MINISTÈRE DE LA GUERRE
Chapitre 7. — Vivres, 92,84-1,016 francs. — M. Margaine appelle l'attention de la Chambre sur le mode de fourniture de la viande. Depuis plusieurs années la fourniture se fait par les voies de l'État, qui passe des contrats avec des fournisseurs. Le rapport affirme que l'expérience n'a pas réussi. L'intention du gouvernement est-elle de revenir au système des versements en argent et des achats directs dans chaque compagnie par les caporaux d'ordinaire ?
M. Gambetta. — Messieurs, notre honorable ami M. Margaine a parfaitement raison lorsqu'il dit qu'il s'agit en ce moment d'une question qui ne doit pas être altérée par l'esprit de parti ; et, en effet, elle doit, pour être bien traitée, n'être envisagée qu'à son unique point de vue, celui du meilleur procédé d'alimentation pour nos troupes et, en même temps, de la plus grande économie possible pour nos finances.
Le rapport que l'honorable M. Margaine a bien
Vill. . 10
voulu lire, — mais qui, probablement, n'était pas assez clairement rédigé, — me semble répondre à ce double point de vue.
Le système en vigueur aujourd'hui date de la guerre, et c'était encore d'après ce système qu'on avait réglé le budget de la guerre en 1871.
Avant la guerre, on nourrissait les troupes par le procédé suivant : on faisait un prélèvement de 26 centimes sur la solde de chaque homme, et on les versait à l'ordinaire; puis, dans chaque régiment, soit par compagnie, soit par bataillon, — car cela variait selon la volonté du chef de corps, — les troupes s'approvisionnaient directement chez les bouchers de la localité où elles étaient en garnison. Il est arrivé, sous le régime du système ancien, — système longuement pratiqué, et je puis dire longuement éprouvé, — il est arrivé que, durant une période d'un demi-siècle, le prix de la viande a été plus bas et la qualité meilleure.
Depuis la guerre, — à la suite d'une innovation heureuse qui consistait à augmenter l'alimentation journalière du soldat, à la suite aussi d'incidents que je n'ai pas besoin de rappeler et qui ont été concomitants à la retraite sur Versailles et à la prise de Paris, — M. Thiers accorda aux troupes de l'armée de Paris une ration de viande de 300 grammes au lieu de 250 grammes. Alors, comme le prélèvement quotidien de 26 centimes sur la solde aurait été parfaitement insuffisant pour payer ces 300 grammes de viande, on passa du régime de l'approvisionnement en argent au régime de l'approvisionnement en nature. Ce système, appliqué à l'armée de Paris, fut justement généralisé par le Gouvernement et par l'Assemblée nationale à toute l'armée française; c'est alors que, pour appliquer le nouveau régime, on est entré dans la voie des adjudications de fournitures de bétail à l'armée.
Eh bien, l'expérience et l'enquête à laquelle nous
nous sommes livrés en dehors du Gouvernement, — je réserve la partie qui incombe au Gouvernement dans cette discussion, — nous ont amenés à cette constatation uniforme que la troupe, dans les endroits où elle était en garnison, ne s'approvisionnait plus directement sur place, à l'étal des bouchers de la localité, mais était approvisionnée par l'entremise de grands adjudicataires qui se réunissaient d'un bout à l'autre de la France ; les petits fournisseurs ne se présentaient pas aux adjudications, soit parce qu'ils n'avaient pas assez de capitaux, soit parce qu'il ne pouvait pas entrer dans leur esprit d'entreprendre une fourniture aussi étendue.
Dans ces conditions, à quoi assiste-t-on? A des choses aussi mauvaises pour la moralité, dont a parlé l'honorable M. Margaine, que pour l'alimentation du soldat, que pour les finances de l'État. Et d'abord il se forme une coalition tacite et constante entre les adjudicataires, de sorte que, chaque année, le prix moyen de la viande à livrer à l'armée croît dans une proportion effrayante. (C'est v)*ai! c'est vrai!) Ensuite, le soldat n'étant plus admis, par la présence de son protecteur naturel dans la famille régimentaire, à voir la viande qui lui est livrée, à en discuter le prix, à en surveiller, pour ainsi dire, la dissection, le soldat reçoit une viande qui, par le fait de la spéculation de certains industriels, n'est que le rebut de la viande produite dans ce pays-ci. (Assentiment sur un grand nombre de bancs.)
