AU BANQUET COIIÊIORATIF DE LA NAISSANCE
'DU GÉNÉRAL HOCHE
Nous avons raconté (t. lu, p. 13) que la célébration de l'anniversaire de Hoche dans un banquet public avait été interdite, en 1873, par M. Beulé, ministre de l'intérieur dans le cabinet du 25 niai. L'interdiction prononcée par M. Beulé ayant été renouvelée en 1874 par M. deFourtou, les commissaires de la fête commémorative de Hoche et leurs invités furent contraints de se réunir une seconde fois chez M. Jeandel.
Après plusieurs toiists portés par M. Jeandel à la mémoire du général républicain, par M. Feray (d'Essonne) au président de la République, par M. Albert Joly à la dépntation de Seine-el-Oise, par M. Jules Favre à Tunion des forces républicaines, et par M. Farjasse à M. Thiers, M. Gambetta prononça Tallocution suivante :
Messieurs et chers concitoyens, la santé qui vient <rôtre portée par mon honorable ami M. Farjasse est la santé du premier en date des présidents de la République française. Ce toast complète heureusement celui qui avait été porté tout à l'heure par mon honorable collègue et ami M. Ferîiy; il signale, — et c'est là ce qui m'a surtout frappé, — le commencement d'une tradition républicaine. En effet, Messieurs,
nous pouvons le dire, sous les yeux mômes des ennemis de la République, à travers leurs rivalités, leurs intrigues, leurs conspirations, dont tous les jours les journaux étrangers nous apportent les récits les plus embrouillés, mais les plus certains, récits très souvent démentis, à la vérité, mais qui n'en restent pas moins parfaitement établis, {Rires d'approbation) on dépit de toutes les résistances, la République marche et se développe. Ses institutions ont beau être refoulées, ajournées, marchandées par les éternels ennemis de la démocratie française, elles n'en ont pas moins une sorte d'influence secrète. N'a-t-il pas suffi que les institutions républicaines fussent attendues, désirées, proposées, réclamées par les hommes les plus éclairés et les plus patriotes de la nation, pour qu'elles devinssent, sans être écrites nulle part, la Charte nouvelle de la France? {Très bien! — C'est vrai! — Bravos,) Aussi, Messieurs, dans ce pays, qui n'est pas un pays fort amoureux des constitutions, — car il en a trop changé depuis quatre-vingts ans, — peut-être que si l'on avait une certaine succession, une certaine série de présidents de la République, on arriverait ainsi à avoir la République. La Constitution se ferait peu à peu, avec le temps et par les efforts successifs de plusieurs générations, ce (jui serait peut-être l'idéal des Constitutions républicaines et durables. {Irès bien! très bien!)
C'est donc avec un véritable sentiment de sympathie et de reconnaissance patriotique que je m'associe, avec vous tous, Messieurs, au toast qui a été porté à la santé de M. Thiers, de cet homme d'État illustre qui a su donner à cette phalange composée de parlementaires éprouvés, de grands propriétaires, d'industriels importants, de grands négociants, de citoyens considérables de tout rang et de tout ordre, l'exemple du sacrifice qui coûte le plus aux hommes publics, le sacrifice de leurs opinions les plus anciennes, des idées
qu*ils avaient puisées dans leurs milieux, des relations où ils étaient engagés dès le début de la vie, des amitiés mêmes les plus vieilles et les plus chères qu*il fallait, sinon rompre, au moins transformer, — de cet homme d'État clairvoyant, qui a su prononcer le premier ces mots : Tout doit céder, s*effacer devant l'intérêt supérieur de la France ; il ne i*este aujourd'hui, pour la remettre à son rang et lui donner une prolongation d'existence, que la République, et je m'y dévoue. (Très bien/ très bien! — Applaudissements pro^ longés,)
