‹ Discours et plaidoyers politiques de M. Gambetta; (volume 5)Chapitre 36 sur 68 · AU BANQUET COMM ÊMORATIF DE LA NAISSANCE DU GÉNÉRAL HOCHE · texte numérisé non relu

AU BANQUET COMM ÊMORATIF DE LA NAISSANCE DU GÉNÉRAL HOCHE

Nous empruntons à la République française du 2o juin le compte rendu suivant :

Hier a été célébré à Versailles le 110e anniversaire de la naissance du général Iloclie. La salle du théâtre des Variétés était ornée de trophées portant les initiales R. F. Au fond, derrière la table du président, la statue de Hoche, entourée de drapeaux tricolores, se détachait de massifs de verdure et de camélias en Heur.

Au dessert, M. Feray, sénateur, président, a porté le toast au président de la République :

« Messieurs, je porte la santé de M. le maréchal de Mac- Mahon, duc de Magenta, président de la République française. (Bravos.)

« Messieurs, la sécurité et la joie qui régnent aujourd'hui parmi nous forment un heureux contraste avec l'anxiété et la tristesse dont nous étions pénétrés l'an dernier. (Très bien! très bien! — Vive approbation.) Alors, Messieurs, la France soutenait une lutte aussi glorieuse que pénible contre le ministère du 16 mai. Nos droits étaient méconnus, les lois étaient violées et les libertés foulées aux pieds.

« Plus tard, au mois d'octobre, battus dans les élections, ces ministres n'avaient plus qu'une ressource : un coup d'Etat dont la conséquence forcée était la guerre civile, lorsque le maréchal de Mac-Mahon, se débarrassant de conseillers funestes, appela auprès de lui des hommes réso-

lus à maintenir les institutions républicaines en s'appuyant sur les lois constitutionnelles.

« Le ministère, présidé par le vénérable M. Dufaure (Bravos), qui puise chaque jour dans son patriotisme une nouvelle énergie et une nouvelle éloquence, ce ministère a notre confiance, et les derniers votes lui ont assuré dans les deux Chambres une éclatante majorité. (Vive adhésion. — Applaudissements.)

« La République est établie maintenant d'autant plus solidement que ses commencements ont été plus difficiles. Ce sont les épreuves qui ont cimenté l'union des républicains et qui l'ont rendue indissoluble. (Applaudissements.) Ce sont encore ces épreuves qui nous ont appris à tenir compte des faits et à vouloir non pas le mieux absolu, mais le mieux possible. Cette modération, qui n'exclut pas la fermeté, nous inspire les plus légitimes espérances pour l'avenir de notre patrie, et les nations étrangères ont admiré la manière dont nous avons défendu nos libertés; elles ont reconnu en nous l'esprit politique, et elles ont accepté l'bospitalité de la République à la fête de la paix, à l'Exposition universelle. Comme l'a si bien dit un rédacteur du Times, la République française est maintenant une réalité solide et elle fait une excellente besogne pratique.

«M. le secrétaire général. — Monsieurle président, je vous remercie, au nom du maréchal de Mac-Mabon, président de la République, des paroles que vous venez de prononcer. Une voix plus autorisée que la mienne devait y répondre, celle du premier magistrat de ce département, qu'un récent deuil de famille a seul empêché de se rendre à cette fête patriotique.

« En répondant à l'invitation qui nous était adressée par MM. les membres de la commission municipale de Versailles, nous avons voulu attester une fois de plus les rapports sympathiques et la cordiale et loyale intimité qui existent et doivent exister toujours entre les représentants du gouvernement républicain et les représentants des corps élus à tous les degrés. (Très bien! très bien! — Applaudissements.)

(( Je vous propose, Messieurs, de porter la santé de la ville de Versailles et de la population tout entière! (Bravos répétés.)

« M. Feray, président. — Je donne la parole à M. Henri Martin, sénateur, qui vient d'être appelé par l'Académie française à succéder à l'illustre libérateur du territoire. ( Vifs applaudissements.)

« M. Henri Martin. — Messieurs, notre cher et honoré président vient de porter la santé du chef de l'État ; je viens porter la santé de la Patrie elle-même, de l'indestructible Patrie, de cette Patrie qui a été si bien servie par le béros dont nous célébrons aujourd'hui la mémoire, et qui sera servie par nos derniers neveux ! (Très bien! très bien!)

« Chers concitoyens, les héros de la Révolution, au milieu des horreurs de la guerre, conservaient le sentiment de l'humanité, de ce que j'appellerai la fraternité universelle. Ils aimaient la France, ils savaient que la France devait rester elle-même pour servir l'humanité.

« Et nous, aujourd'hui, nous sortons de l'abîme où nous semblions devoir à jamais rester engloutis ; nous nous relevons par notre travail et par nos efforts, et nous convions toutes les nations aux fêtes de la paix. Nous donnons au monde un grand spectacle, et ce sera une des belles époques de notre histoire.

« Aspirons idéalement au jour où le sort des nations ne se décidera plus par le glaive, mais attachons-nous toujours, en attendant, à la mémoire des héros dans lesquels s'est personnifiée la patrie. (Nouvelle approbation.)

« Qui garde l'honneur garde l'avenir. Celui dont nous fêtons la mémoire a été une des plus glorieuses, des plus fidèles personnifications de la France; il a en quelque sorte résumé dans sa trop courte destinée les phases que traverse la France depuis quatre-vingts ans.

