‹ Discours et plaidoyers politiques de M. GambettaChapitre 40 sur 55 · L'INTERPELLATION DE M. RAOUL DUVAL · texte numérisé non relu

L'INTERPELLATION DE M. RAOUL DUVAL

(Enquête parlementaire sur Télection de lu Nièvre)

Prononcé le 15 juillet i875

Nous avons raconté comment, dans la séance du 9 juin i 874, l'élection de M. de Bourgoing dans le département de la Nièvre avait permis à M. Cyprien Girerd et à M. Gambetta de dénoncer à l'Assemblée et au pays Texistence du Comité central de l'appel au peuple, la conspiration des bonapartistes contre la République (tome IV, p. 188). Nous avons raconté également que M. Rouher « avait déclaré sur Thonneur que le comité central n'existait pas à sa connaissance », et que le garde des sceaux Tailhand avait promis à l'Assemblée de faire commencer dans la Nièvre une enquête administrative et judiciaire. Mais cette enquête avait été conduite par M. Tailhand et par M. de Fourtou avec une insigne faiblesse, et quand le cinquième bureau, chargé de vérifier l'élection de la Nièvre, avait réclamé communication du dossier de l'instruction ouverte contre les membres des divers comités bonapartistes et qui avait abouti, le 17 décembre, à une inexplicable ordonnance de non-lieu, le ministre de la justice avait répondu par un refus formel. Ce refus, qui avait été dicté par les bonapartistes, ne leur profita pas. Le cinquième bureau porta hardiment la question devant la Chambre, (23 décembre), et le jour même, sur un énergique discours de M. Ricard, l'Assemblée ordonna l'enquête parlementaire

qui devait aboutir, dans les séances du 25 février et da H juin, aux fameux rapports de M. Savary.

Le premier de ces rapports, résumait en ces termes, que nous devons reproduire, les dépositions de M. Léon Renault, préfet de police, devant la commission d'enquête :

« Il n*est plus permis de douter, disait M. Savary, qu'il existe un Comité dont l'action rayonne sur les départements. Ce Comité est composé d'anciens ministres et forme un conseil de gouvernement, à la tête duquel est placé un personnage considérable, auquel tout aboutit et qui centralise entre ses mains toute la direction politique du parti bonapartiste (1).

« A côté du Comité directeur, une sorte de Conseil d'État est chargé de donner son avis sur les questions délicates ou contentieuses.

« Un syndic de la presse, qui est en même temps le secrétaire du Comité, garde les archives, remplit les fonctions d'intermédiaire entre le chef du parti et les agents subalternes, concourt à, la création de journaux dont les rédacteurs sont appelés à jouer le rôle d'agents d'informations et de propagande politique dans les départements, leur adresse une correspondance à l'aide de laquelle le Comité directeur est assuré de répandre à la fois son mot d'ordre dans quatrevingt journaux et de distribuer cinq cent mille numéros par semaine.

« Une police, constituée d'après les règles hiérarchiques, fait des rapports, se livre à des surveillances, contrôle et contrecarre la police officielle, et se livre à toutes les formes de la propagande.

« Le Comité directeur possède un budget sur lequel la déposition que nous avons entendue ne contient que des indications incomplètes ; caries documents partiels qui ont été consultés par M. le préfet de police accusent un chiffre relativement minime, et qui est tout à fait hors de proportion avec les dépenses que supposent les procédés de propagande mis en œuvre au seul point de vue de la distribution des photographies.

1. Ce comité, qui se réunissait généralement au domicile de M. Rouher, fut composé d'abord de MM. Rouher, Piétri, Conti et Chevreau, puis de MM. Arrighi de Padoue, général Fleury, Casabianca, Joachim Murât, Orandperret, de Forcade la Roquette, Pinard, Levert, Haentjens, et de Palikao.

