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et leurs tentatives; vous savez entre quelles mains le pouvoir avait été placé dans les mairies. Regardez, dites vous-mêmes s'il y a de quoi se railler des résultats obtenus. {Applaudissements,)
Ces résultats, vous les avez faits vous-mêmes. C'est cette majorité qui siège à Versailles, — et qui, je Tespère, n'y siégera pas toujours, — qui a débarrassé le pays du réseau dans lequel il étouffait. Le pays a dit à cette majorité lorsqu'il l'a élue : Fondez la République ; nous désirons la paix et la tranquillité dont nous avons tant besoin non seulement pour refaire notre grandeur menacée, mais aussi pour améliorer en quelque chose la situation morale et matérielle du plus grand nombre.
Et croyez-vous que, lorsque cette politique a abouti, quand elle a été sanctionnée, quand, tous les jours, on voit les indifférents ou les timides venir s'y rallier et lui apporter le contingent de leurs forces , croyezvous que je vais l'abandonner sous les invectives des uns ou les rancunes des autres? Non, car c'est notre abri.
Mais si, aujourd'hui, la République est constituée ; si elle est soutenue par une majorité républicaine, sur laquelle nous pouvons toujours compter, il n'est pas dit que vous en ayez fini avec les périls, que vous ayez échappé pour jamais à tous les pièges. Ôhl certes, il est admirable de se proclamer tout de suite vainqueur, de dire qu'on va changer le monde et de croire qu'il suffit pour cela d'un peu d'audace dans l'imagination, d'une rame de papier et d'une fiole d'encre. Messieurs, la société humaine n'est pas aux ordres de ces enchanteurs, elle ne se fait ni ne se réforme par un coup de baguette magique. Ily a des obstacles, des résistances, et vous, qui lisez les journaux, qui connaissez la politique, car vous êtes parmi l'élite delà démocratie française, vous connaissez assez ces résistances. Vous n'ignorez "pas non plus les violences passionnées de nos
ennemis, dont je suis loin de me plaindre, — au contraire, car elles sont, pour eux, une cause de discrédit dans le pays. Quand on -rapproche leurs violences de la modération et de la sagesse du parti républicain, croyez bien que non seulement le pays, mais l'Europe tout entière, se prononcent pour le parti républicain. {Assentiment unanime, — Applaudissements.)
Cette politique du 20 février, que contenait-elle donc lorsque la France Ta ratifiée? Quel mandat le pays a-t-il décerné à ses élus ? Quels vœux a-t-il manifestés? Quelle ligne de conduite a-t-il tracée à ses députés?
Nous sommes encore, pour ainsi dire, tout chauds de cette grande épreuve du suffrage universel. Mes collègues qui ont bien voulu venir à cette réunion savent, pour les avoir entendues résonner dans le pays, quelles paroles ont été échangées entre les députés el les électeurs. On leur a dit : Avant tout, sauvez la République, affermissez-la, développez-la, améliorez-la ; mais surtout gardez-la d'une main vigilante. Ne commettez aucune faute; ne vous laissez ni éblouir par le triomphe ni exaspérer par les lenteurs que vous pourrez éprouver dans la réalisation de vos vœux. Soyez patients, persévérants, modérés, ce qui n'empêche pas d'être énergiques et fidèles.
Le pays a dit encore à ses élus : Portez vos préoccupations sur les choses solides et fondamentales. Jetez les assises d'une démocratie véritablement maîtresse d'elle-même. Mettez la main aux affaires; neperdezpas de vue un moment l'éducation nationale, inquiétezvous de la reconstitution de la puissance militaire du pays. Occupez- vous de faire disparaître les entraves qui pèsent encore sur la liberté d'écrire et de penser ; luttez contre le retour offensif du cléricalisme audacieux; n'épargnez ni temps, ni soucis, ni veilles, pour développer, en les réglant, le droit de réunion, le droit d'association, les plus indispensables de toiis à
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une démocratie; car ceux qui travaillent doivent élaborer, poursuivre eux-mêmes la solution des questions économiques et sociales, une à une, avec sagesse, avec maturité, en tenant compte de toutes les difficultés et des intérêts de tous. Hâtez-vous surtout d'amener certaines réformes. Marchez droit à l'ennemi, et ne prenez pas Tombre pour la proie. Et la proie, c'est avant tout la réforme dans plusieurs lois et la réforme dans le personnel. [Vifs applaudissements.)
