BANQUET DE PÉRIGUEUX
les représentants de la vaillance française, les défenseurs du drapeau français,ceux qui n'ont jamais faibli, ceux qui n*ont jamais capitulé, ceux qui n'ont jamais rompu d'une semelle... {Adhésions unanimes, — Très bien ! 1res bien! — Bravos, — Double salve d' applaudissernents,)
Si j'avais pu penser, dis-je, que ma présence pût entraîner leur exclusion de ce banquet, oui, malgré la joie profonde que j'éprouve à presser la main fraternelle de cette démocratie qui est ici réunie et à laquelle j'ai voué toutes mes forces, toute mon intelligence, — je ne serais pas venu. {Sensation profonde,) Je ne serais pas venu, parce qu'il y a quelque chose qui m'importe plus que nos fêtes républicaines, c'est le rôle, c'est la mission, c'est la place de ceux qui représentent la vaillance de la patrie devant l'étranger. {Explosion d'applaudissements, — Bravos unanimes,)
Ils seraient des calomniateurs, ceux qui interpréteraient mes paroles autrement qu'elles ne doivent l'être. Je ne les prononce pas dans un mesquin intérêt de parti; je les dis parce qu'il y a quelque chose de supérieur à la République, de supérieur à la liberté de la pensée: c'est la France, c'est l'indépendance de la France, c'est la passion, c'est la religion de la France I [Oui! oui! — Très bien! — Bravos et applaudissements répétés,) La France résume tout pour moi : liberté de la raison, progrès et justice, république : tout cela, c'est la France, voilà pourquoi il n'y a rien, il ne peut rien y avoir au-dessus de la France. {Nouveaux applaudissements,)
Aussi j'ai le droit de dire, parce que c'est une vérité qui s'impose à tous, que, désormais, il ne peut plus être fait de séparation ni de rupture entre la France et le parti républicain, entre la France et la démocratie. J'en atteste notre histoire, est-ce que notre malheureux et noble pays a jamais pu trouver une réparation ou un refuge contre les désastres ac-
cumulés par les monarchies successives, ailleurs que sous Tégide et Tabri de la République ? Et lorsque celle République s*était dévouée, quand elle s'élail, pour ainsi dire, sacrifiée, après qu'elle s'élait soumise à toutes les malédictions pour secourir la patrie, alors ses adversaires, comme une meute acharnée, se sont retournés contre elle, criant, aboyant, hurlant pour chercher à la rendre responsable des malheurs qu'elle s'était donné mission de réparer.
C'est ainsi qu'ils ont essayé de troubler l'esprit du peuple, de pervertir la claii*voyance du paysan, cette création immortelle de la Révolution française [Applau- (Ossements unanimes)^ et celle de l'ouvrier, cette autre création de la science moderne appliquée à la conquête de la nature. [Nouveaux applaudissements,) Ils sont parvenus seulement à troubler l'esprit du bourgeois, qui devait être l'initiateur, le conducteur et le guide de la famille française, en lui faisant renier ses traditions et sa gloire, son génie et ses intérêts, pour le faire se précipiter^ tremblant, aux pieds d'un maître !
Ils ne réussiront pas. Messieurs Mais je ne suis
pas ici pour parler de notre politique intérieure, et, une autre fois [Très bien! très bieni — Applaudissements répétés.)
A ce moment, rorateur, en proie à une vive et profonde émotion, s'arrête, s'assied un instant, se relève et continue :
Je vous demande pardon. Messieurs. Au milieu de l'émotion qui me gagnait, j'ai oublié ce qu'on ne doit jamais oublier dans des fêtes analogues, c'est Paris et le souvenir de tout ce qu'il a fait pour la France. Je ne serais pas son représentant, son mandataire si je m'asseyais sans constater la présence ici de la municipalité de Vincennes, et pour nous Vincennes, c'est Paris confondu dans une étroite solidarité avec la municipalité de Périgueux, affirmant, dans cet admi-
rable culte de la Terta nal^^Bale, k«r intime anion, défDODtrant qae c'est Ve^pnt de Paris, que c'est rame de Paris qoi lit et palpite dans rime de la province, et que c'est le sentiment de rnnité française qui rattache la province à ce Paris soufrant et siorieox, tonjoars cher à tonte la nation. L'nnion e$t si parfaite qo'on ne sait, dans ce cnlte dn déTooement et de lliéroî5me, à qai revient llnitiative. Est-ee an département de la Dordogne qoi a été le berceau de D^nmesnil , de ce héros simple et modeste, qoi enseigne aux militaires d'aojoardliai qoe, poor s*inscrire an Panthéon des grands hommes , le génie n'est pas toujours nécessaire, et qu^il suffit simplem^it de faire son de- Toir?... (Très béemi très kkm! — AppiaudiuemteiUs.)
