‹ Discours et plaidoyers politiques de M. GambettaChapitre 18 sur 55 · IV · texte numérisé non relu

IV

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dantce temps-là le pays, seul, abandonné à lui-même, dans chaque département, s'est constitué à Tétat de démocratie militante, et on a vu, depuis deux ans, dans les pays de TOuest et jusqu'en Bretagne, contre le drapeau blanc, les bourgeois, les ouvriers, les paysans, les petits commerçants, les fermiers, se grouper, se réunir, marcher au scrutin en vertu de leur propre initiative, traçant eux-mêmes leur programme d'action, indiquant des noms, les déposant dans Turnc, repoussant la royauté légitime et balayant tout devant eux par 20 et 25,000 voix de majorité. Voilà ce qu'ont fait l'Ouest et la Bretagne. (Cest vrai/ — Très bien/ — Bravos prolongés.) Sur d'autres points, dans l'Aude, dans le Gard, la Haute-Garonne, au Midi de la France, nous avons été témoins du même ensemble, de la même promptitude dans l'action; nous avons vu les mêmes éléments associer leurs efforts : les petites fortunes, les petits capitaux, les travailleurs, les gens en train de monter, les détenteurs à la fois du travail, de l'intelligence, de l'esprit d'épargne, d'économie, de l'aptitude aux affaires courantes, tous animés du sentiment du devoir, mais aussi éclairés par la connaissance de leurs droits, tout ce petit monde qui est la démocratie, Messieurs, qui est le pays, qui est la France, tout cela s'épaule, s'unit et signifie, dans ce Midi, la même volonté qu*avait exprimée la Bretagne : Pas de monarchie, pas d'influence cléricale. {Bravos.) Même spectacle dans les départements de l'Est et dans la Loire ; les mêmes résultats se produisent, la même action se fait sentir, et cela sans bruit, sans colère, avec la fermeté, la décision d'esprit, les libres choix, qui conviennent à une nation qui se sent majeure et qui veut le prouver. {Assentiment générai , — Très bien/ très bien!) Cependant, disons-le, il n'y a eu qu'un moment où cette fermeté, ce calme, ce sang-froid ont failli abandonner la France: c'est lorsque, ne tenant aucun compte de ces scru^

tins, de ces verdicts écrasants des masses électorales, on a pu croire que, passant, tentant de passer pardessus la volonté nationale à Taide d'un simple coup de main parlementaire, le roi de Tancien régime allait être ramené avec tout le passé détesté qu'il représente, et qu'il allait être imposé par la force. Oh I alors il y a eu un moment de colère, d'irritation et de menace, et la France s'est dressée tout entière, debout, devant le spectre de l'ancien régime : aussitôt ce spectre s'est évanoui. {Applaudissements redoublés,) Il a suffi de ce mouvement intime de la France pour faire justice de cette tentative, et, depuis lors, cette royauté a disparu, enveloppée dans les plis de son drapeau, parce qu'elle n'a pas cru qu'une transaction honteuse pourrait jamais fonder un pouvoir d'un jour. Elle a cédé la place à une autre tentative qui a duré, il faut bien le dire, un an, juste le temps qu'a vécu l'ordre moral; les fameux et habiles politiques qui menaient cette opération ont disparu aussi ; ils n'ont pas troublé la France, qui savait qu'il n'y avait rien h redouter de ce genre d'entreprise, parce qu'elle était mort-née. {Hilarité générale, — Bravos,)

Nous étions donc dans cette situation : la monarchie traditionnelle évanouie; la monarchie... l'autre, (Rires) dupée, déçue, conspuée; il ne restait que la * République, c'était trop , elle était trop forte : on sentait qu'elle était trop en possession de l'adhésion française; on apercevait déjà ses réformes, ses actes de réparation, le triomphe qui allait l'accueillir par la reprise des affaires, l'apaisement des esprits, le retour de la paix sociale et politique. Oh! non, nous ne laisserons pas accomplir ces merveilles, s'est-on dit ; comment! laisser la République profiter d'une pareille pacification? C'est alors qu'on a crié de plus en plus fort au péril social, à l'avènement du radicalisme légal, qui est, à ce qu'il parait l'abomination de la désolation. {Bires.) Et alors on a tout inventé pour