Il y a sur ces bancs plusieurs de nos honorables collègues qui appartiennent à la culture grande et moyenne : ils savent qu'il est malheureusement habituel dans certaines localités que, quand une bête est tarée, quand elle ne vaut plus rien, elle est livrée aux adjudicataires de l'armée. (Nouvel assentiment sur les mêmes bancs.)
Ce n'est pas tout! Les adjudicataires ainsi consti*
tués font la loi, — et une loi très rude, — à l'administration de la guerre, qui est bien obligée de nourrir les troupes, et qui, par le fait, est contrainte de subir cette loi, quelle qu'elle soit, puisqu'elle ne peut pas, dans l'état actuel des choses, recourir à l'approvisionnement au petit étal du boucher. Voilà comme on arrive tout à la fois à payer la viande plus chère, et à l'avoir plus mauvaise.
Messieurs, nous ne nous sommes pas arrêtés dans notre enquête; nous avons voulu tout savoir; nous avons interrogé les syndics de la boucherie dans presque tous les chefs-lieux de garnison, dans les petits, dans les moyens, et naturellement dans les grands. Je pourrais vous faire entendre, par exemple, la protestation du syndicat de la boucherie de Paris, qui, tout entière, s'élève contre le système de l'adjudication, qui se fait fort de vous fournir de la viande de meilleure qualité, de vous révéler les fraudes dont quelques-unes faisaient encore scandale devant nos tribunaux, il n'y a pas bien longtemps , et cependant d'accepter des prix inférieurs à ceux des adjudicataires.
Dans cette enquête à laquelle nous nous sommes livrés dans les départements, savez-vous ce que nous avons constaté? C'est que les adjudicataires, après avoir pris charge à un prix, venaient, au bout de quelque temps, menacer de tomber en faillite, c'està-dire de se dérober à la fourniture, et arracher ainsi des prix supérieurs à ceux qui figuraient au cahier des charges, alors cependant que dans les chambres syndicales des petits bouchers, des petits commerçants, on pouvait fournir de meilleure viande à meilleur marché.
Qu'avons-nous dit, nous, commission du budget? Est-ce que nous avons dit que nous tranchions la question ? En aucune manière. Est-ce que nous avons fixé les prix d'une façon définitive? Nullement. Nous
avons dit à M. le ministre de la guerre, dans une conférence qui nous avait rapprochés : Et cette question de la viande, est-ce qu'elle ne vous tourmente pas? Est-ce que vous ne savez pas avec quelle convoitise et avec quelle âpreté au gain se précipitent les adjudicataires sur les fournitures de viandes à l'armée?
Parfaitement, nous a-t-il dit; moi aussi, je suis alarmé, je connais cet état de choses, je veux y remédier, nous serons vite d'accord; mais c'est une question délicate, difficile; il faut savoir si tel prix, excessif en Bretagne, sera suffisant à Paris ou ailleurs.
M. le ministre disait vrai. Mais, Messieurs, ce sont là des questions de réglementation ; vous avez pour les trancher du mieux possible toute une année et la sollicitude de M. le ministre de la guerre. Tout ce que je sais, tout ce que je puis dire, c'est que le système actuel est condamné parce qu'il est contraire à toutes les conditions d'une bonne administration, parce qu'il a ce résultat déplorable que, tous les ans, le chiffre des crédits portés au budget de la guerre, pour les vivres de l'armée, vont en augmentant comme une marée montante, et que, à mesure que ces chiffres grossissent, l'alimentation de nos soldats est de plus en plus mauvaise. Une pareille situation ne saurait être tolérée plus longtemps; il faut, d'urgence, apporter une solution à la question qu'elle soulève. Je ne dis pas que la commission a trouvé la solution dernière et définitive, mais je dis que le système est condamné et que, à la fourniture en nature, il faut substituer l'approvisionnement par argent.
Par quelle réglementation, dans quelles conditions peut-on obtenir une substitution si désirable d'un système à un autre? C'est ici, Messieurs du Gouvernement, que la parole vous appartient. (Applaudissements sur un (jrand nombre de bancs.)
