IV
Prononcé le /" juin 1874
Nous avons raconté (page 1(2) la formation du cabinet du 26 novembre à la suite du vote du Septennat. Ce vote avait été pour le duc de Broglie une victoire personnelle. Mais cette victoire Tavait brouillé avec Textréme droite, et la coalition du 24 mai en avait été rompue. Dés lors, il n'y eut plus dans l'Assemblée de Versailles que des majorités de rencontre, et les cabinets de six mois qui allaient se succéder aux affaires ne furent pas moins remarquables par leur faiblesse que par leur esprit de réaction. Quant au ministère du 26 novembre, il fut condamné dès Torigine à ne dépendre que du bon plaisir des légitimistes intransigeants.
Le jour même do la rentrée de l'Assemblée (8 janvier 1874), l'extrême droite avait tenu, non sans babileté,à faire sentir sa force au duc de Broglie. Le premier acte du cabinet du 16 novembre avait été le dépôt d'un projet de loi sur la nomination des maires, projet qui donnait au gouvernement, jusqu'au vote des lois organiques municipales, la nomination de tous les maires et adjoints. M. de Franclieu proposa d'ajourner ce projet jusqu'à la discussion de la loi municipale définitive, et l'ajournement, combattu par le cabinet, fut voté par 268 voix contre 226. Le duc de Broglie et ses collègues durent remettre leur démission au président de la République. A la vérité, ces démissions furent refusées, et le cabinet, s'étant fait interpeller le 12 par M. de Kerdrel, obtint, à 58 voix de majorité, un vote de confiance et le rétablissement de la loi sur les maires à l'ordre du jour de l'Assemblée. Mais l'extrême droite n'en avait pas moins atteint son but : elle avait dénoncé officiellement la fameuse « ligue des gens de bien », et elle
avait prouvé à M. de Broglie que son existence ministérielle ne tenait qu'à un fil et qu'elle avait ce fil entre les mains. La loi sur les maires une fois votée, la guerre recommença. Le duc de Broglie ne pouvait se maintenir aux affaires sans constituer le Septennat d'une manière quelconque, et, comme cette constitution était inséparable d'une nouvelle reconnaissance de la République, il ne pouvait faire un pas sans soulever contre lui les légitimistes et les bonapartistes. Les royalistes, en votant la prorogation, avaient prétendu que pendant ces sept années la porte restât toujours ouverte, suivant l'expression de M. Grévy, à la royauté toujours prête à entrer. Or, quelques précautions byzantines qu'eussent prises les rédacteurs de la loi du 20 novembre, cette loi était devenue, par la logique des circonstances, un acheminement vers la République, et non, comme on l'avait rêvé, une préface de la monarchie. « La prorogation sera monarchique, avait dit la Gazette de France, ou elle ne sera pas. » Or la prorogation était forcément républicaine.
On n'attend pas de nous le récit complexe des marches et des contre-marches qui furent, pendant six mois, toute la politi(|ue du duc de Broglie et dont le triste spectacle poussa jusqu'à ses dernières limites la lassitude du pays. Le 4 février, on faisait dire au président de la République que c< pendant sept ans, il saurait faire respecter de tous Tordre de choses légalement établi » (Allocution au Tribdnal de Commerce). Mais, le 18 mars, on refusait de déclarer que toute tentative de restauration monarchique était interdite. (Interpellation de MM. Gambetta, Challemel-Lacour, Lepère, Pascal Duprat et Brisson sur la circulaire ministérielle du 22 janvier.) Le 19 mars, confus de sa propre faiblesse, mais n'ayant pas le courage de se découvrir, le duc de Broglie se faisait écrire par le président de la République ce que, la veille, il n'avait pas osé dire lui-même à la tribune de l'Assemblée. Mais le lendemain, comme la confîrmation des sages paroles du 4 février avait vivement irrité l'extrême droite, on se hâtait de déclarer qu'on n'avait jamais voulu u trancher par une simple circulaire, comme celle du 22 janvier, les questions constitutionnelles que l'Assemblée avait laissées en suspens». Rien de moinsdigne qu'une pareille politique, mais aussi rien de moins utile. A