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fairo obstacle à ce radicalisme épouvantable. Je ne raconterai pas ce qu'on a inventé, de plus subtils que moi y perdraient leur latin, et puis cela ne vous intéresserait que fort médiocrement. [Nouveaux rires.) Toujours est-il que la République existe, ayant pour elle cette force croissante qui résulte de Téchec et de Tavorlemont éclatant et irréinédiable des entreprises dynastiques qui avaient Tintention de la renverser pour se substituera elle. Et tout cela, de quoi était-ce le prix? De la conduite du parti républicain, de la formation, dans le pays, d'une grande et large démocratie capable de se gouverner elle-même et démontrant par là, au reste du monde, son aptitude à gouverner les autres. (Bf*avo! bravo ! — Salve cTapplaudissefètenis.)

Cette démocratie savait depuis longtemps, au moins par Tobservation de quelques-uns de ses enfants, combien la France attendait instinctivement, intérieureaient« son avènement, sans se Favouer très clairement à elle-même; mais on avait pu, même sous l^empire, apercevoir la naissance, la formation* la construction de ce monde démocratique français, et c>st ici, si vous le voulex« que nous allons trouver ensemble les raisons qui font que nous sommes aujourd'hui face à Huce ;ivei^ Tempire, qu'il ne reste plus que Tempire daus 00 duel suprême contre la République, nous allons recher^'^hcr les motifs pour lecj^iuels nous devons le vaincre et pour lesquels ausc^ il a pu« il peut encore, dans ivHaius es^pril:»>. jeter Têquivoque et rambiguîté. ^Jtftiryice« 4r<i»irtitriiMrBi^.^ Examinons la siloatioD.

Vous s^vej que Taltentat. que le crime du i dêeemkr^"^ eut b prélention d être cv^uveri^ jostitiÈé par l;& f^sliluli\>u. au peuple frjiiKaLi». du droit de sulh»^ uaîve^$«^)v C et^ U le co<ua]wiiceiti«»tl de l êqwivvMioe : c'eîst vie celte |M\vUmjitioo criaiioeUe et d« cetti^ dédaniitioa mensott^ç^re du ^ déce«abire ^ue d»le ortte |M)lil^iie^ — fAMimiivie ià^tec p£ias die foitwiici^ 4«^oa

n'est habitué à en rencontrer dans les pratiques ordi-r naires du césarisme, — et qui consiste à corrompre la démocratie^ à Tavilir et à la dégrader en une démagogie basse et d'autant plus redoutable que, s'abandonnant aux mains d'un maître, elle croit y trouver la prospérité et la paix, tandis qu'il n'y a que la honte et les catastrophes. (C'est celai — Très bien! ti^ès bieni)

Le 2 décembre 1851, on eut l'idée de faire un coup de force contre les libéraux, contre la bourgeoisie française, contre les parlementaires, contre les disculeurs, contre ces gens de pensée et de réflexion, soucieux de la liberté et de l'honneur du pays, que Napoléon I" appelait des idéologues et que Napoléon III appelait les anciens partis. {Rires.) Et alors, se présentant au peuple comme un protecteur contre cette classe bourgeoise, on lui promit le bien-être matériel, une participation constante dans les affaires de l'État par le suffrage universel, une grande gloire au dehors par la constitution d'un pouvoir militaire incontesté, et qui, par sa vigilance, saurait se placer au-dessus de toute espèce de surprise, et enfin une certaine indépendance dans le domaine des idées, à l'égard de ce qu'on peut appeler l'oppression de la théocratie. On se piqua même de socialisme. On pensa, en enrégimentant les ouvriers, en les casernant, en leur distribuant des portions congrues, administrativement, par escouades, qu'on pourrait arriver à résoudre le problème de l'extinction du paupérisme. [Rires, — Mar^ ques unanimes (T approbation.) C'est qu'au fond l'on avait une secrète pensée : on prétendait se servir du paupérisme et du socialisme pour effrayer le bourgeois, pour lui causer des nuits d'insomnie ; pour museler cette bête fauve du prolétariat, on songeait à l'embrigader. Aujourd'hui l'on dit encore : Gare aux masses ouvrières! Gare à Belleville, gare aux barbares ! Gare à ceci ! Gare à cela ! La peur, toujours la peur! Voilà de

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quoi se nourrit la littérature officielle impériale depuis vingt ans ! [Hilarité. — Bravos.)

