‹ Discours et plaidoyers politiques de M. GambettaChapitre 26 sur 55 · IV · texte numérisé non relu

IV

Ui ASSEMBLÉE NATIONALE.

bres assis sur ces bancs, également difficile de parler, également difficile de se taire, vous me pardonnerez de vous présenter quelques observations sur la nature des vacances qu'on vous sollicite de prendre.

Il me paraît impossible, en effet, qu'on puisse raisonnablement justifier devant le pays , surtout au lendemain des quinze derniers jours de discussion , une prorogation aussi prématurée et aussi longue.

Je dis qu'il est bon de rechercher devant le pays si cette prorogation, qui n*est pas autre chose qu'un expédient de politique parlementaire, n'implique pas une déclaration d'impuissance, impuissance contre laquelle vous ne pourrez pas réagir plus tard, et qu'il serait plus sage, plus politique, plus patriotique de reconnaître tout de suite.

Eh bien, dans les divers débats qui se sont engagés devant vous, tant sur la proposition de M. Casimir Perier que sur la dissolution , il y a eu un argument qui revenait constamment sur les lèvres des orateurs, à quelque côté de cette Assemblée qu'ils appartinssent : c'est que les uns alléguaient votre impuissance, tandis que les autres faisaient des efforts désespérés pour la dissimuler. Et c'est peut-être pour vous donner à vous-mêmes un moyen de protester contre cette impuissance, que vous avez voté, à la majorité de 38 voix, contre la prise en considération de la dissolution.

J'estime donc que la véritable conséquence de votre vote contre cette proposition de dissolution , sa véritable sanction serait précisément de vous mettre résolument à l'œuvre et de donner suite à cette œuvre sans désemparer, quels que soient les motifs qu'on fasse valoir. Et vraiment, ce sont des motifs indignes d'une grande Assemblée politique , ayant conscience du mandat qu'elle a accepté, des intérêts pressants de la patrie, et songeant surtout à la gravité, au prix des heures qui s'écoulent. {Très bien! à gauche.)

Oui, Messieurs, je dis qu'une Assemblée politique comme la vôtre, qui, à tant de reprises différentes, a réclamé la souveraineté , réclamé le droit d'organiser ce pays-ci, de lui faire un gouvernement, ne doit pas se séparer, pour aller goûter un repos que le pays ne goûtera pas comme vous... (Rumeurs à droite. — Très bien! à gauche.)

Une voix, — Et pourquoi donc ?

M. Gambetta. — Eh non 1 Messieurs... avant d'avoir essayé une dernière fois de donner à ce pays un gouvernement défini. Il est vrai que vous êtes quelque peu embarrassés ; car, après avoir rejeté successivement toutes les combinaisons, vous êtes arrivés à un projet pour lequel vous n'avez, quoi que vous en disiez, aucune espèce de goût.

Nous avons pendant assez longtemps discuté sur le caractère et le titre de vos pouvoirs ; nous avons été de ceux qui ont nié la souveraineté de cette Assemblée comme elle l'entendait, les pouvoirs constituants de cette Assemblée comme elle les entendait; mais enfin il y avait chose jugée de votre part, et sans remonter à l'origine de vos pouvoirs, en acceptant vos propres prétentions, on pouvait au moins se demander quelle était votre compétence au point de vue constituant.

Au 8 février, si tant est que la France vous ait donné le mandat de lui faire un gouvernement, il n'a pu surgir dans la pensée d'aucun Français que vous vous imagineriez d'aller chercher la solution ailleurs que dans des gouvernements connus, déjà pratiqués, déjà éprouvés , ayant des racines historiques dans ce pays, c'est-à-dire répondant à une des trois formules : empire , monarchie , république. Voilà ce que nous pouvions supposer, sans esprit de parti, au fond de votre prétendu mandat constituant.

Mais a-t-il pu entrer dans l'esprit d'aucun de vous que vous aviez reçu le mandat d'organiser un gouvernement qui ne serait ni l'une ni l'autre de ces trois

bres assis sur ces bancs, également difficile de parler, également difficile de se taire, vous me pardonnerez de vous présenter quelques observations sur la nature des vacances qu'on vous sollicite de prendre.