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la veille des vacances de Pâqaes, le cabinet du 46 novembre ne pouvait plus se flatter de tromper qui que ce soit. « Le double jeu du duc de Broglie ne fera pas indé6niment des dupes, » avait écrit M. d^Aboville dans une lettre retentissante. A Tavant-demière séance de TAssemblée {il mars), M. de Broglie n'avait dû son salut qu'au manque d'esprit politique de cinquante-neuf députés du centre gauche et de l'extrême gaucbe qui refusèrent, pour l'honneur des principes, de voter cette motion présentée par M. Dabirel : « An premier juin, l'Assemblée se prononcera sur la forme du gouvernement défînitif de la France. Le vote aura lieu à la tribune par bulletins écrits et signés. »
Ce ne fut d'ailleurs que partie remise. L'Assemblée étant revenue à Versailles le 12 mai, la lutte s'engagea dès le 19 sur une question d'ordre du jour. Ce fut, purement et simplement, la réédition de l'affaire du 8 janvier. M. Batbie, rapporteur de la commission des Trente, ayant demandé la priorité pour la loi libérale, M. Tbéry, député de l'extrême droite, la réclama pour la loi municipale, et M. Lucien Brun manœuvra si bien, que le duc de Broglie dut poser la question de cabinet sur cette question d'un intérêt évidemment secondaire. Dans tous les partis, les convictions étaient faites et les résolutions prises. L'Assemblée, par 38i voix contre 327, se prononça pour la démission du ministère. Lh majorité se composait des trois gauches, de 52 légitimistes et de 18 membres de Tappel au peuple.
A l'issue de la séance, les ministres remirent leur démission au Président de la République. Le duc de Broglie était resté aux affaires un peu moins d'un an. (25 mai 1873 — 16 mai 1874.) Son ministère n'avait profité qu'aux bonapartistes. Pendant que les royalistes avaient échoué dans leurs tentatives, la faction impériale s'était reconstituée : le fils de Louis-Napoléon ne dissimulait plus ses espérances, le Pas-de-Calais venait de nommer M. Sens et la Nièvre allait nommer M. de Bourgoing, M. Rouher reprenait toute son assurance de vice-empereur. Le 24 mai portait ses fruits. M. de Broglie pouvait se féliciter de son œuvre.
La crise ministérielle, ouverte par la démission du cabinet du 16 novembre, dura six jours. M. Buffet, ayant prudemment refusé de quitter la présidence de l'Assemblée pour la vice-présidence du conseil, et M. d'Auditfret-Pas-
quier ayant échoué à la dernière heure dans la formation d'un ministère où le centre gauche était représenté par trois membres et d'où les bonapartistes étaient exclus, le maréchal de Mac-Mahon se décida à agir d'autorité. Il appela MiM. de Fonrlou et Magne à l'hôtel de la présidence, et, séance tenante, un constitua un cabinet d'affaires. Le général de Cissey reçut la vice-présidence du conseil avec le ministère de Id guerre. M. de Fourtou remplaça M. de Broglie au ministère de l'intérieur. M. Magne et M. Decazes gardèrent leurs portefeuilles. MM. Caillaux, de Montaignac, Grivart, de Cumont et Tailhand furent nommés aux travaux publics, à la marine, à Tagricullure, à l'instruction publique et à la justice (25 mai). C'était le cléricalisme qui s'installait aux affaires pour travailler au profit du bonapartisme.
Le parti républicain jugea que la composition du nouveau cabinet démontrait une fois de plus la nécessité impérieuse de la dissolution. M. Thiers se fit, avec M. Gambetta, l'interprète de ce sentiment général. Le 24 mai, l'ancien Président de la République adressa à une députation d'habitants de Bordeaux un discours dont le retentissement fut considérable et où l'on remarquait ces paroles : « Si la Chambre persistait à conserver son mandat, elle sortirait des conditions que la raison impose à toute Assemblée délibérante. Dès qu'elle ne peut plus donner une majorité, elle n'a plus le moyen de gouverner, et, quand elle ne le peut plus, elle n'a plus le droit de le vouloir. »
Huit jours après, M. Gambetta s'expliqua à son tour sur la situation qui était faite au pays par l'impuissance de l'Assemblée et la renaissance de la faction bonapartiste. Nous empruntons ii la République française le compte-rendu du banquet où fut prononcé ce discours.
