OUVERTURE DE LA CHAMBRE DES DÉLÉGUÉS DISCOURS DU KHÉDIVE
« Messieurs les délégués,
« Je suis venu vous exprimer ma satisfaction de vous voir réunis pour représenter les intérêts du pays.
a Dès mon avènement, j'ai voulu, avec fermeté et sincérité, l'ouverture de la Chambre des délégués ; mais les difficultés qui nous pressaient alors m'ont empêché de réaliser mes intentions. A l'heure actuelle, — nous devons en remercier la Providence, — les questions financières sont résolues, et, dans la mesure du possible, grâce au concours des puissances amies,les charges de l'Egypte ont été allégées.
« Rien ne s'oppose donc plus à l'inauguration de la Chambre, et je viens au milieu de vous, ouvrir sa première session.
« Tous mes efforts et ceux de mon gouvernement, vous le savez, Messieurs, tendent à assurer le bien-être de nos populations et Tordre dans le règlement de leurs intérêts, en généralisant Tadministration de la justice, en pourvoyant à la sécurité de tous les habitants du pays, sans distinction, dans leurs biens et dans leur vie.
u Tel a été le but que je me suis proposé. — Ami de l'instruction et du progrès, je n*ai jamais cessé de le poursuivre au grand jour depuis le moment où j'ai pris les rênes du gouvernement.
« C'est à vous. Messieurs, de me seconder dans cette voie.
« La Chambre des délégués sera dévouée au bien ; elle se consacrera tout entière à l'étude des intérêts généraux du pays ; elle devra tenir compte des obligations qui résultent de la loi de liquidation, comme aussi de tous autres engagements internationaux; elle ne se départira jamais d'une «âge modération, particulièrement nécessaire dans une période de transformation civilisatrice et de progrès.
« Vous devrez être toujours prudents, messieurs les délégués, et nous serons ensemble étroitement unis pour accomplir les réformes utiles à l'Egypte, par la grâce de Dieu, l'aide de son Prophète, avec le puissant appui de Sa Hantesse le Sultan, notre auguste suzerain. »
M. Gambetta, ministre des affaires étrangères, au comte d'Aunat, chargé d'affaires de France à Londres.
Paris, le 27 décembre 1881.
Monsieur, j'ai fait connaître à M. Gballemel-Lacour, par ma lettre du 15 décembre courant, les traits principaux d*une conversation au cours de laquelle j'avais été amené à demander à lord Lyons quelles étaient les vues de son gouvernement sur les affaires d'Egypte et quelles mesures le cabinet de Londres serait disposé à prendre en commun avec nous dans le cas où des éventualités que nous devions prévoir viendraient à se produire.
Les observations que j'avais présentées sous cette
forme interrogative ont provoqué de la part de lord Granville une réponse qui a fait Tobjet d*un nouvel entretien entre lord Lyons et moi. Le principal secrétaire d*État de la reine admet les avantages, la nécessité même, d*un maintien énergique de Taccord entre la France et TAngleterre dans les affaires d'Egypte. Mais il lui parait grave d'examiner dès à présent les mesures à prendre en prévision d'événements qui appartiennent à l'avenir et de bâter peut-être ainsi le péril au lieu de le conjurer.
J'ai fait observer à lord Lyons qu'il était encore plus dangereux de se laisser prendre au dépourvu par les événements, sans avoir rien fait pour en atténuer les conséquences. Reprenant alors un à un les symptômes inquiétants que je lui avais déjà signalés, j'ai insisté de nouveau sur l'effacement plus ou moins volontaire du khédive, sur l'état de fermentation de l'armée, sur les intrigues de la Porte en vue d'étendre son ingérence, et enfin sur les rivalités qui se produisaient, dès à présent, autour du trône égyptien. Si, de l'avis de lord Granville, le remède consistait dans l'entente anglo-française, le moment n'était-il pas venu d'en prouver la valeur en nous montrant prêts à faire face à toutes les difficultés?
Pour que l'accord des deux puissances ne demeurât pas à l'état platonique, il était nécessaire de poursuivre ensemble un but précis et déterminé. D'ailleurs l'occasion s'offrait naturellement de sortir des généralités et de donner à cette action commune un objet immédiat. La convocation de la Chambre des notables avait introduit en Egypte une nouvelle cause d'inquiétude et pouvait d'un jour à l'autre susciter des éléments de trouble. Ne convenait-il pas de les paralyser à l'avance en fortifiant le pouvoir du khédive, et une démarche simnltanée et identique des agents des deux puissances, qui seraient chargés de lui renouveler l'assurance de leur appui, ne serait-elle pas très
536 DOCUMENTS DIPIX)MATIQUES.
opportune pour dissiper chez ce prince des impressions décourageantes auxquelles il n'était que trop enclin à s'abandonner?
Lord Lyons, sur qui cette suggestion m'a paru produire une impression favorable, m'a dit qu'il en ferait part à son gouvernement; et de votre côté, je vous prie de me faire savoir tout ce qui vous semble de nature à nous éclairer sur les dispositions du cabinet de Londres.
Gambetta.
M.GAMBETTA,ministredes affaires étrangères, à M. Challehel- LACOUR,ambassadeiir de la République française à Londres. .
Paris, le 30 décembre 1881.
Monsieur, vous avez eu connaissance de la suggestion récente que j'ai cru opportun de présenter au gouvernement anglais, au sujet des affaires d'Egypte, par l'entremise de lord Lyons. L'ambassadeur de la reine est venu hier matin pour me faire part de la réponse du cabinet de Londres; il m'a dit que le comte Granville acceptait volontiers ma proposition de charger concurremment les agents de France et d'Angleterre de donner au khédive, à l'occasion de la réunion de la Chambre des notables, l'assurance officielle de l'appui de leurs deux gouvernements contre toutes les difficultés qui pourraient surgir de la situation actuelle de l'Egypte. Lord Lyons m'a exprimé dans les mêmes termes, de la part du principal secrétaire d'État britannique, le désir que je me chargeasse de la rédaction des instructions communes qui devraient être adressées, suivant ma proposition, à M. Sienkiewicz et à sir Edward Malet.
J'ai remercié l'ambassadeur d'Angleterre de l'accueil fait à mon ouverture, et je ne me suis pas refusé à préparer le projet destiné à nos deux agents en
Egypte. J*ai Thonneurde vous le communiquer ci-joint et je vous serai obligé de le soumettre le plus promptement possible à lord Granville. Si Son Excellence l'approuve, je serais d'avis d*en transmettre le texte par télégraphe à M. Sienkiewicz et à sir Edward Malet, afm qu'ils puissent s'acquitter sans aucun retard de la démarche identique et simultanée qui leur sera prescrite.
Le principal intérêt de cette démarche me paraît être d'affirmer avec plus de précision encore que par le passé la ferme volonté de la France et de l'Angleterre de rester unies, à l'avenir aussi bien que dans le moment présent, pour parer à toutes les complications que nous pouvons redouter de voir se produire en Egypte. Le langage tenu jusqu'ici par le cabinet anglais m'autorise à compter qu'il n'attachera pas un moindre prix que moi-môme à cette manifestation nouvelle de notre accord.
Gambetta.
ANNEXE A LA DÉPÊCHE A LONDRES DE M. OAMBBTTA, EN DATE DU 30 DÉCEMBRE 1884
A M. SiBNKiBWicz,agent'et consul général de France en Egypte (projet)
Paris, le.
Monsieur, vous avez été chargé à plusieurs reprises déjà de faire connaître au khédive et à son gouvernement la volonté de la France et de TAngleterre de leur prêter appui contre les difficultés de différente nature qui pourraient entraver la marche des affaires publiques en Egypte. Les deux puissances sont entièrement d*accord à ce sujet, et des circonstances récentes, notamment la réunion de la Chambre des notables convoquée par le khédive, leur ont fourni Toceasion d'échanger leurs vues une fois de plus. Je vous prie de déclarer en conséquence à Tewfik-Pacha, après vous être concerté avec sir Edward Malet qui est invité
5i» DOCUMENTS DIPLOMATIQUES.
à faire simultanément avec vous une déclaration identique, que les gouvernements français et anglais considèrent le maintien de Son Altesse sur le trône, dans les conditions qui sont consacrées par les Hrmans des sultans et que les deux gouvernements ont officiellement acceptées, comme pouvant seul garantir, dans le présent et pour l'avenir, le bon ordre et le développement de la prospérité générale en Egypte, auxquels la France et l'Angleterre sont également intéressées. Les deux gouvernements étroitement associés dans la résolution de parer par leurs communs efforts à toutes les causes de complications intérieures ou extérieures qui viendraient à menacer le régime établi en Egypte, ne doutent pas que l'assurance publiquement donnée de leur intention formelle à cet égard ne contribue à prévenir les périls que le gouvernement du khédive pourrait avoir à redouter, périls qui, d'ailleurs, trouveraient certainement la France et l'Angleterre unies pour y faire face, et ils comptent que Son Altesse elle-même, dans celte assurance, puisera la confiance et la force dont elle a besoin pour diriger les destinées du peuple et du pays égyptiens.
M. Gambetta, ministre des affaires étrangères, à lord Ltons, ambassadeur d'Angleterre à Paris.
Paris, le 30 décembre 1881.
