisser s'établir la prescription, et que la revendication devait revêtir la forme révolutionnaire;
« Qu'il fallait encore et toujours rappeler la liberté violée, la conscience enchaînée, la dignité humaine humiliée, le pays spolié ;
« Qu'il fallait encore et toujours rappeler le crime qui marqua le commencement et faire pressentir le châtiment qui devait couronner la fin.
« Mais, hélas ! malgré les sourdes inquiétudes que nous inspirait pour la Finance ce pouvoir si singulièrement caractérisé par les vices les plus contradictoires, le cynisme et l'hypocrisie, la violence et la lâcheté, nous ne nous attendions, ni les uns, ni les autres, à la profondeur de la chute, ni surtout à ce que notre malheureux pays, enchaîné par les liens de cette solidarité inéluctable qui lie les peuples à leurs gouvernements, aurait à subir les hontes et les malheurs d'une telle expiation.
« Fidèle à la parole donnée, vous avez porté à la tribune du Corps législatif, dans un exposé dogmatique qui fut votre véritable début politique et dont la magistrale éloquence est dans notre souvenir lï tous, les revendications de la France républicaine.
« Puis, les événements se précipitant, les inquiétudes conçues par les esprits clairvoyants ne tardèrent pas à se réaliser, et la France se réveilla de sa torpeur de vingt années au biuit du canon et dans les aiiifoisses de l'invasion.
« Alors votre mandat se transforma et s'agrandit.
« Il était, nous ne dirons pas exclusivement mais surtout politique; il devint avant tout patriotique. C'était un mandat d'opposition à un gouvernement oppresseur, il devint un mandat de guerre contre l'envahisseur, un mandat de défense nationale.
« La République s'identifia alors avec la Patrie. Et si plus tard un grand homme dÉlat a pu dire, avec raison, que le gouvernement serait aux plus sages, au commencement de la guerre pour la délivrance, on avait le droit d'affirmer que le gouvernement serait aux plus patriotes, c'est-à-dire aux républicains.
« Cette transformation de votre tâche , tout imprévue qu'elle fût, n'effraya pas votre patriotique ardeur.
« Pendant cinq longs mois, avec une énergie et une activité qui n'eurent d'égales que le dévouement héroïque du pays et l'intelligente discipline de vos collaborateurs, vous avez opposé à l'ennemi une résistance qui, pour n'avoij' pas été invaincue, n'en est pas moins le titre de gloire le plus pur que la France ait eu depuis les dernières années du siècle précédent.
« Pendant cinq longs mois, la Défense nationale, dont on a [)u dire que vous étiez l'âme, a résisté avec honneur contre des armées d'autant plus redoutables qu'elles avaient le prestige de la victoire et qu'elles avaient écrasé l'empire dans une campagne de cinq semaines.
« Si nous nous arrêtons un instant sur ces événements encore moins glorieux que tristes, puisqu'ils rappellent le démembrement de la France et la perte si douloureusement ressentie de l'Alsace et de la Lorraine, c'est qu'ils sont le point de départ d'une transformation radicale dans les mœurs du parti républicain.
« Condamné par la force des choses à être un parti de protestation et de lutte, à donner sa liberté et sa vie pour empêcher la prescription du droit, le parti républicain, du jour au lendemain et sans préparation, fut, pour sauver l'honneur, obligé de ramasser le pouvoir qu'un gouvernement de honte avait laissé tomber et que les partis monarchiques effarés laissaient à terre, n'osant en prendre la responsabilité.
« Le parti républicain, — et ce sera son honneur, — dé-
daigneux des habOetés vulgaires, n'écoutant que la voix de la patrie chancelante, saisit l'épée que l'Empire venait d'abandonner et s'en servit de façon à nous conserver l'estime des nations. De ce jour date une évolution qui a si singulièrement étonné ses ennemis.
« De ce jour, il est devenu un parti de gouvernement, en attendant qu'il devienne le gouvernement lui-même.
« Si cette évolution a pu s'opérer aussi rapidement, c'est que le parti républicain porte en lui l'âme de la France, c'est qu'il est un parti patriote, un grand mot trop oublié qui est comme un écho des grands jours de 92.
(( Depuis cinq ans, le parti républicain n'a fait défaut, ni un jour, ni une heure, à cette grande tâche du relèvement de la patrie par la constitution de la République.
« Il s'est amendé, assagi, transformé.
« Avec une souplesse admirable et que possèdent seuls les partis à qui Tavenir est promis, il a pris les mœurs, les habitudes, le tempérament des grands partis constitutionnels qui président aux destinées des pays libres.
« La France, frappée de cette attitude pleine de force et de calme, incertaine d'ailleurs de son présent, inquiète de son avenir, est venue à nous, pressentant qu'avec nous elle verrait la fin de ses secousses périodiques, la terminaison de ses agitations matérielles, de ses révolutions de la rue aussi bien que des coups de force partis d'en haut;
<( Que la République pacifiquement fondée, sortie, pour ainsi dire, des entrailles du pays, serait le port tranquille et sûr où elle pourrait travailler en paix à son relèvement matériel, à son amélioration morale, à la conquête définitive de la liberté, à la réalisation de tous les progrès qui sont l'idéal toujours poursuivi des peuples dignes de tenir leur place dans le monde.
« A ce travail de rénovation, qui marque d'un caractère tout spécial l'histoire de ces cinq dernières années, vous avez, cher concitoyen, pris une grande part.
« Ce qui était dans l'àme du plus grand nombre à l'étal d'aspirations mal définies, vous l'avez exprimé avec cette éloquence chaleureuse et sagace qui vous caractérise. Vous avez donné un corps à la pensée encore confuse de vos concitoyens, et, avec une décision d'esprit digne d'un grand politique, vous avez indiqué la route à suivre.
« Au service de celte tùche difficile, dans l'accomplissement de laquelle il fallait déployer tant de sang-froid, de prudence et de mesure, vous avez mis l'autorité que vous ont acquise votre éloquence enflammée et la fougue de votre tempéi-ament ; et la République vous aura cette obligation qu'en voyant, sous l'inspiration de votre patriotisme, votre ardeur se discipliner et se mettre, pour ainsi dire, au pas, les plus impatients se sont sentis pénétrés de sentiments de modération.
