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UNE NOTE ÉMANÉE DU COMITÉ CENTRAL DE L'APPEL AU PEUPLE

(Question adressée à M. le garde des sceaux et à M. le ministre de Tintérieur par M. Cyprien Girerd)

Prononcé le 9 juin 1874

Le 24 mars i87i, l'Assemblée nationale avait voté, à l'unanimité moins cinq voix, la résolution suivante : « L'Assemblée, dans les circonstances douloureuses que traverse la patrie, confirme la déchéance de Napoléon 111 et de sa dynastie, déjà prononcée par le suffrage universel, et le déclare responsable de la ruine, de l'invasion et du démembrement de la France. »

Moins de quatre années après ce vote mémorable, prélude de celui qui ratifiait la cession de l'Alsace-Lorraine à la Prusse; moins de six mois après la chute de M. Thiers, une constatation douloureuse s'imposait à tous les esprits patriotes : la faction bonapartiste s'ét€dt reconstituée et levait la tête.

Cette reconstitution, qui était une honte pour le pays, ne tarda pas à devenir un danger pour la République et pour l'Assemblée elle-mAme.

On n'attend pas de nous que nous entrions dans le détail des mille intrigues qui, dès les premiers mois de 1874, avaient réussi à rendre au bonapartisme des populations fatiguées du provisoire, inquiètes de l'avenir et livrées sans

défense par le dac de Broglie aux anciens agents de TEmpire. On en trouvera Thistorique très exact dans la déposition de M. Léon Renault devant la commission d'enquête parlementaire sur l'élection de la Nièvre, et dans le rapport fait par M. Charles Savary, au nom de cette commission. Le comité central de l'appel au peuple, présidé par M. Rouher, était, dès 1874, un véritable État dans l'État. Son fonctionnement était de notoriété publique. Il avait créé à Paris et dans les départements une presse nombreuse. 11 avait organisé dans toute la France un service nombreux de correspondants aidés, suivant les localités et les circonstances, par des comités habilement reliés au comité central. Que ce fût faiblesse ou calcul, les portes de l'administration avaient été ouvertes toutes grandes, depuis le 24 mai, aux bonapartistes les plus avérés. C'était dans le parti de l'appel au peuple que M. de Fourtou, M. Magne et M. Tailhand recrutaient leurs principaux agents. Le 16 mars, à l'occasion de sa majorité politique, le fils de Louis-Napoléon n'avait dissimulé aucune de ses espérances. Les adulations les plus basses étaient prodiguées sans vergogne à l'armée, aux paysans et aux ouvriers. L'impunité la plus absolue étant assurée aux plus criminels agissements de la faction, le comité central travaillait à ciel ouvert. On popularisait dans les campagnes la personne du prétendant impérial par renvoi gratuit de milliers de photographies et de brochures séditieuses. On procédait isolément, par l'intimidation ou par les promesses, sur les fonctionnaires et les officiers ambitieux ou mécontents. C'était l'appel au peuple qui gagnait presque tout le terrain que perdaient les partis royalistes. Le 24 mai, le département de la Nièvre envoya à l'Assemblée un ancien écuyer de Louis-Napoléon, M. de Bourgoing, et ce succès éclatant, joint aux criminelles complaisances du cabinet du 25 mai, avait enhardi au-delà de toute expression les hommes de l'Empire. Dans la séance du 3 juin, M. Le vert avait osé proférer cette cynique menace contre les républicains de l'Assemblée : «Nous vous imposerons silence un jour 1 » Le crime du Deux-Décembre était glorifié publiquement, et les indisciplinés de la bande ne se gênaient pas pour en appeler de leurs vœux la réédition sanglante. Les légitimistes et les orléanistes fermaient les yeux. Les amis de la maison de Bourbon ne parlaient

plus de Sedan et de Metz : ils semblaient avoir oublié rAlsace et la Lorraine perdues , le tiers de la France envahi, foulé, pillé, notre renom militaire terni, les cinq milliards de la rançon extorquée et, malgré 700 millions dlmpôts nouveaux, le déficit toujours béant. Le Septennat marchait tranquillement vers un second Bas-Empire, quand, tout à coup, dans la séance du 9 juin, les manœuvres factieuses de Tappel au peuple furent dénoncées à Topiuion publique avec une si pratriotique colère, que l'Assemblée tout entière comprit ce qu*elle pouvait attendre encore de la bande qu'elle avait Ûétiie naguère par le vote de déchéance, et que la droite effrayée se rappela enfin les souvenirs, volontairement oubliés depuis trois années, du Deux-Décembre et de Tlnvasion.

Nous croyons indispensable de reproduire in extenso le compte rendu de l'incident du 9 juin.

M. Gyprien Girerd. — Messieurs, j*ai demandé la parole, au risque d'interrompre le cours de vos délibérations, pour adresser à MM. les ministres de la justice et de Tintérieurune double question.

Les deux membres du gouvernement auxquels je me suis adressé ont bien voulu accepter la question que je me propose de leur poser à cette tribune.

Voici, Messieurs, à quelle occasion :

Tout récemment, il y a quelques jours, dans un compartiment de chemin de ïer^,.. (Exclamations prolongées à droite) dans un wagon de 1" classe,... {Rires adroite) on trouvait un document qui apparaissait comme ayant une importance sérieuse; ce document fut remis à M. Levaillant, rédacteur en chef d'un journal qui se publie à Nevers. M. Levaillant crut devoir m'apporter lui-même ce document, il Ta remis entre mes mains; je Tai communiqué à plusieurs personnes, j'ose dire des plus considérables; Timportance de ce document les a toutes frappées, et c'est sur lui que je crois nécessaire d'appeler l'attention et de M. le ministre de l'intérieur et de M. le ministre

de la justice. Mais avant tout, Messieurs, comme il importe que TAssemblée elle'^mème en ait connaissance, je lui demande la permission de le lui lire. {Mouvement cf attention . )

Voici comment cette pièce est conçue :

« Recommandez bien à tous nos amis, surtout à ceux qui sont investis de fonctions municipales ou administratives, d'appliquer tous leurs soins à nous gagner le concours des officiers, retraités ou autres, fixés dans la Nièvre. Vous pouvez leur assurer que nous sommes en mesure de les pour^'oir avantageusement quand on créera les cadres de Tarmée territoriale, ou de leur obtenir tous autres emplois ou faveurs, s'ils veulent aider de leur influence la canditature Bourgoing... » {Mouvement,)

Un membre à droite — La signature?

M. Cyprien Girerd. — «... qu'on s'inquiète de leurs vœux, de leurs désirs, de leurs réclamations; beaucoup d'entre eux n'ayant pas reçu la récompense qu'ils pouvaient espérer sous l'empire pour leurs services, promettez tout redressement à cet égard ; notez soigneusement aussi tous ceux qui nous sont bostiles ou seulement indifi'érents.

« Gi-joint liste des noms et adresses des officiers payés par recette delà Nièvre, fournie par finances.

c 2 mai 1874. »

Plusieurs membres — La signature?

M. Cyprien Girerd. — Attendez!

Ge document, messieurs, a un certain encadrement.

En tète tout d'abord, on est frappé de l'inscription que voici, écrite à gaucbe de la page en caractères d'imprimerie et encre bleue :

« COMITÉ CENTRAL DE l'aPPEL AU PEUPLE

« Paris. »

190 ASSEMBLÉE NATIONAI«E.

Puis un peu au-dessus et au milieu de la page :

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