Monsieur Tambassadeur, vous avez bien voulu me faire savoir hier matin que lord Granville reconnaissait avec moi Tutilité de charger les agents de France et d'Angleterre en Egypte de donner au khédive, à Toccasion de la réunion de la Chambre des notables convoquée par le prince, l'assurance officielle de Tappui de leurs deux gouvernements contre toutes les difficultés qui pouvaient résulter de la situation actuelle du pays. Vous m*avez exprimé en même temps, de la part du principal secrétaire d'État de la reine, le désir que je me chargeasse de la rédaction
des instructions communes destinées à M. Sienkiewicz et à sir Edward Malet.
J'ai l'honneur de tous adresser ci-joint un projet que j'ai préparé en conséquence, et que je transmets aujourd'hui même à M. Challemel-Lacour, afin qu'il le soumette au comte Granville.
Dans le cas où Son Excellence approuverait cette rédaction, je serais d'avis d'en envoyer le texte à nos deux agents au Caire par le télégraphe, afin qu'ils puissent s'acquitter sans aucun retard de la démarche identique et simultanée qui leur sera prescrite.
Gahbetta.
M. Ghallembl-Lacour, ambassadeur de la République française à Londres, à M. Gahbetta, ministre des affaires étrangères.
Londres, le 4 janvier 1882.
Lord Granville, saisi de votre projet depuis deux jours, n*a pas encore fait connaître son sentiment. Il viendra demain à Londres, et, comme il y a conseil de cabinet vendredi, peut-être voudra-t-ii soumettre ce document à ses collègues. J'ai lieu de craindre que certaines expressions ne soulèvent quelques difficultés.
Challemel-Lacour .
M. Sienkiewicz, agent etconsul général de France en Egypte, à M. Gambbtta, ministre des affaires étrangères.
Le Caire, le 5 janvier 1882.
On se préoccupe beaucoup ici de la note que les cabinets de Paris et de Londres se proposeraient d*adresser au khédive.
La tranquillité règne.
Sienkibnvicz.
M. TissoT, ambassadeur de ]a République française à Constaniinople, à M. Gambetta, ministre des affaires étrangères.
Constantitiople, le 6 janyier 1882.
La Porte croit savoir que les cabinets de Paris et de Ijoiïdres songeraient à adresser au khédive une note par laquelle ils lui offriraient leur appui matériel dans le cas od son autorité serait menacée. Le ministre des affaires étrangères du Sultan est venu me trouver aujourd'hui pour me prier de faire observer à Votre Excellence que l'envoi de cette note ne semble pas justifié par les circonstances, et me dire que le Sultan verrait avec satisfaction qu'il ne fût pas donné suite au projet.
Je me borne à vous rendre compte de la démarche d'Âssim-Pacha.
TiSSOT.
M. Ghallembl-Lacoub, ambassadeur de la République française à Londres, à M. Gambetta, ministre des affaires étrangères.
Londres, le 6 janvier 1882.
Lord Granville, arrivé hier assez tard dans la soirée, n'a pu me recevoir que ce matin. Il m'a appris que, pour éviter toute perte de temps, il avait cru devoir charger lord Lyons de vous informer que votre projet était accepté. 11 ne m'a pas fait connaître dans quels termes cette acceptation devait être formulée, ni si elle impliquait quelques réserves. Il m'a dit seulement qu'il était bien entendu que les instructions communes n'entraîneraient aucun engagement d'action effective et qu'elles avaient pour unique but d'exercer une action morale sur le khédive en l'assurant une fois de plus de l'accord des deux puissances.
G H ALLEMEL- LaCOUR .
AFFAIRES D'ÉQYPTB. 541
Lord Ltons, ambassadeur d'Angleterre à Paris, à M. Gaudktta, ministre des affaires étrangères.
Paris, le 6 janvier 4882.
Mon cher président du Conseil, je suis autorisé par lord Granville à informer Votre Excellence que le gouvernement de Sa Majesté adhère au projet de déclaration contenu dans votre noie du 30 décembre dernier, avec cette réserve qu'il ne doit pas être considéré comme s'engageant par là à quelque mode particulier d'action, si une action devait être trouvée nécessaire.
Sir Ed. Malet recevra des instructions pour faire la communication au Caire de concert avec son collègue français.
Lord Lyons.
M. («AMBBTTA, ministre des affaires étrangères, à lord Lyons, ambassadeur d'Angleterre à Paris.
Paris, le 7 janvier 1882.
Monsieur l'ambassadeur, j'ai l'honiieur d'accuser réception à Votre Excellence de la réponse que lord Granville Ta autorisée à faire à la communication contenue dans ma note du 30 décembre dernier.
Je me félicite de voir que le gouvernement de Sa Majesté donne son assentiment au projet de déclaration que vous lui avez transmis, sous la réserve que nous ne devons pas nous considérer comme nous engageant, par là, dans aucun mode d*action particulier.
Nous constatons avec plaisir que le gouvernement de la reine ne se réserve que sur le mode d'action à employer par les deux pays, le jour ou l'action serait jugée nécessaire; et c'est une réserve qui nous est commune.
M. Sienkiewicz recevra des instructions pour se
mettre en rapport au CSaire avec son collègue d'Angleterre, et faire la communication de concert avec lui.
M. Gambetta, ministre des affaires étrangères, à M. Challkmbl-Lacour, ambassadeur de la Répablique française à Londres.
Paris, le 7 janvier 1882.
Le projet de déclaration est accepté par lord Granville, lord Lyons me Ta écrit hier au soir. Je télégraphie à M. Sienkiewicz le texte convenu de la déclaration et jeTinvite à se concerter avec sir Edward Malet.
Gambetta.
M. Gambetta, ministre des affaires étrangères, à M. Cballemel-Lacour, ambassadeur de la Répablique française à Londres.
Paris, le 7 janvier 18(2.
Je vous transmets ci-joint copie de la lettre que lord Lyons m*a fait remettre hier soir en réponse à notre projet de déclaration, et copie de la lettre Ique je lui ai fait porter ce matin même pour lui accuser réception.
J*ai à peine besoin de vous faire remarquer que les termes dont se sert lord Lyons n*impliquent pas de la part de lord Gran ville l'intention d'écarter toute hypothèse d'action commune ultérieure. Il refuse seulement de se considérer comme engagé par la déclaration identique et simultanée sur le mode d'action, au cas où il deviendrait utile et nécessaire d'agir. Il y a, entre la communication adressée par lord Granville à lord Lyons telle que celui-ci nous en expose l'esprit, et l'entretien de lord Granville avec vous, tel que vous l'avez analysé dans votre télé-
gramme du 6 janvier, une nuance qui a son intérêt et dont vous ne manquerez pas^ le cas échéant, de faire votre profit. Lord Granville me semble admettre en principe la possibilité d*une action commune, dont le mode sera à discuter au moment voulu.
J*écris aujourd'hui même à M. Sienkiewicz, par télégraphe, au Caire, pour lui donner mes instructions suivant le texte convenu, sur la déclaration qu'il devra faire au khédive, après s'être concerté avec sir Edward Malet, et je communique, par télégramme, le texte de ces instructions à M. Tissot. Vous trouverez ci-joint communication de deux télégrammes que j'ai déjà reçus de M. Tissot et de M. Sienkiewicz. Vous y verrez qu'on se préoccupe à Constantinoplc et au Caire de la nouvelle qui s'est répandue d'une démarche concertée entre la France et l'Angleterre. Mais on interprète assez inexactement l'esprit de la déclaration projetée. J'écrirai à Constantinople et au Caire, par le prochain courrier, pour renseigner plus amplement M. Tissot et M. Sienkiewicz sur l'état réel de la question et sur les vues communes des deux gouvernements.
Gambetta.
M. Gambetta, ministre des affaires étrangères, à M. Sienkiewicz, agent et consal général de France en Egypte.
Paris, le 7 janyier 1882.
Les deux gouvernements de France et d'Angleterre se sont entendus pour charger concurremment leurs agents au Caire de donner au khédive, à l'occasion de la réunion de la Chambre des notables, l'assurance officielle de leur entente commune en ce qui concerne la situation gouvernementale en Egypte. Vous recevrez, par un second télégramme, le texte des instructions que je vous adresse à ce sujet.
Des instructions identiques à celles que vous recevrez par mon prochain télégramme, seront adressées par lord Granville, si elles ne l'ont déjà été, à sir Edward Malet. Il est entendu que les deux déclarations, à faire par vous et par sir Edward Malet doivent être identiques et simultanées. Vous n'agirez donc, sur le reçu du télégramme vous portant mes instructions qu'après vous être concerté avec lui.
En attendant, démentez et rectifiez les interprétations malveillantes que vous m'avez annoncées. Notre démarche est faite dans Tintérêt de tout le monde en Egypte.
Gambetta.
M. Gambetta, ministre des affaires étrange i*es, à M.Sienkiewicz, agent et consul général de France en Egypte.
Paris, le 7 janvier 1882.
Vous avez été chargé à plusieurs reprises déjà de faire connaître au khédive et à son gouvernement la volonté de la France et de l'Angleterre de leur prêter appui contre les difficultés de différente nature qui pourraient entraver la marche des affaires publiques en Egypte.
Les deux puissances sont entièrement d'accord à ce sujet, et des circonstances récentes, notamment la réunion de la Chambre des notables convoquée par le khédive, leur ont fourni l'occasion d*échanger leurs vues une fois de plus.
