Par 11,492 voix contre 3,389 (l'e circonscription
5. Pendant gue dix-sept seulement parmi les députés républicains qui s'étaient représentés dans leurs départements échouaient à de faibles majorités, la droite perdait les plus brillants et les plus bruyants de ses chefs, MM. Decazes et de Bonald dans l'Aveyron, MM. Target et Cornélis de Witt dans le Calvados. M. Numa Baragnon dans le Gard, M. de Carayon-Latour dans la Gironde, M. de Cazenove de Pradines dans le Lot-et-Garonne, M. Amédée Lefevre-Pontalis dans Eure-et-Loir, M. Antonin Lefèvre-Pontalis dans le Nord, M. Albert Desjardins dans l'Oise, M. Sens dans le Pas-de-Calais, M. dAndelarre dans la Haute-Saône, M. d'Haussonville dans Seine-et-Marne, M. Ernoul dans la Haute-Vienne. M. de P»,avinel dans les Vosges, M. Raudot dans l'Yonne... D'autre part, on remarquait parmi les nouveaux élus républicains. MM. SpuUer, Léon P^enault, Liouville, Albert Joly, Devès, An-
M. Bufï'et refusa datlendre la réunion des Chambres pour se retirer. Le Journal officiel du 23 février annonça que le président de la République avait accepté la démission du vice-président du conseil et que Vintcrim du ministère de l'Intérieur était confié à M. Dufaure,
Le résultat général des élections du 28 février était apprécié par la Rcpublir/iip française dans l'article suivant : (i Tant que les partis monarchiques ont pu s'abuser surles tendances de la France ou s'imaginer qu'elle n'aurait de volonté que celle qui lui serait soufUée par son gouvernement, ils se sont abandonnés à toutes leurs utopies. Que de prétentions ridicules se sont étalées aux yeux du monde, quel défilé de projets impertinents on a vu pendant quatre ans! La France était considérée comme une table rase. C'était un terrain vague et vide dont le premier occupant n'avait qu'à se faire déclarer maître « à une voix de majorité » pour y élever le château de ses rêves. Le premier effet des élections du 20 février est de mettre à néant ces utopies. Il est maintenant établi d'une façon péremptoire ({ue la France n'entend pas répudier la Révolution, ni la laisser traiter comme non avenue. Elle persiste à la tenir pour légitime, elle en maintient énergiquement les conquêtes, elle en conserve l'esprit et la tradition. C'est parce que la forme républicaine du gouvernement est la conséquence naturelle du régime démocratique inauguré par la Révolution, parce qu'elle en est la consécration et la garantie, que le pays a nommé presque partout des républicains et repoussé ceux qui persistaient à regarder la République comme une nouvelle forme du provisoire.
« Voilà qui est désormais bien entendu, la France, qu'on disait dégoûtée de la Révolution, n'admet pas qu'elle se soit trompée en la faisant. Elle ne croit pas, comme le lui affirme, depuis trente ou quarante ans, une école de nouveaux sages, avoir été dupe d'un faux système, avoir pris de la fausse monnaie pour de l'or. Quelque cher qu'aient été payées les conquêtes morales et civiles que la Révolution lui a léguées, elle n'en regrette pas le prix, elle n'est pas
tonin Proust, Clemenceau, Allain-Targé, Menier, Jean-Casimir Perier, Deschanel, Floquet, Raspail, Varambon, Caze, Marcellin Pellet, Devoucoux, général de Chanal, Gastu, Constans, Lisbonne, Fallières, Martin-Feuillée, Lebaudy, Even, Cornil, etc.
disposée à se les laissor enlever. Ce verdict si clairement énoncé dans les élections du 20 février n'est pas le fait d'une surprise ni d'une majorité douteuse. Il a été rendu par le pays en parfaite connaissance de cause. Les partis monarchistes avaient pris soin de poser la question nettement. Ils allaient criant sur les toits depuis longtemps qu'il s'agissait d'en finir avec la Révolution. Royalistes et catholiques, littérateurs et philosophes d'un certain acahit, ne feignaient pas de dire que la Révolution était un immense avoi'tement, qu'elle était condamnée sans appel par l'histoire et par la saine raison, et que la République était également condamnée comme une illusion, comme une folie, comme une impossibilité, parce que la République, c'est encore la Révolution. La France vient de parler, et sciemment, de propos délibéré, après cinq ans de discussion où elle a entendu les monarchistes déraisonner tout à leur aise, et où elle n'a eu qu'à prendre en patience leurs chimères, elle s'est prononcée pour la République, c'est-à-dire pour la Révolution. Car nous n'avons aucune envie de le contester : Oui, la République n'est que le principe démocratique de la Révolution, réalisé dans la forme du gouvernement, et c'est précisément pour cela que, seule, elle peut donner la paix au pays et lui pi'omettre la sécurité. Le projet véritablement anarchique, la source des plus grands désordres, la tentative que la France avait le plus à redouter et de laquelle seraient nées, inévitablement, de nouvelles convulsions, était de vouloir revenir sur ce que la Révolution a fait et nous ramener, ou par la ruse ou par la force, à des institutions que la raison publique repousse absolument. Là était pour le pays un péril de guerre et d'abaissement sans remède. La France est, dans l'Europe actuelle, le pays de la Révolution, ou elle n'est rien. Quoi qu'en ait pu penser la Sainte-Alliance autrefois, la considération de la France, son influence morale et politique, sa sécurité, sont aujourd'hui à ce prix. Elle le sait, et c'est pourquoi elle ne désavoue pas la Révolution. Telle est la décision formelle rendue le 20 février, non par une poignée de démocrates effrénés, par une classe particulière d'électeurs, par une région déterminée de la France, par quelques grandes villes, mais par l'immense majorité du pays. C'est la nation tout entière qui s'est prononcée avec une presque-unanimité dans lacfiielle
les minorilés éparses et disparates se perdent comme des ilôts.
« Cela n'empêchera pas qu'il y ait encore des royalistes, brouillés sans retour avec la France actuelle, qui continueront de vivre à genoux devant leur chimère. Il existe dos hommes condamnés à regarder en arrière, comme certains damnés du Dante qui sont punis parle supplice d'avoir eu la prétention de lire à livre ouvert dans les décrets éternels :
Perché voile veder troppo davante, Dirietro guarda, et fa ritroso calle.
« Regretter le passé, en annoncer le retour et le vanter, en attendant, à la barbe du présent, est pour quelques-uns une consolation nécessaire, pour beaucoup une attitude, pour d'autres un métier.
