‹ Discours et plaidoyers politiques de M. Gambetta; (volume 5)Chapitre 23 sur 68 · CIRQUE AMÉRICAIN · texte numérisé non relu

CIRQUE AMÉRICAIN

une fois de plus dans ces circonstances douloureuses : la solidarité et la fraternité. C'est à ces deux sentiments que l'on doit ces explosions du cœur de Paris tout entier quand un malheur frappe une partie, si faible qu'elle soit, de sa population.

C'est de ces deux sentiments que l'orateur s'est proposé d'entretenir l'assemblée. 11 a déclaré que s'il avait pris la parole, ce n'était point pour exalter la population parisienne, pour la glorifier des admirables sentiments de solidarité dont elle a fait preuve dans cette cruelle circonstance; la réunion a paru comme une occasion nouvelle de nous confirmer dans les habitudes plus modestes prises depuis nos malheurs. Cependant il n'était pas possible de parler du sentiment de fraternité dans les sociétés démocratiques sans rappeler que la France avait eq l'honneur de faire de ce grand sentiment humain un principe de gouvernement, que le principe de fraternité était inscrit dans la devise de la Révolution française, au même titre que la liberté et l'égalité. Le sentiment de fraternité est inséparable de ces deux autres principes, et il les complète. Qui a trouvé cette admirable devise ? Est-ce un homme de génie, est-ce un philosophe profond qui a réuni dans un même groupe ces trois mots inséparables qui ne peuvent êLre détachés les uns des autres? Non, personne ne peut revendiquer l'honneur de cette grande création. Cette admirable devise sociale a été l'œuvre de la conscience populaire. Tous en profitent, sans qu'on puisse dire précisément qui l'a faite. Elle correspond aux sentiments les plus intimes, aux facultés les plus essentielles de la nature humaine : la liberté répond à l'activité, à la volonté : l'égalité, à la plus haute notion à laquelle l'intelligence puisse s'élever, la notion de la justice; la fraternité enfin correspond au sentiment qui dans la vie des individus comme des nations joue un rôle éminent, auquel il n'est pas possible de renoncer. Cependant cette notion de la vérité sociale et politique n'était pas exclusivement moderne. M. Spuller a montré qu'elle existait dans l'antiquité, et il a cité à ce propos cette sublime parole d'Aristote, qu'il a appelé le plus grand esprit de l'antiquité et peut-être de tous les temps : « Ce n'est pas seulement par les lois et par la force que les sociétés méritent de vivre, c'est surtout par l'amitié. » Ce mot si long-

24 MAI 1878. 16r.

temps incompris, l'instinct des foules l'a retrouvé au moyen âge. Les premières associations, les premières communes fondées s'appelèrent des « amitiés ». Il a inspiré toutes les nations qui ont voulu conquérir leur indépendance. On le retrouve à l'origine de la confédération des cantons suisses, dans la guerre des Gueux de Hollande, qui se relièrent entre eux par un serment fraternel. Les Pays-Bas ont été longtemps l'asile de la fraternité. Les toiles les plus célèbres des maîtres flamands et hollandais, la Ronde de nuit de Rembrandt, le Repos des gardes civiques de Van der Helst, sont l'image de la vie fraternelle et communale.

Chez nous, après un long sommeil, le sentiment de fraternité a reparu à l'époque où la patrie a été constituée. Le 14 juillet 1789, la France a conquis la liberté; le 4 août de la même année, l'ancien régime s'est écroulé; la fin de cette année mémorable s'est passée en fédérations locales qui étaient autant de manifestations de l'esprit fraternel qui animait à ce moment la société. Pendant ce temps, l'Assemblée constituante accomplissait son œuvre ; le rideau de l'ancien régime étant tombé, la nouvelle France, la France moderne apparaissait avec son admirable unité morale, et c'est pourquoi Paris, qui a toujours eu l^instinct des grandes eboses patriotiques, appelait le pays entier au Champ de Mars, ce lieu de pèlerinage national, pour qu'il se reconnût lui-même. A quatre-vingts ans de distance, on devait voir le même sentiment parisien éclater de nouveau, et les ouvriers, les boutiquiers parisiens se porter au Champ de Mars pour célébrer la fête du travail international et montrer au monde entier notre nation ressuscitée et glorieuse.

Poursuivant son discours, M. Spuller a montré que la Convention, après l'Assemblée constituante, n'avait pas été infidèle à ces grandes traditions. Elle a accompli de grandes réformes, elle a fait de profondes modifications; elle s'est occupée des pauvres, des vieillards, des enfants, des malades; elle a changé le régime des écoles, des hôpitaux, etc. Tandis que ses armées battaient l'ennemi à la frontière et repoussaient l'invasion, elle s'occupait dans ses séances de ce que l'enthousiasme peut inspirer de plus généreux. Ces traditions, d'ailleurs, ne sç sont jamais perdues dans le parti républicain. Les hommes qui tenaient le drapeau, qui

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