‹ Discours et plaidoyers politiques de M. GambettaChapitre 6 sur 55 · Tome III, pages · texte numérisé non relu

Tome III, pages

M. de Mahy, représentant de la Réunion, venaient de prendre la parole sur le procès-verbal de la discussion du projet de loi sur rétablissement du jury aux colonies. M. Audren de Kerdrel, dont les allégations relatives à Vile de la Réunion avaient été traitées de calomnieuses par M. La Serve, monte à son tour à la tribune pour expliquer ses accusations. L*AssembIée était déjà fort agitée. M. de Kerdrel, au lieu de parler sur son fait personnel, trouve plus commode de recommencer contre le discours de Grenoble les harangues de M. Ghangarnier et de M. de Broglie. La gauche proteste.

« Est-il vrai, oui ou non, s'écrie M. de Kerdrel, qu'il y ait un parti en France qui a excité certaines couches sociales contre ce que Ton appelle les classes dirigeantes?... Si oui, j'ai eu le droit de dire qu'entre un pays dans lequel se produisait une situation pareille et l'Angleterre, au point de vue de l'établissement du jury dans les colonies respectives des deux pays, il y avait une différence. Prendra pour lui qui voudra mes paroles, mais je dis aux personnes qui représentent les colonies : Vous n'avez pas le droit de les prendre pour vous ou pour vos compatriotes. Maintenant, si dans cette Assemblée il y a des hommes qui aient parlé de ces couches sociales, de l'antagonisme entre la démocratie et ce qu'ils appellent les classes dirigeantes...

M. Gambetta. — Oui, certainement, il y en a !

M. de Kerdrel. — ...qu'ils montent à la tribune et je suis prêt à leur répondre ! »

M. Gambetta demande aussitôt la parole et se présente à la tribune. « Vous n'avez pas la parole, » lui dit M. Benoist d'Azy qui préside et qui, dans le trouble de l'Assemblée, oublie les dispositions formelles du règlement.

« M. Gambetta. — Ce n'est pas moi qui ai soulevé l'incident; j'ai été désigné par M. de Kerdrel, j'ai le droit de répondre ! (Oui! oui! à gauche* — Non ! non! à droite, — Bruit général et confus,)

M. LE PRÉSIDENT. — Je répète à M. Gambetta qu'il n'a pas la parole.

M. Pelletan. — Le règlement est violé !

M. ToLALX. — Je demande la parole pour un rappel au règlement. »

M. Benoist d'A.^y essaie de mettre aux voix la clôture de

l'incident. Mais de vives réclamations s'élèvent à gauche et le vote demeure interrompu.

« M. DE Kerdrel, aumilieu du bruit, — Je déclare que j'ai fait allusion à M. Gambetta.

M. DE Châmpv ALLIER. — La clôturcl la clôture!

M. Gambetta, à la tribune. — M. de Kerdrel est plus loyal que vous, Monsieur de Champvallier , il déclare que c'est à moi qu'il faisait allusion. »

Le tumulte redouble. M. Benoist d'Azy se couvre et quitte le fauteuil.

A la reprise de la séance et après un nouvel incident sur le procès-verbal soulevé par M. de Ghoiseui, la parole est donnée à M. Gambetta pour un fait personnel.

M. Gambetta. — Messieurs, ce qui m'amène à cette tribune, un peu tardivement, ce sont les paroles qui ont été prononcées par Thonorable M. de Kerdrel. Quoiqu'il ne m'ait pas désigné nommément, il s'adressait d'une façon tellement claire à celui qui a l'honneur d'être à cette tribune, que j'ai dû les relever et demander à l'Assemblée de me permettre d'y répondre en quelques mots. M. de Kerdrel lui-même a reconnu, avec sa franchise ordinaire, que c'était bien moi qu'il avait entendu désigner.

Voix à droite, — Plus haut!

M. Gambetta. — Tout à l'heure, Messieurs. [Rires et mouvements divers,)

Tout à l'heure. Messieurs, je veux rester dans l'attitude qui convient quand il s'agit de donner des explications de doctrine politique. (Mouvements,)

M. de Kerdrel m'a reproché d'avoir jeté dans le pays une expression qui, à son sens, ne contiendrait pas moins qu'une théorie de guerre civile, d'antagonisme et d'hostilité irréconciliable de diverses classes les unes contre les autres.

A droite, — On n'entend pas I

A gauche. — Écoutez, vous entendrez!

M. Gambetta. — Et, généralisant son sentiment, il

n*était pas loin de nous considérer comme représentant dans la société française un principe général de sédition, que nous porterions même jusqu'aux colonies.