« Lundi, l«f juin, à l'occasion des fêtes du concours régional d'Auxerre, un banquet a été offert par M. Lepère, député et président du Conseil général de l'Yonne, à ses collègues de la députation et du Conseil général. A ce banquet assistaient, outre MM. Guichard, Rathier et Paul Bert, députés de l'Yonne, MM. Gambetta, Laurent-Pichat, Edmond Adam, Scheurer-Kestner, députés de la Seine; Challemel- Lacour, député des Bouches-du-Rhône ; M. Ribière, ancien préfet de la République dans l'Yonne ; MM. Flandin, vice-
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* président du Conseil général, président de ]a Commission départementale , Massot, vice-président du Conseil général, maire révoqué d*Auxerre; Milliaux et Dalbanne, ac^oints révoqués d'Auxerre; Mérat, président du tribunal de commerce d'Auxerre;Mathé, conseiller général, maire révoqué d*Avallon; Bonnerot, conseiller général, ancien maire de Joigny; Dupéchez, maire révoqué de Sens; Lancôme, conseiller général, maire révoqué de Saint-Florentin; Duguyot, conseiller général, maire révoqué de Cliampiguclles; Lainy,Coste, Gaspard, Huriot, Detiiou, conseillers généraux ; Richard, membre du Conseil d'arrondissement d'Auxerre; Bonsant, membre du Conseil d'arrondissement de Sens, maire révoqué de Chéroy; etc.
A la fln du repas, M. Lepère s*est levé et s'est adressé k rassemblée en ces termes :
« Messieurs,
« Je vous demande la permission d*êtrc votre interprète et de porter un toast à Gambetta. {Oui! oui! — Bravos),
« Mon... notre cher Gambetta, les fêles données à Toccasion du concours régional d'Auxerre nous ont permis d'improviser autour de vous une sorte de représentation du département de TYonne. Vous retrouvez ici des administrateurs que vous aviez placés à la tête de ce département, des hommes qui ont tenu ferme aux jours du péril et qui n'ont été enlevés à leurs fonctions qu'au moment où a passé sur la France le souftle de l'ordre moralJTrés bien! — Bravos).
« Vous retrouvez encore ici, autour de vous, tous ceux qui, à divers titres, ont reçu un mandat de leurs concitoyens : des représentants du peuple, — ceux, du moins, que des devoirs impérieux n'ont pas éloignés d'Auxerre; à côté d'eux, beaucoup de membres du Conseil général et des Conseils d'arrondissement, et les maires et adjoints aujourd'hui révoqués des plus importantes communes du département. Tousse sont trouvés groupés, en quelque sorte en un clin d'oeil. Ils sont venus de tous les points de notre département, ils représentent notre opinion dans toutes ses nuances, de telle manière que vous avez ici une sorte de réduction de TYonne républicaine. (Très bien! très bien!)
« Puisque j'ai l'honneur de parler en leur lïom, ils me permettront de dire que nous sommes très heureux de vous voir au milieu de nous...
« Vne voix. — Oui, tous heureux ! {Marques cT assentiment) .
« M. Lepèrk. — Ce département de TYonne, vous le savez, est un département essentiellement patriotique, où vit le culte de Fhonneur national, où l'on garde l'esprit de la Révolution française. {Marques d'adhésion, — Bravos.)
« Déjà, hier, par cette foule de visiteurs qui se pressaient autour de vous, vous avez pu apprécier quels étaient l'esprit et les sentiments qui animent nos populations. Vods avez pu constater combien tous nos concitoyens étaient heureux de vous voir et de vous entendre. Ils saluent en vous le grand citoyen qui a sauvé l'honneur national... {Oui f oui! — Très-bien I — Applaudissements unanimes,),.. celui qui n'a pas désespéré de la patrie, au milieu des désastres des jours terribles de 1870 et 1871, celui qui ne désespère pas de la République, pas plus qu'aucun de nous n'en désespère, malgré les écœurements de l'heure présente. {Assentiment unanime. — Bravos,)
« Tous ici, nous attendons votre parole, et, quand nous l'aurons entendue, elle s'en ira, reportée par les voix amies de tous ceux qui vous entourent, sur tous les points de notre département.