« L'Église a d'ailleurs intérêt à entretenir cette illusion, dont elle tire pour le moment un assez bon revenu. Il faut se résigner à voir durer encore quelque temps cette politique de douairières et de jeunes désœuvrés; elle a tout au moins ce mérite, c'est de fournir des types quelquefois amusants aux romanciers et aux faiseurs de comédie. Mais la démonstration sera d'un autre etfet sur les hommes sensés qui ne prétendent pas rester à tout jamais séparés de la grande vie française et ne renoncent pas à y exercer leur part d'action. Ils vont comprendre que le temps est passé maintenant de parler au pays « de leurs préférences », ils sentiront le besoin de sortir des petites chapelles et de renoncer publiquement à vouloir constituer, dans la grande France démocratique d'aujourd'hui, une France en miniature circonscrite et impertinente, appelée par privilège à « diriger » l'autre. Ils cesseront d'accepter la Révolution, comme ils l'ont fait trop souvent, en i-echignaiit, en s'efforçant d'en réduire la portée, à condition qu'elle n'ait pas la prétention d'aboutir jamais à ses conséquences naturelles. Au lieu de bouder la démocratie, ils l'accepteront sans rancune et sans réticence comme le droit lui-même; ils mettront leur honneur à l'éclairer et à la servir de bonne foi. Mais personne n'a plus à profiter de la démonstration décisive impliquée dans le vote du 20 février que le pouvoir lui-même. Quels que soient ceux qui l'exercent, ils ne de-
vront pas perdre de vue la signification de ce grand fait, il faudra qu'ils s'en pénètrent. Il n'y a pas de place maintenant pour une pensée de retour en arrière. Toute politique rétrograde, toute velléité de se faire le patron des anciens privilégiés, d'épouser leurs antipathies ou leurs rêves, de flatter on ne sait quelles espérances, de se prêter à telle ou telle pensée de l'éaction, serait de la part du pouvoir une faute sans excuse et lui constituerait un péril. Il a autre chose à faire que de courir les aventures de tel ou tel parti. Le sien, c'est la France, et il ne peut avoir en vue que l'intérêt de la nation.
« Il ne suffit pas que la démocratie soit à l'abri des taquineries et des injures, qu'elle ne renconti'e plus dans l'administration ce mauvais vouloir avoué ou latent dont elle a trop souffert, qu'elle ne voie plus s'étendre entre elle et le pouvoir la main de son ennemi le plus acharné, le parti clérical. Il faut qu'elle trouve dans le pouvoir protection et sympathie. Au lieu de s'épuiser, comme il l'a fait jusqu'ici, dans une lutte compromettante et sans issue, il y a pour le gouvernement une grande œuvre à entreprendre. S'il est bien conseillé, il la tentera sans doute. Qui l'arrêterait? La réaction qui le tenait prisonnier est dispersée. Le bagage de préjugés et de rêves qu'elle lui avait imposé ne pèse plus sur ses épaules. Il est libre de mai'cher avec la France. Pourquoi ne marcherait-il pas? »
M. Gambetta, qui s'était rendu de Marseille à >iice, rentra à Paris pour le scrutin de ballottage du o mars. Le 28 février, il s'arrêta à Lyon et prononça le discours suivant dans une grande réunion privée tenue au quai d'Albret, sous la présidence du docteur Chavanne, président du conseil municipal de Lyon.
Mes chers concitoyens,
Il y a déjà bien longtemps que j'avais formé le projet de venir vous voir. Des circonstances indépendantes de ma volonté m'ont privé, jusqu'à ce jour, de ce plaisir et m'ont empêché de tenir l'engagement que j'avais pris à l'égard de vos représentants élus, conseillers ou députés.
J'aurais peut-être pu venir dans des circonstances moins favorables, à une heure plus triste, dans des moments où vous étiez placés véritablement sous le joug d'une administration qui paraissait avoir fait la gageure de pousser h bout votre patience et votre respect de la légalité. Si j'étais venu à cette époque, nous aurions eu à nous entretenir de la situation politique qui était faite alors aussi bien aux grandes villes qu'à toute la France, par une administration qui s'intitulait elle-même, au milieu de la France tranquille et pacifique, une administration de combat. Venant aujourd'hui, après la défaite heureuse et décisive de ces hommes de combat par la France pacifique et libérale, dont on a pu ajourner les désirs, les aspirations, mais dont on doit aujourd'hui enregistrer les arrêts (7V<?s bien! h'h bien! — Bravos)^ les entretiens que nous aurons ensemble seront à la fois et plus agréables et peut-être aussi, permettez-moi de le dire, plus fructueux.
Si, avant de rentrer à Paris, je suis venu à Lyon, à la veille des élections complémentaires qui vont, malgré les feintes terreurs et les criailleries sans portée d'une presse déshonorée, augmenter, raffermir la majorité républicaine que la France a déjà nommée, — si, dis-je, je suis venu ici, c'est qu'il m'a semblé bon, avant de rentrer dans le Parlement, à la veille de ces travaux qui vont s'imposer à l'attention du monde politique, de faire une station à Lyon, d'y puiser un nouvel enseignement sur l'état réel de la démocratie, qu'on se plaît à représenter au reste de la France comme la démocratie la plus tumultueuse, la plus véhémente, la moins ordonnée, et qui, cependant, toutes les fois qu'elle a eu l'occasion, depuis cinq ans, de faire un acte politique, ne s'est jamais démentie et a fait cet acte avec l'esprit le plus avisé, dans les termes les plus significatifs et les plus mesurés, aussi bien par le choix des hommes que par la précision
des programmes et des principes qu'on leur donnait à soutenir et à défendre.
Eh bien, il me semblait qu'après avoir visité, — autant que je lai pu, mais pas autant que je l'aurais voulu, — toute la France, cherchant à m'enquérir moimême des besoins, des tendances, des nuances de cette immense démocratie française, — il me semblait, dis-je, qu'il était naturel de terminer cette enquête à travers le territoire de la République par la visite de la seconde capitale delà France, par la visite de la ville qu'on s'est plu à représenter, pendant cinq ans, aux yeux du pays et de l'Europe, comme un volcan toujours fumant et toujours prêt à éclater. (JRh'es.)
Je voulais avoir vu les choses par moi-même, non pas que je ne vous connaisse depuis longtemps, que je n'eusse eu l'occasion de suivre minutieusement votre conduite politique et que je ne fusse exactement renseigné par vos délégués et mandataires; mais enfin je voulais voir par moi-même, je voulais surtout entrer en communication avec vous, vous parler, vous entretenir, et emporter de vous une impression véritablement personnelle et frappante. [Tî'ès bien! très bien!)
