‹ Discours et plaidoyers politiques de M. GambettaChapitre 30 sur 55 · IV · texte numérisé non relu

IV

r4 ASSEBCBLÉE NATIONALE.

fesser ce qui vous nuit et ce qui est à votre désavantage. (Bruit.)

M. le ministre des affaires étrangères vous disait tout à rheure : Nous avons pris un engagement au mois de mars 1873 : c'est de voter un Sénat, c'est de voter l'organisation des pouvoirs publics et leur transmission. {Interruptions à droite,)

M. DE Belcastel. — Nous nous sommes engagés à statuer, non pas à voter!

M. Gambetta. — M. le ministre vous rappelle cet engagement. Qui est-ce qui a exercé une pression dans la journée d'aujourd'hui pour que cet engagement soit ouvertement \io\é? {Applaudissements à gauche,)

Qui est-ce qui a dit, pendant deux ans, et surtout depuis le 24 mai, qui est-ce qui a répété sur tous les tons, faisant intervenir à chaque instant la personne et la parole du chef de l'État, qui est-ce qui a dit et répété que l'on traînait en longueur, que Ton mettait trop de temps pour préparer et formuler la Constitution à donner à la France? Qui est-ce qui Ta dit? Vous. Qui est-ce qui a réussi à l'empêcher aujourd'hui? Vousl {Acclamations et applaudissements répétés fi gauche.) Et si vous étiez, Messieurs, comme vous vous en targuez malheureusement trop souvent sans raison, de véritables conservateurs, savez-vous ce que vous feriez? Vous demanderiez à ce cabinet six fois battu et toujours persistant... {Exclamations et rires au centre droit.)

Est-ce que vous niez que vous avez été battus?... {Applaudissements à gauche.)

Vous lui demanderiez compte de cette politique qui consiste à arracher des votes à l'aide du maréchal et, quand les votes sont obtenus, à venir en recueillir le bénéfice, après l'avoir compromis et amoindri aux yeux de l'Assemblée et aux yeux du pays. {Applaudissements à gauche.)

Messieurs, nous épaississons depuis trop long-

temps le voile qui empêche le pays de voir clair dans ses affaires; mais, puisque Toccasion est venue aujourd'hui, sachons en profiter pour dire à la France, — cela est nécessaire, — qu'il y a dans cette Assemblée un grand parti qui, par attachement à ses convictions, à ses principes traditionnels, refusait de reconnaître à cette Assemblée unique et souveraine le pouvoir constitutionnel, mais qui, sous la pression de l'intérêt général de la France, la nécessité... {Exclamations et inres à droite, — Applaudissements à gauche.)

M. DE Gavardie prononce quelques paroles qui ne parviennent pas jusqu'à la tribune.

M. Gambetta. — Monsieur de Gavardie, vous me répondrez; faites-moi grâce de vos interruptions. (Ti'es bien sur quelques bancs à gauche,)

Je dis, Messieurs, que nous vous avions donné le spectacle d'un parti que vous aviez souvent qualifié d'intransigeant, d'excessif, d'exclusif, de rebelle à tout compromis et à toute transaction politique; nous vous avions donné ce spectacle, non sans quelque courage et sans de grands sacrifices de la part de nos aînés et de nos devanciers dans la vie politique, nous vous avions donné ce spectacle de nous associer à vous et de vous dire : Conservateurs, vous voulez bien reconnaître qu'après l'échec et l'avortement définitif de vos espérances monarchiques, il est temps enfin de donner à la France un gouvernement qui pourra rester dans vos mains, si vous êtes sincères et véritablement épris de ces principes libéraux dont vous nous parlez sans cesse et dont vous suspendez constamment l'application. {Bravos et applaudissements à gauche.)

