VALENCE
talent, du moins avec le même tact, — il s'est trouvé plus d'un point sur lequel, entre moi et quelques-uns de mes amis d'une part, vous et vos amis, d'antre part, des dissentiments se sont élevés sur la ligne à suivre, sur les choses à faire, sur la conduite à tenir.
Que faut-il voir là? que fallait-il en conclure? Souvent j'ai entendu dire : « C'est la division, c'est la désunion, c'est la perte du parti républicain! » Mais quelle erreur! quelle injustice! Vous et moi, mon cher collègue, vous disiez : C'est la République! C'est la conscience et la pensée républicaines fonctionnant en liberté; c'est la manifestation franche et loyale, pour chacun, de ce qu'il croit être la vérité; c'est la conviction cherchant à se faire jour par toutes les issues, sans souci même des sympathies, même des amitiés. Au jour du péril, nous nous retrouvions tous serrés les uns contre les autres. {Salve d'applaudissements et bravos prolongés.)
Et c'est comme la consécration de ces vérités et de ce fait que cette réunion, que cette grande fête me réjouit plus encore que le plaisir de vous serrer la main plus tôt que je ne comptais le faire à Paris. Nous voyant en efTct, ici, dans la situation où nous sommes, parlant, avec une sincérité républicaine, les uns des autres atfectueusement, de la République avec amour, nous pouvons dire à nos amis : « Voyez le passé; qu'il ne vous effraie pas plus désormais que l'avenir, si de semblables mouvements d'opinion s'y produisaient » ; et à nos ennemis : Regardez comme nos rangs se sont formés au premier danger, quelle ligne de bataille nous pouvons vous présenter si vous voulez combattre encore. Venez, si vous l'osez! Mais vous ne viendrez pas, car vous savez assez quel sort vous attendrait. »
A la République, à son vaillant champion, je n'ai pas besoin de dire éloquent. Vous allez l'entendre ! (Salve d'applaudissements. — Bravos prolongés.)
(M. Madier de Monljau embrasse M. (iambetla, aux applaudissements répétés de toute la réunion.)
Lorsque l'émotion s'est un peu apaisée, M. Gambetta prononce le discours suivant :
Messieurs, je suis profondément touché de Tac-
cueil sympathique que je reçois de vous et de mon plus précieux collaborateur pendant la période du 16 mai. Je n'ai que des paroles d'effusion et de gratitude à vous adresser; mais permettez-moi de vous rappeler ce que je vous ai toujours dit : qu'il fallait se garder du prestige des personnalités et qu'il n'y a rien de plus dangereux que de se faire d'un homme une idole. Vous me trouverez toujours l'ennemi des personnalités excessives : j'ai réclamé mon rang dans la démocratie pour la servir et non pour- me placer au-dessus d'elle.
Je n'ai jamais voulu élargir le fossé qu'on a essayé de creuser entre les diverses nuances du parti républicain. Au contraire, tous mes efforts ont tendu et tendront toujours à l'union, et ma force ici même, c'est que personne ne peut douter de mon esprit de concorde et de conciliation.
Oui, les temps héroïques sont finis, il faut remplacer la violence par la raison, car nous avons un instrument qui manquait à nos pères : le suffrage universel. Aujourd'hui, les violences seraient un crime, quand nous avons au-dessus de nous l'autorité de la souveraineté nationale, le suffrage universel, quia su déjouer les intrigues les mieux ourdies. C'est lui qu'il faut consulter constamment.
Nous en avons fait l'expérience, et si aujourd'hui nous pouvons envisager l'avenir avec une parfaite tranquillité d'âme, c'est au suffrage universel que nous le devons. Dans de telles conditions, l'union est bien facile : comment serions-nous désunis alors que tous nous ne reconnaissons qu'un seul maître : le peuple? S'il y a entre nous des dissidences, elles ne portent que sur des questions de forme et de mesure, et là-dessus encore nous avons un arbitre qui nous départage toujours et qui s'appelle l'opinion. Je connais la France, je la juge dans son ensemble, et je crois que le véritable moyen de fonder quelque chose de durable, c'est d'être de l'opinion de la France et
non de l'opinion d'une école. Bientôt la France, débarrassée des aristocrates sans noblesse, fera entrer dans le Sénat un contingent de républicains qui en fera un corps harmonique avec la Chambre. Tous alors seront animés d'une même passion, de la passion du bien public. Avant tout, il faut maintenant l'union, la concorde entre toutes les nuances du grand parti républicain, car il n'y a d'armées victorieuses que les armées disciplinées. Je bois à la République, qui conquerra dans la paix des institutions véritablement républicaines; je bois au bon sens national qui nous permettra d'introduire dans le monde l'image nouvelle d'une République sans exemple, sans précédent, d'une République qui sera l'épanouissement de l'élite de l'humanité. (Applaudissements prolongés et enthousiastes.)
Romans, 18 septembre, 2 heures soir.
Le départ de Valence a eu lieu au milieu d'une prodigieuse aftluence. Un millier de personnes avaient pénétré sur le quai de la gare. Dans toutes les avenues voisines retentissaient les cris de : « Vive Gambetta! Vive la République! »
A Romans se presse toute la population des campagnes environnantes; toutes les maisons sont pavoisées. Le cortège se met en marche, ayant à sa tête MM. Malens et Lamorte, sénateurs; Christoplile, Richard, Madier de Montjau et Loubet, députés; M. Kivoire, maire, et tout le conseil municipal, ainsi que tous les conseillers généraux du département. La musique joue la Marseillaise. Des Heurs sont lancées des fenêtres. Le cortège arrive à l'hôtel de ville au milieu de ces explosions d'allégresse.
9 heures, soir.
Un cirque en planches a été construit exprès pour la réunion, pouvant contenir plus de six mille personnes; un nombre à peu près égal reste en dehors. Après quelques instants de repos, M. Gambetta arrive à quatre heures dans
18 SEPTEMBBE 1878. 225
la salle et est accueilli par de longues acclamations. M. Malens, sénateur delà Drùme, président, prononce l'allocution suivante :
Mes chers concitoyens,
Les organisateurs de cette belle, de cette magnifique réunion ont bien voulu m'en confier la présidence; je les en remercie, parce que ce m*est une nouvelle occasion d'entrer en communication avec ces populations de Romans, si patriotiques, si républicaines. (Vive adhésion.)
Et, si notre éminent orateur, notre illustre homme d'État qui, depuis si longtemps, lutte et combat pour défendre, assurer et consolider la République, est venu parmi nous, c'est qu'il a compris, mes chers concitoyens, qu'ici il se trouverait en communion d'idées et de sentiments avec vous, et qu'en vous parlant de la République, c'était à des cœurs tout dévoués à la République qu'il s'adresserait. (Approbation unanime. )
Déjà il a pu comprendre l'admiration que vous professiez pour son talent, l'aifection que vous éprouviez pour l'homme, à la réception si belle que vous lui avez faite à son entrée dans votre cité, et il en est profondément touché. C'est là, pour lui, un encouragement à poursuivre dans la voie où il est entré, où il a marché jusqu'à présent et où il marchera encore tant que les forces le lui permettront, car les forces humaines ont leur limite, et c'est un motif, mes chers concitoyens, pour vous demander, lorsque, dans un instant, je vais donner la parole à M. Gambetta, de vouloir bien conserver une attitude calme, de ne pas vous livrer à des manifestations qui ne pourraient que vous empêcher de l'entendre.
Maintenant, je dois vous dire que les organisateurs de cette réunion ont reçu d'un grand nombre de députés des lettres leur annonçant l'impossibilité où ils se sont trouvés, par suite de circonstances particulières, d'assister à cette belle fête de famille, car c'est une fête de famille. (Oui! oui! Très bien! — Applaudissements.)
Tous ont regretté de ne pouvoir venir. Je vous citerai les noms de MM. Reymond et Marion, députés de l'Isère; Gent et Naquet, députés de Vaucluse.
M. Naquet a joint à sa lettre des explications qui se résu-
ment en ceci, c'est qu'il aurait été heureux de venir affirmer ici — comme l'affirme la présence de M. Madier de Montjau — l'union du parti républicain tout entier. (Applaudissements unanimes et bravos.)
L'un des plus sympathiques députés de la Drôme, M. Clievandier, se trouve retenu à Paris par ses occupations, et, dans une lettre, il exprime les regrets les plus vifs de ne pas se trouver parmi nous, et il vous envoie son salut fraternel. (Bravos.)
Mes chers concitoyens, je n'ai plus rien à ajouter; vous connaissez vos devoirs; je suis convaincu que vous n'y faillirez pas.
Maintenant, je donne la parole à M. Gambetta. (Salve d'applaudissements.)
M. Gambetta se lève et prononce le discours suivant :
Mes chers concitoyens,
Avant d'entrer dans les explications que je me propose de dérouler devant vous sur la politique intérieure de notre pays, je vous dois un mot de remerciement pour l'accueil que vous m'avez fait à l'entrée dans votre ville, mais aussi un mot d'excuse pour la longueur de l'attente qui vous a été imposée. J'ai été très touché et, en même temps, très contrarié d'apprendre que vous m'attendiez dans cette salle, alors que je ne pouvais pas me rendre immédiatement à vos désirs; mais, comme on vous le disait tout à l'heure, les forces humaines ont une limite, et cette limite, je l'avais touchée. J'avais donc besoin de quelques instants de repos. J'espère qu'à force d'efforts des deux côtés, vous par votre attention et moi par la volonté énergique que j'ai de vous donner, à vous comme à ceux qui liront mes paroles, des explications absolument franches et complètes, il ne restera, sur ce que j'appelle la seconde phase du parti républicain, ni un doute, ni une équivoque, ni une ambiguïté.
Messieurs, il y a sept ans, nous ouvrions dans ce
pays une campagne de propagande, une campagne de démonstration, au lendemain de désastres sans nom qu'avaient attirés sur nous — il ne faut jamais l'oublier — le despotisme d'un seul, mais aussi la défaillance de tous. [Mouvement.) La France, désemparée, sans guide, sans ressources, sans aucun décès leviers puissants qui, à un moment donné, permettent de soulever le monde, la France s'était livrée, je ne dirai pas au désespoir, mais certainement à l'abandon d'elle-même. Elle avait nommé, vous savez dans quelles terribles épreuves, dans quelles angoisses, dans quelles incertitudes, au milieu de quel trouble, une Assemblée qui ne ressemblait qu'à l'ancien régime, mais qui ne ressemblait pas à la France. (Vive adhésion.)
Aussitôt réunie, cette Assemblée manifesta les sentiments qui l'agitaient. Elle fit part à la France, épouvantée, de conceptions politiques qui avaient la prétention de la ramener plus d'un siècle en arrière et de rayer d'un trait toutes les conquêtes de notre immortelle Révolution. Ali! ce jour-là la France comprit la faute qu'elle avait faite; elle se remit dans la vraie ligne de la tradition; et, dès les mois de mai et de juillet 1871, la France protestait, par ses élections municipales et parles élections législatives partielles, de son ferme dessein de mettre un terme au mandat de l'Assemblée nationale. [Applaudissements.)
C'est alors, Messieurs, que, loin de nous attaquer au principe du suffrage universel qui venait de nous donner tort, nous nous retournâmes vers lui, nous entreprîmes de le ramener au sentiment de ses droits et de ses devoirs, nous recueillîmes les paroles d'un homme qui était déjà à la veille de cette conversion que j'ose qualifier de sublime, qui lui faisait abjurer toutes les idées d'un passé désormais condamné pour ne voir que la France de l'avenir, — de M. Thicrs, qui, au nom du patriotisme et de la raison, lançait
non seulement son ancien parti, mais l'opinion générale dans la direction d'un gouvernement libre et républicain par la démocratie.
Ce jour-là, Messieurs, M. Thiers prononça un mot que nous recueillîmes; il dit à la France livrée aux partis déchaînés les uns contre les autres, aux partis inexorables et impitoyables : « Le parti qui finira par triompher et gouverner, ce sera le parti le plus juste et le plus sage.» Messieurs, l'épreuve estfaite. Depuis sept ans, grâce à la sagesse, à l'esprit de prévoyance et de justice du parti républicain, la France et le parti républicain ne font plus qu'un, et la parole prononcée par M. Thiers s'est réalisée dans les faits, dans les lois et dans les aspirations de la conscience publique. (B?'avos et acclamations.)
Fh bien, Messieurs, qu'avons-nous dit à cette époque? Nous avons dit qu'il y avait quelque chose que nous mettions au-dessus du pouvoir : c'était la défense des droits et l'exercice du contrôle de la souveraineté nationale. Il y a là, disions-nous, une tâche qui est supérieure à toutes les ambitions, que ce soient des ambitions personnelles ou des ambitions de partis : c'est de démontrer à la France qu'il est absolument nécessaire que la démocratie soit un parti de gouvernement, qu'elle soit un parti d'ordre et de consolidation, parce qu'elle est le seul parti en état de régénérer la France, de lui rendre son rang, de la faire prospère et puissante à l'intérieur et de lui redonner les sympathies du monde.
Alors nous avons essayé de tracer non pas un programme, — je me défie des programmes, — nous avons tracé une méthode à suivre, nous avons dit : On nous a condamnés à bien des difficultés et môme à bien des dangers; nous affronterons les uns et nous résoudrons les autres; à quel prix? en nous astreignant à une ligne de conduite parfaitement nette et parfaitement suivie. On nous parle d'un septennat ;
commençons notre épreuve, faisons une étape de sept ans. Nous garderons, pendant sept ans, tous les postes électifs que nous avons occupés et relevés depuis le mois de juillet 1871, et nous attendrons la fin de ce qu'on a appelé le septennat — septennat qui d'ailleurs n'existe plus aujourd'hui, car il s'est transformé par un acte de la volonté nationale. Et nous avons suivi la ligne de conduite que nous nous étions tracée, d'une façon graduelle, sériée, ainsi que l'attestent tous les actes du parti républicain aussi bien dans les Chambres qu'en dehors des Chambres. (Vive approbation.)