Mais je ne dirais pas toute ma pensée si je n'ajoutais que je tenais surtout à résumer devant vous le grand travail électoral auquel la France vient de se livrer et qu'elle va compléter le 5 mars, — et d'en rechercher avec vous aussi les causes, le caractère et les conséquences, aussi bien au point de vue intérieur qu'au point de vue extérieur. [Mouvement cVattention.)
Car aujourd'hui, Messieurs, que vous voilà devenus la majorité dans le pays et dans les Assemblées, il faut que vous vous placiez en face des droits, mais aussi des devoirs qu'un pareil rôle vous impartit. Il faut que nous sachions exactement, les uns et les autres, la ligne de conduite à suivre, ce qu'il faut faire demain, ce qu'il faut ajourner à après-demain, ce qu'il faut réclamer sur l'heure et ce qu'il faut, au contraire.
174 LYOX.
mûrir par l'étude, par la propagande, par la persuasion dans le reste du pays. 11 faut rechercher surtout quels sont les besoins immédiats auxquels il faut satisfaire, et, pour cela, il n'y a pas de méthode plus sûre que d'interroger le pays lui-même et de déterminer, à travers les manifestations auxquelles il vient de se livrer, ce qu'il veut, ce qu'il réclame, ce qu'il repousse. (Cest cela! — Très bien! — Applaudissements.)
Eh bien, quand on laisse de côté ce que j'appelle les idées accessoires de l'élection et qu'on va au point culminant, quand on recherche quelle est la note dominante de ces élections, on voit que la France tout entière, semblable à elle-même, au Nord comme au Midi, au centre comme sur ses flancs, que la France a voulu, en proclamant son énergique adhésion au gouvernement républicain, combattre, refouler l'espril clérical au dedans et au dehors. {Explosion d'applaudissements. — Oui! oui! — C'est cela!)
Oui, s'il y a un caractère manifeste, éclatant, sur lequel il n'est pas permis à un homme politique, à quelque parti qu'il appartienne, d'hésiter un seul instant, c'est ce caractère d'opposition, de résistance de l'esprit français aux empiétements véritablement menaçants qui, depuis cinq ans, se succèdent dans notre pays, de la part de l'esprit ecclésiastique. {Nouveaux applaudissements et bravos.)
En effet, le pays s'est aperçu, en môme temps que l'Europe, que, depuis cinq ans, grâce à nos malheurs, à nos désastres et aussi à nos défaillances, sous couleur de parti monarchique, de restauration de telle ou telle dynastie, celui qui était le véritable meneur de la coalition réactionnaire, celui qui était l'auteur et le guide de toutes ces combinaisons dangereuses pour la liberté comme pour la prospérité future du pays, c'était l'esprit clérical. Et, en eflet, aussitôt que cette Assemblée, née le S février 1871, — et dont nous ne sommes pas encore tout à fait débarrassés, quoiqu'elle
touche enfin à son terme, — {Rires d' approbation.) aussitôt, dis-jo, que cette Assemblée a commencé à agir, lorsqu'on énumère les actes qui ont réuni les voix du plus grand nombre de ses membres, les actes qui lui donnent sa véritable portée et, par conséquent, sa vraie physionomie, que voit-on? On voit que la politique qui ne s'est pas démentie, que la politique qui n'a pas varié un seul jour, qui a toujours poursuivi son but à travers les changements de ministères ou les avortements de combinaisons gouvernementales, c'est la politique cléricale. {{Oui! oui! — Applaudissements prolongés.)
C'est cette politique qui a commencé, vous vous le rappelez, par cette célèbre pétition des évoques, où, ne tenant compte ni de la situation extérieure de la France, ni de son état intérieur, ni de ses ressources militaires et financières, on ne parlait ni plus ni moins que de nous mettre sur les bras, aux portes mêmes de la France, une des puissances les plus redoutables au point de vue de la marine et de l'armée, une puissance qui a passé, à l'aide de notre concours, du troisième rang au deuxième rang et qui, à l'heure actuelle, joue dans le monde un rôle extrêmement important, extrêmement rassurant : c'est l'Italie, c'est-à-dire une puissance qui est faite pour sympathiser avec la France, l'Italie qui, dans le passé, se trouve toujours unie d'intérêts, de cœur et d'aspirations avec la France, l'Italie qui n'a jamais demandé que de marcher, unie avec la France, dans la politique moderne et le développement des idées de progrès. Voilà la puissance avec laquelle on menaçait de nous brouiller définitivement et avec laquelle j'estime que nous sommes faits pour vivre toujours amicalement. {Marques unanimes d'assentiment et applaudissements.)
Et, après cette tentative, qu'a-t-on fait? On a formé, au cœur de la France, comme une ligue, comme une sorte d'association empruntée à nos anciennes que-
relies religieuses du xv" siècle, et nous avons assisté à la création d'associations spéciales, à des pèlerinages, à des missions, h des confections de miracles {fiires), à des migrations entières de pèlerins qu'on dirigeait sur le Vatican, ou à la création de cercles de propagande, soit pour les ouvriers, soit pour les jeunes gens, soit pour le développement de l'éducation primaire et secondaire. Et qu'entendait-on dire dans ces associations, dans ces congrès, dans ces cercles ? On entendait dire qu'il fallait procéder purement et simplement à l'enterrement civil des principes de 89. {Oui! — C'est cela! — Applaudissejnents pi'olongés.)
Ce n'est pas tout. On ne se bornait pas là. On trouvait dans l'administration le plus grand concours, la plus grande faveur pour le développement inusité des corporations religieuses. On oubliait, on ignorait qu'il y avait une législation antérieure qui exigeait, pour la création de ces corporations religieuses, certaines formalités, certaines garanties. Certains règlements devaient être observés, mais on passait à travers et jamais on n'avait vu croître et multiplier autant les enfants du Seigneur que depuis 1870. {Rires.) De plus, on ne trouvait pas qu'il était suffisant de posséder ceux qui existaient sur notre propre territoire, on ouvrait encore la France à ceux du dehors, de sorte que nous paraissions être le refuge de tous les jésuites de la chrétienté. {Hilarité générale. — Bravos et applaudissements.)
Et, en même temps que l'administration accordait cette protection excessive, abusive, aux ordres religieux, en même temps qu'elle favorisait cette extension toujours redoutable, dans un pays d'égalité civile et démocratique, des ordres religieux, en autorisant leur constitution, leur développement et leurs acquisitions ; — en même temps on poursuivait, de la façon la plus impitoyable, les principes civils partout où ils
se trouvaient représentés, dans la commune, dans l'école, dans la justice et même dans l'armée.