Je vous prie de déclarer en conséquence à Tewfik- Pacha, après vous être concerté avec sir Edward Malet qui est invité à faire simultanément avec vous une déclaration identique, que les gouvernements français et anglais considèrent le maintien de Son Altesse sur le trône, dans les conditions qui sont consacrées par les Ûrmans des sultans et que les deux gouvernements
AFFAIRES D*ÉOYPTB. 545
ont officiellement acceptées, comme pouvant seul garantir, dans le présent et pour l'avenir, le bon ordre et le développement de la prospérité générale en Égjrpte, auxquels la France et TAngleterre sont également intéressées. Les deux gouvernements, étroitement associés dans la résolution de parer par leurs communs efforts à toutes les causes de complications intérieures ou extérieures qui viendraient à menacer le régime établi en Egypte, ne doutent pas que l'assurance publiquement donnée de leur intention formelle à cet égard ne contribue à prévenir les périls que le gouvernement du khédive pourrait avoir à redouter, périls qui, d'ailleurs, trouveraient certainement la France et l'Angleterre unies pour y faire face, et ils comptent que Son Altesse elle-même puisera dans cette assurance la confiance et la force dont elle a besoin pour diriger les destinées du peuple et du pays égyptiens.
Gambetta.
M. Gambetta, ministre des affaires étrangères, à M. Tissoi, ambassadeur de ]a République française à Constantinople.
Paris, le 7 janyier 1882.
En réponse à votre télégramme du 6 janvier, j'ai l'honneur de vous adresser le texte des instructions que j'envoie aujourd'hui par télégramme àM.Sienkiewicz.
(Suit le texte de la dépêche publiée sous le &<> 24.)
Des instructions semblables ont été ou doivent être adressées par lord Granville à sir Edward Malet, à la suite d'une entente qui s'est établie entre la France et l'Angleterre. Je vous communique le texte de mes instructions à M. Sienkiewicz seulement pour votre information personnelle. Pour répondre aux questions qui vous sont adressées par Saïd-Pacha, vous direz
546 DOCUMENTS DIPLOBCATIQUBS.
qa*6D effet vons venez d*ètre informé que la France et TAngleterre se sont entendues pour faire au khédive une déclaration identique et simultanée. Vous ajouterez que la Porte ne paraît pas interpréter exactement le caractère de la démarche annoncée des deux gouvernements, qui a pour objet de fortifier l'autorité des flrmans en vertu desquels gouverne Tewfik-Pacha.
Gaxbbtta.
M. SiBffKiBwicz, agent et consul général de France en Egypte, à M. GA.UBETTA, ministre des affaires étrangères.
Le Caire, le 8 janvier 1S82.
Conformément à vos instructions, je me suis rendu aigourd'hui avec M. Malet chez le khédive et je lui ai donné lecture de la note identique. Nous avons fait une communication analogue à Chérif-Pacha. La note paraîtra demain au MonUeur.
SiENKIEWJCZ.
M. Challbiiel-Lacour, ambassadeur de la République française à Londres, à M. Gambbtta, ministre des affaires étrangères.
Londres, le 9 janvier 1882.
Monsieur le ministre, j'ai lu avec un vif intérêt votre dépêche en date du 7 janvier et les différents documents qui s'y trouvaient annexés, notamment la copie de la réponse de lord Lyons à votre projet de déclaration. Je vous suis d'autant plus obligé de cette communication que les termes dans lesquels l'assentiment du cabinet de Londres vous a été notifié par l'ambassadeur d'Angleterre modifient d'une manière dont nous devons nous féliciter la portée de la réserve que j'avais cru recueillir de la bouche de lord Granville et que je vous avais fait connaître par mon télégramme du 6.
Challemel-Lacour.
AFFAIRES D'ÉOYPTR. 5i7
M. SiKNKiBWicz, agent et consul général de France en Egypte, à M. Gaubbtta, ministre des affaires étrangères.
Le Caire, le 10 janvier 1882.
Hier soir, Ghérif-Pacha et M. Malet sont venus me trouver pour m*entretenir au scget de la note identique. Elle aurait été mal comprise, dans certaines sphères. On y verrait une appréciation défavorable de la Chambre des notables, un acte de défiance vis-à-vis du parti national et une menace d'intervention que rien ne justifie en ce moment. Les objections nous ont été nettement formulées par Chérif-Pacha à M. Malet et à moi. M. Malet m'a proposé même, devant Ghérif-Pacha, de demander à nos gouvernements respectifs renvoi d'une nouvelle note explicative destinée & ramener Topinion.
SlBNKIEWICZ.
M. Gaubbtta, ministre des affaires étrangères, à M. Sienkiewicz, agent et consul général de France en Egypte.
Paris, le 10 janvier 1882.
Le meilleur moyen de calmer les appréhensions serait de publier la note du 7 janvier; les interprétations fausses ou exagérées ne rencontreront plus alors de crédit. Quant à envoyer une seconde note explicative de la première, c*est une démarche que je ne juge pas opportune.
Gambetta.
M. SiBifKiKwicz, agent et consul général de France en Egypte, à M. Gaxbktta, ministre des affaires étrangères.
Le Caire, le 11 janvier 1882.
Ayant appris que le gouvernement du khédive se proposait de répondre à )a note pour en contester Topportu-
niié, j'ai fait ressortir auprès de Ghérif-Pacha les dangers d'un pareil procédé.
Votre Excellence voit-elle des inconvénients à promettre le vote du budget & la Chambre pour Tannée 1884 ou 1885?
SiENKIEWICZ.
M. Gambbtta, ministre des affaires étrangères, à M. Sienkiewicz, agent et consul général de France en Egypte.
Paris, le 11 janvier 1882.
Il est inadmissible que le gouvernement du khédive nous fasse une réponse quelconque, surtout avec rarrière-pensée de provoquer une autre note de notre part.
Je ne puis pas davantage m'engager à promettre le vote du budget à la Chambre pour 1884 ou 1885 : ce serait préjuger des questions et dessaisir des intérêts avant le temps.
J'ai eu, d'ailleurs, aujourd'hui même, avec Tambassadeur d'Angleterre une conversation à la suite de laquelle le gouvernement de la reine, quand il l'aura connue, enverra sans doute des instructions à M.Malet.
Je vous invite à agir avec la même énergie, et à ne pas vous départir de la ligne de conduite que vous avez suivie.
Gambetta.
No 34.
M. SiENKIEWICZ, agent et consul général de France en Egypte, à M. Gambbtta, ministre des affaires étrangères.
Le Caire, le 12 janvier 1882.
Les contrôleurs viennent de remettre à M. Malet et à moi la note suivante :
(c La Chambre des délégués parait disposée à exiger que le droit de voter le budget lui soit accordé. Ce droit, res-
AFFAIRES D'ÉOYPTB. 549
ireint même aux administrations non affectées à la dette, compromettrait les garanties assurées aox créanciers, car il aurait pour conséquence nécessaire de faire passer du Conseil des ministres à la Chambre la direction des affaires du pays. Les contrôleurs généraux n'ayant d'antre droit que de signaler par des rapports les actes de mauvaise administration, ce droit, efficace Tis-&-yis des ministres que le khédive peut changer, est illusoire vis-à-vis d'une Chambre irresponsable. Cette mesure serait d'autant plus grave que l'inexpérience de la Chambre est incontestablement réputée et que ses dispositions à l'égard de l'élément européen dans l'administration sont certainement hostiles. D'un autre côté, il n'est pas certain qu'on puisse refuser ce droit sans amener une crise.
« Les contrôleurs demandent des instructions sur l'attitude qu'ils doivent prendre >/.
SiENKIEWICZ.
M. Gambettâ, ministre des affaires étrangères, à M. Challemel-Lacour, ambassadeur de la République française à Londres.
Paris, le 13 janvier 1882.
Monsieur, je vous ai déjà tenu au courant des incidents qui ont suivi la remise de la note du 7 au gouvernement égyptien. Après vous avoir signalé un certain écart de vues entre les agents des deux puissances au Caire, je vous priais de tâcher de connaître sur ce point les sentiments de lord Granville. Vous me faites part de Timpossibilité où vous êtes d'entretenir en ce moment le principal secrétaire d*État ou l'un de ses collègues au département des affaires étrangères. En attendant que lord Granville soit de retour à Londres, je dois vous avertir que je maintiens mes instructions précédentes, et vous renseigner sur les faits nouveaux qui se sont produits dans la journée du 11.
Vous trouverez ci-joint .copie de deux télégrammes
qui m*ont été adressés le 11 par H. Sienkiewicz et de la réponse que je lui ai faite. Ainsi que vous le verrez, le gouvernement égyptien a fait différentes tentatives qui avaient pour objet manifeste d*atténuer la portée de la démarche du 7 : tantôt il insistait pour la rédaction d'une seconde note, explicative de la première, tantôt il parlait de nous adresser une réponse qui n'eût pu qu*ètre inopportune et regrettable, tantôt enfin il insinuait qu'il serait utile de concéder immédiatement à la Chambre des notables, et sans aucune garantie préalable pour les intérêts légitimes que nous avons à préserver, le droit d'examiner le budget de 1884. J'ai répondu à ces diverses suggestions que le gouvernement français n'avait qu'à se maintenir et se maintiendrait sur le terrain accepté et choisi, après réflexions, par les deux puissances. J'ai envoyé dans ce sens des instructions formelles à M. Sienkiewicz.
