‹ Discours et plaidoyers politiques de M. GambettaChapitre 10 sur 55 · SÉANT AU GRAND TRIANON · texte numérisé non relu

SÉANT AU GRAND TRIANON

Le ?/ novembre 1873

Par décision en date du 7 mai 1872, et en conséquence de Tavis émis par le conseil d'cnquêle chargé d'examiner Taffaire de la capitulation de Tarmée du Rhin et de la place de Metz, le général de Cissey, ministre de la guerre, avait rendu un ordre d'informer contre le maréchal Bazaine. Le général de Rivières, chargé de l'information, déposa son rapport le 6 mars de Tannée suivante. Le rapport concluait à la mise en jugement du maréchal Bazaine « pour avoir signé une capitulation ayant eu pour résultat de faire poser les armes à son armée, et de rendre à l'ennemi la place de Metz, sans qu'avant de traiter, il eût fait tout ce que lui prescrivaient le devoir et l'honneur, crimes prévus et punis par les articles 209 et 210 du code de justice militaire ».

Les débats du procès s'ouvrirent au Grand Trianon, le 6 octobre. Le premier conseil de guerre était composé des généraux Henri d'Orléans, duc d'Aumale, président, Reysserre, Ghabaud-Latour, Princeteau, Tripier, Martineau-Deschenez , de la Motte-Rouge, juges, Guiod, Lallemand et de Susleau de Malroy, juges suppléants.

M. Gambetta déposa devant le Conseil dans Taudience du 21 novembre. Nous reproduisons sa déposition d'après

le compte rendu sténographiqac in extenso du Moniteur imiversel.

M. LE PRÉSIDENT. — Appclcz M. le député Gambetta.

M. Gambetta se présente à la barre, prête serment et répond ainsi qu*il suit aux questions d'usage qui lui sont adressées par M. le président :

Gambetta (Léon-Michel), trente-sept ans, avocat, député, domicilié à Paris, déclare qu'il ne connaissait pas le maréchal avant les faits qui lui sont reprochés, qu'il n'est ni son parent, ni son allié , et qu'ils n'ont jamais été au service Tun de l'autre.

M. LE PRÉSIDENT. — M. le député, veuillez faire votre déposition et indiquer au Conseil quelles mesures vous avez pu prendre , en votre qualité de membre du gouvernement de la Défense nationale, pour établir des communications avec le quartier général de l'armée du Rhin, pour secourir ou ravitailler la place de Metz. Veuillez faire connaître également quelles communications et quelles nouvelles vous avez pu recevoir ; enfin, donner tous les renseignements que vous jugeriez de nature à éclairer le Conseil.

M. Gambetta. — Ce que je peux dire au Conseil, relativement aux communications que nous avons cherché à établir avez Metz, se divise en deux parts.

Dès les premiers jours du gouvernement de la Défense nationale à Paris, nous avons chargé M. le préfet de police de rechercher, soit des agents dans la police dont il avait la direction , soit des hommes de bonne volonté qui se présentaient dans la population, pour arriver à communiquer avec Tarmée de Metz, sur le sort de laquelle l'angoisse était grande dans Paris, car on la mettait au nombre des plus grandes ressources de la France en péril.

Le gouvernement partageait, à ce moment, la confiance la plus entière, non seulement dans les talents, mais encore dans le patriotisme du commandant en

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chef de Tarmée du Rhin. On connaissait, par les bruits que les Prussiens n'avaient pas complètement interceptés, les grandes luttes livrées sous Metz; on savait ce que valait cette armée. La France en avait eu rarement d'aussi puissante, d'aussi solide , d'aussi résistante; aussi la première pensée qui s'était fait jour dans le gouvernement avait été de s'adresser à cette armée pour lui faire connaître les événements nécessaires, inévitables, qui venaient de s'accomplir; car, avec une armée prisonnière, un gouvernement qui avait capitulé et était passé à l'étranger, la France s'était trouvée absolument sans défense et sans représentation officielle ; le i septembre s'imposait et, à ce moment, il n'y eut qu'un cri dans tout le pays : Résister !

Cette résistance, elle pouvait se faire avec deux appuis : l'appui de l'armée do Metz, restée à peu près intacte, et celui des forces nouvelles que pouvait créer le pays.

Il ne présidait, à ce moment-là, au conseil du gouvernement de l'Hôtel de Ville, d'antre pensée que celle de défendre la France, et c'est cette pensée que nous écrivîmes dans une dépêche, dont plusieurs exemplaires furent confiés à des hommes sûrs, choisis par M. de Kératry. J'ai eu l'honneur d'en remettre à M. le général rapporteur un des exemplaires qui m'étaient restés, et le Conseil pourra faire représenter, s'il le juge à propos, le texte de cette dépèche.