Ah ! Messieurs, on ne peut pas se livrer à de pareilles tentatives sans qu'elles n'affectent les regards du pays et aussi ceux de l'Europe, et, quand on voyait ce système se développer, progresser et entrer plus avant dans l'Etat et dans l'administration, quand on le voyait menacer jusqu'aux sources vives du régime fondé par la Révolution française et étendre déjà la main sur le code civil; quand on entendait parler de subordonner le mariage civil au mariage religieux, de reconstituer les biens de main-morte, de porter atteinte à l'égalité successorale, de créer la personnalité des diocèses; quand on a aperçu le dessein d'envelopper la France dans un réseau solide, ne laissant qu'une seule liberté à la France moderne, la liberté d'étouffer en silence, sous une chape de plomb ; quand on a vu que la campagne était menée avec précision et entente, qu'elle ne laissait rien en dehors de sa prise dans la famille, dans l'école, dans l'administration, dans l'armée, dans le Parlement;, oh ! alors la France s'est levée, elle a eu peur! elle a eu peur de l'ancien régime, elle a eu peur du retour de l'esprit théocratique qui convoite tout, qui prend tout et auquel on ne fera jamais sa part. {T)'ès bien! t7'ès bien! — Applaudissements et bravos prolongés.)
Et c'est pour cela que vous avez vu, avec cette unanimité, les populations des campagnes faire cause commune avec celles des villes, persuadées qu'elles étaient cette fois-ci de n'avoir qu'un gardien, qu'un protecteur vigilant et assuré : le républicain, pour maintenir surtout l'égalité civile, l'ordre civil, la propriété civile, le mariage civil, la liberté civile fondés par la Révolution françaises. [Bravos prolongés.)
Et voyez quelle était la persistance redoutable de cet esprit d'envahissement et d'usurpation ecclésiastique. Les partis réactionnaires étaient vaincus, dé-
joués, contredits, divisés. On leur avait imposé la reconnaissance d'une forme de gouvernement, il semblait que ces tronçons ne pouvaient plus se réunir pour former une coalition contre les idées démocratiques. Oh ! que nenni! C'est le contraire qui est arrivé, et c'est après le vote de la Constitution républicaine, c'est après la fondation d'un ordre légal que l'esprit clérical qui ne s'arrête jamais, qui ne se dément jamais, qui poursuit ses conquêtes avec audace, et, quand il peut, bannières déployées et en plein soleil, qui les poursuit souterrainement, d'une façon clandestine, quand le grand jour lui est contraire et difficile; — l'esprit clérical, dis-je, ne se tenant pas pour battu, avant la disparition de l'Assemblée, a légué au Parlement futur cette triste loi de l'enseignement supérieur, s'emparant ainsi du sommet après avoir pris possession de la base par l'école primaire et voulant chasser de partout la science, alors que, pour nous, la science est notre seul guide, notre seul défenseur et notre seule lumière. (jÇrayos et acclamations.) Je passe très rapidement sur ce point, parce qu'il est vraiment inutile d'y insister devant un auditoire comme le vôtre, mais cet ensemble de pratiques, de conquêtes , d'usurpations accomplies sur la société laïque française, sur la société séculière française, avait, au plus haut point, excité les appréhensions de l'Europe. Oui, l'Europe s'était dit que cette politique intérieure, que cette recrudescence de l'esprit ultramontain en France pouvait, un jour, devenir le point de départ d'une politique extérieure également ultramontaine, d'une diplomatie extérieure également à l'affût des occasions qui pourraient se présenter dans le monde où on pourrait mettre d'un côté non plus les peuples mais les croyances , et pousser à une guerre non pas pour la défense d'intérêts terrestres, mais dans le but de diviser les nations en deux camps : celles qui tiendraient pour le Vatican et celles qui
28 FÉVRIER 1876. 17g
tiendraient pour la liberté moderne. ( Vive sensation. — Applaudissements.)
Et c'est pour cela qu'au lendemain des élections du 20 février, l'Europe en saluait le résultat et que, de la pointe de Gornouailles à l'Oural et de l'Oural aux Alpes, un cri, un cri unanime s'élevait de la presse étrangère, à quelque opinion ou quelque pays qu'elle appartînt : la France, disait l'Europe, a retrouvé la disposition d'elle-même; nous sommes sûrs que, désormais, elle ne prêtera plus la main aux entreprises cléricales et qu'elle va reprendre son rôle, le rôle glorieux d'être le représentant de la vérité moderne et du progrès contemporain. {Bravos.)
De toutes parts, sans distinction de pays, vous avez entendu s'élever ce cri d'espérance, parce que l'Europe, après que nous lui avons eu donné, hélas ! trop souvent, par des gouvernements de jactance, sinon le droit, du moins l'occasion de nous jalouser, l'Europe a recommencé à comprendre l'utilité de la France dans le monde et à s'intéresser à ce pays laborieux et pacifique qui , depuis cinq ans , fait les plus énergiques efl'orts pour réparer ses malheurs. L'Europe s'est donc intéressée à la France, mais après que nous revenaient ses sympathies et son estime, reparaissaient aussi ses appréhensions. La France, disait l'Europe, sera-t-elle assez forte pour se retrouver elle-même , combattue qu'elle est par ses fonctionnaires, placée comme elle est dans les mains de ceux qui s'appellent les classes dirigeantes et qui veulent la faire marcher en arrière, qui la dirigent à contresens de son génie et de ses véritables tendances ? Aussi, depuis cinq ans, n'avons-nous pas cessé de répéter à la tribune, dans les réunions, — quand on ne nous les interdisait pas, — dans la presse et au dehors quand il nous arrivait de sortir de notre pays : Attendez ! ne calomniez pas la France. Ne croyez pas ses indignes enfants qui la blasphèment et la désho-
norent. Attendez le jour du suffrage universel , ce jour viendra et alors la France se lèvera, la vraie France, .et vous la reconnaîtrez, car elle ne poussera qu'un cri de liberté et de sympathie pour le monde. [Salve cV applaudissements et acclantatiotis enl/iousiastes.)
Ce jour est venu. Messieurs, et le jugement de l'Europe ne s'est pas lait attendre. Aussi, j'éprouve le besoin, à cette heure, de remercier ces publicistes étrangers qui , désintéressés et ne ressentant ni nos passions ni nos querelles personnelles, mais soucieux cependant de l'ordre européen et du triomphe de la raison et de la justice, ont examiné notre pays, compté les pas qu'il a accomplis depuis cinq ans, et savent lui rendre justice, à Londres, en Italie, en Russie ^ en Autriche, en Suisse et ailleurs.
