MM. de Venta von. Napoléon Dam et de Lacombe
était le septennat proprement dit, il fallait constituer la République. Le cabinet, qui s'aperçut de cette fatalité, en perdit tout sang-froid. L'Union, qui avait publié le manifeste, fut frappée d'une suspension de quinze jours « pour sa persistance à dénier dans leurs caractères essentiels les pouvoirs confiés au maréchal ».
Cette suspension était une déclaration de guerre au parti légitimiste. « Nous sommes certains, avait dit M. de Castellane, que le maréchal de Mac-Mahon ne laissera jamais attendre le roi de France à la porte du septennat. » Or le roi de France venait de frapper tout doucement à cette porte du septennat, et c'était par la suspension de son journal oflicicl qu'il lui était répondu! M. Lucien Brun déposa aussitôt une demande d'interpellation dont la discussion fut fixée au 8 juillet. La gauche décida de saisir cette occasion de renverser M. de Fouilou. Le centre gauche, après quelque hésitation, adopta la même ligne de conduite. 11 y avait, en cll'et, pour le parti républicain, un double intérêt à mettre le cabinet du 22 mai en minorité, fût-ce au prix d'un vole de coalition avec l'extrême droite : M. de Fourtou était, au pouvoir, le représentant des bonapartistes, et le cabinet j'envci*sé, c'était la condamnation irrévocable du septennat personnel.
La séance du 8 juillet fut instructive. M. Lucien Brun commença par poser la question avec beaucoup de netteté : « L'acte du 20 novembre, dit l'orateur légitimiste, a réservé la question de la forme du gouvernement. Cette question, le ministère a voulu la résoudre de son chef,en présentant le septennat comme constituant par lui-même un système gouvernemental établi et temporairement inattaquable. Il a ainsi prétendu interpréter administralivement ce qui ne devait être tranché que parlementaii^ment. J'adjure l'Assemblée de faire respecter sa souveraineté violée par celte tentative. » M. de Fourtou répondit que l'Assemblée avait enchaîné son autorité à l'égard de la durée des pouvoirs irrévocablement confiés au maréchal de Mac- Mahon, et que lo devoir du cabinet était, en conséquence, de réprimer toute propagande incompatible avec l'exercice paisible et normal de la magistrature septennale. C'était mettre diioclcment en cause le septennat personnel. L'Assemblée répondit en rejetant, à 38 voix de majorité, l'ordre
9 JUILLET 1874.f »9
du jour présenté par M. Paris et dont le général de Cissey, vice-président du conseil, avait réclamé Tadoption. Cet ordre du jour, dont le rejet était la véritable signification de la séance, était ainsi conçu : » L^Assemblée, résolue à soutenir énergiquement les pouvoirs concédés pour sept ans au maréchal de Mac-Mahon, président de la République, et réservant Texamen des questions soumises à la commission des lois constitutionnelles, passe à Tordre du jour. »
Au sortir de la séance, qui s'était tristement terminée parle vote, sur la proposition du générai Changamier, de Tordre du jour pur et simple, tous les ministres donnèrent leur démission. Us considéraient avec raison que le septennat proprement dit venait d*ôtre condamné sans appel. Mais le maréchal de Mac-Mahon s'obstina. Il refusa la démission des ministres, et le 9 juillet, à Touverlure de la séance, le générai de Gissej donna lecture du message suivant :
« Messieurs,
« Lorsque, parla loi du 20 novembre, vous avez remis, entre mes mains, le pouvoir exécutif pour sept ans, vous avez voulu, en plaçant au-dessus de toute contestation le mandat que je tenais de vos suffrages, donner aux intérêts la sécurité qui leur est nécessaire et que des institutions précaires sont impuissantes à leur procurer.
u Le vote de T Assemblée m'a imposé de grands devoirs dont je suis comptable envers la France, et auxquels, dans aucun cas, il ne m'est permis de me soustraire. 11 m'a conféré des droits dont je ne me servirai jamais que pour le bien du pays.
u Les pouvoirs dont vous m'avez investi ont une durée fixe. Votre confiance les a rendus irrévocables, et, devançant le vote des lois constitutionnelles, voys avez voulu, en me les attribuant, enchaîner votre souveraineté.