Qu'est-ce que vos mandataires ont fait dès qu'ils ont été réunis? Une seule pensée les animait alors, et c'est pourquoi nous avons proposé,' — j'ai proposé, et je crois que j'avais raison,— de ne former qu'un grand parti républicain dans la Chambre, de négliger et d'oublier nos nuances, d'abjurer nos dissidences, pour ne former qu'une armée, qui aurait eu son avantgarde, son centre et même ses traînards, mais une armée compacte, unie, sans petits groupes, sans petites chapelles, lesquels ont leur raison d'être quand on lutte contre un pouvoir despotique, mais non pas quand on est un parti de gouvernement et qu'on prétend l'exercer.
C'est avec une pareille constitution du parti républicain dans la Chambre qu'aurait pu être résolue tout de suite la question de l'administration de l'État, car, quant à moi, je ne suis pas satisfait des changements insuffisants qui ont été faits: j'ai toujours protesté contre ces timidités, j'ai toujours dit que c'était là le prologue de toutes les questions à résoudre. En effet, on a beau faire des lois, quand les fonctionnaires chargés de les appliquer ne sont pas fidèles et loyaux, c'est comme si l'on travaillait à la toile de Pénélope. [Très bien! très bien! — Applaudissements prolongés.)
Nous avons siégé pendant quatre mois, et l'on rencontre des gens qui disent : Comment se fait-il que, pendant ces quatre mois, vous n'ayez pas changé la face de la terre? (Hilarité.) Non, nous n'avons pas pu
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changer la face de la terre en quatre mois, nous ne le pourrons pas davantage en quatre ans, mais nous avons labouré et tracé le sillon, nous y avons déposé le bon grain, et, si vous persévérez, d'autres viendront le faire lever et la moisson sera pour \ous.{Vïve appj^obation.)
Je sais bien qu'il y a une question qui nous divise, qui vous passionne, et je suis trop habitué à la politique démocratique pour ne pas distinguer sur vos lèvres ce mot d'amnistie [Mouvement.)
Quelques voix, — Ah I ah !
Un grand nombre de voix, — Silencel Écoutez I
M. Gambetta. — Vous imaginez-vous, par hasard, que je recule devant la question? Je vous connais trop pour l'ignorer : vous faites de ce mot une sorte de cri d'opposition, car nous avons nos oppositions, et je ne m'en plains pasielles avertissent et elles éclairent ; toutefois les oppositions, dont il faut toujours tenir compte, ne sont pas toujours faites pour être suivies. [Rires.)
Mais enfin ce qui vous passionne, c'est cette question de l'amnistie, sur laquelle je ne me suis jamais expliqué. Je n'ai jamais voulu m'en expliquer, et je vous en dirai la raison; mais je trouve quele moment est venu d'en parler, et je réclame de vous un peu de tolérance et, pour moi, une entière franchise. [Très bien/ — Bravos, — Parkz! — Mouvement d'attention,)
Je comprends et j'ai partagé avec beaucoup de mes amis cette opinion que l'heure de la clémence avait sonné ; qu'une large 'politique, une politique intelligente n'aurait pas laissé poser la question, qu'elle eût devancé le sentiment public et, dans une large mesure, fait une amnistie. L'amnistie n'aurait pas soulevé de divisions, elle n'eût pas suscité de dissidences, parce que la mesure eût été large si le gouvernement en avait pris l'initiative, et que l'opinion, dont il fallait faire à cet égard l'éducation, l'eût acceptée avec reconnaissance.