Hier, lord Lyons est venu à son tour me présenter, au nom de lord Granville, des réflexions analogues à celles qui se trouvaient consignées dans les communications de notre agent au Caire. Le cabinet de Londres insistait particulièrement sur l'utilité de rédiger en commun une seconde note, explicative de la première. J'ai fait remarquer à l'ambassadeur de la reine qu'une seconde note ne pouvait que répéter nos déclarations antérieures^ ce qui était pour le moins inutile; ou bien les contredire, ce qui auiait pour résultat de donner un encouragement presque direct aux adversaires de l'ordre de choses établi en Egypte. Aux craintes que lord Lyons m'exprimait sur les impressions de la Chambre des notables et sur les dispositions du parti national, j'ai opposé ce fait indéniable qu'il n'y avait rien dans la note du 7 qui fUt dirigé, soit contre la Chambre, soit contre aucun parti, soit contre les aspirations raisonnables du peuple égyptien ; qu'il n'y était parlé d'aucun projet
immédiat dUnterrention armée, l'état de choses restant ce qu'il est: que le ton n'en était en aucun endroit comminatoire ; qu'on n'y faisait aucune opposition aux vœux du pays, en tant que ces vœux portent sur d'utiles réformes et ne tendent pas à ébranler les pouvoirs établis. Si les deux puissances cherchaient à fortifier l'autorité du khédive, c'est qu'elles considéraient que cette autorité serait employée à servir les intérêts généraux de l'Egypte. La note du 7 me paraissait indiquer aussi clairement que possible que tel était l'esprit qui avait inspiré notre action commune. Si des doutes pouvaient subsister, il appartenait aux agents des deux puissances au Caire de les dissiper, lorsque l'occasion s'en présenterait, en concertant leur langage.
L'ambassadeur de la reine a paru frappé des observations que j'ai présentées. Je ne lui ai point caché qu'il se heurtait à une décision déjà prise et que j'avais dû prendre pour me conformer à l'esprit comme au texte de la note du 7 janvier. Je lui ai communiqué le télégramme par lequel j'avais mandé à M. Sienkiewicz de s'en tenir à ses premières instructions. J'ai ajouté d'ailleurs que lord Granville, dans les pourparlers qui ont précédé l'envoi de la note commune, a montré tant de bon vouloir à se prêter aux vues du gouvernement français que je me ferais à mon tour un devoir de courtoisie^ s'il avait quelque proposition nouvelle à nous adresser, d'apporter à l'examen de ce qui nous serait proposé par lui l'attention la plus empressée. Je n'en ai pas moins insisté sur ce point fondamental de l'affaire, qu'en attendant qu'un nouvel échange d'observations ait abouti à quelque résultat pratique, je n'avais pas lieu de me départir delà ligne de conduite que j'ai suivie jusqu'à présent. J'ai prié lord Lyons de vouloir bien faire connaître nos mobiles à lord Granville.
Dans tous les cas et quand même une décision
nouvelle des deux puissances devrait intervenir dans un délai plus ou moins rapproché, il me semble dès à présent indispensable qu*aucune divergence ne puisse être relevée dans le langage des agents des deux puissances au Caire. Leur attitude commune doit être telle qu'elle découcage d'avance les tentatives qui pourraient être faites pour les isoler Tune de l'autre. Lord Granville jugera sans doute, comme moi, que, s'il en était autrement, la note commune ne garderait pas un sérieux digne des deux puissances qui se sont entendues pour la présenter au khédive. A la première occasion qui s'offrira à vous de vous entretenir avec les ministres de la reine, je vous prie de vous informer si des instructions ont été envoyées dans ce sens à sir Edward Malet ou si elles le seront le plus tôt possible. J'ai cru comprendre que lord Lyons partageait sur ce point mon avis.
M. SiENKiEWicz, agent et consul général de France en Egypte, à M. Gâmbettâ, ministre des affaires étrangères.
Le Caire, le 14 janvier 1882.
Les contrôleurs et mon collègue d'Angleterre se sont réunis chez moi ce matin. La.sitnation s'aggrave rapidement. Un conflit entre la Chambre et le ministère est imminent- On démontre à TUniversité Del-Azhar qu'une intervention de la France et de l'Angleterre est impossible, car les autres puissances s'y opposeraient. M. Malet m'a exprimé en particulier l'opinion qu'une démonstration de toutes les grandes puissances pourrait avoir pour effet de calmer l'armée et les notables. La présence d'un croiseur français serait inopportune en ce moment.
SiENKIEWICZ.
AFFAIRES D'ÉQYPTK. 553
M. Gambetta, ministre des affaires étrangères, à M. Sibnkiewicz, agent et consal général de France en Egypte.
Paris, le 14 janvier 1882.
J*approuve la note que tous ont remise les contrôleurs, et les conseils que tous donnez à Ghérif-Pacha. Continuez de montrer la môme fermeté.
Gambetta.
M. SiBNKiEwicz, agent et consul général de France en Egypte, à M. Gambetta, ministre des affaires étrangères.
Le Caire, le 16 janvier 1882.
Monsieur le président, Sultan-Pacha a remis hier au président du conseil un contre-projet d'organisation de la Chambre des délégués qui modifie en ses dispositions essentielles le projet du gouvernement. Il résulte, en effet, de ce document que Votre Excellence trouvera ci-joint, que les délégués veulent donner à leur Chambre les attributions d*un Parlement. Us réclament le droit de contrôle sur tous les fonctionnaires publics, la responsabilité ministérielle, rinitiative des lois, Texamen et le vote du budget (articles 19, 20,24,33 du contre-projet). Ils suppriment, en même temps, en procédant par voie d'omission, le conseil d'administration et de législation dont la création leur avait été proposée par le gouvernement.
La Chambre, on pour être plus exact, la commission de 16 membres qui a fonctionné seule jusqu'à présent et dont les décisions seront aveuglément suivies par tous les délégués, part de cette idée qu'elle a le droit de surveiller, au nom du pays, l'administration prise dans son enseml)le, et l'emploi des ressources du pays. Elle prétend respecter toutes les conventions internationales et même les fonctionnaires étrangers ; mais elle entend se réserver le droit de faire des économies qui lui permettent de hâter l'amortissement de la dette publique.
SiENKIBWICZ.
M. Ghallembl-Lacodb, ambassadeur de la République française & Londres, à M. Gambbtta, ministre des affaires étrangères.
Londres, le 16 janvier 1882.
Lord Granyille est rentré à Londres ce matin. Je l'ai entretenu des affaires d'Egypte en m'inspirant de votre dépêche de samedi. Il m'a dit qu'il attachait la plus grande importance à ce que l'entente de la France et de l'Angleterre fût non seulement réelle, mais apparente. Il a adressé aujourd'hui & lord Lyons un télégramme dans ce sens, dont vous devez avoir connaissance à l'heure qu'il est. Quant aux prétentions de la Chambre des notables en matière de budget, il est d'accord avec vous pour les considérer comme inadmissibles.
Ghâllemel-Lacoub.
M. SiENKiEwicz, agent et consul général de France en Egypte, & M. Gambbtta, ministre des affaires étrangères.
Le Caire, le 17 janvier 1882.
Monsieur le ministre, la situation de l'Egypte devient très grave. La Chambre des délégués, dirigée par un comité de seize membres, qui subit lui-même la pression des colonels, veut s'emparer du gouvernement du pays. L'armée appuie et dirige la Chambre. Le ministère n*a pas la confiance dn khédive, et le parti national ne cherche qu'une occasion pour le renverser. Déjà certains ministres qui se distinguaient jusqu'à présent par leur esprit de modération se rangent du côté de Tarmée, c'est-à-dire du côté de la force. Dans le Soudan règne une anarchie presque complète, et du côté de l'Abyssinie, on peut toujours appréhender quelque difficulté.
Le colonel Ârabi n'a point modifié ses allures de prophète et de dictateur, depuis qu'il fait partie du ministère de la guerre. Je suis même assez porté à croire qu'il lui serait finpossible de changer d'attitude, les officiers commençant à exercer sur lui une sorte de surveillance.
Chaque soir, depuis l'ouverture de la Chambre, des ban-
quels réunissent les notables et les colonels qui s'encouragent réciproquement & maintenir le programme révolutionnaire de la Chambre. Il faudrait quelque circonstance tout eiceptionnelle pour empêcher un conflit entre le ministère et la Chambre.
Je ne crois pas, malgré les menaces des colonels, qu'il y ait à redouter, pour le moment, une nouvelle manifestation de l'armée; mais on peut admettre que les fellahs, qui sont généralement accablés de dettes, et qui, pour acquitter rimpôt, doivent contracter des emprunts à des taux exorbitants^ seraient disposés à refuser l'impôt, pour peu qu'on les encourageât dans cette voie.
D'autre part, le parti national se prononce chaque jour d'une manière de plus en plus vive contre les étrangers et contre le khédive^ qui passe pour s'appuyer exclusivement sar les deux puissances occidentales.
Le 14 de ce mois, les contrôleurs généraux et sir Edward Malet s'étant réunis chez .moi pour examiner la situation, sir Auckland Colvin émit l'opinion qu'il appartenait aux consuls généraux de prendre les mesures nécessaires pour assurer la sécurité des colonies européennes. Je ne partageai point cette manière de voir. La moindre démonstration de la part des Européens pourrait être mal interprétée par les indigènes, et donner lieu à de graves complications. Dans mon opinion, la sécurité publique n'est point menacée, et ce ne serait que dans le cas où une intervention européenne aurait lieu que les Européens qui résident au Caire pourraient être en danger.