Il me paraît impossible, en effet, qu'on puisse raisonnablement justifier devant le pays , surtout au lendemain des quinze derniers jours de discussion , une prorogation aussi prématurée et aussi longue.

Je dis qu'il est bon de rechercher devant le pays si cette prorogation, qui n*est pas autre chose qu'un expédient de politique parlementaire, n'implique pas une déclaration d'impuissance, impuissance contre laquelle vous ne pourrez pas réagir plus tard, et qu'il serait plus sage, plus politique, plus patriotique de reconnaître tout de suite.

£h bien, dans les divers débats qui se sont engagés devant vous, tant sur la proposition de M. Casimir Pericr que sur la dissolution , il y a eu un argument qui revenait constamment sur les lèvres des orateurs, à quelque côté de cette Assemblée qu'ils appartinssent : c'est que les uns alléguaient votre impuissance, tandis que les autres faisaient des efforts désespérés pour la dissimuler. Et c'est peut-être pour vous donner à vous-mêmes un moyen de protester contre cette impuissance, que vous avez voté, à la majorité de 38 voix, contre la prise en considération de la dissolution.

J'estime donc que la véritable conséquence de votre vote contre cette proposition de dissolution , sa véritable sanction serait précisément de vous mettre résolument à l'œuvre et de donner suite à cette œuvre sans désemparer, quels que soient les motifs qu'on fasse valoir. Et vraiment, ce sont des motifs indignes d'une grande Assemblée politique , ayant conscience du mandat qu'elle a accepté, des intérêts pressants de la patrie, et songeant surtout à la gravité, au prix des heures qui s'écoulent. {Très bien! à gauche.)

Oui, Messieurs, je dis qu'une Assemblée politique comme la vôtre, qui, à tant de reprises différentes, a réclamé la souveraineté , réclamé le droit d'organiser ce pays-ci, de lui faire un gouvernement, ne doit pas se séparer, pour aller goûter un repos que le pays ne goûtera pas comme vous... {Rumeurs à droite. — Très bien! à gauche.)

Une voix, — Et pourquoi donc ?

M. Gambetta. — Eh non! Messieurs... avant d'avoir essayé une dernière fois de donner à ce pays un gouvernement défini. Il est vrai que vous êtes quelque peu embarrassés ; car, après avoir rejeté successivement toutes les combinaisons, vous êtes arrivés à un projet pour lequel vous n'avez, quoi que vous en disiez, aucune espèce de goût.

Nous avons pendant assez longtemps discuté sur le caractère et le titre de vos pouvoirs ; nous avons été de ceux qui ont nié la souveraineté de cette Assemblée comme elle l'entendait, les pouvoirs constituants de cette Assemblée comme elle les entendait; mais enfin il y avait chose jugée de votre part, et sans remonter à Torigine de vos pouvoirs, en acceptant vos propres prétentions, on pouvait au moins se demander quelle était votre compétence au point de vue constituant.

Au 8 février, si tant est que la France vous ait donné le mandat de lui faire un gouvernement, il n'a pu surgir dans la pensée d'aucun Français que vous vous imagineriez d'aller chercher la solution ailleurs que dans des gouvernements connus, déjà pratiqués, déjà éprouvés , ayant des racines historiques dans ce pays, c'est-à-dire répondant à une des trois formules : empire, monarchie, république. Voilà ce que nous pouvions supposer, sans esprit de parti, au fond de votre prétendu mandat constituant.

Mais a-t-il pu entrer dans l'esprit d'aucun de vous que vous aviez reçu le mandat d'organiser un gouvernement qui ne serait ni l'une ni l'autre de ces trois

tu ASSEMBLÉE NATIONALE.

formes de gouvernement, qui aurait des désavantages communs à ces trois formes et ne réaliserait qu*une sorte de combinaison artificielle, sans précédent, sans force, sans autorité et presque sans nom, — car vous avez été obligés d*en créer un en faisant un barbarisme ? {Très bien! très bien! à gauche,)

Cest ainsi cependant que vous avez compris vousmêmes Texercice de ce mandat constituant. Vous avez commencé par éliminer Tempire, et puis vous avez cherché à faire la monarchie. C'était votre droit. Vous vous êtes trouvés subitement, au jour même de rinvasion, si nombreux sur les bancs de TAssemblée, à Bordeaux, que Tespérance et, permettez-moi aussi de le dire, le vertige vous a pris, et vous avez pensé que la France s*était donnée à vos opinions, alors qu'elle n'avait choisi que vos personnes. (Réclamations à droite. — Approbation à gauche,)

Ce que je dis est tellement vrai, qu'aussitôt que vous avez fait paraître vos doctrines , vos visées politiques, vos tentatives de restauration, aussitôt que vous avez essayé de ramener ce pays-ci à des institutions qui se sont écroulées trois fois- sous les coups de la volonté populaire... [Rumeurs à droite, — Très bien! très bien! à gauche) à l'instant même...