(i Dans les départements, un fonctionnaire, qui est le plus souvent l'ancien préfet, remplit les fonctions de correspondant du Comité, encourage la création des Comités locaux, fait appel aux souvenirs qu'ont laissés les fonctions publiques dont il a été revêtu, et continue en quelque sorte à les exercer pour le compte de son parti, à côté du représentant du gouvernement dont il combat l'influence et surveille l'administration .

a Enfm, pour maintenir Tunité d'action, le Comité a des inspecteurs qui sont chargés d'aller visiter de temps à autre les départements placés sous leur obédience avant le 4 septembre, stimulent les zèles qui s'attardent ou faiblissent, prennent note des réclamations, étudient par eux-mêmes l'état de l'esprit public (1).

u Des essais qui ne semblent jusqu'à présent avoir réussi que d'une manière très incomplète, sont tentés journellement pour compléter le réseau de cette administration, et vous verrez que, sous le faux semblant d'une société d'assurance, on ne tendait rien moins qu*à établir un agent inférieur dans tous les arrondissements et dans tous les cantons.

« Voilà pour l'organisation.

« Quant au but poursuivi au moyen de cette organisation, il parait être non seulement de recruter des adhésions en faveur d'un régime que l'Assemblée a frappé de déchéance, mais surtout de reconstituer d'une façon méthodique les cadres du parti bonapartiste, en provoquant par des adresses, par des pétitions, par des pèlerinages dont on publie la liste, des actes qui engagent l'avenir et qui fournissent au besoin un moyen de pression sur ceux qu'on a entraînés une première fois, s'ils venaient à être tentés de se dégager des liens qu'on leur a fait contracter.

« Les moyens de propagande mis en œuvre ne se borneront pas à des distributions de journaux , de brochures et de photographies, ni même à une agitation plus ou moins légale, entretenue à la faveur d'anniversaires ou de cérémonies religieuses.

1. Les anciens préfets visés par M. le préfet de police étaient, entre autres^ MM. Servatius, de Bouville, Janvier de la Motte, Piétri, Pugliesi-Conti, d'Auribeau, Cornuau, Gimet, de Farincourt, Chevreau.

« C'est ici que se place un des côtés graves de l'organisa- Uon bonapartiste. Les renseignements contenus dans la déposition de M. le préfet de police révèlent, en effet, l'emploi de tout un système de manœuvres qui constituent, sinon dans le sens de la loi pénale, au moins dans le sens naturel du mot, une véritable usurpation de fonctions publiques. 11 est certain que tout un ensemble d'efforts sont combinés dans le but de permettre aux agents du Comité de Tappel au peuple de se donner auprès des masses la fausse apparence d'un caractère officiel et de détourner ainsi à leur profit le sentiment de l'obéissance due au gouvernement établi.

« Tantôt c'est un ancien préfet que le Comité place à la tête du département qu'il a administré sous l'empire, et qui, en cas d'élection, prend en main les affaires du candidat, s'adresse lui-même aux électeurs et fait revivre toutes les traditions de la candidature officielle. On nous a dépeint la situation que crée, aux véritables préfets, ce rôle pris par des hommes qui représentaient le pouvoir hier, qui disent très haut qu'ils le représenteront demain, et dont les allées et venues troublent profondément les petits employés, les modestes fonctionnaires qui ont été autrefois sous leurs ordres.

« Tantôt ce sont des paysans qu'on cherche à séduire par l'exploitation d'un crédit chimérique auprès du gouvernement actuel, tantôt ce sont des fonctionnaires qu'on veut intimider en se targuant du môme crédit, et vous verrez que dans un département où le préfet avait invité la gendarmerie à constater par des procès-verbaux des délits de propagande bonapartiste, l'ancien préfet de l'empire, avisé des ordres donnés par son successeur, écrivit au commandant de la gendarmerie départementale pour le prévenir que s'il inquiétait ou gênait la propagande bonapartiste, il se verrait dans la nécessité de provoquer contre lui des mesures de rigueur de la part de ses chefs.

« Tantôt encore, non content de se vanter du crédit qu'on prétend avoir sur le gouvernement, on l'explique en s'efforçant de faire entendre que M. le maréchal, président de la République, a reçu ou accepté pour mission de préparer le retour du fils de l'empereur Napoléon 111.