Messieurs, la politique suivie par M. Thiers, qui a été si justement remarquée en France, n'a pas moins vivement frappé l'Europe. Il faut nous y arrêter un moment, et me permettrez-vous de vous en dire, à mon point de vue, les avantages? Il y a eu d'abord ce premier profit que le parti républicain, croyant à la sincérité d'une pareille déclaration, dans la bouche d'un homme parvenu à cet âge et d'une expérience si consommée, croyant à la clairvoyance d'un homme qui ne s'était jamais trompé, — je ne dis pas dans les questions de gouvernement, mais dans les prévisions politiques, — n'a pas craint d'aller à lui et de reconnaître la sûreté de ses indications et de ses conseils. Il est né de ce rapprochement, entre l'homme qui représente le plus exactement possible ce que l'on est convenu d'appeler, dans un langage assez peu correct, mais que tout le monde comprend, la bourgeoisie française, et le parti de la démocratie républicaine; il est né ce grand parti national qui veut la République pour gouvernement et qui est devenu le bouclier de l'ordre et de la liberté, le support même de la légalité dans ce pays. (Très bien! très bien!) Ce n'est pas tout. Messieurs : à la suite de ce rapprochement opéré à la face de tous, on a compris, comme par enchantement, dans ce parti républicain, toujours si généreux, si ouvert aux plus nobles sentiments, la nécessité d abjurer
le vieil esprit d'exclusion, de suspicion, d'hostilité envers tous ceux qui, loyalement et sans arrièrepensée, voudraient entrer dans celte alliance. Peu à peu, ce progrès est descendu jusqu'au fond de la démocratie française et Ta pénétrée. Il en est résulté un immense mouvement d'apaisement, de concorde, d*union, de cette union féconde et bienfaisante dont vous parliez tout à l'heure, mon cher et ancien maître (M.JulesFavre),de cette union qui, poursuivie et maintenue dans les circonstances les plus critiques, ne pourra que s'affermir et se développer, produire tous ses fruits, contribuer au relèvement de la patrie commune. Car, Messieurs, laissez-moi vous exprimer ma conviction tout entière, je ne dis pas que l'ancienne fortune, mais je dis que le vieil esprit libéral, le génie même de la France recommence à nous sourire. {Très bien! très bien! — Applaudissements,)
Associons-nous donc tous au toast porté en l'honneur de cette santé qui a l'air de ne recevoir aucune atteinte ni des fatigues, ni des ans, ni des calomnies, ni des injustices, ni des ingratitudes ; de cette santé que l'on présente cependant, dans certains journaux, comme une espèce de péril pour le pays, (Rires) car on en est venu, dans cette presse immonde, dernier legs de l'immonde régime qui a failli nous perdre, à compter les jours qui restent à vivre à l'homme que l'Europe regarde comme le premier citoyen de la France. {Très bien! — Marques unanimes d'assentiment, — Applaudissements répétés,)
Messieurs, l'union, la concorde, j'ose le dire au nom de tout le parti républicain, sont assurées de persister sur tous les points du territoire, si la démocratie républicaine acquiert, comme c'est mon espoir, la connaissance tous les jours plus claire, plus précise, delà sincérité, de la droiture et de la loyauté des intentions de ceux qui viennent au drapeau de la République. Les républicains sont ainsi faits qu'ayant voulu, d'un
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amour obstiné et persévérant, deux choses dans ce pays : le salut de la patrie et la fondation de la République, ils n*auront pas de satisfaction supérieure, de joie civique plus grande, entendez-le bien, que de voir la République aidée dans sa fondation et dans ses commencements par ceux mêmes qui, jusque-là, en avaient été les inconscients obstacles. {Bravos.) Nous verrons cela. Messieurs, et la France le verra avec nous! (Bravos enthousiastes.) Alors, Messieurs, ayant réuni autour d*elle tous ses enfants, ayant écarté et déposé toutes les rivalités et toutes les suspicions, la France présentera à Tunivers entier le faisceau de toutes ses forces libérales et démocratiques; elle pourra faire front à Tennemi du dedans, qui est le césarisme; elle pourra montrer à Tétrangerqu^elle ne vient pas troubler la paix du monde ; elle pourra dire aux peuples éblouis par cette résurrection : Rendez votre estime à cette nation qui a été châtiée outre mesure, car, maintenant^ ses enfants lui ont enfin donné le gouvernement qu'il lui faut, le gouvernement que depuis quatre-vingts ans elle poursuit à travers toutes les émeutes, toutes les révolutions et toutes les dictatures, le gouvernement qui seul pouvait clore pour toujours sa longue, sanglante et glorieuse Révolution. [Tî^ès bien! très bien! — Applaudisse men ts prolongés . )