Messieurs, on n'agite pas des mots, longtemps et impunément, devant un peuple intelligent comme le n6tre ; lorsqu'on prononce, devant une grande nation, les mots de liberté, de démocratie, de suffrage universel, de contrôle et d*émancipation, pour la tromper, la séduire et Tenchaîner, les sophistes, les égareurs de foules qui tiennent ce langage ne le font pas impunément, je le répète. En effet, après avoir entendu le mot, on réclame la chose ; ceux qui ont fait des promesses résistent, mais le jour vient où ils sont à bout do raisons : on insiste, ils résistent de nouveau, puis rimposteur est dévoilé en se prenant à son propre piège. Alors on devient la risée du monde; mais, malheureusement, on cause en même temps la honte et la ruine du pays qui a eu le malheur d*écouter ces mensonges et de s'y laisser prendre. (Applaudissemenis unanimes prolongés. — Interruption,)

C'est là, Messieurs, ce qui est arrivé. Grâce à ce suffrage universel dont on se faisait un frein, une menice contre les classes dites parlementaires ou dirigeantes, comme vous voudrez, — dont on se faisait un appeau, et comme une sorte de pourboire qu*on donne à une nation réduite en domesticité, — il est arrivé que, peu à peu, la démocratie des villes, comme celle des campagnes, a pratiqué ce droit, et, à force de s*en servir, la matérialité de Texercice du droit de suffrage a fait impression sur les lètes les plus dures el les plus indifférentes. On s*est attaché à ce droit de suffrage qu*ou avait pris, au début, pour une sorte de besogne et de peine : mais Télecteur des campagnes a vu, précisément parce que les agents du pouvoir venaient datter le paysan, solliciter son vote, égarer sa conscience, Télecteur a vu qu*il y avait là, pour lui, une force, une grande force. Alors, il sVst pris à réfléchir» il s>st redressé, il a compris 1 importance de

ce carré de papier, et tout un monde d'idées nouvelles s'est éveillé dans sa cervelle. Il a reconnu qu'avec son bulletin de vote il pouvait peser sur le préfet, sur le maire, sur le juge, sur l'impôt. 11 a eu, dès ce moment, la conception de l'État ; il a compris la nation, et il a vu, dans ce petit papier, comme la déclaration, comme le signe môme de sa souveraineté. On avait voulu le tromper : on était arrivé à l'émanciper, la démocratie était née du même coup. (Salve d'applaudissements. — Sensation profonde,)

Voilà ce que le maintien du suffrage universel a engendré ; voilà ce qu'il a suscité de pensées, créé d'individualités politiques. Et alors, de proche en proche, dans la commune d'abord, cette famille agrandie où le paysan tient à tout, où son bois, le bois de la commune, la fontaine de la commune, l'église, l'école de la commune, sont sa chose, son patrimoine indiscuté, authentique, dont il veut à la fois la surveillance et la gestion, — dans les affaires de cette commune, il a senti le prix de son intervention et de son vote. L'empire pouvait bien lui accorder le vote, mais ce n'était que l'apparence. Au fond, la volonté de l'électeur demeurait sans action, sans efficacité. L'exécution de ses volontés restait subordonnée au bon plaisir de l'administration et de son agent, le maire, que l'électeur des campagnes n'était pas admis à nommer, quoiqu'il se sentît parfaitement capable de le choisir. Pendant vingt ans d'empire le paysan a vu persécuter son indépendance par l'administration, quand il trouvait le moment d'être indépendant. Et l'on blâme beaucoup chez le paysan une certaine défiance invincible I Cette défiance toute naturelle s'appelle prudence et circonspection. En effet, depuis tantôt cinq siècles, depuis qu'on a des données claires sur la situation du paysan, que voit-on? On le voit toujours foulé, vexé, contrit, tourmenté, exploité par les agents de l'autorité, et alors on comprend que

Jacques Bonhomme soit dereno réserré et prudent. {Krta et oppUoÊdmemmis proUmgés.)