Une voix à droite, — Et la République !

M. Gambetta. — La République I si de ce côté on m'interrompt, je répondrai qu'elle n'a sombré que dans le guet-apens de Décembre. Vous le savez bien ! {Applaudissements à gauche,)

M. Galloni d'Istria. — Le Deux-Décembre a reculé de vingt ans l'avènement de la Commune! [Bruit.)

M. Gambetta. — Il a fallu le canon de Saint-Arnaud pour avoir raison de la République, vous le savez bien, monsieur Galloni d'Istria.

M. Galloni d'Istria. — Elle a succombé sous le coup du mépris et de l'horreur de tous les honnêtes gens. {Btmit à gauche. — N'interrompez pas ! n'intetrompez pas ! )

M. Gambetta. — Messieurs , j'ai eu le tort de me laisser aller à répondre à une interruption. Le compte entre les honnêtes gens et les hommes du Deux- Décembre est ouvert; on peut même dire que l'histoire s'est chargée de le régler.

M. Hamille. — Et les enquêtes sont imprimées ! {Rumeurs diverses.)

M. Gambetta. — Messieurs, je vous assure que j'ai abordé ce débat, sentant toutes les difficultés que j'aurais à parler devant l'Assemblée au jour et à l'heure qui me sont imposés. Par conséquent, je chercherai à commander à ma parole de façon à ne pas exciter les interruptions; mais je demande en grâce qu'on ne me les prodigue pas sans motif et sans raison.

Je voudrais exposer devant vous des raisons absolument étrangères à l'esprit de parti.

Vous me croyez toujours animé d'une passion violente contre vos opinions et vos personnes. (Légère interruption à droite,) Je cherche , au contraire , dans l'état où se trouve la France aux regards du monde , à laisser de côté tout ce qui , dans mon cœur et dans mon esprit, relève de l'homme de parti, — que je suis et que je veux rester, — pour ne tenir que le langage d'un homme politique désireux d'arriver à l'union avec les fils de France. [Interruptions à droite, — Trè$ bien! à gauche,)

Oui, vous êtes les fils de France, et vous êtes aujourd'hui souverains; il n'y en a pas d'autres. Mais la souveraineté, ouand on l'a assumée, doit s'exercer : la souveraineté ne se repose pas. Vous avez pris cette charge d'être des souverains, de représenter l'ensemble des forces de vigilance, de conduite, de garde, de tutelle, de direction de la nation entière; dès lors, tant qu'il vous reste encore quelque chose à faire, vous ne pouvez pas vous donner de repos. {Approbation à gauche,)

Oui, je maintiens que le repos que vous allez vous attribuer est un pur stratagème politique... {Réclamations à droite, — Assentiment à gauche) et ce que je voudrais démontrer, c*est que vos intérêts de parti , comme les intérêts de TAssemblée et comme les intérêts du gouvernement, sont d'accord avec les intérêts de la France pour que vous écartiez ces conseils d*empiriques irrités ou peut-être naïfs, car il y a de tout dans Tempirisme. (Exclamations diverses. — Rires ironiques sur quelques bancs à droite,)

Mais oui I il y a autant de naïveté que de duplicité, et on Ta bien vu, malheureusement, puisque les partis viennent tour à tour à cette tribune s'accuser de s'être mutuellement trompés , réciproquement surpris , et qu'on ne peut démêler si c'est la loyauté qui a été surprise ou si c'est la duplicité qui l'a emporté. {Très bien! très bien! et applaudissements à t extrême gauche,)

Je dis que si vous vouliez examiner froidement les raisons qu'on vous présente pour vous solliciter à prendre quatre mois de congé, c'est-à-dire le tiers de l'année, sous prétexte que dans cette retraite vos esprits s'inclineront vers la conciliation et la concorde, et que les combinaisons de hasard , inadmissibles , barbares , qu'on vous propose, seront acceptées par vous après quatre mois de pénitence et de retraite. (Rires à gauche, — Exclamations à droite,)

Eli bien, je ne le pense pas.