<( La lutte s'est ainsi circonscrite sur le terrain constitutionnel et légal, et la République, pour la pi'cmière fois, aura eu la chance de se fonder en dehors des commotions qui, après avoir ébranlé jusque dans ses profondeurs l'esprit public, et après l'avoir soulevé et enthousiasmé, donnent prise à de si furieuses réactions.
« Aujourd'hui, la République est fondée. Mais, pour s'être amoindries, les difficultés n'ont pas complètement disparu ; on pourrait même, sans exagération, dire que la tâche la plus ardue reste à accomplir, à savoir : montrer à la France et au monde que la République n'est pas seulement la seule forme de gouvernement qui donne satisfaction aux aspirations les plus élevées de l'esprit humain, qui affranchit l'homme complètement et le met en pleine possession de lui-même, mais encore la seule qui présente des garanties efficaces de liberté et d'ordre, de paix sociale et d'amélioration matérielle; la seule qui, par l'introduction dans une proportion de plus en plus considérable de la justice dans les rapports sociaux, puisse diminuer les antagonismes , apaiser les haines et conduire la France, par un progrès continu et sans secousses, à une prospérité que les monarchies lui ont toutes promise, mais sans la réaliser jamais, et que les catastrophes qui marquent leur fin ont toujours ajournée.
;< La solution de ce problème tant et si justement cherchée est dans nos mains à tous. Si nous savons persévérer dans la méthode expérimentée depuis cinq années et qui a conduit à de si grands résultats, nous ferons la démonstration si impatiemment attendue.
« Car, qu'on ne s'y trompe pas; ce que certains esprits ont considéré comme un expédient inspiré par des difficultés passagères et devant disparaître avec elles, est un procédé scientifique.
(c Pour la première fois, la politique, s'inspirant des méthodes de la science moderne, s'est soustraite à l'influence de l'absolu et des conceptions à priori; pour la première fois, cessant d'être un art procédant surtout du sentiment, elle a pris son rang parmi les sciences proprement dites, elle est devenue une science d'observation.
« Vous avez plus que personne contribué à cette révolution, et c'est en cela surtout que votre action aura été féconde.
« Eh bien, ce qui a été ébauché, il faut l'achever. Il faut, s'éclairant des principes comme d'un flambeau, les yeux fixés vers l'idéal pour ne pas perdre de vue le but élevé à atteindre, marcher en avant avec autant de prudence que de résolution, en tenant compte du terrain, des milieux, des impulsions ti'op énergiques, mais légitimes, de l'esprit de progrès, aussi bien que des résistances de l'esprit de conservation. Il faut procéder par parties plutôtque par masse; décomposer les problèmes et chercher successivement les solutions partielles; résoudre, comme vous l'avez plusieurs fois indiqué, les questions quand et comme elles se présentent, au jour le jour; n'entamer une opération, une agitation, comme on dit si heureusement dans les pays libres, qu'après avoir terminé l'agitation précédente et consolidé la conquête qui en a été le résultat.
« Cette politique scientifique n'a pas l'aspect séduisant de la politique de sentiment, elle va peut-être moins que celle-ci à notre tempérament artiste et soldat; elle n'en- Uamme pas comme celle qui rêve de conquérir le progrès à la baïonnette et dans une lutte héroïque de trois joui's.
« Cette bataille sans répit ni trêve, ce combat obscur de tous les jours, a, nous en convenons, quelque chose qui répugne et effraye, et l'on aimerait mieux, d'un effort énergique et soudain, jeter bas tous les abus, et constituer de toutes pièces, à coups de décrets, un monde nouveau et meilleur, pour se reposer ensuite comme a fait, dit-on, le Dieu de la Genèse.
« Pour notre compte, nous ne demanderions pas mieux, mais il y a un obstacle, un seul, mais suffisant : c'est que cela n'est pas possible, et que, de même que le bon Dieu de la Genèse n'a pas créé le monde en six jours, de même tout, ici-bas, est œuvre de travail, de patience et de temps.
« C'est là la seule politique féconde, parce que c'est la seule qui tienne compte des lois éternelles du développement individuel et collectif.
« Cette politique, c'est la vôtre, c'est la nôtre à tous.
« A notre dernière réunion, dans un de ces entretiens familiers qu'à l'exemple des hommes d'État anglais, vous aimez à avoir avec vos électeurs, entretiens féconds en ce qu'ils maintiennent et perpétuent la communauté des sentiments et des idées, en ce qu'ils établissent un double patronage du mandant au mandataire et du mandataire au mandant, vous nous avez dit : Le mandat tient-il toujours ?
« Eh bien! oui, tel qu'il s'est transformé sous l'action impérieuse des événements et des circonstances, le mandat tient toujours et plus que jamais.
<c Au point de vue des indications actuelles, nous le résumons :
« La Constitution de 1873 comme point de départ;
(c Sa pratique sincère et loyale jusqu'en 1880;
« Le développement pacifique et régulier des améliorations qu'elle-même a prévues et qu'elle contient en germe pour arriver à constituer progressivement la République démocratique.
« Certains trouveront que ce mandat est large et peu défini dans ses termes.
« Nous le faisons ainsi en connaissance de cause et avec préméditation.
« Nous indiquons et vous acceptez le but : la République définitive, progressive et largement démocratique.
« Des voies et moyens, ni les uns ni les autres nous ne sommes maîtres.
« Tout est subordonné aux modifications de l'esprit public et aux événements qu'il serait téméraire de vouloir pressentir.
M Et, d'ailleurs, entreVous et nous il y a un lien qui nous est cher et que nul ne voudrait rompre ; vous êtes né à la vie politique ici. Ce sont les républicains du XX" arrondissement, les Bellevillois, pour emprunter à la réaction un de ses plus chers vocables, qui vous ont donné votre premier mandat. Nous nous honorons d'avoir contribué à votre fortune politique, et nous vous disons : Vous avez notre
approbation pour le passé; pour l'avenir, vous avez notre confiance, et vous en userez pour le bien de la France et la constitution définitive de la République. »
M, Ganibctta répond à ce manifeste par le discours suivant :
Mes chers concitoyens, vous venez d'entendre lire un document dont je ne pense pas qu'aucune démocratie antérieure ait pu fournir un exemple aussi remarquable.