Mais les uns n'ont pas compris Topportunité de cette mesure, et d'autres Tont exagérée. C'est ici que je me suis séparé de mes collègues : je n'étais pas, je ne suis pas partisan de l'amnistie telle qu'on l'a réclamée dans certaines formules, et cela pour bien des motifs, mais le principal, c'est que je voyais qu'on allait compromettre et perdre la question môme de l'amnistie ; c'est que je voyais qu'enla présentant dans ces termes absolus et violents, sans distinctions ni catégories, on allait surexciter le sentiment contraire, et qu'on n'obtiendrait ni peu ni prou, justement parce qu'on demandait tout. {Murmures dans quelques parties de la salle.)
Et c'est ce qui est arrivé.
Je vous ai dit, Messieurs, que j'étais tout disposé à entrer en discussion avec quiconque le voudrait; mais je demande qu'il ne se produise pas, sous la forme de rumeurs, de réponses collectives qui n'arrivent pas jusqu'à moi et qui ne font que troubler l'ordre de ma discussion. (Très bien — Parlez!)
11 me faut maintenant vous donner la raison de mon opinion au point de vue républicain, au point de vue national et au point de vue spécial où je me trouve.
Je dis qu'il existait une opinion très habile et très perfide qui, s'emparant des événements de la Commune, les transformait en une sorte d'explosion et de manifestation d'une école ou d'une secte politique, alors qu'on savait parfaitement que cette insurrection du 18 mars n'était, au contraire, qu'une sorte de convulsion de la famine, de la misère et du désespoir.
Une voix, — Je demande la parole. [Laissez parler! — IS^ interrompez pas I)
M. Gambetta. — S'emparer de cette opinion pour prétendre que l'insurrection criminelle du 18 mars constituait la véritable expression du parti républicain et pour confondre, de proche en proche, les républicains avec les hommes les plus tarés etles plus souillés
dans les événements insurrectionnels du 18 mars; considérer comme leurs complices ou leurs collaborateurs des membres du même parti, voilà une opinion qui pouvait se produire, et il n'y avait qu^un moyen de la réduire au silence, d'empêcher qu'elle ne se propageât dans le pays, qu'elle ne portât la terreur sur beaucoup de points en même temps qu'un coup redoutable à l'édifice républicain.
Il importait, dis'-je, de rompre avec cette opinion en demandant l'amnistie partielle, qu'il fallait faire aussi large que possible. Il fallait établir des catégories, des distinctions, prendre enfin une mesure sage, prudente et politique. C'est ce que j'ai fait, dans l'intérêt commun de la justice et de la bonne politique, en signant une demande d'amnistie partielle. Je n'ai pas cru, je ne crois pas encore à cette heure, qu'il fût possible d'aller au delà; j'ai pensé que le faire était commettre une faute qui pouvait devenir irréparable. Je crois que nous avons véritablement servi l'intérêt républicain en arrachant à nos ennemis une arme dont ils faisaient déjà un emploi funeste.
Est-ce à dire que, parce qu'on a mal pris la question, parce qu'on l'a mal posée, parce que, permettezmoi le mot, on a présenté le glaive par la pointe au lieu de le présenter par la garde, est-ce à dire que tout soit fini, qu'il n'y ait plus de mesure de conciliation possible, et qu'il ne faille pas faire une distinction entre les innocents, les égarés et les criminels ? Non. Et je dis qu'à cause précisément des retards, des hésitations et de la parcimonie qui nous ont été opposés, il est plus que temps, au contraire, d'en finir avec cette lourde et inhumaine question. Je suis d'avis qu'il faut prendre tous les moyens pour y arriver.