Nous vous avons dit : Eh bien, nous faisons taire nos scrupules, nous prenons sur nous de faire aux nécessités générales de l'État, troublé au dedans, menacé au dehors, et qui a plus besoin que jamais de gagner sur les heures qui s'écoulent un temps que lui

convoite la jalousie de ses adversaires dans le monde; nous prenons sur nous de capituler entre vos mains, si vous voulez faire un gouvernement modéré et conservateur. {Nouveaux bravos et applaudissements à gauche, — Exclamations à droite,)

Nous avons consenti à diviser le pouvoir, à créer deux Chambres ; nous avons consenti à vous donner le pouvoir exécutif le plus fort qu'on ait jamais constitué dans un pays d'élection et de démocratie ; nous vous avons donné le droit de dissolution, et sur qui? sur la nation elle-même, au lendemain du jour où elle aurait rendu son verdict! (Vive appf*obation et applaudissements à gauche,)

Nous vous avons donné le droit de révision ; nous vous avons tout donné, tout abandonné! Abandonné... non, parce que nous avions la confiance que vous étiez sincères, que vous ne cherchiez pas dans des remises, dans des stratagèmes de procédure constitutionnelle, je ne sais quel guet-apens qui aurait renouvelé celui de Décembre ! [Bravos à. gauche. — Vives p7*o(estations à droite et ons : A tordre ! à tordre!)

M. LE PRÉsiDKNT. — L'oratcuT ne peut pas...

M. Gamhktta. — Monsieur le président, si vous aviez avec votre fermeté et votre clairvoyance ordinaires saisi ma parole, vous auriez vu qu'elle ne pouvait donner lieu ni à une critique ni à une intervention de votre part.

En effet, qu'ai-jedit. Messieurs? Ah! je vous prends à témoins, vous qui siégez à Textrémité de la droite de celte Assemblée, est-il vrai, oui ou non... [Exclamations ii'oniques à dî'oite.)

A gauche, — A Tordre! à Tordre! C'est inconvenant!

M. Gambetta. — Est-il vrai, oui ou non, que vous échangiez tous les jours... Oh! je dirai toute la vérité; j'irai jusqu'au bout; si vous trouvez que ce n'est pas la vérité, eh bieni vous monterez à cette tribune

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pour me confondre. {Très bien! très bien! à gauche,)

Est-il vrai, oui ou non, que ceux qui ont gardé inaltérable la foi monarchique vous accusent chaque jour dans leurs journaux, dans leurs écrits, et trahissent dans toutes leurs conversations la crainte que, dans cette entreprise constitutionnelle lentement élaborée dans les souterrains de la Commission des Trente... {Exclamations au centre), comme Ta dit M. Raoul Duval, — l'expression n'est pas de moi. Messieurs, j*en cite Tauteur, — il y a des ambitions, d'aucuns disent des trahisons...

Une voix à droite. — C'est bien ambigu !

M. Gambetta. — C'est de l'Ambigu, dites-vous, Monsieur? Respectez donc la tribune et moi-môme! {Applaudissements sur plusieurs bancs à gauche.)

M. LE VICOMTE BuN DE BouRDON. — On a dit : C'est ambigu !

M. Gambetta. — Je demande le nom de la personne qui croit que nous sommes ici au spectacle ; il est probable que c'est un homme d'un goût raffiné; mais il ne serait pas indifférent de le connaître.

Plusieurs membres à gauche» — Il ne se nommera pas!

M. DE Gavardie, /^adressant à M. Gambetta, — Prenez des attitudes respectables! {Exclamations à gau" che.)

M. LE PRÉSIDENT. — YeuiUez ne pas interrompre, monsieur de Gavardie !

M. Gambetta. - Je dis. Messieurs, que vous savez fort bien quelles ambitions princières on accuse...

Un membre à droite, — Vous ne le croyez pas I

M. Gambetta. — Savez-vous pourquoi je ne le crois pas? C'est parce qu'elles sont absolument irréalisables.

Oui, je dirai la vérité, elles sont absolument irréalisables, et c'est ce qui fait que ceux qui ont refusé leur vote et qui appartiennent à ce parti cherchent, dans l'avenir, des succès ou des victoires que le parti orléa-

niste ne peut pas connaître, car, né d'un accident, il ne peut vivre qu'à l'aide d'une oligarchie la plus restreinte, laquelle se dissipe et disparaît à la grande lumière de la souveraineté nationale.