Quoi qu'il en soit^ nous devons être prêts pour toutes les éventualités que la note du 7 janvier avait en vue. Mais, dans le cas oiSi les deux gouvernements de France et d'Angleterre se décideraient à intervenir d'une manière directe, il serait nécessaire que tout se|passât d'une manière très secrète. C'est lorsqu'on saurait ici qu'une intervention se prépare, que les Européens pourraient être sérieusement en danger.
SlENKIBWICZ.
M. Gahbetta, ministre des affaires étrangères, à M. Sienkiewicz, agent et consul général de France en Egypte.
Paris, le 17 janvier 1882.
Monsieur, depuis le 10 de ce mois, époque à laquelle je vous ai adressé des instructions détaillées sur l'action commune de la France et de TAngleterre en Egypte, il ne s'est presque point passé de jour que cette action n'ait donné lieu, de votre part, à quelque communication importante. Les premières tentatives que le ministère de Chérif-Pacha a faites auprès de vous pour atténuer la portée de notre démarche ont été momentanément écartées, mais d'autres difficultés subsistaient : d'une part, les différents groupes qui se disputent le pouvoir en Egypte, un moment intimidés par la manifestation publique de l'entente francoanglaise, pouvaient tirer parti d'une divergence plus ou moins apparente qu'ils remarquaient dans le langage des deux consuls. D'autre part, la Chambre des notables prenait des allures inquiétantes et, par ses prétentions, en matière de budget, justiûait la sage précaution que nous avions prise de resserrer et d'affirmer l'union des deux puissances qui se sont portées garantes de la stabilité financière en Egypte. Vous m'avez communiqué sur ce point les observations formulées par les membres du contrôle, et je n'ai pas hésité à les approuver. Je vous prie de bien remarquer que, sur les deux points les plus essentiels, à savoir les rapports qui doivent s'établir entre les représentants des deux puissances au Caire et les attributions de la Chambre en matière de budget, les cabinets de Paris et de Londres sont pleinement d'accord. Vous trouverez ci-joint le texte des assurances qui m'ont été transmises à cet égard, au nom de lord Granville,
par un télégramme de M. Challemel-Lacour du 16 janvier; elles ont été confirmées dans une conversation que j'ai eu aujourd'hui même avec lord Lyons.
Ainsi que vous le verrez, le cabinet de Saint-James n'est pas moins opposé que nous à une extension de pouvoir qui changerait complètement le caractère de la Chambre des notables, et qui troublerait profondément Tordre financier établi en Egypte. Sans doute, on peut regretter que, dans le passé, la présence d'un contrôle national, exercé sous la forme représentative, n'ait pas doté l'Egypte de finances régulières, et rendu, par là, superflue l'intervention du contrôle européen. Mais l'histoire de ce pays n'offre rien de commun avec celle des nations parlementaires. Il ne doit l'ordre qui règne actuellement dans les finances qu'au régime spécial, créé en vue d'une situation particulière^ que la volonté commune de la France et de l'Angleterre a fait établir et durer. Pour maintenir l'équilibre de son budget, ce n'est pas trop des efforts constants des deux contrôleurs européens, de leurs relations quotidiennes avec les ministres du khédive, de leur surveillance incessante sur toutes les branches de l'administration locale. Déléguer une partie de ses pouvoirs à une institution naissante, mal définie, et qui serait, de fait, irresponsable devant les tiers créanciers de l'Egypte, ce serait compromettre toute l'œuvre accomplie, et ramener l'Egypte de trente ans en arrière, sous le prétexte d'une émancipation prématurée. En élucidant les questions administratives qui lui sont soumises, la Chambre des délégués rendra des services plus modestes mais plus réels et plus conformes à son origine.
Lord Granville n'a pas été moins explicite en ce qui touche la nécessité de rendre ostensible l'entente des deux puissances par celle de leurs agents au Caire. Les signes publics qui pourront être donnés de notre accord sont tout aussi importants que cet accord lui-
même ; mais si Tentente doit être absolue, soit sur le but à atteindre, soit sur les démarcbes principales à accomplir, lord Granville estime, et je suis d*accord avec lui, qu*il convient de laisser une certaine latitude à chacun de vous deux pour le tour à donner aux explications qu'il peut être amené à fournir au gouvernement égyptien. Les deux nations, en effet, n'ont pas exactement en Egypte la môme situation, et leurs intérêts, pour être concordants, ne sont pas identiques ; il appartient aux deux agents^ une fois le concert établi sur l'action commune, de Tappuyer par des arguments appropriés à la position respective des doux pays. II est toutefois bien entendu que H. Malet, là où il usera de la latitude qui lui sera laissée, ne devra ni vous tenir secrètes les raisons qui le feront agir, ni même négliger d'en dâibérer d'abord avec vous. Mes instructions précédentes vous ont d'ailleurs suffisamment fait connaître quels sont les points essentiels sur lesquels aucune divei^ence ne doit exister. Ils se résument dans le maintien de l'organisation actuelle en Egypte, soit au point de l'équilibre financier que |les puissances sont résolues à défendre après l'avoir péniblement affermi, soit au 'point de vue du régime politique et des situations acquises qu'il s'agit de protéger contre les compétitions intérieures ou extérieures et dont le maintien nous paraît lié aux intérêts généraux de l'Egypte et du peuple égyptien.
Je n'ajoute qu'un mot. Chérif-Pacha est le chef du ministère ; il ne peut échapper à la responsabilité des événements qui surviendront et il est tenu de déployer toute la fermeté nécessaire pour prévenir les intrigues, les usurpations ou les complots dont les intérêts défendus par la France et l'Angleterre et le concert anglo-français lui-même auraient à souffrir. Attachez-vous à lui représenter toute l'étendue de cette responsabilité. Pesez sur lui, s'il le faut, pour
lui communiquer votre propre énergie; le premier ministre du khédive nous fournirait un grave sujet de plainte contre lui, s*il contrecarrait nos efforts par ses desseins particuliers ou s'il les paralysait par sa faiblesse.
Gambetta.
M. Gambbtta, ministre des affaires étrangôres, à M. Sienkiewicz, ageoi et eonsal général de France en Egypte.
Paris, la 17 janvier 1882.
M. Challemel-Lacour a reçu hier de lord Granville Tassurance que le cabinet anglais persistera, en ce qui concerne TÉgypte, dans la politique d'union avec la France, dont la note identique a été l'expression et le premier acte. Nous sommes d'accord, Angleterre et France, pour juger inadmissibles les prétentions de la Chambre des notables en ce qui concerne le budget. M. Malet recevra ou a reçu des instructions pour que son entente avec nous soit non seulement réelle, mais encore apparente.
Gambetta.
M. Gakbbtta, ministre des chaires étrangères, & M. Tissot, ambassadeur de la Répnbliqae française & Gonstantinople.
Paris, le 17 janvier 1882.
L'union de la France et de l'Angleterre, en ce qui concerne les affaires d'Egypte, persiste et s'accentue. Lord Granville a télégraphié hier à M. Malet pour lui recommander itérativement de concerter ses démarches et son langage avec ceux de M. Sienkiewicz. Il a dit à M. Ghallemel-Lacour : « L'union de la France et de l'Angleterre doit être non seulement réelle, mais encore apparente. » La France et l'Angleterre
sont d'accord pour juger inadmissibles les prétentions de la Chambre des notables en matière de budget. Lord Lyons, que je viens de voir, m'a confirmé les déclarations du cabinet de Saint-James.
Gambetta.
M. Ghallemel-Lacour, ambassadeur de la République française à Londres, à M. Gambetta, ministre des affaires étrangères.
Londres, le 17 janvier 1882.
Aussitôt informé du retour de lord Granville à Londres, je me suis rendu au Foreign Office, et j'ai eu avec le principal secrétaire d'État une conversation dont mon télégramme d'hier soir vous a fait connaître le résumé.
Malgré la déclaration formelle de lord Granville relativement au prix qu'il attache à la bonne entente, non seulement réelle, mais apparente (c'est le mot dont il s'est servi) de la France et de l'Angleterre dans la question égyptienne, je n'ai pas trouvé, je dois l'avouer, ses dispositions entièrement satisfaisantes. Vous en pourrez juger vous-même par certains détails de notre conversation dont je crois utile de vous faire part. II est à peu près certain aujourd'hui pour moi que, si le cabinet de Londres a envisagé l'éventualité d'une action effective des deux puissances à l'appui de la note collective, c'a été en fin de compte pour l'écarter. La réserve formulée d'abord par lord Granville et dont je vous avais communiqué le sens par mon télégramme du 6 courant, réserve qui ne nous avait pas paru absolument conforme aux termes dans lesquels lord Lyons vous avait notifié le même jour l'adhésion du principal secrétaire d'État à votre projet, exprimait réellement la vraie pensée du gouvernement de la reine. Lord Granville entendait, en effet, que la note collective ne devait être considérée que comme un encouragement purement platonique ^ qui n'im-
1. Cette impression de M. Challemel-Lacour était erronée. Comme la polémique des partis exploita dans la suite, à Londres contre M. Gladstone et à Paris contre M. Gambetta, Tinterprétation pessimiste de M. Challemel-Lacour, sir Charles Dilke, sous-
AFFAIRES D'ÉQYPTB. 561:
pliquait la promisse d'aucune sanctioD. Lorsque j'ai exprimé, comme vous m'en a?iez chargé, à lord Granville combien tous aviez été touché du bon vouloir avec lequel il s'était prêté à la démarche que vous lui proposiez de faire en commun, il m'a dit <( qu'il n'avait jamais pensé que la note proposée par vous pût être d'aucune utilité », mais il avait tenu à vous donner un témoignage du désir qu'avait le gouvernement anglais de se montrer d'accord avec la France. J'ai répondu aussitôt que la manifestation de cet accord était effectivement la seule chose qui pût assurer l'efllcacité de la note collective ; elle était la condition même de l'influence que la France et l'Angleterre se proposaient d'exercer dans les circonstances actuelles, et c'est pourquoi il était bien regrettable que certaines différences de langage et d'interprétation entre les agents des deux puissances au Caire eussent compromis l'effet de la note et encouragé des prétentions auxquelles on avait l'espérance de couper court. Le principal secrétaire d'État m'a assuré que l'agent anglais n'avait certainement pas encouragé les résistances et que, d'après M. Malet, notre agent avait dû lui-même nous avertir que la note n'avait pas produit, dès le premier moment, une impression favorable.