a Quant à moi, je n'ai plus qu'un mot à dire. En portant votre santé, je bois à la régénération de la France, et, en même temps, à l'union de toutes les nuances de ce grand parti républicain pour lequel vous avez tant fait, et dans l'Assemblée, — vos collègues ici en sont témoins, — et dans le pays. Messieurs, je bois à Gambetta, c'est-à-dire : Je bois à la France, à la République! {Applaudissements prolongés. — Cris répétés : Vive la République!) »
« M. Gambetta, se levant pour répondre, a prononcé le discours suivant :
Mes chers concitoyens, mes amis, mes compagnons,
Ce n'est pas sans une profonde et intime émotion que Ton entend une voix aussi chère, un cœur aussi
généreux, une intelligence aussi libre et aussi sympathique que celle de notre hôte, exprimer, avec la grâce charmante qui fait passer sur Texagération même des bonnes paroles, les remercîments et les félicitations que j'ai reçus tout à Theure. S'il y avait, dans la lutte entreprise pour la défense de la démocratie républicaine, aussi bien contre les entreprises violentes de l'étranger que contre les sournoises intrigues de l'intérieur, s'il y avait une récompense à chercher; si l'on ne sentait pas que, quand on s'est dévoué tout entier à ce grand parti du droit et de la vérité, la récompense, le prix de la lutte, c'est la satisfaction intime de la conscience qui reconnaît qu'elle a suivi le droit chemin et qu'à travers toutes les défaillances, sous le coup de toutes les injures et de toutes les diffamations, elle est demeurée impassible, connaissant le devoir et s'effbrçant de l'atteindre... (Très bien! — Bravos); si l'on n'avait pas appris, par l'exemple de ses aînés autant que par ses propres réflexions , que le devoir consiste à tâcher de faire le bien pour sa beauté morale [Marques d'adhésion) et qu'il convient de donner sa vie en sacrifice, sans autre espoir que la joie toute pure et toute ravissante qui remplit l'âme quand le devoir est accompli... (Bravos répétés.) il y aurait une récompense plus complète, plus haute, plus noble que ces honneurs, que ces dignités qu'on décerne aux ambitieux d'un jour. Cette récompense , c'est l'estime des siens, c'est leur cordiale sympathie, c'est, permettez-moi de le dire, cette fraternité qui nous associe tous dans un même sentiment et dans une même étreinte de confiance et d'espoir. Non, Messieurs, il n'est, pour un homme public, de bien supérieur à celui qui lui est accordé par la confiance et par la gratitude de ses concitoyens. (Très bien! — Applaudissements.) Je l'ai dit souvent : je n'ai pas encore assez fait pour mériter tous ces témoignages, si doux et si fortifiants. Mais j'en sens tout le prix, et je
comprends aussi tout ce qu'ils m'imposent. Messieurs, vous m'avez comblé. Aussi bien , conservant au fond du cœur avec reconnaissance ces paroles trop élogieuses, mais qu'il appartient au temps et au jugement des hommes de confirmer et de ratifier, je vais, comme vous m'y avez convié , — car c'est pour cela que nous sommes réunis, — vous faire part des réflexions que provoque en mon esprit la situation actuelle. Vous parliez, tout à l'heure, des écœurements de l'heure présente. Le mot n'est pas trop violent. On sent, en efl'et, qu'il y a comme un souHle de dégoût et de tristesse qui passe sur la France. Hélas ! après les deuils , après les chutes les plus profondes de son histoire, était-il donc réservé à cet infortuné pays une amertume plus horrible que toutes les autres, une douleur plus poignante que toutes les douleurs qu'il a subies pendant cette affreuse tragédie de l'empire, terminée par l'invasion et le démembrement? La France devait-elle connaître cette suprême et inconsolable douleur de ne pouvoir pas faire l'union de tous ses enfants, pour la reconstitution de la patrie sous le symbole républicain? {Profonde émotion.) Oui, Messieurs, nous avons connu cette inexprimable tristesse, nous traversons celte épreuve douloureuse : au lendemain de nos défaillances, provoquées et amenées par les corrupteurs et les scélérats qui ont surpris la France et qui l'ont exploitée pendant vingt ans; qui, pendant vingt ans, l'ont abusée pour la conduire, sous le voile trompeur d'une prospérité matérielle dont ils ont joui sans y avoir travaillé, jusqu'au bord de l'abîme où elle a failli disparaître pour jamais, nous en sommes encore à nous demander, nous tous Français, si nous pourrons nous réunir au nom des mômes besoins d'unité, de concorde, d'apaisement et de sacrifice, pour la reconstitution, pour le relèvement de notre patrie mutilée et gémissante, qui nous crie depuis trois ans : Fils imprudents et égarés, dans vos
vaines disputes, dans vos querelles misérables, vous dites que vous pensez à moi, que vous voulez me voir renaître et prospérer. Gomment ne voyez-vous pas que, pour me refaire, il suffit de reconnaître ma souveraineté? Ne suis-je pas la mère et la maîtresse de tous les Français? Ne suis-je pas le seul souverain, le seul roi, et que me veulent tous ces prétendants? » {Bravos prolongés.)
