VIII
Non, je n'ai été, aux jours du péril étranger et aux jours de la lutte intérieure, que le serviteur de mon parti; oui, je n'ai pas désespéré de la France, mais il n'y avait pas de mérite à cela : — est-ce qu'on peut désespérer de ce qu'il y a dans le monde de plus généreux, de plus vigoureux, de plus riche, de plus fécond? Est-ce que l'on peut désespérer de cet admirable génie qui, entre toutes les nations, a pu traverser l'histoire de la civilisation sans jamais ressentir, au sortir d'une éclipse passagère, que le besoin de grandir et de resplendir avec plus d'éclat? (Salve d'applaudissements.)
Donc, trêve — et j'en demande pardon à mon ami Albert Joly — trêve à ces louanges! Nous avons autre chose à faire et à dire dans nos réunions qu'à échanger entre nous des congratulations à l'adresse de celui que le hasard — le travail aussi peut-être (Oui! oui! — Très bien! — Vifs applaudissements) a mis en évidence, mais qui n'a jamais pensé, — quelles que soient les vilenies et les calomnies d'une réaction qu'il est habitué à mépriser, même lorsqu'elle est puissante, — qui n'a jamais pensé pendant une seule minute qu'il y eût rien qui dût compter plus pour un homme que les actes qu'il accomplit et non pas la réputation qu'on lui fait.
Mais, Messieurs, si je me lève au milieu de vous, c'est parce que je n'ai jamais cru que nos réunions pussent se terminer sans que nous disions, aussi bien pour le dedans que pour le dehors, quelle est la pensée dominante qui, à l'heure actuelle, agite et entraîne ce qu'on appelle encore un parti, mais ce qui est la nation : la démocratie française. (Bravos et applaudissements.)
Que sommes-nous, Messieurs? Nous sommes ce que nous avons annoncé que nous serions : les mandataires fidèles et respectueux du suffrage universel, les véritables conservateurs de l'ordre et du travail, les véri-
tables protecteurs de la prospérité nationale; et nous pouvons aujourd'hui, quand les uns ont abdiqué par impuissance, quand les autres n'exhalent que des récriminations, d'autant plus passionnées qu'elles se sentent plus impuissantes, nous pouvons, sans rancune, sans efforts, reporter à la France tout entière cette joie que vous célébriez tout à l'heure comme par un contraste inévitable avec les préoccupations qui nous accablaient le "2i juin 1877.
Oui, c'est la France qui a vaincu, et c'est pour cela que l'on doit à la fois s'enorgueillir de la victoire et se montrer clément au lendemain du succès. (Vive adhésion.) Cette clémence, à l'égard de ceux que nous combattions l'an passé, le gouvernement la pratique, et il répond ainsi au sentiment de la majorité ; mais qu'il n'oublie jamais qu'il n'y a de vraie clémence que celle qui s'appuie sur le sentiment de la force dont on dispose, et que savoir frapper peu, mais juste, est une manifestation nécessaire de cette force même. (Approbation unanime. — Vifs applaudissements.)
Mais je ne dirais pas le fond de ma pensée si je n'ajoutais pas que ce qui me plaît le plus dans notre fête, que ce qui en fait pour moi un rendez-vous nécessaire, que ce qui fait que jamais, quelles que soient 1rs vicissitudes des temps, nous ne la déserterons, c'est qu'elle réunit, c'est qu'elle associe comme dans un faisceau l'esprit civil et l'esprit militaire (Lonr/s applaudissements et bravos répétés), c'est qu'elle réunit, c'est qu'elle nous ramène à cette admirable figure de Hoche qui n'était pas seule, et autour de laquelle on pourrait placer celles de Kléber, de Desaix, de Marceau et de tant d'autres ; c'est qu'elle nous reporte à cette heure glorieuse où l'armée fut à la fois la plus dévouée aux sacrifices militaires, la plus durement traitée malgré son héroïsme, — car on ne fut pas toujours juste pour elle, — et c'est là ce qui fait la grandeur de notre légende, c'est que les chefs les plus illustres, les plus
brillants capitaines, ceux dont le génie de la guerre illuminait le visage, étaient aussi les plus doux, les plus fraternels, les plus respectueux de la loi. Ainsi je me rappelle que ce Hoche, epui servait dans les gardes françaises, changeait, au lendemain du li juillet, la devise du guidon des gardes pour y substituer : Pro patria, pro lege, « pour la patrie et pour la loi », et c'est pourquoi, Messieurs, en dépit de toutes les insanités et de toutes les violences de langage, do toutes les sottises monstrueuses dont on a accablé le parti républicain, il n'a jamais été possible de creuser entre lui et l'armée le fossé dans lequel on voulait précipiter la République. (Mouvement. — Applaudissements.) On n'a jamais pu tromper l'armée pour longtemps, à plus forte raison l'égarer pour toujours ; il n'a jamais été possible de lui faire croire que le parti des patriotes était, pouvait être un parti ennemi de l'armée. (Adhésion unanime.)
