BELLEVILLE, 27 OCTOBRE
suivie et à suivre pour assurer à ce grand acte de la volonté nationale toutes ses conséquences légitimes.
« Croyez à ma sincère amitié.
« Léon Gambetta.
« Paris, ce 10 octobre 1876. »
Pour me conformer au désir exprimé par le citoyen Gambetta, je vous ai convoqués en aussi grand nombre que possible ; mais, avant de lui donner la parole, je vous demande la permission d'exposer brièvement la nature et retendue du mandat que vous lui avez confié. Et, pour le faire, le moyen le plus simple et le plus logique est de recourir aux termes mêmes du mandat et de vous lire les conclusions de ce qu'on a appelé le manifeste de Belleville, qui résume les sentiments de l'immense majorité des républicains du XX® arrondissement.
Voici, citoyens, ce que nous disions dans ce manifeste :
« Dans une de nos dernières réunions, vous nous avez dit : Le mandat tient-il toujours?
« Eh bien oui, tel qu'il s'est transformé sous l'action impérieuse des événements et des circonstances, le mandat tient toujours et plus que jamais.
u Au point de vue des indications actuelles, nous le résumons :
w La Constitution de 1875 comme point de départ;
« Sa pratique sincère et loyale jusqu'en 1880;
« Le développement pacifique et régulier des améliorations qu'elle-même a prévues et qu'elle contient en germe pour arriver à constituer progressivement la République démacratique.
« Certains trouveront que ce mandat est large et peu défini dans ses termes,
« Nous le faisons ainsi en connaissance de cause et avec préméditation.
« Nous indiquons et vous acceptez le but : la République définitive, progressive et largement démocratique.
« Des voies et moyens, ni les uns ni les autres nous ne Sommes maîtres.
« Tout est subordonné aux modifications de l'esprit public et aux événements qu'il serait téméraire de vouloir pressentir.
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« Et d'ailleurs entre vous et nous ii y a un lien qui nous est cher et que nul ne voudrait rompre : vous ôtes né à la vie politique ici. Ce sont les républicains du XX® arrondissement, les Bellevillois, pour emprunter à la réaction un de ses plus cbers vocables, qui vous ont donné votre premier mandat. Nous nous honorons d'avoir contribué à votre fortune politique, et nous vous disons : Vous avez notre approbation pour le passé ; pour l'avenir, vous avez notre confiance, et vous en userez pour le bien de la France et la constitution définitive de la République. » {Applaudissements et cris nombreux de : Vive la République ! )
C'est là un blanc-seing bien plutôt qu'un mandat dans l'acception ordinaire et rigoureuse du mut ; mais blanc-seing ou mandat défini, cet acte, tel qu'il a été délibéré et voté à l'unanimité du comité électoral, a été acclamé par l'Assemblée du 14 février; il a été accepté par le candidat et ratifié par le vote souverain de plus de 22,000 électeurs.
Le XX® arrondissement, que des liens puissants et déjà anciens attachent au citoyen Gambetta, a compris qu'il lui devait de donner son adhésion la plus nette, la plus formelle et la plus absolue à la politique républicaine qui a été suivie pendant les cinq années que nous venons de traverser, à cette politique à laquelle le citoyen Gambetta a pris la plus grande part, à cette politique qui porte à son actif l'organisation de la défense nationale, la conservation de notre honneur et la fondation de la République. (Très bien! très bien! — Applaudissements,)
Ce mandat est un mandat de confiance, de confiance absolue et sans réserve, et c*est pour vous en rendre compte que le citoyen Gambetta m'a prié de vous réunir et que je lui donne la parole, (^ouveatiai applaudissements.) »
M. Gambetta. — En me rendant au milieu de vous...
Une voix. -^ Je demande à adresser une question au citoyen Gambetta.
Une autre voix, — Et la nomination du bureau!
Un grand nomln^e de voix. — Écoutez! — Laissez parler! [Interruptions diverses.)
M» Gambetta. — Ne commençons pas dans le tu-
multe, nous finirions dans le désordre, et, quels que soient ici nos sentiments, le désordre dans une réunion républicaine serait un dommage pour l'idée républicaine {Bravos.) S'il y a ici des hommes qui veulent poser des questions, ils auront la parole. {Très bien! très bien! — Marques d'approbation,)
Je suis venu ici sous l'empire de deux sentiments : le premier, c'est celui d'avoir intégralement et fidèlement rempli le mandat dont on vous retraçait tout à l'heure les termes énergiques et précis. Je crois avoir montré, dans ma vie politique, par des gages assez éclatants, que je ne déclinais pas les responsabilités, et je ne commencerai pas à m'y soustraire dans une assemblée populaire, et précisément dans celle à laquelle j'ai le plus à cœur d'inspirer confiance. {Marques d'approbation et applaudissements.)