Messieurs, depuis trois ans, dans notre pays, on a pensé à tout, excepté à la France. Vous le disiez avec raison, mon cher Lepère, au milieu de ces populations dont vous caractérisiez à merveille les sentiments, en disant qu*elles sont à la fois patriotes et démocrates, {Marques cT assentiment. — Bravo!) dévouées à la patrie, mais aussi jalouses de défendre le patrimoine de la Révolution; éprises des idées d'égalité et de justice autant que du principe de la souveraineté nationale. Ghers concitoyens, vous êtes tout ensemble patriotes et démocrates. Gardez, ah! gardez ces deux sentiments au fond de votre cœur. Ils vous ont empêchés de défaillir, ils vous ont soutenus dans l'adversité; leur vertu, croyez-le, n'est pas épuisée. Dégagés de tous les nuages, exempts et purs de toute équivoque, sous leur inspiration, avant peu, ils vous aideront à toucher au but. (Assentiment prolongé,)
Messieurs, c'est dans l'Yonne qu'il est bon, à notre tour, de venir écouter la voix de la France, de juger sur place l'état des esprits, de rechercher les craintes qui les agitent, les espérances qui les animent, d'entendre enfin cette grande voix des populations rurales qui doit être, pour les gouvernements d'une société aussi profondément démocratique que la nôtre, l'avertissement suprême, celui qui doit toujours être recueilli et respecté. G'est dansl'Yonne surtout qu'une enquête semblable est utile à ouvrir, car c'est ici qu'est vraiment le centre de la France , c'est ici le grand passage de notre histoire; toutes les races,
depuis le début des conquêtes qui ont formé notre nationalité, se sont succédé ici, et cependant, sous toutes ces alluvions d*hommes et de conquérants , l'esprit du cru, du terroir a survécu ; il a percé à travers ces transformations historiques et sociales, il est resté toujours le même : fier, railleur, amoureux de la liberté, amoureux de la patrie. [Oui! — Très bien! — Applaudissements prolongés,) Aussi, Messieurs, ne s y trompait-il pas, Thomme fatal et tout-puissant qui, il y a quelque huit ans, — pardonnez-moi ce retour de mémoire, — accourait dans votre pays, au moment où il combinait les derniers calculs de sa politique d'aventures dynastiques. Il ne se trompait pas sur le caractère de vos populations, en 1866, cet énigma tique et ténébreux empereur, ce chimérique chef d'État, qui poursuivait à travers l'Europe, à travers le jeu de tous les partis, je ne sais quels arrangements fantastiques de prédominance et de réparalion, pour faire diversion à Tesprit public; qui, se sentant pris , sur ses derrières , par une démocratie réveillée, avisée, ne trouvait d'autre issue pour se débarrasser de ses étreintes, déjà trop gênantes, que de passer la frontière et de se jeter dans les aventures. (Oui! — C'est cela! — Très bien!) Il était venu ici, en 1866, quelques semaines avant Sadowa, et il disait, dans ce langage, qui était un véritable sophisme perpétuel et comme un rapt fait à la pensée démocratique : « Je ne respire à l'aise qu'au milieu de ces populations patriotiques; ce n'est qu'au milieu d'elles que je retrouve le génie de la France! » — Trompeur exécrable et trois fois maudit! {Explosion cT applaudissements,) Il exploitait, ce jour-là, le sentiment toujours haletant de la nation d'en finir avec les prétentions des régimes passés ; il savait déjà qu'il était en présence d'une démocratie ordonnée, forte, puissante, calme et sûre dans sa souveraineté. Que voulait-il? Exploiter son sentiment de fierté nationale, si légitime. [Oui!