« C'est ainsi que par un mot d'ordre évident, dans toutes les circulaires électorales, dans toutes les pétitions colpor-

tées pour réclamer l'appel au peuple, le nom respecté de M. le maréchal de Mac-Mahon est associé aux souvenirs du régime impérial et aux regrets ou aux espérances dont ce souvenir sert à provoquer l'expression. Un des principaux agents du parti, M. le colonel Piétri, écrivait à la date du 2 juin 1873, une lettre qui contient à cet égard un exposé des principes auxquels ils ont constamment obéi depuis, et où nous relevons le paragraphe suivant :

« Paris, le 2 juin 1873.

« Mon cher ami,

« L'idée des masses est que le Maréchal-Président doit « ramener le prince impérial sur le trône. Ce raisonnement « est ceiiainement logique, la situation qu'a occupée le « maréchal durant Tempire le justifierait ; mais, quelles « que soient à cet égard les vues du président de la Républi- « que, il convient d'exploiter cette croyance en l'affirmant, »

« A côté de ces manœuvres par lesquelles on exploite la crédulité publique, se placent des procédés qui tendent au même but, mais qui offrent un caractère infiniment plus répréhensible, tels que ceux qui consistent à entretenir des relations dans des prisons de l'État, à provoquer de la part des employés des administrations publiques la trahison de leurs devoirs, à tenter des démarches qui, fort heureusement, sont presque toujours restées vaines, pour détourner de l'obéissance des soldats ou des gendarmes, et pour introduire la propagande politique dans le sein même de notre armée, à laquelle les partis les moins respectables avaient jusqu'ici épargné cette injure, et qui, selon la noble et just« expression de M. le maréchal de Mac-Mahon « sera toujours l'armée de la loi ».

« Non seulement nous avons le regret de relever dans cet ordre d'idées des actes que la conscience publique appréciera avec une juste sévérité ; mais ce qui devait nous émouvoir à un autre point de vue, en nous donnant une preuve nouvelle et fâcheuse de la tendance du parti bonapartiste à détourner au profit de ses menées le respect dû au principe d'autorité, c'est que partout nous voyons d'anciens chefs de corps s'adresser à ceux qui leur avaient été subordonnés et faire appel à d'anciens sentiments de disci-

ses ASSEMBLÉE NATIONALE.

plîne et d*obéissance, pour miner Tespiit de disôj^ne et proToqner à la désobéissance an goaTemement établi.

«< Ici, ce sont d'anciens fonctionnaires de la préfeclare de police, qai parviennent à se pratiquer des intelligenees parmi les agents de Tadministration à la tète de laquelle ils ont été placés.

« Ailleurs, se sont d'anciens officiers qui ont accepté la mission de rechercher dans Tarmée on dans les corps d^élite les hommes placés autrefois sons leurs ordres, dans le dessein prémédité de se présenter à ces hommes avec le prestige qui s'attache à leur ancien commandant et d*en obtenir des services contraires à leurs devoirs.

«( Mais ce qui était jusqu'à un certain point inattendu pour nous, et ce qui devait faire naître dans notre esprit de légitimes préoccupations, c est la révélation de tout un système de propagande, destiné à s'exercer sur les classes on- Trières, par des procédés qui avaient été souvent relevés à la charge du régime impérial, mais dont l'emploi n'avait jamais été démontré d'une manière complète, et qui ne tendrait à rien moins qu'à spéculer sur les passions les plus mauvaises et les plus perverses et -à perpétuer, dans notre pays, au profit du césarisme démagogique, toutes les divisions et tontes les haines sociales.

« De graves documents qui ont été mis à la disposition de la Commission nous ont permis de constater que, sur le désir personnel de l'empereur Napoléon III, un homme dont le nom a été mêlé, d'une manière qui n'a pas été complètement éclaircie, aux événements de la Commune, et qui semble avoir vécu depuis cette époque dans une étroite et affectueuse intimité avec les principaux chefs du parti bonapartiste, avait été chargé de diriger un journal fondé dans le but de rallier le socialisme à i'enipire et de rattacher à la cause de la restauration impériale les débris de la Commune de 1871.

w Les numéros de ce journal, qui ont été entre nos mains, établissent que M. Jules Amigues était en relations avec des sociétés révolutionnaires, dont l'une a été condamnée pour délit de société secrète, et qu'en même temps il avait pour mission de conduire à Chislehurst des députations ouvrières et de rassembler des vengeurs de Flourens autour du cercueil de Napoléon 111.