Je le dis avec l'émotion que m'a causée cette lecture : le jour où la politique qu'on vient de tracer et de rédiger dans ces lignes sera la politique avouée, déclarée, pratiquée de la démocratie française, ce jour-là, je n'hésite pas à le dire, la Révolution sera linie. {Ti^ès bien! ù'ès bien ! — Bravos.)
Permettez-moi d'ajouter que la publication et la lecture de ce document feront pour l'avancement de nos idées communes un bien inestimable. J'ose dire qu'il n'y a pas en Europe un homme politique, adversaire déclaré, ou indifférent, ou ami de la France, qui puisse, en parcourant ce document, résister à un mouvement d'admiration, non seulement pour le peuple chez lequel de telles choses se disent et se pratiquent, mais surtout pour la fraction de la démocratie parisienne que l'on a constamment vouée à la diffamation et à la calomnie, pour ce Belleville le mal-famé et où, en somme, depuis sept ans, setrouvent tracés le programme et la méthode de la véritable démocratie.
Je voudrais, mes amis, et je peux bien vous donner ce nom, connus ou inconnus, je voudrais pouvoir, si les forces me le permettaient, reprendre en sousœuvre l'exposé de cette méthode politique et son application à chacune des réformes nécessaires que nous avons à poursuivre et à réaliser.
Je voudrais également vous faire toucher, à l'épreuve, combien ce que vous disait tout à l'heure votre hono-
rable président est non seulement l'expression de la sagesse, mais aussi de l'expérience politique.
Oui, vous aviez raison de le rappeler, après ces luttes que nous avons été obligés de soutenir contre la coalition des partis réactionnaires, après les désastres qui ont accablé la France et qui lui ont imposé l'obligation de se réformer à l'intérieur et de se refaire au dehors, vous aviez raison de dire que la démocratie, châtiée pour le passé, saignante dans la plupart de ses membres, avait besoin de se recueillir, d'examiner la situation et de faire son choix entre l'enthousiasme et la raison, entre la politique de résultats et la politique de la rêverie. ( Vive approbation et acclamations.)
Quand on est dévoué sincèrement et sans arrièrepensée au progrès d'une démocratie, on lui doit la vérité, on se la doit à soi-même. {Très bien! t7'h bien!)
Il ne faut jamais se payer de mots ni de phrases. Il ne faut jamais croire qu'on a la force quand on ne l'a pas. Il ne faut jamais croire qu'on est la majorité quand on ne l'est pas; il ne faut jamais croire que tout est facile quand tout est presque irréalisable. Il faut être plus viril, plus exact, plus consciencieux, savoir résolument se placer en face de la réalité des choses, dresser le compte de toutes les difficultés, ne plus se payer d'illusions, ne se laisser abattre par aucun obstacle, poursuivre la tâche à remplir, le but à atteindre. Il faut marquer, regarder ses adversaires en face et leur livrer bataille sous le regard de l'opinion publique. [Très bien! très bien! — Double salve d' applaudi sseynents.)
Cette politique est née à Belleville. J'ai le devoir et l'orgueil de le dire tout à la fois. Elle est née à Belleville, en 1869, lorsque nous avons rédigé ensemble les clauses et stipulations communes de notre contrat. Ah! certes, à cette époque nous ne pensions pas, quelque funeste que fût à la France un régime corrupteur qui semblait devoir la pourrir avant de la mutiler,
nous ne pensions pas que ce régime allait s'abîmer dans un désastre sans nom, menaçant d'engloutir dans le gouffre jusqu'au nom même de la patrie; nous ne pensions pas que le châtiment d'une servitude trop longtemps supportée allait être aussi prompt et, j'ajoute, aussi immérité. Nous pouvions penser qu'un avenir pacifique s'ouvrait non seulement devant la France, mais encore devant le monde, et que les hommes ne seraient plus appelés à lutter ensemble que de travail, d'intelligence et d'émulation dans le bien. Nous nous sommes éveillés sous les coups sinistres de l'invasion et à la lueur des canons prussiens. {Vive émotion.)
Il fallut aviser, et reconnaître que ce pays était malade, profondément malade, et que, bien quïl eût dans la main l'instrument de la souveraineté, le suffrage universel, s'il était ignorant, égaré, jaloux, défiant et prompt à servir, ce suffrage universel ne devenait que l'instrument même de sa servitude. Dès lors, il fallait se mettre tout de suite à la tâche pour l'améliorer dans les villes et les campagnes, rapprocher les esprits divisés et démontrer au paysan, qui tient en réserve la véritable fortune delà France, la véritable semence de l'avenir, que la République et la démocratie sont les deux assises protectrices de son intérêt et de sa grandeur. {Oui! oui! — Très bien! — Bimv os et acclamations.)
Il fallait alors faire de la politique, non plus pour un groupe, mais pour le pays tout entier sous peine de courir encore une fois aux catastrophes, aux aventures et à la dictature. La politique de la démocratie devait être tirée de la base même du gouvernement, de la démocratie, c'est-à-dire du suffrage universel. Il fallait patiemment, lentement, mais d'une manière infatigable, pénétrer jusque dans les dernières couches de ce pays, aller y chercher les capacités et les aptitudes, les traîner à la lumière et les faire entrer dans les cou-
seils électifs, en commençant par la commune, pour les élever jusqu'aux premiers corps de TÉtat. 11 fallait, en même temps, à l'aide de ce môme sufl'rage universel, créer un personnel délibérant et agissant, car il ne servait de rien d'être les maîtres sur quelques points du territoire et d'être vaincus partout ailleurs sous la masse des électeurs qui n'avaient, nul souci de leurs intérêts généraux. [Très bien! — Cest cela! — Applaudi sse7nenf s prolongés.)