« Ces pouvoirs, dont le terme ne peut pas être abrégé, j'userai pour les défendre des moyens dont je suis armé par les lois. En le faisant, du reste, je répondrai, j'en suis convaincu, à l'attente et à la volonté de TAssemblée, qui, lorsqu'elle m'a placé pour sept ans à la tête du gouvernement de la France, a entendu créer un pouvoir stable, fort et respecté.
« Mais la loi du 20 novembre doit être complétée. L* Assemblée, qui a promis de donner au pouvoir fondé par elle les organes sans lesquels il ne saurait utilement fonctionner, ne peut songer à décliner son engagement : qu'elle me permette aujourd'hui de le lui rappeler d'une manière pressante et d*en réclamer d'elle la prompte exécution.
<c Le pays appelle de ses vœux l'organisation des pouvoirs publics, qui sera pour lui un gage de stabilité. Il faut que les questions réservées soient résolues ; de nouveaux délais, en prolongeant l'incertitude, pèseraient sur les affaires, nuiraient à leur développement et à leur prospérité.
« Le patriotisme de l'Assemblée ne faillira pas aux obligations qui lui restent à accomplir; elle donnera au pars ce qu'elle lui doit et ce qu'il attend.
« Au nom des plus grands intérêts, je l'adjure de compléter son œuvre, de délibérer sans retard sur les questions qui ne doivent pas rester plus longtemps en suspens; le repos des esprits l'exige,
« Unis dans la même responsabilité, l'Assemblée et le gouvernement voudront accomplir ensemble tous les devoirs qui leur sont imposés. Il n'en est pas de plus impérieux que celui qui consiste à assurer au pays, par des institutions régulières, le calme, la sécurité, l'apaisement dont il a besoin.
<( Je charge mes ministres de faire connaître sans retard à la commission des lois constitutionnelles les points sur lesquels je crois essentiel d'insister.
« Le président de la RépubliquCy « Le maréchal de Mac-Mahon, duc de Magenta. »
A peine le vice-président du conseil eût-il achevé la lecture du message, que M. Casimir Perier monta à la tribune pour demander à l'Assemblée de vouloir bien inviter la commission des Trente à présenter, à bref délai, son rapport sur la proposition du centre gauche qui lui avait été renvoyée le 15 juin avec déclaration d'urgence. « Je suis heureux, disait M. Casimir Perier, de me rencontrer dans l'expression de ce vœu avec le maréchal de Mac-Mahon. » M. Batbie, président de la commission des Trente, répondit
que la commission vcnail d*adopter un projet d'ensemble et de nommer pour son rapporteur M. de Ventavon. — M. Raoul Duval déposa sur le bureau une proposition de dissolution suivie d'élections générales pour le mois d'octobre 1874.
Comme les conseillers du maréchal auraient dû s'y attendre, le ton impératif du message du 9 juillet donna lieu aux commentaires les plus vifs. Le lendemain 10, M. Bertauld, député du centre gauche, interrogea le général de Cissey « sur la question de savoir s'il avait entendu revendiquer pour le président de la République et dénier à l'Assemblée le droit de déterminer le caractère et la portée constitutionnelle ou simplement législative de la loi du 20 novembre ». La discussion sur l'interpellation de M. Bertauld ayant été remise au débat sur les lois organiques, M. Durand de Bûcheron, dit Saint-Genesty publia dans le Figaro un article qui, présenté par son auteur comme un commentaire offîcieux du message, conseillait au maréchal de s'inspirer à l'occasion de l'exemple du général espagnol Pavia et de disperser l'Assemblée. Cet article fut Torigine d'un incident parlementaire que nous devons rappeler.
Dès le début de la séance du 1 1 juillet, M. Martel, qui présidait, avait annoncé qu'il avait reçu une demande d'interpellation signée de M. René Brice, au sujet « des attaques persistantes dirigées par une certaine presse contre les droits et l'indépendance de l'Assemblée ». Le ministre de la justice Tailhand ayant répondu que le conseil des ministres avait décidé de suspendre le Figaro pour quelques jours, M. René Brice avait relire son interpellation à la surprise générale des centres, et la majorité avait remis à un mois la discussion de cette même interpellation reprise par M. Lepère. M. Henri Brisson demanda aussitôt la parole et déposa une résolution ainsi conçue : « Nous proposons à l'Assemblée nationale de nommer, en vertu de l'article 15 de la loi de 1822, une commission chargée d'examiner s'il n'y a pas lieu de ciler à sa barre M. Saint-Genest à raison de l'article signé de lui et paru dans le numéro du Figaro portant la date du 12 juillet 1874. » M. Brisson demande l'urgence pour cette proposition et donne lecture à l'Assemblée de l'article révolutionnaire de M. Saint-Genest.