Messieurs, il y a assez longtemps que cette expression de « nouvelles couches sociales », de « couches sociales différentes », a été employée ici même, et avant moi, par divers membres de cette Assemblée, pour que, s'il ne s'agissait que du mot lui-même, je n'eusse ni à le revendiquer, ni à le défendre.

Mais évidemment, puisque Ton me fait de cette expression une application personnelle, puisque Ton prétend en faire sortir des théories politiques de nature à porter dans la société le trouble et le désordre, j'ai dû croire que l'occasion était propice, qu'elle était bonne pour exprimer ma pensée, pour la limiter, pour ramener à leur véritable valeur ces deux mots que l'on a défigurés par passion politique, par entraînement, par hostilité, par l'effet de cette antipathie que certaines personnes conservent contre leurs adversaires politiques, par toutes ces préventions enfin qu'on a depuis tantôt un an amassées autour d'une expression parfaitement simple en elle-même, et qui, dans ma pensée, n'était que la traduction exacte des faits accomplis ou en train de s'accomplir sous nos yeux dans le mouvement du suffrage universel luimême. {Écoutez! écoutez!)

J'affirme donc. Messieurs, que, lorsque je disais que Ton pouvait définir et partager la société française en deux grandes fractions, dont l'une s'obstine à demeurer attachée au passé et s'acharne à faire obstacle à l'avenir, et dont l'autre marche de plus en plus vers l'organisation d'une démocratie pacifique et légale; quand je parlais de la République, et que je la signalais comme Tidéal particulier du gouvernement des nouvelles couches sociales, c'est-à-dire de celles qui ont été créées par la Révolution française, favorisées

At ASSKMBLEE NATIONALE.

dans leur développement par Tapplicaiion des idées, des théories et des lois de la Révolution française, et qui ont pris peu à peu, obscurément d'abord, d'une façon plus sensible, plus claire, plus intelligente par la suite, conscience et possession d'elles-mêmes à Taide du suffrage universel, j'affirme que je ne faisais que décrire un phénomène politique et social qui s'accomplit en France dans les couches profondes de la société. {Assentiment â gauche,)

Messieurs, je pense, et je regarde mon opinion comme incontestable, qu'à côté et au-dessus de ce monde nouveau, de ce monde qui est heureusement arrivé non seulement au travail, à la propriété, mais à la capacité politique, il y a un autre monde parfaitement respectable, sans doute, investi d'une grande tradition, ayant joué un rôle considérable dans la formation première de la nationalité française, mais qui, plus pénétré de certaines idées sur le gouvernement non seulement de ses propres intérêts et, si vous le voulez, des intérêts généraux de la société, mais même sur la direction et la conduite de ces classes prétendues inférieures, mineures et incompétentes, garde, à travers toutes nos vicissitudes révolutionnaires, une façon particulière de comprendre la politique, les devoirs et les relations de l'État vis-à-vis des simples citoyens.

Je pense encore. Messieurs, qu'il y a là un monde qui finit, mais un monde dont il faut tenir le plus grand compte dans la balance des forces politiques, car il a conservé, à travers nos révolutions successives, sinon des privilèges, au moins une suprématie pour laquelle il lutte, une prépondérance qu'il ne veut pas se laisser arracher. Et je ne lui en fais pas un reproche, remarquez-le bien. Je ne m'étonne pas de cette lutte, et je ne suis pas éloigné de trouver qu'elle peut être expliquée et justifiée. Mais, Messieurs, il n'en reste pas moins certain que, plus on étudie la société

qui est sortie du droit de suffrage individuel et universel, et plus on s'aperçoit qu'il y a aujourd'hui comme deux Frances : une France de la Révolution française et une France... {Réclamations à droite).

Plusieurs membres à droite, — Il n'y a qu'une France !

M. DE Marcère. — Deux Frances, c'est inexact!

M. Gambetta. — N'abusez pas d'un mol dont vous saisissez parfaitement le sens. Je veux dire qu'il y a dans la société française deux courants, deux tendances qui sont représentés par des hommes, par des passions, par des intérêts rivaux, antagonistes... (Non! non! sur plusieurs bancs.)

Pardon! Messieurs, vous répondrez...

M. Cézanne. — Nous sommes tous Français et égaux; il y a des whigs et des torys, il n'y a pas deux Frances.

M. Gambetta. — Messieurs, il m'est absolument impossible de répondre aux interruptions.

Quelques membres à droite, — Il n'y en a pas.

M. Gambetta. — Si, il y en a : l'honorable M. Cézanne m'interrompt pour me dire : « Il n'y a pas deux Frances ; il y a des whigs et des torys » ; il y a donc, et je suis bien obligé de les signaler, deux tendances! [Réclamations.)