M. Rossignol, commissaire du Gouvernement, répond que
le ministre de la guerre a ordonné une enquête et que l'administration avisera dans le plus bref délai. Le chapitre 7 est mis aux voix et adopté.
Le budget des recettes fut promulgué le 22 décembre en même temps que le budget des dépenses.
Prononcé le 24 mai 4 878
L'ouverture de l'Exposition universelle eut lieu le 1er mai au milieu d'une aflluence considérable. Les puissances étrangères s'étaient fait représenter : l'Angleterre, par le prince de Galles; l'Espagne, parle roi François d'Assise; l'Autriche, par l'archiduc Léopold ; l'Italie, par le duc d'Aoste; la Russie, par le grand-duc de Leuchtenberg ; les Pays-Bas, par le prince d'Orange; le Danemark, par le prince héritier.
La fête du 1er mai eut un caractère extraordinaire : « Ce ne fut pas, dit le Temps, une fête publique ressemblant plus ou moins aux fêtes données à diverses époques et sous divers régimes; elle fut la manifestation la plus étonnante à laquelle se soit jamais livrée une grande population, et dont il fut impossible de méconnaître le caractère. C'est la République, c'est la paix, c'est le travail, c'est la liberté, que la population passionnée célébra dans cette fête avec un incomparable éclat. Jamais féerie n'offrit le spectacle véritablement merveilleux que présentaient dans la soirée tous les quartiers de Paris, les quartiers les plus riches comme les quartiers les plus pauvres.
« Sur tous les points de l'immense cité, il y eut une communauté de sentiments, d'efforts, d'enthousiasmes sincères.
« Dans les rues commerçantes, dans ce vaste périmètre qui va du Palais-Royal à Montmartre, de la Bourse à la Villette, àMénilmontant, à Belleville, il n'est pas un habitant qui n'eût décoré sa maison et illuminé ses fenêtres. Patrons,
commis, ouvriers, tous rivalisèrent d'ardeur. Le faubourg- Saint-Denis offrait un coup d'œil magique. Oui, c'était vraiment la fête de tous, la fête de Paris, la fête de la France, de la France républicaine, pacifique, laborieuse et libre.
« A côté des splendeurs matérielles, sans égales dans l'histoire des fêtes publiques, il y eut cette autre splendeur d'un ordre véritablement admirable. Cette population, livrée à elle-même, n'étant ni'surveillée, ni contrainte, eut la tenue la plus digne. La joie était partout, mais sous cette joie on sentait comme un sentiment de respect, on voyait que ces foules voulaient honorer par la parfaite convenance de leur attitude, par la modération dans les mouvements, dans les paroles, la liberté qui leur était laissée et les idées dont la fête était la manifestation.
» La population était émue; nulle part elle ne fut bruyante, et ne fût-ce qu'au point de vue de l'ordre que sait observer le peuple de Paris, de la discipline qu'il sait siimposer, celte fête laissera des souvenirs qui ne s'effaceront pas de longtemps.
« Nous n'avons point vu la fête de la Fédération, mais certainement, aussi loin que peuvent remonter les souvenirs personnels des vieillards, nulle fête de ce siècle ne se peut comparer à celle d'hier, tant par l'unanimité que par l'éclat des manifestations. En réalité, il n'y eut pas de dissidents ou du moins leur nombre fut si faible qu'on peut ne pas en tenir compte. Cette quasi-unanimité, cette spontanéité avec laquelle la population s'associa à l'action du Couvernement et des municipalités, donnèrent à cette fête l'importance d'un événement politique dont personne ne put méconnaître la signification. »
Le 24 mai, les sénateurs et députés républicains, membres du Cercle National, offrirent un banquet de cent couverts aux délégués des sections étrangères.
M. Duclerc, vice-président du Sénat, président de la réunion, M. Teisserenc de Bort, ministre de l'agriculture et du commerce, sir Philipp Cunliffe-Owen, secrétaire de la commission anglaise, et M. Gambetta prononcèrent les discours suivants :
M. Duclerc. — Messieurs, je vous propose de porter avec moi la santé de notre illustre et affectionné convive, M. Teisserenc de Bort, ministre de l'agriculture et du commerce.