M. LE PRÉSIDENT. — M. Charreyroii a la parole contre l'urgence.
M. Gharreyron. — Messieurs, je demande la parole et je viens protester contre la demande d'urgence. Je n'ai pas besoin de vous dire, Messieurs, que je désapprouve de toute mon âme toute attaque contre les droits de cette Assemblée. {Ah! ah! à gauche.) Mais les premiers desquels l'Assemblée doit attendre le respect, ce sont ses membres eux-mêmes, et cependant les premiers qui ont donné à des journalistes l'exemple des attaques contre lesquelles on veut s'armer aujourd'hui, ce sont ceux qui, dans des réunions publiques, ont dit que cette Assemblée était un cadavre qui n'attendait plus que le fossoyeur. {Applaudissements répétés sur plusieurs bancs au centre et à droite.)
M. Georges Perin. — Geux-là ne poussaient pas l'armée à faire passer l'Assemblée par les fenêtres.
Voùc à gauche, — Ils ne provoquaient pas un coup d'État.
M. Gharreyron. — Je suis étonné qu'à ce momentlà aucun de ceux qui, aujourd'hui, réclament une répression, ne soit venu à cette tribune pour demander justice contre celui qui avait prononcé cette parole factieuse. {Très bien ! très bien! et applaudissements sur les mêmes bancs,)
M. Edouard Lockroy. — Il ne prêchait pas le coup d'ÉUt !
M. Antonin Lefèvre-Pontalis. — G'élait le coup de la rue !
M. Edouard Lockroy. — Gelui qui a dit cela n'était pas un agent du pouvoir exécutif. {Rumeurs à droite,)
M. Gambetta. — Je demande la parole.
M. Gdarreyron. — Je n'entends pas les interruptions dont je suis l'objet. J'entends seulement qu'on me dit que ceux-là ne proposaient pas de jeter l'Assemblée par les fenêtres. (Oui! oui!)
11 JUILLET 1874. •J3:i
Je comprends parfaitement. Mais j'ajoute que celui qui, devant le pays tout entier^ a dit qu'une Assemblée élue par le suffrage universel n'était plus qu'un cadavre sur lequel le fossoyeur devait jeter une pelletée de terre, celui-là appelait Tinsulte et la rébellion (Très bien! très bien! à droite,)
Eh bien, je déclare quant à moi que l'Assemblée doit repousser toutes les violences d'où qu'elles viennent, que l'Assemblée a un mandat solennel, souverain, qu'elle accomplira comme il lui plaira. {Exclamations ironiques à gauche,) Mais dans la situation actuelle, en présence de la loyauté reconnue par tous, de l'honnêteté sans tache du grand citoyen auquel vous avez, par la loi du 20 novembre dernier, confié le pouvoir exécutif, votre demande d'urgence est complètement inutile, et je prie l'Assemblée de la repousser. [Très bien! très bien! — Applaudissements sur divers bancs â droite et au centre, — Aux voix ! aux voix!)
M. Gambetta. — Messieurs, je ne veux dire qu'un mot en réponse à l'honorable M. Charreyron.
Il a cité avec beaucoup d'animation et de passion... {Réclamations à droite,)
Il a cité avec un extrême sang-froid, si cela vous plaît mieux... {fiij*es à gauche, — Humeurs à droite.)
Un fuembre à droite, — Avec indignation !
M. Gambktta. — Avec indignation.
Il a cité un mot que M. le général Ghangarnier a trouvé le premier et que je n'ai jamais prononcé... {Exclamations sur quelques bancs à droite,)
Vous faites de l'éloquence depuis trois ans sur ce mot-là, et vous n'avez jamais vérifié s'il était ou n'était pas dans le discours.