C'est une interruption! Vous ne l'avez pas entendue, mais moi qui l'ai entendue et qui tiens compte de Topinion de mon honorable collègue, je suis bien obligé de m'y arrêter.

Messieurs, veuillez considérer que vous avez demandé l'explication de ma pensée, je vous la donne, non seulement parce que je vous la dois comme Assemblée politique, mais pour faire justice d'une série d'accusations injustes, à mon sens, de critiques et de réclamations hostiles qu'on a cherché à exploiter contre moi, contre le parti que je sers, en faisant de ce mot « nouvelles couches sociales » un drapeau de désordre, un brandon de discorde. C'est contre cette interprétation injuste que je proteste.

Ce que je veux établir, c'est que je n'ai fait absolument que prendre acte do ce qui se passe dans ce pays-ci, depuis que nous avons le suffrage universel. Le suffrage universel, en effet, a eu pour principal résultat de créer une nouvelle couche sociale et politique, car le propre de tous les régimes électoraux est de créer ou de défendre des classes, ou de les étendre, ou de les restreindre.

Il est certain que dans un pays où, comme sous la Restauration, le cens était restreint, où on était en présence non pas d*une véritable aristocratie, mais d'une oligarchie qui gouvernait l'État, qui cherchait à faire rebrousser chemin à la France, qui voulait remonter le cours des siècles... (Exclamations à droite.)

Messieurs, ne protestez pas...

Urt membre à droite. — Cela n'en vaut pas la peine î

M. Gambetta.... — Il est bien certain que la moitié au moins de ceux qui siègent sur les bancs du centre droit, ou du moins leurs pères, qui renversaient cette Restauration pour installer la monarchie de 1830 {Applaudissements à gauche), croyaient à cet effort pour ramener la France en arrière.

Eh bien, je dis que le système électoral de la Restauration avait fondé un personnel politique, une classe politique particulière qui gouvernait l'État d'après ses théories, ses intérêts et ses passions de classe politique. [IntOTuptions à droite,) J'ajoute que la Révolution de 1830, en étendant le système électoral, a élargi le cercle de cette oligarchie, mais qu'elle a constitué, encore à l'état d'oligarchie politique, des classes gouvernantes, dirigeantes, comme vous le dites, monsieur de Kerdrel ; qu'elle gouvernait, pour tout dire d'un mot qui résume toute ma pensée, à Taide d'une classe, d'un personnel qui n'était encore à cette époque qu'une minorité dans la nation, car elle se composait de 281,000 électeurs sur 30 millions d'habitants.

11 est donc certain que chaque système électoral correspond à un système social, et que, toutes les fois qu'un régime électoral fonctionne pendant deux, quatre, dix et quinze ans, il crée, entendez-le bien, à son image, une nouvelle classe sociale et politique. Pourquoi ne voudriez-vous pas que ce qui s'est passé sous le système oligarchique, avec le cens tout à fait restreint de la Restauration comme avec le cens un peu élargi du gouvernement de Juillet, ne se fût pas accompli avec le régime du suffrage universel, dont rétablissement sera l'éternel honneur de la Révolution de 1848? {Applaudissements à gauche. — Exclama^ tions sur quelques bancs à droite,)

Une voix à d7*oite. — Et l'empire?

M. Gambetta. — Vous dites : « Et l'empire?» Ah î ce mot-là, on peut le relever sans crainte, car ce que je vais répéter ici, je l'ai dit dans une autre enceinte, quand l'empire était debout. Après que la révolution du 24 février a eu doté chaque Français de la capacité politique, comme la Révolution de 89 l'avait doté de la capacité sociale, il est venu une Assemblée réactionnaire, aveugle, affolée par des mots comme ceux qu'on fait aujourd'hui résonner aux oreilles de la France. [Interruptions à droite, — Applaudissements à gauche. )

Vous savez très bien ce que je veux dire, vous savez et tout le monde sait par quel système de panique organisée, de terreur voulue et simulée, on en est arrivé à porter la main sur le suffrage universel ; comment l'empire s'est trouvé tout armé pour mettre à la raison cette oligarchie parlementaire imprudente , et comment il a trouvé, aux yeux des nouvelles couches sociales, paysans et ouvriers, je ne dis pas une excuse, mais un prétexte pour le coup d'État. [Ti'ès bien! t}*ès bien! et applaudissements à gauche.)