Notre électeur des campagnes est donc pradent; mais il est anse aussi, et il a parfaitement compris* an temps de cette émancipation presque senile de Tempire, qu'on lui reconnaissait une souTcrainelé dans la commune. Mais il s'apercerait paiement qn*on lui confisquait cette soureraineté aussitôt après ravoir proclamée. Il en a été profondément blessé. Aussi, arec quelle joie s*est-fl remis, après le 4 septembre, en possession de son droit communal; comme il s*e$t rondement installé dans rexercîce de ce droit! D Ta fait comme quelqu'un qui rentre chez lui et qui a conscience de sa prc^iriété. (Anira/ — Très èitm!

Bt c'est. Messieurs, une fob quH a été installé dans la libre et pleine possession de son droit, c'est alors que les pires des dupes, que ceux qui se croient des politiques et qui ne sont que des simples, mais des simples qui parlent grec au lieu de parler français, des simples dWcadémie.... c'est alors que ceux-là, ces malins, ces halûles de la politique sont Tenus dépouiller Télecteor des campagnes de son droit de Tote communal, et ao bénéfice de qui? Au bénéfice de la clientèle bonapartisle. Je itms disais bien qu ils étaient des simples. Hilariit, — .4/#^nr4o/«Mi fénérëkS: El c^est bien comme cela que vous les avex jugés ! Om! mû! — If^lanié mtmreUe.

Mais, que Ton ne sV trompe pas. le peuple a pu comprendre et juger une fois de plus, en conscîeDce, quelle était la valeur des déclarations d'anK>ur des bonapartistes pour le suffrage unirorsel et Findépendance de la commune! Vcàlà ce quon a fait pour le vole communal. Que fen4-on pour le Conseil d'arrondissemenU pour le Conseil général? Onant à la Chambre des députés, n>n parlons pas : on sait assez que messieurs les bonapartîsles ont horreur des parie-

mentaires et que leur premier soin est de démolir la tribune, qui les gène. Sous Tempire, il s'était formé partout une opposition contre Tabus des mots et des formules employés par ce gouvernement corrupteur. Les uns, comme libéraux, et ce n'étaient pas ceux qui criaient le moins haut ni le moins fort, expliquaient, avec une très grande clarté, que ce n'était pas là de la démocratie, mais du césarisme. A entendre parler ces adversaires déclarés du despotisme impérial, on se plaisait à croire qu'aussitôt que nous serions débarrassés de l'empire, ces orateurs, ces publicistes éminents deviendraient des démocrates libéraux. Vous savez comment nous avons été déçus, mais, faut-il le dire? l'espérance m'est restée, et je crois que beaucoup de mes concitoyens la partagent. Rien n'est jamais perdu avec la bourgeoisie française. Il est d'ailleurs impossible de dire où commence et où finit cette bourgeoisie, à qui la nation doit tant. Après toutes ses fautes, toutes ses erreurs, en dépit de ses duretés et de son égoïsme, il est impossible de dénier ses services inscrits dans notre histoire, de contester ses qualités, dont elle pourrait faire un si noble emploi, pour le plus grand bien du pays. Je sais bien qu'il y a des gens qui se disent bourgeois et auxquels on pourrait adresser ces paroles :

Retournez-vous, de grâce, et Ton vous répondra.