Permettez-moi de vous dire, mes amis, — autorisezmoi à vous donner ce titre, — que je sais quelles passions vous travaillent et quelles dissidences se sont glissées dans vos cœurs et vos consciences; mais, en homme politique sincère, j'ai tenu à venir ici, au milieu de vous, à mon heure, — car j'ai tenu à choisir mon heure {Très bien! — Bravos)^ — pour examiner ce qui peut nous diviser et ce qui doit nous réunir dans un intérêt supérieur, dans l'intérêt du pays. Lorsque j'ai opté pour Belleville, et posé ici à la fois et mon berceau et mon assiette politiques, croyezvous que j'ignorasse à quelles difficultés, à quelles contradictions et à quels incessants efforts de démonstration et de clarté je serais condamné?
Croyez-vous que je ne connais pas, aussi bien que les plus ardents d'entre vous, ce qui peut traverser la pensée des masses et faire bondir les entrailles du peuple? Mais je sais aussi ce que les lois de la politique exigent d'attention, de fermeté et de prudence, et, quant à moi, je mettrai mon honneur à n'avoir jamais de faiblesse quand il s'agira des intérêts de la
démocratie française tout entière. {Vive adhésion. — Applaudissements répétés,)
Je vous ai dit que je ne rétracterais jamais ce mot de démocratie, je vous ai dit que j'étais, avant tout, d'un parti politique dans ce pays, du parti de la démocratie républicaine ; mais, ayant consacré à son triomphe tout ce que la nature m'a départi d'énergie, d'intelligence, de patience et de dévouement au travail, j'ai la prétention de connaître, aussi bien que personne, les voies et moyens à l'aide desquels on peut assurer son établissement définitif, à l'abri des retours de la réaction ou des surprises de l'ignorance. {Marques d'assentiment. — Bi^avos,)
Quant à la contradiction, non seulement je l'admets entière, mais je la sollicite; seulement je demande que nous y mettions de l'ordre et de la convenance, parce que nos réunions sont le point de mire de tous les esprits aigris et de tous les vaincus de la réaction.
Prenons pour exemple ce Congrès ouvrier, qui a su toucher aux questions les plus brûlantes sans donner prise un seul jour à nos ennemis aux aguets. {Applaudissements prolongés.)
Je viens donc vous rendre mes comptes. Ce mot me plaît, et je suis peut-être le premier qui l'ait employé dans la ville de Paris , car, on le rappelait tout à l'heure, et je ne l'oublierai jamais, c'est à Belleville que j'ai fait alliance avec vous; mais permettez-moi d'ajouter que l'exécution du contrat est soumise aux changeantes nécessités du temps, et, pour employer un mot que l'on blâme sans le comprendre, à d'inévitables négociations; car, retenez bien ceci: je ne connais que deux manières de faire de la politique ; il faut négocier ou se battre. ( Vive approbation. — C'est cela! — Très bien/)
Eh bien, moi, je suis pour les négociations, je suis contre la bataille, contre la violence ; et je les répudie, je les réprouve pour des motifs que je ne veux pas
dérouler devant vous, parce que je ne veux pas, à mon tour, soulever vos colères. Mais c'est assez des crises douloureuses à travers lesquelles la France a développé ses tentatives de réforme depuis cent ans : c'est assez, c'est trop longtemps usé de la violence dans les paroles, qui mène à la violence dans l'action ; presque toujours cette violence a été stérile et souvent criminelle. Et qu'en est-il résulté ? Beaucoup de temps perdu, beaucoup de sang versé, et le recul de ridée qu'on voulait servir. C'est une politique néfaste qu'il faut condamner, non seulement au nom de l'expérience, mais encore au nom de la dignité du suffrage universel, car le suffrage universel n'est rien, ou il est le triomphe de la raison par le nombre, de la libre volonté de tous exprimée dans les urnes publiques. {Marques d'assentiment et applaudissements.)
Je le répéterai sans cesse, ce que j'ai voulu et ce que je veux, c'est instituer la politique 'du suffrage universel, c'est séparer le sentiment, le tumulte de la rue, les mouvements désordonnés d'avec la politique, c'est, permettez-moi le mot, exclure de la politique la déclamation.
Et je le dis sans être inquiet du retentissement que peuvent avoir mes paroles, fort de la sincérité de mes intentions, bien sûr, comme vous l'avez dit, de ne jamais trahir votre confiance; je pourrais, je le sais, me préparer à n'avoir pas toujours la faveur populaire; mais je l'aurai, parce que je démontrerai que j'ai raison, et raison précisément dans votre intérêt.
Eh bien, quelle politique avons-nous suivie? On dit que c'est une politique de transaction. Oui, c'est vrai, parce que les hommes ne se gouvernent que par des transactions ; on dit que c'est une politique de résultats ; et on raille ces résultats ! Ils sont là pourtant : ils crèvent les yeux. Il n'y a pas un an, nous avions l'état de siège, nous avions les ministres dont vous vous souvenez ; vous vous rappelez également leurs actes