« A la mémoire de Hoche, à la mémoire aussi de celui que nous avons perdu récemment, et qui a tant fait pour la réalisation de ce que Hoche avait rêvé ! (Bravo! bravo! — Applaudissements prolongés.)

« M. Gambetta. — Messieurs, je réclame votre attention pour une pièce de vers qui a été composée par un jeune poète dont vous pourrez apprécier tout à l'heure le talent; seulement il a tenu à ce que ces vers composés dans cette circonstance fussent lus devant vous par un interprète qui lui fût tout à l'ait sympathique, par un des artistes, je peux bien le dire, des plus éminents, et, ce qui ne gâte rien, des

plus sincèrement attachés à nos idées de culte patriotique, qui a bien voulu se charger de les dire devant vous, — ■ c'est M. Coquelin aîné, de la Comédie-Française.

« Quand vous nous écoutez, nous autres, qui ne mettons dans ce que nous avons à vous dire aucune espèce de recherche artistique ou littéraire, nous pouvons entendre les interruptions ou le bruit, mais, quand on veut se donner le plaisir délicat d'entendre de beaux vers dits par un artiste consommé, le silence, celui que je vous demande, Messieurs, n'est plus qu'une première manifestation du goût et de la pensée. » (Vive adhésion. — Applaudissements.)

M. Coquelin aîné, de la Comédie-Française, récite une pièce de vers composée pour la circonstance par M. Paul Delair, sous ce titre : le Sergent Lazare.

M. le président donne la parole à M. Albert Joly, député de Seine-et-Oise, qui s'exprime en ces termes :

(( Messieurs, je ne veux pas retarder l'instant où vous allez entendre l'orateur que vous attendez ; mais il m'est impossible de ne pas porter, avant qu'il prenne la parole, un toast à celui qui, depuis la création de ce banquet patriotique, a toujours considéré comme un devoir d'assister à cette fête et de lui donner, par l'éclat de sa parole, tout le succès qu'elle mérite.

« Je vous prie de porter avec moi un toast à Gambetta !... (Marques unanimes d'assentiment.) à celui qui , comme le disait tout à l'heure notre vénéré maître M. Henri Martin, n'a jamais désespéré de la patrie, qu'elle fut la proie des étrangers ou qu'elle fût la proie des intrigants. (Vifs applaudissements.)

« Et lorsque nous fêtons Hoche, j'ai le droit de dire qu'il a sa part bien large dans cette fête, puisque, comme Coquelin le disait dans ces vers que vous avez si fortement et si justement applaudis, la fête de Lazare, c'est la fête de la patrie et de ses défenseurs. (Très bien! très bien!)

« D'ailleurs, Messieurs, c'est la fête de Hoche qui peut servir de mesure pour apprécier les hommes qui gouvernent la France. Lorsque nous avons un gouvernement qui marche vers la République, nous sommes sûrs de pouvoir nous réunir pour fêter les grands hommes; mais sitôt qu'au 24 mai ou au 1(3 mai le pouvoir est aux mains de ceux que je ne veux pas qualifier en ce moment, les grandes figures leur

font peur, ils craignent de se trouver trop petits à côté d'elles, et ils nous forcent à nous réfugier soit chez notre ami Jeandel, soit chez notre ami Lefebvre, pour fêter Hoche de telle sorte qu'il ne puisse pas y avoir d'écho au dehors.

« I/année dernière, Messieurs, Gambetta vous promettait qu'en 1878 ce ne serait plus dans la rue Jouvencel qu'aurait lieu ce banquet, et que tout le monde s'associerait à la fête de Hoche. Grâce aux efforts de tous, mais grâce à ses efforts à lui en particulier, à la lutte qu'il a soutenue pendant cette époque néfaste, comme il l'avait soutenue en 1870, — plus heureux cette fois, — il a permis à la France de se relever, et il était à ce point considéré comme le véritable objectif dans cette lutte que le président du conseil des ministres, le garde des sceaux, n'a pas craint de compromettre la justice pour essayer de l'abattre. (Oui! oui! — Très bien! — Salve d'applaudissements.)

« Je n'insiste pas, Messieurs, et je bois à Gambetta, le défenseur de la France quand elle est menacée au dehors, le défenseur de la France quand elle est menacée au dedans! » (Bravos prolongés. — Cris répétés de : Vive la République! Vive Gambetta!)

M. Gambetta se lève et prononce le discours suivant :

Mes chers Concitoyens,

En me levant au milieu de vous pour vous inviter, à mon tour, au toast annuel que depuis dix ans je viens porter dans cette ville de Versailles si patriotique et si républicaine, je suis sous l'empire de deux sentiments. J'en veux écarter un résolument. Je ne peux pas accepter qu'on parle de moi comme on vient d'en parler tout à l'heure. Si l'homme devant la grande image duquel nous sommes réunis pouvait nous entendre, il dirait à ces républicains assemblés que la vertu par excellence des démocraties qui veulent rester libres, c'est de se défendre du vertige des personnalités, c'est de rappeler chacun, quel qu'il soit, — et ce n'est pas une vaine ligure de langage dans ma bouche, — à la modestie et à l'humilité devant la France. (Applaudissements.)

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