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de créer, c'est d'agir, c'est de prouver tous les jours, par des actes successifs, que ce ne sont pas là des paroles, des programmes, des promesses, mais que vous voulez passer à l'action, et qu'ayant conquis le concours du gouvernement, des corps électifs et de vos mandataires élus, il ne vous reste qu'à assurer votre propre concours.
Or, qui pourrait douter du triomphe en présence de l'assemblée qui se presse autour de cette tribune? car que signifîe-t-elle? Elle signifie que le pessimisme de mon ami Tirard n'était pas de saison, et que, s'il a fait des voyages infructueux à Versailles, il a eu raison de réfléchir et de porter le centre de son action dans Paris. Là, les oboles ne lui manqueront pas. {Rires et ma7*ques d^ approbation»)
Un mot. Mesdames et Messieurs, en terminant, — car je ne veux pas vous retenir plus longtemps, — un mot sur la laïcité. On dirait vraiment que c'est là une innovation de l'esprit de désordre, une sorte de monstruosité récemment sortie de la cervelle de quelques esprits chimériques, ou tellement portés vers l'anarchie qu'on doit se voiler la face rien qu'à l'apparition de leurs prétentions. Eh bien ! savez-vous depuis combien de temps cette laïcité existe en Hollande? Depuis un siècle et quart. En Suède, depuis soixante-dix ans. A nos portes, en Belgique, il y a quantité d'écoles qui sont laïques, absolument laïques. Et qui de vous n'a entendu parler de ce grand mouvement des écoles non sectaires, c'est-à-dire laïques, en Angleterre? Et ce mot d'écoles non sectaires dit bien la pensée qui a présidé à leur fondation. Ge sont des écoles où la morale est enseignée, mais séparée de toute révélation et de toute théologie, de telle sorte qu'on ne commence pas, dès l'école, ces disputes ardentes et sans fin entre les esprits et les consciences dont on retrouve plus tard la trace dans la société, et que Ton conserve à Tenfant l'intégrité de sa con-
sciencjB. Que ceux, au contraire, qui veulent, à un jour donné, constituer une force aveugle et irréfléchie, crient contre la laïcité; mais, je vous le demande, entre ceux qui demandent la laïcité, c'est-à-dire le respect et Tintégrité de la libre pensée de Tenfance, et ceux qui disent qu'il n'y a pas de morale humaine qui procède de Tobservation et de la logique, mais seulement une morale enseignée à Tabri du mystère et sous la tutelle d'une théologie et d'une métaphysique imposées, qui veulent imposer le credo quiaabmrdum et enseigner l'enfance en lui mettant dans la bouche cette seule réponse à tous les faits d'observation : — Je crois parce que c'est absurde, — entre ces deux camps et ces deux esprits, je vous le demande, de quel côté est l'esprit de liberté et le respect de l'intégrité de la conscience, et de quel côté est l'esprit de secte et d'usurpation? {Salve d'applaudissements,)
Par conséquent, sans craindre de se laisser aller à l'esprit de persécution et d'exclusion, nous avons le droit et le devoir, vous avez vous-mêmes le droit et le devoir de défendre, par le livre, par la brochure, dans la conversation, dans les lieux publics, dans vos foyers, dans vos salons, vous avez le droit de dire que dans l'école laïque est la liberté de penser ; plus tard, à la sortie de l'école, dans la vie, celui-là ira à la synagogue, celui-là à l'église, celui-là au prêche, et cet autre, montant sur la montagne, aura le droit d'avoh* sur cette immensité placée sous son. regard, sur son origine et sur les lois qui la régissent une foi indépendante. Et d'autres qui, dans leur pensée, n'ont rien trouvé qui leur permette d'avoir une idée sur les causes premières, s'arrêteront devant la négation et le doute; ils diront : « J'ignore, mais je cherche; le monde est mon domaine, si la métaphysique m'est fermée. » (Salve d'applaudissements,)
Est-ce là persécuter les esprits et leur mettre la chemise de plomb sous aquelle ils respireront diffi-
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cilement pendant le reste de leur vie? Ou bien n'estce pas simplement proclamer Texcellence delà raison et le droit pour elle de se mouvoir dans une indépendance que rien ne gêne? Dans le respect de Tindépendance d'autrui, dans le sentiment et le respect de la dignité de Thomme réside le fondement de la morale éternelle, et ce fondement est aussi solide, aussi indestructible que l'humanité elle-même. C'est de ce contrat d'homme à homme, de dignité à dignité, c'est de ces devoirs réciproques que naît la morale, c'est sur ce sol que germe et fleurit la liberté même. (Applaudissements prolongés.)