Eh bien, vous lirez le texte, et vous verrez que ce mot n'y est pas. {Rires et applaudissements à gauche,)
Mais si vous refusez l'urgence de la proposition en face de journalistes qui ne sont pas de simples publi-
cistes et qui se targuent, entendez-le bien, d'avoir les faveurs des pouvoirs publics, le mot et la chose se trouveront dans TAssemblée avant peu. [Nouveaux applaudissements à gauche, — Exclamations à droite, — Aux voix! aux voix f)
L'Assemblée consultée rejette, par 330 voix contre 240, la demande d'urgence sur la proposition de M. Henri Brisson.
Le surlendemain 13 juillet, Fincident soulevé parM. Charrevron ramena M. Gambetta à la tribune.
M. LE PRÉSIDENT. — La parolc est à M. Gharreyron pour un fait personnel.
M. Gharreyron. — Messieurs, dans la séance d'avantd'hier, Thonorable M. Gambetta s'exprimait ainsi :
« M. Gambetta. — Messieurs, je ne veux dire qu'un «c mot en réponse à Thonorable M. Gbarreyrou.
c II a cité avec beaucoup d^animation et de pas- « sion... [Réclamations à droite.)... Il a cité avec un « extrême sang-froid, si cela vous plait mieux... [Jti- « res à gauche, — Humeurs à droite.)
« Un membre à droite. — Avec indignation î
« M. Gambetta. — Avec indignation.
« lia cité un mot que M. le général Ghangarnier
« a trouvé le premier et que je n'ai jamais prononcé. « [Exclamations sur quelques bancs à droite.)
« Vous faites de l'éloquence depuis trois ans sur ce « mot-là, et vous n'avez jamais vérifié s'il était ou « n'était pas dans le discours.
« Eh bien, vous lirez le texte, et vous verrez que ce « mot n'y est pas. »
Messieurs, vous comprenez que je ne pouvais pas rester sous le coup d'une pareille accusation d'inexactitude et de légèreté. [Exclamations à gauche.)
Je demande tout simplement à l'Assemblée la permission de lire la pièce.
M. LE PRÉSIDENT. — Permettez ! Il ne s'agit pas en
ce moment d'une rectification au procès-verbal. Le procès-verbal a constaté ce qui s'est passé dans la séance; le procès-verbal est exact : il a été adopté. ^M. Charreyron m'a demandé la parole pour un fait personnel ; mais je crois qu'il serait regrettable de ralimer, sous forme de réclamation pour un fait perfonnel, les débats d'une séance antérieure. {Assenti-
M. Charreyron. — Je demande tout simplement à Ire sans commentaire le discours de M. Gambetta...
lires ironiques à gauche) y c'est-à-dire le passage du
iscours de M. Gambetta, tel qu'il a été reproduit par
Réveil du Daupliiné du 23 septembre 1872.
M. Laserve. — Il faudrait le prendre tel qu'il a été mblié par M. Gambetta lui-même !
M. Charreyron. — Voici, Messieurs, le passage tel [qu'il est reproduit par le Réveil du Dauphiné,
Plusieurs membres à gauche, — Lisez tout! {Murmures à droite.)
M. Charreyron. — Ce discours était prononcé au mois de septembre 1872 :
a 11 est hors de doute que lorsque le Parlement se réunira à Versailles, il dira : Il n'y a pas un moment à perdre I il faut constituer la République. En d'autres termes, l'on sent malgré soi, non pas que la dissolution est à demander, mais qu'elle est faite ; car si l'on ne comprenait pas que la dissolution est là, qui attend cette Assemblée de Versailles, comme le fossoyeur attend le cadavre pour jeter sur lui la dernière pelletée de terre, on ne parlerait pas de se marier in ex^ tremis avec la République. » [Mouvements divers,)
Plusieurs membres au centre, — Assez I Aux affaires I
M. Charreyron. — Je devais croire ce compte rendu très sincère, car il n'a pas été fait par des adversaires de M. Gambetta ; il a été publié par le Réveil du Dauphiné, le lendemain même du jour où M. Gambetta prononçait son discours.
Ce discours a été reproduit également par le journal leSiècledu 1*" octobre 1872, qui contient, dans des termes identiques, le passage dont je viens de donner lecture.