Challemel-Lacour.
M. Gahbetta, ministre des affaires étrangères, aux ambassadeurs de la République française à Londres et à Gonstantinople, et à M. Sienkibwicz, agent et consul général de France en Egypte.
Paris, le 18 janvier 1882.
11 n'est pas exact de dire, comme le font plusieurs journaux de France et d'Angleterre, qu'Essad-Pacha aurait remis une note au gouvernement français au
socrëtaire d'État au Foreign OfHce, déclara sur une interpellation que loi*d Granville avait répudié (Tune manière formelle^ dans une dépêche à lord Lyons, les conclusions de la dépêche de M. Challemel-Lacour à M, Gambetta. (Chambre des Communes, séance du 29 juin 1882.)
Ut DOCUMENTS DIPLOMATIQUES.
nom de la Porte. Essad-Pacha, à la suite d*un télégramme qu*il a reçu de Gonstantinople et dont il m'a donné connaissance, a eu avec moi un entretien dont l'objet était de me représenter que Tétat de TÉgypte est prospère et tranquille, que cet état ne fournissait pas de motif à une démarche semblable à celle qu'ont accomplie la France et l'Angleterre ; qu'en tout cas, les observations que nous pourrions avoir à faire auraient dû d'abord être adressées à la Porte, suzeraine de l'Egypte.
J'ai répondu en substance à Essad-Pacha, d'une part, que les deux puissances ne sont intervenues que pour témoigner de leur résolution de maintenir le statu quo fixé par les firmans et les traités, et que, ne voulant pas innover en Egypte, nous n'avions pas sujet de recourir à la Turquie; d'autre part, que la prospérité actuelle de l'Egypte tient précisément à une organisation et à des arrangements financiers dont la France et l'Angleterre ont la garde; que nous avions dû prévoir les périls qui pourraient compromettre cette organisation; qu'enfin les prétentions élevées par la Chambre des notables ont assez clairement justifié nos prévisions, nos inquiétude, et nos alarmes.
J'ai ajouté que personnellement je ne verrais aucune objection, loin de là, à faire, après les faits accomplis (car je n'en ai jamais admis la communication préalable), une communication simultanée, identique, collective de la note anglo-française à la Porte par l'organe de nos ambassadeurs respectifs à Gonstantinople. Mais j'ai bien fait remarquer à Essad-Pacha que c'était là une vue personnelle sur laquelle je n'avais fait aucune ouverture à Londres. 11 ne m'a pas paru goûter outre mesure cette suggestion qui avait à mon sens l'avantage de lier plus étroitement et plus manifestement encore la partie entre l'Angleterre et la France, aux regards de tout le monde.
AFFAIRES D^ÉQYPTB. 563
Vous pouvez, à ce sujet, vous en ouvrir avec lorcj Granville.
Je me suis ensuite expliqué avec Bssad-Pacha sur les tendances que la Porte témoignait depuis quelque temps, et qui seraient de nature, si elles s'aggravaient, à altérer ses bons rapports avec ses alliés les plus anciens. Je n*ai pu m'empècher d'exprimer mes regrets et mes appréhensions sur la voie oix la Porte parait vouloir s'engager.
Gambetta.
M. Challbmbl-Lacour, ambassadeur de la République française à Londres, à M. Gambetta, ministre des affaires étrangères.
Londres, le 19 janvier 1S82.
J'ai fait part sans délai à lord Granville de votre conversation avec l'ambassadeur de Turquie. Le principal secrétaire d'État m'a vivement remercié de cette communication, mais il ne m'a pas cacbé son étounement d'apprendre que la note turque ne vous avait pas été remise, ladite note lui ajant été présentée dès samedi dernier par Musurus-Pacha. Il n'a pas répondu jusqu'à présent à la Turquie, mais on prépare an Foreign Office une réponse dont lord Granville m'a dit qu'il ne manquerait pas de vous donner connaissance aussitôt qu'elle sera prête. « Il y a, m'a-t-il dit, plusieurs précédents de communications analogues adressées directement par le cabinet de Londres au khédive ; le gouvernement de la reine n'estime pas que, la note identique ne mettant pas en question la situation de l'Egypte telle qu'elle est réglée par les firmans, il fût à aucun titre nécessaire soit de la communiquer au préalable à la Porte, soit de la faire parvenir an khédive par son intermédiaire. »
Quant à votre idée de faire donner maintenant à Gonstantinople par les ambassadeurs des deux puissances communication simultanée de la note identique remise au khédive, le principal secrétaire] d'État n'a fait aucune difQcnlté d'y
adhérer. Il ne voit nul inconvénient à cette démarche, si elle peut faire plaisir à la Porte.
Lord Granville m'a exprimé à cette occasion l^espoir que nous continuerions à marcher d'accord jusqu'au bout.
Il m'a fait lire une dépèche du Caire qui venait de lui parvenir et d'après laquelle Ghérif-Pacha serait décidé, non seulement à repousser les exigences de la Chambre des notables, mais à se rendre auprès d'elle pour lui notifier que la France et TAngleterre refusent d'accepter ses prétentions en matière de budget. Si la Chambre des notables persiste, Chérif-Pacha ne donnera pas sa démission, la Constitution de l'Egypte n'admettant pas la responsabUité ministérielle.
Châllbmbl-Licoub.
M. Challbmel-Lacour, ambassadeur de la République française à Londres, à M. Gàmbetta, ministre des afiOaiires étrangères.
Londres, le 20 janvier 1882.
Je reçois de lord Granville à l'instant le mot que voici : « En y regardant de plus près, je m'aperçois que c'est la
copie d'un télégramme et non une note que Musurus-
Pacha a laissée au Foreign Office la semaine dernière.
C'est évidemment le môme télégramme qui a été lu à
M. Gambetta. »
CHALLEMBL-LACOUa.
M. Gambitta, ministre des affaires étrangères, à M. Tissot, ambassadeur de la République française à Constantinople.
Paris, le 20 janvier 1882.
Monsieur, la démarche simultanée des représentants de France et d'Angleterre en Egypte a donné lieu à une série d'incidents dont vous trouverez les détails dans les extraits de la correspondance diplo-
matique que je joins à cette lettre. Ainsi que vous le verrez, les premières difficultés que nous étions exposés à rencontrer dans l'entourage même du khédive ont été momentanément écartées* Deux points essentiels étaient à régler entre les cabinets de Paris et de Londres. D'une part, il fallait que l'entente des puissances fftt rendue ostensible par celle de leurs agents au Caire. D'autre part, les deux gouvernements devaient tomber d'accord sur l'accueil à faire aux prétentions de la Chambre des notables en matière de budget.
Sur le premier point, vous apprécierez la portée des assurances de bonne entente qui nous ont été données, à deux reprises, par le gouvernement anglais, et les réserves dont il a cru devoir les accompagner. Je dois ajouter que les explications qui m'ont été transmises par M. Challemel-Lacour, dans sa lettre du 17 de ce mois, révèlent, de la part de lord Granville, une certaine hésitation à accepter les conséquences de notre commune démarche et laisse planer quelque incertitude sur l'étendue du concours que M. Sienkiewicz peut attendre de son collègue. Cependant, lord Lyons a été beaucoup moins réservé dans sa lettre du 6, où il n'écartait pas l'hypothèse d'une action ultérieure, et dans l'entretien qu'il a eu .avec moi le 17, par suite des ordres de lord Granville. De plus, les derniers renseignements que M. Challemel-Lacour m'a adressés hier me font encore penser que lord Granville sent de plus en plus fortement la nécessité de ne point affaiblir l'entente des deux nations. Quant aux prétentions financières de la Chambre des notables, elles paraissent, au cabinet de Londres comme à nous-mêmes, incompatibles avec les droits du contrôle européen. Aucun des deux gouverne^ ments ne laissera compromettre une institution financière qui a fait ses preuves et oui est la raison d'être de l'action anglo-française en Egypte. J'ai fait
566 DÔCUMENtS DIPLOMATIQUES.
parvenir, le 17 janvier, à H. Sienkiewicz des instructions conçues dans ce sens, et je vous en adresse également copie.
Le 17 de ce mois, le jour même où lord Lyons me faisait connaître les vues de son gouvernement, Essad- Pacha venait à son tour me demander un entretien sur Taffaire de la note identique.