Ou bien cette initiative appartient-elle à la municipalité de Yincennes, dont les représentants sont venus assister à la fêle que vous donnez pour perpétuer la mémoire de Daomesnil ? Admirable confusion mutuelle qui nous rappelle ces premiers jours, jours superbes, de la Révolution française où, pour se donner le baiser fraternel, pour se communiquer la même pensée, les mêmes frères, les mêmes Français envoyèrent de tons les points du territoire des délégués des provinces à Paris. C'est cette fédération nationale, — non pas une fédération qui implique le désordre, la division et Tanarchie, — qui nous a réunis tous en un admirable faisceau et qui a constitué la patrie française ; c'est cette fédération nationale qui a définitivement associé nos destinées les unes aux autres, et qui nous a vraiment appris à tous qu'il vaut mieux mourir tous ensemble plutôt que de rien laisser distraire de notre admirable patrimoine national. Mais, hélas ! cruel retour suj: nous-mêmes ! ces paroles nous rappellent qu'il manque des verges au faisceau de la République I [Profonde sensation.)
A la municipalité de Yincennes, qu'on pourrait presque appeler la municipalité de Paris, et à la mu-
nicipalité de Périgueux ; aux patriotes absents, à la France, à la République I {Acclamations et applaudissements prolongés.)
Un seul journal de Paris, le Siècle y reproduisit, dans son numéro du i*' octobre, Jes principaux passages du discours dont nous venons de donner pour la première fois le texte intégral. Le lendemain 2 octobre, «vu les instructions de M. le ministre de l'Intérieur », le préfet de police prenait un arrêté « pour interdire la vente sur la voie publique du journal le Siècle dans tonte l'étendue du déparlement de la Seine. »
Le même jour, un arrêté du préfet de la Dordogne frappait le journal le Bèpublicain (de Périgueux) de la mêm e peine pour avoir publié le même discours.
Prononcé le 3 octobre 187S
(PRBS CBATSLLKRAULT)
M. Gambetta, en quittant Périgueux, s'était rendu au château de la Borde, près Châtellerault, chez M. Adolphe Escarraguel, qui lui offrit, le 3 octobre, un banquetde cinquante couverts. M. Gambetta profita de l'occasion pour s'expliquer dans un nouveau discours sur la situation que la conspiration royaliste faisait au parti républicain et pour recommander à tous ses amis la confiance et l'union.
Messieurs ,
Si vous pouviez, comme je le peux, moi, tous les jours, voir et connaître de près ce grand parti républicain, qui bientôt perdra le nom de parti pour devenir la patrie elle-même, {Marques d'adhésion.) si vous pouviez voir dans tous les rangs, dans toutes les conditions, ce qu'il recèle de trésors de bonne volonté, d'esprit de sacrifice , de générosité native qui ne calcule jamais, d*ardeur spontanée, toujours prêt à s*élancer, dans toutes les circonstances, vers qui lui tend les bras et qui se présente comme son défenseur, vous comprendriez le profond respect, Tamour sans bornes, le dévouement sans mesure que doit inspirer cette démocratie française à tous ceux qui ont l'honneur de la servir.
Pour ne parler que de nos récents malheurs, d*au-
tant plus cruels qu*ils étaient immérités, si vous aviez pu voir avec quelle générosité notre nation, surprise et éperdue, donnait, sans compter, ses enfants, ses richesses, ne réclamant en retour que d'être organisée, d'être commandée, d'être unifiée pour faire face àTennemi, alors vous comprendriez quel sentiment d'humilité personnelle, quel sentiment de circonspection et de réserve je dois garder au fond du cœur, moi qui ai bien vu que , dans ces grandes crises , nul homme ne peut se flatter de gouverner les nations, au sens étroit où les sauveurs de profession entendent ce mot. Dans ces moments terribles. Messieurs, on est tout au plus l'interprète des nations; on les sert; on se dévoue à leur cause ; on cherche , autant que possible, à mettre au net, à traduire la pensée supérieure qui les agite ; mais ne croyez pas qu'il dépende d'un homme^ si fermement trempé, si résolu, si dévoué qu'il puisse se montrer, de tout faire et de tout accomplir I Ne croyez pas que sa volonté puisse à elle seule faire merveille.