A lui revient principalement l'honneur d'avoir accueilli sans hésitation cette grande idée, jugée d'abord téméraire, d'une Exposition universelle à Paris, en 1878 ; de l'avoir fait accepter par les pouvoirs publics; d'en avoir commencé l'exécution, et — après une interruption cruelle — d'en avoir repris la conduite jusqu'à ce grand jour où nous l'avons vue inaugurée, devant le monde entier, au nom de la République, par le premier magistrat de la République. (Applaudissements.) Certes, l'audace était grande. Mais l'opinion publique découvrit clairement, dès la première heure, le but, la portée, les conséquences immanquables de l'entreprise. Ce n'était pas seulement une preuve de sa vitalité, de sa confiance en elle-même, que la France donnerait au monde; ce n'était pas l'occasion cherchée d'effacer sous une victoire pacifique un deuil ineffaçable. Non ! Exposée à un double danger, la Fiance entière comprit d'instinct qu'il y avait là pour elle un instrument de sécurité contre lequel ne prévaudrait aucun dessein. De là cette adhésion instantanée, résolue, que suscita partout l'initiative du gouvernement. (Nouveaux applaudissements .)
Si cette vue était juste, l'expérience le montre avec éclat. Troublée un moment, je neveux rien dire de plus (Bruyants applaudissements), la paix intérieure est rétablie. Au dehors, nous l'avons gardée; et, en ce qui nous concerne, on peut affirmer qu'elle offre aujourd'hui des garanties de durée qui nous manquaient pent-être il y a deux ans.
Conviée par nous, l'Europe est maintenant chez nous. Elle nous voit de près, et nous juge autrement que par l'impression lointaine des calomnies intestines. (Bravos.) Elle savait de nous nos aptitudes, notre prudence en affaires; l'ordre, l'économie, la probité de nos industriels. Mais ces qualités, elle nous les refusait dans l'ordre politique : elle nous jugeait incapables de patience, de sagesse, de sévérité contre les difficultés des choses. Par ses plus giands princes, par ses plus illustres personnages, elle apprendra, sans doute, que la contradiction a cessé; que, se gouvernant elle-même, ayant du moins un gouvernement fait à son image, la France républicaine apporte dans la gestion des affaires publiques les qualités qu'on ne lui conteste point ailleurs. (Très bien! — Applaudissements.) Et le jour où elle connaîtra bien cette vérité, l'Europe, Messieurs,
aura pour nous les si'uls sentiments dont nous soyons désormais soucieux : l'estime et le respect.
Monsieur le ministre, Messieurs, buvons à l'avenir de la France! (Longs applaudissements.)
M. Teisserenc de Bort, ministre de l'agriculture et du commerce. — Messieurs, j'accueille avec une vive reconnaissance, pour moi et pour mes collaborateurs de l'Exposition, les bonnes paroles que vient de prononcer notre honorable président. Pour moi, je les accepte comme un témoignage nouveau d'une extrême bienveillance et d'une profonde sympathie dont je me sens vivement touché.
Pour mes collaborateurs de l'Exposition, Messieurs, je vois dans ce que vient de dire mon honorable président la juste récompense du zèle, des efforts, de l'intelligence, j'oserai dire du génie [Oui! oui! — Bravos) qu'ils ont dépensés au service de cette grande entreprise qui honore la France et qui, je l'espère, laissera des traces dans le souvenir de toutes les personnes qui l'auront visitée.
C'est effectivement à ces collaborateurs et à eux seuls qu'est dû le grand spectacle que nous voyons se dérouler devant nous; il est dû à nos ingénieurs, à la tête desquels se place un homme éminent que je n'ai pas besoin de nommer, notre commissaire général. (Salve d'applaudissements.)
Il est dû à nos ingénieurs, à nos architectes, à nos exposants, mais il est dû aussi, Messieurs, et dans une très large part, à tous les gouvernements dont nous sommes heureux de voir, au milieu de nous, les représentants. (Applaudissements répétés.)
Us ont largement contribué à l'éclat de notre Exposition. Us ont apporté l'originalité de leurs produits; ils ont exécuté des travaux qui jettent sur notre Exposition une variété infinie, et je crois répondre à votre sentiment, Messieurs, et compléter le toast de notre honorable président en portant la santé des commissaires et des gouvernements étrangers. (Salve d'applaudissements. — Bravos prolongés.)