Et cela est d'autant plus notable qu'il se trouve des misérables, des scribes, rebut et legs du second empire, qui osent, dans leurs feuilles, semer la panique, exploiter la terreur, probablement dans l'intérêt de combinaisons de Bourse qu'il est plus facile de mépriser que d'expliquer devant un auditoire d'honnêtes gens, et qui se sont ingéniés, depuis quelques jours , à pousser à l'affolement du pays. Mais ce pays est calme, ce pays que l'administration du 24 Mai est restée impuissante à faire dévier, à mater, à dépraver ou à intimider, ce pays n'est pas fait pour s'arrêter aux impertinences de messieurs les écrivains à gages de la réaction. Il regarde et passe. {Très bien! très bien! — Vifs applaudissements.)
Le scrutin du 5 mars sera la vraie réponse qu'il convient de faire à ces diffamateurs de la moralité et du bon sens français.
Mais, Messieurs, si le caractère de ces élections du "20 février, qui est un caractère nettement anticlérical, a répondu ù, ce point aux préoccupations intérieures de la France et à l'attente de l'Europe, il faut en tirer une conclusion , un enseignement. Ce n'est
pas pour le vain plaisir de constater le triomphe de la démocratie que nous sommes réunis ici, c'est aussi pour chercher ensemble des règles de conduite pour l'avenir, pour l'avenir le plus prochain.
Eh bien , la première règle de conduite , c'est de continuer à inspirer au monde cette conviction que la démocratie française, — et par là je n'entends pas un parti, mais la France tout entière, — en se tenant à la République comme forme nécessaire de l'ordre et du progrès, a l'intention d'être une F{épublique vraiment française, c'est-à-dire une Répu])lique chez elle, une République ordonnée, recueillie, pacifique, libérale, ayant renoncé absolument au prosélytisme et au cosmopolitisme , comprenant très bien qu'ailleurs les peuples sont maîtres chez eux et que la politique extérieure d'une République française comporte, exige, impose la nécessité de respecter la constitution des autres peuples, quelle qu'elle soit. [Assentiment unanime. — Bravos.)
C'est parce que l'Europe comprend ainsi notre démocratie , c'est parce qu'elle est assurée que cette démocr.itie entend désormais n'être pas plus révolutionnaire au dehors qu'au dedans, qu'il se produit un fait inouï et nouveau, dont il faut s'applaudir et se réjouir, et pour lequel vous serez glorifiés dans l'avenir : c'est que la République française est considérée non seulement par les peuples, mais par les gouvernements de l'Europe, comme un gage de paix et de salut général, comme un gage de moralité pour la France, comme un gage d'ordre et d'apaisement, et que, pour la première fois, on comprend en Europe que la République française peut exister, c'est-à-dire que le gouvernement libre par excellence peut être exercé par un grand peuple sans susciter aux pays voisins de ses frontières ni appréhensions, ni craintes, ni dommages. [Marques (lénérales tV approbation.)
il faut que cette idée, qui date de peu de temps,
fasse son chemin, il faut qu'elle pénètre jusqu'aux dernières couches de nos populations. Nous nous sommes toujours nui par un esprit de propagande exagéré, de prosélytisme excessif. Faisons notre œuvre chez nous, pour nous, avec nos concitoyens. Réparons nos propres pertes et laissons le reste du monde satisfaire à ses propres besoins sans faire la promesse de notre concours. D'ailleurs, il y a longtemps que nous n'avons plus rien à porter aux autres peuples, nous avons plutôt à leur emprunter. A l'Angleterre nous avons à emprunter la liberté do la presse et son droit de réunion et d'association. A nos durs vainqueurs nous avons à emprunter le service militaire vraiment obligatoire uni i\ l'instruction réellement obligatoire. (Bravos.)
Nous avons encore h emprunter à bien d'autres peuples. Eh bien, faisons ces conquêtes morales et appliquons-nous le bénéfice de ces acquisitions sans chercher à répandre à tout propos au dehors nos idées et nos principes. Nous n'avons rien à attendre de l'esprit de cosmopolitisme et de prosélytisme à outrance, et, si nous savons l'abandonner, soyez assurés que nous recueillerons, d'abord, les sympathies des puissances et, plus tard, quelque chose de mieux, de la part des nations de l'Europe.
Il faut donc répudier cette politique de prosélytisme, cette politique du second empire, qui nous a conduits à la triste situation extérieure où nous sommes; cette politique brusque, obscure, louche et de conspiration perpétuelle; cette politique toujours inquiète, toujours éveillée, qui allait chercher tantôt une querelle sur le Bas-Danube, tantôt une guerre à trois mille lieues de la patrie, au Mexique, — guerre qu'on appelait la plus belle pensée du règne — (Bh'es) ; cette politique qui trahissait le Danemark, qui laissait écraser l'Autriche, qui provoquait l'Allemagne, menaçait la Suisse et la Belgique , et qui a abouti à ces
ruines qui couvrent encore la France ; cette politique fatale, enfin, qui a failli faire disparaître la patrie, et qu'on décore du nom de politique des nationalités. Ce que nous voulons, nous, c'est la paix au dehors, l'ordre et le travail au dedans. Voilà ce que réclame la démocratie contemporaine. {Salve d'applaudissements et acclamations.)
Voilà ce que la nation a voulu signifier par son vote du 20 février, et c'est pour cela que vous l'avez vue aussi unanime et aussi énergique à l'exprimer, et cette signification sera plus probante et plus intense encore après le vote du 5 mars. Oui, la France sait ce qu'elle a fait et ce qu'elle veut, et elle ne se laissera apeurer ni effarer par personne. Elle ira au scrutin tranquillement, le 5 mars, avec sang-froid, pour dicter une dernière fois sa volonté, et il faudra que tout le monde la suive. Oui, il faudra, croyez-le bien, que tout le monde la suive. [Maj^ques d'adhésion. — Applaudisse?nents.)
Que certains journaux, que certains réactionnaires parlent de résistances possibles, d'exigences excessives de la part de celui-ci ou de celui-là, qu'ils prédisent des malheurs, qu'ils pronostiquent des révolutions, c'est leur métier et il n'y a pas à s'en émouvoir davantage. {Ri'res.) Ils vivent dans une atmosphère de mensonge qui fait que, pour eux, il est difficile de se départir de leurs habitudes. Ils ont toujours menti. Ils ont menti quand ils annonçaient que la volonté de la France était de faire la guerre en 1870. Ils ont menti encore pendant le plébiscite. On avait alors une administration avec le concours de laquelle on pouvait fabriquer des complots, on avait des agents toujours prêts pour cette besogne; mais aujourd'hui qu'on n'a pas de complots à pouvoir jeter, au dernier moment du vote, à la tête du suffrage universel, on les remplace par l'union conservatrice des journaux [Rires], dont le but est d'exciter l'alarme publique et de créer la panique des intérêts.