Un membre à droite, — C'est ici que nous sommes en retraite 1

Un autre membre à droite, — C'est ici que nous faisons pénitence 1

M. Gambetta. — C'est ici, dites-vous, que vous faites pénitence! Eh, mon Dieu! que ne renoncez-vous à cette discipline volontaire que vous vous donnez? Votez la dissolution, et vous serez du coup délivrés de la pénitence et du martyre... (Rires et applaudissements à gauche) et la France vous en saura un grand gré.

Mais je reprends Texamen des divers motifs qui sont donnés par votre commission de prorogation pour vous engager à aller prendre du repos.

On vous a dit d'abord que c'est une échéance traditionnelle, usuelle; on a ajouté que, même pour les plus laborieux, un peu de réfection corporelle est nécessaire. On vous y a invités par des citations latines et françaises; on vous a chanté les charmes de la campagne, et tout le monde ici a présent à Tesprit le nom du poète qui, dans cette Assemblée, a créé le grand parti des Fatigués. {Rires sur quelques bancs à gauche.)

Ce ne sont pas là, Messieurs, des raisons dignes d'une Assemblée. Il s'agit, avant tout, de savoir si, depuis que vous êtes réunis, vous avez fait le nécessaire; si vous avez gagné ces vacances que vous voulez prendre... [Murmures à droite) si vous ne les prenez pas trop tôt, et surtout si vous laissez derrière vous la sécurité politique, la sécurité gouvernementale.

Voix à droite, — Oui !

M. Gambetta. — Nous allons l'examiner.

Cette sécurité gouvernementale^ disais-je, sans laquelle ces vacances, loin d'être pour la France entière, pour les affaires, comme vous l'alléguez, un temps de répit, n'apporteront qu'un redoublement d'incertitudes, d'angoisses, et peut-être de ruines matérielles. (Approbation à gauche.)

Eh bien, je dis que vous n'avez rien fait depuis que vous êtes réunis, depuis le mois de mai ; vous n'avez fait que repousser toutes les combinaisons, toutes les concessions qui vous étaient venues d'un certain côté de l'Assemblée : vous avez refusé tour à tour la République et la dissolution. [IntetTuptions à droite.)

Un membre, — Et nous avons bien faitl

M. Gambetta. — J'entends bien. Messieurs, que vous vous glorifiez de votre vote, que vous trouvez qu'il est l'expression de la sagesse politique.

t4» ASSEMBLÉE NATIONALE.

Eh bien, je voudrais, en quelques mots, vous démontrer ou essayer de vous démontrer que vous pouvez avoir contre la République des objections que vous garderez, mais que la République est l'inévitable, et que, étant Tinévitable, vous devriez agir non pas en hommes de sentiment, non pas en hommes de préjugés, mais en véritables hommes politiques; vous accommoder aux réalités, prendre votre parti de l'existence dans ce pays-ci d'une démocratie invincible, inéluctable, à qui restera certainement la dernière parole... {Très bien et applaudissements su?* plusieurs bancs à gauche. — Mouvements divers.) et qu'alors, vous mettant en harmonie avec les faits, avec les nécessités historiques et sociales, faisant taire vos affections, vos sentiments, les sacrifiant aux intérêts de la patrie, en face des périls qui peuvent l'assaillir, vous devriez vous mettre résolument à l'œuvre, et comprendre que votre place est marquée dans ce gouvernement de la démocratie libre, que vous devez y jouer un rôle, un rôle éminent, celui que vous assurent votre autorité sociale, vos précédents, vos loisirs, et que si vous étiez des hommes politiques, au lieu de repousser la main qui vous était tendue, au lieu de traiter d'énergumènes, au lieu de traiter d'une façon qui ne prouve que votre ignorance et votre aveuglement. . . (Exclamations à droite, — Marques d'assentiment à gauche.)