Mais il y a des conversions que Ton doit tenir pour sincères. Ceux qui se convertissent y ont tant d'intérêt et peuvent y trouver tant de profit et tant d'honneur! Il y a tout un parti qu'on appelle le Centre gauche et qui, à l'heure qu'il est, est presque tête de colonne, presque une avant-garde, tant il est net, précis, résolu et décidé. La France, ni le parti républicain, ni les populations, ne peuvent avoir oublié la conduite décisive^ énergique, patriotique que ce parti a tenue

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lorsque i*on conspirait pour le rétablissement de la légitimité. Cette conduite, il la tiendra encore devant le bonapartisme, si jamais il nous menace sérieusement ; car aujourd'hui il ne fait guère que nous impatienter et nous détourner de notre droit chemin. (Marques f adhésion. — Bravos.)

Je TOUS montrais tout à Theure la démocratie nouvelle dans la commune : je pourrais tous la montrer dans le monde social, le monde de Tindustrie, du commerce, de la science et de Tart ; je pourrais tous faire Toir, si tous ne le saTiez pas aussi bien que moi, si TOUS aTiez d*autre peine que d^éToquer les souTenirs qui tous sont les plus familiers, — que c'est pendant les Tingt ans de ce régime détesté et corrupteur, grâce au déTeloppement des moyens de transport, à la liberté des échanges, à la facilité, à la fréquence des relations : grâce aux progrès malheureusement trop lents encore de Tinstruction publique, à la diffusion des lumières, grâce enfin au temps qui est la puissance maîtresse en histoire, que s^est formée, en quelque sorte, une nouvelle France. Il n'est pas douteux que le besoin politique qu'aTait Tempire d'éblouir, de créer du travail pour les masses ouvrières, au prix de prodigalités sans nombre et de ruines dont nous voyons aujourd'hui les conséquences, a créé en même temps de nouveaux travailleurs. Ce gouvernement, voulant donner une satisfaction apparente à ce qu'on appelle la démocratie, voulant lui faire des concessions au point de vue des ouvriers des villes et des campagnes, a été engagé, lancé dans un système économique qui, au point de vue de la construction des canaux, des chemins de fer, des travaux d'utilité publique, a donné une certaine impulsion, un certain mouvement i l'esprit d'entreprise qui existe dans toute démocratie, qui en est l'âme et le nerf, et qui fait la force des grands peuples libres.

Et alors nous avons ^ii un certain nombre de per-

sonnes s'élever par le travail ; nous avons vu se former des associations et la propriété circuler assez rapidement, puis le nombre des cotes personnelles s'augmenter, et augmenter dans une proportion considérable, qui étonne les amateurs de statistique. Or, à chaque cote personnelle nouvelle, à chaque propriété qui se crée, c'est un citoyen qui se forme ; car la propriété, dont on nous présente comme les ennen^is, sans jamais justifier eu quoi que ce soit cette calomnie, la propriété est, à nos yeux, le signe supérieur et préparateur de l'émancipation morale et matérielle de l'individu. Ce n'est pas de la propriété que nous sommes les ennemis, à coup sûr, mais plutôt de sa raréfaction qui diminue heureusement de jour en jour, la propriété passant à des mains nouvelles. Ce que nous demandons, ce qui se fait, ce qui est une loi sociale de démocratie, c'est que la propriété se divise^ c'est qu'elle aille à celui qui l'exploite et qui la féconde de tous ses efforts pour lui faire produire chaque jour davantage, à son avantage personnel, mais aussi au plus grand avantage social. (Salve d'applaudissements. — 7>*ès bien/ frès bien !)

Ce monde de petits propriétaires, de petits industriels, de petits boutiquiers a été suscité par le mouvement économi([ue que je viens d'indiquer ; car il ne faut pas oublier que le régime impérial a hérité ou plutôt a confisqué cette accumulation de forces, a bénéficié de ce réservoir d'éléments, de ces ressources morales et matérielles que rassemble le cours normal des événements. Tous ces éléments sont entrés successivement en œuvre, et c'est ainsi que se sont créées, formées ces nouvelles couches sociales dont j'ai salué un jour l'avènement. Messieurs, j'ai dit les nouvelles couches, non pas les classes : c'est un mauvais mot que je n'emploie jamais. Oui, une nouvelle couche sociale s'est formée. On la trouve partout ; elle se manifeste à tous les regards clairvoyants ; elle se rencon-