Ceux-là étaient accusés, étaient suspects d'ourdir une nouvelle conspiration des 221 pour surprendre la République. Nous n'y avons pas cru et nous n'avons pas hésité ; nous avons été loyalement à eux et nous leur avons dit : Voulez-vous faire la République modérée, conservatrice? {Rh*es à droite,)

Oui, Messieurs, il vous plaît de rire à ces mots de « République conservatrice ». Eh bien, soyez convaincus que, lorsque vous aurez épuisé toutes les combinaisons qui hantent encore l'esprit de certains de nos collègues, lorsqu'il aura bien fallu finir par remettre à la France le dépôt de sa souveraineté et que, conformément à ses habitudes, à son génie, à ses nécessités, elle aura un gouvernement républicain, alors vous ne rirez plus de la République conservatrice, vous la demanderez, et vous aurez raison. (Bravos à gauche,)

Je reprends, et je disque cette alliance nous l'avons, non pas offerte, mais conclue, alors que nous avons mis nos votes avec les vôtres, alors que nous avons concédé tout cet appareil, tout ce régime protecteur, muré à triple enceinte , dans lequel vous pou\iez abriter le gouvernement des doctrines de votre choix.

Mais cela ne vous a pas suffi, vous avez voulu aller plus loin, exiger davantage; vous avez voulu préparer un Sénat qui fût à vous, exclusivement à vous. Peut-être cependant n'auriez-vous pas insisté dans ces prétentions extrêmes, et c'est ici que se place la responsabilité du cabinet. Hier, vous aviez fait une majorité ; vous avez fait aujourd'hui deux majorités. Dans la journée, le cabinet, dont l'existence politique individuelle et collective était mise en question d'une façon véritablement définitive si cette majorité restait constituée, le

cabinet s*est précipité chez le maréchal, et il en est revenu avec une déclaration. Il vous Ta lue; Ta-t-il commentée, expliquée? a-t-il apporté un argument, une raison politique? Non, il s*est caché derrière cette épée, et il vous a fait voter. {Applaudissements à gauche,)

Eh bien, je dis qu*il est nécessaire que de pareils procédés de gouvernement finissent; je dis qu*il est nécessaire que nous mettions un terme à cette maladie qui nous travaille depuis tantôt deux ans d'échouer coup sur coup dans toutes les entreprises, dans toutes les lois que nous élaborons; je dis qu*il n'est que temps de reconnaître que notre mandat est épuisé, que nous ne pouvons pas le retenir sous prétexte d'éviter je ne sais quel péril d'aventures. Il me semblait, quant à moi, que les hommes placés à la tète de la France étaient faits pour la rassurer et non pour l'inquiéter... (Nouveaux applaudissements à gauche,)

Comment! Messieurs, c'est un pays comme le nôtre, où depuis quatre ans il n*y a pas eu un trouble, où le suffrage universel a été mis en mouvement par masses énormes à propos de tous les corps électifs, où vous n'avez pas pu constater, je ne dis pas des séditions, mais même ces rixes, ces violences dont les pays les plus libres donnent malheureusement le tableau; c*est ce pays plein d'un tel dévouement, de cette ardeur au travail, de cet esprit d'ordre, et qui vous en donne tant de gages, qui s'attache à la légalité comme à la dernière ancre de salut qui lui reste... {Bravos à gauche), c'est ce pays qu'un ministre est venu, pour ainsi dire, traîner à la barre aujourd'hui, calomnier I {Nouveaux bravos à gauche,) Ahl il n'y a qu'une chose qui vous soit une excuse, c'est qu'évidemment celui qui l'a traité ainsi, c'est le membre du cabinet le plus étranger à la politique intérieure de la France. {Protestations au banc des m%nistj*es,) Oh! ne protestez pas; votre politique extérieure ne

vaut pas mieux que votre politique intérieure, je vous le prouverai. (Rumeurs sur plusieurs bancs,)

Un membre à droite. — Vous avez donc des agents à l'étranger?