Voilà tout ce que j'avais à vous dire sur cette question. 11 est, je ne l'ignore pas, des gens qui, ne tenant pas compte de la situation politique du pays ni de celle de Paris, ne se préoccupent que d'un seul point
delà ville et, n'apercevant rien au delà, réclament encore aujourd'hui Tamnistie totale et absolue. Ceuxlà, qui veulent l'amnistie totale, se divisent en deux parts : il y a d'abord ceux qui sont mus par une générosité de sentiments : — j'en connais, je compte parmi eux des amis qui sont ici, — mais qu'ils me permettent de leur dire qu'ils sont dupes de leur cœur, et qu'ils trahissent, bien à leur insu et contre leur gré, les intérêts mêmes qu'ils pensent servir.
Il y a ensuite ceux qui font de cette question un moyen de désordre et d'agitation [sans fin. {Murmures et réclamations sur quelques bancs, — Très bien! et marques d'approbation sur un grand nombre de bancs, — /wlerruptions diverses,)
Eh bien, cette question, nous allons la retrouver à la rentrée de la Chambre sous la forme d'une proposition de cessation de poursuites, qui répond en partie à nos sentiments de pacification et de justice, et là, comme nous serons en face d'une mesure politique, juridique et nécessaire, je donnerai mon concours à cette proposition, comme j'ai l'habitude de le donner, sans compter. Mais, entendez-le bien, je suis résolu à ne jamais dépasser, tant que je penserai avoir raison, tant qu'on ne m'aura pas démontré que j'ai tort, les limites fixées par ma conscience et par ma raison. [Mouvement, — Très bien! très bien!)
A cette question s'en joignaient d'autres. Il y avait, — il y a encore, — une question de liberté communale à résoudre. Vous savez comment nous l'avons traitée.
Nous étions assurés d'exprimer une pensée politique et véritablement nationale en restituant à toutes les communes de France, sans distinction, le droit d'élire leurs maires. Et comme nous étions là sur un terrain où l'immense majorité des Français se trouvaient unis par un vœu commun, et qu'ils s'étaient assez clairement expliqués parle verdict du 20 février.
il n'y avait pas à hésiter : nous avons soutenu le principe dans son intégrité.
Il en est ainsi toutes les fois que nous sommes sûrs (l'avoir le pays avec nous; c'est ici la clef de cetto politique qu'on a appelée d'un mot plus ou moins bien fait,, qui vient d'Italie, de même que le mot intransigeant vient d'Espagne ; — je voudrais bien qu'on restât en France sans aller chercher des mots par-delà les monts. — La clef de cette politique, qualifiée avecun dédain assez ridicule d'opportuniste, consiste à ne s'engager jusqu'au bout dans une question que lorsqu'on est sûr d'avoir, sans conteste, la majorité du pays avec soi. Mais, quand il y a des hésitations, quand le pays n'a pas manifesté sa volonté, quand il est divisé, quand il répugne à une mesure, quand l'adoption de cette mesure jetterait le troulsle dans le suffrage universel, en même temps qu'elle serait une cause de faiblesse et de ruine pour le gouvernement, quelle que soit alors l'ardeur qui nous pousse, je résiste et je résisterai toujours. {Applaudissements. — Infef*ruptwns sur quelques bancs,)
Il y a, dans la politique de la démocratie, un devoir supérieur à tout autre devoir : c'est la conservation de la République elle-même; c'est, avant tout, de ne jamais donner barre à ses ennemis contre l'édifice qui nous abrite encore. Oh ! il serait trop commode de se draper dans la toge des anciens Romains et de mourir comme Caton à Utique. Quel profit a retiré la République romaine de la mort de Caton à Utique? {Rù'es.) Moi, je suis pour lutter jusqu'au bout quand César est vivant, ou pour empêcher le retour de César. {Longs applaudissements.)