« D'autres documents contiennent la preuve que les frais du journal socialiste auquel nous faisons allusion étaient payés sur le budget du Comité de Tappel au peuple, qu*une demande de photographies adressée par un membre de V Internationale recevait pour réponse l'ordre d'en remettre deux cents, et que ce membre de V Internationale, après avoir commandé le fort d'Issy sous la Commune et reçu ensuite cet envoi de photographies, s'excusait de sa participation à l'insurrection du 18 mars, en déclarant qu'il avait agi dans l'intérêt de l'empire.

« Enfin, il est établi qu'au moment où les journaux bonapartistes réclamaient avec le plus de vigueur des mesures de sévérité commandées par la nécessité sociale, on s'abouchait au fort de Quélern avec un corps de prisonniers condamnés à la déportation pour participation aux faits de la Commune, et que, sous la promesse de l'amnistie, on obtenait d'eux un nombre considérable de lettres destinées sans doute à être colportées dans la population ouvrière de Paris, et contenant une adhésion sans réserve à la doctrine de l'appel au peuple.

« L'Assemblée lira ces lettres dont la copie nous a été remise. Elles jettent un jour nouveau sur les affînités fatales de la démagogie avec le césarisme. On comprendra peutêtre plus facilement après les avoir lues, comment l'Union française des amis de la paix sociale pouvait déclarer à Genève au mois d'août 1873: « Pour nous, l'empire c'est la

« révolution Les républicains sacrifiaient le socialisme

« pour avoir la République, nous avons sacrifié la Républi- « que pour avoir le socialisme »

Par une heureuse coïncidence, c'était dans la séance même où la Constitution avait été votée que l'Assemblée avait ordonné la lecture du rapport de M. Savary et des dépositions du préfet de police. L'impression produite sur tous les bancs de la nouvelle majorité ressembla à de la stupeur. Même à gauche, on n'avait pas soupçonné que M. Rouher serait à ce point convaincu d'imposture et de mensonge. Le 4 juin, il avait déclaré sur l'honneur qu'il ignorait l'existence du Comité central de l'appel au peuple, et, ce comité, il l'avait fondé, il le présidait ! Peu importait à présent la fameuse dépêche Girerd. Les faits étaient là, in-

discutables, accablants pour la bande bonapartiste, prise en flagrant délit de conspiration ; le gouvernement occulte existait tel qu'il avait été dénoncé, et encore M. Léon Renault affirmait que sa déposition ne donnait « qu'une idée très faible de retendue, de la puissance et des procédés de l'organisation bonapartiste, les recherches de la justice n'ayant point pénétré dans les archives réelles du parti ». — La haine de TEmpire avait été, à l'origine, la principale vertu de l'Assemblée de Bordeaux. Elle y revenait dans ses bonnes heures. Le 25 février, elle invita la commission d'enquête à continuer son œuvre, et elle ordonna au garde des sceaux, qui s'y était constamment refusé, de délivrer à M. Savar}' le dossier de Tinstruction judiciaire contre les Comités de Fappel au peuple.

M. Savary déposa un second rapport le 11 juin. Ce rapport comprenait deux parties. Dans la première, M. Savary concluait à l'invalidation de M. de Bourgoing : les irrégularités commises par plusieurs bureaux électoraux, la pression exercée par de nombreux fonctionnaires de l'ordre administratif, de l'ordre judiciaire, l'arrestation publique et injustiflable, à la veille même de l'élection, d'un des agents les plus influents de la candidature républicaine, les promesses et les menaces prodiguées aux petits fonctionnaires, la publication faite à la dernière heui*e par M. de Bourgoing d'une prétendue approbation donnée par le maréchal de Mac- Mahon à la circulaire de l'ex-écuver de Louis-Napoléon, toutes ces manœuvres altéraient évidemment la sincérité du scrutin, elles avaient visiblement déterminé la faible majorité des 3G3 voix qui avait donné la victoire au candidat de l'appel au peuple. Dans la seconde partie de son rapport, iM. Savary confirmait et complétait les graves révélations de M. Léon Renault. La conspiration bonapartiste avait deux comités principaux : le comité Moureau et le comité central dont M. Roulier était le président et M. Mansard le secrétaire. A la vérité, chacune de ces associations, prise isolément, n'avait par elle-même rien d'illicite, puisque, comptant moins de vingt membres, elle ne pouvait tomber sous le coup de l'article 291 du code pénal. Mais ces agglomérations étaient affiliées entre elles ou avec d'autres groupes, et le procureur général Imgarde de LelTemberg avait pu écrire au garde des sceaux dans son rapport du 11 août