M. LE PRÉSIDENT. — J'iuvite l'orateur à expliquer sa pensée.

M. Gambetta. — Messieurs, quand j'ai parlé d'ignorance, je supplie l'Assemblée de croire que je n'adressais pas une injure, que je ne voulais pas porter atteinte à l'intelligence individuelle de ses membres.

Plusieurs membres à gauche. — C'est évident!

M. Gambetta. — Mais j'ai voulu dire que vous c^tcs entretenus par vos sophistes et vos écrivains habituels dans l'ignorance des hommes, des idées et des doctri-

nés de la démocratie française. {C'est cela! — Très bien et applaudissements à gauche.)

J'ai voulu dire ensuite que c'est cette ignorance qui est la cause de vos fautes politiques... [Dénégations à droite.)

Un membre. — Quelles fautes?

M. Alphonse: Gent. — Ils sont infaillibles comme le pape!

M. Gambetta. — Oui, Messieurs, c'est une faute politique et une faute peut-être irréparable que cette conduite des conservateurs, alors qu'ils ont éprouvé l'impossibilité de rétablir la monarchie, aucune monarchie; car j'imagine que, puissants comme vous l'étiez par le nombre, et quelques-uns par la distinction et l'éminence des facultés intellectuelles... (/nter* ruptions diverses) ayant rencontré la faveur, sinon la complicité du gouvernement et de l'administration française, presque à tous les degrés, ayant au dehors des relations, des appuis que tout le monde connaît, ayant mis en mouvement dans le pays et sur les bancs de cette Assemblée tous les movens, toutes les influences pour arriver à réunir, à assembler, à fusionner, comme vous disiez dans votre langue, toutes les résistances et toutes les convoitises, vous avez cependant échoué à faire la monarchie. {Très bien I à gauche.)

Il faut bien que quelque chose explique cet avortement, cet échec irrémédiable; car, lorsqu'elle est reparue ici, cette monarchie avec tous ses fidèles, la France n'a pas oublié l'accueil que vous lui avez fait.

Je dis que des conservateurs politiques, visant au titre d'hommes d'État, ayant joué et devant encore jouer un grand rôle dans les destinées de la France, après cet avortement irrémédiable de leurs préférences, ont pour premier devoir de se mettre en correspondance avec les vœux et les aspirations de la France, de rechercher ce que veut la France. (Très bien! très bien! à gauche.) Ce que veut la France,

Messieurs, ce qu'elle a dit d'une façon non équivoque, ce qu'elle répétera énergiquement, si vous lui rendez la parole, ce qu'elle poursuit d'une infatigable volonté, depuis Bordeaux, c'est la République... (Réclamations nombreuses à droite, — Oui/ oui! — T7*ès bien! très bien! à gauche. — Interruption prolongée.)

M. LE PRÉSIDENT. — Nous ne discutons pas, en ce moment, la forme du gouvernement, monsieur Gambetta. Je vous ferai l'observation que j'ai faite, dans une autre séance, à un autre orateur : Vous pouvez parfaitement dire que l'Assembléee ne doit pas se séparer parce qu'il y a quelque chose d'urgent à faire ; mais en ce moment il ne s'agit pas de délibérer sur les diverses formes de gouvernement. Il faut que chaque discussion ait sa place. {J^arques d'assentiment,)

M. Gambetta. — Messieurs, je reconnais que l'observation de notre honorable président a sa valeur ; mais qu'il me permette de lui dire que c'est une question de mesure. {Rumeurs à droite,)

Il est bien certain, Messieurs, que si je m'étais plus longuement étendu sur cette partie de mes observations, je serais sorti quelque peu de la question. Mais ce que je voulais indiquer à l'Assemblée, pour combattre le projet de prorogation, c'est que, d'échec en échec, d'avortemcnt en avortement, nous avons abouti au septennat, et que si je démontrais que le septennat ne peut être fait dans cette Assemblée pas plus en novembre, en décembre, en janvier qu'aujourd'hui, vous n'auriez aucune raison de prendre des vacances. [Intet'ruptions à droite et au centime,)

Je reprends ma pensée, et je dis que la monarchie ayant été essayée... {Protestations à droite) ayant été tentée, — vous auriez été jusqu'à une voix près de majorité, avez-vous dit vous-mêmes, — la monarchie ayant été tentée et ayant échoué définitivement devant cette Assemblée, vous le reconnaissez tous... (/nierrvptions à droite et au centre.)