S'il y a au contraire un parti — et je le revendique hautement, non dans un esprit particulier, non dans un esprit de combinaison spéciale à telle ou telle politique ; je le revendique parce que c'est la force etl'espérance de mon pays, — s'il y a un parti qui a les yeux incessamment tournés vers l'armée, qui se préoccupe de son origine, de son recrutement, de son amélioration matérielle et morale, de son instruction, de son développement, de la cohésion de ses cadres, de la discipline qui doit régner dans ses rangs sous peine de la réduire à l'état de cohue humaine, de la valeur et de la supériorité des chefs qui sont appelés à la commander, des sacrifices de tous ordres que la patrie peut réclamer des chefs et des soldats ; — si, dis-je, il y a un parti qui a toutes ces visées, toutes ces préoccupations — préoccupations exclusivement nationales, — ce parti, c'est le nôtre! (Salves d'applaudissements et bravos répétés.) Oui, ce parti, c'est le nôtre! Et c'est en vain qu'on
lui conteste ses traditions. Notre tradition, Messieurs, se confond avec l'histoire même des progrès et des conquêtes de la démocratie dans l'armée.
Oui, si je résume l'histoire, depuis les vieilles handes françaises, depuis les vieilles milices paroissiales, depuis Bouvines, en passant par Crécy, Poitiers et Azincourt, pour venir jusqu'au milieu du dix-huitième siècle, qu'est-ce que je vois? Je vois qu'à mesure que l'armée féodale et aristocratique se déprécie et diminue, l'infanterie augmente : je vois le paysan entrerde plus en plus dans la composition de l'armée française, et, toutes les fois que l'on constate un progrès de cette admirable infanterie, de ces régiments qui sont l'unité même de la France, on y voit correspondre un accroissement de grandeur extérieure, de telle sorte que faire l'histoire de la démocratie dans l'armée, c'est faire l'histoire même des progrès de l'unité et de la patrie française.
Et lorsque la Révolution arrive, brisant le vieux moule, débarrassant l'armée des privilèges héréditaires, des colonels de cinq ou de dix ans, des grades payés et achetés, lorsque cette Révolution, qui a été aussi une révolution dans le régime et dans l'esprit militaires, ne l'oublions jamais, — car si elle a fait la France trop grande, elle a légué au moins le sentiment du devoir avec lequel on la refait tout entière, — lorsque cette Révolution mémorable a été l'application, dans l'armée surtout, du principe d'égalité, du principe d'unité, du principe de centralisation, vous voulez que cette Révolution ne soit pas l'âme même de l'armée française! (Vive adhésion.)
Entendons-nous, et que personne ne s'y méprenne. Quand je parle de la Révolution française dans l'armée, je parle des conquêtes qui ont été faites au point de vue de la constitution même des droits du soldat et de l'officier, à quelque degré qu'il soit placé dans la hiérarchio militaire, mais je ne parle nullement
ment, comme on pourrait le croire sans bonne foi, de tout ce qui pourrait être indiscipline et discussion du commandement à tous les degrés et qui n'aboutirait qu'à la confusion et à l'anarchie. L'armée, en effet, est la représentation exacte et complète de la France ; moins que jamais, je comprendrais qu'elle délibérât sous les armes ; moins que jamais je comprendrais que la discipline ne fût pas immuable et inflexible. [Très bien! très bien!)
Et l'armée le sait bien ; elle ne s'y trompe pas. Elle n'a qu'à se souvenir et à regarder. Quant à moi, ma conviction n'a pas varié, — et je le disais dans ces banquets restreints que nous faisions chez nos amis Lefebvre et Jeandel aux mauvais jours, au lendemain du 24 mai, au lendemain du 16 mai; je disais : Ils comptent sur l'armée? Ils ne la connaissent pas! L'armée, c'est l'honneur; l'armée, c'est le patriotisme... (Bravo! bravo!) et ce qu'on lui demande, ce serait une souillure plus honteuse, plus vile, plus inexpiable que celle qu'imprimèrent au drapeau, sinon au front des soldats, l'homme de Brumaire... (Vive adhésion) et, après lui, l'homme de Décembre. (Nouvelle adhésion.)
Ah! oui, j'étais sans inquiétude; oui, je n'ai pas désespéré de mon pays. Et je n'en désespérerai jamais : il fait l'éblouisscment du monde! Pourquoi voulezvous qu'il n'ait pas toute ma piété? (Explosion d'applaudissements.)
Élevée au-dessus des querelles et en dehors de l'arène des partis, uniquement préoccupée de son instruction et de son avancement moral et intellectuel, l'armée s'abstrait de la politique et compte sur ceux qui aiment le pays pour sauvegarder tous ses intérêts. Quant à nous, nous n'avons qu'un devoir, nous n'avons qu'une mission : supplier le pays de persévérer dans la voie où il est entré depuis dix ans, et de continuer avec patience, avec concorde, avec obstination, la politique qui l'a amené, de difficulté en difficulté, à se débar-
rasser tour à tour des partis hostiles pris isolément et des partis hostiles pris collectivement, cette politique qui lui a permis de présenter au monde stupéfait, étonné d'une telle promptitude dans la réparation et dans la régénérescence, une France désormais inviolable, désormais invulnérable, ramassée, sûre d'ellemêuie pour défendre ses droits, ne visant à attaquer personne, confiante dans le patriotisme de ses enfants. [Applaudissements . )
Messieurs, résolue comme la France l'est à se montrer toujours sage, calme et prudente, à persévérer dans la politique dont je vous parle, la France peut attendre les événements et défier bien des épreuves, car, en vérité, ce serait la première fois que la fortune aurait manqué au génie ! [Bravos et applaudissements p?%olungés.)
Mes chers concitoyens, je vous prie de porter un toast de toute votre âme à l'unité de tous les citoyens sous le drapeau de l'armée française ! [Assentiment unanime. — Lowjs applaudissements.)
Prononcés le il et 18 septembre 181 '.