De cette conduite politique il est résulté ceci, qu'un jour les partis coalisés dans un suprême effort, et conduits par celui d'entre eux qui les conduit toujours, par celui qui est leur lien commun, qui est leur chef naturel, par celui qui est leur seule puissance, tous ces partis, sous le guidon et la bannière du cléricalisme, ont tenté un retour offensif contre les forces de la démocratie gouvernementale. Et il est arrivé que la France, éclairée sur ce qu'elle voulait, rassurée sur ses intérêts, connaissant son lendemain, confiante dans les hommesqu'elle avait chargés de ses affaires, frémissante sous son armure, mais invulnérable, a résisté — et pourquoi? Ne me le demandez pas, car c'est à vous qu'il faut reporter l'honneur de cette résistance ; c'est vous, populations du Midi, vous, populations du Nord, vous, populations du Centre, qui, par votre sentiment de générosité et de sacrifice, par votre fermeté d'âme, par votre esprit de solidarité civique, par la confiance que vous avez eue les uns dans les autres, avez donné à vos représentants le sentiment de leur force en même temps que vous leur avez fait connaître l'étendue de leurs devoirs; c'est donc à vous que revient tout l'honneur. Mais qui êtes-vous donc, si ce n'est la France éclairée et consciente, c'est-à-dire le pays tout entier qui sait
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que, désormais, ce n'est que sous la démocratie qu'on ne court pas d'aventures et qu'on a l'ordre et la liberté? (Salves d'applaudissements et acclamations prolongées.)
Eh bien, Messieurs, de cette victoire qui était duc à la France, qui était le fruit de sa sagesse et des cruelles expériences qu'elle venait de faire sous le double coup de l'invasion extérieure et du joug intérieur de ses plus cruels ennemis, — de cette victoire, qu'a-t-on fait et que convient-il de faire?
Voilà la question que je voudrais examiner devant vous, pacifiquement, mais complètement.
Messieurs, la Constitution, telle qu'elle est sortie des débats des Chambres, des nécessités du moment, du besoin d'en finir avec une situation qui exaspérait la France, qui la condamnait à la plus cruelle des conditions, à la condition de ne jamais savoir ce qu'on ferait d'elle le lendemain, — cette Constitution que je n'ai pas à critiquer, que je n'ai pas non plus à protéger dans toutes ses parties, — cette Constitution est la loi de la France, elle s'impose au respect de tous ceux qui l'appliquent comme de tous ceux qui lui obéissent.
Dans cette Constitution, il est bon cependant de se demander ce qu'il y a de perfectible, et ce qu'il y a, au contraire, d'immuable. Ce qu'il y a d'immuable c'est la constitution de la république ; ce qu'il y a de perfectible, c'est l'équilibre des pouvoirs. Eh bien, je suis de ceux qui pensent que le moment n'est pas venu de toucher à cette Constitution ; je suis de ceux qui pensent qu'elle a déjà suffisamment prouvé sa valeur en nous protégeant efficacement contre les criminels desseins de ceux qui appelaient la force pour renverser l'édifice élevé par la nécessité publique.
Mais à côté de cette partie que je considère comme immuable, il y en a d'autres qui doivent recevoir et
du temps et de la volonté publique des perfectionnements nécessaires.
On a parlé dernièrement, et je crois qu'on a jeté à dessein dans le public des inquiétudes que ceux-là même qui les répandaient ne partageaient pas, — on a parlé de l'instabilité du pouvoir présidentiel. 11 va être procédé à un renouvellement sénatorial, et c'est là l'occasion, le prétexte attendu pour répandre encore l'incertitude et renouveler une manœuvre qui. cependant, n'a pas déjà si bien réussi. On cherche à ébranler l'opinion des électeurs particuliers qui doivent procéder aux élections des sénateurs en leur disant que, si leurs votes se dirigeaient dans le sens de l'affermissement des institutions républicaines, le magistrat chargé de garder la Constitution et de la défendre se déroberait à son mandat et laisserait le siège vide.
Eh bien, Messieurs, il y a clans ces paroles — et je m'en expliquerai franchement — ou un calcul ou une défaillance. Si c'est un calcul, il ne peut pas porter, car la France sait bien qu'avec les mandataires vigilants qu'elle s'est donnés, qu'avec l'organisation de la majorité parlementaire, qu'avec l'organisation des conseils généraux, il n'y a absolument rien à craindre au sujet de la vacance et de la transmission du pouvoir. Et je puis vous dire, croyant être autorisé à le faire, que si une idée aussi inconstitutionnelle, mais enfin qui est du domaine du caprice, venait à se produire, il ne s'écoulerait pas un intervalle d'une heure entre la retraite et le remplacement. {Très bien! très bien! — Applaudissements.)
Non, il ne s'écoulerait pas un intervalle considérable, parce que, grâces en soient rendues au désintéressement et à la générosité de ce noble parti républicain, je sais, j'affirme que le successeur serait désigné et qu'il ne rencontrerait nulle part de compétitions personnelles. [Nouveaux applaudissements.)
Si c'était là donc un calcul, je crois en avoir fait justice. S'il s'agissait d'une défaillance, je crois qu'il y a moyen de se convaincre qu'elle ne se produira pas. Elle ne se produira pas parce qu'elle est contraire à ce que nous savons et que l'expérience pèse bien quelque chose. Elle est contraire aussi au devoir : oui, Messieurs, au devoir. Je ne mets rien au-dessus du fonctionnement de la Constitution, et quant un pouvoir — je fais abstraction des personnes — est constitué pour accomplir une tâche, il doit la poursuivre — et ici j'applique l'expression dans son vrai sens — jusqu'au bout. (R'wes et applaudissements.)
Et savez-vous pourquoi? C'est que, quelle que soit l'opinion que tour à tour, dans le jeu du mécanisme républicain, nous pouvons arriver à professer pour telle ou telle personne, si nous voulons être des hommes de gouvernement, nous devons surtout rapprocher le caractère de la personne du caractère de la fonction ; or, la fonction, le pouvoir est une chose légale, officielle, de laquelle nous avons le droit de nous préoccuper constamment, tandis que la personne est variable, indifférente et secondaire.
C'est pour cela qu'à l'heure où je parle je vois un intérêt, qui ne peut échapper à aucun esprit politique, à ce que la Constitution reçoive sa consécration, à ce que le président exerce son mandat jusqu'à la dernière minute de son pouvoir, parce que je veux voir enlin, dans ce pays, l'autorité gouvernementale suprême, le pouvoir exécutif, après avoir parcouru toute la durée d'une charge légale, passer à un successeur sans émotion et sans trouble public.
Ah! retenez-le, Messieurs, nous n'aurons véritablement fondé la République sur le roc que le jour où nous pourrons répondre victorieusement à tous les fauteurs de restaurations monarchiques qui parlent de stabilité. Depuis un siècle, sauf le cas fortuit de Charles X succédant à Louis XVIII, jamais pouvoir
n'a été régulièrement transmis dans ce pays en vertu des lois à un successeur. Eh bien, ce que je veux voir, ce que j'appelle de tous mes vœux, ce à quoi j'adjure tous les bons républicains de consentir, faisant taire momentanément tout mouvement d'impatience, tout ressentiment, et même de légitimes aspirations, c'est le fonctionnement de la Constitution, c'est-à-dire le mécanisme républicain placé au-dessus de toutes les objections et de toutes les controverses, démontrant qu'enfin nous avons trouvé la vraie stabilité, celle qui se fait par la dévolution de la loi. (Adhésion unanime et bravos.)
Et quand vous aurez cet argument, quand vous pourrez dire qu'un président delà République mis au pouvoir par vos adversaires, installé par vos ennemis et n'ayant à coup sur, au fond du cœur, rien de passionné pour nos institutions nouvelles (On rit), quand vous pourrez dire que ce président de République a complètement, pacifiquement, légalement, et aux applaudissements de l'opinion, rempli sa charge et qu'à l'expiration de ses pouvoirs la nation s'est trouvée tout naturellement, tout simplement, tout pacifiquement, passer d'un pouvoir présidentiel à un autre pouvoir présidentiel, Messieurs, non seulement pour la France, mais pour le monde entier, vous aurez fait la seule preuve qui existe du mouvement : vous aurez marché. (Acclamations et longs applaudissements.)
Ce que je désire, c'est qu'on mette un terme, dans les journaux gouvernementaux comme dans les journaux adverses, à cette polémique illusoire et ridicule qui consiste à rechercher ce qu'il adviendrait si le président de la République se retirait. Je dis, en me résumant, qu'il ne se retirera pas et que nous n'avons aucun intérêt à ce qu'il se retire.
Et maintenant, que devons-nous désirer, mais désirer avec le désir de la foi qui agit et qui ne se lasse pas d'aller et de provoquer au prosélytisme et à la
propagande ? Nous devons désirer deux choses : d'abord des élections sénatoriales républicaines ; mais je n'ai pas à m'expliquer ici sur un pareil sujet, car si vous étiez chargés de pourvoir en partie au renouvellement du Sénat, je sais bien dans quelle fraction politique vous feriez vos choix. {Rires cV approbation et applaudissements.)
Mais la seconde chose sur laquelle je veux m'appcsantir, c'est le dessin, — permettez-moi une expression encore plus familière, — c'est le crayon de ce que j'appellerai la deuxième étape du parti républicain.
Nous en avons déjà fourni une : les troupes, victorieuses, sont arrivées en haut de la position, sans fatigue ; elles sont pleines d'ardeur, elles ne demandent qu'à poursuivre la carrière ; mais n'étendons pas démesurément le champ de nos ambitions : sachons les limiter, c'est le moyen de les satisfaire. Nous allons donc dire en peu de mots ici ce qui, pour moi, n'est la réalisation définitive ni de vos principes, ni des miens, mais l'indication de ce qu'il y a de possible et de réalisable , l'indication de ce qui devrait être le mandat immédiat de ceux qui vont entrer au Sénat et des membres de la Chambre des députés.
Je voudrais donner ces indications, sauf à élever une controverse et une discussion générale ; car je suis, avant tout, un homme de liberté et de discussion, je n'ai la prétention d'imposer mes idées à personne, et qui serais-je pour avoir une semblable ambition et un pareil orgueil? Mon unique orgueil, ma seule ambition, c'est de porter partout ce que je crois être la vérité et la sagesse et de demander qu'on veuille bien examiner ce que je propose, car je sais qu'entre esprits libres et loyaux c'est de ce choc de la discussion que jaillit la lumière, condition du progrès. (Très bien! très bien! — Vifs et unanimes applaudissements.)
Eh bien, je voudrais vous dire simplement ce qui,
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dans un espace de sept ans, — dans cet espace de vie soumis à tous les accidents de la destinée humaine, — me semblerait devoir être touché et modifié, ce qui me paraît praticable, ce que je crois être la besogne a réaliser.
Mettons-nous en face de notre situation. Que nous faut-il? Ah! il nous faut toucher à bien des choses, mais je ne suis pas pour y toucher comme des enfants, ou comme des violents, ou comme des utopistes. Je suis l'ennemi de la table rase, je suis aussi l'ennemi des abus, mais je veux qu'on tienne compte du temps, de la tradition et même des préjugés, car avant tout ils existent, ils sont une force, et on doit non pas les respecter, mais les étudier pour les dissiper, les faire disparaître, et ce résultat ne peut être obtenu qu'à la condition d'agir sans passion et sans emportement.
D'abord, nous avons une administration qui est en train de se refaire, qui s'épure tous les jours. Nous avons un ministère dont je ne dis que du bien, un ministère qu'on représente aussi comme très fragile et très menacé, parce qu'il est, dit-on, très disparate, et parce qu'il ne serait pas très actif. Je sais bien quelles vertus on peut souhaiter à un ministère, je ne suis pas contre le mieux, mais j'ai souvent entendu dire que le mieux était l'ennemi du bien, et j'attends, comme tout le monde, qu'il y ait une certaine coïncidence dans l'état de l'opinion pour réclamer les modifications dont la nécessité est sentie même par les plus intéressés. Pour moi, je reste, comme je le disais à Marseille le là décembre, un ministériel résolu et décidé. Mais l'administration devra être complètement républicaine, et elle le sera, parce que je ne pense pas qu'on soit d'humeur à tolérer bien longtemps en France ce spectacle d'un gouvernement voulu et acclamé par tout le pays et qui n'est contrarié que par ses fonctionnaires. (Rires et marques unanimes (£ approbation.)
Cette réforme s'impose tellement que je m'en voudrais de vous faire perdre votre temps et de perdre le mien à vous en entretenir davantage. C'est, à proprement parler, un lieu commun. On n'a qu'à visiter la France pour recueillir partout les mêmes doléances, et il faudra bien qu'on fasse justice à l'unanimité de ces griefs; non pas que je refuse de reconnaître qu'on a beaucoup fait, mais que voulez-vous? plusieurs réactions se sont accumulées sur nous, et l'on sait que MM. les réactionnaires, qui se disent les hommes les plus désintéressés de la terre {Rù'es), avaient soigneusement accaparé toutes les places, les grandes, les moyennes, les petites, et, de plus, toutes celles qu'on avait créées tout exprès pour ces messieurs, qui forment la cohorte, il faut bien le dire, la plus tenace qu'on ait jamais vue de mémoire administrative. {Hilarité générale. — Applaudissements.)
Mais c'est là, permettez-moi de le dire, le côté simple et relativement facile de la politique intérieure. Les autres problèmes , les autres entreprises , les autres réformes sont autrement délicates et complexes, et ils appellent certainement autant de résolution et d'énergie que d'expérience et de science.