Nous eûmes l'occasion d'apprendre que, de son côté, et en raison de la mission particulière qui lui était dévolue, le général Le Flô, ministre de la guerre, s'était chargé de faire parvenir des renseignements militaires à Metz. Pour ma part, j'avais à faire savoir, comme ministre de l'intérieur, au maréchal Bazaine, le caractère du mouvement qui s'était produit, les résolutions formelles du pays à se défendre, et aussi, je le dis parce que c'était l'impression unanime de

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mes collègues et la mienne également, la foi, la confiance que nous avions dans sa vaillance et dans son patriotisme.

Jusqu'au 10 octobre, époque à laquelle je sortis de Paris , je dus me borner à renouveler ces tentatives ; mais évidemment je ne pouvais en assurer le succès. J'ignore si les communications que j'ai adressées par cette voie sont parvenues ; ce que je sais , c'est que les tentatives ont été faites et qu'on n'a pu retrouver les noms de ces émissaires, ni même certains émissaires eux-mêmes, ainsi que les dépêches dont ils étaient porteurs.

Après le 10 octobre, quand je fus en province, la première de mes préoccupations fut précisément d'entrer en relations avec Metz, dont nous ne connaissions pas le sort; mais tous les renseignements qui émanaient de l'étranger, soit des Prussiens, soit des communications très rares que l'on avait par la voie diplomatique, annonçaient que Metz se défendait, qu'autour de cette place il y avait une série d'engagements presque quotidiens^ — ce qui prouvait à la fois la vitalité de l'armée et l'ardeur de la résistance. Jusqu'au dernier moment nous avons recueilli ces échos qui nous soutenaient dans la lutte, et nous les avons publiés jusqu'à la veille même de la capitulation.

Je dis ces choses pour répondre à une apparence de contradiction qu'on a voulu faire naître entre les bruits favorables que nous avons pieusement recueillis sur l'armée de Metz jusqu'au dernier moment et le jugement que nous a arraché l'angoisse qui nous a assiégés lorsque nous avons su toute la vérité.

Le gouvernement de la Délégation de Tours, — car c'était à Tours, jusqu'au milieu du mois de décembre, que fut le siège de la représentation, de la délégation du gouvernement de la Défense nationale, — le gouvernement de Tours , dis-je , chargea tous les préfets

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qui se trouvaient, pour ainsi dire , limitrophes, et, par conséquent, plus rapprochés du théâtre du siège de Metz, de faire passer des nouvelles, d'envoyer des émissaires, de renseigner le commandant en chef de l'armée du Rhin sur la situation de Tintérieur de la France.

A ce sujet, M. Tachard, qui était notre ministre à Bruxelles, et qui, par la frontière du Luxembourg, pouvait plus facilement jeter des émissaires jusque sous Metz, a déployé une activité, un zèle admirables ; il a eu le bonheur de mettre la main sur des agents tout à fait sûrs qui sont énumérés dans les dépèches qui ont paru dans l'instruction : Bussy, d'Ormesson et d'autres dont j'oublie les noms, lesquels étaient chargés d'apprendre au commandant de Metz, non seulement l'état politique de la France, mais encore la parfaite union de tous les citoyens pour la défense, l'absence de schisme et de scission dans l'intérieur, la nécessité de l'union de toutes les forces vives du pays pour faire face à l'étranger, et qui, en même temps, avaient pour mission de lui annoncer qu'on avait échelonné à Long^^y, à Thionville, à Montmédy, de nombreux approvisionnements^ qu'il y avait sur toute cette ligne des vivres en quantité considérable, qu'à Montmédy seulement se trouvaient deux millions de rations, qu'enfin tout le long de la route il en était de même, afin que, si l'armée tentait une sortie, elle sût qu'elle trouverait partout sur le chemin qui la ramenait vers la France de quoi se ravitailler et lui permettre de poursuivre sa marche.

Nous avons, jusqu'à la dernière heure, multiplié ces tentatives. Pourquoi n'ont-elles pas abouti? Il ne m'appartient pas de le décider.

J'ai retrouvé encore ces jours-ci la dépêche que j'adressais au général Bourbaki à la veille même de ce tragique événement. Déjà l'on faisait circuler, dans le monde diplomatique, des bruits très alarmants,

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mais qui n'avaient pas encore le caractère de gravité qu'ils ont pris depuis. Aussitôt, comme on parlait d'une reddition imminente amenée par la force des choses, et non à la suite de négociations avec l'ennemi, j'écrivis à la date du 26 octobre, c'est-à-dire la veille même de la capitulation, la dépêche suivante :

(Le témoin sort de sa poche un papier et se dispose à en donner lecture.)