M. Cunliffe-Owen, secrétaire de la commission anglaise. — Avant tout, Messieurs, je désire obéir aux ordres de M. le commissaire général de l'Espagne. J'invoque pour titre l'appui de mes autres collègues, et j'ai, d'ailleurs, l'honneur d'être secrétaire de la commission des sections étrangères, je dois obéir. (Assentiment.)
Je prends la parole au nom des commissaires étrangers afin de vous témoigner, Messieurs , nos renierciments, notre reconnaissance pour l'accueil que vous avez bien voulu nous faire dans cette occasion solennelle. (Très bien! très bien! — Bravos.)
Quand on m'a fait l'honneur de m'inviter à cette réunion, je ne me doutais pas que peut-être il me serait nécessaire d'essayer de bredouiller... (Mais non! — Très bien! très bien! — Applaudissements.)
J'aurais voulu vous faire, Messieurs, une réponse digne de cette assemblée, mais je suis obligé de réclamer toute votre indulgence. Je vous remercie de l'honneur que vous nous avez fait en nous conviant à cette fête, mais avant tout, au nom de tous mes collègues, les commissaires étrangers, au nom de tous les étrangers qui sont venus concourir à cette grande œuvre, je tiens à vous dire combien nous nous sentons honorés d'avoir au moins une petite part dans cette grande entreprise de la France en 1878. (Applaudisse' ments unanimes.)
Notre auguste président, le prince de Galles, a déjà exprimé toutes ses sympathies pour cette grande œuvre de l'Exposition universelle. (Applaudissements prolongés.) Je ne puis que me référer aux paroles si pleines de vérité contenues dans son discours, et je ne crois pas qu'il me soit possible d'y rien ajouter. (Très bien! très bien! — Applaudissements.)
Le monde entier accueille avec sympathie et reconnaissance l'invitation qui lui a été faite d'assister à l'Exposition universelle de 1878, qui, par sa beauté, son caractère, est peut-être la dernière des Expositions, en ce sens qu'elle ne pourra jamais être dépassée. (Non! non! — Applaudissements prolongés.)
M. Gambetta. — Messieurs, je suis très heureux d'être appelé à répondre aux divers toasts que vous venez d'entendre, et de lever mon verre au milieu de vous pour porter la santé de nos hôtes, de ces représentants si actifs, si zélés, si ingénieux de l'industrie universelle qui ont rassemblé dans ce Paris — qui était bien, je peux le dire sans orgueil et sans tomber
dans le péché de vanité qui nous a été tant de fois, et quelquefois si justement reproché — qui en était bien le cadre naturel, tous ces trésors, toutes ces incomparables merveilles que le monde entier a bien voulu confier à la probité et à la loyauté de la France républicaine. (Vive app?'obation.)
Oui, c'est du fond du cœur que je porte un toast, à vous, mon cher monsieur Owen, à vous, monsieur Torrès Caïcedo1, et à vous tous. Messieurs, dont les noms pourront ne pas être cités ici, mais qui resteront entendez-le bien, gravés dans nos mémoires, entourés du respect et de la gratitude de la nation française tout entière, car vous [avez été, en venant au milieu de nous, les missionnaires de ce qu'il y a de plus auguste parmi les hommes : vous avez été les missionnaires du travail. (Applaudissements prolong es.)
Mais, permettez-moi de vous le dire, Messieurs, vous avez été aussi les garants de la France devant l'univers. (Mouvement.)
Messieurs, dans une fête si complètement, si sincèrement inspirée du noble sentiment de la concorde, de la justice et de la paix entre les hommes, ;on sait si je voudrais laisser échapper un mot qui eût l'apparence d'une rancune ou d'une susceptibilité, mais je manquerais à mes devoirs si je ne disais pas que ce qui a le plus touché le cœur de tous les Français, c'est de voir, le jour de l'ouverture de notre Exposition, non pas seulement les représentants les plus nobles des grandes souches royales du 'monde, mais encore les représentants de ce que les arts, la science, l'industrie, le commerce, la banque, la diplomatie, la politique, toutes les manifestations de l'esprit humain, ont produit de supérieur, de plus autorisé, de plus illustre, présents à ce rendez-vous solennel. Mes-
1. M. Torrès Ca'icedo, représentant de la république de San Salvador, qui avait prononcé quelques paroles après sir Cuuliffe Owen.
sieurs, ce jour, ce grand jour a été pour nous le jour de la délivrance et du couronnement. Ce jour-là nous vous avons acclamés, nous vous avons remerciés tous avec les sentiments de reconnaissance, d'estime et de respect dus à ceux qui savent franchir les difficultés pour venir étreindre d'une main loyale la main d'une nation qui ne demande rien au monde que sa place, mais toute sa place parmi les nations. [Longs applaudissements.)
