‹ Discours et plaidoyers politiques de M. GambettaChapitre 8 sur 55 · A PÉRIGUEUX · texte numérisé non relu

A PÉRIGUEUX

L'évacuation de la Lorraine par les troupes allemandes avait commencé le 22 juillet. Après une occupation qui avait duré près de trois années, une immense explosion de joie accompagna partout le départ de Tarmée prussienne, et partout, de Belfort à Lunéville, et de Nancy à Sedan, les populations urbaines et rurales saisirent dans le grand événement de la libération du territoire une occasion solennelle d'affirmer leurs sentiments républicains. Les innombrables adresses envoyées à M. Thiers le félicitèrent autant des efforts qu'il avait faits pour établir la République que de l'heureux succès des négociations pour le départ des étrangers. Quant au cabinet du 25 mai, il avait commencé par s'opposer aux réjouissances populaires, à l'exhibition des drapeaux ornés de devises en l'honneur du « libérateur du territoire», aux manifestations des villes qui acclamaient à la fois la délivrance et la République. Une protestation unanime répondit à cette audacieuse prétention. M. de Broglie dut céder. Le 17 septembre, le dernier soldat allemand quitta le sol de la France.

Pendant que s'accomplissait la libération du territoire, le parti royaliste consacrait tous ses efforts à une suprême tentative de restauration. Dès le lendemain du 24 mai, il avait été décidé, dans l'esprit des meneurs du parti légitimiste et du parti orléaniste, que les vacances de l'Assemblée nationale seraient mises à proOt pour réconcilier les deux branches de la maison de Bourbon, et pour assurer par la fusion la restauration de la monarchie légitime. L'Assemblée à peine séparée, l'intrigue se montra à ciel ouvert. Le

cabinet du 25 mai cessa brasqueinent de parler de son respect pour « les institutions existantes ». La plupart des collègues de M. de Broglie se mirent presque ouvertement dans le complot.

Le succès parut d'abord répondre aux efforts des meneurs. Le 5 août, à la suite d'une négociation conduite par M. Edouard Hervé, rédacteur en chef du Journal de Paris, le comte de Paris se rendit à Froslidorf auprès du comte de Chambord, et la presse fut informée que le prince à qui son père avait recommandé par testament « de se montrer avant tout serviteur exclusif et passionné de la France et de la Révolution, » avait abordé son cousin en disant : « Sire, je viens vous faire une visite qui était dans mes vœux depuis longtemps. Je salue en vous, au nom de tous les membres de ma famille et en mon nom, non seulement le chef de notre maison, mais encore le seul représentant du principe monarchique en France. » Quelques jours après, M. Hervé écrivit dans le Journal de Paris ces lignes qui devaient recevoir, le 30 janvier, \ 875 un si singulier démenti : « Nous avons coupé les ponts derrière nous ; nous ferons la monar' chie à une voix de majorité. »

Nous n'entrerons pas ici dans les détails de cette intrigue qui devait si misérablement avorter et qui, trois mois durant, agita et troubla le pays sans que cependant le parti républicain perdit jamais confiance dans la victoire définitive de sa cause. De plus en plus discipliné et de plus en plus soucieux du respect strict de la légalité, le parti républicain ne répondit à toutes les persécutions de fonctionnaires du 24 mai et à toutes les provocations des conspirateurs royalistes que par un redoublement d'activité dans son œuvre de propagande démocratique, et par une union plus étroite de toutes ses fractions, également intéressées au maintien du régime proclamé le 4 septembre. C'est à cette attitude courageuse et prudente, non moins qu'à la loyauté finale du comte de Chambord, qu'il faut attribuer Féchec du complot monarchique. Dès le 30 août, le procèsverbal de l'Union républicaine avait pu constater que « la cause de la République et la nécessité de son affermissement faisaient tous les jours des progrès et s'imposaient aux esprits patriotes, mais jusqu'alors indécis, que le spectacle des tentatives de restauration monarchique et cléri-

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cale, avec les odieuses conséquences qui en seraient la suite, rattache aux institutions républicaines comme au dernier rempart de Tordre dans la liberté ». M. Thiers avait justement prédit que la victoire resterait au plus sage.