C'est cette œuvre de propagande, d'apostolat et de prosélytisme que nous avons entreprise. Eh bien, jetez aujourd'hui un coup d'œil sur la France et demandez-vous, après les élections qui ont eu lieu à la commune, au canton, à l'arrondissement, au Conseil général et au Sénat lui-même, à ce Sénat qui était destiné à devenir la citadelle de la réaction et qui, aujourd'hui, est aux mains d'une garnison républicaine... {Vive approbation et bravos) jetez, dis-je, un coup d'œil sur la Franco et vous la verrez debout, prête à vous donner demain la majorité résolument et fermement républicaine. {Oui! oui! — Vive ad/iésion.)
Oui! je l'affirme sans crainte de me tromper, car je n'engage jamais mon nom, ma parole, mon autorité, dans une affirmation sans l'avoir vérifiée, sans avoir recherché si elle repose sur des données claires et précises. Vous le savez, Messieurs, il m'est arrivé, à Belleville même, plusieurs fois, de vous faire des promesses. Eh bien ! ont-elles été tenues? {Oui! oui! — Le Sénat! le Sénat!)
Eh bien, la Chambre des députés de la nation, élus le 20 février, vous donnera une forte majorité, une majorité autrement vigoureuse, solide et énergique, et d'avance j'en remercie le suffrage universel de mon pays. Mais tout ne sera pas dit, tout ne sera pas fini. En effet, comme vous le disait votre président, les difficultés vont être encore considérables. Savez-vous
ce que nous avons gagné depuis cinq ans? Nous avons gagné la déroute de nos adversaires, l'impuissance des factions à empêcher l'avènement de la République. Nous avons gagné d'être sortis de l'ère des périls et des menaces, d'avoir dépassé le défilé où on égorge la liberté des peuples. {Sensation. — Salve d'applaudissements.)
Voilà ce que nous avons gagné. Ce n'est pas tout. Après nous être débarrassés de ces dangers, nous allons nous trouver aux prises avec des difficultés de tout ordre : politiques, administratis'es, financières, économiques, militaires, d'éducation, de travaux publics, d'impôts, c'est-à-dire que nous allons nous trouver aux prises avec les véritables difficultés. Vainqueurs dans la lutte électorale, ayant la majorité dans les Assemblées, on va nous demander, et avec raison, de faire la preuve que nous connaissons les affaires, que nous pouvons et que nous savons gouverner.
Eh bien, la politique qui a préparé les résultats déjà obtenus est la seule qui puisse en poursuivre les fruits, la seule qui puisse déjouer les pièges nombreux qui nous seront tendus par une réacti^on qui n'a plus d'espérance que dans nos défaillances et nos fautes. C'est maintenant qu'il faudra se surveiller soi-même, se régler et ne jamais aventurer un pas sans avoir bien reconnu la solidité du terrain, sans avoir assuré ses derrières, parce que le seul moyen d'aller loin c'est de marcher sûrement, étant bien résolus à ne jamais revenir en arrière quand une fois nous aurons planté notre drapeau sur une position conquise. {Acclamations et ujjplaudissements. — Cris répétés de : Vive la République! Vive Gambetta !)
Cette politique, qui est la politique des résultats, est la seule qui soit véritablement conforme aux intérêts de la démocratie, car ce que je veux, moi, pour la démocratie de mon pays, pour la France qu'elle est appelée à refaire, ce n'est pas une collection de dé-
crets qu'on insère au Moniteur un jour et que la réaction déchire le lendemain. Ce que je veux, c'est que l'égalité ne soit pas un vain mot, c'est que l'éducation promise au peuple lui soit donnée, non pas par des al'fiches, par des ordonnances mises sur un mur, mais assurée par des faits et des actes : par des écoles ouvertes par des maîtres en chair et en os, par des livres bien faits, par des programmes d'éducation, par des élèves qu'on fera entrer et asseoir sur les mômes bancs, sans distinction de classe ot de conditions, et par un ensemble de moyens pratiques et financiers qui fassent de la réforme que nous attendons non pas de simples formules, des vœux stériles, mais une réalité palpable et tangible, une action incessante qui descendra jusque sur le dernier d'entre nous, jusque dans les bas-fonds de la société, pour y porter l'air, la lumière et l'intelligence.
{L'orateur est interrompu pendant quelques minutes par les applaudissements, les acclamations et les cris prolongés de: Vive la République! Vive Gambetta!)
Ce que je veux, c'est qu'une fois que le parti républicain a entrepris une réforme, il ne la laisse pas inachevée, incomplète, mal conçue, mal nourrie, pour courir vers une autre, pour faire une tentative sur un autre point, brouillant tout, n'achevant rien et ne laissant en définitive que le misérable spectacle d'un parti qui a touché à tout et n'a rien édifié. (Vive approbation ^j
Ce que je veux, c'est qu'on dise nettement par où il faut commencer, par où il faut continuer et qu'on ne sache jamais par où on doit finir, car le progrès ne s'achève pas, il est indéfini ; c'est là qu'est l'idéal, c'est là qu'est la borne, la limite, que les efforts des générations successives ont pour tâche de reculer sans cesse, car, dans le domaine des choses de l'esprit comme dans le domaine des choses de l'État, le progrès, je le répète, est incommensurable et indéfini.
Voilà un des côtés de cette méthode politique, — et c'est une petite critique que je dirige ici sur le rapport excellent qui vous a été lu, — qu'on ne dise pas que cette politique n'a pas son attrait, sa grandeur et sa passion. Elle a peut-être plus et mieux. Elle demande peut-être plus de réelle passion que la politique des théories pures, que la politique de métaphysique. Quant à moi, je mets ma politique d'accord avec ma philosophie, je nie l'absolu partout, et alors vous pensez bien que je ne vais pas le reconnaître dans la politique. [Vifs applaudissements.)