Par conséquent, l'interruption : «Et l'empire? » se retourne contre celui qui l'a faite. Mais ce n'est pas

un mot oiseux qui a été lancé ; il faut le relover et le méditer car il peut être pour vous tous, Messieurs, que l'on accuse de nourrir de coupables desseins contre le suffrage universel {Réclamations à droite) , un enseignement dont vous saurez peut-être profiter. {Applaudissements n l'exti^ème gauche. — IntefTuptions à droite et au centre,)

M. DK Rességuier. — Qu'en avez-vous fait du suffrage universel quand vous étiez au pouvoir? Vous Tavez confisqué.

M. Daiurel. — Vous l'avez supprimé entièrement.

M. DE Rességuier. — Vous n'avez pas le droit de parler du suffrage universel. Vous l'avez confisqué.

M. LE PRÉSIDENT. — N'interrompez pas ; cette discussion se prolonge déjà depuis trop longtemps.

M. Gambetta. — Je dis donc que le suffrage universel ayant fonctionné depuis vingt ans, ayant fonctionné d'une manière plus ou moins libre... [Interruptions à droite.)

M. Dahirel. — Malgré vousl

M. Henri Fournier... — Et ayant été interrompu après le 4 septembre!

M. LE VICOMTE de Lorgeril. — Qu'avcz-vous fait après le A septembre? {Rumeurs à gauche.)

M. Henri Fournier. — Pourquoi n'a-t-il pas fonctionné après le 4 septembre?

M. Gambetta. — Le suffrage universel a fonctionné...

M. Daiurel. — Malgré vous! {Réclamations à gauche.)

(Des interruptions sont échangées entre les membres qui siègent à droite et à gfiuche.)

M. Gambetta. — Le suffrage universel ayant fonctionné...

M. Daiurel. — Malgré vous! {Nouvelles réclamations à gauche.)

M. LE président. — Veuillez ne pas interrompre.

M. Gambetta. — Le suffrage universel, je le répète, ayant pendant vingt ans fonctionné sous l'empire,

ayant fonctionné à partir de la paix... {Inte7'mptions.)

M. Dahirel — Malgré vous !

M. Gambetta. — Malgré moi , je vais vous le dire , mais laissez-moi parler.

Plusieurs memb7*es à droite. — Pourquoi l'avez-vous confisqué?

M. Gambetta. — M. Dahirel prétend que c'est malgré moi.

A droite, — Oui ! oui !

M. Gambetta. — Oui! oui! Après? Quand vous le répéterez cent fois!

Un membre à gauche, — On veut vous empêcher de continuer; ne répondez pas!

Un autre memb7*e à gauche, — M. le président oublie de rappeler à Tordre les interrupteurs. Si nous interrompions ainsi, nous serions rappelés à l'ordre.

M. Gambetta. — Le suffrage universel ayant fonctionné dans différentes circonstances, avant comme après la guerre, — non pendant la guerre, — et j'estime encore, monsieur Dahirel, qu'il ne pouvait pas fonctionner pendant la guerre. {Exclamations ironiques à droite,)

M. Dahirel. — Je demande la parole.

M. Gambetta. — Eh bien, le suffrage universel... (Interimptions à droite,)

Un membre à droite, — Au lieu de consulter le suffrage universel, vous avez pris le pouvoir.

M. Gambetta. — Oui! il était enviable, le pouvoir, dans ce moment-là ! {Exclamations à droite,)

Quelques membres à droite, — Pourquoi Tavez-vous pris?

M. Gambetta. — Je ne Tai pas pris. {Si! si! à droite.) En ce moment, personne ne voulait se le disputer. (Nouvelles et bruyantes int€7*7niptions à droite.)

Si vous vouliez me permettre de remplir ma pensée, je terminerais brièvement et je vous fatiguerais moins de ma présence.

Un membre à droite, — Oui ! Très bien !

A gauche, — A Tordre I à Tordre ! {Bruit prolongé,)

M. ToLAiN. — Que Tinterrupteur mette son nom à V Officiel, afin qu'on le connaisse.

M. ScHOELCUER. — G'est une inconvenance.

M. Gambetta. — Messieurs, je comprends toutes les impatiences ; mais vous pourriez renoncer à ce système de provocations peu courtoises, car je suis résolu à aller jusqu'au bout [Très bien! très bien! à gauche) et à ne pas manquer de patience, pour mon compte.