J'ai donc suffisamment démontré que j'avais vérifié les textes et que je n'avais rien allégué sans preuve à l'appui. (Très bien! à droite et au centre droit,)
M. Gambetta. — Je ne veux pas prolonger cette querelle qui rappelle trop les controverses engagées autrefois sur la proposition de Jansénius que tout le monde attaquait et que personne n'établissait... {Rires et mouvements divers). Je veux simplement dire ceci :
Vous avez déjà remarqué que la phrase citée par l'honorable M. Charreyron n'est pas tout à fait semblable à la phrase telle que l'a reproduite le Réveil du Dauphiné.
Je vous prie. Messieurs, de ne pas vous acharner plus longtemps sur ce cadavre. {Sourires à gauche.)
Je ne fais d'ailleurs nulle difficulté pour reconnaître que la phrase reproduite par le journal de Grenoble présente une image qui n'a rien de gai, et que vous avez raison de vous en plaindre : je la trouve moimême excessive ; mais je maintiens, quoique le compte rendu ait été fait, comme Ta dit notre honorable collègue, par mes amis politiques, qu'il ne reproduit point textuellement la phrase que j'ai prononcée.
Voix dive?*ses à droite. — La retirez-vous? — Vous rétractez-vous?
M. Gambetta. — Oh! calmez-vous. Messieurs! La phrase textuelle, celle que j'ai véritablement prononcée, dit, en d'autres termes, exactement la même chose; ce que je viens vous présenter, ce n'est donc pas, le moins du monde, une atténuation de mes paroles, c'est leur exactitude littérale.
J'ai dit que, derrière l'Assemblée, on voyait déjà marcher le fossoyeur.
Je reconnais, je le répète, que j*ai été excessiif en cette occasion ; mais, après tout, vous ne vous en êtes portés, depuis, ni mieux ni plus mal. Seulement, modiûant le texte de la phrase, on a dit que si vous vouliez éviter le fossoyeur, vous feriez bien de vous marier avec la République. {Ah! ah! sur plusieurs bancs à droite, — IVès bien! à gauche,)
C'est là un simple mariage de raison, que vous conclurez tôt ou tard. {Rires et applaudissements sur divers bancs à gauche,)
M. dh: Kerdrkl. -^ Ce ne sera, en aucun cas, un mariage d'inclination.
M. LE PRÉSIDENT. — L'iucident est clos.
Nous avons dit plus haut (page 231) que M. de Ventavon avait été chargé par la Commission des Trente de rédiger le rapport sur la proposition de M. Casimir Perier. Grâce aux lenteurs proverbiales de la Commission constitutionnelle, le rapport do M. de Ventavon fut déposé huit jours après celui de M. Daguenet sur le projet de restauration monarchique du duc de la Rochefoucaold-Bisaocia. (Séance du 14 juillet.) M. de Ventavon concluait au rejet de la proposition de M. Casimir Perier, par cette raison qu'elle était incompatible avec la loi de prorogation du 20 novembre. « De môme, disait le rapporteur, que Tirrévocabilité de la loi du 20 novembre s'oppose au rétablissement immédiat de la monarchie, parce que le pouvoir exécutif est, par essence, une prérogative royale ; do même, la continuité des fonctions du maréchal pendant une longue suite d années, la nécessité d'attribuer à son pouvoir, pour en assurer la durée, rirresponsabilité et le droit de dissolution, paraissent peu compatibles avec le régime républicain tel qu'il est défîni par l'histoire et par la constitution de divers États. La prorogation du 20 novembre est plus qu'une trêve : c'est la paix conclue pour sept ans. Pourquoi serait-elle inutilement troublée par une déclaration théorique qui n'apporterait au pays ni un soulagement, ni une liberté, qui ne changerait même pas la forme extérieurcdu gouvernement?
« Mais, dit-ODjle système actuel est provisoire, et le provisoire tue le pays. On tenait déjà ce langage en 1871 ; la France, qui se meurt ainsi depuis trois ans, prend cependant chaque année des forces nouvelles. La proclamation demandée par M. Casimir Perier ne serait pas un remède : il vaut mieux garantir pour sept ans à la France la paix intérieure et le fonctionnement d*un gouvernement régulier. Si nous lui donnons encore la possibilité, à Texpiration du terme, de garder ou de changer le régime actuel sans révolution et sans secousse, nous aurons fait tout ce que la prudence permet, tout ce que le patriotisme commande. » En conséquence, la Commission proposait à FAssemblée, en premier lieu, de rejeter la proposition de M. Casimir Perier, en second lieu de voter, dans la forme du règlement, les articles suivants de la loi constitutionnelle :
(. Akt. 1«'. — Le maréchal de Mac-Mahon, président de la République, continue à exercer avec ce titre le pouvoir exécutif dont il est investi par la loi du 20 novembre 1873.