Il n'y a de vrai et d'efficace que l'action de tout un peuple où les citoyens pensent et agissent par euxmêmes, où ils se concertent entre eux, où ils ne prennent des hommes que comme des serviteurs, que comme des mandataires, sans les laisser jamais empiéter sur les prérogatives souveraines et imprescriptibles de la nation. [Mai^ques d'approbation, — Bravos.)
Tel est cependant le spectacle auquel nous sommes menacés d'assister, car, enfin^ ce ne serait pas répondre aux préoccupations qui nous réunissent ici, que de ne rien dire de l'anxiété qui nous est commune avec toute la nation. Messieurs, pourquoi nous dissimulerions-nous à nous-mêmes, en dépit de ces airs de fête, de la cordialité de ce banquet^ de l'éclat de ces lumières et de ces fleurs, de l'expansion qui nous anime sous ce toit hospitalier^ que nous éprouvons, malgré tout, un sentiment amer; que nous nous sen-
Ht CHATEAU DE LA BORDE.
tons aux prises avec un ennemi terrible qui nous tend des pièges, qui nous dresse des embûches, et qu'il faut vaincre à tout prix, si nous voulons que la République demeure victorieuse et triomphante.
Voilà ce qui nous agite. Gomment de pareils attentats sont-ils possibles encore dans ce pays? Parce que notre généreux pays a trop souvent commis la faute de donner aveuglément sa confiance; parce qu'il a suffi, à certaines époques, qu'un homme, ou qu'un groupes d'hommes, ou qu'un parti apparût sur la scène politique et dit au peuple français : Tu veux la paix, je te l'assurerai, je te donnerai par surcroît la prospérité ; mais, avant tout, il me faut un blanc-seing, il faut que tu t'en rapportes toujours à moi, il faut que tu abdiques entre mes mains. Et quand le peuple a consenti , dans un moment de stupeur et d'égarement, dans une heure d'aveuglement, quand il a ainsi donné le blanc-seing qu'on lui demande, toujours le châtiment arrive, prompt et inexorable, parce que, je ne me lasserai pas de le répéter, toute faute est châtiée : l'arrêt, l'arrêt terrible apparaît et s'exécute. {Sensation, — Marques d* approbation.)
Oui, nous avons péri en septembre 1870 parce que la nation s'était donnée au maître et parce qu'elle l'avait accepté, toléré trop longtemps. [Oui! — Très bien!)
Aujourd'hui que nous propose-t-on encore malgré toutes les leçons du passé ? De nous donner un nouveau maître. Messieurs, je le dis avec effroi, mais avec certitude : si nous nous remettons volontairement sous le joug de la monarchie, de nouveaux châtiments, c'est-à-dire de nouveaux malheurs nous attendent. [Très bien! très bien! — Applaudissements,)
Messieurs, il faut que les épreuves que nous avons subies profitent enfin à quelque chose. Au spectacle de la patrie mutilée, ruinée, vidée d'argent par l'étranger, mais encore capable, par la concorde, par le
travail, par le génie de Tépargne qui lui est propre, de se relever de ses revers , il faut que la France inspire à ses enfants le sentiment de leurs devoirs, en leur assurant l'éducation, en leur conservant leur part de souveraineté par le suffrage universel, en reconstituant l'armée nationale, en dénouant avec sagesse, mais avec fermeté, les liens qui rattachent rÉglise à rÉtat, en mettant la réforme et le progrès partout où est l'abus et la routine, en substituant l'esprit d'ordre et de légalité à l'agitation impuissante et désordonnée; la légalité, Messieurs, mais la vraie légalité, celle qui s'inspire du respect des droits de tous, non pas une légalité hypocrite et menteuse, coQime cette légalité à l'aide de laquelle on prétend disposer, à une voix de majorité, d'une nation comme d'un vil troupeau. {Très bien! très bien! — Bravos,)
Messieurs, ne nous lassons pas d'avertir ceux qui seraient assez téméraires pour vouloir appliquer une telle légalité, que le peuple ne pourrait pas y donner son consentement. Revenons sans cesse à cette thèse si profondément vraie, que les peuples, pas plus que les individus, n'ont le droit de stipuler leur servitude; que les droits de ceux qui font partie d'une nationalité ne s'aliènent pas et ne peuvent se transmettre, comme des hochets, de berceau en berceau. {Marques générales d'approbation. — Bravos.)