oui! — Bravos répétés.) Et dire qu'il ne faisait ces choses que poussé par la peur qull avait de Topinion, de Topinion qui grondait déjà contre lui dans les villes, et contre laquelle il croyait, pauvre égaré, pauvre somnambule, chercher un refuge dans les campagnes! Comme si les campagnes avaient un intérêt différent de celui des villes ; comme si les campagnes n'avaient pas été créées, façonnées, émancipées parla Révolution française, et comme si, dans chaque sillon où travaille un paysan, il n'y avait pas un propriétaire, un Français qui doit à la fois sa dignité , son indépendance matérielle et son titre de citoyen à cette Révolution, qu'on lui présente injustement comme l'origine de nos troubles et comme la source de tous ses maux. {Très bien! très bien! — Triple salve (T applaudissements.) Cet homme , Messieurs , qui, hélas! a régné sur la France, poussait à un tel point la ruse et l'hypocrisie que ce discours d'Auxerre, qui irrita les rois et leurs ministres, qui troubla toute TEurope et nous valut deux guerres au-dehors, ne fut pas même prononcé. Ce qui n'empêcha pas que les gens qui ne l'avaient pas entendu furent récompensés pour l'avoir subi. [Hilarité prolongée. — Très bien! très bien!)
Messieurs, si je rappelle ce souvenir, à la fois odieux et cruel, — odieux, parce qu'il ramène au milieu de nous la figure sinistre qui a présidé, dans l'espace de dix-huit ans, à regorgement de nos libertés et à la ruine matérielle de la France ; cruel, parce que, sous la fatale domination de cet homme, la France a perdu, avec une partie de son territoire, son vieux renom extérieur, les milliards d'épargnes qu'à la sueur de leur front, les travailleurs des villes et des campagnes avaient cachés au fond de leurs armoires pour la dot de leurs filles ou l'éducation de leurs enfants. (Très bien/ — C'est cela! — Bravos.) Si, dis-je, je rappelle ce souvenir, c'est parce qu'on parle d'une
résurrection du parti bonapartiste, c'est parce qu'on en cause , c'est parce que la clientèle de ce régime formée par vingt ans de corruption et de favoritisme, remise de sa peur, comptant sur la générosité native de la France, sur cette promptitude à tout oublier qui la fait à la fois si légère et si charmante, revient rôder autour de la patrie; c'est parce que, profitant de la négligence des uns et de la complicité des autres, on revoit la bande rentrer jusque dans les carrefours de nos villes et donner déjà de la voix. [Vifs applaudissements.)
Il faut couper court, et promptement, à de pareilles audaces, et, pour cela, il n'est pas besoin d'autre chose que de dire qui sont ces gens, d'où ils viennent et où ils nous mèneraient.
Qui ils sont? Us sont la contre- façon, — et c'est par là qu'ils présentent,'pour les populations rurales, un certain péril, — ils sont la contre-façon de la démocratie. {Cest vrai! — Très bien!) Ils parlent notre langue , ils parodient nos idées ; ils défigurent nos principes. Pour une certaine démocratie, qui heureusement ne peut être confondue avec la vraie, avec la grande démocratie, ils sont les premiers des démocrates, (Rires.) prêts à faire table rase de tout ce qui rime à institutions, à parlement, à constitution, à légalité. Ils savent dire à merveille ce qu'il faut au laboureur, au petit propriétaire : ils lui donneront la sécurité, le crédit, la paix, une certaine action, une véritable influence, disent-ils, dans la commune et dans le canton. Il n'en est rien. Messieurs, et vous le savez bien. Ce ne sont là que des paroles, parce qu'aussitôt qu'ils ont quitté ce premier interlocuteur, ce travailleur des campagnes, ils rencontrent l'homme d'Église, l'homme de congrégation. Que lui disent-ils? Qu'ils lui sont tout dévoués , qu'ils sont prêts à lui tout sacrifier. N'est-ce pas eux, ajoutent-ils, qui ont fait l'expédition de Rome, et l'expédition de Chine, et
HZ AUXËRRË.