Vous m'avez connu à une autre époque, et l'on attestait, tout à l'heure, dans quel esprit vous m'aviez choisi. Eh bien, il y en a parmi vous, peut-être, qui se sont trompés sur mon caractère et qui, jugeant de 'ardeur et de la passion que j'ai toujours mises et
que je mettrai toujours, quel que soit le nom de l'usurpateur dynastique qui puisse se présenter devant nous, à combattre et à renverser son pouvoir, et qui peut-être se sont imaginé que j'étais un homme de sédition et de faction, que je ne pouvais pas me contenter d'un gouvernement lentement réparateur, ni m'accommoder d'une marche prudente et progressive dans les idées, que je pouvais me laisser éblouir par je ne sais quel prestige de popularité, jusqu'au point de sacrifier le bien de l'État et le repos de l'avenir: il faut que vous perdiez cette illusion, si vous l'avez. (Applaudissements,)
Je vous le disais sous l'empire, en prenant le mandat que vous m'avez confié ; je l'ai répété lors de ce coupable plébisciste dont la France saignante paie encore la rançon, je vous disais : Ce que je rêve pour mon parti, ce ne sont pas les héroïques aventures de la rue, c'est le gouvernement de la France par ellemême, parce qu'il y a quelque chose que je place plus haut peut-être que toutes mes convictions politiques et philosophiques , c'est la France. {Applaudissements prolongés, )
Au surplus, ce que je dis ici, je ne l'adresse pas à la majorité dans cette enceinte, car j'ai la conviction que cette majorité est avec moi.
Voix nombreuses, — Oui ! oui I
M. Gambetta. — J'ai confiance qu'elle sait bien que, lorsque je passe par les sentiers les plus difficiles, ce n'est pas certes de gaieté de cœur, mais parce que ce sont les chemins qui vont au but. Elle sait bien, cette majorité, qu'elle peut faire fonds sur son représentant; elle ne le saurait pas, qu'il l'en faudrait plaindre. ( Marques d'approbation,)
Et maintenant je vous dis ceci : c'est qu'il faut jeter les regards autour de vous, et que, si vous m'avez toujours trouvé confiant, plein d'espoir dans l'avenir de notre cause, si vous n'avez pas oublié les paroles que
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je venais vous apporter aux heures tragiques, aux heures funèbres, à ces heures où ceux qui emplissent aujourd'hui la rue du bruit qu'ils font n'apparaissaient pas, où on ne les connaissait que pour avoir à les consoler, lorsqu'à ce moment-là je vous apportais ces paroles, c'est qu'il faillait donner confiance; mais aujourd'hui, non, je ne suis pas optimiste.
Non, je le répète, je trouve que jamais la prudence, la circonspection, l'union et la cohésion de toutes les nuances du parti républicain n'ont été plus nécessaires; pourquoi? Mais parce que nous assistons à une recrudescence inouïe de passions réactionnaires, et dont la France n'avait pas eu d'exemple depuis 1815 ou 1816 ; parce que nous avons sous les yeux le spectacle bizarre de n'avoir plus de parti politique proprement dit à combattre, de n'avoir plus qu'un parti, ou plutôt une cohue : il n'y a plus d'étendards politiques, ils sont tous cachés ; il ne s'agit plus de restauration de maisons royale ou impériale ; il s'agit de sauver la foi, la religion, comme si la religion n'était pas distincte du fanatisme et de la théocratie ; il n'y a qu'un ennemi : il englobe tout, apparaît partout, surgit partout, il nous enveloppe de tous les côtés, et c'est le moment que vous prenez pour faire de la dissidence et susciter des divisions I {Salve d'applaudissements,)
Eh bien, il y a un parti qui ne fait pas de division ; bien au contraire, il concentre et ramasse toutes ses forces, il soude bout à bout tous ses instruments de combat et de guerre, il étend tous les jours la portée de son action ; ce parti, vous le connaissez : il se permet de revendiquer le droit, non plus d'entrer dans l'État, mais de gouverner l'État lui-même, et l'on voit ses représentants officiels se réunir, conciliabuler, rédiger des manifestes, parler aux puissants du jour, discuter des ordres, usurper sur le pouvoir public le droit de remontrance. Tantôt c'est une loi dont il n'est pas satisfait, tantôt c'est tel parti qu'il dénonce ;
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il étend la main surradministration, surTarmée, sur la magistrature; et c'est quand ces choses-là sont permises, tolérées, qu'elles proviennent non pas seulement de la faiblesse du pouvoir, de la complaisance d'un libéralisme exagéré, mais du progrès de la caste et de la gent cléricale, lentement poursuivi depuis cinquante ans, c'est à la veille de la suprême bataille qu'on vient équivoquer sur les mots, faisant des arguties misérables, ne jetant en pâture à l'intelligence populaire rien de ce qui peut l'assouplir et la fortifier, et ne lui donnant que ce qui peut l'abêtir, c'est ce moment qu'on choisit pour diviser toutes les forces du parti républicain ! Je dis que ce n'est ni raisonnable ni habile ; je suis bien près de dire que cela est impie. {Applaudissements répétés.)