Messieurs, je crois qu'il est bon de dire ces choses dans ce Versailles dont on évoquait tout à Theure les souvenirs révolutionnaires, dans Versailles qui a vu naître Hoche, ce héros républicain qui, s'il eût vécu, eût refoulé de son épéeles entreprises des prétoriens. Oui, depuis quatre-vingts ans, la France, inquiète et voulant rester une grande démocratie, la France a compris enfin qu'elle ne peut trouver de gouvernement, d'ordre, de paix intérieure, qu'elle ne peut rencontrer la fixité dans son existence que sous l'égide de la République. {Oui! — Très bien! — Bravos.) C'est
ce que les conservateurs ont longtemps refusé de voir, cest ce que voientaujourd'hui clairement les hommes qui appartiennent à cette bourgeoisie qui a rédigé et proclamé la Déclaration des droits, qui a prêté le serment du Jeu-de-Paume, les hommes de cette bourgeoisie dévoyée par le Consulat, corrompue par le premier Empire, affolée par le second, de cette bourgeoisie qui, illuminée par la lueur terrible de nos catastrophes nationales, veut aujourd'hui la République. Il lui appartient de rallier tout le peuple et de donner à ce pays le gouvernement qui lui convient, à la démocratie française les institutions qu'elle attend, c'est-à-dire la République. [Oui! — Très bien! — Applaudissements.)
Messieurs, j'en ai l'assurance, nous fonderons cette République sur l'union de tous les bons Français, de tous les patriotes, car, aujourd'hui, c'est surtout à la France qu'il faut penser, et il est juste de dire que, si l'on n'était pas républicain par principe, il faudrait le devenir par patriotisme. [Vive approbation, — Applaudissemen ts prolongés . )
Prononcé le 29 juin 4874 AUX OBSEQUES DE VIOX '
La République ftançaise du i«' juillet 1874 publiait les lignes suivantes :
(c Les obsèques de M. Viox ont eu lieu le 29 juin à Versailles, à une heure et demie. Une voiture des pompes funèbres est venue prendre le corps du défunt, avenue Saint- Cloud, n<* 5, pour le transporter à la gare de TEst, à Paris, d'où il doit être dirigé sur Lunéville, sa ville natale, où aura lieu la cérémonie funèbre. Comme aucune cérémonie religieuse n'a présidé à la levée du corps, le bureau de l'Assemblée n'avait donné aucun ordre pour que les honneurs officiels fussent rendus.
c( Le deuil était conduit par M. Camille Viox, fils du défunt, assisté des députés de Meurthe-et-Moselle, MM. Varroy,Brice, Laflizc, Ancelon, Claude, Berlet, Bamberger et Deschange. Plus de cent députés républicains suivaient le cortège.
« Arrivé hors de Versailles, à la grille de l'avenue de Paris, le char funèbre s'esl arrêté. Les assistants s'étant formés en cercle, M. Gambetta a prononcé l'allocution suivante :
Messieurs et chers concitoyens,
Nos honorables collègues républicains du département de Meurthe-et-Moselle m'ont demandé de prononcer, devant les restes mortels do notre cher et
l.Viox (AntolDe-Joseph), né à Lunéville en 1813, commissaire de la république après le 24 février 1848,représentant de la Meurthe
29 JUIN 1874. tn
regretté ami Antoine-Joseph Viox, une dernière parole d*a(lieu. Quelque cruelle que soit cette mission, je n*ai pas cru devoir la décliner, me souvenant que, collègue de Viox, j'ai eu Thonneur d'être élu par ses concitoyens dans les mêmes circonstances, à jamais douloureuses, et sur la même liste. C'est à ces titres que j'ai cédé aux sollicitations de nos amis.