Ils ont menti encore , vous le savez bien , à propos des élections, en annonçant d'avance le succès de leurs prétendus candidats conservateurs. Ils ont prédit ce succès pour les élections au Sénat et pour les élections à la Chambre des députés , et vous voyez combien ils ont été bons prophètes. {Hilarité générale. — Applaudissemenis et bravas répétés.)
11 en sera de môme pour le scrutin du 5 mars. Négligeons donc ces criailleries et ces diatribes , et recherchons ce que nous aurons à faire dans le prochain Parlement. Quand la poussière soulevée par la bataille se sera abattue, on verra net devant soi, et, — je ne crains pas d'être démenti parTévènement, — on constatera alors que nous aurons pour nous une grande et imposante majorité républicaine, fermement républicaine, mais sagement républicaine, contre laquelle seront également stériles les provocations des uns et les coalitions des autres. [Salve d'applaudissements.)
La France a voulu en finir avec ces tergiversations et cette guerre civile parlementaire dont nous avons donné l'écœurant spectacle pendant cinq ans, et elle a voulu assurer une majorité qui ne sera pas une majorité d'opposition systématique, mais, j'en suis sûr, une majorité de gouvernement, une majorité à qui on devra le gouvernement et qui, étant véritablement l'expression la plus récente, la plus autorisée et la plus puissante des volontés de la France, des entrailles de laquelle elle sort, saura bien se faire obéir, d'où que viennent et d'où que puissent venir les résistances. [Très bien! t)'ès bien! — Longs applaudissements.)
D'ailleurs, nous avons la légalité pour nous ainsi que le pays, car le pays est avec nous, c'est bien visible, on ne le niera plus. On a assez ajourné, assez décliné l'autorité du pays. Quand, dans les discussions, nous en api)clions à la France, quand nous
disions : Le pays jugera, on nous raillait, on haussait les épaules, on nous présageait la défaite électorale. Vous savez ce qui est advenu el vous connaissez le sort qui a été fait à M. Buffet, à l'homme qui le prenait de plus haut à la tribune française. {Explosion d' applaudissements et rii'cs.)
Eh bien , je dis qu'on n'aura plus sous les yeux un si lamentable spectacle. On aura deux Chambres dans lesquelles la majorité est assurée au principe républicain. Les résistances, d'ailleurs, si elles se produisent, ne pourronten aucune manière troubler l'ordre établi, ni le pouvoir exécutif, ni le pouvoir ministériel qui seront toujours sûrs de trouver dans le concours des deux Assemblées, dans les termes de la Constitution, un appui et une autorité constante.
On a beaucoup parlé du pouvoir exécutif; eh bien, je veux en dire ma pensée devant vous , Messieurs, ici, une bonne fois pour toutes.
L'homme qui est à la tête de l'État, qui est le premier magistrat de la République , le président de la République peut être assuré que ce ne seront pas les républicains qui mettront en question , soit pour l'affaiblir, soit pour l'amoindrir, soit pour le changer, les pouvoirs qu'il tient du pacte fondamental lui-même. Nous pouvons même dire : Quelle qu'ait été notre attitude au 21 mai qui n'était qu'une coalition ayant pour but de ramener la monarchie et contre laquelle nous devions lutter sans faiblir, — quelle qu'ait été, dis-je, notre attitude ce jour-là, nous pouvons et nous devons dire, pour Tédification de tous , qu'il n'a pas dépendu de nous que la personne et le chef de l'État n'aient été toujours mis au-dessus des partis et de leurs divisions intestines.
II n'en a pas toujours été ainsi de la part de nos adversaires ; combien de fois ils ont fait intervenir dans leurs luttes électorales et parlementaires la personne et Tautorité du président de la République,
pour couvrir des personnalités qui se trouvaient sans doute insuffisantes à se protéger elles-mêmes ! [Très bien! très bien! — Bravos.)
Nous avons toujours lutté contre ces tendances et ces mauvaises pratiques; nous avons toujours placéle chef de l'État, le président de la République, dans une sphère supérieure où ne pussent l'atteindre les coups que les partis se portent les uns aux autres. Et nous avons agi ainsi dès le premier jour où il a été investi de la plus haute magistrature de la République. Eh bien, ce que nous avons fait dans le passé est un garant plus sérieux que les adulations et les flatteries dont on le couvre ailleurs, de la conduite légale, modérée, que nous entendons suivre. [Marques <r assentiment.)
Voilà la vérité. Quant à nous, nous voulons la Constitution, toute la Constitution. Cette Constitution qui est, à la fois , pour le Président , son titre , son gage et sa force, est aussi notre titre, notre gage, notre garantie et notre force. Elle est le pacte d'alliance, le signe de l'ordre public entre les partis qui sont véritablement libéraux et les républicains.
Quant à ceux qui se parent du nom de conservateurs et qui, il y a huit jours, criaient : Vive l'empereur! ou vive le roi! quant à ceux qui entrent dans les Assemblées avec l'arrière -pensée de renverser l'abri tutélaire sous lequel la France veut refaire sa fortune, quant à ceux qui n'ont pas d'autre dessein que de détruire la Constitution et de renverser celui qui est à sa tête ; quant à ceux-là , ils ne méritent qu'un nom : ce sont des factieux. [Salve d'applaudissements.)
Oui, ce sont des factieux, et il faut véritablement vivre après cinq ans d'ordre moral pour que les mots aient perdu leur véritable signification et pour voir quels noms, quels gens et quel personnel se décorent et se parent du titre de conservateurs. Mais cette situation ne durera pas longtemps. Nous allons enfin
pouvoir entrer dans ces Assemblées, et nous verrons quels sont les hommes qui s'appellent conservateurs, qui s'emparent de ce titre et quel droit ils ont à le porter. Ces discussions feront justice de ces prétentions et de ces sophismes. [Très bien! très bien! — Vive adhésion.)
S'il faut lutter avec véhémence, il faut aussi lutter avec impartialité , et, puisque nous sommes les plus forts, nous devons être très modérés, et ce n'est pas moi qui donnerai l'exemple qui consisterait à dépasser le but alors qu'on Ta atteint. {Trh bien! très bien!)