Nous avons cinq ou six grandes divisions ou services fondamentaux dans notre belle organisation française, car, je le dis avec d'autant plus de plaisir que j'ai toujours été de cette opinion, j'admire beaucoup l'organisation de notre État français. Je ne suis pas pour les abus de la centralisation, mais je gémis souvent de voir attaquer l'État qui est la France, qui est le suffrage universel lui-même, et de voir fausser les ressorts les plus précieux et les plus utiles de ce mécanisme gouvernemental qui, en somme, ne doit fonctionner que pour le plus grand bien et pour les progrès de la nation. Oui, je suis un défenseur de l'État, et ici je n'emploierai pas le mot centralisation, car le mot a été employé souvent abusivement, je
suis un défenseur de la centralitê nationale, et je ne comprendrais pas qu'on introduisît chez nous ces formes et ces doctrines presque anarchiques, qui supposent des mœurs, des traditions et des origines différentes des nôtres. Je suis pour l'unité, pour la centralitê française, parce que je suis convaincu que ce qui a contribué le plus, depuis la Convention, à la constitution de la nation française que nous connaissons, doit aussi servir à la maintenir et à la faire progresser dans son intégrité morale, sociale et politique. [Longs applaudissemen (s . )
Dans cette conception de l'État, je rencontre d'abord, à l'état d'auxiliaire suprême, de moyen de protection nationale et d'indépendance personnelle pour la France, l'institution qui, aujourd'hui, grâce au législateur et à l'esprit de sacrifice du pays, n'est plus une institution prétorienne et régalienne, mais la fleur et la force même de la France, de la France armée pour sa propre protection. Messieurs , je parle de l'armée que nous a faite le service obligatoire, de l'armée que nous a faite la République. (Double salve d'applaudissements et acclamations.)
Cette armée doit être la première préoccupation des hommes politiques du parti républicain. Aussi, vous avez pu voir avec quelle sollicitude, depuis nos désastres, on s'est occupé de ses intérêts moraux comme de ses intérêts matériels, de son relèvement, aussi bien en lui infusant le sang de toutes les générations, sans distinction de classes ni de castes dans la patrie, qu'en se préoccupant de la mettre dans les meilleures conditions de travail, d'instruction et d'expérience stratégique.
Et aujourd'hui que voyons-nous? Un Parlement constamment préoccupé de la situation matérielle du soldat, du recrutement des sous-officiers, de la situation faite par la retraite à ces braves ofliciers, serviteurs de la patrie, retraite que nous avons trouvée.
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hélas! si parcimonieuse après quarante ans de service. Nous avons fait quelque chose, mais nous n'avons pas tout fait, et je sais que, dès la rentrée des Chambres, une nouvelle satisfaction sera donnée, au moins pour les officiers inférieurs, de manière que la retenue faite pour la retraite soit compensée par une augmentation de solde, et que le bénéfice de la pension de retraite ne commence pas par un sacrifice. (Vifs applaudissements.)
Cette sollicitude ne peut qu'être encouragée par la vue de cette armée renouvelée qui fait l'étonnement des hommes spéciaux, que nous avons saluée et acclamée l'autre jour à Vincennes où apparaissaient pour la première fois nos réservistes, ces hommes sortis de tous les rangs de la société, apportant la vitalité, la jeunesse et la fierté en môme temps qu'un sentiment national tout nouveau qui en faisaient véritablement la représentation armée de l'élite de la société française. (Longue salve d'applaudissements.)
Ce jour-là, j'ai vu bien des yeux se mouiller de larmes, j'ai recueilli bien des paroles, et j'ai compris qu'il n'y avait pas d'intérêt qui tînt plus puissamment aux entrailles de la nation que l'intérêt de son armée ; car c'est bien l'armée de la France : elle n'est plus commandée ni organisée pour être ce qu'elle était entre des mains scélérates; elle n'est plus un instrument d'oppression, mais, au contraire, la représentation fidèle de la patrie, et elle ne doit plus servir qu'à son honneur et à son indépendance. (Applaudissements prolongés.)
Mais enfin il est bien certain que nous sommes fermement résolus à tenir l'armée au-dessus de l'arène des partis, à l'écart de toute politique; aussi est-il une chose qui blesse le sentiment et le bon sens publics, c'est que, lorsque nous voulons exclure la politique de l'armée, ce sont précisément les ennemis de nos institutions qui l'y introduisent et la préconisent.
Je serais le premier à blâmer celui qui ferait une propagande passionnée dans l'enceinte de nos casernes ou auprès de nos officiers, et ce qui blesse la conscience nationale, c'est qu'on signale trop souvent des démonstrations émanantdepersonnages qui devraient peut-être être rentrés dans la retraite ou, au moins, dans l'oubli. [Très bien! très bien!)
Il y a des lois sur l'armée ; nous demandons qu'elles soient appliquées. Non, nous ne permettrons plus, comme par le passé, la transgression de ces lois, faites dans un moment de patriotisme par l'ancienne Assemblée nationale et qui exigeaient qu'on fît de jeunes chefs, qu'on les fit passer fréquemment dans les corps de troupes afin de leur permettre de se distinguer, de sonder leurs mérites et leurs capacités, comme aussi d'écarter les incapacités et les défaillances. Nous demanderons que ces lois reçoivent leur application. On a beau chercher, on n'explique pas cette violation de la loi, violation non dans la lettre, mais au moins dans son esprit, violation momentanée qui s'appuie sur l'interprétation abusive d'un article de loi, inséré par mégarde, mais violation de l'esprit de la loi sur les grands commandements. On ne peut trouver l'explication de cette violation que dans le désir de faire entrer la politique dans l'armée; mais alors qui donc met la politique dans l'armée?
11 faut que cette situation cesse; il faut qu'il n'y ait d'autre moyen de s'élever dans l'armée que le mérite, et d'autre règle que la raison et l'égalité.
Nous avons aussi une autre question à résoudre, question bien plus délicate à laquelle je ne voudrais toucher que de la façon la plus discrète; mais je ne peux cependant pas me taire devant mon pays, alors que je recueille et que je 'constate dans trop d'endroits à quel degré l'opinion est excitée contre certains abus ou contre certaines défaillances émanant — je ne voudrais pas me servir d'expressions qui pussent blés-
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ser personne — de je ne sais quel esprit de routine, de ce qu'on appelle avec raison le pouvoir judiciaire. Oui, c'est là un pouvoir auguste, nécessaire, fondamental; je ne voudrais pas qu'on pût altérer, en quoi que ce soit, son prestige ni l'autorité qui lui est due dans la société; mais je fais encore la môme réflexion que tout à l'heure : qui donc menace le principe tutélaire de l'indépendance de la justice? Qui donc fait germer, dans certaines consciences loyales, l'esprit de scrupule et de reproche contre cette institution? Oui donc a pu commettre les excès de zèle et montrer les défaillances qu'on relève trop souvent dans son histoire? Que faut-il dire? Il faut dire qu'on est en présence d'une grave et redoutable question, la question de l'inamovibilité de la magistrature.
Je sais tout ce qu'on peut alléguer pour la défense de ce principe tutélaire. Oui, je suis un partisan convaincu de ce principe, mais je demande à m'expliquer. A coup sûr, je ne voudrais pas d'un juge qui lût révocable à merci, qui fût un instrument dans les mains des gouvernants, qui n'eût d'autres jugements à rendre que des ordres à exécuter. Ce juge me ferait horreur, et il ne soulèverait que mon dégoût et mes protestations.
Ceux qui ont établi le principe de l'inamovibilité l'entendaient d'une manière qui était la vraie, la bonne. L'investiture était donnée par le gouvernement aux détenteurs de la puissance judiciaire chargés de rendre la justice au nom du gouvernement, et alors, pour prévenir le retour des faveurs ou des menaces du pouvoir, on installait le juge sur son siège, on le rendait inamovible à jamais, sauf le cas de forfaiture contre le gouvernement qui l'avait nommé.
L'inamovibilité ainsi comprise offre une triple protection : protection pour l'Etal, protection pour le citoyen, protection pour le juge. Voilà comment je la comprends et comment je la défends.
Mais quand un corps tout entier est légué par un gouvernement rival, par un gouvernement qui est tombé sous le mépris public ou qui a glissé dans la honte et la boue, par un gouvernement reconnu criminel et corrompu, il n'est pas acceptable, il n'est pas juste qu'un gouvernement sorti de la souveraineté nationale ne puisse pas examiner ce corps et le soumettre à une nouvelle investiture. Ce serait contraire au bon sens de laisser un principe d'hostilité contre le gouvernement établi dans le fondement même de l'institution en question. (Salve d'applaudissements. — Bravos p?,olongés.)
D'ailleurs, il n'y a pas de gouvernement, quel qu'il soit, — et, pour le moment, je ne les juge pas, — qui n'ait senti la profonde nécessité de cette doctrine. Il n'y en a pas qui, en s'installant, n'ait remanié, vérifié et investi à nouveau la magistrature. Eh bien, nous demandons, pour sauver la magistrature, pour sauver ce principe de l'inamovibilité que des excès compromettent, pour arrêter dans des limites raisonnables et politiques la passion publique qui monte, nous demandons, pour faire véritablement une chose juste, légale, nécessaire, que le gouvernement de la République examine la question de savoir s'il n'a pas à prendre les mêmes mesures et la même garantie que tous les gouvernements qui l'ont précédé. (Double salve d'applaudissements. — Acclamations prolongées.) Il faudra aussi, sur les traces de l'éminent président du conseil, l'illustre M. Dufaure, rechercher les modifications intérieures qu'on pourra apporter à l'organisation des tribunaux et des cours d'appel. (Adhésion.)
Il existe bien d'autres questions. Ce n'est pas nous qui les créons mous sommes obligés de les recueillir, de les examiner, de les débattre, et, presque toujours celles qui sont le plus difficiles à résoudre sont difficiles, non pas à cause des divergences doctrinales et théoriques, mais seulement parce qu'elles sont enve-
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nimées par les passions et l'égoïsme des partis qui les exploitent.
J'en aborde une qui est grosse de passions et de véhémence : c'est la question cléricale, c'est la question des rapports de l'Église et de lÉtat. Voilà, certes, une immense question, puisqu'elle tient en suspens toutes les autres, puisque, comme nous l'avons dit — et nous ne faisons, en cela, qu'être l'écho du monde entier — c'est là qu'est le principe de l'hostilité contre la pensée moderne, du conflit que nous avons à régler.
Que n'a-t-on pas dit à ce sujet? On est descendu dans le domaine inviolable de nos consciences et on a voulu interpréter notre politique à la lueur de notre philosophie. Je n'admets pas plus cette interprétation que je n'admets que, contre un adversaire politique, je puisse m'emparer des sentiments intimes de sa conscience religieuse pour combattre sa thèse politique. Mais j'ai le droit de dénoncer le péril que fait courir à la société française, telle qu'elle est constituée et telle qu'elle veut l'être, l'accroissement de l'esprit non seulement clérical, mais vaticanesque, monastique, congréganiste et syllabiste, qui ne craint pas de livrer l'esprit humain aux combinaisons les plus grossières en les masquant sous les combinaisons les plus subtiles et les plus profondes, les combinaisons de l'esprit d'ignorance cherchant à s'élever sur la servitude générale. {Longues salves d'applaudissements. — Bravos et cris répétés de : Vive Gambetla!)
Nous ne pouvons donc nous dispenser de poursuivre la solution ou, au moins, la préparation de la solution des rapports de l'Église — je sais bien que, pour être correct, je devrais dire des Églises — avec l'État; mais si je ne dis pas des Églises, c'est que, vous l'avez senti, je vais toujours au plus pressé. Or, il faut rendre justice à l'esprit qui anime les autres Églises, et s'il y a chez nous un problème clérical, ni les protes-
tants ni les juifs n'y sont pour rien : le conflit est fomenté uniquement par les agents de l'ultramontanisme.
Prenant les choses, non pas au point de vue du sentiment politique, je n'en ai et n'en reconnais à personne le droit, prenant le problème au point de vue gouvernemental, au point de vue public, au point de vue national, examinant les empiétements et les usurpations incessantes de l'esprit clérical servi par ses 400,000 religieux en dehors de son clergé séculier, j'ai le droit de dire, en montrant ces maîtres en l'art de faire des dupes et qui parlent du péril social : Le péril social, le voilà!... (Salve d'applaudissements. — Marques unanimes d'adhésion.)
Et savez-vous quelles réflexions m'a depuis longtemps inspirées cet antagonisme ? Je vais vous le dire sans vous apprendre rien de nouveau, car je me suis déjà expliqué sur ce point dans une autre enceinte. C'est que cet État français, dont je vous parlais tout à l'heure, on l'a soumis à un siège dans les règles et que chaque jour on fait une brèche dans cet édifice. Hier c'était' la main-morte, aujourd'hui c'est l'éducation. En 1849, c'était l'instruction primaire; en 1850, c'était l'instruction secondaire; en 1870, c'est l'instruction supérieure. Tantôt c'est l'armée, tantôtc'est l'instruction publique, tantôt c'est le recrutement de nos marins. Partout où peut se glisser l'esprit jésuitique, les cléricaux s'infiltrent et visent bientôt à la domination parce que ce ne sont pas gens à abandonner la tâche. Quand l'orage gronde, ils se font petits, et il y a ceci de particulier dans leur histoire que c'est toujours quand la patrie baisse que le jésuitisme monte ! (Longues et unanimes acclamations. — Bravos prolongés.)
Eh bien, Messieurs, savez-vous ce que disent les défenseurs de l'ultramontanisme? Ils disent que nous sommes les ennemis de toute religion, de toute indé-
pendance de la conscience, que nous sommes des persécuteurs, que nous avons soif de faire des martyrs, et si je proteste ici, ce n'est pas sans un sentiment de honte d'avoir à relever de pareilles inepties; mais, puisque j'y suis condamné par la bassesse de mes adversaires, je vais m'y résigner.