tre dans tous les milieux, à tous les étages de la société. G*est elle qui, en arrivant à la fortune, à la notoriété, à la capacité, à la compétence, augmente la richesse, les ressources, Tintelligence et le nerf de la patrie. Ge sont ces couches nouvelles qui forment la démocratie ; elles ont le droit de se choisir, de se donner le meilleur gouvernement, c'est-à-dire la forme de gouvernement la mieux appropriée à leur nature, à leurs tendances et à leurs intérèts.Dans la démocratie, c'est-à-dire dans un état politique où le travail doit tout dominer, — car dans les temps modernes le travail est le grand agent de richesse, de paix et de bonheur, — dans un état social où le plus grand nombre des travailleurs est déjà propriétaire ; où, sur dix millions d'électeurs, huit millions sont astreints au paiement des cotes foncières, il était sûr que, dès que ces hommes seraient investis du droit de se donner un gouveiiiement, ils choisiraient la République, parce que démocratie et République sont associées comme la cause et VefïeL{Trè8 bien ! — Bravo ! bravo ! — Applaudissements prolongés).

Cette démocratie, étant constituée et fonctionnant dans le pays, avait besoin de passer par l'épreuve des affaires ; elle s'est donné à elle-même cette éducation, et, grâce à la permanence du droit de suffrage et d'élection, elle a pu peupler ses Conseils municipaux, cantonaux et généraux, l'Assemblée nationale ellemême, — malgré les résistances, les entraves, les coalitions de tous les préjugés, — de gens sortis de ses rangs, dévoués à ses intérêts, défenseurs de ses tendances et de ses aspirations, c'est-à-dire que, non contente d'avoir adopté en théorie la forme de son gouvernement, elle a commencé par créer le personnel chargé de pratiquer ce gouvernement pour le plus grand bien de tous. C'est là, Messieurs, une démocratie parfaitement majeure, en possession de deux forces : l'idée et le procédé. Et alors, tout naturellement.

cette démocratie est devenue raisonnable, pacifique, observatrice de la loi ; elle a résisté à toutes les provocations, elle a refusé de descendre dans la rue, elle a subi la légalité la plus rigoureuse et la plus arbitraire ; elle s'est dérobée devant tous les actes qui n'avaient d'autre but que de l'exciter à rompre avec la légalité pour aboutir au désordre; elle a évité ainsi de donner cet éternel prétexte de rétablir Tordre et la paix, prétexte qui coûte si cher aux sociétés travailleuses du monde moderne, qui coûte si cher surtout à notre parti, toujours généreux et héroïque, dans les rangs duquel, de tout temps, on a compté des hommes qui, ne marchandant ni leur liberté, ni leur vie, s'imaginent trop souvent que, grâce à ce sacrifice, ils amèneront la solution des problèmes difficiles qui agitent et passionnent nos populations ouvrières. (Approbation et 5en5a/i'on/wo/on^e>.)Cette démocratie ainsi outillée, ainsi armée^ a eu le plus grand de tous les courages, elle a fait une gageure avec elle-même; elle s*est dit : Partout, sur tous les points, d*un bout à l'autre de la patrie, régneront le même esprit, la même direction, la même confiance, le même respect de la loi ; elle s'est dit : Nous ne voulons rien tenir que de la libre conquête des esprits, que des progrès de la raison publique, et nous comptons, pour confondre nos adversaires, pour les réduire à Timpuissance, sur deux choses : la souveraineté de la nation et la pratique de la loi. {Très bien! — Applaudissements.) Et alors il est arrivé que cette méthode d'action, appliquée sans jactance, sans forfanterie, mais suivie sans faiblesse, a gagné le cœur, des populations, intimidé nos adversaires, déjoué leurs plus criminelles combinaisons, et que la France entière, que le monde qui nous écoute, nous surveille et nous juge, et de l'opinion duquel nous ne pouvons nous passer; il est arrivé que la France, que le monde ont dit : Mais cette démocratie, qu'on nous représente sans cesse