Quand nous serons dans cette Assemblée, un premier point s'imposera : ce sera d'inaugurer une politique réellement libérale, la politique de la liberté. [Bravos.) C'est par là que nous répondrons au besoin unanime des populations , au dernier verdict du suffrage universel. Les populations. Messieurs, après qu'elles ont fait leur choix comme gouvernement, réclament autre chose : elles réclament une administration générale du pays , qui, au lieu de les tracasser, de les provoquer et de les tyranniser, les soutienne, les protège et les serve en leur faisant confiance. (Salve d' applaudissements.)
Aussi, la vraie tâche, celle qui va s'imposer dès le premier jour, c'est de desserrer et de rompre les mille liens dans lesquels la France est emprisonnée depuis cinq ans. C'est de lui rendre une administration sincèrement, loyalement républicaine. C'est de lui rendre le droit de choisir dans la commune, parmi les élus de la commune, dans le sein du Conseil municipal , celui qui est le plus méritant, le plus honoré, le plus populaire, le plus estimé, le plus capable. C'est, en même temps, de donner enfin à la conscience publi-. que cette satisfaction d'en finir avec les compressions brutales de l'état de sjège, avec cet arbitraire qu'on a appelé l'arbitraire légal et qui est, permettez-moi de le dire, le plus intolérable, puisqu'il profane jus-
qu'au nom môme de la loi. {Vifs applaudissements.)
Ainsi donc, la première tâche à accomplir consiste ;\ répondre à ce triple besoin de la liberté au point de vue de la commune, de la liberté au point de vue administratif, de la liberté au point de vue politique. Eh bien, il faut s'y mettre tout de suite et poursuivre cette tâche avec sagesse, avec modération, mais avec fermeté. Remarquez-le bien, je ne demande pas des hécatombes de fonctionnaires, je ne réclame j)as qu'on imite nos adversaires qui, dès le 2i mai, so sont mis en chasse contre ceux qui, de près ou de loin, avaient touché au 4 Septembre, contre ceux qui étaient républicains, les poursuivant comme des fauves, écartant, destituant tous les fonctionnaires, quels qu'ils fussent, sans s'inquiéter de leur passé, de leurs titres, de leurs droits, les chassant parce qu'ils étaient républicains, et cela au nom de la République provisoire.
Ainsi, je le répète^ je ne demande pas d'hécatombes. Je sais très bien ce que sont les fonctionnaires. Ce que je demande , c'est un gouvernement loyal et résolu, c'est-à-dire un cabinet, un ministre de l'intérieur soucieux de ses devoirs , soucieux de la défense de la Constitution, soucieux aussi de son honneur politique et décidé à ne plus permettre que des fonctionnaires émargeant au budget de la République emploient leur temps, leurs loisirs et leur activité à la combattre et à la faire haïr. {Oui! — C'est cela! — Bi^avos prolongés.)
Je connais, disais-je, assez les fonctionnaires pour savoir qu'il n'est pas nécessaire d'en immoler un très grand nombre. {liù'es.) Il faut seulement faire des exemples, des exemples bien choisis, et auxquels d'ailleurs tout le monde pense... {Nouveaux rires), des exemples que personne ne contestera, excepté les titulaires eux-mêmes. {Hilarité générale.)
Et encore je n'en répondrais pas, car ces titulaires en question doivent se rendre justice au fond de leur
conscience, la vraie, car ils paraissent en avoir deux : leur conscience de fonctionnaire et leur conscience d'homme, qu'ils ne peuvent que rarement arriver à mettre d'accord. [Eclats de rires et bravos.)
Mais si l'on donnait au pays cette première marque d'obéissance, d'appeler même à d'autres fonctions, — selon l'expression usitée, — [Rires) ces administrateurs aussi irritants et hostiles qu'incapables, et que par cette mesure on invitât ainsi les autres à suivre une meilleure ligne de conduite, qu'on leur fit bien sentir que les choses ont changé, que le pouvoir ministériel est dans des mains plus fermes et plus loyales , je crois alors qu'on pourrait limiter le sacrifice des fonctionnaires et obtenir pour le plus grand bien de l'État une administration plus vigilante, plus honorée, plus forte dans l'intérêt môme de l'autorité publique. [Marques d'assentiment. — Bravos.)
11 faudrait aussi, — je le dis pour mémoire, — rendre la liberté communale, parce que, s'il y a un vœu qui soit vraiment dans les doléances de toutes les populations, qui constitue le grief, la revendication constante, permanente, du suffrage universel rural, c'est certainement la liberté dans la commune. Les élections du !20 février ont cette signification au plus haut degré, et ce serait vouloir méconnaître systématiquement non seulement les indications, mais les exigences légitimes du suffrage universel des campagnes, que de refuser plus longtemps le retour au droit commun en matière d'élection des maires au village comme à la ville. [Oui ! oui! — Applaudissements répétés.)
Maintenant, comment faire triompher cette politique? Il faut assurer cette politique de la plus forte majorité possible. Et, ici, je tiens à faire une remarque qui m'est suggérée par les observations assez bizarres de certaines gens. II y a des gens qui s'effraient du chiffre qu'aura la majorité républicaine
dans la nouvelle Assemblée, et ils nous disent : Vous avez trop de majorité; il serait préférable, dans l'intérêt môme de la République, que vous eussiez moins de majorité. {Rires.) Et quand on fait expliquer à ces gens le fond de leur pensée, on arrive généralement à reconnaître qu'ils trouvent que la majorité est trop forte , parce qu'eux-mêmes ou leurs amis n'ont pas été élus. [Hilarilé (/énérale.)
Il faut avoir véritablement perdu le sens des choses pour parler comme le font ces gens , car que signifie la majorité élue le 20 février? Elle signifie que la plus grande partie de la nation s'est prononcée pour la défense, pour l'affermissemont et le développement de la Constitution républicaine, c'est-à-dire pour la stabilité, pour l'ordre légal et la liberté progressive. Or, ce qu'il faut regretter, ce n'est pas le chiffre élevé de la majorité , c'est qu'il n'y ait pas runanimitc dans l'Assemblée. {Trh bien! très bien! — liires.)
Car, enfin, que poursuivons-nous? L'union de tous les Français autour d'un même drapeau, autourd'uue même loi, autour d'un même pacte, et le jour où on consultera de nouveau le pays, dans quatre ans, quand il aura passé cet espace de temps dans la paix, dans le travail et dans l'ordre public, la majorité augmentera singulièrement; nous agirons d'ici là par nos actes et nos votes pour qu'elle atteigne l'unanimité. Voyez-vous alors le désordre qu'il y aura dans le prochain Parlement? Tous d'accord pour respecter et défendre la République! [Rii^e général et bi^avos.)