Le 28 septembre, dans un banquet offert par la municipalité de Périgueux à la municipalité de Yincennes, à Toocasion de l'inauguration solennelle de la statue du général Daumesnil, M. Gambetta prononça le discours suivant en réponse au toast qui lui avait été porté par le maire révoqué de Périgueux, M. Foumier-Laurière.

Messieurs et chers concitoyens,

Ce n*est pas sans émotion que Ton entend de teUes paroles, et il faudrait qu'au milieu des déceptions dm la vie publique, Tâme d*un républicain eût perdu tout ressort pour ne pas vibrer jusqu'à se briser sous Timpression de semblables discours qui traduisent des sentiments si bienveillants et si généreux. Vos applaudissements, venant donner à ces paroles comme une consécration, me laissent profondément ému et reconnaissant, mais tout à fait incapable d'y répondre, comme je le voudrais, c'est-à-dire d'une façon digne non pas seulement des hommes qui sont ici, car, après tout, les hommes sont peu de chose dans la mêlée des partis et en face de la grandeur des idées qu'ils défendent (Applaudissements), mais digne surtout de la grande cause qui vient d'être si noblement rappelée et que nous sommes tous résolus à défendre jusqu'à notre dernier soupir.

Messieurs, dans le discours de notre ami, M. Laurière^ il y a une assimilation que la postérité et Thistoire ont seules le droit de faire, entendez-le bien. Quoiqu'elle ait été faite par un cœur sympathique et généreux, je dois la repousser. Mais puisqu'on veut bien reconnaître que j'ai quelque droit de parler au milieu des républicains mes frères, et en leur nom, qu'il me soit permis de ne point laisser s'introduire

parmi nous un langage trop complaisant où un homme quel qu'il soit tient toujours trop de place, où, peu à peu, il refoule et écrase l'idée qu'il représente. Citoyens, ne donnons jamais à penser que cette auguste incarnation de la justice parmi les hommes, la République, c'est-à-dire la vertu devenant le levier du gouvernement des hommes {Bravos), puisse dépendre de l'existence d'une personne, du hasard de la maladie, des infirmités d'un organisme, au lieu de reposer, immuable et étemelle, sur le droit et la volonté respectée d'une nation toujours libre. [Applaudissements prolongés,)

Permettez-moi donc, mon cher Pournier-Laurière, ces quelques mots de réserve et de correction après les paroles que vous avez fait entendre ; d'ailleurs vous avez, ce jour-ci, mérité un honneur auprès duquel ne peuvent compter pour rien ni les applaudissements de vos amis ni la reconnaissance de vos concitoyens. Que vous est-il donc arrivé? Le voici : toute votre ville en est encore émue. Vous qui avez tout fait pour cette ville, vous qui lui avez donné la lumière et l'eau, la salubrité et le bien-être, vous qui, jour et nuit à la tâche, avez remis ici tout en ordre sur la voie publique comme dans les finances, vous, le maire que toute cité devrait envier et que tout gouvernement devrait soutenir, au milieu de vos travaux, dans votre œuvre de zèle et de dévouement, vous avez été tout à coup frappé, suspendu, révoqué ! au nom de quoi ? au nom de l'ordre... mais de l'ordre moral. Et par qui ? Par vos adversaires politiques. {Salve d'applaudissements, — Acclamations,) Voilà le grand honneur qui vous est échu. {Nouveaux applaudissements.)