Un membre à droite. — Pas du tout.

M. DE LA Rochefoucauld, duc de Bisaccia. — Il n'y a de battu jusqu'à présent dans TAssemblée que la République !

M. Gambetta. — Enfin, Messieurs, lorsqu'on a proposé l'urgence sur la proposition de la monarchie, elle a été refusée.

A droite, — Mais non ! mais non 1

M. Gambetta. — Non? Eh bien, vous la reproduirez à loisir, vous la jugerez à loisir, et on l'exécutera comme la première fois. [Très bien! à gauche,)

Mais je dis que si, dans l'Assemblée, la raison politique avait sa véritable influence, les hommes qui ne peuvent faire la monarchie devraient s'accommoder des réalités qu'ils ont sous les yeux, et comprendre ce que c'est qu'une démocratie à laquelle, malgré certains efforts, on n'a pas pu enlever le suffrage universel, — et il faut en rendre hommage à la majorité qui l'a maintenu. — Le suffrage universel est le signe, l'expression môme de la permanence et de la souveraineté de cette démocratie, et, tant que le suffrage universel lui-même sera conservé, la République sera la véritable forme de gouvernement... [Interruptions dive7*ses à droite»)

Voix à droite. — A la question I à la question !

M. Gambetta. — Oui, Messieurs, lorsqu'on vous a proposé de prendre votre parti de ces réalités et de faire avec les républicains de toutes les nuances une alliance féconde, vous l'avez refusée, le fait est acquis. Vous avez refusé également de faire la dissolution, le fait est acquis, — je passe très rapidement, — et la seule raison que vous donnez pour aller en vacances, c'est que, si vous entrepreniez dès à présent d'examiner de près la combinaison personnelle, le gouvernement personnel, à droite, à gauche, sur les limites des centres, on rencontrerait une majorité formidable contre cette création artificielle.

tS2 ASSEMBLÉE NATIONALE.

Aussi, Messieurs, pour ne pas périr dans ce défilé du septennat, on vous propose d*aller passer quatre mois en vacances et on vous dit : Vous consulterez vos électeurs sur la valeur de cette combinaison! Et, comme on ne doute pas de la réponse, vous reviendrez convertir un septennat qu'on prononcera plus tard stathoudérat.

Voilà la combinaison qu*on fait. Eh bien, je n'ai aucune inquiétude.

A droite, — Eh bien, alors?

M. Gambktta. — Je vais vous le dire : Alors, je vous demande de ne pas perdre le temps de la France. {Très bien! à gauche,)

Je suis convaincu qu'au retour les légitimistes, les partisans de l'appel au peuple , unis à ceux qui veulent arracher le pays à sa pente naturelle pour le jeter dans l'imitation de je ne sais quelle dictature espagnole, ne pourront former qu'une majorité d'aventure et de hasard. (Très bien! très bien! à gauctie,)

C'est ce qui me fait dire, Messieurs, que vous êtes ici sous le poids d'une responsabilité écrasante; car vous allez vous en aller en laissant derrière vous l'état de siège, l'unique institution qui vous reste... [Rires d'approbation à gauc/ie,), en ne léguant au pays qu'une organisation militaire incomplète et une loi des cadres que vous attendez depuis trois ans, et que vous n'avez pas voulu voter d'urgence en exigeant le rapport avant de vous séparer.

Ah I si vous aviez fait ces deux lois, vous pourriez vous séparer, parce que vous auriez au moins donné deux choses au pays : vous auriez rétabli le droit commun, et vous auriez assuré, ou au moins préparé le commencement d'une force défensive à la France.

M. LE MARQUIS DE Castellane. — Nous le fcrons 1

M. Gambktta. — Je connais l'argument à l'aide duquel vous repoussez systématiquement, depuis tantôt trois ans, les réclamations qui vous sont adressées de

divers côtés de cette Assemblée contre la permanence de rétat de siège. Je sais que les ministres qui se sont succédé, et pour lesquels Tétat de siège est une arme commode, une espèce d'épée de chevet contre les épigrammes et les personnalités à Tadresse de leurs personnes, aiment à garder Tétat de aibge; mais Targument dont ils se servent et qui consiste à dire : « Attendez que nous ayons fait une loi sur la presse » , cet argument est sans valeur.