Quand on a proclamé que le suffrage universel était l'expression définitive de la souveraineté nationale, on a voulu dire que tout citoyen français, par le fait seul qu'il avait pris naissance sur le sol de la patrie et satisfait à tous les sacrifices d'impôts du sang et d'argent, par le fait seul qu'il était partie prenante dans les charges, devait être partie prenante aussi dans le règlement des affaires de pays.
Suffrage universel signifie que tout Français a une part de souveraineté pour sa tête dans le Champ-de- Mai de la nation. C'est ce qui fait que notre souve-
raineté politique n'est semblable à aucune autre; nous avons cet honneur entre tous les peuples que, malgré nos divergences passagères , nous avons toujours tendu vers un état social et politique fondé sur le sentiment de justice générale dans le monde; cela est si vrai que, lorsque les Français ont déclaré leurs droits, ils l'ont fait en faveur de tous les hommes et de tous les citoyens. {Approbation générale, — Bravos,) C'est cette grande et noble tradition qu'il faut reprendre. 11 est temps de dire que la France républicaine a, elle aussi, sa tradition que trop de gens oublient. Voyons I qui a mis en circulation dans le monde cette grande idée de la justice? Qui a promulgué la déclaration des droits? Qui a fondé l'indestructible unité de la nationalité française? Étaient-ce des démagogues, des gens inconnus échappés de l'atelier ou sortis de derrière la glèbe? Ceux qui traçaient la nouvelle charte de la France étaient des esprits distingués, oui, mais se réclamant, avant tout, de nombreuses générations et de ces générations épargneuses, travailleuses et intelligentes, qui, s'emparant du mot de Louis XIV, dirent : « L'État c'est nous » , et installeront la nation chez elle. C'est à la bourgeoisie que revient l'honneur de cette émancipation du peuple tout entier; c'est elle qui s'est honorée en reléguant la royauté «^ sa vraie place, en la subordonnant à la France et à la Loi, expression de la volonté générale, ce qui étaitadmirablement indiqué par la belle formule: «La nation, la loi, le roi ; » c'est elle qui, substituant le droit national à la royauté, a supprimé le roi pour faire régner la nation; c'est elle qui, avec une puissance et un éclat incomparables, a refait la France entière dans son unité législative, administrative, financière et militaire, et qui, ayant groupé toutes les forces nationales en un magniflque faisceau, l'a lancée à travers le monde, battant la coalition et faisant la propagande de la liberté. {Bravos et applaudissements répétés,)
Messieurs , que voyons-nous aujourd'hui? On voudrait nous ramener à Tancien régime. Et qui médite cette entreprise? Les hommes qui sont les indignes descendants de la grande bourgeoisie libérale et nationale de 1789 ! Faut-il croire que le règne politique de la bourgeoisie est terminé? On pourrait presque le dire, à considérer le spectacle des intrigues monarchiques à rheure actuelle; mais, heureusement, il y a des hommes qui n'abandonnent pas leui s traditions, et, pour ma part, j'en connais qui ne vont pas à Froshdorf, qui ne renient pas les couleurs de leur drapeau et qui, sincèrement, se sont ralliés à la cause de la démocratie. Ce sont ceux-là qu'il faut adjurer de rester fermes, et qu'il faut appeler à la défense des principes proclamés par leurs pères. Une heure solennelle va sonner pour cette bourgeoisie.
Elle peut reprendre un grand ascendant sur le peuple français. Il dépendra de ses représentants à l'Assemblée de faire un acte politique qui, pour jamais, nous débarrasse de l'anarchie et de la dictature. Oui^ si ces bourgeois petits ou grands, selon une formule récente, comprennent la gravité de l'intérêt du moment, ils peuvent, en se ralliant fermement autour du drapeau de la République, en imposant silence aux conspirateurs et aux intrigants, ils peuvent sauver de leurs propres mains la République, c'est-à-dire assurer encore à eux et à leurs descendants de longues et bienfaisantes années d'influence sur la direction des affaires publiques, c'est-à-dire préparer et cimenter l'union des classes ; c'est-à-dire fonder sur un pacte d'indissoluble alliance, entre le prolétariat et la bourgeoisie, le relèvement et la grandeur même dé la France! {Adhésion unanime. — Bravos.)