1874 : « Malgré Tinsuffisance des preuves que nous avons pu recueillir jusqu'à ce jour, j'ai la persuasion, monsieur le Ministre, que nous nous trouvons en face d'une organisation considérable et délictueuse qui, dans un moment donné, peut devenir pleine de périls. Je trouve, en elfet, à la tête du parti bonapartiste un véritable organisme de gouvernement, et je suis persuadé que des relations doivent exister entre M. Rouher, président du Comité de Paris, et de nombreux Comités établis en province. Cette organisation que je sens, mais que je ne puis actuellement judiciairement démontrer, est susceptible de devenir très dangereuse, parce que les hommes qui la dirigent ne semblent vouloir reculer devant aucune manœuvre. J'ai le droit de parler ainsi, lorsque je trouve un homme tel que M. Rouher ne dédaignant pas d'avoir des relations avec Moureau, autrefois condamné à quinze jours de prison pour vol ! avec un publiciste aussi difjfamé que le sieur Amigues ! » La commission d'enquête parlementaire ne pouvait conclure, à raison de sa mission spéciale, qu'à l'annulation de l'élection de la Nièvre. C'était au gouvernement qu'il appartenait de proposer à r Assemblée ces mesures de répression et de précaution que lui imposaient les révélations de M. Léon Renault et les déclarations de M. Imgarde de Leffemberg. L'opinion publique n'avait pas été suffisamment édifiée par la triste déclaration du 12 mars (i). Elle s'attendait à voir le cabinet agir avec énergie contre la faction bonapartiste. M. Buffet s'appliqua de toutes ses forces à décevoir cette attente, et il y réussit à la pleine satisfaction de M. Rouher.

Le débat sur le rapport de la Commission d'enquête s'oa-

1 . M. Buffet avait dit dans cette déclaration : <« L'administration peut compter sur notre constant appui. Nous ne serons jamais les instruments d'aucunes rancunes. » Ce qui, traduit en bon français, signifiait : « Je ne toucherai pas au personnel du 24 mai, aux préfets et aux maires bonapartistes de M. de Fourtou. J'ai besoin du groupe de TAppel au peuple et j'oublie le 2 Décembre et Sedan pour avoir les suffrages de M. Rouher et de M . Raoul Duval. » La République française avait fait observer dès le lendemain de cette séance qu'il n*était pas besoin d'une grande perspicacité pour démêler dans les paroles du ministre de Tintérieur la pensée très arrêtée de gouverner contre les républicains et de reconstituer l'ancienne majorité de l'Assemblée.

vrit le 13 juillet. Il comprit deux actes. Dans le premier, qui fut très court, TAssemblée cassa, sans qu'elle eût été sérieusement défendue, Félection plus que vicieuse de M. de Bourgoing. Dans le second, elle discuta rinterpellation de M. Raoul DuYal « sur la conduite que le gouvernement entendait tenir à l'égard delà réunion ou association dite de rappel au peuple ». Cette interpellation était la réponse des bonapartistes à la sommation qui leur avait été adressée par le président de la Commission d'enquête, M. Albert Grévjy de s'expliquer sur l'acte d'accusation de M. Savarj. Elle était d'ailleurs, comme l'avait fait observer M. de Kerdrel (i), « le seul chemin réglementaire que l'Assemblée pût avoir pour arriver à ses fins ». L'élection de la Nièvre une fois invalidée, la commission d'enquête n'existait plus, et Vinterpellation forcée de M. Raoul Duval était, au point de vue parlementaire, le seul terrain de discussion possible.