M. LE PRÉSIDENT. — Voulcz-vous remettre cette dépêche au greffier? Elle peut être lue par le greffier.

M. Gambrtta. — Si vous le permettez, monsieur le président, je vais en donner lecture moi-même; elle est fort courte.

M. LE PRÉSIDENT. — Soit. Il n'y a pas d'opposition?... Avec l'assentiment du ministère public et de la défense , j'autorise le témoin à donner lecture de cette pièce.

M. Gambetta. — Je désire qu'elle soit jointe à celle dont j'ai déjà retrouvé un exemplaire, parce que cela fera un lien entre le commencement et la fin des communications.

M. LE PRÉSIDENT. — Cette pièce sera jointe au dossier.

M. Gambetta. — Voici cette dépêche :

Tours, le 26 octobre 1870.

« Ministre de la guerre à Bourbaki,

« Général ,

« L'intérêt suprême de la France exige que le maréchal Bazaine soit averti qu'en tenant encore il peut tout sauver.

« Vous aimez trop la patrie pour ne pas tenter le possible et l'impossible pour lui faire parvenir ce conseil, dicté tout ensemble par le sentiment de sa gloire et du salut de son pays. Envoyez donc des hommes

à wims. arei? «s avis prcsaaHt ée toosw po«r hn ère la sîInatkMu l'arertir ée rmlerfemtîoB éelTorope ctrédaaer ée fanvBe proloB^alkHi ée rêsislance sur laquelle bo«§ avoss lov§ le droîl de coi^iler. N'épargBez ni Tarfesl bî les réeoaxptnses^

M. u pmÉSDCsrr. — Tenfllez remettre cette pièce ao grefller-

M. GuuBEfTA. — A pdne cette dépêche élah-elle partie, que. quelques inslanls après, nous reçûmes les indicatioiis les plus alarmantes sur la sitoatlon de Metz. Nous interrogelmes à cet ^ard Tagent le mieux placé poar pooroir noas tirer d*aimété, M. Hssot, alors ministre de France à Londres, et qui , par conséquent, était mieox placé que toat antre agent pour slnformer arec précision de l'état réel des choses. Noos reçûmes de loi, à la date do 27 on do 38 octobre, une commonication Téritablement navrante. La dépèche de M. Tissot ne nous laissait aocon doote dans Fesprit; elle indiquait nettement les n^ociations avec Tennemi, non seulement par des considérations militaires, mais par des considérations politiques; elle racontait de la façon la plus détaillée les propositions qu*on était allé porter à Versailles dès le mois de septembre , au grand quartier général prussien.

Nous eûmes devant nous le tableau d'une entreprise exclusivement politique, menée, traitée, conclue avec les ennemis de la France î Nous laissâmes échapper alors un cri qui , pour avoir été vif, n'en reste pas moins pour nous l'expression même de la vérité; et, cette proclamation qu'on a attaquée , je crois que je ne serai démenti par aucun de mes collègues en disant qu'elle est un des actes qui honorent le plus le gouvernement de la Délégation de Tours.

En même temps, — car on ne l'a pas toujours dit,

— en même temps que cette proclamation, paraissait une autre proclamation adressée à cette même armée, afin de bien séparer la cause de ceux qu'on avait induits en mauvaise voie, de ceux dont on avait sacrifié les convictions, les intérêts et le rôle, de celle de leur commandant.

La véritable mission de cette proclamation était de bien établir cette distintion ; je tiens à le dire , parce qu'on nous a représentés, à plusieurs reprises, comme ayant, par cette proclamation qui était un devoir d'Etat, un devoir de gouvernement, un devoir de protestation nécessaire , porté ou voulu porter atteinte, soit à l'union de l'armée , soit au respect de la discipline.

Ceci dit, monsieur le président, je crois que je pourrais compléter ma déposition en rappelant ce que j'ai eu occasion de dire devant M. le général rapporteur : c'est que les communications que nous avions tentées avec Metz étaient restées infructueuses , mais qu'il n'en avait pas été ainsi avec les autres places investies ; en efi'et , nous en avions eu avec Bitche , avec Phalsbourg, avec Neuf-Brisach et Belfort; jusqu'au dernier moment, nous avons communiqué avec ces places; nous avons pu non seulement échanger des correspondances, mais aussi de véritables rapports de service, et on a pu nous faire passer, comme à Bitche, des officiers pour venir compléter nos cadres. Je crois n'avoir rien omis des observations que je m'étais proposé de présenter au Conseil. Je suis d'ailleurs à ses ordres pour répondre à ses questions.

M. LE PRÉSIDENT. — Mousicur le député, vous venez de faire allusion à une proclamation dont je n'ai ni à répéter ni à apprécier les termes et sur laquelle je n'ai aucune observation à faire. Ce que je veux vous demander seulement, c'est si vous avez à faire connaître au Conseil quelques renseignements sur lesquels vous vous soyez appuyé , lorsque vous avez ré-

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