Voilà le rôle que ces hommes peuvent jouer. Pourquoi, Messieurs, nous serait-il défendu d'espérer? Les nations ont aussi leurs années de bonheur, et la nôtre a été assez éprouvée pour qu'enfin la fortune
puisse lui sourire. Pourquoi nous serait-il défendu d'espérer que ces hommes comprennent retendue et la noblesse de leur mission?
Revenus à Versailles, après avoir entendu et écouté les populations qu'ils ont visitées, ils rapporteront, comme moi-même, une impression unanime, causée par une même pensée irritée, qui éclate de toutes parts, qui est semblable sur tous les points du territoire, et qui, partout, se traduit par ces paroles : « Prenez garde! républicains, c'est le monde moderne qui est en péril; mais prenez garde surtout^ vous, conservateurs^ car, si la réaction que quelques-uns préméditent venait à s'accomplir, elle serait le prélude et la préface de la plus terrible révolution ! » Donc les droits et les intérêts sont ici d'accord pour tracer une ligne de conduite semblable à ceux qui sont les héritiers de la Révolution française , aux descendants de cette bourgeoisie qu'on appelait autrefois le Tiers État, et à ceux qui appartiennent à ces nouvelles couches sociales nées à la vie publique depuis l'établissement du suffrage universel, qui ne demandent ni injustices, ni désordres, mais qui veulent exercer leurs droits.
11 faut que cette union se fasse en présence de cette Europe qui nous épie, et qui s'apprête à nous faire cette suprême injure de défendre, à la face de la France, la liberté de penser que nous aurions laissé périr. Deviendrions-nous ce dernier boulevard de l'esprit clérical, et assisterions-nous à ce spectacle honteux pour nous d'une nouvelle Sainte-Alliance, défendant cette fois, non pas l'ancien régime, mais Tesprit moderne et ses droits? Messieurs, je n'en puis, je n*en veux pas douter; les héritiers de la Révolution française, les hommes qui aiment leur pays écarteront de la France cet horrible avenir. Est-ce que tout le monde ne s'est pas battu pour la défendre? Est-ce que tout le monde, en France, n'a pas donné pour panser ses blessures? Eh bien! l'égalité unanime des
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sacrifices implique aujourd'hui Tégalité définitive et incontestée des droits politiques, et je le dis bien plus au nom du patriotisme qu'au nom du parti républicain : La République est nécessaire; il faut qu'elle soit forte et respectée; elle ne peut l'être que par la concorde et l'action de tous les républicains. Poussons donc à l'union de toutes nos forces contre l'ennemi commun. [Ouil oui! — Bravos!)
Il faut qu'à la rentrée de l'Assemblée, tous ceux qui se réclament du principe électif, qui reconnaissent que la monarchie est un régime politique épuisé, qu'on ne peut plus faire vivre cette grande, cette ardente, cette besogneuse démocratie sous la tutelle d'un roi ; il faut que tous ces hommes oublient leurs querelles, leurs antagonismes, leurs divisions, et que tous, réunis dans une seule et même pensée, remontant à 89, s'inspirant de cet esprit qui réveilla, exalta et sauva la France, disent ensemble : Nous ne nous séparerons pas sans avoir assuré la République dans ce pays pour nous et nos descendants.
A l'union de tous les républicains, des républicains de la veille, de l'avantrveille et du lendemain; car, à l'heure du péril, il n'est plus de ces distinctions à faire; à l'union de tous les républicains pour sauver la patrie! [Sensation, — Bravos et acclamations,)
Le parti républicain toat entier entendit Tappel qui lui était adressé par M. Gambelia. Pendant tout le mois d'octobre, alors que la criàe provoquée par le complot royaliste mettra le pays à deux pas d'une nouvelle révolution, il ne se produira pas un dissentiment, pas un acte d'indiscipline, pas une défection, dans tout le camp républicain. Les députés du centre gauche, sous l'énergique impulsion de M. Thiers,ne se montreront pas moins résolus que les députés de la gauche et de l'Union. Tous comprendront que ce n'est pas seulement la République qui est menacée, mais bien, ainsi que M. ThiersTavait écrit au maire de Nancy dans une lettre mémorable, « tous les droits delà France, ses libertés
civiles, politiques et religieuses, son drapeau, son état social, les principes de i789 devenus ceux du monde entier, » et tous mettront alors, à défendre les conquêtes de la Révolution, la même fermeté et le même courage.