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comme animée de passions subversives, comme ingouvernable, comme grosse incessamment d*anarchie et de guerre civile, est, au contraire, la garantie de la paix ; elle conserve Tordre parmi les citoyens, elle déjoue toutes les provocations, elle donne la preuve qn*elle est la véritable protectrice de la stabilité et de la sécurité de la nation, car elle est impassible devant toutes les excitations et, malgré toutes les entraves, elle n*en continue pas moins son travail de pacification, elle ne se dévoue pas moins à payer Timpôt, à produire, à économiser ; elle avait demandé à faire les plus grands sacrifices et on ne les a pas acceptés ; en effet, dès les premiers jours, elle s'était offerte à donner son or et ses enfants pourvu que, dans la répartition des charges, on fît régner Tégalité et la justice distribntive. (Sahe d'applaudissements. \ Voilà la passion qui anime cette noble démocratie, et si, aujourd'hui, elle est si désireuse de voir fonder ce gouvernement républicain, ce n^est pas par une mesquine satisfaction de parti, ce n'est pas pour se donner raison devant ses contemporains : c'est parce qu'elle a la conviction qu'en dehors de ce gouvernement, épuisés par un énervement progressif, tombant dans la dégénérescence, nous roulerions, de chute en chute, jusque sous la main de quelque abominable aventurier, en attendant que le barbare fasse de nous sa proie. Sen^tion.' Si la démocratie française demande la République, c'est pour relever la France, c'e^t pour refaire la patrie, c'est pour la remettre à s*! place et à son rang dans le monde. Le gt'»uvemement républicain, le gouvernement du pays, le gouvernement de nous-mêmes par nous-mêmes. cVst là le mot des démocraties qui veulent vivre et progresser. Tw bien! très bien! — Apphfiifssftnents prohngéf.

Ce n'est pas une République de parti que demande, que veut notre démocratie républicaine, ce n><t pas une République fermée, exclusive : c'est une Républi-

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que nationale, c'est la République de tous, c'est la République de dix millions d'électeurs, sans en excepter un seul, dont Tensemble représente la souveraineté nationale, et dont la présence sur les listes électorales est incompatible avec toutes les prétentions dynastiques ou princières. {C'est celai — Oui! — Très bien! — Applaudissements,)

Eh bien, ces idées, cette opinion sont ancrées dans le cœur des populations, et ce ne sont pas quelques surprises de scrutin qui peuvent ébranler notre foi dans l'avenir de la patrie ! [Non ! non! — Bravos,)

Non I ce duel entre l'empire et la République était attendu, prévu ; il était certain qu'un jour la démocratie déloyale, la pseudo-démocratie qui s'appelle et qui se vante d'être la démocratie couronnée, se rencontrerait avec la démocratie républicaine, avec la démocratie française. C'est pourquoi ce duel était inévitable. {Sensation profonde,)

Il est impossible, en effet, que ce pays qu'on a tant trompé, que ce pays qui a supporté les Bonaparte, en les croyant par deux fois les héritiers et les continuateurs de la Révolution française ; il est impossible que ce pays soit complètement guéri et complètement éclairé. Et pourquoi. Messieurs, en est-il ainsi? N'aurions-nous donc pas subi assez de désastres, assez d'humiliations et de hontes ? Non, Messieurs, la raison n'est pas là. Ce pays est encore trop faible, trop peu éclairé ; on lui a trop marchandé, on lui a mesuré d'une main tropavare l'éducation et la lumière.