La défense de M. Rouher occupa toute la séance du 14 juillet. « La Commission avait outrepassé son mandat en ne limitant pas son enquête aux faits relatifs à la Nièvre. Une Commission parlementaire ne saurait empiéter sur le domaine de la justice et se faire livrer un dossier couvert par le principe du secret de la procédure. M. Dnfanre, en communiquant ce dossier, méritait presque d'être accusé de forfaiture. Du rapport de M. Imgarde de Leffemberg, il ne fallait retenir que la conclusion juridique négative. Les appréciations sur le péril résultant des manœuvres bonapartistes n'avaient été dictées que par les excitations de re-iprit de parti. Quant à la déposition de M. Léon Renault, c'était une œuvre de passion aveugle et de spéculation politique. La pièce produite par M. Cyprien Girerd était un faux. Le dossier volumineux déposé le 12 juin ne relatait que des faits insignifiants, puérils et ridicules. Du reste, M. Rouher ne niait plus l'existence du Comité de l'Appel au peuple. Mais ce comité avait été calomnié. H n'avait jamais

1. « Le duc d'Audi ffret-Pasquier n'avait pas voulu occuper le fauteuil pour une discussion dans laquelle ses sentiments bien connus à l'égard de la faction bonapartiste auraient pu faire suspecter son impartialité. » {République française du 15 juillet.) 11 s'était fait remplacer pour cette séance, par M. Audren de Kerdrel, vice- président de l'Assemblée.

poursuivi Tembauchage d'obscurs soldai, car l'armée était à ses yeux la sauvegarde de Tordre. Il n'avait jamais conspiré avec les socialistes, car le parti de TAppe] au peuple représentait par excellence le principe de l'autorité. En résumé, toute l'enquête parlementaire n*était qu'une préface aux élections, et la Chambre devait à l'équité, ainsi qu'au respect du principe tutélaire de la séparation des pouvoirs, de voter un ordre du jour ainsi conçu : « L'Assemblée, voulant rester étrangère à l'œuvre du pouvoir judiciaire, passe à Tordre du jour... »

M. Savary répliqua le lendemain à M. Rouber en présentant, dans un remarquable tableau, le résumé des révélations de Tenquéte et les preuves irréfutables de chacun des faits portés à l'acte d'accusation. Au bout d'une heure de discussion méthodique et serrée, il ne resta rien des équivoques dans lesquelles M. Rouher s'était réfugié la veille. Des acclamations répétées accueillirent la péroraison de M. Savary : « Messieurs, quels que soient les sentiments qui nous animent, je puis dire hautement que, si nous avions vu le parti bonapartiste se renfermer dans le passé et dans ses remords, en présence et en face de l'empereur mort dans l'exil et d'une dynastie représentée par une femme et par un enfant, eh bien, nous aurions su faire taire nos sentiments, nous aurions gardé le respect qui est dû aux madheurs môme les plus mérités. Mais quand nous nous trouvons en face d'un parti qui, après avoir ruiné le passé, troublé et inquiété le présent, a la prétention d'être Tavenir, ah ! nous avons le droit alors de nous soulever et de lui dire de ne pas s'efforcer, contre le cri de la conscience publique, de recommencer son œuvre insensée; car celte œuvre serait éphémère, car elle couvrirait notre pays de nouvelles ruines; nous avons le droit de lui dire de ne pas essayer de recommencer les Cent jours, avec l'acte additionnel en moins et Sedan en plus! )>