Non, nous ne sommes pas les ennemis de la religion, d'aucune religion. Nous sommes, au contraire, les serviteurs delà liberté de conscience, respectueux de toutes les opinions religieuses et philosophiques. Je ne reconnais à personne le droit de choisir, au nom de l'État, entre un culte et un autre culte, entre deux formules sur l'origine des mondes ou sur la fin des êtres. Je ne reconnais à personne le droit de me faire ma philosophie ou mon idolâtrie : l'une ou l'autre ne relève que de ma raison ou de ma conscience ; j'ai le droit de me servir de ma raison et d'en faire un flambeau pour me guider après des siècles d'ignorance ou de me laisser bercer par les mythes des religions enfantines. (Salve iï applaudissements .)
Après avoir nettement établi mon respect pour les religions, je tiens encore, pour en finir avec la calomnie (on n'en finira jamais, hélas!), à dire que je professe le plus profond respect pour ceux qui en exercent le ministère. Ils ont des devoirs à remplir envers leurs semblables, mais ils en ont aussi à remplir envers l'État, et ce que je réclame, c'est l'exécution de ces devoirs. Je demande qu'on leur applique les lois existantes, et ici je m'adresse non pas h ce clergé séculier qui est bien plus opprimé qu'oppresseur, qui est bien plus appauvri que rente par les communautés qui l'enserrent et le dominent, et qui, né du peuple, n'enseraitpasl'ennemis'ilétaitlivréàlalibreimpulsion de sa conscience, mais à cette milice multicolore sans patrie... Si, elle a une patrie, mais elle ne repose que sur la dernière des sept collines de Rome, et encore, dans Rome, le pouvoir qui y siège la déclare ennemie
irréconciliable, car il faut bien répondre, dans la résidence même du pontife, aux anathèmes qui viennent de lui.
Je dis que le devoir de l'État républicain et démocratique est de respecter les religions et de faire respecter leurs ministres, mais leurs ministres se mouvant dans le cercle de la légalité, et si j'avais à émettre une formule, qu'il est peut-être ambitieux de chercher, mais qui rendrait ma pensée, je dirais que, dans la question des rapports du clergé avec l'État, il faut appliquer les lois, toutes les lois et supprimer les faveurs. [Oui! très bien! très-bien! — Applaudissements.)
Si vous appliquez les lois, toutes les lois — dont je ne vous ferai pas l'énumération, mais ceux dont je parle les connaissent, — l'ordre rentrerait en France et sans persécution, car, encore une fois, nous ne ferions qu'appliquer les traditions du tiers état français depuis le jour où il a apparu dans notre histoire jusqu'aux dernières lueurs de la République de 1848.
Ce n'est que depuis l'empire , depuis l'alliance monstrueuse entre ceux qui mitraillaient et ceux qui bénissaient les mitrailleurs, que nous avons assisté à de déplorables défaillances et que l'État se trouve sous le joug des cléricaux, alors que ce sont eux qui devraient porter le joug de l'État. (Adhésion unanime et bravos.)
Oui, il faut les faire rentrer dans la loi. Il faut surtout, si l'on veut en avoir raison, supprimer les faveurs, car, croyez-le bien, ce sont les complicités de la faveur, des privilèges et des avantages de toute nature qu'ils ont rencontrées pour eux et pour leurs créatures dans les diverses administrations publiques, c'est lace qui fait la moitié de leur force. Quand ils ne pourront plus compter sur le favoritisme gouvernemental, soyez convaincus que leur clientèle se réduira bien vite, et, comme en somme ils ne vivent que de la crédulité publique, plus de crédit, plus de crédulité. (R'wes et applaudissements.)
Enfin, il faut les faire rentrer dans le droit commun, et, pour ne citer qu'un privilège, un seul, mais grave, pour l'indiquer d'un mot, car je n'ai pas le temps de m'appesantir sur la question, et l'état de mes forces ne me le permet pas en ce moment, je jdirai qu'une nécessité s'imposera aux législateurs qui voudront véritablement faire du service obligatoire une vérité, c'est de ne faire de distinction pour personne et d'exiger que la vocation ne se prononce qu'après qu'on a rempli la vraie vocation : le service militaire. (Salve d'applaudissements.)
Voilà une indication encore sommaire, mais cependant précise, je le crois, dans cette question si grave et si délicate.
Mais il y a bien d'autres questions. Il y a cette immense entreprise, si nécessaire, si populaire, si fertile en résultats, si admirablement reproductrice de tous les trésors qu'on dépense pour elle : je veux parler de l'éducation. Il faut que cette question soit la passion de tous les députés républicains. Il faut que vos sénateurs, que vos députés, que votre pouvoir exécutif, que tous les rouages de l'Etat concourent, rivalisent à faire de ce pays-ci le pays le plus instruit, le plus éclairé, le plus cultivé, le plus artiste du monde. (Bravos et, acclamations.)
Et, pour cela, que faut-il? Il faut refouler l'ennemi, le cléricalisme, et amener le laïque, le citoyen, le savant, le Français, dans nos établissements d'instruction, lui élever des écoles, créer des professeurs, des maîtres, les doter, ne pas craindre la dépense sur ce chapitre, car c'est une dépense que vous retrouverez dans l'abaissement des sommes que réclame l'entretien des prisons, dans la valeur de votre armée, dans la valeur de vos industries, dans l'augmentation de vos capitaux.
Mais il faut que les méthodes d'instruction soient changées à la base même de l'enseignement, car il ne
suffit pas d'envoyer les enfants à l'école primaire : il faut que les méthodes ouvrent la raison et n'y déposent que des choses saines et sûres ; il faut trouver le procédé pour faire tomber, des sources les plus élevées, le rayon prestigieux de la science dans les cervelles les plus tendres et y déposer le germe des progrès de la raison publique. (Acclamations et bravos.)
Il faut modifier les méthodes barbares qu'on suit encore dans les écoles primaires. Il faut y enseigner les pages de notre histoire, les principes de nos lois et de nos constitutions. Il faut qu'on y apprenne les droits et les devoirs de l'homme et du citoyen. Il faut que l'on mette sous des formules parfaitement compréhensibles, les résultats généraux des connaissances humaines. Je ne demande pas qu'on fasse des savants, mais des hommes sensés et des Français.
Voilà pour l'éducation primaire. Et je parle pour les deux sexes, car je ne distingue pas entre l'homme et la femme. Cesont deux agents dont l'entente est absolument nécessaire dans la société, et, loin de les séparer et de leur donner une éducation différente, donnez-leur les mêmes principes, les mêmes idées , commencez par unir les esprits si vous voulez rapprocher les cœurs. (Salve d'applaudissements et bravos enthousiastes.)
Quant à l'enseignement secondaire, c'est encore là une de nos gloires, mais dont bien des rayons commencent à s'éteindre. Là aussi les méthodes sont à transformer. Je voudrais que cet enseignement secondaire fût de deux ordres. Je voudrais qu'au-dessus de l'enseignement primaire et avant d'arriver à l'enseignement secondaire, il y eût des écoles professionnelles, mais non pas dans le genre de celles qu'on a créées, — ce seraient ces écoles de métiers, des méchantes institutes, comme on dit ailleurs, dans lesquelles on donnerait à la fois l'éducation de l'esprit et de la main, où l'on acquerrait un capital manuel et où se
formeraient des légions d'ouvriers capables de devenir des tâcherons, des entrepreneurs et des capitalistes; et nous arrivons par là à toucher du doigt que l'éducation est le commencement de la solution des problèmes sociaux qui pèsent sur le monde, solution qui n'appartient à personne, mais qui est parcellaire, quotidienne et qui dépend de la bonne volonté de tous.
De plus, je voudrais diriger cette instruction secondaire de manière que l'État en fût le maître. Je ne voudrais pas de ces institutions dans lesquelles on tronque l'histoire, où l'on fausse l'esprit français, et où l'on prépare des générations hostiles prêtes à se ruer les unes sur les autres. Il faut se donner une éducation française, et des citoyens libres peuvent seuls la donner. {Explosion d'applaudissements. — Acclamations prolongées.)
Reste l'enseignement supérieur, l'enseignement de nos Facultés. Vous savez, Messieurs, quelle dernière épreuve a subie notre Université. En disant qu'il est nécessaire que l'Université aussi reçoive des réformes et des perfectionnements, je ne l'en considère pas moins comme l'asile tutélaire de l'esprit moderne, et je demande qu'un gouvernement soucieux de ses droits et de sa mission lui restitue ce qu'on lui a arraché par surprise, la collation des grades et le droit de désigner ceux qui sont ou ne sont pas capables d'enseigner. (Nouvelles acclamations.)
Vous voyez, Messieurs, que nous aurons de quoi remplir nos sept années sans aborder d'autres questions.
Et cependant les intérêts matériels doivent nous préoccuper, ces intérêts si importants dans un pays où c'est la richesse agricole et la solidité du crédit qui ont constitué le premier degré de notre réhabilitation et de notre pacifique revanche, dans un pays où, grâce à la force de reproduction nationale , nous avons pour ainsi dire, après quelques semaines données,
étonné le monde en étalant aux yeux des étrangers la collection de merveilles la plus surprenante qui soit encore sortie des efforts du génie humain. Oui, dans un pays qui compte près de 24 millions de propriétaires, où tout le monde travaille et où les oisifs sont une minorité telle qu'il n'y a pas à tenir un compte quelconque de leurs prétentions (Rires), dans un pays qui est, par excellence, le pays de l'épargne et de la fortune lentement préparée et acquise, il y a des problèmes qui touchent à l'agriculture, au commerce, à l'industrie et qui doivent être la préoccupation constante d'un gouvernement démocratique, car la richesse, c'est l'accumulation des efforts du travail, et qu'est-ce que le gouvernement républicain? c'est le gouvernement des travailleurs. (Salves d 'applaudisse ments.)
Eh bien, vous qui souffrez, vous qu'on dirait que la nature a pris à charge de désoler depuis quelques années; vous qui voyez se dessécher dans vos mains le fruit de vos semences et de vos travaux, ce n'est pas devant vous que j'ai besoin de réclamer l'assistance du gouvernement en faveur des populations agricoles pour creuser des canaux, faire des chemins vicinaux et des voies ferrées, tous ces moyens de communication qui multiplient la richesse en la répandant partout. Ce n'est pas à vous que j'ai besoin de dire qu'il est nécessaire d'avoir une politique commerciale reposant sur la liberté qui rapproche les peuples par l'échange des produits et qui ouvre l'ère de la paix et du travail en lui donnant pour base l'harmonie des intérêts du monde.
Il faut considérer comme le maximum de nos ambitions immédiates pendant sept années la solution de tous ces problèmes. Car nous ne nous arrêterons pas ; nous ou nos successeurs, plus heureux ou plus habiles, pousserons plus avant. Quand l'un sera tombé, un autre le remplacera; l'horizon des générations
futures s'étendra de plus en plus, pourvu que l'imposture et la trahison ne viennent pas retarder la marche du progrès humain. {Bravos répétés.)
En finances, nous recommanderons l'économie la plus sévère; nous demanderons l'élévation des traitements des employés utiles et des dégrèvements d'impôts, sages, mesurés, proportionnés toujours aux ressources de l'État, mais nous nous orienterons toujours vers la suppression des mauvais impôts. Telle sera notre ligne de conduite. Peut-être ferons-nous peu à la fois, mais nous ferons constamment quelque chose. {Applaudissements.) Je puis vous en parler avec assurance, dans cette Chambre des députés dont je fais partie, dans cette commission du budget où je siège, il n'y a jamais eu l'ombre d'un doute sur la nécessité d'opérer des dégrèvements : c'est pour cela que nous avons toujours cherché à établir devant le pays, de la façon la plus nette, nos opérations financières. La majorité républicaine appelle les controverses, les discussions, parce qu'elle veut la lumière ; à la rentrée des Chambres, un débat s'ouvrira qui rappellera une précédente discussion sur la question de l'impôt sur la rente.
Sur ce point j'ai encore le devoir de vous dire mon opinion personnelle. Je n'engage personne, et quels que soient les bruits qu'on répande, quel que soit l'abus qu'on en puisse faire, j'ai le droit d'exprimer ma pensée.
Un jour j'ai lutté contre l'établissement d'un impôt sur la rente. J'ai heurté des opinions reçues, mais je ne voulais rien laisser faire contre la force première qui a permis la reconstitution de toutes nos autres forces, contre le crédit français. La défense de ce crédit a été pour moi un devoir rigoureux, absolu, incessant, et je demande à la démocratie de défendre ce crédit comme elle défendrait le dernier rempart de sa sécurité intérieure ou extérieure, car, ne l'oublions pas,
c'est avec ce crédit puissant que nous avons pu restaurer notre frontière mutilée en réparant les brèches faites à notre ceinture de forteresses, reconstituer notre armée en mettant son matériel au niveau de tous les perfectionnements, et nous lancer dans cette entreprise de 5 à 6 milliards de canaux et de chemins de fer. C'est grâce à ce crédit que nous pouvons maintenir l'armée, comme effectif, sur un pied respectable et nécessaire, que nous sommes en mesure de doter les services généraux des postes, des télégraphes et de l'instruction publique.
Toutes ces forces qui, en dehors du crédit français, vous feraient défaut, défendez-les; c'est le point central, et quant à moi, je n'y laisserai pas toucher, malgré les arguments juridiques qui seront invoqués, — quelquefois les sommets du droit sont les sommets de l'injustice, — non, je ne laisserai pas léser, pour faire la conversion de la rente, les porteurs qui sont venus avec confiance à la République en apportant leur argent pour la libération du territoire. Il faut qu'il s'écoule un temps moral et matériel avant de toucher à cette question, afin que l'Etat ne paraisse pas abuser de ses droits. (Vifs applaudissements.)
Donc, en ces matières, sagesse, lenteur, économie, respect scrupuleux des engagements matériels et moraux pris par l'État envers les citoyens.