Et si nous poursuivons à tous les degrés, dans Técole où l'enfant commence à apprendre, si nous passons de là dans l'école où le jeune homme s'abreuve à la coupe antique, s'assimile les beautés des anciens poètes et des artistes immortels qui nous ont précédés, et que nous considérions l'étudiant qui traverse ces écoles supérieures où l'esprit se trouve face à face avec les derniers et les plus profonds problèmes de la nature, nous trouvons encore et toujours, comme loi première, le respect de la raison et le respect de celui qui apprend aussi bien que de celui qui enseigne. Voilà ce que nous entendons par la laïcité. Qu'au dehors, dans les temples ou les églises, quiconque a une pensée religieuse puisse l'enseigner, qu'il appelle à lui la foule, que par son apostolat il gagne et subjugue les cœurs, il n'y a rien à dire; mais l'école, c'est Tenceinte où l'on prépare l'union de la patrie. {Double salve d'applaudissements.)
fit cette union, on ne l'obtiendra que par la persuasion, que par la force du raisonnement et de la conviction. Et c'est pour cela que j'ai le droit de dire que nous rejetons dédaigneusement loin de nous ces accusations de violence et d'oppression qui ne peuvent que compromettre les causes justes^ qui sont des moyens détestables, qui d'ailleurs n'ont jamais été
maniés que contre nous-mêmes, car, partisan pour moi-môme de la liberté de penser et d'enseigner, je suis encore plus partisan de celle des autres, [Applaudissements.)
Finissons-en donc avec ces récriminations sans portée et sans fondement, avec ces paroles enflammées et injustes qu'on jette dans le débat pour faire diversion et pour éviter de laisser voir aux simples, aux indifférents et aux crédules ce qui est la vérité, à savoir que nous luttons^ dans une société civile et laïque, pour faire des hommes et des citoyens, pour leur inspirer la seule règle qui puisse véritablement protéger nos institutions qui ne sont ni spirituelles, ni supra-terrestres, mais qui, sorties de la main des hommes, n'ont qu'un but: veiller sur des intérêts humains pourse développer conformément au principe humain. Eh bien ! je vous le demande, FEtat et les citoyens ont-ils, oui ou non, le devoir de donner à Tenfant une instruction en harmonie avec ces grands principes? En dehors de ces règles, qui sont l'expression des vraies conditions de renseignement, il n'y a que conflit et désordres. Il y a plus : il y a réaction contre l'esprit de rénovation. Et c'est cette réaction qui se signale de tous côtés, qui se déclare ouvertement, qui n'en est plus à cheminer dans l'ombre et à se dissimuler, mais qui s'avance bannières déployées, à la lumière du soleil, avec un excès d'audace qui ne se justifie que par un secours éphémère, en face d'une France peut-être émue, mais, à coup sûr, tranquille sur l'issue de ces ambitions malsaines et de ces tentatives d'empiétement clérical auxquelles il nous faut soustraire les générations futures, parce que, sachezle bien, vous n'aurez dans ce pays, dans le monde même, de paix, d'ordre et de civilisation assurés que le jour où la raison aura pris le pas sur le rêve. Et c'est parce que vous êtes convaincus, avec moi, que c'est là l'œuvre à faire, la tâche à accomplir, que frères.