« Art. 2. — Il n*est responsable que dans le cas de hante trahison.
<< Les ministres sontsolidairementresponsables devant les Chambres de la politique générale du gouvernement, et individuellement de leurs actes personnels.
« Art. 3. — Le pouvoir législatif s'exerce par deux Assemblées : la Chambre des députés et le Sénat.
« Art. 4. — La Chambre des députés est nommée par le suffrage universel, dans les conditions déterminées par la loi électorale.
'.< Le Sénat se compose de membres élus ou nommés dans les proportions et aux conditions qui seront réglées par une loi spéciale.
« Art. 5. — Le maréchal président de la République est investi du droit de dissoudre la Chambre des députés. Il sera procédé en ce cas à l'élection d'une nouvelle Chambre dans le délai de six mois.
« Art. 6. — A l'expiration dn terme fixé par la loi du 20 novembre 1873, comme en cas de vacance du pouvoir présidentiel, le conseil des ministres convoque immédiatement les deux Assemblées qui, réunies en congrès, statuent sur les résolutions à prendre.
« Pendant la durée de^ pouvoirs confiés au maréchal de
Mac-Mabon, la révision des lois constitutionnelles ne peut être faite que sur sa proposition. »
Le ventavonat était le dernier avatar du septennat personnel, mais il était mort-né. Le jour même où M. de Ventavon déposait son rapport, l'Assemblée repoussait, par i56 voix de majorité, Timpôt du demi-décinie proposé par le ministre des fmances (14 juillet) et la retraite de M. Magne entraînait quatre jours après la démission de M. de Fourtou (18 juillet). Le ministre de l'intérieur avait demandé au président de la République la nomination d'un bonapartiste au ministère des finances en remplacement de M. Magne et la révocation du préfet de police. Mais, outre que M. Léon Renault avait su mériter depuis longtemps la confiance du marécbal de Mac^-Mahon, l'enquête sur le comité central de l'appel au peuple avait déjà révélé des faits graves qui avaient vivement impressionné le président de la République, et M. de Fourtou se heurta à un refus formel. Le Journal officiel du 19 juillet enregistra sa démission. Le duc de Broglie ayant refusé d'entrer dans le cabinet, le portefeuille de l'intérieur fut donné par M. Decazes au général de Chabaud-Latour et la succession de M. Magne à M. Matbieu-Bodet, qui avait voté l'urgence sur la proposition Perier. L'élément bonapartiste se trouvait ainsi éliminé du cabinet.
Le duc Decazes aurait voulu que le ministère gardât la neutralité dans la discussion qui allait s'ouvrir sur le rapport des Trente. Le duc de Broglie et l'entourage du mai^chal s'y opposèrent. Il fut décidé en conseil des ministres, le 22 juillet, que le vice-président du conseil prendrait la parole au nom du gouvernement pour combattre la proposition Casimir Perier. Le maréchal croyait de bonne foi qu'il trouverait une majorité pour l'étrange projet à qui M. de Ventavon avait donné son nom et dont M. de Broglie était le véritable père. Il dit à plusieurs députés de l'ancien groupe Target qui étaient venus le consulter : « J'ai la conviction que, si l'Assemblée vote les lois que je réclame, le septennat est en ce moment le seul gouvernement qui puisse inspirer la confiance et être respecté de tous. »
Nous n'entrerons pas dans le détail du débat qui remplît la séance du 23 juillet. Défendue par M. Casimir Perier et par M. Dufaure, combattue par M. Lambert de Sainte-Croix et par
le duc de Broglic, la proposition du centre gauche fut rejetée par 37'» voix conti*c 333, grâce à la déclaration ministérielle qui rallia le bataillon des hésitants. Ce vote parut la preuve décisive de l'impuissance radicale de TAssemblée k constituer un gouvernement définitif. Dès qu'il fut proclamé, M. de Maleville, président du centre gauche, déposa, au nom de trois cents députés, une proposition de dissolution et réclama l'urgence. La coalition se reforma aussitôt. L'urgence fut repoussée par 369 voix contre 340.
