‹ Discours et plaidoyers politiques de M. Gambetta; (volume 5)Chapitre 35 sur 68 · SOTS LA PRÉSIDENCE DE M. GAMBETTA AU THEATRE DES GOBELINS · texte numérisé non relu

SOTS LA PRÉSIDENCE DE M. GAMBETTA AU THEATRE DES GOBELINS

Messieurs,

Nous allons donner la parole à notre ami Quentin, qui s'est charge de développer devant vous une de ces idées fondamentales dont le développement est comme la préface obligée de ces fondations populaires de plus en plus nécessaires dans notre démocratie, car une démocratie qui veut rester véritablement maîtresse d'elle-même, sûre de ses destinées, en possession de sa conscience tout entière, pour accomplir non pas passagèrement, mais d'une façon fixe et durable les progrès qu'on n'arrache qu'à force de difficultés, d'effort et de patience à la coalition de ses ennemis, — cette démocratie, dis-je, doit se préoccuper avant tout, par-dessus tout, de l'instruction, de l'éducation. {Applaudissements.)

C'est pour cela que, quelles que soient les nombreuses obligations qui assaillent vos mandataires, vos représentants, clans les conseils municipaux ou dans les Chambres, vous les voyez toujours trouver l'heure nécessaire de liberté et de loisir pour venir au milieu de vous participer à la collaboration que vous apportez tous par votre présence, par vos sacri-

lices pécuniaires et autres, à la diffusion des lumières clans le peuple. (Vive approbation.)

Nous voici donc réunis, mes chers concitoyens. C'est notre façon de célébrer le dimanche. Nous voici réunis pour, d'un effort commun, d'une pensée également commune, chercher ensemble les moyens les plus pratiques, les plus efficaces pour arriver à donner à votre treizième arrondissement une bibliothèque qui soit en état de rivaliser et de faire figure à côté de celles que d'autres arrondissements ont déjà constituées sous la môme inspiration et avec le même concours.

Je donne la parole à M. Charles Quentin. (Applaudissements.)

Après la conférence de M. Charles Quentin, M. Gambetta prononça l'allocution suivante :

M. Gambetta. — Avant de nous séparer, il me semble nécessaire de vous adresser l'expression de la reconnaissance des membres du bureau qui ont organisé cette fête de famille démocratique. Je crois aussi ne traduire que vos impressions personnelles et unanimes en disant au brillant orateur qui vient de s'exprimer tout à l'heure devant vous, jusqu'à quel point il a gagné nos esprits et nos cœurs, quelle émotion à la fois joyeuse et patriotique il a fait vibrer dans nos âmes. (T?'ès bien! très bien! — Bravos.)

Oui, il faut le remercier, lui qui use si vaillamment de la plume, qui, tous les jours, remplit cette tâche de vulgarisateur rapide et qui, peu soucieux des difficultés, a bien voulu joindre à l'art de tenir la plume politique et littéraire qu'il manie si bien, cet autre art où il vient de se révéler un maître accompli. (Oui! — Très bien! — Applaudissements répétés.)

Il a pu en effet, dans le court espace de quelques minutes, et à propos de ce livre qui avait franchi le

seuil d'une modeste demeure, et qu'il a saisi entre les mains d'un enfant, d'une femme et de son mari — il a pu, sans efforts, et avec un naturel qui vous a tous entraînés, vous ramener en arrière jusqu'aux premiers jours de l'humanité, et, poursuivant cette longue et douloureuse route de l'histoire qui est marquée, à chaque détour, par une mort, une tragédie, un deuil sinistre et lugubre, — il apu vous instruire, vous intéresser, et donner à la création de votre bibliothèque populaire son véritable caractère.

Car c'est bien ainsi qu'il faut comprendre la fondation des bibliothèques populaires. Il ne servirait de rien d'y mettre des livres, d'y attirer des lecteurs qui resteraient isolés, qui ne se communiqueraient pas entre eux les résultats de leurs lectures, leurs recherches et leurs réflexions. Il faut qu'à côté de la bibliothèque il y ait, pour ainsi dire, un homme associé à son développement et qui vienne, de temps à autre, faire sortir des rayons de cette bibliothèque toutes ces lumières qui y dorment ou y sommeillent, et en présenter devant vous le foyer lumineux. [Vive adhésion et applaudissements.)