Je crois, Messieurs, que lorsque vos mandataires auront abordé cette série de problèmes, ils auront rempli une certaine tâche. Je crois aussi que, chemin faisant, la République sera entrée non seulement dans les lois, dans les habitudes et dans les intérêts, mais, permettez-moi de le dire, dans les veines et dans les artères du pays. Elle ne sera plus en question. Le pouvoir sera occupé par l'élu de vos représentants. Ce sera un double verdict, un double jugement qui portera à la présidence de la République le citoyen qui présentera le plus de garanties. El ici je
dois vous faire part d'une réflexion : nos adversaires cherchent tous les jours à créer des candidatures, à forger des candidats, ce sont eux qui y pensent le plus ; cependant, c'est dans nos rangs qu'il est le plus difficile de déterminer les candidats. (Rires et applaudissements.)
Alors la France apaisée, sûre d'elle-même, pouvant compter sur le dévouement de tous les siens, occupée uniquement du développement de ses admirables ressources, la France, restaurée, appuyée sur une armée réellement nationale, pourra se présenter au monde, débarrassée de ses adversaires, ayant, je l'espère, par le pardon et la clémence réuni tous ses enfants, et lui dire : Je suis forte, je suis invulnérable parce que je suis libre et pacifique. (Salve d'applaudissements et longues acclamations. Cris répétés de : Vive la République! Vive Gambetta!)
Prononcés les 9, 10 et 11 octobre 1878
Nous empruntons à la République française le compterendu télégraphique du voyage de M. Gambetta à Grenoble.
« Grenoble, 9 octobre.
« M. Gambetta a été accueilli à la gare de Chambéry aux cris de : «Vive la République ! » II s'est entretenu avec MM. Parent, député de Chambéry, Horteur, député de Saint-Jeande-Maurienne, et Paul Fabre, préfet du département. M. Michard, ancien commandant des francs-tireurs des Alpes, lui a été présenté. M. Parent a pris place dans le train, qui est reparti au milieu des acclamations. A Pontcharra, M. Girod, maire de la commune, accompagné des conseillers municipaux et d'un grand nombre d'habitants, a félicité M. Gambetta et l'a remercié au nom de ses administrés des services qu'il rend tous les jours à la République. La fanfare de Pontcharra a joué Ja Marseillaise.
« Le train est entré à deux heures et demie dans la gare de Grenoble. Une immense acclamation s'est élevée. MM. Eymard-Duvernay, sénateur; Anthoard,Bravet, Guillot,Marion, députés; Jay, Calvat, Vogeli, conseillers généraux; Gâché, maire de Grenoble, et les conseillers municipaux s'étaient portés à la rencontre de M. Gambetta. A la sortie de la gare et devant une foule considérable, le maire dit que Grenoble a conservé un souvenir ineffaçable du premier voyage de M. Gambetta. « Vous retrouverez, dit-il, les mêmes républicains qui vous ont serré la main il y a six ans. Ils ont suivi vos sages conseils, et ils se sont toujours trouvés d'accord quand il s'est agi du salut de la République. Votre grande
voix, chère au pays, a toujours été notre guide : les germes que vous avez semés en Dauphiné ont porté leurs fruits. Tout le monde prend confiance dans nos institutions, parce que les hommes que le suffrage universel a investis de son mandat ont été patients, patriotes avant tout, et n'ont demandé qu'à la loi les réformes nécessaires. Votre présence parmi nous sera acclamée avec enthousiasme : nos voix trouveront de l'écho jusqu'au sommet des Alpes. Soyez le bienvenu. Vive la République! »
« Le cri de : Vive la République! est répété à trois reprises par la foule. M. Gambetta s'avance et serre la main du maire. De nouvelles acclamations retentissent. Enfin, le silence se rétablit et M. Gambetta s'exprime à peu près ainsi :
« Mes chers concitoyens, Monsieur le maire, Messieurs les membres du conseil municipal, en me retrouvant au milieu de vous après six années, six années si cruellement remplies par nos épreuves, mais si bien employées par la sagesse et les efforts du pays, j'éprouve une joie patriotique, je suis heureux de revoir cette cité qui a tant et de si glorieux souvenirs, et cette population toujours sage au milieu de ses ardeurs, toujours prête, comme à l'aurore de notre grande Révolution, à tenir la première place à Pavant-garde. Je vous remercie, je vous dois de revenir le cœur joyeux, car, des choses que nous demandions ensemble, que nous poursuivions à travers les ténèbres et les résistances conjurées, une partie est déjà réalisée, une autre le sera dans quelques mois. l\ restera bien des réformes à accomplir; mais, avec la volonté, la fermeté, la persistance énergique, et, comme vous l'avez dit tout à l'heure, Monsieur le maire, par la loi, avec la loi, rien de ce que sollicite les esprits généreux, rien de ce qui est juste n'est impossible à ce grand peuple de France. »
« Les cris de : Vive Gambetta! Vive la République! éclatent de nouveau. Les voitures se mettent en marche au petit pas et ont peine à se frayer un chemin à travers le foule compacte et empressée. Toutes les maisons sont pavoisées ; les fenêtres regorgent de spectateurs; les rues sont décorées d'arcs de verdure, d'oriflammes et d'inscriptions. Les glacis des fortifications sont couverts de curieux agitant des chapeaux et des mouchoirs. Les voitures reçoivent une pluie de fleurs.
« Les voyageurs de commerce de passage à Grenoble envoient une délégation à M. Gambetta. Le président de la délégation offre à M. Gambetta un magnifique bouquet et lui exprime les sentiments les plus cbaleureux.
« M. Gambetta a répondu en ces termes :
« Messieurs,
« Je ne veux pas vous laisser partir sans vous exprimer toute ma gratitude, non-seulement parce que vous voulez bien me donner un gage de sympathie, mais aussi parce que je veux vous dire quelques mots qui seront un peu étrangers à vos personnes, mais non pas à votre profession.
« Je vous connais depuis bien longtemps les uns et les autres. Je vous ai beaucoup suivis. J'ai été en relation avec un grand nombre d'entre vous et, quand l'occasion s'en présentera, je ne manquerai pas de vous rendre un public hommage.
« Je sais mieux que personne, je crois pouvoir le dire avec quelque autorité, les services rendus par vous à notre cause. Vous êtes tous ou à peu près tous partisans de la forme républicaine. Il y a, je ne l'ignore pas, quelques dissidences, quelques nuances parmi vos camarades, vos compagnons de travail, mais enfin on peut dire, sans crainte de se tromper, que la majorité de vos confrères appartient à la cause de la démocratie sous sa vraie forme, sous sa forme nécessaire : la forme républicaine.
« Vous avez été pour la République, on ne le sait pas assez, les meilleurs messagers de la bonne nouvelle. Vous l'avez fait pénétrer dans les endroits les plus écartés, dans ceux où le journal n'arrivait pas, où la parole des hommes politiques ne pénétrait qu'affaiblie.
« Vous avez été en contact avec un noyau important : les boutiquiers, les marchands, les tâcherons, les petits entrepreneurs, cette sorte d'école des sous-
officiers de la grande armée démocratique, qui en forment les cadres et qui, comme dans l'autre armée, lorsqu'ils sont dévoués, assurent toujours la victoire. (Vive adhésion et applaudissements.)
« Vous êtes les plus précieux collaborateurs de la démocratie, et je ne peux pas oublier que, moi aussi, on m'a appelé le commis-voyageur de la République. (Salves d'applaudissemnts et rires.) Non, Messieurs, je n'ai pas oublié cette parole, et j'ai considéré que ceux qui prétendaient ainsi m'adresser une injure étaient des impuissants et des sots.
« Je vous ai imités. J'ai parcouru la France en portant le germe qui se féconde, qui croît tous les jours, mais pour le développement duquel il faut des collaborateurs. Enfin, vous avez semé, Messieurs. La moisson lève ; nous récolterons tous ensemble. » (Assentiment unanime et applaudissements.)
« 10 octobre 1874.
(( Deux mille personnes emplissent la salle du théâtre, parmi lesquelles deux cents maires des environs, tous les conseillers municipaux de Grenoble, les députés républicains de l'Isère, de la Drôme, de la Savoie et des Hautes- Alpes.
<( A 7 heures et demie, la voiture de M. Gambetta, salué sur son passage depuis l'hôtel par d'enthousiastes acclamations ; arrive au théâtre. Le député de Paris en descend et est introduit dans la réunion par M. Gâché, maire, qu'entourent les conseillers municipaux.
« Dès que M. Gambetta parait, un cri immense de : «Vive la République! vive Gambetta! » s'élève de toutes les parties de la salle. Presque aussitôt le silence se rétablit. M. Gâché se lève et prononce l'allocution suivante :
« Messieurs,
« Les membres du comité qui a organisé cette réunion ont bien voulu m'appeler à la présider. Je les remercie vivement de cet honneur et de l'occasion qu'ils ont ainsi offerte
au premier magistrat de la ville de donner la parole à l'un des plus illustres représentants de la nation.
« Monsieur le député,
« Nous venons saluer en vous non-seulement le député éloquent, le président autorisé de la Commission du budget, mais surtout le grand patriote !
« LeDauphiné, et Grenoble en particulier, n'ont pas oublié les nobles paroles par lesquelles, dans une séance mémorable, vous avez rendu justice à M. Tbiers, le libérateur du territoire ; mais nous n'avons pas oublié non plus que si le premier président de la République a délivré la France de la présence de l'étranger, vous, qui fûtes l'âme de la défense nationale, vous avez sauvé l'honneur du pays!
«Les Grenoblois, qui ont encore présente à la mémoire l'invasion de 1815, ont ressenti aussi vivement que leurs concitoyens envahis en 1870 ces douleurs patriotiques.
« Vous avez été noire orgueil et notre consolation dans ces jours néfastes. C'est à ce titre surtout, sans compter tous ceux que vous avez ajoutés depuis à la reconnaissance de vos concitoyens, que je vous souhaite encore une fois la bienvenue, au nom de la ville et du département, dont les élus sont ici, en grande majorité, groupés autour de vous. (Marques d'assentiment et applaudissements.)
« M. Gambetta se lève et prononce le discours suivant :
Mes chers concitoyens,
Les paroles qui viennent de m'être adressées et qui, on a bien voulu le dire, expriment le sentiment sincère de cette démocratie française à laquelle j'ai consacré tous mes efforts, tout ce que je peux avoir d'ardeur et de force au travail, — ces paroles sont pour moi une récompense que je prise bien plus haut que tous les accidents delà fortune ou du pouvoir, et elles m'obligent à vous dire qu'en venant fraternellement au milieu de vous, avec qui je suis en communion de pensée, d'espérance et d'efforts pour le triomphe d'une République véritablement nationale
et française, je savais que cet accueil me serait fait. Et lorsque je pense que le moment est bon pour adresser la parole à nos amis des autres départements, que l'heure exige ou des explications ou des exhortations, c'est presque par un penchant invincible de mon cœur que je me trouve amené dans ce massif central du Dauphiné, qui est pour moi, au milieu d'autres qualités qui le distinguent, comme le cœur et le centre même de l'énergie française.
Il y a, en effet, ici une démocratie équilibrée, une démocratie ferme, ardente » mais sûre ; une démocratie qui sait distinguer la période de la discussion de la période de l'action, qu'on est toujours assuré de trouver debout quant il faut être debout, une démocratie circonspecte et vigilante quand la situation exige qu'on surveille l'ennemi sans provoquer de mouvement offensif.
C'est donc tout naturellement que je vous disais, en 1872, que nous entrions dans une étape particulière de notre politique ; je me faisais alors un plaisir de choisir Grenoble comme centre d'action, et aujourd'hui je me fais un plaisir nouveau de retrouver des amis et des compagnons de la première heure et de leur dire : Nous allons franchir encore un défilé, nous allons arriver sur un autre plateau ; voulez-vous que je vous fasse connaître les espérances que je conçois et les écueils et les périls qu'il s'agit d'éviter?
Nous voici, en effet, grâce à la résolution et à la fermeté du gouvernement, à la veille d'un acte décisif, d'une importance capitale pour toute la France. Le décret que le cabinet vient de rendre, et qui a l'assentiment de l'opinion publique, nous met à quelques semaines de cette échéance sur laquelle tous les partis ont les yeux fixés depuis tantôt trois ans et qui doit être pour nous la délivrance, et pour nos ennemis — qu'on peut distinguer en deux camps : ceux qui espèrent encore et ceux qui n'espèrent plus — le
signal de la déroute définitive ou d'une pacification que tout le monde doit désirer. (Ti'ks bien! très bien! — Applaudissements.)
Après huit ans d'épreuves, après avoir épuisé toutes les formes du sacrifice et du dévouement, après avoir accumulé toutes les preuves de patience et de sagesse, après avoir résisté à toutes les provocations, à celles qui étaient effrontées, comme à celles qui étaient captieuses et perfides, la France a échappé définitivement aux hommes du 24 mai et du 16 mai. Elle espère toucher enfin au terme de cette lutte, aussi stérile que fatigante, qui lui disputait la fondation d'un gouvernement libre, du gouvernement nécessaire à une démocratie majeure, de la République. (Vive adhésion et applaudissements.)
Vous connaissez mieux que moi, pour les avoir peut-être supportés de plus près, les excès qui ont marqué ces deux tentatives de retour offensif de l'esprit de l'ancien régime. Aussi ce n'est pas pour vous ramener en arrière, pour exciter à nouveau vos légitimes indignations que je suis ici ; c'est plutôt pour rechercher par quels moyens, par quels actes, d'ici à quelques jours, nous pourrons enfin mettre un terme aux inquiétudes, aux angoisses qui, à certaines heures, prennent la France à la gorge et l'arrêtent au milieu de son travail de perfectionnement et de progrès.