Je dis qu'en laissant de côté cette objection qui, quoique faite par des hommes prétendus sérieux, n'a rien de fondé, on doit arriver à conclure qu'il faut, en effet, augmenter la majorité tous les jours, même dans le Parlement, et que c'est la tâche qui doit solliciter tous nos efforts. Pour atteindre ce but, il faut avoir une politique parlementaire. Or, cette politique est simple et claire, etje puis l'exposer en deux mots :
Elle doit être la môme que celle qui a créé une Constitution et constitué une majorité. Cette politique a, d'ailleurs, reçu une consécration solennelle, décisive, on peut dire sans précédent dans notre histoire. Par conséqnent, les moyens employés jusqu'à ce jour doivent être de nouveau mis en œuvre pour développer, augmenter, accroître cette majorité jusqu'à ce qu'elle embrasse le pays tout entier pour en faire un seul faisceau, pour être vraiment la France une et indivisible. {Mm^ques générales d'assentiment. — Bravos.)
Je crois , au surplus , qu'il sera de moins en moins diflicile de faire triompher définitivement cette politique : d'abord parce qu'elle a réussi , ce qui est un grand argument; secondement, parce que le nombre des gens qui l'ont critiquée, — ils sont de deux ordres différents : les uns ne la trouvaient pas suffisante, et les autres déclaraient qu'elle était dangereuse , — parce que, dis-je, le nombre de ceux qui l'ont critiquée ira s'amoindrissant tous les jours.
Je prends un exemple. Voilà l'ancien parti parlementaire, composé des hommes qu'on appelait les libéraux, les constitutionnels, les parlementaires. Ils ont lutté contre la République avec obstination, avec opiniâtreté, et souvent par de bien détestables moyens. Ils n'ont jamais voulu accorder le moindre crédit aux conseils qu'on leur donnait. On leur disait : A la première consultation générale le pays fondera la République, car la démocratie ne peut pas s'accommoder d'une autre forme de gouvernement. Pourquoi ne voulez-vous pas en prendre votre parti et vous rallier sincèrement, loyalement à la République ?
Ils répondaient qu'on se faisait des illusions, que le pays était monarchique depuis quatorze siècles ; qu'on n'y changerait rien ; que , d'ailleurs , la nation n'était pas mûre pour la République et qu'ilsne pouvaient pas comprendre la loi du nombre, c'est-à-dire
le suffrage universel. Et alors , reniant toutes leurs déclarations et leurs théories anciennes sur la liberté de la presse et le droit de réunion, sur la liberté électorale et communale, ils s'ingéniaient à multiplier les obstacles devant le suffrage universel; n'osant aller jusqu'à le supprimer ou le mutiler, ils voulaient le dénaturer. On leur disait encore : Prenez garde! vous serez emportés. Vos guides vous trompent, vous égarent; vous tournez le dos au pays. Ils n'ont rien voulu croire. Ils ne croyaient qu'à leurs chefs qui savaient tout, ayant les mains pleines de documents, de rapports, — des rapports de préfets ! {/îù-es.) — Leurs chefs répondaient de tout, pourvu qu'on leur donnât l'état de siège, la loi des maires imposés et, surtout, le scrutin d'arrondissement.
Nous les avons adjurés. Nous leur avons dit qu'on les trompait sciemment ou inconsciemment, qu'on les égarait et qu'on allait les perdre, que le suffrage universel leur ferait cruellement expier une si fausse politique. Nous avons tout dit, mais rien n'a servi. Les élections sont arrivées, et ils ont été écrasés. Aujourd'hui, ils se plaignent, A qui la faute? A eux seuls, puisque nous les avons prévenus, puisque nous leur avons annoncé les conséquences, les suites fatales de cette politique mesquine, étroite, irritante pour l'opinion, qu'ils appelaient la politique des classes dirigeantes. Aujourd'hui ils sont obligés de confesser, d'avouer leur faute, et ils n'épargnent pas les fameux guides qui les ont mis en si belle posture devant le pays. {Rires.)
II faut les entendre parler de M. Buffet. Ils sont réellement injustes pour cet homme qui valait mieux que la triste fin qu'il s'est faite. C'était un homme obstiné, mais de bonne foi, je crois. Malheureusement il n'était d'aucun parti, ou plutôt il n'en avait qu'un : le parti clérical. Nétant d'aucun parti, il était de celuilà; c'est ce qui a suffi pour l'aveugler au point de ne
pouvoir pas lutter contre ses adversaires ni réussir à conduire ses amis au but qu'il s'était désigné. Il les a conduits, mais il les a perdus. {Adhésion générale.)
Il ne faut pourtant pas trop tenir rigueur à ces libéraux que les événements viennent de faire disparaître. Il leur reste encore une occasion, une dernière, de se réconcilier avec le grand parti démocratique. (Ju'ils profitent de la dernière heure. Qu'ils se décident à s'accommoder de la République et des libertés nécessaires à une nation démocratique. Ils ont quatre ans pour faire cette évolution. Qu'ils entrent résolument dans nos rangs, sans arrière-pensée, et qu'ils fassent véritablement œuvre de défense démocratique. Si, pendant ces quatre ans, soit par leurs représentants, — car ils en ont encore dans la Chambre haute ou basse, — soit par leurs organes dans la presse, soit dans les luttes électorales qui auront lieu, sur les divers points du territoire, pour la formation des conseils locaux, — si, dis-je, pendant ces quatre ans, ces anciens libéraux ou parlementaires reviennent à la vérité et à la sagesse, s'ils consentent à entrer en composition avec le suffrage universel, eh bien, il faudra s'en applaudir; il faudra les accueillir, leur ouvrir nos rangs et leur dire : Tant mieux! venez exercer la légitime influence qui vous appartient. Nous ne sommes pas une République fermée. Nous n'exigeons que la loyauté dans le concours et la sincérité dans les actes. {T7-ès h'en! très bien! — Applaudissements.)
Il n'y a, au fond de la situation politique actuelle, qu'un ennemi, — je ne veux pas me servir de ce terme, — qu'un embarras, parce que je ne veux pas dire une honte : c'est la survivance de Tétat-major bonapartiste. (Très bien! — Rires.) Eh bien, il faut continuer la campagne entreprise et menée à bien depuis cinq ans. Il faut de plus en plus isoler ces anciens officiers supérieurs du 2 Décembre du corps de