Je suis d'une école qui ne croit qu'au relatif, à l'analyse, à l'observation, à l'étude des faits, au rapprochement et à la combinaison des idées, d'une école qui tient compte des milieux, des races, des tendances, des préjugés et des hostilités, car il faut tenir compte de tout : les paradoxes, les sophismes pèsent autant que les vérités et que les généralités dans la conduite des hommes et des choses qui les intéressent. Aussi n'est-on un homme politique qu'à la condition de ne pas s'abandonner à des combinaisons de couloirs, à de misérables intrigues, à des personnalités qu'il faut laisser aux docteurs du parlementarisme. [Marques d'assentiment.)
Non, Messieurs, on n'est un homme politique qu'à la condition de creuser un sujet, de s'y attacher et de faire dans la politique ce que vous faites dans le travail ; qu'on ait à exécuter un travail de pensée ou un travail d'atelier ou d'industrie, il faut se tenir à sa pièce, la creuser, la façonner, la perfectionner tous les jours, et alors seulement vous êtes sûrs de devenir maîtres passés dans l'état ou la carrière que vous avez adoptés.
Ce procédé est-il nouveau? est-il autre chose que l'application même de la faculté de travail à la solution de tous les problèmes? Où a-t-on pu dire qu'il fallait aborder tous les problèmes à la fois? que le
même homme, que la même génération pouvaient les aborder tous? Non! non! Messieurs, on n'entreprend point toutes les tâches à la fois, on passe de 1 une à l'autre. La politique, d'ailleurs, n'est jamais et ne peut pas être toujours la même. La politique d'aujourd'hui, en 187G,ne sera pas la politique de 1877, ni de 1878, ni de 1880 ; elle changera avec nos besoins, avec nos intérêts, avec nos hostilités, avec ce qui se produira en Europe, sur tel marché, en présence de telles conditions économiques, financières ou militaires qui pourront déplacer l'axe de cette politique.
Et alors je dis qu'il y a lieu de modifier la conduite politique d'après les changements mêmes qui ont été subis par le monde. [Vàie approbation.)
Vous voyez donc bien que la politique est affaire de tact, d'étude, d'observation et de précision.
Il y a une chose qui n'est pas affaire de tact ni d'étude, c'est la confiance et la sécurité que doit inspirer un homme, c'est la valeur de sa parole, c'est l'honneur de sa vie et la sincérité de ses convictions. Sur ce point il n'y a pas à analyser, à mesurer : il faut être fixé. Je comprends que, quand on appartient à une démocratie, qu'on a l'honneur de la représenter, que lorsqu'on a la prétention, permettez-moi le mot, de la servir avec liberté, on ne peut lui adresser des conseils et lui donner des avis qu'à la condition de mériter sa confiance. {Oui/ oui! — Longues acclamations et o'is répétés de : Vive Gambetta!)
Mais quand on a cette confiance, et qu'on s'en fait un orgueil devant le monde,., {Applaudissements prolongés.) quand on vient aussi souvent que me le permettent les événements et les tâches multiples dont on m'a accablé, quand on vient, dis-je, renouveler la consécration de cette confiance, en solliciter de nouveau la déclaration et l'appui, oh! alors on est bien fort. Et savez-vous pourquoi on est si fort? C'est parce qu'on peut se tourner vers ses contradicteurs,
— qu'ils soient hostiles ou qu'ils soient des contradicteurs que j'appellerai dissimulés, de ceux qui vous tendent des pièges ou qui vous raillent agréablement sur vos origines, — on a le droit, dis-je, de se tourner vers eux et de leur dire : Ne vous y trompez pas, je suis le représentant de la même démocratie, et vous avez beau ignorer de quel milieu elle sort, il y a un point sur lequel vous ne vous tromperez jamais : c'est en vous persuadant que je lui resterai toujours fidèle.
Il est habile, quand la période électorale est encore loin, d'envoyer un homme sur ce mont Aventin de la République, à Belleville, et d'y composer des réunions où tout le monde figure, excepté les représentants du XX'' arrondissement. [Hilarité généi'ule. — Applaudissements p7'olongés.) Il est alors facile de déclamer et de croire qu'on parle au peuple sa langue en lui parlant de corruption et de basses jouissances. Ohl Messieurs, ce sont là des fantasmagories auxquelles l'empire était habitué; mais, au jour vrai de l'élection, quand il faut comparaître devant la population réelle do l'arrondissement, oh! alors tous ces beaux fils du bonapartisme restent chez eux. {Éclats de 7'ires et applaudisse nten ts . )
Je me trompe, ils ont même encore un moyen de ne pas entrer en communication avec les électeurs : ce moyen consiste à louer tous les locaux et à composer des réunions auxquelles ils ne nous invitent pas. [Nouoelle hilarité.)
Il est bon que pour le pays, que pour l'Europe, il soit bien établi que ce sont là de pures gasconnades de la part de ces messieurs... {Oui! oui! — Très bien! Bravos.) Il est bon d'établir ici, aux yeux de la France et de l'Europe, que dans cette démocratie ardente, généreuse et qui a trop souvent payé ses ardeurs d'un prix trop élevé, il est bon qu'on sache que c'est encore chez elle que Ton trouve l'esprit politique, la
sagesse et le souci de l'avenir, permettez- moi d'ajouter un mot que jo répote à travers la France : le souci de la solidarité de tous los démocrates, le souci que non seulement ils doivent agir et penser pour eux-mêmes dans le canton qu'ils habitent, mais qu'ils doivent aussi penser au-delà de ce canton et qu'ils doivent envisager tous les travailleurs, ceux de la terre et ceux de l'atelier, et ne jamais séparer, comme le désirent, dans leur unique et dernière ressource, les réactionnaires aux abois, leur cause de celle des travailleurs des champs. On sait bien, en effet, ce qui sort de ces divisions : il en sort d'abord la haine et la peur, et c'est avec la haine et la peur accouplées qu'on fabrique les dictatures militaires. [Très bien! ires bien! — Vive adhésion et applaudissements.)