Oui, dans quelques jours, beaucoup des conseils municipaux de France vont se réunir pour faire sortir de leurs rangs un homme auquel ils confieront le pouvoir le plus redoutable, celui de choisir, à un jour donné, l'arbitre, le juge de la situation politique générale. Les élections sénatoriales qui se préparent coïncideront en effet, par la durée du mandat qui sera de neuf ans, avec des échéances que je n'ai pas besoin d'analyser très profondément, soit au point de vue du pouvoir exécutif, soit au point de vue du fonctionnement des pouvoirs électifs eux-mêmes, soit au point
de vue des diverses réformes nécessaires, les unes à réaliser immédiatement, les autres nécessaires aussi et à mettre à l'étude tout de suite.
On sent, par conséquent, combien va être grave la mission que ce délégué sera chargé d'aller remplir au centre du département. Je voudrais que, d'ici à cette réunion, tous les membres des conseils municipaux de France se missent en face de la responsabilité entière des intérêts et de l'avenir de la patrie, car, c'est eux auxquels sera confié à la fois le soin de son honneur et de sa sécurité.
Il y a des jours où la responsabilité pèse plus lourde encore sur la tête des mandants que sur celle des mandataires, c'est lorsque cette responsabilité est dans le peuple et non pas dans ses élus, et toujours le peuple lui-môme ou ses représentants doivent se mettre en présence des lourdes responsabilités encourues : après le vote rendu, il n'est plus possible de ressaisir les conséquences inéluctables qui doivent en sortir.
Si je ne voulais citer qu'un seul exemple de cette responsabilité tout entière qui incombe aux commettants, j'évoquerais devant vous le souvenir de ce plébiscite fatal du 8 mai 1870, dont la France a failli mourir ; je dirais que l'homme investi d'un mandat a une responsabilité à supporter, mais que d'abord il y a celle du suffrage universel, du mandant, du pays lui-même. Eh bien, nous sommes à une de ces heures solennelles où, comme en mai 1870, on peut dire au pays : Tu tiens ton sort dans tes mains, et c'est du choix triennal du Sénat que sortira l'ordre ou le désordre, la paix ou la guerre à l'intérieur. (Très bien! très bien! — Applaudissements.)
Et c'est à cela, Messieurs, que doivent servir les cruelles leçons que nous avons reçues et sous le coup desquelles nous saignons encore. Il faut que cette histoire, à la fois si désolante et si rapprochée, nous
avertisse toutes les fois que nous avons un grand acte à accomplir. Aussi je dis à ces représentants des communes rurales qui sont venus au milieu de nous : Rappelez-vous, rappelez à vos concitoyens, à vos collègues qu'au mois de mai 1870 on leur disait : Votez ! votez contre la démocratie, votez contre les libéraux, votez contre les républicains, votez pour le pouvoir personnel, donnez de pleins pouvoirs à un homme, ne vous préoccupez pas de la direction des affaires : des esprits plus élevés, plus sûrs, plus compétents que vous, en ont la charge et le profit ; vous êtes sûrs, en vous rangeant uniquement du côté du pouvoir personnel, en faisant taire ces démagogues et ces agitateurs, d'avoir l'ordre, la paix et le progrès.
Et le peuple s'est abandonné. Il a cru aux calomnies, il a subi la pression. Il a cru, dans sa naïveté, dans la confiance naturelle que lui inspire un gouvernement quel qu'il soit, parce qu'il est le gouvernement, il a cru qu'on ne pouvait pas le tromper à ce point. Vous connaissez le réveil. (Longs applaudissements et bravos.)
Jamais cette justice sévère qui réside au fond de toutes les actions individuelles et collectives et qui sort des résultats de tous les actes humains, jamais cette Némésis n'est sortie avec une rapidité plus effroyable de l'arrêt que le peuple avait lui-même signé de sa déchéance, et elle s'est manifestée par l'invasion, par le démembrement, par les lourds impôts qui nous accablent encore. (Mouvement.)
Voilà ce qui se produit quand on s'a"bandonne, quand on ne fait pas soi-même ses affaires, quand on n'a pas conscience de la gravité de son vote.
Aussi faut-il aujourd'hui bien faire comprendre la gravité du vote à émettre aux délégués sénatoriaux qui vont sortir du scrutin des 15,000 conseils municipaux convoqués. Il faut leur faire bien sentir qu'ils sont à une heure, à une époque qui est aussi impor-
tante pour l'ordre intérieur et la stabilité extérieure que l'était l'époque du plébiscite du mois de mai 1870 pour la paix extérieure et l'intégrité de la France. (Assentiment unanime et applaudissements prolongés.)
Il est certain que si les hommes du 24 mai ont pu revenir au 16 mai, que s'il y a eu des tentatives véritablement coupables et criminelles contre la volonté de la majorité de la France solennellement exprimée aux élections de 1876 ; que si les mêmes hommes, qui avaient déjà si funestement renversé l'illustre homme d'Etat amené par son patriotisme à la République, et fait succéder à son gouvernement de modération un gouvernement de vexations et de proscriptions, ont pu diriger une suprême tentative contre les droits et la volonté de la nation, — il est certain, dis-je, que si ces faits ont pu se produire, c'est parce qu'il y avait au Sénat une majorité de quelques voix guidée par des factieux et qui, trompée par l'indifférence de quelques uns, dans un jour d'égarement, dans un jour de défaillance, se trompant peut-être elle-même sur les conséquences qu'on allait faire sortir de son vote, a permis qu'on fît d'elle un prétexte, un instrument à l'aide duquel, pendant sept mois, on a livré la France à tous les vents du hasard, à toutes les aventures, à tous les périls, en usurpant légalement, je le veux bien, mais contre le sentiment public, un pouvoir qu'on était aussi incapable d'exercer que de rendre profitable au pays. (Applaudissements unanimes.)
Il faut redire au pays, et surtout à ces conseillers municipaux qui vont choisir leurs délégués : Vous avez souffert, vous avez passé par des transes horribles, vous avez vu le spectre de la guerre civile à l'horizon ; vous avez entendu, tous les soirs, des bruits, des murmures de coups d'État, vous avez tremblé pour la paix entre les citoyens. Vous vous rappelez toutes ces choses, et cependant toutes ces choses pourraient recommencer si on avait des élections se-
natoriales mauvaises, si on avait une majorité incorrigible, si on redonnait la direction de cette majorité, par un accroissement sorti des élections prochaines, à ces politiques aussi présomptueux qu'impénitents, que leur parti pourra abandonner, mais qui, eux, n'abandonneront jamais leur importance, leur fatuité, l'aveuglement de leur conduite ni le désir de jouer leur rôle, parce qu'ils n'en ont pas d'autre à jouer. (Rires et bravos.)
Si donc vous voulez éviter ce retour et infligera ces hommes la vraie peine politique, vous en avez le moyen : c'est, par le scrutin, de condamner à la fois leur politique et tous ceux qui l'ont soutenue. Voilà le véritable châtiment, la correction dont on ne revient pas, la vraie déchéance politique que des hommes politiques puissent infliger.
Je voudrais, Messieurs, que chacun de vous qui a été ou qui sera délégué ou électeur de délégué se dise bien que c'est de sa conduite, que c'est du vote qu'il émettra que sortira l'impossibilité pour le Sénat d'être un instrument de réaction ou d'oppression. Il n'y aura plus d'ennemis mortels embusqués dans le Sénat pour tirer à l'abri sur les défenseurs de la constitution républicaine, si les élections sénatoriales sont conformes à la volonté nettement exprimée du suffrage universel, si elles sont conformes à l'intérêt également bien entendu et de ceux qui se disent conservateurs, et de ceux qui se disent libéraux ou républicains démocrates. Si l'on considère les choses au point de vue seulement de l'intérêt qu'a tout le monde à la stabilité, il faut voter pour des candidats qui soient fermement résolus à faire fonctionner la Constitution dans le sens républicain, dans un esprit véritablement démocratique ; et il faut exclure des listes sénatoriales tous ceux qui sont connus pour des ennemis incorrigibles de la République, tous ceux qui ont trempé dans cette conspiration à ciel ouvert du
21 mai et du 16 mai ; tous ceux qui, soit comme membres sortants du Sénat, soit au dehors, dans le pays, dans des réunions, des comices ou des journaux, ont été les soutiens de cette politique néfaste. 11 faut se débarrasser enfin d'hommes 'qui ont commis des actes dont ils ont vraiment toute la responsabilité. Il faut qu'au premier degré d'élection, dans les conseils municipaux, il y ait une véritable discussion des hommes et des choses.
Je sais bien qu'on a dit ceci : Vous voulez donc que la politique entre dans les conseils municipaux? Certainement, je le veux, et voici pourquoi. Puisque, en 1875, vous avez commis cette inégalité, puisque vous avez exécuté cette surprise de mettre sur la même ligne tous les conseils municipaux de France, quels que soient la population des communes et leur centre d'action, subissez la loi que vous avez faite, et, ayant introduit la politique partout, souffrez qu'on passe au crible, dans ces conseils municipaux, les hommes qui se présenteront comme candidats au Sénat, qu'on leur demande compte de leur passé, de leurs votes et qu'on recherche, non pas ce qu'ils se proposent de faire dans l'avenir, mais ce qu'ils ont fait dans le passé ; car. dans l'élection capitale qui va avoir lieu prochainement, il n'y a pas de meilleur critérium pour distinguer le bon candidat que de rechercher dans sa vie, dans son passé, quels ont été ses actes, ses intentions, ses écrits. (Très bien! très bien! — Applaudissements prolongés.)
Je suis très partisan, Messieurs, d'une politique de concorde et de conciliation ; mais je ne peux pas supporter que, sous prétexte de concorde et de conciliation, il se glisse dans l'État républicain, clans les fonctions républicaines, dans les conseils électifs de la nation, des hommes qui réclament la conciliation pour eux et la refusent aux autres, des hommes qui disent : Il faut que la République soit ouverte à ses
ennemis, qui en chassent les républicains, et qui ne permettent pas d'y entrer à ses véritables défenseurs. à ceux qui ont lutté et souffert pour elle. Vous connaissez des exemples: il y en a dans toutes les carrières, dans toutes les fonctions, dans toutes les branches des services publics, et aujourd'hui encore, il est malheureusement trop vrai de dire qu'être républicain sous la République, n'est ni un titre ni un mérite. {Vive adhésion et applaudissements répétés.)
Eh bien, il faut que cet état de choses cesse, car c'est là le mal dont on souffre. Les élections sénatoriales ont cela d'excellent qu'elles touchent aux sommets de la politique, puisqu'elles mettent en question l'équilibre des pouvoirs, leur exercice et même la personne qui exercera le pouvoir suprême dans l'Etat, puisque ces élections exercent, à un certain moment, une sorte d'arbitrage sur la marche générale de la politique et sur les traditions delà Chambre des députés. Mais, d'un autre côté, ces élections nous imposent la tâche d'expliquer à nos amis des campagnes où sont l'influence et la puissance administratives et d'où vient que parfois ils se plaignent de n'être pas en bons termes avec tel ou tel fonctionnaire, qu'il appartienne à l'ordre judiciaire, administratif, aux finances, ou même à ce corps que je voudrais voir rendre à son véritable rôle de protection et de confiance, — j'entends la gendarmerie qui, malheureusement, par suite d'abus qui datent de loin, d'instructions mal faites, de je ne sais quelles susceptibilités hiérarchiques mal dirigées, est devenue trop souvent une cause de zizanies au lieu d'être un corps d'agents d'ordre, de protection et de sécurité pour tous les citoyens sans distinction de classes ni d'opinions. [Vifs applaudissements.) Je pourrais en dire autant de tous les représentants, à un degré quelconque, de l'autorité. Je m'applaudis, je me suis toujours réjoui, et je ne suis pas près de m'en repentir, de voir qu'on a
associé intimement le paysan français au fonctionnement d'une constitution républicaine. J'ai été très partisan de l'idée qui a fait que dans le plus humble conseil municipal de France, à de certaines époques, périodiquement, il serait question des intérêts les plus élevés de la République. L'examen de ces intérêts, le choix des hommes, initient les conseillers municipaux à la politique et leur font sentir la dignité, la responsabilité dont ils sont investis, le poids dont ils pèsent dans les destinées de la patrie. Cette mission leur apprend, en même temps, à connaître les hommes qui sollicitent leurs suffrages et à comprendre la valeur de leur bulletin au jour du vote. Oui, je me suis applaudi de voir l'élément démocratique, l'élément rural, l'élément des petits propriétaires, de ceux qui peinent, qui suent, qui fécondent la terre, l'élément qui a besoin de travail, de protection, de sécurité et de véritable tranquillité, — je me suis applaudi de voir cet élément, par le fonctionnement même de la Constitution, être le maître de toutes ces choses s'il voulait faire des choix éclairés et indépendants. (Salve d'applaudissements et bravos.)
C'est pour cela que je ne laisserai jamais passer d'élections sénatoriales, pas plus les élections d'aujourd'hui que les élections à venir, tant que je serai là, sans essayer de consacrer toute l'ardeur de ma conviction à éclairer l'opinion (Applaudissements) , car je suis tout à fait certain que, le jour où chaque électeur sénatorial connaîtrait véritablement ses intérêts, ses devoirs et l'étendue de sa responsabilité, il n'y aurait pas de raison ni de bon sens contre la raison et le bon sens de la France démocratique, qui serait alors véritablement maîtresse de ses destinées ; et le jour approche où la démocratie par excellence, la démocratie rurale, ne se trompera plus sur le choix des hommes. Ce qui l'égaré et la déroute, c'est qu'on sème derrière elle des bruits inquiétants sur telle ou
telle conviction ou sur telle ou telle réputation, c'est qu'on cherche à la circonvenir ; on emploie la calomnie et on dit à ces démocrates ruraux: Prenez garde! la République, c'est le désordre ; elle passera dans les mains des plus extrêmes, et nous roulerons jusqu'au fond de l'abîme. Vous avez entendu ces prophètes de malheur. Leurs gémissements vousrsont connus. (Rires.) Ils ne rencontrent plus que des incrédules, et les prophètes mêmes commencent à s'essouffler. [Hilarité générale .) Us cherchent des raisons et ne trouvent que des phrases ; leur rhétorique ampoulée est celle de l'Église, qui les inspire et dont elle est aujourd'hui véritablement l'apanage. (Salve d'applaudissements.)