Oui, cela est impie, si c'est volontaire. Mais je ne crois pas que cela puisse être volontaire. Et, pour en finir par nn seul mot, je ne connais qu'une politique, celle que nous avons suivie, politique de modération, politique de concorde, politique de raison, politique de résultats, et, puisqu'on a prononcé le mot, politique d'opportunité. En vérité, il est étrange et je dirai que c'est presque une honte pour l'esprit français d'en être réduit à ceci : qu'il faudrait faire une politique d'inopportunité pour satisfaire certaines individualités. {Hilarité,)
Comprenez-vous qu'il ne faudrait tenir compte ni des circonstances, ni du vent qui souffle, ni de l'arrimage du navire ; le pilote devrait tourner le dos, et tout cela pourquoi faire? Pour ne pas faire une politique d'opportunisme! Je la connais, cette politique: c'est la politique des désastres et du naufrage.
Et permettez-moi de vous rappeler que, lorsque nous sommes nés à la vie politique, il y a de cela quelque vingt ans, nous nous sommes trouvés seuls, isolés, sans guide, sans patron, sans rien qui pût nous indiquer la route à suivre ; nous arrivions dans les
ténèbres, et quelles ténèbres! les ténèbres que faisait Tombre des ailes de l'aigle déployées sur la France I {Sensation,)
Nous étions là sans personne pour guider nos pas ; nous demandions à quelque survivant de 1848 des nouvelles des hommes de ce parti républicain qui avait avant nous fait Tessai de la République, et alors nous apprenions que, dispersés à tous les vents, fugitifs, misérables, ils traînaient au dehors une existence qui^ si elle n'était pas sans dignité, était sans profit pour la France; et quand nous demandions la cause de ce crime triomphant qui les avait chassés, — car il y a des causes. Messieurs, aux crimes qui triomphent; les crimes politiques ne réussissent pas quand on n'a pas d'avance façonné les nations à les voir s'accomplir; les crimes qui sont tentés sans que déjà on ait brisé les ressorts d'un peuple, ces crimes-là restent des échauffourées et ne servent jamais de fondement à des dynasties, — savez-vous ce qu'on nous répondait? On nous répondait que ce qui avait rendu l'attentat possible, c'était la peur suscitée dans le pays, la terreur provoquée par les violences de parole de braves gens qui, au fond, étaient les plus débonnaires du monde. Mais la terreur avait tellement troublé les cervelles, qu'on n'attendait plus qu'un maître; ce maître, cet aventurier, ce caporal obscur et louche passa, et il suffit de lui pour arrêter, pendant vingt ans, l'essor de l'humanité. {Vifs applaudisse^nenta.)