Moi, qui ne veux ni dictature militaire ni dictature civile, et qui ai pour elles deux le même mépris, moi qui n'ai confiance que dans la raison et qui suis convaincu, plus je travaille et plus j'étudie, que, seuls de tous les partis, nous avons raison; moi, qui n'attends le succès de nos idées, le triomphe de la République et des conséquences qu'elle comporte, sous peine de n'être qu'un vain mot, que de la libre discussion et des progrès de la raison publique, quand je veux parler politique et m'cntretenir des choses qui nous intéressent, quand je veux tenter, pour ainsi dire, l'avenir, je vous le dis sans forfanterie, Messieurs, sans vous flatter, je tiens que ce soit toujours à Belleville que soit ma véritable tribune. [Bravos et acclamations enthousiastes. — Cris prolowjés de : Vive la République ! Vive Gambetta!)
M. LK PRÉSUMENT. — Après avoir entendu le citoyen Gambetta, je suppose que l'Assemblée voudra conclure. Or, la conclusion naturelle et logique, c'est la mise aux voix de la candidature du citoyen Gambetta. [Oui! oui! — Adopté! adopté!)
Que ceux qui sont d'avis d'accepter le citoyen Gam-
betta pour représenter les républicains du XX" arrondissement veuillent bien lever la main ! [La candidature du citoyen Gambetta est adoptée à runanimité, aux cris }'épéfésde : Vive Gambetta! vive la République!)
M. LE PRÉSIDENT. — Je crois qu'il est inutile de passer à la contre-épreuve. [De toutes parts : ISon! non!) Ainsi donc, la réunion convoquée boulevard de Gbaronne, 148, et qui représente la force et le cœur de la démocratie du XX^ arrondissement, adopte à l'unanimité la candidature du citoyen Gambetta. {Assentiment unanime.)
M. Gambetta. — Mes amis, je ne veux pas vous quitter, quel que soit l'état de fatigue où je me trouve, — car je dois vous dire que voilà cinq nuits que je n'ai pas couché dans un lit, — je ne veux pas, dis-je, vous quitter, sans vous faire connaître ce que j'espère. Je suis sûr qu'après les élections du 20 février et les scrutins de liallottage qui suivront le o mars, la Chambre des députés nous fera un sort plus doux que celui que nous subissons aujourd'hui, et alors je compte pouvoir réunir les citoyens du XX® arrondissement dans un local plus convenable et plus commode pour causer politique ensemble. [Très bien! tre bien! — Applaudissements.)
La séance est levée aux cris répétés de : ( Vive la République! Vive Gambetta!)
Dès le lendemain (16 février) M. Gambetta partait pour le Midi, où il avait accepté deux candidatures : la première, à Avignon, contre M. le comte Du Demaine, légitimiste clérical ; la seconde à Marseille, où « la politique des résultats » était combattue par MM. Alfred Naquet,Maggiolo et Boucart. M. Gambetta comptait achever dans ces deux villes le développement de son programme politique. Mais il avait compté sans deux des préfets les plus zélés de M. Buffet, M. Scipion Doncieux, préfet de Vaucluse, et M. Jacques de Tracy, préfet des Bouches-du-Rhône.
Nous empruntons d'abord au liépubiicain de Vaucluse du
vendredi 18 février, un premier récit de l'émeute administrative de Cavaillon ^
« Il s'est passé jeudi à Cavaillon des scènes de désordre que nous n'avons pas à juger, parce qu'elles sont au-dessus de la compétence de la presse, mais que nous devons raconter ici, comme un témoin le ferait devant un tribunal, jurant de dire la vérité, toute la vérité, et de parler sans haine.
((Qui est responsable, qui est l'auteur de ces scènes de désordre qui nous reportent aux plus mauvais jours? D'autres le diront : pour nous notre plus grand désir est que l'examen de celte affaire soit réservé à l'Assemblée nationale, lorsijue viendra la vérification des pouvoirs, quel que soit, du reste, le candidat élu dans l'arrondissement d'Avignon.
« Gambetta, reçu avec enthousiasme à Orange, au milieu de l'ordre le plus parfait, acclamé sur toute la route d'Orange à Carpentras, arrivait à cinq heures à Cavaillon, après avoir parcouru en voiture une distance de plus de soixante kilomètres en quatre heures. Toute la population cavaillonaise était sur pied et accueillait notre bien-aimé candidat aux cris de : Vive Gambetta ! Vive la Républigue !
« A peine entré sous la remise de l'hôtel de la Pomme d'Or, Gambetta prenait la parole, remerciait les assistants de leur accueil et demandait à la foule de se retirer dans le calme, pour qu'il pût prendre quelques instants d'un repos indispensable, ce qui fut fait immédiatement.
«On avait réservé à Gambetta dans l'hôtel, outre une chambre, un petit salon donnant sur la rue. Il arrivait à peine dans celte dernière pièce avec M. Edmond Adam, ancien préfet de police, sénateur inamovible, M. Tardieu, député, et M. Monnier, conseiller général des Bouches-du-Rhône, qui l'accompagnaient, et quelques amis, que des siftlets nombreux et des huées se faisaient entendre sur la place publique. A tout ce bruit se mêlaient des imprécations et des injures proférées par des gens de mauvaise mine, étrangers à la localité, et qui, pour mieux se faire onlendre, fai-
1. Nous reproduisons m extenso à Yappe?idice le chapiti'e troisième du rapport présenté à la Chambre des députés, le 12 avril 1876, par MM. Henri Brisson et Albert Joly, rapporteurs de la Commission d'enquête sur l'élection de M. Du Demaine à Avignon. Ce chapitre comprend l'historique complet de l'émeute de Cavaillon.
saient de leurs mains, encadrant leur bouche, une sorte de porte-voix.
« Le bruit ne tarda pas à se répandre dans l'hôtel que trois omnibus venus d'Avignon et arrivés presque en même temps que Gambetta, mais par un autre chemin, avaient amené tout ce monde, dont les manifestations hostiles ne démontraient que trop les intentions. Il était évident ({ue le but des manifestants, en faisant naître des craintes pour l'ordre, était au moins d'empêcher le banquet et la réunion privée qui devait le suivre, comme s'il avait fallu montrer que là où une population républicaine avait accueilli sans cris, sans protestations, le candidat légitimiste la veille même, la présence du candidat républicain était une occasion de trouble et de désordre.