Autrefois on disait à ce paysan que la République c'était le partage , qu'elle menaçait les propriétaires, qu'elle menaçait la famille. On a renoncé, depuis tantôt dix ans, à répéter ces mensonges et ces calomnies. On a senti le ridicule qu'il y avait, dans un pays qui compte 24 millions de petits propriétaires, à dire que la propriété pouvait être mise en péril par un parti qui avait le souci de la grandeur de la France et de l'ordre. On veut bien aujourd'hui nous faire grâce de ces phrases sur la propriété. On reconnaît que c'est un thème usé.
Quant aux déclamations sur la famille, elles ont fait aussi leur temps et, franchement, s'il fallait défendre la famille, la lecture des bulletins des tribunaux est trop instructive pour que j'insiste. Je ne rechercherai donc pas de quel côté sont ceux qui attaquent la famille. (Très bien ! très bien! — Applaudissements et bravos prolongés.)
11 reste la religion. C'est le dernier thème, mais, comme il doit remplacer les deux autres devenus ridicules et impuissants, on use et on abuse de celuici. (Rires.) Ainsi il n'est question que de persécutions et de martyrs. L'Église, le clergé, le parti clérical se voient revenus au temps de Dioclétien ; les bêtes, les
lions attendent dans le cirque. {Hilarité générale.) Et ce qu'il y a de bizarre, c'est que ces affolements, ces plaintes, ces gémissements coïncident avec les entreprises les plus audacieuses, avec les résistances les plus illégales, avec les usurpations les plus contraires à tout notre droit français et telles qu'on n'en a jamais vu dans notre pays. De sorte que ceux-là mêmes qui crient au martyre en sont arrivés à pouvoir mettre sous leurs pieds des lois qui sont muettes et que personne, parmi ceux qui sont chargés de les faire respecter, ne vient rappeler à ces intempérants, qui ne seraient que les pires des comédiens sïls ne troublaient profondément les consciences. (Double salie d'applaudissements et acclamations.)
Je n'ai pas à vous faire toucher du doigt la grossièreté de ce sophisme qui consiste à confondre la religion, la liberté de conscience, le droit de penser et de pratiquer, avec les intérêts et l'esprit de domination d'une caste, d'une secte qui couvre d'un nom respecté dans toutes les sociétés civilisées les complots et les machinations les plus oppressives, la conduite la plus condamnable.
Non, la religion n'est pas en péril, ni la liberté de conscience; et si, d'un certain côté, on réclame le droit de libre propagande, si, dans des établissements de l'État, on se permet d'arborer, en face de la France de 89, le drapeau de la contre-révolution, si cette conduite est licite et permise de ce côté-là, on ne peut pas dire que, de l'autre côté, on obtienne la même tolérance et la réciprocité. (Marques unanimes d'adhésion. — Applaudissements.)
Je ne me plains pas, d'ailleurs, de ce que nous ayons pu assister à des actes qui réveilleront certains indifférents, lesquels ne croient pas assez à cette gangrène, à ce péril clérical. (Explosion d'applaudissements et acclamations prolongées.) Ces actes ramèneront forcément l'attention des hommes publics vers la solu-
tion de question instantes, et ils mettront l'opinion dans l'obligation de choisir. Et alors un juste départ se fera vite entre les partisans d'une religion nationale dont les ministres se renferment dans le cercle rigide de leurs attributions, entre ceux qui respectent les hommes voués à l'exercice d'un culte, mais n'en sortant pas, se bornant à leur mission spirituelle et cessant de pousser à la violence par des prédications que tout le monde connaît et que personnelle punit... (Salve d'applaudissements.) Le départ, dis-je, se fera vite entre les partisans de ces hommes de paix et les partisans de ceux qui ne craignent pas de transformer ce qui devrait être la chaire d'apaisement en une tribune d'où ils déversent, sans responsabilité pour eux, l'injure, la calomnie et l'outrage sur des hommes qui ont l'adhésion de leurs concitoyens. Qu'on ne crie donc plus à la persécution, que tout rentre dans le droit, et, quand nous aurons'obtenu le respect d'une législation qui n'est pas à faire, qui existe, nous constaterons bien vite ce que valent et ce que cachent les déclamations de ce parti qui, bien qu'il multiplie ses manifestations hypocrites, n'en est pas moins un parti antifrançais, car il poursuit toujours le môme plan et son mot d'ordre, qu'il no prend pas chez nous, n'a pas changé : il nous hait, et il ne sert que des desseins qui nous sont hostiles. (Longs applaudissements et bravos prolongés.)
Il faut donc répéter à l'électeur sénatorial de nos campagnes que ceux-là sont véritablement des artisans de mensonge qui disent que la République, que les pouvoirs républicains sont les ennemis de la religion ; mais il faut lui demander s'il entend être le maître chez lui, dans sa commune, dans son école, dans son chemin vicinal, dans le choix des hommes qui représenteront ses opinions, ses intérêts ; s'il entend que les agents de l'État le respectent et le protègent ; ou s'il veut de la tutelle de la sacristie au lieu
d'avoir sa part de gouvernement et de souveraineté dans la commune. Oh ! alors vous verrez que cet électeur saura parfaitement faire la distinction entre la religion respectée et respectable et ceux de ses ministres qui la compromettent et l'engagent dans des complicités où elle ne peut évidemment que perdre de son prestige et peut-être de son influence sur les esprits. (App?'obation générale et applaudissements.)
Et pourquoi est-il vraiment si nécessaire de concentrer, pendant quelques semaines, l'attention des conseils municipaux de France sur ce choix des électeurs sénatoriaux et des sénateurs eux-mêmes ? Je veux m'en expliquer très librement.
J'y trouve, Messieurs, un double intérêt : d'abord l'intérêt que j'ai indiqué tout à l'heure, celui du bon fonctionnement de la constitution républicaine, de l'ordre et de la paix ; mais j'en trouve un autre ; c'est que je suis pénétré — et ici je vous apporte un avis qui est le résultat d'une expérience accomplie sous nos yeux — de la nécessité d'un Sénat républicain. Je suis convaincu que, dans une démocratie comme la nôtre, si riche, mais siardente, si étendue, si complexe, avec des aspects et des traits si nets, soumise à des conditions, à des milieux si variables, il est nécessaire d'avoir un Sénat républicain qui apporte, dans le fonctionnement des pouvoirs publics, un esprit de tradition et l'autorité de l'expérience dans les matières d'État; un Sénat républicain qui soit une école de gouvernement, un Sénat, en un mot, qui soit l'ami, le conseil et le contrôle de la Chambre des députés. J'entends bien que si c'est un Sénat à tendances factieuses, gouverné par des monarchistes incorrigibles, par des aristocrates, par des petits-maîtres dont la fatuité est sans bornes, par des hommes qui font la théorie d'un Sénat institué uniquement pour contrarier la Chambre des députés, pour entrer en conflit avec elle, — dans ces conditions, le Sénat aura le sort
de tous les obstacles ; il disparaîtra un jour ou l'autre devant la force supérieure du suffrage universel. ( Vive approbation. — Applaudissements.)
Si ceux qui, parmi nos adversaires, prétendent avoir conservé quelques lueurs de libéralisme et de sagesse politique avaient bien compris leurs intérêts, se fussent-ils jamais associés à cette politique de conflits et de discordes sans autre résultat possible qu'une impopularité qui devait rejaillir sur l'institution du Sénat? Est-il vrai que, s'ils avaient été vraiment dignes du nom de conservateurs qu'ils s'arrogent, comme tant d'autres, sans le mériter, ils auraient dû suivre une conduite opposée à celle qu'ils ont tenue quand on leur a demandé le vote de lois réactionnaires ou le refus de lois votées par la Chambre des députés dans un esprit de justice? Auraient-ils dû accepter une politique aussi ouvertement révolutionnaire que celle qui a inspiré le vote de la dissolution?
Est-il vrai qu'ils auraient dû résister à cette politique dans l'intérêt d'une conception qu'ils invoquent et au monopole de laquelle ils prétendent depuis trois quarts de siècle : la constitution d'un régime politique avec deux Chambres ? Mais les uns, par haine de la démocratie, ont voté la dissolution sans scrupules, les autres par scepticisme, et enfin une troisième catégorie a voté la mort dans l'âme. (Rires.)
Eh bien, ce que je redoute, non pas dans l'intérêt de ces beaux esprits qui nous font si pédantesquement la leçon et savent si peu se conduire eux-mêmes, mais dans l'intérêt de mon pays et de la cause que nous servons ensemble, c'est précisément qu'à force de dénaturer le rôle du Sénat, c'est qu'à force de substituer l'idée de conflit à l'idée de contrôle, on ait accumulé contre l'institution une série de préjugés, d'animosilés qui, dépassant la mesure à un jour donné, pourraient l'emporter et amener une faute tôt ou tard.
Car, Messieurs, il faut se mettre en face de l'avenir et bien se dire que les institutions valent, non pas par les préambules plus ou moins magnifiques dont on les fait précéder, mais par la manière dont on les entend, dont on les pratique et les fait fonctionner. Je ne connais pas beaucoup d'institutions, même médiocres dans l'esprit de ceux qui les ont créées, qui ne puissent devenir, sous la main d'un parti avisé, d'une démocratie puissante et réglée, de volonté persistante et souple, des armes de protection pour le parti républicain, alors qu'on croyait avoir forgé contre lui peut-être des armes mortelles. ( Vive adhésion. — Applaudissements.)
Voyez combien de lois l'Assemblée nationale, cette Assemblée introuvable que nous ne reverrons pas, je l'espère... [Rires approbatifs) avait accumulées contre le parti républicain. Voyez ce qu'elle pensait avoir tiré de la loi municipale, de la loi sur les conseils généraux, du scrutin d'arrondissement et de l'institution du Sénat lui-même. Voyez comme, sous la force réglée du suffrage universel, sous l'influence d'une politique à la fois hardie et contenue, tout cela s'est transformé et est devenu, au service de la démocratie, autant d'instruments de victoire contre vos adversaires. Car avec quoi les avez-vous battus ? Avec les armes forgées par eux-mêmes. (Salve d'applaudissements.)
Eh bien, je voudrais que ce Sénat, institué dans une pensée de réaction contre le suffrage universel, contre la volonté nationale, dans une pensée de restriction des pouvoirs législatif et exécutif — je voudrais que ce Sénat se transformât par la seule pénétration de l'esprit démocratique et qu'il devînt, d'une façon permanente et pour ainsi dire perpétuelle, la véritable citadelle de la République, dans laquelle on placerait ses défenseurs les plus énergiques, ses capacités les plus éprouvées, ses renommées les plus
certaines, de façon qu'on s'inclinât devant le Sénat de la République comme on le faisait devant le Sénat de Rome. [Longs applaudissements.)
Je dis que cette institution ainsi comprise est nécessaire dans une démocratie et surtout une démocratie qui veut être progressive. Ah ! Messieurs, si nous n'avions combattu que pour établir une forme de gouvernement, la forme républicaine , notre rôle serait fini, car ce gouvernement va être définitivement fondé. Le 5 janvier prochain, nous aurons doublé le cap et franchi le chenal qui nous sépare encore de l'océan pacifique de la République. Après cette date, nous pourrions replier les voiles et rentrer chez nous. Mais nous n'avons pas seulement voulu fonder une forme de gouvernement. Nous voulons que, sous l'égide de la République, les capacités de tous les citoyens puissent librement se développer. Et ce n'est certainement pas à Grenoble, où j'ai constaté l'avènement des nouvelles couches sociales, que je pourrais dire que notre tâche est terminée. Elle ne le sera jamais. Après une première couche, une seconde viendra, puis d'autres, car maintenant le travail des peuples consiste à attirer, à faire monter sans cesse ceux qui sont en bas vers la lumière, le bien-être et la moralité. (Salve d'applaudissements et bravos prolongés.)
Et c'est précisément parce que vous vous êtes fait à vous-mêmes, démocratie française, un horizon sans limites de progrès indéfini, parce que vous avez livré à la curiosité et aux efforts de tous la solution de tous les problèmes, c'est précisément parce quevous appelez le concours de toutes les énergies et que vous réclamez la collaboration de toutes les capacités, c'est parce que vous attisez dans tous les cœurs cette légitime passion sociale, qu'il faut, au centre delà République, un pouvoir modéré, sage, pondéré, épris de la République, mais ne s'inspirant que de la réalité et des
vin. 18
circonstances qui doivent entourer la réalisation, à heure dite, de tel ou tel projet. Il ne faut pas que ce Sénat soit un obstacle, un mur contre lequel les flots de la République viennent battre. Non ! cela ne préparerait que désastres et écroulements. Il faut que ce soitun guide sympathique, éclairé, sur lequel la France pourra s'appuyer avec confiance puisqu'il sera sorti de ses entrailles, du choix de toutes les communes de France. (Bravos prolongés.)
Je ne retire pas la parole que j'ai prononcée le jour où je me suis expliqué sur le Sénat. Je ne parlais pas de l'essai de Sénat oligarchique qu'on tentait de constituer ; j'annonçais ce qui sera une vérité plus tard, à savoir que lorsqu'on aura véritablement rendu au Sénat sa figure nécessaire, son rôle permanent, ses fonctions légitimes, lorsqu'on y aura fait pénétrer l'cspritdémocratique, lorsqu'on l'aura constitué, épuré, renouvelé pour donner la vie à ce pouvoir constitutionnel, il sera bien réellement, de par son origine, le grand conseil des communes de France. (Vifs applaudissements.)