M. Gambgtta. — Je n'ai pas d'agents, non, mais j'ai du temps, de la patience, et je lis. Monsieur : je vous souhaite d'en faire autant.

Messieurs, je termine ces observations trop longues à votre sens, et au mien aussi, car croyez qu'il m'en coûte de m'imposer à votre patience, je termine ces observations en vous disant que vous avez prononcé, non pas l'ouverture de nouveaux débats constitutionnels, comme semblent le croire l'honorable M. Waddington et l'honorable M. Vautrain, car vous n'êtes pas une académie en perpétuel travail de constitution, mais plutôt une décision définitive. Vous avez décidé, aujourd'hui, que vous ne passeriez pas à une troisième lecture, ce qui veut dire que vous avez rayé volontairement la loi du Sénat de vos projets.

Vous ne le nierez pas, car cela n'est malheureusement que trop vrai.

Et maintenant, voici ce que j'ai à vous dire : Je sais — pardonnez-moi de froisser vos illusions, — je sais qu'il en est encore parmi vous qui poussent cet esprit de sagesse et de transaction politique jusqu'à l'héroïsme, et qui croient pouvoir encore rencontrer, dans des rangs où rien de solide ne s'est présenté, des auxiliaires pour cette œuvre impossible : oui, je le sais. Eh bien, expérimentez vos illusions, la déception ne tardera pas à venir. Jusqu'à présent nous vous avons donné des gages, — je 1 ai dit et je le maintiens, — plus tard on nous jugera, et on nous jugera moins sévèrement, malgré les fautes que nous avons pu commettre, que vous ne serez jugés vous-mêmes. Plus tard on dira que vous avez manqué la seule occasion peut-être de faire une République véritablement ferme, légale et modérée. [Applaudissements répétés à gauche.

— L'orateur, en regagnant sa place, reçoit les félicitations de ses collègues,)

Le discours de M. Gambetia produisit une profonde émotion. « A gauche, raconte M. Ranc *, on reprit courage; à droite, on se sentit jugé et condamné. Plus d*un, parmi les libéraux du centre droit, courba la tête sous le poids de la responsabilité qui allait peser sur lui. Les ministres eux-mêmes ne purent résister au mouvement qui entraînait l'Assemblée, et M. de Chabaud-Latour, dans la réponse qu'il vint, tout ému, apporter à la tribune, se tournant vers la gauche, et raffermissant sa voix, prononça ces mots : « Nous ne pouvons que voir surgir avec sympathie, « de ce côté de l'Assemblée, de nouveaux projets, qui per- « mettront peut-être de résoudre le problème redoutable « posé devant nous. » C'était un appel à la conciliation que « lui avait arraché la parole de M. Gambetta.

n L'urgence sur la proposition de M. Brisson fut repoussée. Mais il importait peu. Il était certain que de nouveaux revirements, et décisifs cette fois, allaient se produire. La République avait cause gagnée. C'est la petite réunion connue sous le nom de groupe Lavergne qui prit l'initiative de négociations nouvelles. Les membres du groupe étaient : MM. Léonce de Lavergne, président, Wallon, Target, Amédée Beau, Drouin, Luro, Denormandie, Gouin, Alfred André, Voisin, Houssard, Clapier et Aclocque. Le \ 8 février, les délégués du centre droit et du centre gauche furent invités à prendre connaissance d'un projet rédigé par M. Wallon et sur lequel la discussion pouvait utilement s'établir. M. Wallon partageait le Sénat en deux grandes catégories : 75 sénateurs inamovibles, nommés par le président de la République, et 225 élus pour neuf ans. Le collège électoral se composait des députés, des conseillers généraux et d'arrondissement et de délégués nommés par les Conseils municipaux renforcés des plus forts imposés de la commune. Les délégués du centre gauche présentèrent des objections qui portaient sur trois points : i® La nomination des 75 par le Président de la République;

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