Ainsi, l'Assemblée refusait d'organiser la République, elle refusait de se dissoudre, et cependant elle se savait incapable de constituer quoi que ce soit en dchoi*s de la République, que ce fAt la Royauté, THlmpirc ou le Venta- Tonat! 11 y avait là un véritable défi jeté à l'opinion publique. I^a presse républicaine protesta avec énergie, et plusieurs organes du centre droit se joignirent aux journaux de gauche. Mais le duc de Broglie et ses amis étaient décidés à ne rien entendre. Le président de la République avait dit dans son message du 9 juillet : « I^o patriotisme de l'Assemblée ne faillira pas aux obligations qui lui restent à accomplir... Au nom des plus grands intérêts, jo l'adjure de compléter son œuvre, de délibérer sans retard sur les questions qui ne -doivent pas rester plus longtemps en suspens. » La droite ne fut pas moins sourde aux prières du maréchal qu'aux représentations de M. (4asimir Perier et de M. Dufaure. C'était au nom des intérêts vitaux du pays que le Message l'adjurait d'organiser sans plus tarder les pouvoirs publics. Ce fut dans un intérêt qui n'avait rien de national que les meneurs de la coalition répondirent au Mf^SrtflfC en demandant l'ajournement d'une discussion qu'ils étaient incapables de supporter, et, pour éviter la dissolution, des vacances de quatre mois, ce que M. Cambetta appela, dans une vive interruption, <( la dissolution avec traitement » (séance du '2ï juillet}. MM. Krnest Picard et Raoul Duval s'élevèrent en vain, avec la plus grande énergie, contre le scandale de l'ajournement proposé par M. de Castellane que fatiguait « une température sénégalienne », et par le général Changarnier, qui éprouvait le besoin, disait-il, « de se recueillir et de chercher sur des rives boisées les doux repos de la vie >». L'Assemblée était décidée à proclamer elle-même son impuissance par un
vole solennel. L'ajournement fut adopté et 395 Toix, contre 308, votèrent l'urgence sur cette proposition de M. Malartre : « L'Assemblée nationale se prorogera, à partir du vote réglant le budget, jusqu'au mardi V6 janvier 487o. » Les légitimistes triomphèrent bruyamment. VUnion écrivit que le vote d'ajournement était la revanche du message. — Le parti royaliste n'était plus que le parti des fatigués.
Quant au gouvernement, il s'était borné à faire porter à la tribune, par le général de Chabaud-Latour, cette triste déclaration : « Le cabinet ne cesse de désirer le vote le plus prochain des lois organiques, mais il considère que le dépAtdes rapports sur ces lois est déjà un commencement de satisfaction donné à ce vœu. L'Assemblée paraissant désirer quelques mois de repos, il s'en remet à sa sagesse. Il demande seulement que la Chambre s'engage à reprendre, dès le lendemain de sa rentrée, la discussion de ces lois qu*ii réclame toujours avec la même insistance. »
La gauche ne se laissa pas décourager et livra encore deux batailles, la première, dans la séance du 29 juillet, sur la proposition de dissolution déposée le 23 par M. de Maleville; la seconde, dans la séance du 3i, sur la proposition de prorogation qui avait été ainsi modifiée : « L'Assemblée se proroge à partir du 6 août jusqu'au 30 novembre. » La demande de dissolution, défendue par M. Raoul Duval et par M. Lacaze, ne fut rejetée qu'à la faible majorité de 32 voix. Le débat sur la proposition de M. Malartre relative à la prorogation amena M. Gambetta ù la tribune dès le début de la séance :
M. Gambetta. — Il y a. Messieurs, des devoirs parlementaires qui sont particulièrement difficiles à remplir à certaines heures. Il est hors de doute, cependant, que la loi de prorogation emprunte aux circonstances dans lesquelles elle se présente , au délai qu'elle détermine et aux conséquences qu'elle peut avoir, un caractère essentiellement politique. Et alors, quoiqu'il soit, avec la disposition d'esprit de l'Assemblée et en présence du petit nombre de mem*