« Dans les groupes, se trouvaient les maires du Thor, de Cheval-Blanc, de Caumont; en tête, une double rangée de gendarmes, et devant l'hôtel était placé M. le maire de Cavaillon, la cigarette à la bouche et le sourire aux lèvres. Nul n'intervenant pour mettre fin à cette provocation, pendant une demi-heure les sifflets et les huées persistèrent, tandis que les républicains, sur le conseil qui leur en était donné, s'éloignaient tranquillement, afin qu'il fût possible de se rendre exactement compte et du nombre et des dispositions des perturbateurs. La fenêtre de l'appartement de Gambetta ayant été fermée, le bruit cessa sur un mot d'ordre donné, paraît-il, par une des personnes présentes, dont le nom sera relevé, lorsque le moment sera venu. Il y eut un moment d'hésitation pendant lequel il fut enfin possible de bien voir à qui on avait affaire, et les siftleurs se dirigèrent en assez grand nombre vers divers établissements pubUcs de Cavaillon, conduits par des amis de la localité sans doute.
<( Dans les moments de répit qui suivirent, les renseignements abondèrent, renseignements alarmants : les omnibus venus d'Avignon avaient amené l'écume de la population avignonnaise. On citait les noms de lutteurs de profession et de souteneurs de maisons de tolérance et d'autres noms encore que nous ferons connaître plus tard.
« Ceux qui venaient apporter ces nouvelles ne craignaient pas d'ajouter que lorsque les manifestants auraient bu et mangé, il se produirait un danger réel pour l'ordre, et beaucoup allaient jusqu'à dire que la vie de Gambetta était menacée.
(' M. Barret, traversant la foule et pris pour Gambetta, avait été assailli d'injures et d'outrages : Voleur! assassin! et n'était parvenu à s'en sortir, que grâce à son sang-froid et à celui de quelques amis qui l'entouraient.
« M. Lillois, s'étant tourné vers un individu qui criait sous les fenêtres de l'hôtel et ayant fait cette question : u Mais à qui en avez-vous? » il lui avait été répondu : « C'est à Gambetta et à ceux qui sont des siens; si vous en êtes, prenez les injures pour vous. »
« L'heure du banquet étant arrivée, on se mit à table. Cinquante républicains environ prirent place, le silence se fît à, l'extérieur; mais les renseignements continuaient h arriver, annonçant que tout n'était pas fini; qu'on se disposait à empêcher la réunion privée en l'envahissant, qu'un conflit paraissait à craindre pour le soir et qu'il importait de veiller de très près sur la personne de Gambetta.
« Ce fut vers le dessert que les huées et les sifflets recommencèrent plus nombreux et plus forts que jamais. On commença à lancer des pierres sur la toiture de l'hôtel et contre les fenêtres. Deux vitres de la salle du banquet et la traverse en bois qui les séparaient, volèrent en éclats. Les personnes invitées à la réunion privée qui se présentaient en file pour entrer, furent insultées et bousculées. On essaya de forcer la porte pour envahir la salle. Le désordre fut bientôt à son comble. C'est alors que le commissaire de police se présenta dans la salle du banquet, pour demander qu'on renonçât à la réunion privée qui allait avoir lieu. Sur les interpellations de Gambetta, il déclara que l'autorité ne disposait pas de foi-ces suffisantes pour maintenir l'ordre et faire respecter la liberté de réunion; que « dans l'intérêt de l'humanité )> on devait céder; que cette satisfaction donnée aux manifestants, il était à présumer qu'on pourrait les décider à abandonner la place. Il fut répondu que Gambetta descendrait lui-même à la réunion pour la dissoudre, mais qu'avant tout, il allait être dressé un procès-verbal pour constater la situation et prendre acte des déclarations du commissaire.
« Sur ces entrefaites, le maire de Cavaillon survint à son tour, confirmant les dires du commissaire de poHcc. 11 insista pour que Gambetta descendît à la réunion, se faisant fort de le conduire à travers la foule ; mais on s'opposa à ce projet à cause du danger qu'il présentait. « Rappelez-vous
le maréchal Brune ! » cria-t-on au maire. Et Gambetta fut introduit dans la réunion par une petite porte cachée, et y prononça les paroles dont nous empruntons l'analyse au Journal du Midi, parce qu'elle nous a paru exacte :
« Messieurs et cliers concitoyens,
« Un incident des plus graves vient de se produire.
« A la suite des scènes de tumulte dont la rue et la place ont été le théâtre, M. le commissaire de police, d'abord, et M. le maire de Cavaillon, ensuite, sont venus me trouver, et voici exactement ce qui s'est passé :
« M. le commissaire est venu me trouver et il m'a demandé de vouloir bien, au nom de l'humanité et en présence des cris et des clameurs qu'on entend au dehors, suspendre et lever la séance, car l'administration était impuissante à maintenir l'ordre à Cavaillon.
« En présence de cette déclaration dont nous avons pris acte, ajoute l'orateur, en présence d'un acte aussi grave, moi qui ai souvent assisté aux agitations de la voie publique, que je regarde aujourd'hui avec une absolue indiiiérence, quand j'ai entendu parler de désordre et d'agitation, toutes choses qu'il faut éviter, j'ai décidé que la réunion n'aurait pas lieu.
« Je suis donc venu pour vous dire, conformément à la résolution piise : Il faut vous retirer! mais avant de vous re tirer, laissez-moi vous dire ceci : Je n'ai pas besoin d'éclairer vos consciences, elles le sont déjà; j'ai le devoir et le droit de vous demander la patience et la modération.
« Il y a cinq ans que nous avons de la patience. Savezvous combien de temps je vous en demande encore?
« Trois semaines. [Applaudissements.)
« Dans ces trois semaines il se sera passé un de ces actes solennels qui mettent un terme à une certaine politique et en amènent une autre meilleure.
« J'ai résolu de venir au miUeu de vous, je connaissais les obstacles que vous aviez rencontrés, mais croyez-moi, je vous sortirai de là.