Laissez-moi ajouter que ce n'est pas ce jour-là que pour nous la reconnaissance a commencé, c'est le jour où vous avez, avec la persévérance, la patience et la ténacité qui sont le génie de la race anglaise, surmonté tous les obstacles, où vous avez aidé la volonté de celui qui a été salué tout à l'heure avec tant de justice comme l'initiateur et le patron de la collaboration de l'Angleterre à l'œuvre de l'Exposition universelle de la France. C'est ce jour-là que vous avez bien mérité de notre patrie, parce que vous nous avez fait confiance, parce que vous nous avez fait crédit, et parce que votre promesse, comme toujours, était la certitude du succès qui nous était réservé. [Bravos et applaudissements unanimes.)
Aussi, Messieurs, voyez de quel prix a été pour nous cette fixité dans les déclarations et les adhésions de la première heure. Elle a suffi pour triompher de tous les mauvais vouloirs, de toutes les résistances, de tous les refus de concours, de toutes les appréhensions, de toutes les calomnies, car ce mot n'est pas trop fort pour stigmatiser ceux qui, inspirés par la passion, ont été assez méchants et assez dépravés pour souhaiter l'insuccès de cette grande entreprise. ( Vifs applaudissements.)
C'est à vous que nous devons d'avoir fait — non pas la dernière Exposition qu'il nous sera donné d'admirer, — mais d'avoir fait l'Exposition de Paris de 1878, et si nous y avons réussi, c'est grâce au con-
cours de tous ; c'est pour cela que cette Exposition de 1878 a son caractère propre et très marqué; c'est pour cela aussi qu'elle aura des conséquences. (Mouvement et b?'avos.)
Cette confiance dans la parole de la France, je la salue, et j'aime à la proclamer devant mon pays, parce que cette confiance est le gage et l'appui des relations appelées à relier les peuples entre eux. Messieurs, quand les nations poursuivent un but supérieur, un but idéal, un but d'apaisement, un but de progrès et de civilisation, il est bon de savoir que jamais on ne rompra, le long de la route à parcourir, l'union contractée avant le départ. (Vive approbation.) C'est pourquoi, Messieurs, nous avons pu saluer, je le dis avec plaisir, la réunion totale et complète des représentants de toutes les puissances du monde à notre Exposition.
Je tiens, Messieurs, à constater cet empressement unanime, surtout à l'honneur de ceux qui ont bien voulu, à la dernière minute, apporter ici le concours de leur intelligence et de leur activité. (Applaudissements.) Je le dis parce que je vois dans ce concours le gage, le symbole du sentiment aujourd'hui universel de la confiance en la parole de la France, sentiment qui est irrésistible et qui fait que, lorsqu'elle a déclaré que sa politique est une politique toute de paix, pour la paix et pour les fruits de la paix, personne, depuis le nord de l'Europe jusqu'aux dernières limites de l'extrême Orient, personne n'en doute dans l'univers. Et si quelque chose est de nature à donner à la fête que nous célébrons ici un caractère véritablement général, complet et décisif, c'est que nous pouvons dire, avec autorité, à la face du monde, que cette fête se résume en deux mots :Paix et travail. (Double salve d'applaudissements.)
Messieurs, ce toast à la paix et au travail, je le porte dans un cercle dont je suis membre, dans un
cercle qui a été fondé pour diriger de plus en plus les préoccupations des hommes politiques, et aussi des pouvoirs publics, vers les intérêts de cette agriculture dont les ouvriers et les représentants sont la force vivace de ce pays (Bravos), de cette agriculture qui, comme le disait un des plus illustres hommes d'Etat qui ont fait notre patrie, est une des deux mamelles de la France. Mes chers concitoyens, j'éprouve une satisfaction toute patriotique à le dire devant nos hôtes, devant les délégués du monde entier, c'est dans nos populations agricoles et rurales que se trouvent la réserve et la force de l'avenir. C'est parce que nous sommes un peuple de paysans, un peuple de travailleurs, un peuple de petits patrons et de petits propriétaires, un peuple d'épargneurs; c'est parce que nous sommes appuyés sur le suffrage universel qui est la loi de tous, par tous et pour tous, que notre pays peut éprouver tous les accidents, traverser toutes les tempêtes de la politique, sans jamais laisser entamer ni sombrer le grand et fécond principe sur lequel repose la société française, l'égalité. (Salves d'applaudissements. — Bravos prolongés.)