On connaît les derniers incidents de llntrigue monarchique, la constitution à Versailles, sous la présidence du général Changarnier, d*un comité directeur de neuf membres chargés par leurs collègues de préparer le retour du roi ; — la mission infructueuse de MM. de Sugny et Merveilleux- Duvigneauxà Vers€dlles; — Tentretien du maréchal de Mac- Mahon avec le duc d*AudifiFret-Pasquier et ces graves paroles : « Si le drapeau blanc était levé contre le drapeau tricolore, etqu^il fût arboré à une fenêtre, tandis que Tautre flotterait vis-à-vis, les chassepots partiraient d'eux-mêmes. » — L'ambassade de M. Cbesnelong à Salzbourg; — l'énergique refus opposé par le centre gauche aux ouvertures du centre droit; — la réunion plénière des droites qui vota un projet de résolution portant rétablissement de la monarchie héréditaire et constitutionnelle ; — puis, tout à coup, presque au lendemain de cette assemblée triomphale, la lettre célèbre où le comte de Chambord refusa de renoncer au drapeau blanc et qui fut l'acte de décès de la fusion.
Au cours de l'agitation intense provoquée au mois d'octobre par la conjuration royaliste, la lettre suivante avait été adressée aux conseillers municipaux de Paris par dixhuit représentants de la Seine :
« Paris, 17 octobre 1873.
« Messieurs,
« 11 appartenait aux citoyens qui, à leur qualité d'électeurs joignant celle de membres du Conseil général de la Seine et du Conseil municipal de Paris, sont ainsi les gardiens des intérêts de la capitale, d'élever la voix au nom de plus de deux millions de Français contre les projets de restauration monarchique. Les députés de la Seine soussignés, éliis comme vous du suffrage universel, ne peuvent que s'associer à votre pensée pour protester contre une tentative dont le succès aurait pour suite prochaine le désordre ou la guerre civile.
« Depuis le jour où la République a été ouvertement menacée par les menées des royalistes, Tinquiélude s'est emparée des esprits, les affaires ont été en souffrance ; les pertes que ce trouble a causées dans le commerce et l'industrie se sont chiffrées par millions. L'indignation est à son comble dans toute la France, et se traduit par tous les moyens de manifester ses sentiments dont le pays dispose. Les élections qui viennent d'avoir lieu en sont le témoignage décisif. Les pouvoirs publics ne pourraient méconnaître un tel avertissement sans se mettre en lutte avec la volonté nationale.
« Il est inutile de vous dire que les députés de la Seine soussignés, d'accord avec les conseillers généraux et municipaux, et fidèles au mandat qu'ils ont reçu de défendre la République, sans laquelle il n'y a pas d'ordre possible en France, s'opposeront énergiquement à tout projet de restauration monarchique, à toute atteinte qu'on voudrait porter au suffrage universel dont ils procèdent ainsi que vous, à toutes mesures tendant à établir par un coup de surprise un règne que la France repousse, soit, enfin, à en préparer le retour par une voie détournée.
« Il ne s'agit plus, en effet, ainsi que l'a dit M. Thiers, comme nous député de la Seine, interprète ce jour-là des sentiments de la France entière ; il ne s'agit plus seulement de défendre une forme de gouvernement, mais de conserver les libertés civiles, politiques et religieuses conquises par nos pères, et qui sont inséparables du maintien de la République. L'union et la fermeté de tous les républicains déjoueront les projets monarchiques et réduiront les fauteurs de restauration au respect de l'ordre et du droit national.
« Edmond Adam, Barodet, Martin Bernard, Louis Blanc, Emile Brelay, Henn Brisson, Corbon, Eugène Farcy, Léon Gambetta, Greppo, Langlois, Laurent-Pichat, Peyrat, Edgar Quinet, Scheurer-Kestner, Tirard, Tolain, représentants de la Seine ; Schœlcher, représentant de la Seine ayant opté pour la Martinique. »