Il faut que la science se multiplie par l'exposition, à l'aide de la parole. Et c'est ce qu'a excellemment fait mon ami et mon collaborateur, un homme qui vous est bien connu à d'autres titres encore, M. Charles Quentin.

Il n'a pas eu besoin, pour gagner vos sympathies, d'autre chose que sa sincérité naturelle, et, en vérité, je suis très-heureux de pouvoir lui rendre — au milieu de ses amis qui l'entourent, et pour le public qui lira demain avec empressement et plaisir les paroles qu'il a prononcées — cet hommage que nous avions un polémiste et que nous avons maintenant un orateur. (Oui! Très bien! très bien! — Approbation unanime et app laudissements. )

Messieurs, nous allons nous quitter, vous allez pro-

céder à la fondation de votre bibliothèque. Je vous recommande — si vous me permettez de vous donner un conseil — de bien choisir vos livres. Je voudrais que chaque bibliothèque fût composée de deux séries de livres : les uns contenant, sous une forme facile, accessible, claire, tangible pour ainsi dire, les résultats généraux de la science humaine, de façon que l'on vous donnât sous sa forme la plus assimilable le résultat, l'extrait de ces œuvres immenses qui demandent des siècles pour leur élaboration et qui ne réclament, sous l'effort de nos grands vulgarisateurs, qu'une minute de clarté et une goutte d'encre pour être exprimées, répandues et comprises. (Assentiment général et bravos.)

Je voudrais qu'à côté de cette partie générale, scientifique, élevée, supérieure, il y eût aussi une seconde série de livres appropriés à la nature, permettez-moi de le dire, de la région populaire à laquelle est destinée la bibliothèque. Je voudrais que, soucieux avant tout de la nature des occupations, de la prédominance de telle industrie sur telle autre, de telle branche de l'activité industrielle sur telle autre, on meublât la bibliothèque du quartier, de l'arrondissement, de traités techniques, pratiques, vulgarisateurs, qui seraient les plus propres à donnera la population qui doit fréquenter cette bibliothèque les moyens de rendre son travail plus fécond et son activité plus fructueuse. (Adhésion générale.)

Je voudrais que l'on ne commît pas cette faute de faire partout la môme bibliothèque, d'y placer la même série de livres, comme si, dans toutes les régions, pour ainsi dire, dans tous les étages du grand corps industriel et commercial de la France, il n'y avait qu'une production, qu'une occupation, qu'une étude, qu'un procédé, qu'un régime.

Non, il faudrait, je le répète, qu'on se mît en présence des besoins spéciaux de chaque quartier, de

chaque région. Ici, ce sont des maçons, des constructeurs, des architectes, des ingénieurs; dans d'antres quartiers, ce sont des hommes qui sont destines a l'industrie des transports, à la vente des produits chimiques ou pharmaceutiques ou des produits de nos colonies; plus loin, dans un autre quartier, on trouve l'industrie qui cherche à donner à la mode et au luxe les satisfactions dont Paris a le secret. Vous pouvez, dans votre esprit, multiplier a l'infini ces diversités do conditions et d'aptitudes dont je voudrais qu'il fût toujours tenu compte. C'est à vos édiles, à vos représentants, à les rechercher. Et alors vous auriez, dans vos bibliothèques, pour les enfants, les adultes et les hommes formés, à côté du délassement, l'enseignement pratique et utile, c'est-à-dire ces deux choses qu'il ne faut jamais séparer : la culture de l'esprit et l'augmentation do l'aisance. (7Wjs bien! très bien! — . applaudissements prolongés.)