Mentana? N'est-ce pas eux qui ont maintenu, pendant vingt ans, le pouvoir temporel du pape, accumulant sur la France tous les périls extérieurs, montant la garde autour du Vatican, non pas pour la protection du pape, mais en vertu d'un marché et pour se faire du prêtre, en France, un instrument de règne au moyen de la candidature officielle? (Oui / oui! — Bravos prolongés.) Puis, ils poussent plus loin, et ils rencontrent un homme appartenant à une classe plus élevée, plus cultivée, ayant déjà le loisir que donne la fortune; ils sentent, instinctivement, qu'ils sont en présence d'un adversaire, d'un homme qui a pour eux plus que de la haine, si c'est possible, c*estrà-dire un insurmontable dégoût. Cela ne fait rien. Avec celuici, ils changent de langage. Ils traitent avec lui sur un autre ton ; ils lui offrent leur protection; ne pouvant le flatter ni le corrompre , ils s'attachent à l'intimider, parce qu'ils excellent à exploiter la peur. (Sensation. — Bravos,) La peur! voilà leur grand moyen politique; ils l'engendrent, ils l'inoculent, et, lorsqu'ils ont apeuré une certaine classe de citoyens, ils se présentent pour les sauver, [Bravos prolongés) ce qui veut dire pour les dépouiller de leurs libertés , de leur dignité civique, de leurs droits publics, et, peu à peu, pour leur arracher aussi ce qui reste au fond de leur caisse, sans parler de la patrie dont ils n'ont nul souci et qu'ils laissent surprendre un beau jour, sans défense et sans protection. [Très bien! — Bravos. — Salve d'applaudissements.) C'est ainsi qu'ils s'en vont, quémandant les suffrages de l'un et de l'autre, changeant de masque, de langage, de discours, suivant les interlocuteurs. Mais enfin , est-ce que ce jeu n'a pas déjà été expérimenté? Est-ce qu'on n'a pas jugé sur place et à l'essai ce que valait cette démocratie césarienne , cet ordre obtenu par la force, cette puissance brutale , cette complicité cléricale , cette protection , cette faveur, ce népotisme accordés aux re-
présentants des anciennes familles aristocratiques? Est-ce que tous les hommes, tous les partis qui ont accordé du crédit à ce charlatanisme no se sont pas trouvés, tour à tour, trahis, vexés, déshonorés et dupés? Est-ce que le concert de leurs plaintes n'a pas éclaté sous Toffondrement même de la patrie, àla lueur de l'orage amoncelé par cette horde effroyable ? Ëstrce qu'on n'a pas entendu , et dans tous les rangs, les cris, les malédictions, les imprécations, les anathèmes jetés sur cette bande d'aventuriers qui ont exploité la France pendant vingt slïïs? (SalvecTapplaudissements.) Et l'on aurait oublié toutes ces choses ? Ah ! Messieurs, il faut se recueillir ; il faut chercher les raisons, les causes , les motifs d'une pareille aberration , si elle est en train de se produire. Ces causes sont bonnes à étudier pour tout le monde, et surtout pour le parti républicain , parce qu'il a toujours besoin d'être mis face à face avec les difficultés, avec les obstacles, avec les idées rivales des siennes ; parce que, plus que jamais, l'étude, robser>'ation, la vigilance s'imposent à nous , à nous qui voulons obtenir enfin le gouvernement de nous-mêmes. Notre démocratie a beaucoup fait^ a beaucoup gagné ; mais, tant qu'elle n'aura pas mis la France à l'abri des surprises de la force ou de la ruse, il n'y aura pas pour la France d'heure propice au travail^ à la sécurité qui préparent le relèvement. {Très bien ! très bieni — Bravos pf*olongés.) Notre parti est d'ailleurs fort bien disposé à cette étude; et il n'en fant pas d'autre preuve que la réunion où nous sommes et qui, comme le disait si cordialement notre hôte et notre ami, est une réduction de la démocratie française. On y trouve toutes les nuances d'opinions, toutes les variétés de physionomies et de visages; chacun, dans ce parti de la libre discussion, ayant parfaitement le droit do garder ses préférences et ses théories favorites, mais chacun aussi, devant l'action, dans la conduite, et d'après les