Eh bien, il dépend des 17,000 électeurs sénatoriaux de nous rapprocher de ce but. Il dépend d'eux, en choisissant avec recueillement, en analysant avec sollicitude, en scrutant avec impartialité les titres do ceux qui viendront solliciter leurs suffrages, il dépend de ces 17,000 électeurs de nous donner à lafois la stabilité immédiate, la sécurité de l'avenir, les moyens de développer encore nos ressources, la possibilité de résoudre de grandes questions et de créer, au sein de la République, un point fixe autour duquel tout sera mouvement et progrès.
Cette adjuration que j'adresse à ceux d'entre vous, Messieurs, qui sont appelés à exercer ce mandat, je l'adresse en même temps à ceux de nos amis qui, sur d'autres points du territoire, sont appelés aussi à déposer leurs bulletins dans l'urne, mais je ne dirais pas
toute ma pensée si je n'ajoutais quelles sont nos espérances, nos certitudes, et aussi pourquoi j'attache un si grand prix à ce qu'ils multiplient leurs efforts pour garantir le succès.
En effet, Messieurs, vous savez que j'ai la mauvaise habitude, avant l'ouverture des périodes électorales, d'annoncer quels doivent en être les résultats probables. (Rires d'approbation.) Il m'est arrivé assez souvent de dire juste. Une certaine fois, cependant, je me suis trompé, mais il s'est trouvé entre les électeurs et moi bien des mains interposées qui avaient certainement aidé mes contradicteurs à diminuer le résultat que j'avais annoncé. (Hilarité générale et applaudissements.)
Cela a bien paru le jour où ce même suffrage universel, où ces mêmes électeurs, consultés à nouveau dans les mêmes circonscriptions, à peine débarrassées d'ailleurs des fonctionnaires qui avaient procédé aux précédentes élections, ont rendu un verdict tout à fait décisif dans le sens des prédictions, des révélations que nous avions faites.
Quelle est l'origine de ces révélations ? Elles proviennent simplement d'études, de statistiques bien faites, exemptes autant que possible de chances d'erreur, elles sont le résultat d'un travail soutenu. Et quand nous disons aujourd'hui, par exemple, que sur 84 élections sénatoriales à faire, nous espérons avoir 20 voix de majorité, nous faisons une supposition, mais j'espère bien qu'elle ne sera pas démentie par l'événement. Je dis donc dès à présent que nous avons une majorité. La question de droit et de fait sera vidée après le 5 janvier, et, à cette date, il faudra que l'ancienne majorité sénatoriale choisisse : elle devra abandonner les guides impuissants qui l'ont conduite à l'erreur et au désastre ou bien persévérer dans une attitude aussi contraire aux intérêts conservateurs qu'à ceux de la France elle-même. (Applaudissements prolongés.)
J'espère que e plus grand nombre d'entre eux, comprenant que toute résistance est inutile contre le vœu du pays et qu'il n'y a plus à espérer le retour de l'un des divers régimes monarchiques, comprenant encore que, la France ayant fait son choix, personne ne peut avoir la prétention d'avoir raison contre elle, voudront bien incliner leur volonté devant la volonté du 'pays et accepter sa décision en bons citoyens et en bons Français.
Mais j'estime qu'on les amènerait bien plus difficilement à cette adhésion si, au lieu d'avoir une majorité sénatoriale de vingt voix, nous avions une majorité inférieure.
J'adjure donc les divers délégués sénatoriaux d'obtenir une majorité plus forte que celle que j'ai dite et qui n'est qu'une hypothèse. Il y a toujours à faire un effort supérieur à celui qu'on a fait, et c'est le lendemain de la victoire ou de la défaite qu'on s'en aperçoit et qu'on regrette de n'avoir pas fait tout ce qu'on pouvait faire. Je sais tel département qui, aux dernières élections, l'eût emporté si l'on eût été plus sage, plus habile, plus discipliné, plus uni, si Ton avait subordonné les questions de personnes et de clocher — car il y a aussi des rivalités de commune à commune et de ville à ville — à la question de savoir quel était le candidat républicain qui offrait le plus de chances de succès. Car, dans une élection, quand on a examiné les candidatures, quand on les a critiquées, lorsque l'heure de l'action sonne, il faut n'avoir pas le sentiment des intérêts de la nation pour ne pas se rallier tous sur le choix qui a été fait et pour ne pas accepter la loi de la majorité. {Applaudissements p?*olongés.) J'ai bon espoir que cette conduite sera suivie, car le passé, et un passé des plus récents, nous est un gage de cet esprit croissant de concorde, de sagesse, de modération et de fermeté tout ensemble qui anime les grandes masses du pays, et qui fait que
nos adversaires confondus, que les étrangers émerveillés disent: Quelle France nouvelle nous a donc fait la République? N'est-il donc pas prodigieux de voir un pays autrefois si mobile, si léger, si capricieux, si agité, après être tombé sous les coups de la fortune, être devenu si modeste, si sage, si modéré, si réglé, et en même temps le plus moral, entendez-le bien, et le moins troublé de tous les pays qui occupent aujourd'hui l'attention des hommes ! Oui, c'est prodigieux. Et pourquoi la République, même tourmentée, que les nécessités ontimposée à nos adversaires, pourquoi cette République, née au milieu des douleurs de la patrie mutilée, n'aurait-elle pas le bénéfice, aux yeux mêmes de ceux qui ne pensent pas comme nous, des sympathies de tous à l'intérieur et de l'estime et du respect qu'à l'extérieur elle a su attirer denouveau sur la France ? [Double salve d'applaudissements.)
Ah ! Messieurs, on a quelque droit de dire et de répéter au pays qui a si courageusement porté le lourd fardeau dont on a chargé ses épaules, on a le devoir de répéter bien haut qu'il est désormais en possession de lui-même et qu'il a, sinon rétabli son ancienne grandeur, au moins regagné, avec la direction de luimême, l'estime et le respect des autres ; que ce respect reposera désormais sur les sacrifices communs de tous les Français ; qu'ayant introduit l'égalité, cette passion française, dans le plus précieux, le plus nécessaire, le plus glorieux des services publics, le service militaire, il n'y a véritablement aucune espèce de raison pour en retarder la manifestation et le triomphe dans tous les ordres, dans toutes les branches de l'activité nationale. (Salve d'applaudissements.) C'est cet esprit d'égalité, de démocratie, qui assure la sécurité nationale, qui constitue notre armée, et qui fait que la France, consciente de son droit, respectueuse de toutes les nécessités , ayant abdiqué l'esprit de vanité et d'agression, sûre d'elle-même et de sa politique, puis-
qu'elle la dirige toute seule, confiante dans ses enfants, tous placés sous le même drapeau, peut se livrer au travail, à la production, à la moralisation et donner à pleines mains l'éducation à tous ses enfants, et préparer cette ère — à nos successeurs de pousser le char plus loin ! — cette ère à laquelle nous aspirons, cette ère où la République, assurée de toutes les libertés, laissera à chacun le soin de diriger ses intérêts et de chercher le bonheur dans la responsabilité de ses actes. [Longs applaudissements et bi'avos répétés.)
Mes amis, ce que je viens de vous dire, je vous demande de le commenter, de le répéter autour de vous, de vous en aller, compagnons et coopérateurs de ma pensée, à travers vos montagnes, les propager. Car, quoi qu'on ait dit, nous ne recherchons rien, rien que le triomphe de nos principes par la persuasion, nous n'attendons rien dans tous les ordres que de la puissance de la raison. Nous ne voulons rien que par la loi, œuvre de la majorité ; nous sommes désormais tranquilles sur l'avenir de la République que nous avons élevée, et enfin soustraite à la direction de ses ennemis. C'est que, fondée pour la première fois sur l'adhésion des petits et des moyens, ayant ses racines dans le sol, n'étant pas un édifice improvisé qui surgit tout à coup dans la tempête et dont on n'aperçoit que les lignes de faîte au milieu de l'orage, elle sera au contraire une construction lentement et patiemment édifiée, dont les fondements reposent sur toute la surface de notre territoire et qui sera assez grande, je le jure, pour contenir, comme dans un temple national, tous ceux qui sont vraiment dignes d'être les enfants de la France. [Triple salve d'applaudissements. — Acclamations prolongées et cris de : Vive la République ! Vive Gambetta !
Grenoble, 11 octobre, 10 heures soir.
« A sept heures précises, M. Gambetta entre dans la salle du banquet au milieu des acclamations. M. Gâché, maire de Grenoble, s'assied à sa droite; M. Anthoard, député, à sa gauche; à la table d'honneur prennent place MM. Bravet, Marion, Guillot, Cyprien Chaix, députés; MM. Vogeli, conseiller général et rédacteur en chef du Réveil du Dauphiné, et M. Gambetta père. Parmi les convives se trouvent un grand nombre de maires des communes rurales. Au début du repas, on apporte un énorme bouquet tricolore avec les lettres R. F. dessinées en rouge, envoi des dames de Grenoble ; puis trois autres bouquets venant d* ateliers d'ouvriers peaussiers et de gantières.
« M. Anthoard, indisposé, ayant dû se retirer, M. Bravet prend la présidence. Il lit d'abord les lettres de MM. Brillier et Eymard-Duvernay, sénateurs, Buyat et Couturier, députés, qui expriment le regret de n'avoir pu assister au banquet. Il porte un toast à la République et à Gambetta, son illustre défenseur. Je le remercie en votre nom, dit-il, des services qu'il rend au pays, à la République et à la démocratie. (Applaudissements unanimes.)
« M. Gambetta se lève et prononce le discours suivant :
Messieurs,
Permettez-moi de porter deux santés, celle de vos élus, celle de cette cité si vaillante, si sage, si unie, si dévouée à la patrie et à la République, de cette ville qui a été le berceau de la Révolution. Je ne veux pas faire taire mon cœur, je veux vous dire les sentiments de gratitude que m'inspire l'accueil si chaleureux que je reçois. Je sais bien ce qu'il y a au fond de vos acclamations : l'homme s'efface, c'est le serviteur passionné de la cause démocratique que vous voyez; c'est la cause elle-même qui élève l'homme et qui justifie les paroles trop élogieuscs. Et cependant il est bon, fortifiant, salutaire pour nos compagnons de lutte, que le peuple ait à certaines heures comme un excès de gêné-
rosité et de bonté pour ses mandataires. Cela leur donne la force de mépriser la calomnie; cela les venge des plus odieuses attaques, auxquelles ils trouvent une compensation surabondante dans les acclamations du peuple. Aussi, je mets bien au-dessus de tout la satisfaction que me cause la conviction, la certitude que je reste toujours en harmonie avec le peuple que je sers. {Bravos répétés.) C'est là que je puise la force qui m'est nécessaire. C'est à vous qu'en revient légitimement la meilleure part. C'est vous qui, aux heures sombres de 1 870, m'avez donné la force de ne pas renoncer à la tâche, de ne pas céder. Si j'ai fermement suivi la ligne politique que je m'étais tracée, c'est que vos sympathies me prouvèrent que vous aviez confiance dans l'homme qui vous parle {Oui, oui!), c'est que je n'ai jamais senti diminuer la confiance que j'ai en vous. {Bravos.)
Avec de pareils motifs de consolation, on peut laisser sans s'émouvoir les écrivassiers publier tout ce que leur rage impuissante apporte de boue et d'infamie au bout de leur plume. On est soutenu par le sentiment du devoir démocratique, compris et pratiqué à la lueur de la raison, en tenant compte des difficultés et des obstacles. Jamais je n'ai fléchi ni ne fléchirai sur les principes; mais je ne suis pas de ceux qui compromettraient le succès de leur cause pour la satisfaction d'inscrire une vaine formule... {Une voix : Vive la politique opportuniste!) Laissons ces mots vagues. qui n'ont été créés que pour sedispenser d'aborder les difficultés réelles. {Bravos.) Faisons comme le matelot qui a besoin de consulter le ciel pour savoir de quel côté il doit incliner le gouvernail afin d'arriver sûrement] au port. (Salces d'applaudissements.) Citoyens, je bois au triomphe de la République, au triomphe de la démocratie sous l'égide du drapeau national. {Longs applaudissements. Les cris de : Vive la République! vive Gambetta! se prolongent dans la rue,
et une foule innombrable, précédée de la fanfare jouant la Marseillaise, accompagne M. Gambetla jusqu'à, son hôtel.)
La Tour-du-Pin, 12 octobre, 9 heures soir.
«Au départ de M. Gambetta de Grenoble, une foule considérable se pressait dans les rues qui conduisent à la gare et faisait entendre des acclamations entbousiastes sur le passage de la voiture dans laquelle il était accompagné par le maire de Grenoble et des députés de l'Isère. A la gare, où l'aflluence était énorme, M. Gambetta a adressé quelques paroles d'adieu :
Citoyens, c'est le cœur plein d'émotion que je quitte votre courageuse cité . Je vous remercie de votre accueil si cordial et si fraternel. Je pars réconforté et plus confiant que jamais dans les destinées de notre République. Tous mes efforts tendront à me montrer digne de l'estime et de la sympathie que vous m'avez témoignées. Citoyens, en nous séparant pour quelquetemps, car je reviendrai au milieu de votre vaillante population, poussons ensemble le seul cri qui résume toutes nos aspirations : Vive la République !
« Un immense cri de : « Vive la République ! » sort de toutes les poitrines et va se répercutant le long de la voie et dans les rues avoisinantes.
«AMoirans, une députation remet à M. Gambetta un magnifique bouquet et salue le départ de cris de : « Vive la République! » Au Grand-Lemps, un incident touchant se produit. M. Favre, conseiller général et maire de la commune, entouré des conseillers municipaux, présente le vieux drapeau de 1789, pieusement conservé par des mains républicaines. M. Gambetta salue avec une respectueuse émotion le drapeau de la première commune émancipée par la Révolution. Des cris enthousiastes éclatent; la fanfare joue la Marseillaise.
« A la Tour-du-Pin, le train est accueilli par de nombreuses salves d'artillerie. Plus de trois mille personnes accourues