Que vous dirai-je de cet homme fidèle à ses convictions, dévoué aux principes républicains qu'il a servis jusqu'à l'immolation de sa fortune et de sa santé? Que vous dirai-je, que vous ne sachiez mieux que moi, de cet homme de cœur, de ce bon Français? Vos souvenirs sur cette existence sont trop présents, au milieu du deuil que sa perte nous cause, pour que je m'abandonne à de longues paroles.
Mais, comme la vie de chacun des membres du parti républicain doit senir, à la fois, d'exemple et d'enseignement, il est bon dé ne pas laisser partir pour un de ces départements morcelés et mutilés, pour un de ces départements de notre chère Lorraine, un homme comme celui que nous venons de perdre^ sans dire hautement ce qu'il a été, ce qu'il a fait pour sa patrie, ce qu'on avait encore le droit d'attendre de lui, ce que nous attendons des siens.
Messieurs, l'homme qui siégeait encore, il y a quelques jours, sur nos bancs, n'était pas entré, pour la première fois, dans les Assemblées du pays, le 8 févier 1871. Il avait figuré à la Constituante en 1848 ; il cherchait déjà, de concert avec nos devanciers, à fonder la République en France. Après le 2 décembre 1851, il dut expier, en exil, pendant près de dix ans, le crime d'avoir voté contre les usurpateurs qui se dénonçaient dès lors par leurs manœuvres contre
à rAsaemblée constituante, . proscrit de di^cembre, représentant de la Meurthe à rAsssemblée nationale, mort à Versailles le 27 juin 1874.
rAssemblée nationale. Pendant ces dix années d'exil, il ne cessa de réconforter ses amis autour de lui et de donner Texemple de la fermeté dans la protestation, mais aussi dans la modération.
Aussi, lorsqu'après Tamnistie il put rentrer en France, ses compatriotes, ses concitoyens songèrent immédiatement à lui pour l'envoyer revendiquer le droit contre Thomme quiTavait confisqué; et, malgré la candidature officielle, malgré la pression administrative, ce fut à quelques voix seulement qu'il échoua dans la lutte électorale qu*il avait entreprise contre le candidat de Tempire.
L'empire I il Tavaitjugé, il Tavait apprécié à sa juste valeur, et, s'il faut tout dire, Yiox meurt des fautes et des désastres accumulés par l'empire sur son pays. Oui! cet hommC; dès 1869, jeta le cri d'alarme au milieu des populations qui bordaient la frontière de l'Est. Républicain, mais Français avant tout, ce qui le préoccupait, ce qui augmentait le mal qu'il avait rapporté d'exil, c'étaient les malheurs qu'il voyait poindre sur la frontière française; on peut dire que sa clairvoyance était excitée par le voisinage de l'ennemi^ et, dès 1870, dans un écrit qu'il publiait à Lunévillo et qui est resté célèbre, il annonçait ce qui sortirait de ce détestable plébiscite, la guerre, alors que, mensongèrement, on disait partout et à tous qu'il était la paix. Il avait vu les fruits de cette politique haïssable qui, tour à tour, avait troublé, menacé, désaffectionné les peuples de l'Europe et qui devait, par un retour immérité contre la France, attirer sur elle les plus extrêmes, les plus terribles catastrophes.
Yiox est mort à la peine, à la tâche, ne cherchant dans le triomphe de ses convictions que l'agrandissement, que le relèvement de sa patrie.
Voilà l'homme que nous avons connu jusqu'au dernier jour; il est mort en emportant un suprême espoir, une suprême consolation, c'est que cette
Hépubliqno, à laquelle il avait voué tout ce qu'il avait d'intelligence, de cœur, d'esprit de sacrifice, pourrait, grâce à Tunion de tous les Français, au moins luire sur sa tombe et consoler les dernières années de sa vie.
Je n'ajouterai rien à ce que je viens de dire. Ailleurs, dans sa Lorraine, parmi les siens, lorsqu'il sera rentré auprès de ceux qui l'ont précédé dans la vie et aussi dans la tombe, on saura lui rendre un plus complet, mais non pas un plus sincère et plus cordial hommage. [Profonde émotion,)