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simples et sûres indications de la méthode de direclion, faisant tout céder, et ne connaissant plus qu'un but à atteindre : rallier le drapeau , sûr qu'il est, par la constance ou la discipline , de triompher de toutes les misères, de toutes les petites hostilités personnelles, parce que la grandeur de la cause et la noblesse du but font passer sur toutes les misérables difficultés de la vie de chaque jour. {Très bien! irès bien! — Bravo!) Dans quelle situation se trouve donc aujourd'hui la démocratie républicaine , depuis le 4 septembre ? — ce 4 septembre dont il nVst plus même besoin de prendre la défense « car les populations s*en sont sufàsamment chargées. ^Oiti/ air//*' Messieurs, vous m*avez tous compris : on m^us reproche le 4 septembre. Mais, en vf rtlé« eslM^e bien au pouvoir qui a capitulé à Set)au« au pouvtkir fuyard des Tuileries, aux fonctionnaires el officieux en quêle de passeports à celte époque. HOU pas pour échapper à des menaces, mais poar fViir le senlimenl d\>pprv>bre qui les obliseail à se c\Hirber sous le reganJ méprisant *ie leur^ oc^ncilojrens... .S^fm-w^iîMi. — ltyx(n^ fjrvêêmf^s^ Esl-iire bien à ces h^^mnies . à parler de ce 4 seplemiwe . qui a été la re>v>iul;\^ du de^^ût 5>uWie? .l^<^i.cwi&Rfwnkfltr* ^yrvèmi^- lV|fctt5s Se 'i sej^eiaèce. qu^îl-e^ ï*-;®!! Ees >iees 4^Hn^U4U3e> HÎe tat-^^re ^iefitt-.HrraSîe ? Ea ^iç^x «ûiJÇiHrv-selle <e >je^ A^îa^ees.:* Kit sçtu?:î: [i^izir ?vsseasl&«^4Hfrutf•* — jjBkvrW^w^MT e5 5rji'iî:iu?,Naat'f^^- ress<fi3ibui3?:^ l — fa ^o-:i^
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l" JUIN 1874. 145
vent comme Tennemi systématique de TAssemblée ; je n'ai plus rien à en dire et j*aime beaucoup mieux me taire sur ce sujets parce que nous avons des choses bien plus importantes à traiter ensemble... {Rires. — Approbation générale.) Après les désastres militaires^ après les élections, je dirai que, dans le pays, on avait envisagé la possibilité de constituer et d'organiser, dès les premiers jours, le gouvernement républicain. Vous savez, — et je ne le dis seulement que pour mémoire et très promptement, — quelles résistances s'y sont opposées, et avec quel acharnement les divers représentants des prétendants monarchiques ont fait obstacle à la légalisation, à l'organisation, à la constitution de ce pouvoir. Les partis, — je ne parle pas de l'Assemblée, — ont épuisé tous les moyens d'action et de réaction contre la République. Eh bien I il est arrivé un phénomène tout à fait nouveau, tout à fait merveilleux dans ce pays : c^estque, contre les actes, les intrigues de ces partis monarchiques, le pays seul, livré à ses propres forces, abandonné à lui-même, s'est trouvé suffisamment préparé pour les mettre à néant. Pour la première fois on a vu tout un grand peuple, sur les points les plus opposés de son territoire, ayant la claire vision de ses intérêts et de sa force, et se chargeant lui-même de refouler ses adversaires. Des candidats de toutes couleurs et de toutes nuances se sont trouvés opposés les uns aux autres, car dans un pays de suffrage universel tout finit par se résoudre devant l'urne électorale. On a donc arboré des drapeaux électoraux bien divers, des champions aussi différents se sont présentés pour défendre ces drapeaux : les uns ont réclamé le rétablissement, la restauration de la royauté traditionnelle; les autres, de la royauté — comment dirai-je? — [Rires.) de la royauté contractuelle. La vraie, la seule question qui les divisait, était celle de savoir qui occuperait la place. [Hilarité.) Pen-