Mais, si vous avez encouru les arrêts ou plutôt les arrêtés {Rires) de l'ordre moral, le suffrage de vos concitoyens, — auquel est venu se joindre, dès que la mesure qui vous frappait a été connue, le suffrage de tout le reste de la France, — vous réserve la compen-

74 BJLJk^TST Dff PCSSsCEirX.

satMm eertaîne «fiiela JQ!»ti)ee et le bû^a «ictrompli reneootreBt tôt oa Urd lian:» ce cnrMide. Car, Met^^iiefir^. lamez-moi eq^rimer cette ct>aTktk>a toot intime. c^est daoi ce monde qo»* I*»s œnrrc* ret^^ocrent leur saBCtîoo. quoi qu'on en i&se: la jostice e^t {armi nou^r ^U^ arrire boîteoâe on rapide^ trop rapide son- Tent. — nons TaTons bien ra après notre irréparable fiutte dn plébiâcile : — trop lente ans» qQekînefois, ma» elle arrire sûrement : et c'est cette confiance «i la jostice qni fait notre force, et qui nous soutient. Pour moi je n>n ai. je n>n connais point d'autre. (Semsatwm et appùuidûsemenis répéta.]

Messieurs^ on rappelait tout à llieure cette époque fatale où le pars abandonné, trahi par ceux-là mêmes qui, pendant Tingt ans, s^étaient Êûts non pas ses guides, mais ses exploiteurs, ne rencontra, au milieu de désastres sans nombre^ni armée régulière.ni fînan> ces, ni administration, ni diplomatie : tout s'était écroulé à la fois, et, la bande impériale s*étant retirée, la France nue, garrottée et gisante,était réduite à subir les injures et les souillures de Tétranger. Elle se releva, grâce à la République! {Oui! om! ce$i vrai!) Aussi, Messieurs, je ne laisserai jamais dire sans protester que notre pays a manqué de patriotisme. Non ! il n'en a manqué à aucune heure, et, dès le lendemaia de la capitulation et de la défaite, il a tout donné, il a tout apporté; des hommes, de l'argent, des ressources matérielles. 11 a dit : Prenez et employez ces choses, et on les a employées. Si la défaite est venue, si la victoire n'a pas récompensé les efforts et les sacrifices, il faut savoir le dire^ c'est parce qu*il y a eu des hommes et des partis politiques qui, tablant sur les revers de la France, ont tout énervé et tout arrêté, préférant la capitulation, la défaite et l'abaissement de la patrie^ à, l'abdication de leurs convoitises particulières. [Marques générales f adhésion. — Applaudissements prolongés.)

Messieurs, je reviens sur tous ces faits douloureux pour établir deux points qui sont connus au dehors, que Tunivers sait et qu'il faut que la France sache bien à son tour : à savoir, que notre peuple ne s'est pas abandonné, que notre nation s'est retrouvée, qu'elle s'est retrempée dans l'extrémité môme de ses malheurs, que les âmes se sont relevées à la hauteur des désastres éprouvés et que des efforts inouïs ont été faits pour résister à l'invasion, efforts dénigrés chez nous, mais admirés par le reste du monde. (Très bien! Très bien! — Applaudissements,)

Ces souvenirs si tristes, citoyens, ont leur côté glorieux : loin de moi la pensée d'en faire attribution au bénéfice de tel ou tel parti. C'est la France entière qui s'est levée, c'est à elle qu'on faisait appel, et c'est elle, elle seule, qui a répondu. Ce n'est pas nous, qu'on le sache bien, qui avons jamais distingué la couleur des drapeaux qui marchaient à l'ennemi ; non, jamais, je le déclare hautement, une pensée aussi impie ne m'est arrivée à l'esprit ! (Salve d'applaudissements.)

C'est pour cela que je suis profondément humilié, pour l'honneur et pour le renom de ma patrie, de voir s'élever autour des républicains qui ont servi la France, je ne sais quelles susceptibilités jalouses, je ne sais quels ombrages mesquins du genre de ceux que l'on témoigne aujourd'hui. Aussi, Messieurs, en ce moment même, si un devoir impérieux s'impose à vous, c'est le souvenir de ceux qui manquent ici, et c'est à ceux-là qu'il faut porter un toast, non pas au nom d'un parti politique, mais au nom du sentiment national, au nom de la France tout entière. Messieurs, après les défaites que nous avons essuyées et qu'il faut maintenant réparer, le sentiment qui doit dominer dans nos cœurs, nous exciter et nous soutenir, c'est le sentiment de la patrie ; et si j'avais pu croire que ma présence à ce banquet où vous m'avez convié devait avoir pour effet d'en exclure

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