Comment! vous avez besoin de créer des lois répressives, nos codes sont à ce point ignorés que l'arsenal de répression qui a suffi à trois monarchies successives ne vous suffit déjà plus! Gomment! cet état de siège, qui est une création et un legs de la guerre, qui avait été créé contre l'étranger, qui était un vestige que vous auriez dû vous empresser de faire disparaître avec la dernière sentinelle de Tinvasion... {Très bien! très bien! à gauche), cet état de siège, vous en êtes encore à le considérer comme le seul abri, comme le seul bouclier contre la réprobation de Topinion! {Rumeurs à droite. — Oui! oui! — C*est cela! à gauche,) Vous savez bieii d'où vous le tenez, et alors vous invoquez la persistance de M. Thiers à le garder, la persistance des administrations subséquentes à rappliquer.

Messieurs, il y a longtemps que cet argument est usé. Vous nous reprochez — et quelquefois non sans raison, — d'avoir créé dans une période révolutionnaire, dans un état révolutionnaire ce que vous vous refusez à fermer en un temps régulier ; vous nous reprochez de nous être servis d'une arme exceptionnelle, sans tenir compte des circonstances, exceptionnelles aussi, dans lesquelles, nous exercions le pouvoir. Eh bien, vous. Messieurs vous êtes dans des conditions normales : l'ordre n'est troublé nulle part, et vous savez bien qu'il ne peut l'être ; vous savez que vous pourriez vous donner le bénéfice, le privi-

tM ASSEMBLÉE NATIONALE.

lège d'affirmer votre force, — je parle de celui qui lient le pouvoir, — sans avoir recours à cet arbitraire qui pèse sur les trois quarts de la France et qui met la liberté de la plume aux mains de vos généraux de division ! {Applaudissements à gauche.)

Permettez-moi de vous dire que cela n'est pas conforme à vos principes parlementaires, à votre amour du libéralisme, à votre respect de Tordre moral; car, si je le comprends bien, Tordre vrai consiste dans cette délimitation, parfaitement maintenue dans l'exécution des lois, entre ce qui appartient à la juridiction militaire et ce qui relève du droit commun. [Interruptions diverses,)

Or, que font vos généraux de division, à qui vous donnez pour couronnement de leur carrière militaire le rôle de censeurs, et que vous chargez de supprimer des journaux dont les finesses leur échappent? Ils suppriment des journaux et gagnent des batailles rangées contre des journalistes qui n'ont que leur plume pour se défendre. {Applaudissements répétés à gauche.)

Eh bien! je dis qlie vous ne pouvez pas vous en aller sans nous rendre le statu quo ante bellum.

Revenez à la législation de 1868. Il n'y a pas de loi à faire ; il n'y a qu'à reprendre cette législation même de 1868; elle suffisait à Tempire, j'imagine qu'elle est de taille à vous protéger. [Rires et applaudissements à gauche.)

Si cela est, je dis que tous les partis dans cette enceinte... tous, je me trompe, tous, hormis un seul, ont intérêt à cette restitution du droit commun.

Dernièrement, on protestait contre la suppression du plus honorable, du plus dévoué, du plus honoré des journaux légitimistes. D'autres journaux aussi ont été frappés, journaux qui appartiennent à d'autres opinions. Quant aux nôtres, il y en a cent vingt-sept qui sont tombés ou qui sont expirants sous les coups

de rétat de siège. On peut donc dire que tous les parlis sont conviés à venir réclamer ici la liberté d'écrire, la liberté de discussion ; car si tous n'étaient pas morts, tous, du moins étaient frappés. (Rires approbatifs à gauche,)

Voilà donc la situation que vous laissez derrière vous : la presse livrée à l'arbitraire. Il suffit d'avoir déplu à un fonctionnaire quel qu'il soit, de quelque ordre qu'il soit, pour que, immédiatement, il soit rendu un arrêt d'interdiction de vente sur la voie publique, comme si l'air et la voie publique vous appartenaient exclusivement. {Vive approbation et rires à gauche.) Puis, interdiction de paraître, suppression d'existence ; et quand on pense à ce qu'il y a d'articles de répression dans nos codes, quand on pense à ce que vous pouvez extraire d'un article bien commenté par un homme du parquet, et que l'on vous voit vous méfier à ce point de votre jury de conservation sociale, de vos magistrats, de vos parquets, de la loi, en vérité, c'est à croire que vous vivez dans une terreur perpétuelle, que vous ne connaissez pas laFrance. (Très bien! et applaudissements à gauche.)