Car il faut bien le dire, si nous apportons, — si j'apporte personnellement — dans le développement de l'éducation populaire, cette ardeur, cette passion,

— je veux faire connaître ici toute ma pensée, — c'est, à coup sûr, pour donner à la raison plus de fermeté, à la conscience plus d'énergie et de hauteur, au cœur plus de courage; mais tout ne serait pas rempli : il faut aussi que cette instruction devienne un élément de production, il faut que l'ouvrier y rencontre l'augmentation de sa force productive; il faut que son capital manuel, doublé, suscité, agrandi par son capital intellectuel, devienne la source de l'aisance et de la richesse. [Longs applaudissements et bravos.)

Je ne voudrais pas prononcer de mots chimériques,

— j'ai horreur des chimères, — mais, je le dis devant mon pays, quand je demande que tous reçoivent l'instruction à pleines mains, c'est d'abord pour élever les esprits et les cœurs, mais aussi et ensuite pour

arriver à la satisfaction des besoins. (Nouveaux applaudissements.)

C'est donc sous l'empire de ces deux pensées que nous devons constamment associer nos efforts. Et ici, il sert beaucoup d'évoquerles enseignements du passé, de cette histoire — la maîtresse des hommes — qui est la véritable régulatrice dos politiques qui ont quelque souci de l'humanité et non pas seulement de la satisfaction de leurs convoitises, de cette histoire qu'il faut faire descendre dans la conscience du dernier Français, parce que le jour où ce peuple connaîtrait son histoire, il serait supérieur à toutes les injures de la fortune, et il trouverait en lui-même les secrets pour ranimer le génie national. [Salve d'applaudissements. — Bravos prolongés.)

D'ailleurs, mes chers concitoyens, il est sensible que, depuis cette chute tragique que la France a faite dans les sentiers du despotisme, elle a réfléchi, elle s'est recueillie, elle s'est ramassée sur elle-même, et, grâce à ses persévérants efforts de réformation intérieure, elle est arrivée, avec la rapidité qui est le propre de cette race, avec cette vitalité qui se reconstitue à mesure qu'elle se dépense, en quelques années, à faire la paix au dedans et le respect au dehors. [Mouvement. — Longs applaudissements.)

Eh bien, nous nous réunissons aujourd'hui, dans une situation qui est bonne à ce double point de vue. Et ce n'est pas quand un pays, quand un peuple tout entier est préoccupé d'oeuvres moralisatrices comme celle qui nous réunit, que vous pouvez encourager les mauvais desseins de vos adversaires. Non ! Fondez des écoles, associez-vous, lisez, instruisez-vous, aimezvous surtout les uns les autres, faites la fusion des énergies, des volontés et des classes, et nous en aurons bientôt fini avec les débris impuissants du passé.

On nous a dit ces jours derniers, et mon cher camarade Quentin le répétait tout à l'heure, que « les

dents repoussaient à la réaction ». Messieurs, la réaction est immortelle; l'important, c'est de la réduire, c'est de la resserrer de plus en plus dans un cercle d'impuissance. Pour cette œuvre, comptez sur vos mandataires : ils comptent sur vous.

Je n'ai plus qu'un mot à vous dire : la prospérité est assurée, la République repose sur le sentiment général ; elle ne veut vivre que de paix à l'intérieur et d'ordre général au dehors. Elle n'a d'autres adversaires que ceux qui sont les adversaires de tout ordre et de tout repos public. Ils ne sont pas à craindre parce que nous faisons nos affaires au grand jour, en pleine lumière, devant le pays tout entier qui nous juge et qui, nous donnant son assentiment, nous donne la force contre laquelle il n'y a pas de force. (Salve d'applaudissements et de bravos. — Cris répétés de : Vive la République! Vive Gambetta!)

Donc, confiance, persévérance, et soyez sûrs que, progressivement, sûrement, tous les jours, la démocratie fera un progrès; et les progrès ainsi faits, qui ne sont le fruit ni de la passion, ni de la colère, ni de la surprise, sont seuls durables et se transmettent aux générations futures. Messieurs, faisons de la politique d'avenir; comme dit le poëte antique : Faisons de la politique pour nos neveux! {Nouveaux applaudissements et bravos.)

Prononcé le 24 juin 1878

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