Eh bien, Messieurs , dans les observations que vos interruptions ont si souvent coupées, j'avais l'honneur de dire , après avoir esquissé très brièvement les résultats naturels des divers régimes électoraux, que le suffrage universel, lui aussi, a mis au jour dans ce pays-ci une nouvelle couche sociale, et j'ajoute que c'est cette nouvelle couche sociale que depuis deux ans on voit apparaître partout, sage, modérée, patiente, maîtresse d'elle-môme (Intenniptîons à droite), capable de mettre la main aux affaires et de les bien diriger, répétant chaque jour à ceux qui représentent l'ancien monde politique : Voulez-vous enfin prendre votre parti de l'état démocratique indestructible et inévitable de la France ? Voulez-vous nous faire une part dans la gestion des affaires du pays? Voulez-vous qu'il n'y ait plus de haines de classes à classes? Reconnaissez la démocratie 1 {Interruptions à droite. — Bravos et applaudissements à gauche,)

M. LE VICOMTE DE LORGERIL. — Gc qUO UOUS u'aVOUS

pas... {Bmiil,)

A gauche, — A Tordre ! à Tordre !

M. Gambetta. — Reconnaissez la démocratie et la démocratie avec sa forme de gouvernement, une forme nécessaire {Ah! ah!), essentielle, la République; reconnaissez la République ! {Exclamations à droite, — Applaudissements à gauche,)

lî JUILLET 1873. 49

Aussi bien, Messieurs des classes dirigeantes, comme vous n'avez pas voulu prêter l'oreille à un semblable contrat, il se passe tous les jours dans le pays quelque chose de plus considérable qu'une révolution soudaine, que ces journées plus ou moins militantes dont on tient les annales dans notre histoire ; malheureusement, depuis quatre-vingt-quatre ans, il s'accomplit, en ce moment même, non pas sous vos yeux , puisque vous ne voulez pas le voir, mais sous les yeux de tous les observateurs attentifs et impartiaux, une véritable révolution légale et sociale. Partout où depuis soixante ans, entendez-vous bien, dans les conseils généraux, on n'avait pu faire pénétrer une minorité appréciable d'hommes sortis des rangs du peuple, ayant ses aspirations... {Interruption â droite), ayant ses aspirations, ses idées et ses espérances ; partout ou presque partout le suffrage universel a écarté... sans y mettre toujours des ménagements, mais cela tient à ce qu'on n'a pas entendu la parole de conciliation et de transaction sur le terrain républicain... {Exclamations ironiques à droite. — Vive approbation à gauche,)... Le suffrage universel a écarté des gens qui auraient pu rendre de réels services, s'ils avaient compris le rôle qui leur était offert, de tuteurs, d'éducateurs et de guides du peuple. Le peuple lui-même s'est installé aux affaires, et c'est cette éclosion que , sous le nom de nouvelles couches sociales, fruit du suffrage universel, j'ai saluée à Grenoble ! ( Vifs applaudissements à gauche.) Et je dis. Messieurs, que vous avez beau chercher à défigurer ma pensée, à en faire une sorte de drapeau rouge, je dis que vous ne parviendrez pas à égarer le bon sens de ce pays; il sait très bien que je ne suis pas partisan des théories niveleuses, que je ne suis pas un homme de chimères et d'utopies, et que, si je demande l'accession, l'avènement de la démocratie aux affaires , c'est que je ne suis désireux que d'une

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chose, relever la France par Tordre matériel et par Tordre moral... [Très bien! très bien! — Applaudissements prolongés à gauche,) Et si quelque chose pouvait donner à ce mot, de « nouvelles couches sociales » sa consécration , son véritable caractère , c'est la politique que Ton nous apporte et que Ton fait ici depuis tantôt deux mois, politique qui n'a qu'un nom, que la France connaît, contre laquelle elle s'est déjà prononcée, contre laquelle elle se prononcera toujours, la politique de l'ancien régime contre la politique de la Révolution I ( Vives protestations et cris : A tordre! à f ordre! à droite. — Bravos et applaudissements à gauche, — L'orateur, en retournant à son banc, est entouré par un grand nombre de ses collègues du côté gauche, qui quittent leur place pour venir le féliciter.)

M. Ernoul, garde des sceaux, répond à M. Gamhetta : il déclare que le gouyernement proteste avec toute son énergie contre les paroles qui viennent d'être prononcées, et qu'étant « né de la libre volonté du pays que TAssemblée représente seule », il ne reculera jamais devant Tapplication de sa politique.

« La politique du Syllabus! » s'écrie M. Lockroy.

M. Ernoul continue : '< Je suis le fils de mes œuvres, le fils de mon travail, et nous sommes la ligue des gens de bien contre les tentatives de désordre. » M. Horace de Choiseuil : « Et les autres alors? Qualifiez-les 1 »

La droite fait une ovation au ministre de la justice. La gauche réclame ironiquement l'affichage des deux discours de M. Gamhetta et de M. Ernoul. L'Assemblée reprend son ordre du jour.

SUR

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