Quelques jours avant le discours prononcé au banquet du Cercle Nationale, M. Gambetta avait porté un toast analogue, sous une forme à la fois plus poétique et plus familière, dans une fête donnée par M. Henri Cernuscbi. Ce toast qui a laissé une profonde impression dans le souvenir de tous ceux qui l'ont entendu, n'a pas été recueilli par la sténographie. Nous n'en trouvons qu'une très brève analyse dans une cbronique publiée sous notre signature dans la République française du 22 mai. Nous reproduisons cette chronique :
« Nous nous faisons un plaisir de parler dans ces colonnes de la fête qu'a donnée samedi dernier dans son hôtel du parc Monceaux notre excellent ami M. Henri Cernuscbi. Ce n'était pas un de ces bals ordinaires dont on a coutume de dire qu'ils ont été d'autant plus brillants que la cohue
y a été plus grande et les toilettes plus tapageuses. C'était avant tout une fête artistique. On connaît l'hôtel de M. Cernuselri, ce musée où se trouve réunie une collection unique de bronzes et de porcelaines du Japon, collection que l'intelligent voyageur a lui-même ramenée de la contrée du Soleil levant. Ce soir-là, toutes les salles, illuminées à la nouvelle lumière électrique, présentaient un aspect merveilleux ; on les eût dites éclairées par vingt lunes brillantes; il y avait tant de lleurs, qu'au milieu de leurs pittoresques corbeilles, les femmes faisaient songer à ces jolies figures qu'on voit sur les porcelaines japonaises sortant du calice ouvert des lotus. Presque tous les membres des gauches des deux Chambres étaient là, les ministres, de nombreux hommes de lettres, de nombreux artistes, et ce n'est pas pour la première fois que nous avons .remarqué avec contentement que les plus justement illustres de ces derniers appartiennent à ce grand parti qui est le parti national. Dans la vaste salle du bal, un gigantesque Bouddha de bronze présidait à la fête, souriant avec, une majestueuse bonne grâce; et plus d'un a pensé que dans quelque vingt ou trente siècles d'ici, « quand trois mille ans auront passé sur notre cendre », pour parler comme le poète, la juste réciprocité des choses fera peut-être présider par quelque Christ de Donatello quelque fête semblable donnée dans l'extrême Orient.
« A trois heures du matin on a soupe, et M. Gambetta, à la prière des convives, s'est levé pour porter un toast à l'heureux amphitryon. Il a rappelé cette vie tout entière consacrée à la défense de la liberté et au service de la démocratie; il a dit comme, au jour des désastres, à cette heure sombre où la France expiait cruellement des fautes et des crimes dont elle n'était pas l'auteur, le généreux Italien était venu s'enfermer dans Paris assiégé et réclamer comme un titre d'honneur la qualité de citoyen français. A ce moment de son discours le jour se levait et l'aurore apparaissait derrière les vitraux de la salle. M. Gambetta s'est alors tourné du côté du jour naissant et, dans un saisissant mouvement d'éloquence, il a montré cette aube radieuse, admirable symbole de cette autre aube qui se lève pour la France, aube de liberté, de travail, de prospérité publique. Profondément ému, M. Cernuschi a répondu
en quelques paroles vraiment belles parce qu'elles sortaient du fond de son cœur de patriote et de républicain. A plusieurs reprises, de chaleureux applaudissements ont éclaté de tous les côtés et la musique des Tziganes partait d'ellemême. Ce n'est que deux heures après que les derniers invités se sont retirés, emportant le souvenir d'une fête véritablement artistique et des fières paroles de foi dans l'avenir qu'ils avaient entendues. »
Prononcé le 24 mai 1878