La vérité, la voici : plus vous allez, plus vous vous mettez en opposition avec l'opinion. El le secret de votre politique est là : vous rusez avec elle, au lieu d'agir ; vous ne voulez pas surmonter vos anciennes défiances, vos anciennes rancunes.

Cependant vous êtes destinés à vivre. Vous avez des enfants, vous devez préparer l'avenir des générations futures : croyez-vous pouvoir le leur préparer en dehors de la démocratie? {Applaudissements à gauche.)

Est-ce qu'il appartiendra à une coalition de trois ou quatre cents députés de faire rebrousser chemin à la Révolution française? Le croyez-vous? {Nouveaux applaudissements à gauche.)

Si vous ne le croyez pas, il faut prendre un parti, le prendre avec énergie. Allez en vacances : passez-y

un mois, je souhaite que vous trouviez des électeurs à qui parler; je souhaite surtout que ces électeurs vous disent la vérité, toute la vérité ; et alors, confiant dans tout ce qui doit rester de patriotisme au fond de vos âmes, en dehors de Tesprit départi, je suis convaincu que ces vacances ne se passeront pas sans que vous ayez remarqué Torage qui s*amonccllc sur ce qui reste de la France; et, quand vous serez revenus, je suis convaincu que vous ne prêterez pas les mains à des combinaisons artificielles. Si vous pouvez faire la monarchie, vous la ferez; si vous voyez que la République seule est possible, vous la ferez, et vous ferez un gouvernement fort, capable de refaire, comme nous en avons tous la passion, la gloire et Thonneur de la France. (Bravos et applaudissements répétés à gauche. — L'orateur, en retournant à sa place ^ est entouré et félicite par un grand nombre de ses collègues,)

Le résultat du dtfbatne faisait doute pour personne. H était évident que la coalition des droites s'était reformée d'avance sur la question de la prorogation, et que l'Assemblée allait s'accorder quatre mois de vacances. Le véritable intérêt du débat était ailleurs. Comme M. Gambetta l'avait indiqué dans son discours, il était d'abord dans l'amondement de M. Lamy tendant à subordonner la prorogation h. la levée de l'état de siège dans tous les départements où il avait été déclaré pour cause de péril extérieur. Il était encore et surtout dans la question qui fut posée au vice-président du Conseil par M. Henri Brisson sur la conduite que le gouvernement comptait tenir au cas où les menées fusionnistes recommenceraient pendant les vacances. L'amendement de M. Lamy fut repoussé par 370 voix contre 307, et le général de Cissey répondit à M. Brisson que « le gouvernement, dans toutes les occasions, ferait respecter le pouvoir du maréchal et les lois par tous les moyens dont il disposait, qu'il les ferait respecter par tous les partis; et que, tant que 1rs ministres seraient en possession du pouvoir, ils agiraient toujours avec prudence, fermeté et impartialité. »

Si le vote du cabinet contre l'amendement de .M. Lamy

élaitde sa part un aveu d'insigne faiblesse, sa déclaration, si vague qu*elle fût, avait du moins le mérite important de bouleverser de fond en comble les petites combinaisons du centre droit. Le duc de Broglie avait si bien compris toute la portée de la question de M. Brisson, qu'il avait vivement engagé le général de Cissey à laisser cette interrogation trop indiscrète sans réponse. Le vice-président du conseil avait consenti sans peine à se prêtera cette équivoque, et il se préparait déjà à battre en retraite quand M. de Franclieu était monté à la tribune pour revendiquer, au nom de ses amis de l'extrême droite, « le droit de faire tout ce qui dépendrait d'eux pour rendre à la France le seul principe qui pût lu relever ». C'était cette incartade qui avait forcé M. de Cissey à répondre à M. Gambetta et à M. Brisson. La séance du 31 juillet n'avait pas été tout à fait perdue pour les gauches.

La loi de prorogation ayant été votée sans autre discussion, l'Assemblée nomma la commission de permanence et se sépara le 4 août.

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