« Maintenant suivez l'avis que je vais me permettre de vous donner :
« Nous allons sortir d'ici ensemble, ne répondez à aucune provocation et dilos-vous : Le candidat ou le député que
VOUS n'avez pas entendu, a assez écrit et parlé dans sa vie pour que vous le connaissiez... «
« A ce moment, M. de Bonadona, maire de Cavaillon, accompagné de M. le commissaire de police, est arrivé au pied de la tribune.
« M. le maire s'écrie :
« Messieurs, moi qui suis le maire de tous les partis... »
« A peine ces mots étaient-ils achevés, que des huées et des siftlets ont couvert la voix de cet honorable fonctionnaire.
« M. Gambetta a alors pris la main de M. de Bonadona pour l'aider à monter sur l'estrade.
« Les cris redoublent et il lui est impossible de prononcer une seule parole.
« M. de Bonadona descend de la tribune, M. Gambetta obtient le silence et reprend :
« Écoutez !
« Je vous engage à suivre les avis que je viens de vous donner. Vous êtes une des populations les plus éprouvées, je le sais, et si j'ai accepté la candidature que vous m'avez offerte, c'est précisément pour garantir la sincérité de vos élections. J'en fais mon affaire, à une condition cependant, c'est que vous ayez la force de vous retirer sans pousser un cri.
« Aussitôt qu'on m'aura fait prévenir que le dégagement est ouvert, vous sortirez en file : cette figure est exacte.
« La démocratie, en effet, est une véritable armée : elle doit avoir son avant-garde, son centre et son arrière-garde.
« J'ai fait un discours de moins, mais je m'en ti-ouve mieux, car j"en ai fait trois aujourd'hui. Donc, à dimanche, marchons sous le même drapeau, et si je ne retrouve pas tous vos bulletins dans l'urne, je sais bien ce qui aura pu les changer. (Rires.)
« Et si on change l'enfant en nourrice, je suis un médecin assez expérimenté pour lui refaire un sexe et un parti.
« Ainsi ne vous tourmentez pas sur le résultat du scrutin. Si mon nom ne sort pas de l'urne, je n'en serai que médiocrement atteint.
« Ma candidature n'est pas personnelle ; je suis venu, pour me servir d'un ternie de mon ancien métier d'avocat, je suis venu, dis-je, pour plaider une affaire.
« Mes adversaires sont très influents, mes clients sont des
gens dénués de ressources ; je suis venu cliercher un dossier électoral et je le réunis ; la soirée est excellente, car j'y joins un argument de plus.
« Laissez-moi vous dire en finissant : Retirez-vous, soyez calmes, et souvenez-vous qu'on gagne toujours à être prudent et modéré. Cela dit, retii'ez-vous sans dire un mot. «
« Pendant que Gambetta parlait, de nouvelles tentatives étaient faites à la porte de la réunion, à la porte des écuries, et enfin à la porte d'entrée de l'hôtel, qui toutes trois étaient ébranlées par la foule. Nul n'aurait pu dire ce qui se serait passé si les portes avaient cédé. Celle des écuries oscillait à faire croire qu'elle allait se détacher du mur ; un homme maintenait le verrou à l'intérieur, tandis qu'un de nos amis appuyait contre elle une échelle pour lui donner un nouveau point d'appui.
(( Enfin, le maire étant parti de l'hôtel et la réunion ayant été dissoute, les attaques contre les portes devinrent moins vives; mais les républicains qui sortaient furent encore l'objet des bousculades et des injures des perturbateurs.
« Pas la moindre réponse àtoutes ces provocations. Ilyavait dans la salle et dans l'hôtel onze cents républicains qui en un instant auraient pu avoir raison de cette poignée de siffleurs et d'insulteurs salariés ; ils n'en firent rien et supportèrent tout sans murmurer, laissant la rue aux gens de désordre et à la police.
«A dix heures, la place semblait évacuée; en tout cas, on y faisait silence. Malgré les objurgations de ses amis, Gambetta voulut partir. M. Edmond Adam s'assit à côté de Gambetta dans une voilure découverte ; les gendarmes qui stationnaient devant l'hôtel firent faire place, au milieu du plus profond silence. On voyait pourtant dans les groupes des gens le sifilet aux lèvres. Dès que la voiture s'ébranla, le vacarme recommença et la foule poursuivit de nouveau les voyageurs de ses huées ; et quand la voiture arriva devant le café d'Orient, des pierres furent lancées sur elle.
«Nous signalons ces faits à l'indignation publique, on saura maintenant de quel côté sont les gens d'ordre et les gens de désordre. Nous remercions nos amis de Cavaillon de leur sang-froid, de leur belle attitude; ils en seront récompensés, qu'ils en soient sûrs! Justice sera faite. »
Les scènes odieuses deCavaillon se passaient le 17 févricM-. Le lendemain 18, M. Gambetta arrivait à Marseille, où il était acclamé par une foule immense qui tenait à le venger des infamies de la veille et qui saluait déjà en lui le futur député de la !'■'' circonscription des Bouches-du-Rhône. Cette ovation toute spontanée et toute pacifique exaspéra le préfet M. de Tiacy. Il interdit la réunion privée où M. Gambetta devait, le soir même, établir avec M. Naquet un débat contradictoire sur leui-s programmes.
Prononcés les 28 et 29 février 1S76
Le vote du 20 février justifia toutes les espérances des républicains et récompensa tous leurs efforts. Comme M. Challemel-Lacour l'avait annoncé dans l'une des dernières séances de l'Assemblée nationale, la France se rendit au scrutin comme à une fête de délivrance ; et la fête fut superbe. Le premier tour de scrutin donna au parti républicain 300 sièges contre 13o; le second devaitlui en donner 56 contre 49. — Résultat significatif: pendant que M. Gambetta était élu à Paris ^ à Lille -, à Marseille ^ et à Bordeaux*, M. Buffet était battu dans les quatre circonscriptions où il s'était fait porter, à Castelsarrazin, à Bourges, à Commercy et à Mirecourt. La défaite était si écrasante ^ que
1. Par 10,928 voix contre 2,376 (XX^ arrondissement). M. Gambetta opta le 21 mars pour cette circonscription.
2. Par 9,108 voix contre 1,424 bulletins blanc ou nuls (2'^ circonscription).