M. Haentjens et M. Buffet remplacèrent M. Savary à la tribune, M. Haenjens pour combattre les accusations d'embauchage et de propagande socialiste qui avaient été portées par le préfet de police contre le Comité de l'Appel au peuple; M. Buffet, sous prétexte de défendre M. Léon Renault des reproches de partialité et de passion politique formulés contre lui par M. Rouher, — en réalité, pour

tendre la main au groupe de TAppel au peuple et poar jeter les bases d'une nouvelle coalition anti-républicaine. 11 n*y eut, sur tous les bancs de la gauche, qu'un seul cri d'indignation et de colère. M. Buffet avait pour devoir de couvrir M. Léon Renault, et, au lieu de le couvrir, il plaidait humblement les circonstances atténuantes, il s'efforçait de réduire aux plus minces proportions la part que le préfet de police avait prise à l'enquête, il sollicitait l'indulgence de M. Rouber ! M. Buffet avait pour devoir de condamner, ne fût-ce que par un mot, la conspiration bonapartiste, et, au lieu de prononcer cette condamnation, il allait péniblement chercher dans la déposition de M. Renault le passage relatif au parti révolutionnaire, il jouait sur les mots poar tenter contre le parti républicain, et dans le seul intérêt de la faction de l'Appel au peuple, la plus scandaleuse diversion, il reprenait contre la gauche les accusations les plus iniques et les plus basses I « Messieurs, les périls ne viennent pas d'un seul côté. Il y a un autre côté dont on n'a pas parlé dans cette discussion, et d'où peut venir, — c'est ma conviction appuyée sur un examen approfondi et, complet de cette situation (I), — d'où peut venir un péril plus grave encore. Si le parti bonapartiste va prendre son mot d'ordre à Gamden-Place, le parti révolutionnaire va prendre le sien à Genève, à Londres et à Bruxelles... et je pourrais ajouter plus près encore ! Le gouvernement veillera.» Un tel langage appelait une protestation et un châtiment. Après une courte et véhémente allocution où M. Dufaure, comprenant à merveille toute la portée de la faute commise par M. Buffet, avait repris pour lui les conclusions de M. Savary et avait hautement exprimé le regret que le code pénal ne pût, dans l'espèce, être appliqué aux agissements bonapartistes, M. Gambetta demanda la parole :

M. Gambetta. — Je ne retiendrai pas longtemps TAssemblée; mais il me parait qu^après les trois jours de débats animés qui se sont déroulés devant TAssemblée...

Voix à droite. — Plus haut î

1. M. Buffet avouait en revanche qu*il n'avait pris ni le temps ni la peine de lire les annexes du rapport de M. Sarary.

M. Gambetta. — Tout à Theure, Messieurs.

11 arrive à tout le monde qu'au début d'un discours, la parole est moins éclatante qu*au bout de quelques moments, quand elle a eu le temps de s'échauffer. [Écoutez!)

Je dis, Messieurs, qu'après les discussions auxquelles nous avons assisté, la gravité des révélations qui ont été faites, l'importance des déclarations émises, aussi bien celles qui sont venues de ce côté de l'Assemblëe [la droite), que celles qui ont été portées à la tribune par l'organe de la Commission, l'honorable M. Savary, je dis qu'il est impossible de laisser se clôturer le débat sans venir ici dire, au nom du parti républicain qui n'a pas été suffisamment défendu dans cette affaire, que la déclaration du gouvernement ne nous semble en aucune manière ni satisfaisante ni complète. [Ah! ah! sur plusieurs bancs. — Très bien! t?'ès bien ! à gauche. — Mouvement général.)

M. Sens. — Ce n'est pas complet, en effet, car il n'y a pas eu d'enquête sur les comités républicains.

M. Gambetta. — C'est pour cela que je monte à la tribune.

M. LE PRÉSIDENT. — Pas de dialogue, s'il vous plaît.

M. Gambetta, se tournant vef*s la droite. — Donnezvous quelque patience à vous-mêmes.

M. LE PRÉSIDENT. — Pas de dialogue, Monsieur Gambetta.

M. Gambetta. — Monsieur le président, si vous interdisez les interruptions, je m'engage, moi, à ne pas engager de dialogue.

M. LE président. — Je demande qu'elles n'aient pas lieu, c'est tout ce que je puis faire!

M. Gambetta. — Ce n'est pas à moi qu'il faut s'adresser, c'est aux interrupteurs.

M. LE président. — J'ai commencé par demander qu'on n'interrompît pas,

M. Gambetta. — Eh bien. Messieurs, je dis que les

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