Je vous ai adressé un compte rendu sommaire de cet entretien dans mon télégramme du 18. L'ambassadeur de Turquie avait reçu de son gouvernement un télégramme qui a été publié depuis par les journaux anglais, et il m*en a lu le texte pour la commodité de la conversation sans m'en remettre copie. Je laisse de côté les affirmations plus ou moins hasardées que renferme ce texte sur le rôle et les droits du gouvernement turc en Egypte. J*aurai, sans doute, Toccasion de revenir sur ce sujet et je m'en tiens aujourd'hui aux deux points principaux sur lesquels ont porté les observations d'Essad-Pacha : la Porte ne pensait pas que Tétat de l'Egypte justifiât la précaution qu'ont cru devoir prendre la France et l'Angleterre et elle inclinait à considérer comme une atteinte à son droit de suzeraineté le fait que la note des deux puissances n'ait point passé par Gonstantinople pour arriver au khédive. J'ai répondu qu'il n'y avait pas même lieu de discuter sur l'existence des périls visibles que font courir à l'ordre de choses établi en Egypte les intrigues de divers prétendants, la formation d'un parti militaire, les impatiences d'une assemblée nouvelle et inexpérimentée. Quant à la procédure suivie par les puissances, j'ai dit que je ne m'expliquais pas qu'elle eût pu éveiller les susceptibilités de la Porte. Sans doute, si nous avions voulu modifier les bases sur lesquelles repose l'organisation actuelle de l'Egypte, soit au point de vue des choses, soit au point de vue des personnes, nous n'aurions pas manqué de nous concerter d'abord avec une puissance qui.
AFFAIRES D^ÉOYFTB. 507
comme la Porte,en avait jeté les premiers fondements.
Mais, tout au contraire, la France et FAngleterre n'ont cessé dinvoquer Tautorité des flrmans et c'est, en somme, Tœuvre de la Porte qu'elles défendent en annonçant leur ferme volonté de maintenir les situations acquises contre toutes les compétitions. On ne comprend pas que le gouvernement turc ait pu prendre ombrage d'une déclaration aussi conservatoire et aussi conforme au langage qu'il a tenu luimême à différentes reprises. Une démarche qui ne visait à aucune innovation et qui, vu les circonstances, devait être accomplie promptement, ne comportait pas une procédure aussi détournée que celle que la Porte eût souhaité nous voir employer.
J'ai dit toutefois à Essad-Pacha que si, après la démarche préalable accomplie en Egypte et en conséquence de cette démarche, la Porte insistait pour recevoir officiellement communication de la note du 7, je n'y verrais, pour ma part, aucun inconvénient, bien au contraire. Hais il faudrait d'abord que l'Angleterre et la France s'entendissent pour que leurs ambassadeurs à Gonstantinople fussent chargés de remettre au gouvernement turc, chacun de son côté et en même temps, une note de tout point semblable à celle que nous avions adressée aux ministres du khédive.
Ëssad-Pacha n'a pas accueilli avec beaucoup de chaleur l'ouverture que je lui ai faite à ce sujet et je comprends que vous-même, comme vous m'en avez donné avis par télégramme, vous ne jugiez pas à propos de soulever la question à Gonstantinople. Néanmoins, en communiquant à M. Ghallemel-Lacour la substance de mon entretien avec Essad-Pacha, je lui ai fait savoir que, si le cabinet de Saint-James estimait qu'en présence de l'attitude prise par la Porte, une démarche de ce genre pourrait devenir opportune, il serait sûr de mon assentiment.
M. Ghallemel-Lacour s*est empressé de faire part à lord Granville de ma conversation avec Bssad-Pacha, et il m*a communiqué la réponse du principal secrétaire d'État dans un télégramme du 19 de ce mois, dont vous trouverez ci-joint copie. Lord Granville a de nouveau affirmé son désir de marcher d'accord avec nous. D'autre part, les nouvelles d'Egypte qu'il a communiquées à notre ambassadeur sont de nature à nous faire espérer que cet accord aura toute l'efAcacité nécessaire.
Gambetta.
M. SiENKiEWicz, agent et consnl général de France en Egypte, à M. Gambetta, ministre des affaires étrangères.
Le Caire, le 21 janvier 1882.
Monsieur le ministre, Sultan-Pacha ayant saisi aajourd'hai de sa proposition le président da conseil, ceiai-ci s^empressa de la commaniquer aux contrôleurs généraux qui durent, à leur tour, la transmettre à sir Edward Malet et à moi. Elle avait revêtu, malheureusement, un caractère qui ne la rendait guère acceptable. La Chambre devait nommer des délégués en nombre égal à celui des ministres, et une commission composée de ce double élément serait chargée d'examiner et de voter le budget. Le président dn conseil aurait voix prépondérante. La combinaison imaginée par Sultan-Pacha ne tend à rien moins qu'à abandonner indirectement à la Chambre le vote du budget. Dans une réunion qui a eu lien aujourd'hui chez sir Edward Malet et à laquelle je fus convié par les deux contrôleurs, la question qui nous était posée fut examinée à divers points de vue.
Comme nous n'étions pas en présence d'une proposition écrite, il était difficile de se prononcer d'une manière définitive dans un sens ou dans l'autre. Aussi je crus devoir ne pas repousser la suggestion que me fit mon coUègne de consulter nos gouvernements sur la question de savoir s'ils accepteraient en. principe une combinaison tendant à
admettre des déiégaés à participer avec les ministres à Texamen et au vote du budget.
Je ne voyais aucun inconvénieht à consulter le gouvernement de la République sur Tattitude que je devais prendre. J*émis à mon tour une proposition que M. de Blignières accepta avec empressement et que sir Edward Malet et sir AuÀland Golvin ne combattirent point.
« Il est essentiel, dis-je, que le président du conseil fasse connaître le plus tdt possible aux délégués les modifications que doit subir leur contre-projet de règlement organique. Si ces modifications ne sont pas acceptées, il devient entièrement superflu d'étudier les concessions que nous pourrions faire sur la question du budget. En effet, la responsabilité ministérielle, si elle était maintenue, suffirait seule à annuler le rôle des contrôleurs, qui se trouveraient désarmés du moment qu'ils se verraient en présence de ministres qui ne seraient que de dociles instruments de la Chambre. Dans le cas, au contraire, où les délégués accepteraient le programme définitif du Gouvernement sauf le vote du budget, ils devraient faire connaître à Ghérif-Pacha, d'une manière précise, dans quel sens il doit négocier avec Jes agents de France et d'Angleterre. »
Gette ligne de conduite a été adoptée par mon collègue, et les contrôleurs doivent insister auprès de Ghérif-Pacha pour qu'il remette aux délégués son projet de règlement concernant les attributions de la Ghambre.
De cette conférence est résultée pour moi la conviction que le gouvernement anglais n'entend, en aucune façon, exercer en Egypte une action directe. Et si je dois m'en rapporter aux dispositions de mon collègue, le cabinet de Londres paraîtrait préférer de [beaucoup une action commune des grandes puissances à une intervention qui ne serait que franco-anglaise.
SfENKIBWICZ.
M. SiENKiEwicz, agent et consul général de France en Egypte, à M. Gambetta, ministre des affaires étrangères.
Le Caire, le 22 janvier 1882.
- Votre Excellence est*elle disposée à m^antoriser à engager
le ministère à accaeiliir les propositions qui lui sont faites officieusement par le président de la Chambre en vue d'un arrangement qui aurait ^our effet d* accorder à des délégués de la Chambre le droit de coopérer avec les ministres à l'examen et au vote du budget?
SUSNKIEWICZ.
M. Gambetta, ministre des affaires étrangères, à M. Cballemel-Lacour, ambassadeur de la République française à Londres.
Paris, le 23 janvier 1882.
M. Sienkiewicz s'inquiète de plus en plus de la situation. Il me mande par télégrammes du t\ et du 22 qu*il n'espère plus que la Chambre cède sur la question du budget. Il définit ainsi la situation : ou transiger avec la Chambre ou intervenir.
Voyez lord Granville pour lui demander ses vues et s'il ne pense pas que le moment approche de se concerter et de prendre certaines mesures d'action.
Gambhtta.
M. Gambetta, ministre des affaires étrangères, à M. Cballemel-Lacour, ambassadeur de la République française à Londres.
Paris, le 23 janvier 1882.
Monsieur, je vous adresse ci-inclus copie des derniers télégrammes que j'ai reçus du Caire et dont je vous ai donné la substance par mon télégramme en date de ce jour. 11 est visible que la situation au Caire devient pressante et que le moment approche où il faudra aviser. Je vous invitais par mon télégramme à voir le plus tôt que vous pourriez lord Granville. Je vous renouvelle cette invitation. Vous aurez à savoir si l'idée de faire agir la France et l'An-
gleterre par délégation des grandes puissances préoccupe le cabinet anglais et en général à lui demander ses vues sur le conflit qui menace de passer à l'état aigu entre le khédive et la Chambre des notables. Personne n*est plus spécialement intéressé que la France et TAngleterre au maintien de ia paix publique en Egypte. Les décrets du 18 novembre 1876 et du 15 novembre 1879, relatifs à la création et aux attributions du contrôle anglo-français notamment, constituent pour les deux puissances un titre qui n'appartient qu'à elles. La France et TAngleterre n'ont pas besoin pour faire valoir ce titre d'une délégation européenne. C'est elles tout particulièrement qui peuvent être atteintes par les prétentions de la Chambres des notables en matière budgétaire. Vous jugerez sans doute à propos de faire valoir ces considérations à lord Granville en lui demandant s'il croit possible que la France et l'Angleterre se dispensent de rechercher de concert ce qu'exige un état de choses qui ne s'améliore pas en se prolongeant.