Savez-vous alors ce que nous nous sommes dit? Nous nous sommes dit qu'après avoir lutté contre ce César d'aventure, si jamais on pouvait en débarrasser la France, pour nous commencerait une nouvelle politique, une politique de sagesse, une politique de mesure, qui ne livrerait rien au hasard et qui aurait surtout pour axiome fondamental de rassurer les intérêts et de rallier les esprits. C'est là la politique à laquelle on veut bien donner le nom d'opportuniste ;
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peu nous importe; la France Ta sanctionnée, et je tiens à honneur que dans Belleville, que précisément dans ce centre toujours noblement ardent et généreux, elle conquière droit de cité. G*est pour cela que j'ai tenu à rester votre représentant quand je pouvais choisir; je tenais à pouvoir parler d'ici à la France entière pour lui dire : Oui, c'est dans ce réduit oii il y a le plus d'emportement généreux, où il y a dans les cœurs la plus grande ardeur de sentiments, où s'élève si haut l'esprit de sacrifice^ où il y a eu le plus de martyrs dans le passé, c'est dans ce réduit que je veux poser ma tribune, pour n'y faire entendre que des paroles sincères et que l'expression d'une politique sage et progressive.
On a appelé quelquefois, Messieurs, cette colline de Belleville le mont Aventin de la démocratie française : eh bien, l'expression est digne d'être relevée, mais non pour en faire un lieu d'agitations stériles et vaines, pour en faire au contraire le sommet le plus élevé sur lequel on puisse avec confiance inviter la France à tourner les yeux en lui disant : Vois, le drapeau ne tremble pas, tu peux dormir et travailler tranquille. [Double salve d'applaudissements.)
M. BuFFENoiR. — Je demande la parole. {Agitation,)
M. LE PRÉSIDENT. — M. Buffcnoir a la parole.
M. Braleret. — M. Buffenoir n'est pas du XX® arrondissement.
M. LE PRÉSIDENT. — On me fait observer queM. Buffenoir n'est pas du XX® arrondissement; si cela est, il ne peut prendre la parole.
Quelques voix, — Si I si! qu'il parle!
De toutes parts, — Non ! non ! [Bruit et interruptions diverses,)
M. Gambetta. — Permettez, Messieurs. M. Buffenoir demandant la parole, je n'admets pas qu'on puisse poser la question de savoir si, oui ou non, il parlera. Il faut qu'il parle.
Voix diverses. — Non I non ! — Si ! si !
M. LE PRÉSIDENT. — Faites silence, s'il vous plaît.
M. Gambetta. — Je tiens à dire que M. BufFenoir n'est pas électeur du XX® arrondissement, mais que, malgré cela, je demande qu'on lui accorde la parole. {Marques d'assentiment.)
Un grand nombre de voix. — Non l non I — Il ne peut pas parler I
Quelques voix. — Si I
M. LE PRÉSIDENT. — J'ai douué la parole à M. Buftcnoir; veuillez l'écouter.
M. BuFFENOiR. — Après le puissant orateur que vous avez entendu... {Interruptions nombreuses. — Assez!)
M. LE PRÉSIDENT. — Écoutcz l'oratour.
Plusieurs membres. — Nonl non! — 11 n'est pas de l'arrondissement. {Agitation.)
M. Gambetta. — Laissez M. Buffenoir poser la question qu'il a à m'adresser; nous aurions déjà fini, si vous ne l'aviez pas interrompu; il ne faut pas, dans l'intérêt de nous tous, et surtout de cette réunion, qu'on puisse dire que l'on a empêché les personnes qui ont des questions à me poser, de le faire. Je vous en prie donc, écoutez-le. {Très bien/ très bien/)
M. Buffenoir. — Je disais donc, citoyens, qu'après le puissant orateur que vous venez d'entendre, il y a peut-être quelque témérité à moi de prendre la parole dans cette assemblée; cependant, il n'est donné à personne de faire reculer les hommes de principe devant l'expression de ce qu'ils croient la vérité, et je me permettrai, si vous voulez bien, de soumettre quelques observations à l'assemblée au sujet des paroles très sincères, je n'en doute pas, qu'a prononcées le citoyen Gambetta.