Vous souvenez-vous du premier cri que poussa la France républicaine, quand elle se vit au fond de l'abîme où l'avaient plongée Bonaparte et ses amis? Des écoles, des écoles î c'était le cri célèbre ; de la lumière I de la lumière ! Qu'a-t-on fait pour éclairer la France ? On voudrait, hélas ! qu'elle n'apprît rien. Un peuple ignorant est un peuple docile ; mais il y a, pour déjouer ces plans néfastes, mieux qu'un système

complet d'instruction publique, que cette éducation qu*on reçoit sur les bancs de Técole : c*estréducation que nos mobiles et nos mobilisés ont reçu dans les rangs de Tarmée, c*est Téducation devant le canon prussien ou la lance du uhlan, alors que notre armée combattait pour la défense de la patrie envahie 1... {Sensation. — Salve (T applaudissements.) 11 suffit de ramener le souvenir de la France à ce passé horrible, il suffit de montrer cette portion mutilée et saignante de la France, en disant : C*est là qu'est la trace de Tenvahisseur. Il nous a quittés, mais il nous surveille. Il médite de revenir pour nous arracher quelque autre province. Qui donc Tamène infailliblement ? N'est-ce pas Tempire ? Est-il jamais entré victorieux dans ce pays autrement qu*à la suite des Bonaparte ? {Sensation prolongée.)

Je ne veux pas vous quitter sur ces paroles. Ce qu'il faut emporter de cette réunion , ce n'est pas seulement la foi dans le triomphe de nos idées par la conduite méthodique, sage et raisonnée du parti républicain : c'est aussi cette conviction générale et certaine qui doit s'emparer de tous les esprits, que, lorsque la France entière a appris, depuis quelques jours, qu'on voulait s'armer, se faire un moyen de parvenir de quelque misérable résultat électoral, elle s'est levée avec ensemble pour manifester d'abord son horreur et son dégoût et déclarer ensuite qu'elle passerait à l'action, si l'on persistait à la menacer plus longtemps. {Oui! oui/ — Très bien/ — Applaudissements répétés.) Non , cela n'est pas à craindre , parce que je dis que, contre un pareil régime, on devra réunir toutes les forces vives, libres et intelligentes de la nation, sans aucune exception, de quelque côté qu'on soit : quand il s'agit de la France, il appartient à chacun de ses enfants de la chérir comme une mère , et il est de leur devoir de sauver ce qui reste de sa fortune et de son patrimoine. Aussi, Messieurs, suis-

je convaincu qu'en un jour de danger, si le hideux césarisme pouvait nous menacer, les hommes de cœur se rassembleraient pour défendre la patrie contre la ruine et la honte. Non, Messieurs, pour le vieux renom de rhonneur français, je ne crois pas, je ne veux pas croire qu'il y ait des Français, dignes de ce nom, capables de préférer le régime abhorré d'un Bonaparte, les traditions de ce bandit couronné, à la libre consolidation de la France choisissant ses mandataires chargés d'organiser un gouvernement définitif. (Très bien! très bien! — Bravos.)

En ce moment, on parle beaucoup d'appel au peuple. C'est encore là un sophisme, un abus de langage; c'est encore une tromperie, un mensonge. On ne rencontre d'ailleurs que de pareilles duperies sur de semblables lèvres.

L'appel au peuple, quel est-il pour ces gens-là! Ces défenseurs de la souveraineté du peuple, ce sont ceux qui se sont installés au pouvoir sur les cadavres de 40,000 Français égorgés dans nos rues ou qu'on envoyait mourir sous le soleil implacable de nos colonies! Us parlent de l'appel au peuple, ceux qui n'ont pu régner que par le silence et par la compression des intelligences honnêtes et libres! L'appel au peuple! mais je parle dans un département qui l'a vu de près, dans un département qui a été, quatre ans après le discours d'Auxerre, envahi et occupé militairement par l'Allemand. Tout cela était sorti de l'appel au peuple, tel que le pratiquait l'empire, et je m'étonne qu'on puisse supporter aujourd'hui un pareil mot. En 1S70 aussi, il y eut un appel au peuple; aujourd'hui on ne prononce plus le mot plébiscite; on cache ce mot, on le voile, on le déguise sous le nom d'appel au peuple, {Très bien! t9*ès bien!) mais l'appel au peuple n'est pas autre chose que le plébiscite, et de ce plébiscite de 1870 vous avez gardé le souvenir! Un trop grand nombre parmi vous, mai-

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