Gambetta.
M. Gambetta, ministre des affaires étrangères, à M. Sienkibwicz, agent et consul général de France en Egypte.
Paris, le 24 janvier 18S2.
Ne conseillez pas pour le moment de concessions ; ne parlez pas encore d'intervention ; gagnez du temps. Faites remarquer bien haut que le projet d'organisation de la Chambre des notables, présenté par le Gouvernement, confère en matière du budget, comme en toute autre matière, des droits considérables à la Chambre des délégués. Celle-ci émet des avis sur l'ensemble du budget et sur le budget de chaque ministère, section par section. Le tribut seul et le budget de la liquidation lui est soustrait par l'article 33. Nous
ne pouvons concéder que les charges ï'ésultant de la loi de liquidation et des conventions internationales soient remises en discussion.
M. Gambetta, ministre des affaires étrangères, à M. Challehel-Lacour, ambassadeur de la République française à Londres.
Paris, le 24 janvier 1882.
Je viens d'avoir une conversation importante avec lord Lyons. Je vous écris pour vous en donner le détail. Elle est favorable au développement de l'entente franco-anglaise sur les affaires d'Egypte.
Gambetta.
M. Ghallemel-Lacour, ambassadeur de la République française à Londres, à M. Gambetta, ministre des affaires étrangères.
Paris, le 24 janvier 1882.
Je viens d'avoir une conversation avec lord Granville. Il m'a exprimé le désir de voir, avant de me répondre, M. Gladstone, qui doit arriver à Londres aujourd'hui à 4 heures. Je crains que lord Granville ne soit préoccupé à Texcés d'éviter l'apparence d'une immixtion exclusÎTC de la France et de l'Angleterre en Egypte et qu'il n'incline & accepter ou même à provoquer l'intervention de quelque autre puissance, qui se chargerait de proposer je ne sais quel arrangement.
Il a adressé, voici trois jours, à lord Lyons un projet de réponse au télégramme de la Turquie.
Lord Lyons n'a pas cru devoir, en raison de la crise actuelle, vous la communiquer. Lord Granville m'a promis de m'en faii:e tenir une copie. Je vous l'enverrai ce soir, si elle m'arrive avant l'heure de la poste.
Ghallbmbl-Lacour.
AFFAIRES D'ÉOYPTE. 573
M. Gâmbettâ, ministre des affaires étraDgôres, à M. Challemel-Lacour, ambassadeur de la République française à Londres.
Paris, le 24 janvier 1882.
Monsieur, lord Lyons m'est venu trouver aujourd'hui. Il m*a avisé que lord Granville se proposait d'envoyer une dépèche à lord Dufferin en réponse à la communication de la Porte reçue par le cabinet anglais. Lord Lyons m'a déclaré l'intention qu'avait lord Granville de concerter sa démarche avec la France et il m'a lu le texte du projet de dépèche qu'il jugeait à propos d'envoyer à lord Dufferin, afin de savoir s'il aurait mon agrément. Ce projet de dépèche traite de deux points. Lord Granville établit par les précédents que les deux puissances avaient le droit de s'adresser directement au khédive sans passer par l'intermédiaire de la Porte, et il réfute par la citation textuelle d'un passage de la note identique l'opinion erronée que notre démarche avait été une atteinte à la suzeraineté du sultan.
J'ai fait remarquer à lord Lyons que le projet de dépèche, qui venait de m'ètre lu, contenait une lacune qu'il était nécessaire de remplir. Il me semblait que si Ton jugeait à propos d'envoyer une dépèche à Gonstantinople, on ne devait pas laisser sans réplique l'assertion de la Porte qu'il n'y avait rien dans la situation de l'Egypte qui pût donner prétexte à l'intervention de l'Angleterre et de la France.
J'ai terminé en exprimant l'avis qu'une dépèche commune des deux puissances ne ferait pas tout l'effet désirable si on ne lui donnait pour conclusion la remise simultanée à la Porte de la note précédemment adressée au khédive. Lord Lyons a adhéré aux avis que je lui exprimais et m'a répondu qu'il allait
574 DOCUMBNTS DIFLOMATIQUKS.
en faire part immédiatement à Londres. J'ai tenu à vous informer tout de suite pour que vous puissiez vous entretenir et au besoin discuter avec lord Granville sur les bases que m'a paru accepter lord Lyons.
Gambetta.
M. Ch allemkl-Lacour, ambassadeur de la République française à Londres, à M. Gambbtta, ministre des affaires étrangères.
Paris, le 25 janvier 1882.
Monsieur le ministre, comme je vous l'annonçais par mon télégramme, j'ai pu m*entretenir hier soir quelques instants avec lord Granville. Il m*a dit tout d*abord que vous aviez reçu dans la journée communication de son projet de réponse à la Porte : il examinera sans tarder les additions dont vous avez signalé à lord Lyons la nécessité, et il vous fera, je pense, connaître directement sa réponse à cet égard. Revenant alors sur la question dont nous avions déjà parlé dans Taprôs-midi, il m*a laissé entendre, comme il Tavait fait précédemment, qu'il ne serait pas éloigné défaire à la Chambre des notables quelques concessions. Il s'est montré très résolu à leur refuser celles qui seraient de nature à compromettre ou à amoindrir le contrôle financier; il ne consentirait pas, par exemple, à lui reconnaître le droit de s'immiscer en ce qui concerne les recettes, mais il ne lui refuserait peut-être pas celui de se prononcer sur certaines dépenses ; il faisait, j'imagine, allusion à celles que pourrait entraîner, entre autres mesures, une augmentation de l'armée. J'ai cru pouvoir lui donner l'assurance que vous examineriez avec l'attention la plus empressée ce qu'il pourrait proposer ou suggérer à cet égard. Mais je ne pouvais, lui ai-je dit, m'empôcherde lui faire remarquer qu'en raison des dispositions qu'on attribue à la Chambre des notables, les moindres concessions présentaient un grave inconvénient, car elles risquaient fort d'avoir pour effet d'encourager ses prétentions et celles du parti militaire au lieu de les modérer et de mettre fin à une situation très tendue, qui ne peut se prolonger sans danger. Lord
. ikFPAIRBS D'ÉGYPTB. 575
Graoyiile a bien voulu le reconnaître. J'ai «goûté aussitôt que la Chambre des notables pouvait persister dans ses prétentions et que c'était même la chance la plus probable, si les renseignements qui nous parvenaient sont exacts, et si, comme il y a lien de le croire, le but poursuivi par elle n'est autre que la suppression on Tamoindrissement du contrôle. U importait donc par-dessus tout de se préoccuper dés à présent, si l'on ne veut pas s'exposer à quelque surprise, des mesures à prendre dans une pareille éventualité. Lord Granville m'a demandé de quelle nature pourraient être les mesures dont je lui parlais. Je lui ai dit que, sans doute/vous j aviez déjà pensé,|mais que je n'étais pas à même de répondre à cette question. Ce que je savais, c'est que vous désiriez vivement qu'il portât son attention de ce côté et que, s'il voulait bien vous faire part de ses vues, vous les examineriez d'autant plus volontiers que vous jugiez le moment venu de prendre une décision. Lord Granville m'a dit qu'il ne tarderait pas à s'en entretenir avec M. Gladstone et qu'il serait probablement dans deux ou trois jours en mesure de me faire connaître le résultat de cet entretien et de ses propres réflexions. U m'a répété alors, ce qu'il m'avait déjà dit une ou deux fois, que toutes les combinaisons étaient également mauvaises. Je lui ai répondu que, sans doute, on pourrait faire à tout des objections, mais que la pire des combinaisons serait certainement celle qui admettait une intervention quelconque soit des puissances, soit de la Porte, au détriment de l'influence anglo-ft'ançaise. Toutes les puissances, lui ai-je dit, ont ou croient avoir le droit de s'occuper de l'Egypte. La question égyptienne est une partie de la question d'Orient, à laquelle personne n'est ou ne veut se reconnaître étranger. Mais cela n'empêche pas l'Angleterre et la France d'avoir en Egypte des intérêts et des titres qui leur assurent le droit d'agir, dans certaines limites, d'une manière indépendante. L'intérêt de l'Angleterre est d'une nature toute spéciale et n'est contesté par personne. Les intérêts de la France pouvant être d'un ordre différent, ne sont ni moins évidents, ni moins considérables ; ce ne sont pas seulement, comme on le dit quelquefois, des intérêts financiers ou sentimentaux, ce sont des intérêts politiques, car il ne faut pas oublier que la France est une puissance africaine. De là.
pour la France et TAngleterre une sîtaation particulière, qui a été reconnue, consacrée par les décrets de 1876 et J879, en yertu desquels existe le contrôle commun. Ces titres et la situation qu'ils ont consacrée ont été reconnus par FEurope ; personne, en effet, n'a protesté contre les décrets qui les constituent, et personne, par suite, ne saurait s'étonner ni trouver mauvais que la France et l'Angleterre se chargent elles-mêmes de maintenir la situation qui leur a été faite de conserver purement et simplement le statu quo. C'est à elles seules qu'il appartient de s'entendre pour en trouver les moyens. Lord Granville, qui m'avait écouté avec attention, m'a fait répéter une seconde fois les considérations que je venais de lui exposer. Puis il m'a dit qu'il pourrait dans quelques jours reprendre le sujet avec moi.
Challbmel-Lacour.