Appartenant au parti radical avancé... {Mwmures et inteîTuptions diverses) nous sommes comme lui ; nous ne sommes pas des agitateurs; rions voulons la conciliation aussi, seulement nous la voulons sur des
principes; comme les opportunistes, nous détestons les bonapartistes, les cléricaux et les partis déchus qui ont légné autrefois sur la France; mais nous voulons de plus que ce qu'on entend par le mot République soit nettement défini. {Assez/ assez/)
Un membre. — A la question !
Un autre membre. — Posez votre question !
M. BuFFENOiR. — Je voulais dire au citoyen Gambetta que sa politique, que pour mon compte je crois très sincère... {Bruù.)
Un membre, — Vous avez déjà dit cela!
M. BuFFENOiR — ... ne nous conduirait pas au but auquel tend la démocratie, c'est-à-dire au gouvernement direct du peuple par le peuple.
Un membre. — Vous faites un discours. A la question !
M. BUFFENOIR. — Je dis que sa politique est une politique qui maintient encore l'ancienne tradition qui consiste à donner à une nation un maître; qu'il s'appelle président de la République ou non, peu importe le mot, c'est toujours un maître : il donne des fers, et les fers sont toujours des fers... {Bruits et nm.)
De toutes parts. — Abrégez I — Concluez! — A la question !
M. BuFFENOiR. — J'arrive, pour abréger, à la question que je veux poser au citoyen Gambetta. (Ah! ah!)
J'ai demandé tout à l'heure la parole au moment où il parlait de l'amnistie; il a dit que le mouvement comraunaliste de 1871 était une convulsion. Je dis, moi, que c'était la manifestation légitime... {Exclamations nombreuses. — Vive agitation. — Réclamations et intenniptions. )
M. Gambetta. — Un mot. Il n'est pas possible, dans une réunion française... {Le bruit qui n'a pas cessé couvre la voix de l'orateur.)
Il faut que vous entendiez ce que j'ai à vous dire. On vous a dit, rappelant une parole dont je venais de
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me servir, que j'avais qualifié Tinsurrection du 18 mars une convulsion n'ayant rien qui ressemble à une manifestation d'un parti politique.
Eh bien, puisque la réaction me somme de parler, je vais le faire.
Écoutez bien. Voilà un homme qui parle de la Commune et qui dit que la Commune est la manifestation légitime d'un système, d'une idée politique. Or, savez-vous ce que c'est que cet homme? (Oui/ oui! — Non ! non ! — Agitation et marques d'attention.) 11 est bon de savoir quels sont ceux qui osent parler ainsi devant le peuple. Quand on prononce des paroles comme celles que vous venez d'entendre, qui, si elles pouvaient être l'expression d'une pensée sérieuse, se retourneraient cruellement et contre vous et contre vos idées, il est bien nécessaire de connaître ceux qui les prononcent. Eh bien, le citoyen que voilà, je le connais...
Une voix, — Ce n'est pas un citoyen.
M. BuPFENOiR. — Je proteste.
M. Gambetta. — Vous protesterez après. Quand je suis revenu à la Chambre des députés, lorsque vous m'eûtes rendu mon mandat après la guerre, j'ai reçu la visite de monsieur que voilà, et ce monsieur qui trouve que la Commune était l'expression d'une idée légitime, savez-vous où il était au moment de la Commune? Eh bien, il était entre les mains des cléricaux qu'il servait. [Exclamations nombreuses, — Rires, — Agitation,)
11 est venu me trouver, moi, pour l'aider à en sortir ; il m'a apporté à cette époque-là une pièce de vers qu'il m'a dédiée, — je la lui rends. [Hilarité,) — Et ce monsieur, qui dit de pareilles choses, était uniquement préoccupé, non pas, comme il dit, du radicalisme communaliste, mais d'écrire, dans un journal que je venais de fonder, n'importe quoi, sur n'importe quel sujet; il n'y a pas d'adulations et de platitudes